‹ Lettres de madame Sévigne, avec les notes de tous le commentateursChapitre 108 sur 132 · A MONSIEUR DE GRIG-NAN · texte numérisé non relu

A MONSIEUR DE GRIG-NAN

Approchez, mon "cndre ; vous vouiez donc me renvoyer ma fdle par le coche; vous en êtes mal content; vous ^tes. fâché, vous êtes au désespoir qu’elle admire votre château, vous la trouvez trop familière de prendre la liberté'd’y demeurer, d’y commander ; comme vous haïssez ce qui est haïssable, vous ne sauriez la soufl’rir. .l’entre fort bien dans tous vos déplaisirs ; vous ne pouviez vous adresser à personne qui les comprit mieux que moi; mais savez-vous bien qu’après m’avoir dit toutes ces clioses, vous me faites trembler de vous entendre dire que vous rao souhaitez si ftu't à Grignan? et sur le même ton, je suis inconsolable, car je n’ai riên de plus cher dans l’avenir que l’espérance de vous aller voir ; et quoi que je dise, je suis persuadée que -vous en serez fort aise, et que vous m’aimez ; il est impossible que cela soit autrement ; je vous aime trop pour que les petits esprits ^ ne se communiquent pas de moi à vous, et de vous à moi. Je vous recommande, la santé de Tna fille ; soyez-y appliqué, soyez-en le maître; ne faites pas comme au pont d’Avignon ; sur cela seul gardez votre autorité ; pour tout le reste, laissez-la faire, elle est plus habile que vous : elle m’écrit des choses admirables de ses bonnes intentions pour vos affaires. Ah 1 que je vous plains de ne plus recevoir de ses lettres 1 vous étiez bien plus heureux il y a un an. Plût à Dieu que vous eussiez cette joie, et que j’eusse encore le chagrin de la voir et de l’embrasser 1 Adieu, mon très cher Comte ;•

< On sait que Dcscarlcs altrihuait l’amour, l’amitié, toutes les passions, aux mouvements des esprits animaux, ou des peljts etpritt, qui sont, suivant lui, les parties vives et subtiles du sang raréfié par la chaleur du cneur. Madame de Sévigné fait allusion i ce système alors très à la mode.

LE'fXllKS

2yc ,

([uoique vous soyez l’homme du mOude le plus aimé, je ne crois pas qu’aucune" de vos belles-mères ‘ vous -ait jamais autant aimé que moi.

i!S8. A LA MÊMK.

Aux Rochers, mercredi 8 juillet 1671.

J’ai bien envie de savoir comment vous vous- portez de voti’e saignée ; il me semble que, par respect, on n’a pas fait l'ouverture assez grande ; votre sang est venu goutte à goutte, et par conséquent il n’en est ni rafraîchi, ni purifié, êt vous n’en êtes point soulagée ; peut-être que tout cela est faux, et je le souhaite; mais il faudrait avoir moins de bile que je n’en ai pour rêver toujours agréablement. Quoi qti’il en soit, je vous assure que votre santé m’est fort chère, et si vous êtes trop accablée d’écritures, je vous ex- . horte à m’écrire moins : puis-je vous donner uneplus grande marque de l’intérêt que je prends à cette santé? Madame de La Troche m’a mandé depuis deux jours qucj si les belles intentions de Caleau pendant sa grossesse ne lui ont point ti’op altéré l’esprit et le corps, c’est une bonne nourrice : j’ai trouvé plaisant que cette pensée me soit venue en même temps ; je vous l’avais déjà mindé.. Notre chapelle s’élève à vue d’œil ; cela occupe l’abbé, et me divertit un peu : mais mon parc est sans ame, c’est-à-dire, sans ouvriers, à cause des foins qu’il faut faire. La mort de M. de Montlouet^ ne vous fait-elle pas grand’pitié, et sa femme aussi? Encore est-ce quelque chose que cette nouvelle ; un homme qui tombe de cheval, qui crève sur la place : on peut lire cet endroit d’une lettre ; mais jusqu’ici je ne prenais pas la peine de lire ce qu’on me mandait. Voilà la différence : on ne se soucie point des affaires

' Madame de .Sovigne <*tail la irolsii'mc,

* M. de Montlôuet tomba de cheval en lisant une lettre de sa maîtresse Il était Bullion. f,A. G.)

