‹ Lettres de madame Sévigne, avec les notes de tous le commentateursChapitre 132 sur 132 · ST · texte numérisé non relu

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A Paris, ircndredi <«r avril 1674.

Vous avez écrit, ma chère fille, des choses à Guitaud. sur l’espérance que vous avez de me voir en Provence, qui nie transportent de joie. Vous pouvez penser quel plaisir c’est de les apprendre indirectement, quoiqu’on les sache déjà. Il est vrai néanmoins que cela ne peut augmenter l’extrême envie que j’ai de partir : elle est au dernier degré ; ma tante seule fait mon retardement ; elle est si mal, ([ue je ne comprends pas qu’elle puisse être longtemps dans cet état; je vous eu dirai des nouvelles, comme de la seule grande affaire que j’aie présentement.

Je vis hier madame de V^erneuil, qui est revenue de Verneuilet de la mort. Le lait l’a rétablie : elle est belle; elle est de belle taille ; il n’y a plus de dispute entre son corps de jupe et le mien. Elle n’est plus rouge ni crevée, comme elle était; cet état la rend aimable : elle aime, elle oblige, elle loue ; elle me chargea de mille douceurs pour vous. On fit hier matin un service au chancelier à Sainte-Élisabeth : je n’y fus point , parcequ’on oublia de m’apporter mon billet; tout le reste de la terre habitable y était. Madame de Fieubet entendit ceci : la Choiseul passa devant la Bonnelle. Ah 1 dit la Bonnelle, voilà une mijaurée qui a eu pour plus de cent mille écus de nos hardes. La Choiseul se retourne, et, comme Arlequin, hi, hi, hi, hi, hi, lui fitelle, en lui riant au nez ; voilà comme on répond aux folles ; et passe son chemin. Quand cela est aussi vrai qu’il l’est, cela fait extrêmement rire.

Madame de Coulanges et M. de Barillon jouèrent hier la scène, de Vardes et de mademoiselle de Toiras; nous avions tous envie de pleurer : ils se surpassèrent euxmêmes. Mais la Champmêlé est quelque chose de si extraodinaire, qu’en votre vie vous n’avez rien vu de pareil ;

488 LKTTUKS • *

c’est la comédienne que l’on clierclie et non pas la coiné- t<

die. J’ai vu Ariane ' pour la seule actrice : cette comédie II

est fade ; les comédiens sont maudits ; mais quand la Champ- P

mêlé arrive, on entend un murmure; tout le monde est t

ravi, et l’on pleure de son désespoir.

M. le chevalier de Lorraine alla voir la Fienne l’autre jour; elle voulut jouer la délaissée ; elle parut embarrassée, l.e chevalier, avec cette belle physionomie ouverte qne j’aime, et que vous n’aimez pas, la voulut tirer de toutes sortes d’embarras, et lui dit ; « Mademoiselle, qu’avez- « vous? pourquoi êtes-vous triste? qu’y a-t-il d’extraordi- « naire à tout ce qui nous est an-ivé? Nous nous sommes « aimés, nous ne nous aimons plus. La constance n’est « pas une vertu des ç;ens de notre âge ; il vaut bien mieux « ([ue nous oublions le passé, et ([ue nous reprenions les « tons et les manières ordinaires. Voilà un joli petit chien ; « qui vous l’a donné? » Et voilà le dénouement de cette belle passion.

Que lisez-vous, ma chère enfant? Pour moi, je lis la Découverte des Indes par Christophe Colomb, qui me divertit au dernier point; mais votre fille me réjouit encore plus. Je l’aime, et je ne vois pas bien que je puisse m’en défendre : elle caresse votre portrait, et le flatte d’une façon si plaisante, qu’il faut vilement la baiser. J’admire que vous vous coiffiez, dès ce temps-là, à la mode de celuici. Vos doigts voulaient toyt relever, tout boucler ; enfin c’était une prophétie. Adieu, ma très chère enfant. Je ne croirai jamais qu’on puisse aimer plus passionnément que je vous aime.

A Paris, mercredi 0 avril 1672.

