‹ Lettres de madame Sévigne, avec les notes de tous le commentateursChapitre 130 sur 132 · I.F.TTIUCS · texte numérisé non relu

I.F.TTIUCS

(fis

p’est un style juste et eourt, qui eheniine, et qui plaît au souverain degré, même sans vous aimer comme je fais. Je vous le dirais plus souvent, "sans que je crains d’étre fade; mais je suis toujours ravie de vos lettres sans vous le dire : madame de Coulanges l’est aussi de quelques endroits que je lui fais voir, et qu’il est impossible de lire toute seule. Il y a un petit air de dimanche gras répandu sur cette lettre, qui la rend d’un goût non pareil.

Il y avait longtemps que vous étiez abimée : j’en étais toute triste; mais le jeu de l'oie vous a renouvelée, comme il l’a été par les Grecs : je voudrais bien que vous n’eussiez joué qu’à l’oie, et que vous n’eussiez point perdu tant ’ d’argent. Un malheur continuel pique et offense; on hait d’être houspillé par la fortune : cet avantage que les autres ont sur nous blesse et déplaît, quoique ce ne soit point dans une occasion d’importance. Nicole dit si bien cela : enfin j’en hais la fortune, et me voilà bien persuadée qu’elle est aveugle de vous traiter comme elle fait; si elle n’était que borgne, vous ne seriez point si malheureuse.

Vous me demandez les symptômes de cet amour*: c’est pi'emièrcment une négative vive et prévenante; c’est \in air outré d’indifférence qui prouve le contraire; c’est le témoignage des gens qui voient de près, soutenu de la voix pubüqüe ; c’est une suspension de tout ce mouvement (le la machine ronde; c’est un relâchement de tous les soins ordinaires, pour vaquer à un seul ; c’est une satire ])erpétuelle contre les vieilles gens amoureux; vraiment il faudrait être bien foU, bien insensé : quoi, une jeune femme! voilà une bonne pratique pour moi ; ceia me conviendrait fort; j’aimei;ais mieux m’jêtre rompu les deux bras. Et à cela on répond intérieurement ; et oui, tout cela est vrai ; mais vous ne laissez pas d’être amoureux. Vous dites vos réflexions ; elles sont justes, elles sont vraies, elles font

. 1 I/amour de d'Ilacqiicville pour une flile du maréchal de GramnnI, qui etail liorjMie,

UE MADAME DE SEVIGNÉ. -Mi!)

votre tourment ; mais vous ne laissez pas d être amoureux: vous êtes tout plein de raison, mais l’amour est plus fort (pie toutes les raisons : vous êtes malade, vous pleurez, vous enra<>:ez,*(*t vous êtes amoureux. Si vous conduisez a cette extrémité M. de Vence i, je vous prie, ma fille, que J'en sois la confidente; eu attendant, vous ne sauriez avoir un plus agréable commerce. : c’est un prélat d’un esprit et d’un mérite distingué ; c’est le plus bel esprit de son temps ; vous avez admiré ses vers, jouissez de sa prose; il excelle en tout; il mérite que vous en fassiez vôtre ami. Vous citez plaisamment cette dame qui aimait à faire tourner la tête à des moines; ce serait une bien plus grande merveille, de la faire tourner à M. de Vence, lui dont la tête est si bonne, si bien faite et si bien organisée : c’est un trésor (jue vous avez en Provence, profltez-en ; du reste, sauve qui peut.

Je vous défends, ma chère enfant, de m’envoyer votre portrait : si vous êtes belle, faites-vous peindre, mais gardez-moi cet aimable présent pour quand j’arriverai : je serais fâchée de le laisser ici; suivez mon conseil, et recevez en attendant un présent passant tous les présents passés et présents ; car ce n’est pas trop dire : c’est un tour de perles de douze mille écus; cela est un peu fort, mais il ne l’est pas plus que ma bonne volonté : enfin regardez-le, pesezle, voyez comme il est enfilé, et puis dites-m’en votre avis : c’est le plus beau que j’aie jamais vu ; on l’a admiré ici. Si vous l’approuvez, qu’il ne vous tienne point au cou, il sera suivi de quelques autres ; car, pour moi, je ne suis point libérale à démi : sérieusement, il est beau, et vient de l’am-

I Antoine Godeau, évêque de Vence. Ce prélat était alors fort âgé, et il mourut un mois d'avril de cette même année. Il était pieux et savant. Il contril)ua à la fondation de l’Académie française, et fut un de ses premiers membres. On a de lui plusieurs recueils de vers et quelques oraisons funèbres très remarquables, entre autres celle de Louis XIII. Il fut un des habitués de l'bêtel de Rambouiilct. Jiiiic d'Angennes , depuis madame de Monlausier, l'appelait son nain, à cause de sa petite taille, et lui-même prenait volontiers ee titre.