DE MADAME DK SÉVlGiVE.

•publiques, et on ne se réveille que pour les grands événements; et des personnes qu’on aime, les moindres circonstances sont chères et touchent le cœur. Madame de La Fayette me mande qu'elle se trouve obligée de vous écrire jn mon absence, et qu’elle le fera de temps en temps ; dtela .me parait honnête : mais, puisque vous lui faites réponse, je ne lui dois guère de reconnaissance : voilà une • chose finie, l’entendez-vous bien? Il me semble, ma fille, que je vous fais grand tort de douter de votre intelligence sur ce qui est un peu enveloppé vje pense que c’est à moi que je parle. ^ ^

J’ai senti ici le bout de l’an de Madame^, et je me ^üis souvenue de l’ étonnement où vous étiez , et comme votre esprit en était hors de sa place. Je me -souviens aussi dé quelle étrange façon voqs passâtes tout l’été prisonnière dans votre chambre, et conime le chaud vous faisait disparaître et nourrissait tous vos dragon^. Je ne sais ce que me font toutes ces penséês , elles me font du bien et du mal : je pense tout , parceque sans cesse je suis occripée . de vous ; je passe bien plus d’heures à Grigngn qu’aux Rochers. J’espère que vous ne vous contraignez point pour ceux gue vous voyez souvent : il faut les tourner à sa fantaisie, sans cela on mourrait.

J’ai fait comprendre à la petite Plessis que le bel air de la cour, c’est la liberté ; si bien -que , quand elle passe des jours ici, je prends fort bien uife heure pour lire en italien avec La Mousse ; elle est charmée de cette familiarité , et dès-là elle se croit de "la cour elle-ménie. Auriez-vous' été assez cruelle pour laisser Geritianicus^ au jnilieu dé ses conquêtes et dans les marais d’Allemagne, sans lui donner la main pour l’en tirer? Ne voUloz-vous pas le conduire âu iVioins jusqu’au festin ou il fut empoisonné par Pison et

1 Henriellc-Anne d’Angleterre , morte à Saint-Cloud le 29 juin 1670 .

* Dans Tacite. La traduction de Perrot d’Ablaocourt était alors entre les mains de tout le monde.

LETTRES

par sa femme? Je le trouve trop sage et trop politique , il* craint trop Tibère : je vois des héros (pii ne sont pas si prudents , et dont les grands succès font approuver la témérité. Mon fils, comme je vous ai dit , m’a laissée dans le. milieu de Cléopâtre ; et jq l’achève ; cela est d’une foliç ^ dont je vous demande le secret. J’achève toais les livres* et vous les commencez ; cela s’ajusterait fort bien si nous étions ensemble, et fournirait même beaucoup à notre conversation. Ah ! ma tille, ç’ést dommpge que nous n’y sommes quelc^efois au moins , par (piel(pie espèce de magig, en attendant le printemps gui vient.

Je suis ici avec mes trois prêtres , qui font admirablement chacun leiir personnage , hormîs la messe ; c’est la seule chose dont *je mqnque^n-leur compagnie. Je me promène extrêmement ; il fait beau et chaud ; on n’en a nulle incommodité dans cette, maison ; quand le' soleil entre dans machainbre,.j’en sorset m’en vais dans le bois, où je trouve un frais admirable.'Mandez-moi comme vous .êtes dans votre château.

Vous sas'ez comme Brancas m’aime ; il y a trois mois ■ que je n’ai appris de sps nouvelles ; cela n’est pfjis vraisemblable ; mais lui, il n’est pas vraisemblable aussi • . •

A>ix Rochers, dimanche 12 juilleM674.

. Je n’ai reçu qu’une lettre de vous, ma chère fille; j’en suis un peu fâchée; j’étais dans l’habitude d’en avoir deyx : il est dangereux dé s’accoutumer à des soins tendres et précieux comme les vôtres ; il n’est pas facile api'ès cela de s’en passer. Si votis avez- vos beaux-frères ce mois (le septembre, .ce vous sera une très bonne compagnie. Le

coadjuteur a été un peu malade , mais il est entièrement

. ' Sans doulc à cause dç la singularité de scs distractions.