Je ne sais où j’en suis, à cause de là maladie de ma

I Tragédie de Thomas f.orneillç, rcprésculéc le i mars 1672.

tanto. L’al)l)c cl moi nous pétillons, et nous sommes résolus, si son mal sc tourne en langueur, de nous en aller en Provence ; car enfin où sont les bornes de notre bon naturel? Poui’ moi. Je ne vois que vous, et j’ai une telle im- ' patience de vous aller voir, que tous mes autres sentiments n'en ont pas bien toute leur étendue. Vous pouvez toujoui-s étiT certaine que j’ai plus d’envie de pai-tir que vous n’en avez que je pai’te. Vous croyez que c’est beaucoup dire, je le crois aussi; mais je ne puis exagérer sur mes sentiments. Je ne manque pas de dire à ma tante tous vos aimables souvenirs : elle croit mourir bientôt, et, suivant son humeur complaisante, elle se. conti-aint jusqu'à la mort, et fait semblant d’espérer à des remèdes qui ne lui font plus rien, afin de ne pas désespéi-er ma cousine; mais quand elle peut dire un mot sans être entendue, on voit ce ([u’elle pense, et c’est la mort qu’elle envisage à loisir avec beaucoup de vertu et de fermeté.

.Te suis effrayée des maux de Provence ; voilà donc votre enfant sauvé de la petite-vérole; mais la peste, qu’en dites-vous ? J’en suis très alarmée : c’èst un mal à nul autre semblable, dont votre soleil saura mal garantir ceux qu’il éclaire. Je prie M. le gouverneur de donner sur cela tous les meilleurs ordres du monde.

M. le duc donna samedi une chasse aux Anges 3 et un souper à Saint-Maur, des plus beaux poissons de la mer. Ils revinrent à une petite, maison près de l’hôtel de Condé, où, après minuit sonné, plus scrupuleusement que nous ne faisions en Bi-etagne, on servit le plus grand tnéilianoche du monde en viandes ti*ès exquises ; cette petite licence n’a pas été bien re’cue, et a fait admirer la charmante bonté delà maréchale de G )’ancey. Il y avait la comtesse de Soissons, mesdames de Coëtquen et de Boi-dcaux, plusicui's hommes, et le chevalier de Lorraine ; des hautbois,

1 Mailaino lio Marei c-l madame dir Uranc'ej [rlmtioineae}, lillcs du di ii\ièmr !il du maréchal do Grancoy 'A. (!

i.i;n iiKS

lies musettes, des violons ; et de madame la duchesse, ni du carême, pas un mot ; l’une était dans son appartement, et l'autre dans les cloîtres. Toutes ces dames sont brunes ; nous trouvons qif’il fallait bien du jaune pour les parer, de Coulanges est au désespoir de 1a mort du peintre • . \e l’avais-je pas bien dit qu’il mourrait ? Cela donne une grande beauté au commencement de l'histoire; mais ce dénouement est triste et fâcheux pour moi, qui prétendais bien à cette belle Madeleine, ri bien frisée naturellement.

.Te suis ravie que vous ne soyez point grosse : hélas ! ma fille, ayez du moins le plaisir d’étre en santé et de reposer votre vie : eh mon Dieu ! ne joignez point cet embarras fl tant d’autres que l’on trouve en son chemin. La vieille Madame est morte d’une vieille apoplexie qui la tenait depuis un an. Voilà le palais du Luxembourg à Mademoiselle, et nous y entrerons. Madame avait fait abattre tous les arbres du jardin de son côté, rien que par contradiction : ce beau jardin était devenu ridicule; la Providence y a pourvu. Mademoiselle pourra le faire raser des deux cotés, et y mettre Le Nôtre ^ pour y faire comme aux Tuileries. Elle n’a point voulu voir sa bellemère mourante ; cela n’est pas héroïque. Le traité de \f. de Lorraine est rompu, après avoir été assez avancé : voilà votre pauvre amie '* bien reculée. M. de Bàville se marie à mademoiselle de Chalucet de Nantes : on lui donne quatre cent mille francs. M. d’Harouïs y fait le principal personnage. J’ai fait vos compliments aux Duras et aux Charost. l..e marquis de Villeroi ne partira pas de Lyon cette campagne : le maréchal s’est attiré cette assurance, en demandant pour sou fils la^race de revenir à l’armée : on ne comprend pas bien ce qui cause son malheur.

' Ce même peintre dont il .i été parlé ci-devant, page *80.

» Marguerite de Lorraine, seconde Icmmc de Gaston de France, duc d'Orléans.

3 Dessinateur des jardins du roi.

4 La princesse de Vaudemonl.

I)li MADAME DE SEVK'iNE.

