‹ Lettres de madame RolandChapitre 16 sur 42 · À SOPHIE CANNET, À AMIENS · texte numérisé non relu

À SOPHIE CANNET, À AMIENS

i6 juin 1780, — [de Paris.]

Je cherche et reprends ta lettre du 28 avril, et je m'étonnerais d'avoir passé un aussi long temps sans t'écrire, si le désir de le faire ne m'avait déjà fait

^ Dauban,II, 43i.

LETTUES DE MADAME IlOLAND.

sentir plus dune fois la longueur de rintervaUe en même temps que lesretfirds nécessités par mes occupations. Il me semble, ma bonne amie, que tu ii'envî* sages point les choses telles quelles sont, lorsque tu m'attribues le projet de rompre rbal>itude de m' entretenir avec loi de mille choses rourantes et journalières. On ne projette point cela, mais on le fait nêcessairomont d*aprcs le nouveau train de vie et d'affaires que fait prendre ma situation. Tu ne l'accordes point du tout avec toi-raême en concevant d'une part combien je dois trouver les journées courtes, et t'ëtonnant de Taulre de la rapidité de mes communications. Tu veux que j'attende le moment de mon cœur pour décrire : en vérité, tu mets les choses à fa renverse; je n'attends jamais après mon cœur pour rien de ce qui peut l'intéresser, mais c'est à lui d'attendre mon loisir pour sViprimer, et tu lui dois une bonne réparation pour Tavoir ainsi accusé d'indiltérenc*? et d*oubU à ton sujet. Je vois peu ta sœur, mais très peu^ malgré notre voisinage^'^ ; visites rares, quelquefois nulles, faute de se rencontrer, éloignant les instants ou Ton se retrouve; sa sanlé ne me parait pas se rélablir aussi complètement que nous pouvons le souliatter. La mienne est telle que tu la connais ; celle de mon mari, quelquefois altérée par le travail, comme tu sais» aussi. J'ignore toujours le moment où j'irai te rejoindre ; il est très vrai que je passerai à Vincennes le lemps que je pourrai rester seule jusqu'au voyage de Beaujolais, s*î! se fait; car c'est dans Tordre des possibles et des projets, mais non des choses arnîtées, et lu te plains fort gratuitement de ne rien savfu^r de positif à rf»t égard, puisque je n'en sais pas davantage moi-même, aucun départ n'étant encore fi\é. Je ne puis non plus t*instruire de ce qui sera, que je ne pouvais te prévenir d'avance de mes lettres à Amiens, puistju'elles furent des réponses aux bonnéletés qu'on m'adressa. Cependant l'imprévu ne m'elFrayii pas : je présumai que M. Roland pouvait connaître assez bien son monde pour que ses avis nie guidassent sûrement; ne pouvant d'ailleurs désirer d'ap[jrobation étrangère que pour justifier son choix, dans tous les cas, et mériter la sienne : en ayant celle-ci d'avance, je suis tranquille sur l'autre. Tu me parais trembler que je ne fasse peur; rassure-toi, ma bonne amie; me vis-tu jamais ce ton Irancbanl qui impatiente ou humilie les autres? 11 se pourrait, au contraire, que l'espèce de timidité qui m'est naturelle, et que la vie solitaire m'a conservée, fil prendre

*'^ Nous avons dit que h frère d'Henri tiUe et de Sopiiic, Ganuet de Sétincourt, avocat h Pai-is, demeurait alors dans la me du Fouarre {Almanach roifaî de 1780, p, 35i)»

ioute voisine de T hôtel de Lyon. H est probable, puisrjue Madame Itoland prie iri de «^ voisinage^, qu^HenrieUe était descendue chez lui.

rav^ntage h f|ueli|ues personnes si elfes n'étaient persuadiîes tl'aîlleurs que je Yaiu autant ^ju'elleîi. L*tffjalîtï* inc paraît Funique source de l'agrément dans la société; je ne suis pas faite pour ni'élever au-dessus de personne, ni pour être iluinim'e d'aucune* Qu'elles me croient te qu'elles voudront, elles me verront douce, lionnête ; c'est tout ce i|ueje veux ^Ire envers elles. N'imagine pas, au reste, ejue je prenne le change sur les uif»tifs qui te Tont parler: nous connaissons trop bien nos cœurs réciproquement pour nous faire illusion sur nos réflexions réciproques et jamais supposer à Tune de nous deux autre chose que franchise et véritable amitié. L'italien ne souiïre pas autant que tu penses de ilos occupations; nous le parlons quelquefois; c'est une ressource d*agrément que nous cultivons par prévoyance, pour n'en négliger aucune. Ma musique n*ist pas endormie toujours; tu aurais pu t'en convaincre, si tu étais venue l'autre jour me faire une visite (que j'aurais reçue avec plus d'intérêt que celle de M. de la Lande ^*^ tout astronome qu'il soit), dans un instant où ma moitié, dcmi-coucfaée sur un lit, m'écoutait jouer et chantera son chevet.