LK i T)u:s

l)assadt'ur tic Venise, notre défunt voisin. \ oilà aussi des pincettes pour cette barbe incomparable ; ce sont les plus parfaites de Paris. Voilà aussi un livre qtie mon oncle de Sévigné ‘ m’a priée de vous envoyer: je m’imagine que ce n’est pas un roman : je ne lui laisserai pas le soin de vous

envoyer les Contes de La Fontaine, qui sont vous en

jugerez.

Vous êtes une jolie femme de n’ètre point grosse ; mais vous avez des pensées là-dessus qui me font trembler ; votre beauté vous jette’dans des extrémités, parcequ’elle vous est inutile; vous trouvez qu’il vaut autant être grosse; c’est un amusement ; voilà une belle raison : songez donc, ma fille, que c’est détruire entièrement votre santé et votre vie. ‘

Nous tâchons d’amuser notre bon cardinal (de Retz) : Corneille lui a lu une pièce qui sera jouée dans quelque temps, et qui fait souvenir des anciennes. Molière lui lira samedi Trissotin 2,<iui est une fort plaisante chose. Despréaux lui donnera son Lutrin et sa Poétique 3 voilà tout ce qu’on peut fjjire pour son service. 11 vous aime de tout son cœur, ce pauvre cardinal : il parle souvent de vous, et vos louanges ne finissent pas si aisément qu’elles commencent. Mais, hélas I quand nous songeons qu’on nous a enlevé notre chère enfant, rien n’est capablei de nous consoler : pour moi, je serais très fâchée d’être consolée ; je ne me pique ni de fermeté, ni de philosophie ; mon cœur me mène et me conduit. On disait l’autre jour, je crois vous l’avoir mandé, que la vraie mesure du mérite du cœur, c’était 1a capacité d’aimer : je me tfouve d’une grande élévation par cette règle ; elle me donnerait trop

' Renaud de Sévigné s’clait retiré à Port-Royal-des-Champs, où il passa les dernières années de sa vie dans les exercices de la plus haute piété. Il y mourut le 19 mars 4676.

s Les Femmet iavan(e$.

s Ces deux ouvrages n’étaient point encore au point de perfection où ils parurent depuis, en 1674, pour la première fois. (A. fi.)

DK UAUAME DE SEMO.NE.

de vanité, si je n’avais mille autres sujets de me i-emettre à ma place.

Adhémar m’aime assez, mais il hait trop l’évêque, et vous le haïssez trop aussi : l’oisiveté vous jette dans cet amusement ; vous n’auriez pas tant de loisir, si vous étiez ici/ M. d’Usez m’a fait voir un mémoire qu’il a tiré et corrigé du vôtre, dont il fera des merveilles : fiez-vous-en à lui ; vous n’avez qu’à lui envoyer tout ce que vous voudrez, sans craindre que rien ne sorte de ses mains, que dans le juste point de la perfection. 11 y a, dans tout ce qui vient de vous autres, un petit brin d’impétuosité, qui est la vraie marque de l’ouvrier : c’est le chien du Bassan i. On vous mandera le dénouement que M. d’Usez fera à toute cette comédie ; j’irai me faire nommer à la porte de l’évèque, dont je vois tous les jours le nom à la mienne. iNe craignez pas, pour cela, que nous trahissions vos intérêts. Il y a plusieurs prélats qui se tourmentent de cette paix ; elle ne sera faite qu’à de bonnes enseignes. Si vous voulez faire plaisir à l’évêque, perdez bien de l’argent, mettez-vous dans une grande presse, c’est là qu’il vous attend.