Vous me dépeignez fort bien ce bel esprit guindé : je ne l'aimerais pas mieux que vous, mais je ne serais point etonnée que le comte de Guiebe s’en accommodât ; vous avez tous deux raison. M. de La Rochefoucauld est re-

tombé dans une si terrible goutte, dans une si terrible lièvre, que jamais vous ne l’avez vu si mal : il vous prie d’avoir pitié de lui : je vous délierais bien de le voir sans en être attendrie. Ma très chère enfant, je vous quitte, et après avoir souhaité un cœur adgmantino, je m'’en répons : je serais très fâchée de ne'pas vous aimer autant que je vous aime, quelque douleur qu’il m’en puisse arriver : ne le souhaitez plus aussi ; gardons nos cœurs tels qu’ils sont; vous savez à merveille ce qui touche le mien. J’embrasse M. de Griguan, je le remercie de ses jolis remerciements, et de ses exclamations.

.4 Caris, vendredi H avril 1672.

La guerre est déclarée, on ne parle que départir. Cana- ])les a demandé permission au roi d’aller servir dans l’armée du roi d’Angleterre; et en effet il est parti malcontent (le n’avoir pas eu d’emploi en France. Le maréchal du Plessis ne ((uittera point Paris, il est bourgeois et chanoine ; il met à couvert tous ses lauriers, et jugera des coups ; je ne trouve pas qu’avec une si belle et si grande réputation, son personnage soit mauvais. Il dit au roi qu’il portait envie à ses enfants qui avaient l’honneur de servir Sa Majesté ; que pour lui il souhaitait la mort, puisqu’il n’était plus bon à rien. Le roi l’embrassa tendrement, et lui dit: « M. le maréchal, on ne travaille (jue pour approcher de « la réputation que vous avez acquise ; il est agréable de « se reposer après tant de victoires * ». En effet, je le trouve

« Le maréchal du Clessis-Praslin. Il avait commandé l'armée du roi dans la guerre de la Fronde, et même il avait battu Turenne préS de Rhétcl.

LETTUKS

heurt'ux do ne i)oint mettre au caprice de la fortune ce qu’il a tnequis pendant toute s«i vie. Le maréchal de Bellefonds est à la Trappe pour la semaine sainte : mais, avant que de partir, il parla fort fièrement à M. de Louvois, qui voulait faire quelque retranchement sur sa charge de général sous M. le prince : il fit juger l’affaire par Sa Majesté, et l’emporta comme un galan^ homme.

La reine m’attaque toujours sur vos enfants, et sur mon voyage de Provence, et trouve mauvais qiie votre fils vous ressemble , et votre tille à son père ; je lui réponds toujours la même chose. Madame Colbert me parle souvent de votre beauté; mais qui ne m'en parle point? Ma fille , savez-vous bien qu’il faut un peu revenir voir tout ceci ? Je vous en faciliterai les moyens d’une manière qui vous Otera de toutes sortes d’embarras. J’ai parlé d’un premier président à M. de Pomponne; il n’y voit encore goutte; il croit iMiurtant que ce sera un étranger ; j’y ai consenti.

Ma tante est si mal que je ne crois pas qu’elle retarde mon voyage ; elle étouffe , elle enlle , il n’y a pas moyen de la voir sans être fortement touchée : je le suis, et le serai beaucoup de la perdre. Vous savez comme je l’ai toujours aimée : ce m’eût été une grande joie de la laisser dans l’espérance d’une guérison qui nous l’aurait rendue encore pour quelque temps. Je vous manderai la^uite de cette triste et douloureuse maladie.

M. et madame de Chaulnes s’en vont en Bretagne : les gouverneurs n’ont point d’autre place présentement que leur gouvernement. .Nous allons voir une rude guerre ; j’en suis dans une inquiétude épouvantable. Votre frère me tient au cœur; nous sommes très bien ensemble; il m’aime, et ne songe.qu’à me plaire ; je suis aussi une vraie marâtre [K)ur lui , et ne suis occupée que de ses affaires. J’aurais grand tort si je me plaignais de vous deux : vous êtes , en vérité, trop jolis, chacun en votre espece. Voilà, ma très belle, tout ce que vous aurez de moi aujourd'hui. J’avais

ce matin un ProA cnçal , un Breton , un Bourguignon à ma toilette.

A Paris, mercredi 43 avril 4672.