Je désire fort te voir et l'embrasser, mais j'ai aussi beaucoup d'impatience

Ide voir réunie toute une famille aimable dont je reçois mille choses obligeantes, el le ^nd voyage me tient fort au cœur. Adieu, ma chère et bonne amie ; aime-moi toujours; sois plus confiante el ne compte pas tant avec moi; tu es avare de tes nouvelles; tu n'as pas les m^îmes raisons que moi pour écru^e aussi peu. dette lettre, commencée depuis deux jours, était demeurée sans que je pitsse la fermer; j'avais taillé mon papier sur mon temps, j'ai passé les bornes; ta auras mon épître plus lard, mais elle sera aussi on peu plus longue. Groirais-(u bien qu'il n'a tenu qu'à ta sœur que nous fissions ensemble une partie de spectacle, que nous lui avions laissé Teiamen du jour h choisir, selon la pièce, et le soin de nous prévenir ; puis définitivement que chacun est resté cbex soi? Je ne vois pas M"* d'Ilangard, je ne puis pas faire de visites : les jours fuient comme l'éclair. J'ai vu M, de Bray^^^ avec plaisir dans un voyage

^*^ L astronome LaJanrîe, né à Bourfj-en- BiTSw? , tétait pi-esque compatriote de Roland , né m Beaujolais, el fjui avait d'aîf leurs des relations a Bourg, En outre, ils coïlaboraicul al*tf-s tous deux à la colJ faction des iris, fiubliéi' sous le patronage de F Académie iJi^ Sciences. On y lix}uye neuf niu-

no([rapbiefî df'Lalande : l*Ari du cordonnier , tArt du tanneur, olc, el trois de lloland (voir Appendice G), — De \h, des rapports assez peu in limes, dont on trouvera trace daos toute la (Correspondance.

^'* Alcxandre-Micolas de Bray de Fies* selicâ (1739-1785), avocat du Roi au Bu-

qu'il vient de faire; en revanche, tu as présentement dans ta ville une habitante de la mienne, M"* Miot^^^ que je vois ici, et à laquelle je trouve beaucoup d'honnêteté, de finesse et d'agrément.

Je dis encore ma ville de colle-ci, en attendant que j'appelle nôtre celle où tu es, et où j'irai avec douceur et satisfaction. J'irais au bout du monde avec mon second, mais c'est un charme de plus que de te trouver où je dois me fixer. Peut-être ne sera-ce pas de cette année. Quoi qu'il en soit et dans quelque temps que tu me voies, tu me retrouveras simple, franche, sensible, et toujours ton amie.

Adieu mille fois.

À. ROLAND, À PARIS ^'>

[Juin ou juillet 1780, — de Vincennes.]

Sogno a te ; mi spiace d'essere allontanata dal mio carissimo amico. Ghe fai.^ Che pensi.^ oïmè! come stai? non posso difendermi d'una sorta d'inquietudine. Scmpre sei fisse nclla mia mente. Ho sopra il cuor questa lontananza ; ella mi fa maie. Non sono tranquilla affatto. Lo sarei ben meno, se '1 tuo amico, fratello mio, non era di te appresso^*'.

reau des finances et Chambre du domaine de la gën($ralité d'Amiens. Son nom reviendra à chaque page dans les premières années de la correspondance. — Voir sur lui noire Appendice E, ffles parents et les amis d'Amiens 'î.

"^ Nom inconnu.

^^^ Ms. 6a38, fol. Qai-aaa.

L'adresse porte : à Monsieiu* Roland de la Plalière, inspecteur des manufactures de Picaiïlie, hôtel de Lyon, rue Saint- Jacques , près Saint -Yves, à Paris. Nous donnons celle indication une fois pour loulcs.

Ce billet, écrit de Vinccnnes (voir la letlre préce'dente), doit étve de juillet ou août 1780.

L'italien de Madame Roland, souvent

fautif, est néanmoins très facile à comprendre. Nous n'avons donc cru utile ni de le traduire, ni d'en corriger ies solëcismes. Nous nous sommes uniquement applique à collationner aussi soigneusement que possible, en rectifiant seulement l'orthographe ia où il ne pouvait y avoir de doute.

