A M. DE COULANGES
. , ■ Aux Rochers, le 3! iuillcM67t.
Ce mot sur la semaine est par-dessus le marché de vou^ écrire seulement tous les quinze , jours , et pour vous donner avis , mon cher cousin , que vous aurez bientôt l’honneur de voir Picard ; et comme il est frère du la-
■ quais de madame de Coulanges , je suis bien aise de vous rendre compte de mon procédé. Vous savez que madame la duchesse de Chaulnes est à Vitré ; elle y attend le duc, son mari, dans dix ou douze jours, avec les’étîits de Bretagne: vous croyez que j’extra vague; elle attend donc Son mari avec tous les états, et, en attendant, elle est <i Vitré toute seule, mourant d’ ennui. Vous ne comprenez • pas que cela puisse jamais revenir à Picard : elle meurt donc d’ennui; je suis sa seule consolation, et vous croyez bien que je l’emporte d’une grande hauteur sur mademoiselle de Kerbone et de Kerqueoison. Voici un grand cir- * cuit, mais pourtant nous arriverons au but. Comme je suis . donc sa seule consolation, après l’avoir été wir, elle vifndra ici, et je veux qu’elle trouve mon parterre ‘net et mes allées nettes, eés grandes allées que vous aimez. Vous ne
• ' c5mprenez pas encore cela peut aller; voler une autre petite proposition incidente : vous savez qu’on fait les foins; je n’avais pas d’ouvriers; j’envoie dans cette prairie, que les. poètes ont célébrée, prendre tous ceux qui travaillaient, pour venir nettoyef ici : vous n’y voyez encore goutte; et, en leur place, j’envoie tous mes gens faner. Savez-vous ce que c’est que faner ? Il faut que je vou^ l’explique : faner est la plus jolie chose du monde, c’est retourner du foin en batifolant dans une prairie ; dès qu’on en sait tant, on sait faner. Tous mes gens y allèrent gaie-t ment ; le seul Picard me vint dire qu’il n’irait ^as, qu’il n’était pas entré à mon serVice pour cel^, que ce n’était pas son métier,- et* qu’il aimait mieux s’en aller à Paris. Ma foi 1 la colère m’a monté à la tète ; je songeai que c’était la centième sottise qu’il m’avait faite ; qu’il n’avait ni cœur, ni affection , en un mot , la mesure était comble. Je l’ai pris au ndot, et, quoi qu’on m’ait pu dire pour lui , je suis demeurée ferme coiîime un rocher, et.il est parti. C’est une justice de traiter les gens selon Iqurs bons ou mauvais services. Si vous le revoyez, ne le recevez point, ne le protégez point , ne me blâmez point, et songez que c’est le garçon du monde qui aime le moins à faner, et qui est le plus indigne qu’on le traite bien. ' .
Voihà l’histoire en peu de mots ; pdur moi , j’aime les ■relations où l’on ne ditjque ce qui est nécessaire, où l’on , ne s’écarte point ni à droite, ni à gauche ; où l’on ne reprend point les choses de si loin ; enfin je crois que c’est ici, sans vanité, le modèle des narrations agréables.
16t. — A MADAME DE GRIGNAN.
? . "aux Rochers, dimanche 26 juillet 1671.