Voici une nouvelle ; écoutez-moi : le roi a fait entendre à messieurs deCharost qu’il voulait leur donner des lettres de duc et pair, c’est-à-dire qu’ils auront tous deux, dès à présent, les honneurs du Louvre, et une assurance d’être l^assés au parlement la première fois qu’on en passera. On donne au fils la lieutenance-générale de la Picardie, qui n’avait pas été remplie depuis très longtemps, avec vingt mille francs d’appointement, et deux cent mille francs de M; de Duras, pour la charge de capitaine des gardes-ducorps, que MM. de Charost lui cèdent. Baisopnez làdessus, et voyez si M. de Duras ne vous parait pas plus heureux que M. de Charost. Cette place est d’une, telle

' Le Bassiin fai.taii entrer son chien dans la coniposilion de presque tous ses lableniix. {A . <1 )

LKTTIIES

beauté, par la confiance qu’elle marque et par l’honneur (l’ètre proche de Sa Majesté, qu’elle n’a point de prix. M. de Duras, pendant son quartier, suivra le roi à l’armée, et commandera à toute la maison de Sa Majesté. Il n’y a point de dignité qui console de cette perte; cependant on entre dans le sentiment du inaitre, et l’on trouve que MM. deCharost doivent être contents. Que notre ami Noaiiles prenne garde à lui , on dit qu'il lui en pend autant à l’œil, car il n’a qu’un œil aussi bien que les autres.

On parle toujours de la guerre : vous pouvez penser combien j’en suis fâchée : il y a des gens qui veulent encore faire des almanachs; mais, pour cette campagne , ils sont trompés. Toute mon espérance, c’est que la cavalerie ne sera pas exposée aux sièges que l’on fora chez les Hollandais;'il faut vivre pour voir démêler toute cette fusée. J’ai vu le marquis de Vence ; je le trouvai si jeune, que je lui demandai comment se portait madame sa mère; M. de Coulanges me redressa : le cardinal de Retz interrompit notre conversation, mais ce ne. fut que pour parler de vous. Je souhaite toujours Adhémar, pour me redire encore mille fois que vous m’aimez : vous m’assurez que c’est avec une tendresse digne de la mienne ; si je ne suis contente de cette ressemblance , je suis bien difficile à contenter.

Je viens de recevoir votre lettiT du jour des Cendres : en vérité , ma fille , vous me confondez par vos louanges et par vos remerciements ; c’est me faire souvenir de ce que je voudrais faire pour vous , et j’en soupire , pareeque je ne me contente pas moi-mème ; et plût à Dieu que vous fussiez si pressée de mes bienfaits , que vous fussiez contrainte de vous jeter dans l’ingratitude ! Nous avons souvent dit que c’est la vraie porte pour en sortir honnêtement, quand on ne sait plus où donner de la tête ; mais je ne suis pas assez heureuse pour vous réduire à cette extrémité : v(tlre reconnaissance Suffit et au-delà. Que vous êtes aima-

1)K MADAME DE SÉVIGNE. • 473

ble ! et (jue vous me dites plnisnmment tout ce (jui se peut (lire là-dessus ! Au reste, (pielle folie de perdre tant d’argent à ce chien de brelan! c’est un coupe-gorge qu’on a banni de ce pays-ci , parcequ’on y fait de sérieux voyages : vous jouez d’un malheur insurmontable. , vous perdez toujours; croyez-moi, ne vous opiniâtrez point; songez que tout cet argent s’est perdu sans vous divertir : au contraire , vous avez payé cinq ou six mille francs pour vous ennuyer et pour être houspillée de la fortune. Ma fdle , je m’emporte ; il faut dire comme. Tartufe : C’est un excès de zèle. A propos de comédie , voilà Ifajazet : si je pouvais vous envoyer la Champmêlé, vous trouveriez la pièce bonne; mais, sans elle, elle perd la moitié de son prix, .le suis folle de Corneille ; il nous donnera encore Pulchérie, où l’on reverra

La main qui crayonna

La mort du grand Pompée et l’ainc de Cinna. t

11 faut que tout cède à son génie. Voilà cette petite fîü)le de La Fontaine , sur l’aventure du curé de M. de liouf- 11ers, qui fut tué tout roide en carrosse auprès de son mort : cet événement est bizarre ; la fable est jolie , mais ce n’est rien au prix de celles qui suivront. Je ne sais ce que c’est (jue ce pot au lait.

J’ai souvent des nouvelles de mon pauvre enfant; la guerre, me déplaît fort, pour lui premièrement, et puis pour les autres que j’aime. Madame, de Vaudemont est à Anvers , nullement disposée à revenir ; son mari est contre nous. Madame (le Courcelles sera bientôt sur la sellette; je ne sais si elle touchera il petto adamantino de M. d’Avaux - ; mais jusqu’ici il a été aussi rude à la Tournelle que dans sa réponse. Ma fille , j’écris sans mesure , encore faut-il finir : en écrivant aux autres , on est aise d’avoir

I Vers (lu grand Coniciile dans la dédicace iïOEiUpe.