Je vous l’avoue , ma fille , je suis très fâchée que mes lettres soient perdues; mais savez-vous de quoi je serais encore plus fâchée? ce serait de perdre les vôtres : j’ai passé par-là , c’est une des plus cruelles choses du monde. Mais , mon enfant , je vous admire ; vous écrivez l’italien comme le cardinal Ottobon i ; et même vous y mêlez de l’espagnol ; thanera n’est pas des nôtres ; et pour vos phrases , il me serait impossible d’en faire autant : amusez-vous aussi à le parler, c’est une très jolie chose , vous le prononcez bien ; vous avez du loisir , continuez , je serai tout étonnée de vous trouver si habile. Vous m’obéissez pour n’étre point grosse; je vous en remercie de tout mon cœur; ayez le même soin de me plaire pour éviter la petite-vérole. Votre soleil me fait peur ; comment , les tètes tournent I on a des apoplexies , comme on a des vap’eurs ici , et votre tète tourne comme les autres ! Madame de Coulanges espère conserver la sienne à Lyon, et fait des préparatifs pour faire une belle défense contre le gouverneur 2. Si -elle va à Grignan, ce sera pour vous conter ses victoires, et non pas sa défaite : je ne crois pas même que le marquis prenne le personnage d’amant ; il est observé par gens qui ont bon nez, et qui n’entendraient pas raillerie. Il est désolé de ne point aller à la guerre ; je suis très désolée aussi de ne point partir avec M. et madame de Coulanges ; c’était une chose résolue , sans le pitoyable état où se trouve ma tante : mais il faut avoir encore patience ; rien ne m’arrêtera , dès que je serai libre de partir : je viens d’acheter un carrosse de

t Lo cardinal Marc Ottobnni, Vénitien, fut depuis le pape Alexandre VIII.

* Le marquis de Villeroi.

LETïRKS

campagne , je fais faire des habits , enlln je partirai du jour au lendemain ; jamais je n’ai rien souhaité avefc tant de passion ; flez-vous à moi pour n’y pas perdre un moment : c’est mon malheur qui me fait trouver des retardements où les autres n’en trouvent point.

Je voudrais bien vous pouvoir envoyer notre cardinal ; ce serait un grand amusement de causer avec lui : je ne vous trouve rien qui puisse vous divertir ; mais , au lieu de prendre le chemin de Provence , il s’en va à Commerci. On dit que le roi a quelque regret du départ de Canaples : il avait un régiment, il a été cassé; il a demandé dix abbayes , on les lui a toutes refusées ; il a demandé de servir d’aide-de-camp cette campagne , il est refusé ; sur cela il écrit à son frère aîné une lettre pleine de désespoir et de respect tout ensemble pour Sa Majesté , et s’en va sur le vaisseau du duc d’Yorck • , qui l’aime et l’estime : voilà l’histoire un peu plus en détail. On ne parle plus que de guerre et de partir : tout le monde est triste , tout le monde •est ému.

Le maréchal deGramont était l’autre jour si transporté de la beauté d’un sermon de Bourdaloue, qu’il s’écria tout haut en un endroit qui le toucha : Mordieu , il a raiton ! Madame éclata de rire, et le sermon en fut tellement interrompu , qu’on ne savait ce qui en arriverait. Je ne crois pas , de la façon que vous dépeignez vos prédicateurs , que si vous les interrompez , ce soit par des admirations. Âdieu, ma très chère et très aimable ; quand je pense au pays qui nous sépare , je perds la raison, et je n’ai plus de repos. Je blâme Adhémar d’avoir changé de nom 2 ; c’est le petit dénaturé.

1 Depuis Jacques II, roi d’Anglelerre.

* Apn's la mort du chevalier de Grignaii, arrivée le 6 février précédent, M. d'Adliémar s’appela le chevalier de Grignan, et reprit dans la suite le nom de comte d’Adhémar, lorsqu'à l’àgc de cinquante-quatre ans il se maria, en 1704, avec Thérèse d'Oraison, de la maison d'Aqiia, dont il n'a pas eu d'enfants. (A G.)

A Paris, vendredi-saint, 15 avril 1671.

