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Lettres de madame Sévigne, avec les notes de tous le commentateurs

Les Lettres de madame de Sévigné sont à la fois un modèle de style et un monument,historique ; elles présentent le tableau presque complet du siècle de Louis XIV. Aucun mémoire ne les a effacées, pas même les Mémoires de Saint- Simon, le plus incisif, le plus nerveux des historiens de cétte grande époque.

En 1696, les Mémoires de Bussy, sa correspondance, en 1698, firent connaltfe au public un assez grand nombre de Lettres de madame de Sévigné ; mais ce ne fut qu’en 1726 que ces Lettres, recueillies pour la. première fols en corps d’ouvrage, furent publiées en même temps à Rouen et à La Haye. Les deux éditions étaient identiques ; mais celle de La Haye avait été imprimée sur un manuscrit de Bussy, auteur de l’avertissement qui la précède.

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Il AVIS DE l’ÉUITEUA.

Les libraires reproduisirent eette édition en 1733, sans aucune amélioration.

En 1734, une troisième édition, plus complète, fut publiée par les soins de la famille ; elle formait déjà quatre volumes. Trois ans apŸès, pn'y ajouta encore deux volumes; mais ce ne fut qu’en 1754 que l’éditeur de ces six volumes , le chevalier Marius de Perrin , publia enfin une édition plus ample, et où les Lettres étaient rangées par ordre de dates , avec des notes explicatives très importantes qu’il avait recueillies dans la famille même de madame de Sévigné.

A dater de cette époque, les éditions se multiplient à l’infini. On fait des recherches , des lettres isolées sont recueillies, des correspondances entières sont retrouvées, «et la collection qui, dans l’origine, se composait de deux petits volumes in-12, en quelques années se trouva augmentée jusqu’au point de former dix volumes in-8“.

Il est inutile de signaler ici toutes ces éditions successives, ces détails seraient sans intérêt. Nous arrivons de suite au travail des trois derniers éditeurs : l’abbé de Vauxelles, Grouvelle, et M. de Monmerqué. '

L’édition de l’abbé de Vauxelles est de 1801 ; elle est ter- ' minée par des observations sur madame de Sévjgné et sut le siècle de Louis XIV, observations qui, aujourd’hui, onr beaucoup perdu de leur intérêt.

L’édition de Grouvelle parut en 1806; elle était plus ample et plus correcte que les éditions précédentes. Aux • notes du chevalier de Perrin, Grouvelle avait ajouté des

AVIS I)E 1,’ÉDITEIIR.

lU

notes supplémentaires, quelc|uefois d’un assez mauvais esprit, quelquefois utiles à rintelligence de certains passages des Lettres.

Mais la meilleure édition et la plus complète, publiée jusqu’à ce jour, est celle de M. de Monmecqué. Jamais éditeur plus intelligent et plus consciencieux ne s’est chaîné d’un travail plus ingrat, et ne l’a accompli avec plus de bonheur. Jusqu’à lui on avait négligé de rétablir le texte d’une multitude dé lettres altérées, soit par des influences de famille , soit par la négligence des libraires ou des éditeurs. Ainsi, madame de Coligny, fille de Bussy, supprimait tout ce qui pouvait blesser la mémoire de son père , et madame de Simiane tout ce qui rappelait les discussions plus ou moins orageuses de la mère et de la fille, et qui pouvait faire douter de la tendresse de cette dernière-; enfin, d’autres retranchements assez considérables avaient été commandés par la crainte de blesser quelques pei-sonnes encore vivantes.