^^^ ff L'ami «, «rie petit frère « n'est autre que Lanthenas, le jeune ami de Roland. — Il reparailra à chaque page de la correspondance, appelé tantôt wle frère «, ffle camarades, le ff fidèle Achalet». Lui, de son côté, en écrivant a Roland, disnit, en parlant de la femme de son ami, ffla sœurs, rrlo sorella. . . s. — Cf. Mém., II, a46 : irje le trailai comme mon frère, je lui en donnai le nom . . . »»

ANNÉE t780.

Ma pure, hranio (Fesscrci ancirio. M'iinnoin di non poter lavorar; la diiosa. !a mcnsat la spasseggiala pifjliano liifto 1 lenipo; g!i siranieri iii*imp<*iltscon[) di in»var un instante jier ciarlare col zio mio^'l a hell' agio. Ho detto già cpialclie cosa, ti dirô il liiito. Mi sprnna il desio daver cura délia Ina sanilà : uon sarù contenta che rivedendoli. Anderà mercoledi per la carrozza rlie si Iroverà al luogo, aile cincpie e mpzzo ore, Ti scrivo nel mio letto, quesla niatlina del martcdi : iiciri lio bon dormilu; è di buon'ora; vcngo d'apriie le baiidinelle délia tineslra, veggn il cielo rb' è bello, serenn a far piacer, ma il sol non è encora snll' orizzonle. Solamniitc l'amoia rosseggia il lirmamento, o, per dire conie il Tassa, frella suifiorisce la lesla di rose rolle nel paradisou,

11 bello signor mililare è paililo d'ieri sera, ma è veniilu un' ;dtro, piii auiabile; testaccia pnre, benchè uon sia giovine e cirtibbia vedulo il mondo. Ha di'llo spirito, è assai dislinto, Lo conoseeva già un poco; avevamo parlato insiome grau kiiipo.

Addio, raspt3tlero n\Y uscila délia carrozza ; dici per me mille rose al Ujo compagiione; li bacio lenerainenle, e sono» mio padrone riverito, voslra umifissima, elc. . .

[a ROLAND, À LYON^'IJ

Diinanche au soir [lO snplcmhre 1780, — de VilleffaDclie],

Puisqu'il vous est permis, Monsieur, de venir nous voir demnin, je ne vous dirai rien de ce qui se passe ici. Vous auriez bien voulu peutèlrt» que je vous parlasse de notre joli voyage, fail par un beau temps, 5ur un chemin adïninible ([ni nous a conduits au but désiré à six heures du soir que uous y arri\dmes. Vous croyiez encore que je vous expri-

ï** Son oticfe, le charioiae Bimonl.

^ \U. Ga^y, fuL q:35-q3G. — Eu cornparatil ceUe lettre à celle qui suit {ûS seplâiihre 1 780 ) , on roit qu'elle est du 1 o se[ï-

lembre 1 780 et qu'elle est a(lress<?e h Rolaad , resté à Lyon, par sa fenune, qyi avail été ramenée h Vitiefranche par un cîe ses beauxfrères.

nierais avec combien de bonté, d amitié j'ai été accueillie, avec quel attendrissement j'ai trouvé une mère et des frères (^' à qui jai pu adresser les sentiments quils sont faits pour inspirer; mais, mon ami, je ne te dirai rien; hâte-toi de te réunir à ce que tu as de plus cher au monde; si j en juge par mon cœur, il ne manque que ta présence pour nous rendre aussi heureux qu'il soit possible.

Le chanoine a fait ma conquête, je nose présumer que j'ai fait la sienne; mais je sais bien que s'il ne m'aimait un peu, il serait un ingrat; et ce n'est pas chez les tiens, mon ami, qu'on trouve quelqu'un méritant ce reproche ! . . .

Souviens-toi des numéros de loto , pour les billes et pour les cartons. Si tu pouvais apporter des melons, je ci*ois que cela ne serait pas mal. Beaucoup de visites aujourd'hui, beaucoup de questions sur ta santé, etc. Adieu, bonjour, reviens nous embrasser; nous t'aimons tous; mais je les défierais bien tous aussi de t'aimer plus que moi qui t'embrasse de tout mon cœur.

Notre cher frère, mon introducteur, l'autre frère, la maman avant tout autre me chargent pour toi de ce que tu sais bien : je t'attends pour m'acquitter. Tu n'oublieras pas mille choses honnêtes pour M. et M"^ Roland W auxquels notre frère te prie de dire qu'il a remis les dix louis dont il était chargé.

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