Î)K MADAME DE SEVIGMÎ. 2üD

guéri : sa paresse est uiiç chose incroyable,' et son tort est d'autant plus- grand qu’il écrit très bien quand il s’én veut mêler. Il vous aime toujours., et ira vous voir après la miaoùt; il ne le peut qu’en ce temps-là. U jure, mais je crois qu’il ment, qu’il n’a aucune branche se reposer, et que . cela l’empêche d’écrire et lui fait mal aux yeux. Voilà tout ce que je suis de Seigneur Corbeau : mais admirez la bizarrerie de mou savoir; en vous .apprenant toutes ces •eboses , j’ignore comme je suis avec lui : si par hasard • vous en savez quelque chose , vous m’obligerez fort de me le mander. Je soiige mille fois le jour au temps où je vous voyais à toute heure. Hélasi ma fill^, c’est bien moi qui dis cette chanson que *\'ous me rappelez : Hélas ! quand reviendra-t-il ce temps, bergère? Je le regrette tous les jours de ma vie , et j’en souhaiterais un pareil au prix de mon sang; ce n’est pas que j'aie sur le coeur de n’avoir pas senti le plaisir d’être avec vous ; je vous jure et voiis proteste que je ne vous -ai jamais regardée aVec indifférence ni avec la langueur que donne quelquefois l’habitude : mes yeux ni mon cœur ne se sont jamais accoutumés à crtte vue , et jamais je ne vous ai regardée sans joie et sans tendi-esse; s’il y a èu quelques moments où elle n’ait pas paru, c’est alors que je la sentais plus vivement : ce n’est donc point cela que je puis me reprocher ; mais je regrette de ne vous avoir pas assez ^'ue , et d’avoir eu dans certains moments de cruelles politiques qui m’ont ôté ce plaisir. Ce serait une be/lc chose, si je. remplissais mes lettres de ce ([ui me remplit le cœur. Ah I comme vous dites , il faut glisser sur bien des pensées , et ne pas faire semblant de les voir ; je crois que vous en faites de même. Je m’arrête donc à vous êonjurer , si je vous suis * un peu ebère , d’avoir un soin extrême de votre santé : amusez-vous, ne rêvez point creux, ne faites point de bile, conduisez votre grossesse à bon port; et après cela , si M. de rn ignan vous aime , et qu’il n’ait pas entrepris de

sou

LETTIWiS

VOUS tuer, j« sais bien ce qu’il fera , ou plutôt ce ([u’il ne fera point; . .

Avez-vous 1a cruauté de ne point achever Tacite? Laisserez-vous Germanicus au milieu de ses conquêtes? Si vous lui faites ce t*ur , mandez-moi l'endroit où vous en êtes demeurée, et je l’achèverai ; c’est tout ce que je puis, faire pour votre service. Nous achevons le Tasse avec plaisir , nous y trouvons des beautés qu’on ne voit point quand on n’a qu’une demi-science. Nous avons commencé la morale • , c’esf de la même étoffe que Pascal .

A propos de Pascal , je suis en fantaisie d’admirer l’honnêteté de ces Messieurs les postillons , qui sont incessamment sur les chemins pour poher et reporter nos lettres; enfin , il n’y a jour dans la semaine où ils n’en portent quelqu’une à vous et à moi ; il y en a toujours , et à toutes les heures , par la campagne. Les honnêtes gens f qu’ils sont obligeants , et que c’est une belle invention que la poste , et un bel'effet de la Providence que la cupidité I J’ai quelquefois envie de leur écrire pour leur témoigner ma reconnaissance , et je crois que je l’aurais déjà fait , sans que je mejsouviens de ce chapitre de Pascal , et qu’ils ont peut-être envie de me remercier de ce’ que j’écris, conàrne j’ai envie de les remercier de ce’qu’ils portent mes lettres : voilà une belle digression.