Le rétablissement du texte exigeait un travail long et pénible ; il fallait retrouver les lettres originales, consulter les mémoires du temps, fouiller les collections, et se faire pour ainsi dire de la société intime de madame de Sévigné. M. de Monmerqué a fait tout cela. Possesseur d’une bibliothèque précieuse et qui lui fournissait des matériaux

‘abondants, il a pu en outre consulter les manuscrits de

Bnssy Rabutin, et une multitude de lettres autographes de madame de Sévigné et de s,cs amis les plus intimes. Quelques passages sans doute ont pu échapper à ses investiga-

fions laborieuses; mais, enfin, il n’était pas tenu à l'impossible, et, grâce à lui, nous possédons ayjourd’hui, à de rares exceptions près, le texte véritable de madame de Sévigné.

C’est ce texte que nous reproduisons dans cette édition.

Quant aux notes explicatives et historiques, nécessaires à l’intelligence de ces Lettres, elles appartiennent presque toutes à MM. de Perrin, de Vauxelles et Grouvelle.. Les notes de M. de Monmerqué sont plus rares; lui-même a consacré les divers travaux de ses prédécesseurs en les adoptant. Que pouvons-nous faire de mieux que de suivre cet exemple? ■ .

NOTICE

SIJK MADAME ÜK SÉVlGMi.

Marie de Rabotin-Cuantal nuquil le 9 (évrier IGâ7 de ' Celse-Bénigne de Rabutin, baron de Cbanlal , de la branche aînée de la maison de Rabutin, et i^e Marie deCôulanges, d'une famille de robe qüi n’était guère moins illustre. Elle n'avuii qu’un an et demi, lorsque les Anglais, pour secourir La Rochelle et les protestants de France, firent une descente dans rile de Rbé. M. de Chantal s’y opposait, à la tête d’un corps de gentilshommes volontaires. L’artillerie de la flotte ennemie qui protégeait le débarquement foudroya les Français. Leur chef resta sur la pla«e avec une grande partie des sieiis C On a écrit qu’il fut tué de la main même de Cromwell *. Les historiens ont loué la vaillance de Chantal ; mais ses exploits lui avaient valu plus de gloire que de faveur. Ce qu’on en lira dans les lettres de sa fille , montre assez qu’il fut moins courtisan que guerrier , et que son langage fier et caustique n'avait pu descendre au tpn que les grands seigneurs français commençaient à prendre devant le terrible et.habile Richelieu.

Il parait que peu de temps après, mademoiselle de Rabùlin |>erdit sa nière;^ car, dès l’année 163t>, l'orpheline avait pour tuteur son grand-père maternel , M. de Coulanges’; il mourut dans cette même année. De ce nlbment, sou oncle Cbris-

* < Histoire de Louis .\///, par LeVassor, liv. XXtV.

s Oregorin LeU.

> Mémoires de Uvssy. tome I, page t6,' édition in-*", t’aris, 1696.

NOTICE

loplie de Cuuluiiges , :ibbé de Livry, lui sei'Nilde père, el l’on ne doute ps (|ue cc n'oit été un lioiibeui pour elle, lorsqu'on la voit, dans lu suite, reinellrc d'elle-niéme son veuvage sous la protection de ce bon oncle, lorsqu'on l'entend en quelque sorte déplorer, cinquante ans après, sa mort, avec les expressions les phis filiales.

Le nom de Chantal rappelle une femme célèbre dans un genre très différent; c'est celle que les papes ont placée sur les autels. La jeune Rabutin était petite-fille d'une.sainte; mais on ne voit pas que cette saiiiteait pris aucun souci de l’orpheline. Madame de Sévigné ne tint d’elle qu'une sorte de fraiergité héréditaire Qvee les sœurs de Sainte-Marie, qu’elle visite partout où elle s'arrête, à Parisv à Moùlins, à Valence, en Bretagne, en Provence.