- Le président de Méinés, père dn premier président de ce nom

LETTHKS

écrit ; et moi, j’aime a \ ous écrire par-dessus toutes choses. J’ai mille amitiés à vous faire de M. de La Rochefoucauld, de notre cardinal, de Barillon, et surtout de madame. Scarron, qui vous sait bien louer à ma fantaisie ; vous êtes bien selon son goût. Pour M. et madame de Coulanges, M. l’abbé , ma tante , ma cousine , La Mousse , c’est un cri général pour me prier de parler d’eux ; mais je ne suis pas toujours en humeur de faire des litanies; j’en oublie encore : en voilà pour longtemps. Le pauvre Ripert est toujours au lit : il me vient des pensées sur son mal ; que diantre t»-t-il? J’aime toujours ma petite enfant, malgré les divines beautés de son frère. Adieu , ma chère enfant ; j’embrasse votre comte , je l’aime encore mieux dans son appartement que dans le vôtre. Hélas! quelle joie de vous voir belle taille , en santé , en état d’aller, de trotter comme une autre ! Donnez-moi le plaisir de vous revoir ainsi.

A Paris, vendredi H mars 1673.

J’ai entrepris de vous écrire aujourd’hui la plus petite lettre du monde , nous verrons. Ce qui rend celles du mercredi un peu iniinies, c’est que je reçois le lundi une de vos lettres ; j’y fais un commencement de réponse à la chaude : le mardi, s’il y a quelque affaire ou quelque nouvelle , je reprends ma lettre, et je vous mande ce que j’en sais : le mercredi , je reçois encore une lettre de vous; j’y fais réponse , et je Unis par-là : vous voyez bien que cela compose un volume ; quelquefois même il arrive une singulière chose , c’est qu’oubliant ce que je vous ai mandé au commencement de ma lettre , j’y reviens encore à la fin , parcequeje ne relis ma lettre qu’après qu’elle est faite, et quand je m’aperçois de ces répétitions , je fais une grimace épouvantable , mais il n’en est autre chose , car il est tard ; je ne sais point raecommoder, et je fais mon paquet. Je

DE .MADAME DR SÊVIONE. -l/Ô

VOUS mande eela une fois pour toutes, afin que vous excusiez cette radoterie. Mademoiselle de Méri vous envoie les plus jolis souliers du monde ; j’en ni surtout remarqué une paire qui me parait si mignonne , que je la crois propre à garder le lit : vous souvient-il combien cette folie vous fit rire un soir? Au reste, ma fille, ne vous avisez point de me remercier pour toutes mes bonnes intentions , pour tous les riens que je vous donne ; songez au principe (jui me fait agir : on ne remercie point d'être aimée passioniu^ ment ; votre cœur vous apprendra d’autres sortes de reconnaissances. J’ai vu le chevalier et l’abbé de Valbelle : je suis Provençale, je l’avoue; les Bretons en sont jaloux. Adieu , ma .très aimable ; il me semble que vous savez combien je suis à vous; c’est pourquoi je ne vous en dirai rien ; aussi bien , j’ai résolu de ne pas faire une grande lettre : si pourtant je savais quelque chose de réjouissant, je vous le manderais assurément, car je ne m’amuserai;* pas <à soutenir cette sotte gageure.

A Paris, mercredi 16 mars i67i.

Vous me parlez de mon départ : ah ! ma fille ! je languis dans cet espoir charmant ; rien ne m’arrête que ma tante ' , (jui se meurt de douleur et d’hydropisie : elle me brise le cœur par l’état où elle est, et par tout ce qu’elle dit de tendre et de bon sens ; son courage, sa patience, sa résignation , tout cela est admirable. M. d’Hacqueville et moi , nous suivons son mal jour à jour : il voit mon cœur, et la douleur que j 'ai de n’être pas libre tout présentefnent : je me eonduis par ses avis; nous verrons entre ci et Pâques : si son mal augmente, comme il afait depuis que je suisici, elle mourra entre nos bras : si elle reçoit quelque soulagemeni,

I Henrielle do Coidaitgos, marquise de La Trousse.