Vous voyez ma vie ces jours-ci , ma chère fille ; j’ai de plus la douleur de ue vous avoir point, et de ne pas pai'tir tout-à-l’heure ; l’envie que j’en ai me fait craindre que Dieu ne permette pas que. j’aie jamais une si grande joie ; cependant je me prépare toujours. ]S’est-ce pas d’ailleurs une chose cruelle et barbare que de regarder la mort d’une personne qu’on aime beaucoup , comme le commencement d’un voyage qu’on souhaite avec une véritable passion ? Que dites-vous des arrangements des choses de ce monde? Pour moi je les admire ; il faut profiter de ceux qui nous déplaisent pour en faire une pénitence. Celle que M. de Coulanges dit qu’on fait à Aix présentement me parait bien folle ; je ne saurâis m’accoutumer à ce qu’il me conte là-dessus *.

Madame de Coulanges a été à Saint-Germain : elle m’a dit mille bagatelles qui ne s’écrivent point, et qui me font bien entrer dans votre sentiment sur ce que vous me disiez l’autre jour de l’horreur de voir une infidélité : cet endroit me parut très plaisant et de fort bon sens ; vous voyez que l’on n’est pas partout de notre sentiment. Ma fille, quand vous voulez rompre du fer, trouvant les porcelaines indignes de votre colère , il me semble que vous êtes bien fâchée ; quand je songe qu’il n’y a personne pour en rire et pour se moquer de vous , je vous plains, car cettp humeur rentrée me parait plus dangereuse que la petite-vérole; mais, à propos, comment vous en accommodez-vous? Votre pauvre enfant s’en sauvera-t-il?

Notre cardinal m’a dit ce soir milje tendresses poui-

• Les contréries dcspent<en<( raisaient à Aix, la nuit tlu Jeudi au vendredi-saint, des processions qui depuis ont été abrogées à cause des indécences qui s’y coniniellaient. (A. (i.)

49(> LKTTKES

VOUS : il s’en va à Saint-Denis • faire la cérémonie de l’éques ; il reviendra encore un moment, et puis adieu. Madame de La Fayette s’en va demain à une petite maison auprès de Meudon , où elle a déjà été ; elle y passera quinze Jours pour être comme suspendue entre le eiel et la terre : elle ne veut pas penser, ni parler, ni répondre, ni écouter ; elle est fatiguée de dire bonjour et bonsoir ; elle a tous les jours la fièvre, et le repos la guérit ; il lui faut donc du repos : je l’irai voir quelquefois. M . de La Rochefoucauld est dans cette chaise que vous connaissez : il est d'une tristesse incroyable, et l’on comprend bien aisément ce qu’il a. Je ne sais aucune nouvelle aujourd’hui. La musi([ue de Saint-Germain est divine, le chant des Minimes n’est pas diviil ; ma petite enfant y était tantôt avec moi ; elle a trouvé beaucoup de gens de sa connaissance ; je crains dé l’aimer un peu trop, mais je ne saurais tant mesurer toutes choses. J'rtais bien xerviteur de Monsieur «ofre père; ne trouvez-vous point que j’ai des raisons de l’aimer à-peu-près de la même sorte?

Je ne vous parle guère de madame deLaTroche; c’est ([ne les flots de la mer ne sont pas plus agités que son jirocédé avec moi ; elle est contente et mal contente dix fois par semaine et cette diversité eompose un désagrément incroyable dans la société : cette préférence du faubourg est un point à quoi il est difficile de remédier; on m’y aime autant qu’on y peut aimer; la compagnie y est sûrement bonne; je ne suis de contrebande à rien; ce ([u’on y est une fois , on l’est toujours; de plus, notre cardinal m’y donne souvent des rendez-vous : que faire à tout cela? En un mot, je renonce à plaire à madame de La Trocbe, sans renoncer à l’airner, car elle me trouvera tou-

■ Lo cardinni do KoU olail abb^ do Sainl-Donis.

'î Madamu de La Trocho était jalouse de l’aiiytié que iuad;unc de Scvi)tiié ataitpour madame de J.a Fayette, dont la maison est désignée ici par te ftiuboury. (M.)