L'eiil'ance, qinsi que la première jeunesse de madame de Sévigné, ne sont point connues. Nous savons assez, bien quels étaient ses principes sur l'éducation des jeunes filles; mais nous n'avons point de détails sur la sienne.* Si on jugeait de la manière dont les femmes de son ordre étaient alors élevées , par l'influence qu'elles prirent sur Jes affaires et sur la société, il faudrait, croire que rien ne manquait à leur ùonne nourriture, pour parler comme on faisait alors^ Mademoiselle de Rabutin quitta pen ses parents , et ceux-ci étaient des personnes instruites. Elle nous dit qu’elle fut élevée.avec son cousin Coulanges ; et ce cousin l'avait été très bien. Elle dit encore qu'elle avait été élevée à la cour; or', cette cour était moins celle de Louis Xlll que celle de Richelieu , qui . tout lyran qu'il était, avait de l'esprit el aimait à en trouver chez, les femmes. Je ne dirai poin'. que les connaissances qui brillent dans scs Lettres doiiRenl la mesure de son éducation ; car j'eilirevois qu’elle ' sut la continuer elle-même, comme il arrive aux esprits bien faite. Ségrais nous apprend que madame de La Fayette s’était assez tard avisée d'étudier- la langue latine : son amie appa^ remment ne s’y était pas prise plus lût. Ce qu'elle dit de l'italien indique qu'elle l'ap|lfil d'elle-méme , aidée par Ménage' on par Chapelain , tous deux très assidus chez elle.' Sans doute ce fut assez tard qu’elle acquit plusieurs sortes d'instructions; car* s'il y eut une époque on l'enlhousiasme du savoir s'élait eni-

8liB MAU.VidE DE SEYIOISE.

paré des remnies, ce a'élail pas le temps de sou entrée dans le monde. Quoiqu'il en suit, son éducation soignée se voit par scs premières Lettres; il y régné un goût de style qu’on n’atteint pas sans beaucoup d’exercice et de culture.

On peut SC représenter la jeune Rabutin comme une femme vraiment jolie , ayant plus de physionomie que de beauté , et des traits plus expressifs qu’imposants, une taille aisée, une sLiture phis grande que petite, une riche chevelure blonde, une santé brillante, une rare fraîcheur, un teint éclatant, des yeux dont la vivacité animait encore son langage et la prestesse de tous ses mouvements; une jolie voix, autant de musique qu’on en savait alors, enfin une danse brillante pour le temps. Voilà l’idée qu’en donnent ou ses portraits, ou ses amis, ou elle-même. Et sans doute son nez un peu carré, dont elle se moque, et ses paupières bigarrées , dont Bussy parle trop , ne pouvaient gâter un tel ensemble , autant que ses dix-huit ans rembellissaient, lorsqu’on 1644 elle épousa Henri, marquis DE Séyignë, d'une Ancienne maison de la Bretagne. Avec cet apanage de mérite et d’attraits , elle joignit une dot de cent mille écus, qui, à cette époque, ne valaient guère moins de sept cent mille francs L M. de Sévigné, qui était riche aussi, tenait de plus à la maison de Retz. L’archeveque et le coadjuteur de Paris étaient ses proches parents, tandis que sa femme était la nièce du grand-prieur dit Temple, le commandeur de Rabutin, jouissant de plus de cent mille livres de rente, dont il faisait meilleure part au monde qu’à l'Église *. M. de Sévigné ou Sévigny ( car il parait qu’alors on prononçait” ce nom ainsi) aimait le plaisir et la dépense. Il àvait, sinon le goût et l’esprit qui distinguèrent son fils, du moins toute la gaieté, la légèreté et l'insouciance qui marquèrent la jeunesse de ce dernief. Bussy n’est pas seul à le peindre ainsi. Un pamphlet curieux du poète Charleval nous le donne comme un rieur

I Le marc d’argent valait alors 26 livres <0 sous; et l’on sait qu’oulre ■ cette dilTércnce, celle du prix des denrées doit y être en partie ajoutée.

s Mémoirei de livtty, in-4».

6 On le trouve écrit ainsi dans les. Mémoiret de Joly, dans les Amotirt det Gàulee, dans le lUinagiana, le Segraiiiana. L’est ainsi que madame de Maintenon signait souvent d'Aubigny.