Je reviens donc à nos lectures : a’est sans préjudice de Cléopâtre , que j’ai gagé^ d’achever ; vous savez comme je soutiens les gageures. Je songe quelquefois d’où vient la folie que j’ai pour ces sottises-là ;. j’ai peine à le comprendre. Vous vous souvenez peut-être ass’ez de moi pour .savoir à quel point je suis blessée des méchants styles ; j’ai quelque lumière pour les bons, et personne n’est plus touchée que moi des charmes de l’éloquence. Le style de la Calprenède est maudit en mille endroits; de grandes pé-

> Lcb d« A/orv/f dr M. • .

riodes de romans , de méchants mots , je sens .tout cela. J’écrivis l’autre jour à mon fils une leitre de ce style , qui était fort plaisante. Je trouve donc que celui de la Calpreuèdeest détestable, et cependant je ne laisse pas de Wy . prendre comme à de la }^lu : la beauté des sentiments, la violence des passions, la grandeur des événements et le succès. miraculeux de leurs redoutablés épées, tout cela m’entraîne comme une petite fille : j’entre dans leurs desseins; et si je n’avais M. de La Rochefoucauld et M. d’Hacqueville pour Tne consoler, je me pendrais de trouver encore en moi cette faiblesse *. Vous m’appaiaissez pour me faire honte ; mais je me dis de mauvaises . raisons, et je continue. J’aurai bien de l’honneur au soin que vous Ynê donnez de vous conserver l’amitié de l’abbé.

Il vous aime chèrement : nous parlons ti’ès souveqt de vous, de vos affaires et de vos grandeurs ; il voudrait bien ne pas mourir avant que d’avoir été en Provence , et de vous avoir rendu quelque service. On me mande quela pauvre madame de Montlouet est sur le point de perdre l’esprit : elle a extravagué jusqu’à présent sans jeter une • larme ; elle a une grosse fièvre et commence à pleurer.; • elle dit qu’elle veut être damnée, puisque son mari doit l’être assurément. Nous continuons notre chapelle il fait chaud ; les soirées et les matinées sont très belles dans ces bois et devant cette porte ; mon appartement est frais ;’ j’ai bien peur que’ vous ne vous accommodiez pas si bien de vos chaleurs de Provence. Je suis toujours tout à vous, ma très chère et très aimable : une amitié à monsieur de Grignan. Ne vous adore-t-il pas toujours? .

I Ils «valent, coimne madame de Sévigné, la passion des vieux romans, ce qui était une grande singularité , au moins dans le triste et peu poétique auteur des Maximes.

:iü2 ’ LETTHKS- :

, Aux Rochers, mercredi 15 juillet 1671.

Si je vous écrivais toutes mes rêveries sur votre sujet , je vous écrirais toujours les plus tïrandes lettres du monde ; mais cela n’est paS bien aisé ; ainsi je me contente de ce qui se peut écrire , et je rêve tout ce qui se peut rêver :• j’en ai le temps et le lieu. La- Mousse a une petite fluxion sur les dents , et l’abbé a une petite fluxion sur le genou , qui. me laissent le chiîmp libre dqns mon mail, pour y faire tout ce qu’il me plait. Il me plait de m’y promener le soir jusqu’à huit heures ; mon fils n’y est plus ; cela fait un silence , une tranquillité et une solitude que je nê crois pas qu’il soit aisé de rencontrer ailleurs. Je ne vous dis point, ma fille, à qui je pense, ni avec quelle tendresse; quand on devine , il n’est pas besoin de parler. Si vous n’étiez T point grosse, et que V hippogryphe fût encore au monde, ce serait une chose galante, et à ne jamais oublier, que d’a- .voir la hardiesse de monter dessus pour me venir voir quel- ((uefôis : ce ne serait pas une affaire; il parcourait la terre en deux» jours ; vous pourriez même quelquefois venir dîner ici, et retourner soiqjer avec M. de -Grignan, ou souper ici à cause de la promenatle, où je serais bien aise de vous avoir; et le lendemain , vous arriveriez assez tôt pour êti’e à la messe dans votre tribune.

