‹ Lettres de madame Sévigne, avec les notes de tous le commentateursChapitre 17 sur 132 · N U. -1- IMJ MÊME A LA MÊME · texte numérisé non relu

N U. -1- IMJ MÊME A LA MÊME

, Du camp de Verges, le 17 août 1634.

Vous me dites si souvent , ma belle cousine, q\ie vous me regretteriez beaucoup si j’étais mort, et je trouve si beau pour moi d’être regretté de vous, que cela me ferait souhaiter d’être eu cet état , sans quelques petites raisons qui m’en empêchent encore ; outre que ne vous ayant jamais surprise en mensonge , j’âime autant vous croire en cette rencontre tpie d’y aller voir; et puis, il y a grande apparence qu’une personne qui a la larme à l’œil eu parlant seulement de la perte d’un de ses bons amis , le pleurerait tout-à-fait, si elle l’avait effectivement perdu. Je crois donc, ma belle cousine, que vous m’aimez, et je vous iissure que je suis pour vous comme vous’ êtes pour moi , c’est-à-dire, content au dernier. point de vous et de \otre amitié : ce n’est pas que je demeure d’accord avec vous que votre lettre, toute franche et toute signée, comme, n ous dites, fas.se honte à tous les poulets : ces deux choses n’onl rien de commun entre elles ; il vous doit , suffire que l’on

IG

LETTRES

approuve votre manière d’écrire à vos bons amis , sans vouloir médire des poulets, qui ne vous ont jamais rien dit. Vous êtes une ingrate. Madame, de les traiter mal, après qu’ils ont eu tant de respect pour vous : pour moi , je vous l’avoue , je suis dans l’intérêt des poulets , non pas contre vos lettres ; mais je ne vois pas qu’il faille prendre de parti entr’eux ; ce sont des beautés différentes : vos lettres ont leurs grâces, et les poulets les leurs ; mais pour vous parler franchement, si l’on pouvait avoir de vos poulets , Madame , on ne ferait pas tant de cas de vos lettres.

Il est vrai. Madame, que vous êtes étrangement révoltée contre les coquettes ; je ne sais pas si cela vous durera jusqu’à cinquante ans, mais, à tout hasard, je me tiendrai en haleine de beaux sentiments , pour les pousser avec vous , si vous venez à les aimer : en attendant, je n’aurai pour vous que la plus belle amitié du monde, puisqpie vdus ne voulez autre chose.

Je suis bien aise que vous soyez satisfaite du surintendant; c’est une marque qu’il se met à la raison, et qu’il ne prend plus tant les choses à cœur qu’il faiseiit : quand vous ne voulez pas ce qu’on veut. Madame, il faut bien vouloir ce que vous voulez ; on est encore trop heureux de demeurer de vos amis : il n’y a guère que vous dans le royaume, qui puissiez réduire un amant à se contenter d’amitié ; nous n’en voyons presque point qui , d’amant éconduit , ne devienne ennemi ; et je suis persuadé qu’il faut qu’une femme ait un mérite extraordinaire, pour faire en sorte que le dépit d’un amant maltraité ne le porte pas à rompre avec elle.

J’admire la constance de M. d’Elbeuf * pour madame de NeSle2 ; ne voit-il pas ses dents , et , qui pis est , ne les sent-il point ? J’ai toujours cru que l’amour aveuglait ,

' Qiarlos ilo J.nnaiiip, Iroisiénic du nom, ducd'Elbcuf.

5 Jraniip dr Monchi, foninie de LouiM.'.harle? de Mailli, marquis de Mcslc-

1)B MADAME DE EÉVIGIVK.

mais je ne savais pas encore qu’il enrhumât. Que sert à madame d’Elbeuf d’être revenue si belle de Bourbon , si elle ne peut étaler ses charmes dans le monde , et s’il faut qu’elle s’allie enfermer dans Montreuil ? En vérité , c’est une tyrannie épouvantable que celle qu’elle soufft'e, et je crois qu’après cela on la devrait excuser si elle se vengeait de son tyran. Il est vrai que je pense qu’elle, s’est vengée , il y a longtemps , du mal qu’on devait lui faire ; comme c’est une personne de grande prévoyance , elle a bien jugé qu’on lui donnerait des sujets de plainte quelque jour, elle n’a pas voulu qu’on la primât , et , entre nous , je crois que son mari est sur la défensive.

Nous avons ici Vardes , un de ses amants, qui m’a dit qu’il était de vos amis, et qu’il voulait vous écrire. Je sais, par M. le prince de Conti , qu’il a dessein d’être amoureux de madame de Roquelaure cet hiver, et sur cela. Madame, ne plaignez-vous pas les pauvres femmes qui bien souvent récompensent par une véritable passion un amour de dessein, c’est-à-dire donnent du bon argent pour de la fausse monnaie? Je crois que Vardes aura de la peine à sa conquête , non pas tant par la force de la place que par les . soins et la vigilance du gouverneur. Au reste , il m’a fait des avances d’amitié extraordinaires, et si grandes, qu’il m’a obligé , contre la résolution que j’avais faite de n’être jamais son ami , de me dédire ; la réputation qu’il a d’être infidèle me faisait peur ; mais il est des amis de toutes sortes. Si j’ai un secret , celui-là ne le saura pas , et surtout si c’est un dessein pour ma fortune, à quoi il puisse prétendre. Guarda la gamba; voilà qui est de mon cru , Madame ; Corbinelli est à dix lieues d’ici ; il faut avouer que j’ai un beau naturel, de savoir cela sans avoir jamais eu de maitre.

Vous ne me mandez rien de la marquise d’Uxelles • ,

' Ëpoiisr de Louis Chàlons du Blé, marquis d’i’xplles, lieutenanl-général des armées du roi.