.jours quand elle voudra se faire justice ; j’ai de bons témoins de ma conduite avec elle , qui sont pei'suadés que j’ai raison , et qui admirent' quelquefois ma patience. Ne me répondez qu’un mot sur tout cela; car si la fantaisie lui prenait de voir une de vos lettres, tout serait perdu d’y trouver votre improbation : il est vrai que cela n’est point encore arrivé , et qu’il faut bien des choses pour en être digne à mon égard. Madame de Villars est ma favorite làdessus : si j’étais reine de France ou d’Espagne, Je croirais qu’elle me veut faire sa cour ; mais, ne l’étant point, je vois que c’est de l’amitié pour vous et pour, mol. Elle est ravie de votre souvenir ; elle ne partira point sitôt, par une petite raison que vous devinerez, quand je vous dirai qu’elle ne peut aller qu’aux dépens du roi, son maître, et (pie ses assignations sont retardées • . Cependant nous disons fort que nous n’avons rien contre l’Espagne ; elle est dans les règles du traité. L’ambassadeur est ici, remplissant tous nus Minimes de sa belle livrée. Ma fille, je m’en vais prier Dieu, et me disposer à faire demain mes pàques : il faut au moins tâcher de sauver cette action de l’imperfection des autres; Je vous aime et vous embrasse : je voudrais bien que mon cœur fût pour Dieu comme il est pour vous.

^ A Paris, mercredi 20 avril 1(572.

Vous me promettez donc de m’envoyer les chansons que l’on fera en Barbarie; votre .conscience sera bien moins chargée de me faire part des médisances de Tunis et d’Alger, que la mienne ne l’est de celles que je vous ai mandées. Ma fille, quand je songe que votre plus proche voisine est la mer Méditcrrariée, j’ai le cœur tout troublé et

• M.idamc de VMIars devait aller en Espagne, où le marquis de Villars son mari, venait il'^lre nomme ainhassadcnr extraordinairo. ( A. G.'

as.

498 LE'ITHES

tout aftligé : il y a de eertjiines choses qui fout peur ; elles . ce

n’apprennent rien de nouveau ; mais c’est un point de vue ip

qui surprend. • lo

Je vis hier vos trois Provençaux; le Spinola en est un : il m’a donné votre lettre du 21 mars; si je le puis servir, d(

je le ferai de mon mieux : j’honore son nom. Il y a un Spi- j';

nola qui a perdu romanesquement une de ses mains ; c’est !»|

un Artaban. Celui-ci m’a montré une lettre italienne qui n’est pleine que de vous; je vous l’envoie : l’exclamation au roi de France me plaît fort. Il dit que vous parlez très bien italien ; je vous en loue, rien n’est plus joli : si j’avais été en lieu de m’y pouvoir accoutumer, je l’aurais fait ; ne \

vous en lassez point. * 1

Je crois que M. d’Usez vous aura conté sa conversation avec le roi, à laquelle on ne peut rien ajouter : je lui trouve une justesse dans l’esprit, que j’aime à observer; mais ce prélat s’en va bientôt , et vous perdez beaucoup de ne. l’avoir plus ici. Madame de Brissac voit très facilement le comte de Guiche chez elle : il n’y a point d’autre façon ; on ne les voit guère ailleurs. Elle ne va point souvent chez M. de La Rochefoucauld ; madame de La Fayette est à sa petite campagne ; je ne vois aucune liaison entre eux et cette duchesse. Cette dernière contemple son essence comme un coq en pâte : vous souvient-il de cette folie?

On soupçonne la maréchale d’Estrées des chansons ; mais ce n’est qu’une vision.

Je vous ai parlé de madame de La Troche dans le temps que vous m’en parliez ; vous en êtes instruite présentement ; mais comme il ne lui* est pas facile de se passer de moi , insensiblement les glaces se fondent , sa belle humeur revien t ; et moi, je le veux bien : je prends le temps tout comme il vient ; si j’avais un degré de chalteur davantage, je serais beaucoup plus offensée. C’est donc ainsi que vous voulez que l’on soit, c’est-à-dire dans une profonde tranquillité ;

,ô l’heureux état ! mais que je suis loin d’en sentir les dou-

DK MADAME DE SÉMD.NE. 411!»

oeiirsl Vous me faites peur de le souhaiter : il me semble que vous faites tout ce que vous voulez ; et tout d’un coup, lorsque je vous aimerai le plus tendrement , je vous trouverai toute froide et toute reposée. Ah! ne venez pas me donner de cette léthargie à mon arrivée en Provence; j’aurais grand regret à mon voyage, si j’y trouvais de telles glaces.