Mil

NOTICE

(‘I un liüinine à quolibets On voit que la belle liérilière iMiiirgnignoniie n'eul point à dissimuler son enjoiienieni devant cet enjoué Breton, et qu'il ne tint qu'à elle d'avoir une maison très agréable.

Dire que les premières années de ce mariage furent heureuses. ce n'est point abuser des cpnjectures, c'est seulement saisir l'esprit des premières lettres de ce recueil. Au sqrplus, les fruits en furent tardifs. Le premier fut un fils , Charles de Sévigné, né en mars 1647. Sa sœur le suivit de près. Il parait que Madame de Sévigné n'eut point d'autre enfant, et no connut pas le chagrin d'une perte qu'elle eât sentie plus vivement que toute autre.

La parenté de Sévigné avec le fameux coadjuteur de Retz les liait à la Fronde. Le marquis ne parait pas pourtant y avoir joué un rôle aussi actif que son oncle Renaud, chevalier de Sévigné. Quoique celui-ci soit mort en odeur de sainteté à Port-Royal, on le voit, en 164ÎJ, pendant le siège de Paris, négocfer avec là cour, au nom du coadjuteur * , et, qui plus est, se faire battre à la léie d'un régiment levé au.\ frais du prélat, sous le nom de régiment de Corinthe, mésaventure qui fut appelée, comme on sait, la première aüx Corinthiens.

Madame de Sévigné fut elle -même une frondeuse assez zélée, qui s'égayait contre le Mazarin d’aussi bon cœur qu’un autre. Je l’infère d'un mot de BusSy , d’autant moins suspect qu’il s’adresse à elie-méine. L'esprit de parti germe aisément dans une imagination comme la sienne; et l’esprit de famille entraîne voloniiers les personnes de son ordre.

Mais elle-même alors ne manquait pas de motifs personnels de mauvaise humeur. S'il est vrai, comme on le soutenait dans ces thèses d’amour , mises en vogue par la galanterie pédantesque du cardinal de Richelieu, qu'une belle préfère de voir celui qu'elle aime mort à le voir inlidèle, M. de Sévigné * ne

' Ce pamphlet a pour litre: Retraite du duc de Longuevitle. C'est une satire des Frondeurs, où règne le meilleur goût de plaisanterie. On le trouve dans le recueil A.

Mémoire» de Retz, Anislerdaiu , 1718, tome I, p.nge 195. Mémoire» de Joly, Kotlcrdani, 1718, tome I,' page .5*2.

^ Voyez le? Amours îles Gaules, Ionie I. Hans ipielipies éditions, le nom

* SUB MAUAUE UE SÉVIUNÉ. IX

négligeait rieirpour faire desirer sa mûri. C’est vers ce temps, ’pi'après nombre d’infidélités obscures et passagères, il finit par la sacrilier avec plus d’éclat à une femmé indigne de cette rivalité, la célèbre Ninon de l’Enclos, qui sembla destinée à tuurmeèter madame de Sévigné pendant presque toute sa vie. Qu’à côté d’une épouse sacrifiée , il se trouve un séducteur <|ui l’excite aux représailles, rien de plus simple. Il n’est pas si commun de la voir, repousser ce genre de séduction : c’est cependant ce qui arriva cette fois. Bussy, cousin de madame de Sévigné, beau , brave , plein de talents , confident de son mari , s’était fait le sien ; et c’était lui-méme qui , en dénonçant l’injure, offrait la vengeance. Il fut écarlé avec une fermeté, calme et sans le fracas de la pruderie. De quelque agrément malin qu’il assaisonne son récit, ses épigrammes ne nuisefit pas plus à sa cousine , que ses vanteries ne le servent luimême. il a beau faire une plaisanterie de son double abus de confiance, de l’indiscrélion qui couronna sa manœuvre, et de .toute la suite de cette aventure, ses malices sentent trop le dépit de la fatuité humiliée: le rôle de sa cousine est trop beau , le sien trop indélicat. Un mauvais procédé ne peut fournir un bon conte qu’entre personnages du même caractère.