Mon fils est à Paris; il y sera peu : la cour est 'de retour, il ne fiiut pas qu’il se montre. C’est une perte qui me parait bien considérable que celle de M. le duc d’Anjou *. Madame du Villars^ m’écrit assez souvent, et mepmJe toq-

> -Philippe, second fils de Louis XIV, mort le 10 juillet 1C7I, A l'âge de 3 ans. ' (A. G.)

s Cctti^ madame do Villars était la mère de celui qui sauva la France A Denain. Elle avait l'esprit malin et plaisant. Son mari avait servi de secnnd A M. de Nemours, dans ce duel rameux où SI. de Beaufort le tua.

jours de vous : elle est tendre et sait bien aimer ; cela me donne de l’amitié pour elle ; elle me pri’e de vous dire mille douceurs de sa part: sa. lettre est pleine d’estime et de tendresse pour vous ; répondez-y pai* une petite demifeuille que je hii puisse envoyer. La petite Saint-Gerau m’écrit des pieds de mouche que je ne saurais lire; je lui Réponds des rudesses et des injures qui la divertissent ; cette méchante j)laisanterie n’est point encore usée ; quand elle le sera , je ne dirai plus rien , car je m’ennuierais fort d’un autre style avec elle.

Nous lisons toujours le Tasse avec plaisir ; je suis assurée que vous le souffririez , si vous étiez en tiers : il y a une grande différence entre lire •un livre toute seule, ou avec des gens qui relèvent les beaux endroits et qui réveillent l’attention. Cette morale de Nicole est admirable,

et Cléopâtre va son train,, mais, sans empressement, et aux • heures perdues : c’est ordihairenient sur cette lecture que je m’endors; le caractère m’en plait beaucoup plus que le style. Pour les sentiments' j’avoue qu’ils me plaisent’, et * qu’ils sont d’une perfection qui remplit mon idée sur la belle ame. Vous savez aussi que je ne hais pas les grands •

coups d’épée, tellement (fue voilà qui est bien, pourvu que l'on m’en garde le secret.

Mademoiselle du Plessis nous honore souvent -de sa pré- . sence ; elle disait hier à table qu’en Basse-Bretagne on faisait une chère admirable , et qu’aux nopes de sa bellé-sœur on avait mangé pour un jour douze cents pièces de rùti nous demeurâmes tous, comme des. gens de pierre, ,1e pris courage , et lui dis : Mademoiselle , pensez-y bien ; iVest-. ce point douze pièces de rôti que vous voulez dire ? on se trompe ([uelqucfois. Non, Madame, c’est douze cents pièces ou onze cents; je ne veux pas vous assurer si c’est onze ou douze , de peur de* mentir * mais enfin je sais- bien que c’est d’un ou l’autre ; et le répéta vingt fois, et n’en wulut jamais rabattre un seul poulet. Nous trouvâmes qu'il fallait

LETTBES

qu’ils fussent pour le moins trois cents piqueurs pour piquer menu, et que le lieu fût un grand pré, où l’on eût fait dresser des tentes ; et que, s’ils n’ eussent été que cinquante, il fallait qu’ils eussent commencé un mois auparavant. Ce propos de table était bon ; vous en auriez été contente. N’avez-vous point quelque exagéreuse comme celle-là?

Au reste , ma Allé , cette montre que yous m’avez don«uée , qui allait toujours trop tôt ou trop tard d’une heure ou deux, est, devenue, si parfaitement juste qu’elle ne quitte pas d’un moment notre pendule ; j’en suis ravie , et vous en remercie sur nouveaux frais; en un mot , je suis tout à vous. L’abbé me dit qu’il vous a<}ore , et qu’il veut vous rendre quelque service :*il ne voit pas Bien tn quelle occasion ; mais enfin il vous aime autant qu’il m’aime.

Aux Rochers, dimanche 19 julllcH671.

Je ne vois point, ma bonnfi, que vous ayez reçu mes lettres des 17 et 21 juin ; jé vous écris toujours deux fois la semaine , ce m’est une joie et une consolation;' je reçois le vendredi deux, de vos lettres , qui me soutiennent le cœur toute la semaine.

Je vous trouve bien en famille de tous côtés , et je vous vois très bien faire les honneurs de votre maison ; je vous assure que cette manière est plus noble et plus aimable .qu’une froide insensibilité, qui Med très mal quand on est chez soi. Vous en êtes bien éloignée , ma fille , et l’on ne peut rien ajouter à ce que voys faites : je vous souhaite seulement des matériaux ; car, pour de la bonne volonté , vous en avez de reste.