LETTRES

et qu’elle prenne le train de lan;;uir , je partirai dès que M . de Coulanges sera revenu. Notre pauvre abbé est au désespoir, aussi bien que moi ; nous verrous donc comme cet excès de mal se tournera dans le mois d’avril : je n’ai que cela dans la tête : vous ne sauriez avoir tant d’envie de me voir (fue j’en ai de vous embrasser : bornez votre ambition, et ne croyez pas me pouvoir jamais égaler là-dessus.

Mon fils me mande qu’ils sont misérables en Allemagne, et ne savent ce qu’ils font. Il a été très affligé de la mort du chevalier de Grignan. Vous me demandez, ma chère enf;mt, si j’aime toujours bien la vie : je vous avoue que j’y trouve des chagrins cuisants ; mais je suis encore plus dégoûtée de la mort : je me trouve si malheureuse d’avoir à finir tout ceci par elle, que, si je pouvais retourner en arrière, je ne demanderais pas mieux. Je me trouve dans un engagement qui m’embarrasse : je suis embarquée dans la vie sans mon consentement; il faut que j’en sorte, cela m’assomme. Et comment en sortirai-je ? par où? par quelle porte? quand sera-ce? en quelle disposition? souffrirai-je mille et mille douleure, qui me feront mourir désespérée? aurai-je un transport au cerveau.? mourrai-je d’un accident? comment serai-je avec Dieu? qu’aurai-je à lui présenter? la crainte, la nécessité, feront-elles mon retour vers lui? n’aurai-je aucun autre sentiment que celui de la peur? Que puis-je espérer? suis-je digne du paradis? suis-je digne (le l’enfer? Quelle alternative! quel embarras! Rien n’est si fou que de mettre son salut dans l’incertitude; mais rien n’est si naturel, et la sotte vie que je mène est la chose du monde la plus aisée à comprendi’e : je m'abime dans ces pensées, et je trouve la mort si terrible, que je hais plus la vie parcequ’elle m’y mène, que par les épines dont elle est semée. Vous me direz (jue je veux donc vivre éternellement ; point du tout ; mais si on m’avait demandé mon avis, j’aurais bien aimé à mourir entre les bras de ma miurrice; cela m’aurait (')té bien des ennuis , et m’aurait donné le

JJK MADAME UK SKVIUlNE. 477

fiel bien sneement et bien aisément : mais parlons d’autre ehose.

Je suis au désespoir que vous ayez eu Bajazet par d’autres que par moi ; c’est ce chien de Barbin ‘ qui me hait, parce(jue je ne fais pas des princesses de Clèves et de Montpensier 2. Vous avez jugé très juste et tris bien de Bajazet, et vous aurez vu que je suis de votre avis. Je voulais vous envoyer la Champmèlé pour vous réchauffer la pièce. Le personnage de Bajazet est glacé ; les mœurs des Turcs y sont mal observées; ils ne font point tant de façons pour se marier; le dénouement n’est point bien préparé : on n’entre point dans les raisons de cette grande tuerie : il y a pourtant des choses agréables, mais rien de parfaitement beau, rien qui enlève, point de ces tirades de Corneille qui font frissonner. Ma fille, gardons-nous bien de lui comparer Racine, sentons-en toujours la différence ; les pièces de ce dernier ont des endroits froids et faibles, et jamais il n’ira plus loin q\\’ Àndromaque ; Bajazet est audessous, au sentiment de bien des gens, et au mien, si j’ose me citer. Racine fait des Comédies ^ pour la Champmèlé : ce n’est pas pour les siècles à venir : si jamais il n’est plus jeune, et qu’il cesse d'étre amoureux, ce ne sera plus la même chose Vive doue notre vieil ami Corneille! Pardonnons-lui de méchants vers en faveur des divines et sublimes beautés qui nous transportent : ce sont des traits de maitre qui sont inimiUd)les. Despréaux en dit encore plus que moi; et en un mot, c’est le l)on goût, tenezvous-y.

I Fameux libraire de ce lemps-lA, qui avait sa boutique sur l'escalier de la Sainte-Chapelle, et que iloileau nomme dans le Lu(rin.

< Romans de madame de La Fayette, qui enrichissaient Barbin par la grande vogue qu’ils avaient.

On employait autrefois le mot de comédie dans nn sens gcncri(|ue.

* L’evénement a fait voir par Milhi idate, par l'ht dre, par .l/An/ie, etc., que le senlimeiil de madame de Sévigné tenait encore du préjugt' de ce temps-là. {.V. G.)