Madame de Sévigné avait alors vingt-quatre ans , car ceci se passa ( la date est certaine ) dans la première moitié de l’année 1650. Quelques mois après, elle fiit mise à une épreuve bien plus pénible. Elle perdit son mari, et par une mort sanglante. Il fut tué dans un duel. La caiisc.de ce combat est ignorée : nulle apparence que U jalousie eût .mi^ l'épéè à la main de M. de Sévigné; Bussy u’eùt’pas manqué d'en parler. Un élève de Ninon avùit plutôt le défaut contraire, celui de l'indifférence . toujours douloureuse pour une femme sensible. Mais à (|iioi bon s’inquiéter des motifs d'un duel, dans ces tempslà? Souvent les combattants eux-mêmes pouvaient à peine le dire '.

(I<? Sévigné ou Sévigny est déguisé sous celui de i'hennevUle ou À'ennerille.

< Les circonstances de ce duel, inconnues à Grouvellc, sc trouvent ral'cmtées avec détails dans les Mémoire* manuterift de l'vnrard, conservés U la bibliotlièquo de l’Arsenal ;

« Le chevalier d’Albref, y rsl-il dil, cadet de .Miossciis, étiiiil amoureux

NüïlCK

Quiconque a lu inadiimc de Sévigné, croira sans peine ce qu'on rapporle de sa violenle douleur. Mais comme .elle dk olle-mèine, en 'parlanl defPabbé de Coulanges, il m’a liréf de l’ abîme j'èlais à la mort \dc if. de Sévigné, on comprend

qu’il lui ralliil se priver bienlùl du soulagemcnl des larnio pour remplir ses devoirs nouveaux . celui de suivre rediicalion de deux enfanls en bas ûge, ei celui de réparer l’affreux dciabremenl de leur forlunc. Le succès avec lequel celle veuve de vingt-cinq ans salisfil à celle double lâche , se monlre dans mille délails inléiessanls de ses Lellres.

Son -bon sens,- sa droilure naturelle, et une ficrlé bien entendue , lui donnaienl le -goùl de réconomie : les conseils de son oncle lui en donnère4)t rinlelligence. Son esprit, (malgré rhabiliide de sacrilier aux Grâces, ne répugnait point aux affaires, Elle savait fort bien vendre ou louer des terres, presser des fermiers, diriger des ouv riers, etc. Elle ne laissait pas à sa beauté seule le soin de solliciter ses procès. Ménage raconte qu'un jour, tout en reçominandanl avec beaucoup d'aisance

n' (le la Temnio de Galland, flls de l’avocat célèbre de ce nom, qu'on appe- <( lait madame de (iundraii, sut (juc le marquis de Sévigné de Bretagne, .« qui, selon le bruit commun, n’était pas mal avec elle, lui avait tenu des « discours à son désavantage, depuis lesquels elle lui avait fait dire trois H ou quatre fois qu’elle n’était pas chez elle, lorsqu’il y était allé cher- (( cher Pour s’en éclaircir, ii pria Saucourt, qui est de ses amis, de savoir X du marquis de Sévigné, si ce qu’on lui avait dit était vrai, pareequ’il n ne lui avait jamais donné sujet de lui rendre de mauvais olflccs.

(( Sévigné dit A Saucourt qu’il n’avait jamais' parlé au désavantage du X chevalier d’Albrct^ mais qu’il iiq le lui disait que pour rendre témoignage X à la vérité, et non pour se justifier, parccqu’il ne le faisait jamais que X l’épée à la main. Saucourt lia la partie axec lui pour vendredi, après Il midi, 4 février 16.11, et s’obligea (ic faire tronver le chevalier d’Albret (( derrière Pique-Pûce [Piepus).