Vous aurez sans doute trouvé plaisant que. je vous aie tant parlé du coadjuteur, dans Ife temps ^u’il est avec vous ; je n’avaig pas bien vu sa goutte en vous écrivant. Ahl sei-i gneur Corbeau, si vous n’aviez demandé , pour toute né-

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J)E MADAME DE SJÉVIÜ!>iÉ. 3Üâ-

cesSité, qu'un jwco di pane, un poco'di virfb, vous u’eii seriez point où vous en êtes : il fqut souffrir la goutté quand on l’a méritée; mon pauvre seigneur, j’en suis fâchée', mais c’est bien employé.

Je trouve, ma chère bonne, (^u’il s’en faut beaucoup que' vous soyez en solitude ; je me rejouis lie tous ceux qui peuvent'vous divertir. Vous aurez bientôt madame de Rochebonne *. Maiide»-nit)i toujours ce que vous aureï;. Lé coadjuteur est bon à garder longtemps : l’offre qpie vous lui faites d’achever de bâtir votre château est une chose qu’il acceptera sails doute ; que ferait-il de son argent? Cela ne paraîtra pas sur son épargne.

Ce que vous dites de cette maxime que j’ai faite sans y penser est très bien et très juste. Je veux croire, .pour ifta consolation , que si je l’avais écrite moins vite , et que je l’eusse tournée avec quelque loisir, j’aurais dit comme vous ; en un mot, vous avez raison, et je ne donnerai jamais çien ‘au public , que je ne vous* consulte auparavant.

Vous avez, écrit une lettre à La Mousse, dont je vous dois remercier pour le moins autant que lui; elle est toute pleine d’amitié pour moi. D’Hacqueville est bien plaisant de vous avoir envoyé la mienne ; enfin Brancas m’a écrit une lettre si excegsivemei'^^ twidre, qu’elle récompense tout son oubli passé : il me pai'le de son cœur à toutes les '• lignes ; si je lui faisais réponse sur le même ton , ce serait une portugaise 2.

11 ne faut louer personne avant sa mort : c’est bien dit ; nous en avons tous lés jours des exemples ; mais , après tout, mon ami le çublic ne se trompe guère : il loue quand . on fait bien ; et comme il a bon nez , il n’est pas longtemps la dupe , ét blâme quand on fait mal . De même , quand on . va du mal au bien, il en demeure d’accord; il ne répond point de l’avenir; il parle de ce qu’il voit. La comtesse de ’

> Snpiir rlu comlP de.Grifiiiaii.

* Allusion atii Icllrrs do la Religieuie ou CItanoineste portugaise.

.300 ■ LETTttES

Gramont I d’autres ont senti les effets de son ineônstance ; mais ce n’est pas )ui qui change le preraiei;'. Vous n’avez pas sujet de vous plaindre de lui ; ce ne sera point par vous qu’il commencera à faire de grandes injustices.

• Notre abbé a pour vous une tendresse qui me le fait adorer; il vous trouve d’une solidité qqi le charme, et qui le fait brûler d’itnpatience de vous pouvoir soulager et ‘vous être bon à quelque chose ; il a quasi aiftant d’envie que moi d’aller en Provence. Nous sommes occupés de notre chapelle; elle sera achevée à la Toussaint. Je me trouve bien de la parfaite solitude où nous sommes. Ce 'parc est bien plus l)eau que vous ne l’avez vu , et l’ombre de mes petits arbres est une beauté qui n’était pas bien représentée par bàtoQS de ce temps-là. Je crains le bruit qu’on va faire en ce pays. On dit que madame de Chaulnes^ arrive aujourd’hui ; je l’irai voir demain ; je ne puis pas m’en dispenser, mais j’aimerais bien mieux être dans la Capucine 3, ou à lire le Tasse ; j’y suis d’ûne habileté qui vous surprendrait et qui me surprend moi-même. ^