Je touche enfin mon départ du bout du doigt; mais ce qui me donne congé me coûtera bien des larmes : c’est quelque chose de pitoyable que l'état de ma pauvre tante; son enflure augmente tous les jours ; c’est un excès de douleur qui serre le cœur des plus indifférents. Madame de Coulanges pleura hier en lui disant adieu ; ce ne fut pourtant pas un adieu en forme ; mais comme elle et son mari pensaient que c’était pour jamais, ils étaient très affligés. Pour moi, qui passe une grande partie de mes jours à soupirer auprès d’elle, je suis accablée de tristesse ; elle me fait des caresses qui me tuent; elle parle de sa mort comme d’un voyage ; elle a toujours un très bon esprit ; elle le conserve jusqu’au bout. Elle a reçu ce matin Notre-Seigneur en forme de viatique, et pour ses pàques; mais elle croit le recevoir encore une fois : sa dévotiqn était admirable; nous fondions tous eu larmes : elle était assise ; elle ne peut durer au lit ; elle s’est mise à genoux ; c’était un spectacle triste et dévot tout ensemble.

J’ai quitté M. et madame de Coulanges avec déplaisir; ils ont beaucoup d’amitié poür moi ; je compte les retrouver à Lyon. Je m’en vais m’établir et me ranger. dans mon petit logis , en attendant le plaisir de vous y voir avec moi. On dit que La Brune [madame de Coélquen) a repris le fil de sou discours avec le chevalier de Lorraine , et qu’ils causèrent fort à cette fête que donna M. le duc, où , pour manger de la viande, ils attendirent si scrupuleusement que minuit fût sonné, le dimanche de la Passion. On passe sa vie à dire des adieux ; tout le monde s’en ya, tout

ÔUO l.KTTllES .

le monde est ému. La eomtesse du Lude est venue en poste dire adieu à son mari; elle s’en retournera dans six joui’s, après lui avoir tenu l’étrier pour monter à cheval , et s’eu aller à l’armée comme les autres. Je vous assure (pie l’on tremble pour ses amis.

J’ai passé le dimanche des Rameaux à Sainte-Marie dans mes considérations ordinaires. Barillon a l’ait ici un grand séjour ; il s’eu va, puisque vous lui commandez d’èti'e à son devoir : votre exemple le confond; son emploi, est ailmirable cette année ; |l mangera cinquante mille francs;

mais il sait bien où les prendre L Madame de C est

folle; on la trouve telle en ce pays ; la belle pensée d’aller en Italie comme une princesse infortunée, au lieu de revenir paisiblement à Paris chez sa mère; qui l’adore , et qui met au rang de tous les malheurs de sa maison l’extravagance de sa fille I Elle a raison; je n’en ai jamais vu une plus ridicule. Wous ne savons si la Mai-ans travaille sur tei-re ou sous terre : elle voit peu son fils [M. de La Rochefoucauld] et madame de La Fayette, et ce n’est que des moments ; tout aussitiit madame de Sebomberg vient la repi-endre : cela est bien incommode, de n’ètre plus remepéc l)ar madame de Sé\ igné ; elle n’aime guère à me rencontrer.

Mais comment votre Jils est-il devenu brun? je le croyais blondin, et ^ ous me l’aviez vanté comme tel ! quoi ! sérieusement il est brun? ne vous moipiez-vous point? J’ai envie de vous mander que votre tille e.st devenue blonde : (pioi qu’il en soit , il y a tiiujours à tous vos enfants la marque de l’ouvrier, .le suis assurée (jue (piand madiune de Senneterre aura fait ses affaires et ses couches, elle ne , fera point comme madame de C

Le petit du Rois^ est parti pour suivre M. de Lou—

t M. de Darillon ('lait .nnibassadeiir on Anglelcrre. (A. li.)

* <;’esl ce commis de la poste que madame de Sevipiié avait mis dan.» ses iiiiêr('ls pour la diligence et la sûreté de son eoimneree de lettres avec sa fille. tA. i'r.)

vois ‘ , et je m’aperçois déjà de son absence. Je passai hier à la poste pour tâcher d’y refaire des amis , et voir si du Bois ne m’avait recommandée à personne : je trouvai des visages nouveaux qui ne furent pas fort touchés de mon mérite ; je les priai de mettre mes lettres à part, afin de les envoyer prendre ce matin, à quoi je n’ai pas manqué; ils m’ont mandé qu’assurément il n’y en avait pas pour moi. Me voilà tombée des nues : je ne saurais vivre sans vos lettres ; peut-être que vous les aurez adressées à quelqu’un, et qu’elles me viendront demain ; je le souhaite fort, et de pouvoir remettre en train mon commerce de la poste.

A Paris, vendredi 32 avril 4073.