Je veux vous apprendre qu’hier, comme j’étais toute seule dans ma Chambre avec un livre précieusement à la main, je vois ouvrir ma porte par une grande femme de très bonne
LETTntS
miue; cette femme s'étouffait de rirê, et cachait derrièreelle • un hommequiriaiteiicore plus fort qu’elle : cet homme était suivi d’une femme fort bien faite qui fiait aussi ; moi , je me mis à rire sans les reconnaître et sans savoir ce qui les faisait rire. Quoique j’atteftdisse. aujowd’hui madame de. ’ Chaulnes, qui doit passer deux jours ici , j’avais beau la regarder, je ne pouvais comprendre que ce fût elle ; c’était elle pourUmt; qui m’amenait Pomenars, qui , en arrivant à Vitré, lui avait mis dans la tète de me venir sur- ^ prendre. La Mur inet te beauté était de. la partie, et la gaieté de Pomenars était si extrême, qu’il aurait réjoui la tristes^ même : ils jouèr?nt d’abord a"u volant; madame de Chaulnes y joue comme- vous; et puis une- légère collation, et puis nos belles promenades, et partout il a été question de vous. J’ai dit à Pomenars que vous étiez fort en peine, de toutes ses affaires, et que vous m’aviez mandé que, pourvu qu’iL n’y eût que le courant, vous ne seriez point en inquiétude , rnais que tant de nouvelles injustices qu’on lui faisait vous donnaient beaucoup de chagrin pour lui : nous avons fort poussé cette plaisanterie, et puis cette grande allée nous a fait souvenir dé la chute que vous y fîtes un jour; la pensée m’en afait devenir rouge commedu feu. On a parlé Iqngtemps là-dessus, et puis du dialogue bohème, et puis enfin de mademoiselle du Plessis, et des sottises qu’elle disait, et qu’un jour vous.en ayant dit une, et son vilain visage se trouvant auprès du vôtre, vous n’aviez pas . marchandé, et lui aviez donné un soufflet pour la» faire reculer; et que moi, pour adoucir les affaires, j’avais dit: Mais voyez comme ces petites filles se jouent rudement ;
. et que j’avais dit à sa mère : Madame, ces jeunes créatures * étaient si folles ce matin, qu’elles se battaient : mademoiselle du Plessis agaçait ma fille, ma fillfe la battait; c’était la plus plaisante chose du monde; et qu’avec ce tour, j’avais ravi madame du Plessis de voir nos petites filles se réjouir ainsi. Cette camaraderie de vous et de mademoi- '
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DK MADAME DE SEVIO^E. 313 .
selle du. Plessis, dont je ne farsais qu’une même chose pour faire avaler le soufilet, les a fait rire à mourir. La Murinetttr Vous approuve fort , et Jure que la prêmière fois qu’elle viendra lui parler dans le nez, comme elle fait toujours, elle vous imiterrf, et lui donnera sur sa vilaine joue. Je les attends tous préseqtement. Pomenars tiendra bien sa (ilaee; mademoiselle du Plessis viendra aussi ; ils^e montreront une lettre de Paris faite à plaisir, où l’on mandera cinq ou six soufflets donnés entre femmes, afin d’autoriser ceux qu’on veut lui donner aux états, et même de les lui faire souhaiter pour être à la mode. Enfin je n’ai jamais vu un homme si fou que Pomenars : sa gaieté augmente . eu même temps que ses affaires criminelles; s’il lui en vient e’ncore une, il mourra de joie. Je suis chargée de mille compliments pour voies; nous vous ‘avons célébrée à tout moment. Madame de Chaulnes dît qu’elle vous souhaiterait une madame de Sèvigné en Provence, comme celle qu’elle a trouvée en Bretagne ; c’est cela gui rend son gouvernement beau, car quelle autre chosê pourrait-ce être? Quand son mari sera venu , je la rerhettrai entre ses mains, et iie m'embarrasserai plus de son divertissement; mais vous, nia chère fille, que je vous plains avec votre tante d’Harcourt' ! quelle contrainte ! quel embarras ! quel ennui ! Voilà qui me ferait plus de mal fnille fois qu’à personne, et vous se\fle au monde seriez capable, de me faire avalçr ce poison. Oui, mon enfant, je vous le jure; et si j’étais à Grigniui, j’écumerais votre chambre pour vous faire plaisir, comme j’ai fait mille fois : après cette marque d’amitié, ne m’en demander plus, car je hais l’ennui plies, que la mort, et j’aimerais fort à rire avec vous, Vardes et le seigneur Corbeau. Défaites-vous de cette trompette du jugement : il y a vingt ans qu’elleme déplaît, et que je lui dois une visite. ...
t Celte dame habitait ordinairement le Pont-Saint-Esprit, cl elle était, venue à Grignan voir son newu.'