Vous me dites trop de bien de mes lettres , ma bonne ; je compte sûrement sur tontes vos tendresses. Il y a longtemps que je dis que vousêtes vraie ; cette louange me plaît ; elle est nouvelle et distinguét^ de toutes les autres-; mais quelquçfois aussi elle pourrait faire du mal. Je sens au milieu de mon cœur tout le bien (jue cette opinmn me fait présentement. Ah I qu’il y a peu de personnes vraies! Rêvez un peu sur ce mot; vous l’ainierez. Je lui trouve, de la fa^on que je l’entends , une force au delà de sa signillcation ordinaire, «

1 Célait mademoiselle Uamillon,quc Tont si avantageusemcul connaître les Mémoires du comte de Gramont, son mari, écrits par le comte HamiltohjSon frère. On dit qu'une intrigue tramée pour la faire aimer du ' roi échoua : depuis elle devint très assidue auprès de madame de Maintenoii.

* Elisalieth le Féron, veuve du marquis de Saint-Maigrin, et remariée à Charles Uailly, duc de Chaulnes. (M.) ,

a Nom d’une petite chaumière, construite dans le parc des Rochers. (M.)

La divine Plessis «st justement et à point toute fauste; je lui fais trop d’hbnnéur de daigner seulement en dire du mal ; elle joue toutes sortes de choses : elle joue la dévote , la capable , la peureuse , la petite poitrine ; la meilleure fille du iponde ; ma'is surtout elle me contrefait j de sorte qu’elle me fait toujours le même plaisir que si je me voyais dans un miroir qui me fit ridicule , ou que je parlasse à un écho qui me répondit des sottises. J’admire où je prends (^les que je vous écris. Adieu, ma très aimable; vous qui voyez •tout, ne voyez-vous point comme je suis belle lesdimanchep , et comiïfb je sufs négligée les jours ouvriers? Mandezmoi si vous avez toujours le courage de ydus habillée. Mon Dieu ! qu’on est heureux de vous voir en Provence 1 et quelle joie sensible quand je*vous embrasserai! car enfin ce jour viendra; en attendant, j’en passerai de bien cruels vers le temps de vos coucjies. •

Il a vaqué chez ^Ionsieub une charge de vingt mille écus ; Monsieur l'a -donnée à l’Ange ^ au grand déplaisir • •

de toute sa maisoi^

Madame du Broutai après deux ans de mariage avec Tromentau, l’a eqfin déclaré son mari , et elle est logée chez lui. C’est un bon parti que Fromentau!

Vous ai-je dit qu’il y avait deux demoiselles à Vitré, dont l’une s’appelle mademoiselle de Croqueoison, et l’autre ' de ^erôorÿwe!'’ J’appelle la Plessis mademoiselle dé Kerlouche ; ces noms me réjouissent.

Je suis tout à vous , ma bonne , et si vous m'aimez , ayez soin de votre santé. ,

* Madame do Grancci, maîtresse du chevalidt de Lorraine, favori 8c MoMsiKun.

* Fille du comlc de la Vauguyon; elle épousa sccrèlcmefit , à 5S ans, le sieur Je Fromentau, homme sans naissance et qui fut comlc de la VauguyOn et chevalier du Sainl-Espril. (Yoy. les Mémoires de Saint-Simon.)

LETTKES

Aui Rpchers, roelcredi 33 JuilleH67(, Jour de la Madeleine, oCLfiit tué, il y a quelques années, un père que J’avais. .

Je vous écris, ma fille, avec plaisir, quoique je n’aie rien à vous mantîer. Madame de Chaulnes arriva dimanche , mais sa^lz-vous comment? A beau pied sans iahce , entre onze ' heures et minuit. On pensait à Vitré que ce fût des Bohèmes.

Elle ne voulut aucune cérémonie son entrée; elle fut" servie à souhait . car on ne la regarda pas, et ceux qui la virent comme elle était, la prirent pour ce que je viens de vous dire, et pensèrent tirer sur elle. Elle venait de Nantes par la Guerche : son carrosse ét son chariot étaient demeurés entre deux rochers à demi-lieue de Vitré , parceque le contenu était plus g*rand que ,1e contenant ; ainsi il fallut travailler dans le roc, et cet ouvra|e ne fut fait qji’à la pointe du jour, que tout arriva à Vitré. Je fus la voir lundi, et vous.croyez bien qu’elle.fut tAs aise de me voir.