Je reçus votre letti-e du 1 3 justement quand on ne pouvait plus y faire réponse. Quelque soin que j’eusse pris à la poste, elle avait été abandonnée à la paresse des facteurs, et voilà précisément ce que je crains. Je ferai mon possible pour retrouver quelque nouvel ami {au bureau de la poste), ou plutôt, je vous avoue que je voudrais bien m’en aller, et que ma pauvre tante eût pris un pai*ti ; cela est barbare à dire ; mais il est bien barbare aussi de trouver ce devoir sur mon chemin, lorsque je suis prête à vous aller voir. L’état où je suis n’est pas aimable. Je vous envoie une petite cravate, tout comme on les porte; vous jugerez par-là que, depuis votre départ, le monde ne s’est point subtilisé. Vous voyez comme nous sommes simples en ce pays-ci. J’ai une grande impatience de savoir ce qui se sera passé à votre voyage de la Sainte-Baume ^ ; c’est donc votre Notre-Dame-des-Anges 3. M. le marquis de

1 Surintendant général des postes, secrétaire d’état de la guerre.

1 I.a Sainte-Baume est une grotte tailiée dans le roc, où, selon la tradition du pays, et sans aucun fondement raisonnable, on prétend que sainte y Madeleine vint flnir sa vie dans ia pénitence. (.A. G.) ^

a II y avait aussi à Livry une cliai)elle nommée Notrc-Uaine-dcs-.Vhges,

LEÏTHES

Vence, qui me rend des soins très obligeants, in’a fait grand’peur du chemin. Il a perdu son fils aîné; il me lait pitié ; il voudrait bien pleurer, et il se contraint. 11 me parait extrêmement attaché'à tous vos intérêts.

J’ai été voir madame de La Fayette avec le cardinal. Nous la trouvâmes mieux qu’à Paris : nous parlâmes fort de vous. Il s’en va lundi ; il vous dira adieu comme il vous a dit bonjour. Il vous aime tendrement, et vous fera réponse sur la proposition d’être archevêque d’Aix. Nous composâmes la vie qu’il ferait, toujours déchiré entre le désir de vous voir et la crainte d’être ridicule. Nous réglâmes les heures et nous inventâmes des supplices poulie premier qui mettrait le nez sur l’attachement qu’il aurait pour vous. Cette conversation nous eût menés plus loin que Fleuri L D’Hacqueville et l’abbé de. Pontcarré étaient avec nous. J’étais insolemment avec ces trois hommes. Je m’en vais tout présentement me promener trois ou quatre heures à Livry. J’étouffe, je suis triste ": il faut que le vert naissant et les rossignols me redonnent quelque douceur dans l’esprit. On ne voit ici que des adieux, des équipages ([ui nous empêchent de passer dans les rues. Je reviens demain matin pour faire partir celui de mon fils ; mais il ne fera point d’embarras ; ce sont des coffres qui vont par des messagers : il a acheté ses chevaux en Allemagne. J’ai donné de l’argent à Barillon pour lui donner pendant la campagne. Je suis une marâtre : je dis hier adieu au petit dénaturé"^. Je pensai pleurer. Cette campagne sera rude, et je ne me fie guère à lui pour se conserver, poco duri, pur che «' innalzi, il en est revenu là ; c’est sa vraie devise. Adieu, je ne vous en dirai pas davantage aujourd’hui. Je m’en vais à la Sainte-Baume. Je m’en vais dans un lieu où

J)n y trouve une fontaine miraculeuse dont l'eau est réputée guérir les fièvres tierces. (A. G.)

' C’est le nom du lieu où était alors madame de La Fayctie.

’ Le chevalier de Grignaii.

Je penserai à vous sans cesse, et peut-être trop tendrement. Il est bien difficile que je revoie ce jardin, ces allées, ce petit pont, cette avenue, cette prairie, ce moulin, cette petite vue, cette forêt, sans penser à ma très chère enfant.

Le petit Daquin est premier médecin. La faveur l'a pu faire autant que le mérite * .

I Valol, qui remplaçait Daquin, avait sauvé la vie de Louis XIV en lui donnant l'émétique, remède alors considéré comme un poison. Gui-Patin lui donnait le nom de Gargantua, parcequ’il avait tué un riche financier nommé Gargan ; mais Guy-Patin était médecin, et on ne peut guère ajouter foi à ses épigrammes contre ses confrères.

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