LETTBES
Je trouve votre vie fort réglée et fort bonne. Notre abbé vous aime avec une tendresse et une estime qu’il «’est pas aisé de dire en peu de mots; il attend avec impatience le plan de Grignan et la conversation de M. d’Arles; mais, sur toutes choses, il vous souhaiterait bien cent mille écus, soit pour faire achever votre château; soit pour tout ce qu’il voiîs plairait. Toutes les heures ne sont pas comme celles qu’on passe avec Pomenars, et même os s’ennuierait • bientôt de lui : les réflexions qu’on fait sont bien contraires à la joie. Je vous ai mandé que je croyais que je ne Imugerais d’ici ou de Vitré. Notre abbé ne peut quitter sa chapelle : le désert du’ Buron i, ou l’ennui de Nantes avec madame de Molac, ne conviennent point à son humeur ajîissante. Je serai souvent ici, et madame de Chaulnes, pour m’ôter les ‘visites, dira toujours qu’elle m’attend. Pour moh labyrinthe, il est net, il a des* tapis verts, et les palissades sont à hauteur d’appui ; c’est un aimable lieu : mais, héjasi ma chère enfant, il n’y a guère d’apparence que je vous- ÿ voie jamais.
Dimemoria nudrirsi, più chc dispeme. ^
C’est bieo ma vraie devise. Nos sentences ont été trou- • vées jolies. Ne comprenez-vous pas bien qu’il n’y a' jour, ni heui*e, ni moment que je ne pense à vous ^ ([ue, je n’en jfarle quand je puis, et qu'il n’y a rien qui ne m’en fasse souvenir? Nous sommes sur la fin du Tasse, e Goffrtdo a spiegato U gran vcssillo délia croce sopm 'I murq. Noüs avons lu ee poème avec plaisir. La Mousse est bien content de moi, et de vous encore plus, quand il songe a l’honneur que vous faites à sa philosophie. Je crois (jue , vous n’auriez pas eu moins d’esprit quand vous auriez eu. la plus sotte mère du monde; mais enfin tout ensemble n’a .pas mal fait. Noqs avons envie de lire Guiehardin car
I Terre (Je M. de St’vignè, siluec à qiielcjties lieues de Nantes.
l>£ MADAME DE SÉVIGNÉ.
nous ne vqulous point quitter ritalieii; La Murinette le * parle comnae le français. J’ai reçu une lettré de notre cai- • (linal (de Retz), qui me dit encore pis qiie pendre du gros abbé 1 qui est avec lui. Adieu, ma très aimable; je ne’dai- ’ gne pas vous dire que je vous aime, vous le savez, et je ne trouve point de paroles qui puissent vous faire comprendre comme mon cœur est pour vous. J’achèverai demain cette lettre, et vous manderai à quoi se divertit ma compagnie.- Ma compagnie est couchée, pareequ’il est minuit. Nous avons fait ce soir de grandes promenades, et, après souper, .• nous' avons coupé les cheveux à là petite du Cemet. et lui ‘avons mis le premier a|f|pareil, que nous lèverons demain.
La Mx&inette beauté est habile comme La Vienne . Pomenars ne fait que de sortir de ma chambre ; nous avons parlé assez sérieusement de ses affaires, qui ne sont jiwnais de moins que de sa tète. Le comte de Créance veut à toute force qu’il ait le cou coupé; Pomenars ne veut pas : voilà le procès 2. Madame de Chaulnes me disait tantôt que l’abbé Testu, après avoir été quelque temps à Richelieu, enfin,’ sans autre façon , s’était établi chez madame de Fontevrauld, où il est depuis deux mois ; ils le virent, en passant, il y a un "mois; le prétexte, c’est qu’il y a de la petitevérole’à Richelieu : si, cette conduite ne lui est fbrt bonne, elle lui sera fort mauvaise. Je ne savais pas que M. de Condom eût rendu son évêché ; madame de Chaulnes m’a assuré que cela était fait 3. La petite personne’a^envoyé des chansons à sa sœur ; nous ne les trouvons pas trop bonnes : je suis fort aise que vous ayez approuvé les miennes; on ne peut pas le« élever plus haut (pie de les 'mettre sur le
t Pierre Camus, abM de Ponlcarré. ^
* Il s'agissait de l’enlôvcmcnt de mademoiselle de Boiiillé p»r le marquis dO Pomenars. Cette dame, après 'avoir passé quatorze ans aVec lui, s’avisa de le poursuivre pour crime db rapt.