LETTHKS

fopendant elle est de vos bonnes amies et assezdes miennes. Kst-ce qu’elle n’est plus à Paris, ou que vous ne m’en voiliez pas parler, de peur d’ètre oblifiée de me mander ce ({u’elle fait? Ecrivez-le-moi, je vous prie, car enfin je l’estime fort, et je serai bien aise de faire quekjue chose pour elle ; si elle peut une fois sortir de condition, je lui en offrirai....

Je suis ravi d’être bien avec messieurs vos oncles; jalousie à part , ce sont d'honnêtes pens , mais il n’y a personne de pai’fait en ce monde ; s’ils n’étaient jaloux, ils seraient peut-être quelque chose de pis. Avec tout cela, je ne les crains pas trop, et savez-vous bien pourquoi. Madame? c’est que je vous crains beaucoup, et que vous êtes cent fois plus jalouse de vous (pi’eux-mêmes.

Toujours quelques douceurs. Madame, je ne m’en saurais tenir, mais il n’y a ixiint de danger à- présent que madame de La Trousse voit mes lettres.

J’oubliais de vous dire tpie j'écris à M. de Coulanges sur la mort de madame sa femme; madame de Bussy me mande que je lui ai bien de l’obligation de ce qu’H afaitpour moi à la chambre des comptes. Ce qui redouble le déplaisir que j’ai de la perte qu’il a faite, c’est que j’appréhende qu’il n’aille devenir mon quatrième rival, car il avait assez de disposition du vivant de sa femme, mais la considération le retenait toujours.

Adieu, ma belle cousine, c’est assez badiner pour cette fois. Voici le sérieux de ma lettre, je vous aime de tout ‘ mon cœur.

A MADAME DE LA TROUSSE i.

Je vous suis extrêmement obligé. Madame, de l’avis que vous m’avez donné. Croyant (juc notre belle mai’quise eût

« Ilenripttc Je CouKinges, voiivc Je François Le Hardi, marquis de La Trousse, sœur Je Marie de Coulanges, mi'rc de Madame de Sévigm^.

lu mes lettres toute seule, je lui aurais peut-être écrit des choses que je ne voudi’ais pas que d’autres qu’elle vissent, et Dieu sait quelle vie vous m’auriez faite à mon retour, et ([uelle honte vous et moi en aurions eue. Votre prudence a détourné ce malheur en m’apprenant que vous lisez tout ce que je lui écris, et a mis les choses en état que je vous donnerai toujours du plaisir , et jamais de chagrin ; mais, Madame , en vous rassurant sur les lettres trop tendres, j’ai honte d’en écrire de si folles, sachant que vous les devez lire, vous qui êtes si sage, et devant, qui les précieuseit ne font que blanchir; il n’importe, votre vertu n’est point fai-ouche, et jamais personne n’a mieux accordé Dieu et le monde que vous ne faites.

Aux Rochers, ce 1er d’octobre 1034.

J’ai reçu la lettre que vous ih’avez envoyée de M. le Coadjuteur * , et je ne doute pas qu’elle ne fasse un très grand effet. Je l’envoyai dès hier à Nantes, à M. le mariv chai de La Meilleraie, et je ne vous puis dire à quel point je vous suis obligée de la diligence avec laquelle vous m’avez rendu ce bon office : en cela, j’ai bien reconnu votre • manière ordinaire, et en vérité je vous en remercie d’aussi • bon cœur, que de bon cœur vous avez pris cette peine. Je crois que vous en serez content. Je n’écris point à M. le Coadjuteur pour lui en faire un compliment, je crois tpi’il suffira que vous lui en fassiez un 'pour moi ; je vous conjure de n’y pas manquer, et de me mander si le vôtre suflira. Mais voici qui. est admirable de vous voir si bien avec toute ma famille ; il y a six mois que cela n’était pas du * tout si bien. Je trouve que les changements si prompts rcs-

1 Le cardinal de Reu, alors réfugié en Espagne, après sa détention au château de Nantes, d’où il était parvenu à s’échapper par le secours du marquis de Sévigné.

LETTÜES

semblent fortà ceux de la cour ; je vous dirai pourtant qu’à mon avis cette bonne intelligence durera davantage, et pour moi j’en ai une si grande joie que je ne puis vous la dire au point qu’elle est. Mais, bon Dieul où avez-vous été pêcher ce M. le Grand-Prieur * , que M. de Sévigné appelait toujours mon oncle le Pirate ? Il s’était mis dans la fantaisie que c’était sa bête de ressemblance, et je trouve qu’il avait assez raison. Mais dites-moi donc ce que vous pouvez avoir à faire ensemble, aussi bien qu’avec le comte de Bussy ; j’ai une curiosité étrange que vous me contiez cette affaire, comme vous me l’avez promis ; mais, en voici bien une autre, c’est que notre abbé 2 qui entend dire de tous côtés que l’on vous aime, se va mettre dans la tête de vous îiimer aussi, tellement qu’il m’a déjà priée de vous en jeter quelques paroles par-ci par-là. Je lui ai promis de faire mes efforts, et s’il est vrai que vous aimiez ceux que j’aime, et à qui j’ai d’extrêmes obligations, je n’aurai pas beaucoup de peine à obtenir cette grâce de vous : je vous donne le temps d’y penser, et en attendant je vous assure que vous devez être aussi content de moi, (jue le jourqpie je vous écrivis une lettre de dix mille écus.

Marie de Rabutin-Chantal.

P. S. Un compliment à M. Girault 3 ; je n’ai point reçu son livre. Mandez-rnoi si c’est tout de bon que M. de Luynes ^ soit mort, car je ne le saurais encore croire.

Page 1