(( Ce dernier s’y rendit à l'heure qui avait été dite, et Sévigné aussi, qui <( avait fait porter des épées. Il dit d’abord au chevalier d’Albrct qu’il n’a- X vait jamais parlé de ce qu’on lui avait rapporté, et qu’il était son servi- (( teur. En disant cela, ils s’embrassèrent, et ensuite le chevalier dit qu’il X ne fallait pas laisser de se battre ; Sévigné répondit qu’il l’entendait bien X ainsi, et qu’il n’edt point voulu ne. se point battre. Aussitôt ils sc mirent X en présence, et Sévigné porta trois ou quatre bottes au chevalier,. « qui eut ses chausses percées, mais ne fut point blessé. Sévigné, con- X tinuant à lui porter, sc découvrit; et l’autre, ayant pris, son temps, lui « présenta l'épée pour parer, dan« laquelle Sévigné s'enferra lui-méme, et

SUR l)K S^:VI(;^K.

une afflire au |>résidenl <le BeHièvrc, elle s'apeiçiil ([u’elle s'embarrassait dans les fermes : i4umotns, montieur, dit-elle , je $ait bien l’air, mai$ j’oublie les paroles.

A l'égard de l’édueatiou , non-seulement le mérite de son (ils et de sa iillc, ainsi que leurs vertus, donnent la mesure de sa capacité en ce genre; mais il serait facile de tirer de ses Lettres une suite de maximes sur ce sujet, et l'on verrait que, loin de tenir aux fausses méthodes accréditées dans son temps, elle avait deviné plusieurs des perfectionnements dont le nôtre s'enorgueillit avee assez dé justice.

Je ne vois guère d'autres indices de ce qu'elle devint durant les trois premières années de son veuvage. Mais, dans l'hiver de 16S4 , je la retrouve dans la plus brillante société de Paris et de la cour, avec tous les succès de l'esprit et de 1a beauté. Je la vois fréquenter assidôment les cercles de madame de Montausier. Depuis son mariage, celle-ci attirait chez elle celte foule d'hommes à talents et de connaisseurs, ou au moins prétendant à ce renom, qui faisait de l'bôlel de Rambouillet une maison, à quelques ridicules près, très agréable , et même très

(( reçut un coup au travers du corps, de biais, mais qui ne perçait pas « d’outre en outre.

(( Le combat finit par-là, car Sévigné tomba, de ce coup ; et ayant été ra- « mené à Paris, les chirurgiens le jugèrent mort dès qu'ils eurent vu sa <( blessure. Il en reçut la nouvelle avec chagrin, et ne se pouvait résoudre <( à mourir, à l’âge de vingt-sept ans; il ne dura que ÿusqu’au lendemain « matin....

« Sévigné avait épousé la tille unique du baron de Chantal, et de la tille a de Coulanges, qui avait été autretois fermier des gabelles, avec Jacquet, U Figers et Bazin. Qugiqu’elle suit fort jolie et fort aimable, il ne vivait pas

« bien avec elle, et avait toujours des galanteries à Paris Il l'avait me-

« née depuis peu en Bretagne, où eSl son bien, et faisait état de l’y laisser « longtemps. Pour lui, il était revenu à Paris, il y avait fort peu, lorsque « cette querelle lui fut faite par le chevalier d’Albret.

« Il disait quelquefois à sa femme qu’il croyait qu’elle eût été très agréa- . <( ble pour un autre ; mais que pour lui elle ne lui pouvait plaire. On disait (( aussi qu’il y avâil cette diËTércncc entre son mari et elle, qu’il l’estimait et « ne t’aimait point, au lied qu’elle faimait et ne l’estimait point. En effet, K elle lui témoignait’de l’affection; et comme elle a l'esprit vif et délicat, « elle ne l’estimait pas beaucoup, et elle avait cela de cotuiuun avec )a plu- «. part des honnêtes gens; car bien qu’il eût quelque esprit, et qu’il fût assez << bienfait de sa pçrsonne,on ne s'accommodait point de lui, et il passaitpres- « que parloul pour fâeheuz : de sorte que peu de gens l’ont regretté >i]

Ml

ilOTlCE

mile, puisqu'un lui iluil d'avoir appris aux gens du inonde à estimer les lettres, landis que les gens de lettres y puisaieni la connaissance du monde, et cette partie du bon goût que la nature et la lecture même ne donnent pas.