LETTHKS

Voici un bon mot de madame Cornuel, qui a fort réjoui le parterre : M. Tambonneau le fils • a quitté la robe, et a mis une sangle autour de son ventre et de son derrière ; avec ce bel air il veut aller servir sur la mer : Je ne sais ce que lui a fait la terre. On disait donc à madame Cornue! qu'il s’en allait fl la mer : « Hélas ! dit-elle, est-ce qu’il a été « mordu d’un chien enragé? » Cela fut dit sans malice, c’est ce qui a fait rire extrêmement. Madame de Courcelles est fort embarrassée ; on lui refuse toutes ses requêtes ; mais elle dit qu’elle espère qu’on aura pitié d’elle, puisque ce sont des hommes qui sont ses juges. Notre coadjuteur ne lui ferait point de grâce présentement ; vous me le représentez dans les occupations de saint Ambroise.

11 me semble que vous deviez vous contenter que votre iille fût faite à son image et semblance ; votre fils veut aussi lui ressembler; mais, sans offenser la beauté du coadjuteur, où est donc la belle bouche de ce petit garçon? où sont ses agréments? Il ressemble donc à sa sœur : vous m’embarrassez fort par cette ressemblance. Je vous aime bien, ma fille, de n’être point grosse : consolez-vous d’être belle inutilement , par le plaisir de n’étre pas toujours mourante.

Je ne saumis vous plaindre de n'avoir point de beurre en Provence, puisque vous avez de l’huile admirable et d’excellent poisson. Ah! ma fille, que je comprends bien ce que peuvent faire et penser des gens comme vous , au milieu de vos Provençaux ! Je les trouverai comme vous, 'et je vous plaindrai toute ma vie de passer avec eux de si belles années de la vôtre. Je suis si peu desireuse de briller dans votre cour de Provence, et j’en juge si bien par celle de Bretagne, que par la même raison qu’au bout de trois jours, à Vitré, je ne respirais que les Rochers, je vous jure devant Dieu que l’objet de mes désirs, c’est de passer l’été

■ Jean Tamboniicuii, président de la cliainbrc des comptes.

■»K MADAME DF. SEVI(K\E.

•;i (ii’ignan avec vous : voilà où je vise, et rien au-delà. Mon vin de Saint-Laurent est chez Adhéraar, Je l’aurai demain matin; il y h longtemps que je vous en ai remerciée in pe(to; cela est bien obligeant. M. de Laon aime bien cette manière d’ètre cardinal. On assure que l’autre jour >f. de Montausier parlant à M. le Dauphin de la dignité des cardinaux, lui dit que cela dépendait du pape, et que s’il voulait faire cardinal un palefrenier, il le pourrait. LàdessuS le cardinal de Bonzi arrive; M. Le Dauphin lui dit : « Monsieur, est-il vrai que si le pape voulait, il ferait car- « dinal un palefrenier? » M. de Bonzi fut surpris, et devinant l’affaire, il lui répondit : « Il est vrai, Monsieur, que le « pape choisit qui il lui plait ; mais nous n’avons pas vu «jusqu’ici qu’il ait pris des cardinaux dans son écurie, n (Vest le cardinal de Bouillon qui m’a conté ce détail.

J'ai fort entretifnu M. d’Usez : il vous mandera la conférence qu’il a eue ; elle est admirable : il a un esprit posé et des paroles mesurées , qui sont d’un grand poids dans ces occfisions : il fait et dit toujours très bien partout. On disait de Jarzé ce qu’on vous a dit ; mais cela est incertain. On prétend que la joie de la dame ^ n’est pas médiocre pour le retour du chevalier de Lorraine. On dit aussi que le comte de Guiche et madame de Brissac sont tellement sophistiqués, qu’ils auraient besoin d’un truchement pour s’entendre eux-mèmes. Ecrivez un peu à notre cardinal , il vous aime : le faubourg 3 vous aime : madame Seârron vous aime ; elle passe ici le carême , et céans presque tous les soirs. Barillon y est encore , et plut à Dieu, ma belle , que vous y fussiez aussi I Adieu , mon enfant ; je ne finis

* M. le duc de Montausier, gouverneur de feu Mosskignkur, était noiiseulcinent incapable de flatter et de mentir, mais il ignorait imcore l’art de feindre, si commun chez les courtisans. (.4. G.)

