DU COMTE DE BUSSY A MADAME DE SÉVIGNÉ
, Valence, le 12 avril 1617.
Pour répondre à votre lettre du 15 mars, je vous dirai , Madame , que je m’aperçois que vous prenez une cert^line habitude à me gourmànder , qui a plus l’air de maîtresse que de cousine. Prenez garde à quoi vous vous engagez ; car enfin, quand je me serai une fois bien résolu à souffrir, je voudrai avoir les douceurs des amants aussi bien que les rudesses. Je sais que vous êtes chef des armes, et que je dois du respect à cette qpialité; mais vous abusez un peu de mes soumissions. Il est vrai que vous êtes aussi prompte à vous apaiser qu’à vous mettre en colère, et que si vos lettres commeneeut par je vous trotive un plaisant mignon, elles finissent par nous vous’ aimons fort, M. de Sévigné et moi
Au reste, ma belle cousine, je ne vous régale point sur . la fécondité dont vous me menacez ; car, depuis la loi de grâce, on n’en a pas plus d’estime pour une femme , et quelques modernes même, fondés en expérience, en ont fait • moins de cas. Tenez-vous-en donc, si vous m’en croyez, au garçon que vous venez de faire; c’est une action bien
t Bussy n’eut que des filles de son premier mariage avec Gabrielle,de Toulongcon, sa cousine.
LETTBES
louable , et je vous avoue que je n‘ai pas eu l’esprit d’en faire autant; aussi eiwiai-je ce bonheur à M. de Sévigne plus (|ue chose du monde.
J’ai fort souhaité que vous vinssiez tous deux à Paris quand j’y étais; mais, maintenant que j’en suis parti, je serais bien fâché que vous y allassiez; c’est-à-dire, que vous eussiez des plaisirs sans moi : vous n’en avez déjà que trop en Bretagne.
Je m’accommode fort de M. de Launay-Lyais i ; il recevra de moi toutes les assistances et tous les bons offices que je puis rendre à un de mes amis auprès de M. le Prince. Il est honnête homme, et ma chère cousine me l’a recommandé ; je vous laisse à penser si je le servirai !
•\ Paris, le 15 iiovernbrc 1648.
• J’ai pensé d’abord écrire à chacun de vous en particulier, mais j’ai cru ensuite que. cela me donnerait trop de peine, de faire ainsi des baisemains à l’un, dans la lettre de l’autre; j’ai appréhendé que l’apostille ne l’ofTensât, de sorte que j’ai pris le parti de vous écrire à tous deux, l’un portant l’autre.
La plus sûre nouvelle que j’aie à vous apprendre, c’est que je me suis fort ennuyé depuis (pie je ne vous ai vus. Il faut dire la vérité, je ne le prévoyais pas, quand je sortis d’auprès de vous. Au contraire, allant voir cette petite
’i l.aunay-Lyais , volontaire breton, s'étalt attaché à Bussy-Rabutin. Cc- .liii-ci en parle dans ses mémoires comme d'un liüinme plein de vanité.
* Vers la fin de l’année 164S, Bussy-Rabutin accompagna M. et Madame de Sévigné A l'abbaye de Ferrières, chez M. de Ncuchézes, évéqiie de C.hâlons, oncle de Madame de Sévigne et de Bussy. Il y passa quelques jours avec cuï, et revint A Paris, d’où il leur écrivit cette lettre.
{ÿanuteril lU Bu$tÿ-Rabulin.)
DU MA.OAMË DE SÉVIGISÉ. T
brune pour qui vous m’avez vu le cœur un peu tendre, je croyais que je ne songerais plus que vous fussiez au monde : cependant je m’étais trompé ; la petite bnine m’avait, et; ([u’on appelle, sauté aux yeux; et je ne lui avais point encore parlé : c’est une beauté surprenante, de qui la conversation guérit : on peut dire que pour l’aimer, il ne la faut voir qu’un moment ; cai’, si on la voit davantage, on ne l’aime plus. Voilà où j’en suis réduit ;
' Ainsi, c’csl vous aujourd’hui
Qui causez tout mon ennui.
Mais j’oubliais de vous demander des nouvelles de la santé de notre cher oncle : je vous prie de l’entretenir toujours de propos joyeux ; si vous ne le faites rire à goi^e déployée, tpiand même il devrait tousser un peu» vous me désobligeriez fort. Dites-lui de ma part qu’il se conserve plus qu’il ne fait, et que, s’il ne se veut aimer pour lui, il s’aime pour nous autres neveux, qui l’aimons plus que nousmêmes. Je n’en dirai pas davantage, de peur de perdre mes peines, et que cela ne servît de. rien. Vous avez bien la mine, fripons que vous êtes, de lui cacher toutes les marques de mou bon naturel ; de l’humeur dont je vous connais , vous enrageriez qu’on m’aimàt autant ou plus que vous.
Si vous ne revenez bientôt ici , je vous irai retrouver;,, aussi bien mes affaires ne se termineront qu’ après les fêtes de Noël ; mais gardez-vous de revenir l’un sans l’autre, car je ne serais pas homme à me payer de raison.
Depuis que je vous ai quittés, je ne mange presque plus. Vous, qui présumez de votre mérite, vous ne manquerez point de croire que le regret de votre absence me réduit à cette extrémité : point du tout ; ce sont les soupes de messire Crochet! qui me donnentdudégoùtpour toutes lesautres.
t I.o cuisinier de M. de Neuehèzes, évêque do Chàinns, onde de Madame deSévigné.
LETTHES
A Suiiil-DcuUi, le 15 révritT 1649.
J’ai longtemps balancé à vous écrire, ne sachant si vous étiez devenue mon ennemie, ou si vous étiez toujours ma bonne cousine , et si je devais vous envoyer un laquais ou un trompette. Enfin, me ressouvenant de vous avoir ouïe blâmer la brutalité d’Horace pour avoir dit à son beau-frère qu’il ne le connaissait plus, depuis la guerre déclarée entre leurs républiques, j’ai cru que l’intérêt de votre parti ne vous empêcherait pas de lire mes lettres ; et pour moi, je vous assure que, hors le service du roi mon maître, je suis votre très humble serviteur.
Ne croyez pas, nja chère cousine, que ce soit ici la fin de ma lettre ; je vous veux dire encore deux mots de notre guerre. Je trouve qu’il fait bien froid pour faire garde. Il est vrai que le bois ne nous coûte rien ici, et que nous y faisons grande chère à bon marché : avec tout cela il m'y ennuie fort ; et, sans l’espérance de vous faire quelque plaisir au sac de Paris, et que vous ne passerez que par mes mains, je crois que je déserterais. Mais cette vue me fait prendre patience. .
J'envoie ce laquais pour me rapporter de vos nouvelles, et pour me faire venir mes chevaux de carrosse, sous le nom de notre oncle le Grand-Prieur 2, Adieu, ma chère cousine.