C’est là que , parmi ceux qui prétendirent plaire à celle qui plaisait à tous, on distingue le prince de Conti, frère du grand Condé. Il avait dans l'esprit les grâces insinuantes qui manquaient à son aîné. Il annonça un dessein prémédité d’atlnquer le cœur de madame de Sévigné; mais, sans doute, le mariage de ce prince, qui se lit l'hiver suivant , ne perPiit pas qu'il donnât suite à scs galants projets.

Dans ce même temps, une semblable entreprise fut tentée beaucoup plus sérieusement par un personnage qui n’était guère moins redoutable, le célèbre et malheureux KouqUel.il y avait à peine un an qu'il était surintendant des finances, et scs galanteries, moins publiques et moins multipliées qu’elles ne le furent par la suite, n'avaieut rien encore de trop alarmant pour une femme délicate et jalouse de sa réputâlion. On sait de plus que l'esprit ne lui manquait |>as plus que le crédit et la magnificence pour réussir. Il échoua pourtant, non sans regret, ni faute de persévérance; car il lui fallut plus d'un anpoiir perdre l'espoir et.se résigner à celte innocente amitié, qui pouvait seule plaire à la sage veuve. Harcment les refus linissent par-là avec un homme gâté par toutes les sortes d(‘ faveurs : l'ascendant de la vertu ne rend pas tout-à-fail raison de ce triomphe. On aimeraità savoir les expédients mis en œuvre par madame de Sévigné pour consoler l'orgueil qu'elle avait rebuté. il semble que son grand art fut sa gaieté et sa candciif. Le peu d'importance qu'elle mettait à ses rigueurs instruisit celui qui en souffrait à les traiter plus légèrement. Ne paraissaptpas voir ses prétentions , elle les lui faisait oublier. L’amour-prol>re est comme les enfants qui tombent s:ins pleurer, pourvu qu'on ne les regarde pas.

Au nombre de ses adorateurs, on remarque encore un homme de lettres, un homme de cour, et un autre homme qui éu>ii l'un et l'autre.

L'ahbé .Ménage est le premier. Ce n'était pas simple galanterie poétique, comme on pourrait le siijtposer sur le madrigal

. Stih MADAMk UE SKVKlXi;.

italien qu’il coiiipusa pour elk\(le qu'il lépuiidilaiix reproclios qu’elle liii faisait de ne lui avoir point écrit, annonce un pcn-; chant sérieux. J’avais fait une leffre, dit- il , mais je l'ai trouvée trop passionnée pour vous l’envoyer. Il alla la voir eu Bretagne. Il raconte lui-mcine que. faisant ce voyage avec madame de Lavardin , il lui disait des douceurs et Inî prenait les mains pour les baiser, sur quoi celle daine lui dit : « Je vois bien « que vous recordez (Miiir madame de Sévigné. » Ménage souffrait impatiemment les badinages qu'elle se permeUuil sur cette belle passion. Un jour qu'il faisait (pielques laçons pour aller avec elle dans son carrosse , elle le menaça plaisamineni de le reconduire jusque dans sa chambre. Il montra beaucoup d'humeur de se voir traité comme sans conséquence; et quand Bussy publia celte anecdote. Ménage décocha contre lui une épigramme latine.