La Murinette * beauté est avec elie. Eljes sont seules à Vitré , en attendant l’arrivée de M'. de Chaulnes , qui fait le tour de la Bretagne , et les états qui s’assembleront *danS dix -jours. Vous pouvez vous imaginer ce que je suis dans une pareille solitude. Madame de Chaulnes ne sait que devepir et n’a recours qu’à moi ; vous ne doutez pas que je ne l’emporte hautement sur mademoiselle de Kerborgne ; je crois qu’elle viendra ici après diner. Toutes mes allées . sor\j; propres, et mon parc est en beauté; je la prierai de demeurer ici deux ou trois^ours à s’y promener en liberté : comme je lui fais valoir d’être demeurée ici pour elle,, je veux m’en acquitter d’une manière àn’être pas oubliée, et pourtant sans que je fasse d’autre bonne chère que celle qui • se trouvera dans le pays. Ah 1 mon Dieu 1 en voilà beau-

t Aniie-Maric du Piii de Miirinài».

f>E MADAME DE SÉVIONÉ. 30f>

coup ^ur ce sujet. Il faut pourtant que je vous fasse encore .mille compliments de sa part, et que je vous dise qu’on ne peut estimer plus une persopne qu’elle ne vous estime ; elle est instruite par d’Hacqueville de ce que vous valez. Mais vous; ma très belle, où en ètes-^us de vos Grignans? Le pauvre coadjuteur a-t-il toujours la goutte , et lünnocence est-elle toujours persécutée? , • • ‘

Cette madame Quintin*, que nous disions qui vous ressemblait pour vous faire enrager, est comme paralytiqu^ elle ne se soütient pas’; démandft-lui pourquoi; elle a vingt ans. Ejle est passée ce matin devant cette porte , et a demandé à boire un petit coup de vin ; on lui en a porté, elle a bu sa chopine , et puis s’en est allée au Pertre consulter une espèce de médecin qu’on estime en ce pays.- Que dites-vous de cette manière bretonne , familière et galante? Elle sortait de Vitré; elle ne pouvait pas avois • soif; de sorte que j’ai compris que tout cela était un air, pour me faire savoir qu’elle a un équipage de Jean de Pa- ■ ris“^. Ma chère enfant , he sortirai-je point des nouvelles de Bretagne ? Quel chien de commerce avez-vous là avec une femme de Vitré ? La cour s’en Va , dit-on, à Fontai- ’ nebleau ; le voyage de Roebefort et de Chambord est rompu.

On croit qu’en dérangeant les desseins qu’on avait pour l’automne , on dérangera aussi la fièvre de M. le dauphin, qui le prend dans cette saison à Saint-Gerrtiain ; pour cette année, elle y sera attrapée; elle ne l’y trouvera pas. Vous savez qu’on a donné à M. de Condom 3 l’abbaye de Rebais, qu’avait l’abbé de Foix : -le pauvre homme ! On prend ici le deuil de M. le duc d’Anjou : si je demeure aux états , cela m’embarrassera. Notre abbé ne peut quitter sa cbapelle ; ce sera notre plus forte raison ; car,' pour le

I Suzanne de Montgommery, femme de Henri Goyon-dc-La-Moussâie, cdhite de Quinlin. (M.)

* On désignait ainsi la couleur de chamois. * • '■

s Jacqnes-Bénigne Bossuet, précepteur de M. le dauphin , depuis évéqiie de Meaux.

LETTRES

bruit et le tracas de .Vitré, il me sera bien moins agréable que mes bois , ma tranquillité et mes lectures. Quand jequitte Paris et mes amies, ceci’est pas pour paraître aux états : mon pauvre mérite , tout médiocre qu,’il est , n’est pas encore réduit à se ’^auver en pr(» Ince , comme les mauvais comédiens. Ma fille , je vous embrasse avpc une tendresse infinie ; la’tendresse que j’ai pour vous occupe mon ame tout entière ; elle va loin et embrasse bien des ^oses (piaiid elle est au point de la perfection. Je souhaite votre santé plus que la'miennc ; conservez- vous, ne tombez point. Assurez M. de Grignan de mon amitié, et recevez les protestations de notre abbé.

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