* Quelle était cette dame? Grouvellc croit que c'était madame de Graiicey, mais ce pouvait être aussi madame de Coi'tquen ou mademoiselle de Fienues. (M.)

» C’cst-4-dire .VI. de La Rochefoucauld et madame de La Fayette.

LETTUES

point ; je vous déiie de pouvoir comprendre combien je vous aime.

A Paris, mercredi 23 mars <672.

Madame de Villars, M. Chapelain et quelque autre encore, sont ravis de votre lettre sur l’ingratitude. Il ne faut pas que vous croyiez que je sois ridicule : je sais à ‘qui je montre ces petits morceaux de vos grandes lettres ; je connais mes gens ; je ne le fais point mal à propos ; je sais le temps et le lieu ; mais enfin c’est une chose channante que la manière dont vous dites quelquefois de certaines choses : fiez-vous à moj , je m’y connais. Je veux vous relire quelque jour plusieurs endroits qui vous plairont, et entre autres celui de l’ingratitude ; de sorte, me«dites-vous , qu’après tant de bontés , je ne songe plus qu’à vous refuser la première petite grâce que vous me demanderez : je ne finirais point, car tout est de ce style.

J’aime fort votre petite histoire du peintre * ; mais il faudrait, Ce me semble, qu’il mourût. Vos cheveux frisés naturellement avec le fer, poudrés naturellement avec une livre de poudre, du rouge naturel avec du carmin , cela est plaisant : mais vous étiez belle comme un ange ; je suis toute réjouie que vous soyez eu état de vous faire peindre, et que vous conserviez , sous votre négligence , une beauté si merveilleuse. Madame Scarron a reçu votre embrassade ; il n’y a sorte de louanges qu’elle ne vous donne , ni sorte d’estime particulière qu’elle ne fasse paraître pour vous.

Le chancelier n’aura point un enterrement magnifique, comme on le prétendait : ils voulaient un prince du sang

I C'étail un excellent peintre provençal, qui se nommait Faucliier, et qui, en Taisant le portrait de madame de Grignan en .Madeleine, fut pris d'une colique si violente qu'il en mourut. (A G.)

Digiti ' ' . Goo^Iv

ÜE MAUAME DE SE VIGNE. • 4 SI

pour conduire le deuil ; M. le prince a dit qu’il était incommodé; M. le duc, que cela était bon le temps passé, et ipie les princes du sang de ce siècle-ci sont plus grands seigneurs qu’ils n’étaient. Messieurs les princes de Conti ont dit qu’ils ne pouvaient faire ce que M. le duc refusait. Kn un mot, la famille du chancelier est désolée ; l’exemple du chancelier de Bellièvre , qu’un prince de Conti honora de sa présence au convoi , n’a été de nulle considération.

Le comte de Guiche disait l’autre jour des merveilles des esprits de vos pays chauds; il ne s’y est pas ennuyé un moment. Je songeai que vous ne m’aviez jamais parlé d’une seule personne dont l’esprit fût digne d’être distingué. Croyez ; ma fille , que ce n’est pas sans une profonde douleur que je vois votre retour dans ces idées de Platon , et que je sens une telle séparation jusque dans la moelle de mes os, sans pouvoir jamais m’en consoler. Pour mou voyage, il tient à ma tante ; mais dans un mois on verra ce q.u’on doit espérer ; cela seul me retient ; sans cela j’irais avec M. et madame de Coulanges ; l’abbé et moi, nous ne faisons plus que languir après notre départ. J’admire les choses qui m’arrivent pour me désespérer. Je fais présentement l’équipage de mon fils, sans préjudice des lettres de change qui vont leur train : tout le monde est abimé , et tout le monde partira. On dit que la petite-vérole est à Grignan; est-il vrai? cela me consolerait de mon retardement. Enfin, ma fille, soyez très persuadée que nous ne songeons qu’à partir, et qu’il n’y a rien devant cett^i envie ni devant ce voyage ; le chaud même ne m’arrêtera point.

Vous me demandez le mal de ma tante , c’est une hydropisie de vent et d’eau ; elle est très enflée ; elle n’a plus de place pour se nourrir ; le lait , qui est l’unique remède, ne peut pas réparer tant de sécheresse ; elle est usée ; son foie est gâté j elle a soixante-six ans, voilà son mal. Le mois d’avril nous décidera sur sa mort ou sur .sa vie : je passe bien des heures auprès d’elle , el je suis ti-cs

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