Le courtisan auteur qui fut son rival est moins connu par ses écrits que par sa longue inlimilé avec madame de Mainlenon, dont il avait fait en quelque sorte rédiication, et qu’il voulut épouser à deux époques hicii difl'érenles, celle de sa grande misère et celle de sa grande fortune ; celle où elle de- ' vint veuve d'un poète néce.ssileux et paralytique, et celle on un pnissalit monarque lui offrait sa main. Cet homme était le chévalierde Méré. Ménage, en lui dédiant un livre, parle ainsi de leur ancienne concurrence près de madame de Sévigné :

U Je souffrais volontiers qn'e|le vous aimât plus que moi, parceu que .je vous aimais aussi plus i|ue moi-méme. » Maison sent bien ce qu'il faut rabattre de ce style de dédicace. De plus., le mélange de la gâlanlerie chevaleresque avec le goût du bel- * esprit avait établi dans la société.-l'usage de certains amours avoués, dont quelques assiduités etlieaucoup d'écritures, faisaient tous les frais : commerce purement spirituel, qui valait ■ mieux que le sigisbéal italien , mais qui lui ressemblai!, il ne faut pas voir autre chose dans la liaison de madame de Sévigné * avec le chevalier de Méré. C’était d'ailleurs l'esprit le plus opposé au sien, qu'elle eût pu rencontrer, picme dans la société des Précieuses. Ce Méré a beaucoup écrit siiç l'éloquence : dn lui attribue rinveniion du mot de bonne compagnie, dans le sens abusif qu'on lui donne si souvent. Mais sa prétention

XIV >otiv:k

aux lourniircs el aux plirases du bel air ne lui iiispire guèie i|u'un langage guindé et des affeclalibns du'plus mauvais goût. Madame de Sévigué ne lu rappelle dans ses Lettres qu'avec une sorte de rancune contre son chien de style, ce qui rend plus que douteux le succès des hommages qu'il lui avait consacrés.

Enlin, le comte du Lude passa aussi pour lui avoir parlé d amour. Mais avec toute l'envie qu’avait Bussy de mettre sa cousine sur sa liste des l'emmes galantes, il ne trouve rien à dire sur celle liaison. Les Lettres de madame de Sévigné ne montrent dans ce prétendu ainaiil qu'un ami agréable et solide.

Madame de Sévigné , si étrangère à la coquetterie , ne connut-elle jamais l'amour? Dans ces Lettres,' écrites avec tant d'abandon, et, comme elle dit elle-ménie, d'impéluotUé , ne laisse-t-elle rien échapper de l'histoire secrète de son cœur? Voilà ce que demande un lecteur séntimental, tandis que le scrutateur malin des vertus des femmes voudra savoir à quel point la sienne eut à combattre , et si la nature n'en avait pas tout l'honneur. Ces recherches nq seraient pas plus oiseuses que celles qui ont coûté tant de veilles à des biographes érudits. Mais laissons quelque chose à deviner au lecteur. Ce qu’il y a de constant , c'est que la médisance même n'a pu prêter* la moindre faiblesse à madame de Sé^ igné. '

Mais, de même qu'il s'olfrii des amants, des maris se proposèrêtit aussi pour madame dé Sévigué, -et ce fut en. vain. Elle n'avait pas été une épouse heureuse ; elle était veuve . riche, et de plus mère passiOHuée : culiivaiil avec succès l'estime publique, sou esprit, scs amis et ses eiilanls, elle ne voulut point d'autre bonheur. Le sien pourtant ne fut pas s;iiis mélange. Elle souffrit dans ses amitiés; elle vit sa réputation attaquée.

La prison , le bannissement cl généralement les disgrâces bien méritées du cardinal de Retz , furent sou premier chagrin. Elle ne vit jamais en lui que son génie,. un hoiunie très aimable, qui l'appréciait mieux que tout autre, et sur l'clévalion duquel elle avait fondé le sort d'une partie de sa famille et les espérauces de raiilre. I.es Mémoires du cardinal nous

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