S Uossiiet SC démit de son évèehé au moment où il fut nomme précep- • tour de M. le Dauphin; mais dix années plus lardj l’éducation du prince ' étant irt^ avancée, Bossuet accepta l’évéclié de locaux. ' , •
LETTUES •
ton des dragons ; il nte semble que j'aurais dû renteudre d’ici; cela fait voir qu’il y a bien loin d’ici à Grignan. Hélas ! (jue cette pensée m’afilige, et que je m’ennuie d’ètre si longtemps sans vous voir ! Adieu , ma chère lille ; je vais me coucher tristement, et vous embrasse de tout mon cœur.
Ma petite est aimable, et sa nourrice est au point de la perfection : mon habilrté est une espèce de miracle, et me fait comprendre en amitié la merveille de ce maréchal qui devint excellent peintre par amour.
Aux Hochers, iiieriTcdi ‘19 juillot ttiTJ,
Il sera le mois de juillet tant qu’il plaira à Dieu : je crois que le mois d’août sera encore plus long, puisque ce sera le temps des états; car, n’en déplaise à la bonne compagnie^ c’e^ toujours une sujétion pour moi de les aller trouver à Vitré, ou de craindre qu’ils ne viennent ici : c'est un em- "barras , comme . dit madame de La Fayette. Mon esprit n’est pas monté présentement sur ce ton-là; mais il faut avaler et passer ce temps conlme les autres. Madame de Chaulnes fut ravie d’étre deux joui’S ici : ce cpii liii paraissait le plus charmant était mon absence ; c’était aussi le régal que je lui avais promis : elle se promenait toute seule dès sept heures du matin dans ces bois. L’après-dinée il y eut devant émette porte un bal de jxiysans (|ui nous réjouit extrêmement. 11 y avait un homme et une femme* ([u'on aurait empêchés de dmjser dans une république bien réglée; c’étaient des postures à pâmer de rire : Pomenars criait, n’ayant plus la force de parler. Je ne finirais point, ..au reste, ^sur .son chapitre; il ne fait aucun pas qui ne puisse être- le dernier, et on ne- le. quitte }>oint qu’on ne puisse lui dire un dernier adieu. Tout disparut lundi matin, et je demeurai contente.
Vous aurez .M. de Vardes cpiand vous recevrez, celle
DE MADAME DE Si:\l(iAE.
lettre ; faites-lui bieu mes l)ai.se-maius, s'il m’aime autant qu'à Aix : mandez-moi si su patience n’est point usée ; s’il doit sa "constance à la phifosopliie ou à l’habitude; enlin parlez-moi de lui. J ai reçu une lettré du marquis de Çbarôt toute pleine d’amitiés ; il me ])ar|e de madame de Bris-sac *, et me mande qu’il vous a écrit, .le vous prie, cruauté à part, de lui faire réponse : vous savez qu’il n’est bon qu’à ménager, 'et point du tout à mépriser ; il est vieux comme son père, et ne comprendrait point l’honneur qu’on loi ferait en lui* refusant une réponse. On me mande ([ue.le comte d’Ayen épouse mademoiselle de Bournonville; matame te Lutres en est enrazée.
Vous me dites, dans .votre letti*e, qu’il faudra songer au moyen de vous envoyer votre fdle ; je vous prie- de n’en point cliargêr d’autre que moi, qui vous la mènerai assurément, si la nourrice le veut bien ; toute autre voiture me. "donnerait beaucoup de chagrin. Je regarde comme un amusement tendre et agréable de la voir cet hiver ali coin de mon feu : je vous conjure, ma fille, de me laisser. prendre ce petit plaisir ; j’aurai d’ailleurs de si vives inquiétudes pour vous, qu’il est juste que, dans les jours où j’aurai quelque repos, je trouve cette espèce de consolation. Voilà donc qui est fait ; noits parlerons de son voyage quand je sçrai sur le jioint de ftiire le mien. Je viens d’en faire un de mon petit galimatias , c’est-àrdire .mon labyrinthe, où votre aimable idée m’a tenu fidèle compagnie : je vous ilvoue que c’est un de mes plaisirs de me promener toute seule; on trouve quelques labyrinthes de pensées donfon a peine à sortir; mais enfui on a du moins la liberté de penser à ce que l’on veut. Adieu , ma chère petite.’ Ah ! qu’il m’ennuie de ne vous point voir !