‹ Lettres de madame Sévigne, avec les notes de tous le commentateursChapitre 45 sur 132 · DU COMTE DE BÜSSY-RABUTIN A MADAME DE SÉVIGNÉ · texte numérisé non relu

DU COMTE DE BÜSSY-RABUTIN A MADAME DE SÉVIGNÉ

A Bussy, ce 29 juillet 1668.

Je ne croyais pas , Madame, avoir jamais lieu de vous parler de nos démêlés , après ce que je vous en écrivis dernièrement; mais , puisque vous jugez à propos d’éclaircir cette affaire, et de la traiter à fond , je m’en vais vous dire tout ce que j’en pense , avec cette sincérité dont vous m’avez reproché quelquefois que je traitais trop franchement les choses qui me regardaient , et avec la protestation que , quoiqu’il vous paraisse que je croie que vous avez eu plus de torts , en de certaines rencontres , que vous ne pensez , il ne m’en reste rien sur le cœur contre vous , et qu’au contraire j’en ai si mal usé à votre égard , . que vous me faites trop de grâce de me pardonner, et de ne laisser pas de me promettre votre amitié. Ceci n’est donc pas pour me justifier tout-à-fait , mais seulement pour vous faire voir que je n’ai pas tant de tort que vous croyez. • • .

* MH. de Créqui, de Belleronds et d'Humiéres.

LETTUES

Jte (lemrtire d’accord avec vous , ma belle cousine , que votre premier mouvement fut de m’assister, loreque notre ami Corbinelli vous en alla prier de ma part; et je ne doute pas que , si vous n’eussiez consulté que votre cœur, je n’eusse reçu le secours que je vous demandais ; mais vous prîtes conseil de gens qui ne m’aimaient pas tant que vous faisiez , qui vous portèrent à prolonger les affaires par des formalités inutiles ; car je sais aussi bien que M. Auzanet ^ (jue. vous n’aviez pas besoin du consentement de M. de Neuchèse, et qu’avec la cession que je vous eusse faite, il eût bien fallu qu’il vous eût payée, comme il me paya l’hiver d’après ; mais enfin , en une autre rencontre, j’aurais eu patience et j’aurais donné à votre conseil tout le temps ({u’il eût souhaité. Ce qui me fit croire qu’on ne cherchait qu’un prétexte à m’éconduire , ce fut que la campagne étant commencée pai' le siège de Dunkerque , vos gens d’affaires parlaient d’envoyer en Bourgogne et d’en avoir réponse , et cela sans nécessité ; et ce qui vous peut faire voir que j’avais raison de m’impatienter, c’est que j’arrivai à l’armée la veille de la bataille Je partis donc de Paris avec le déplaisir de voir que la seule persorme de mon sang que j’aimais au monde , m’abandonnât dans une affaire d’honneur où elle nç courait aucun hasard , et je vis , le lendemain du combat , qu’il n’avait pas tenu à cette cousbie , qui m’avait été jusque-là si chère-, que je n’eusse eu le chagrin de ne m’y pas trouver. Je vous avoue (|ue j’eus pour vous alors autant de haine que j’avais eu d’amitié ; vous savez bien que cela est toujours ainsi ; et , si j’en fusse demeuré là , vous ne vous seriez jamais lavée de la tache d’avoir abandonné votre parent et votre ami au . besoin. Mais le procédé que j’eus dans la suite effaça bien votre faute ; et , vous déchargeant du blâme que vous mé-

' Il.-irlht^lenii Aii/.anct, rr-lèbrfl avocat du dix-sçplième siècle'.

2 La bataille des Dunes, gagnée le 14 juin 1658 par M. de Turenne, contre le grand Coudé et don Juan d’Autriche. L’armée espagnole fut détruite*

ÜB MAUAMB UB 8ÉVIONÉ.

rltiez, je m’en chargeai tout seul , et je vous rendis par-lA, sans y penser, le meilleur oflflee du monde.

Je passe donc condamnation sur le portrait. Madame, et personne ne m’en saurait blâmer plus que je fais moimème ; mais il faut que je vous apprenne là-dessus quel- * que chose que vous ne savez pas. Cette amie si généreuse, que vous dites qui m’obligea de brûler ce portrait, • vous obligea à bon marché : premièrement , après ■ avoir .goûté le plaisir de l’entendre lire, je ne dis pas plaisir ’à cause de lui, mais plaisir à cause de vous , elle me pria de le déchirer, ce que je fis en mille pièces devant elle : à la vérité, je ne fus pas sorti de sa chambre, que son mari, qui était présent à la rupture , ramassa jusqu’aux moindres morceaux, et les rajusta si bien, qu’il le copia et me le montra trois jours après. Je vous avoue que l’envie de le ravoir me prit, et que, me trouvant quelque temps après en commerce d’amitié avec madame de La Baume, client de moi cette ridicule pièce, qu’elle rendit publique, comme vous savez.

Je ne vous dis point ce que je fis sur votre sujet, après la prison du surintendant Fouquet ; vous ne l’ignorez pas, et vous en avez plus de reconnaissance que. l’action ne mérite; mais la vérité est que, depuis ce temps-là jusqu’à ma prison, je ^ous aî aimée de tout mon cœur, et qu’il n’y avait qu’une passion plus forte tpie la tendresse que je sentais pour vous.

Lorsque vous me dites, un peu avant que je fusse ai-rêté, que ce portrait courait dans le monde, il ne me souvient pas bien de ce que je vous répondis pour m’excuser ; mais ce que je sais, c’est que j’en eus une douleur mortelle , et que je fis, polir étouffer cela dans sa naissance, tout ce qu’humainement on peut faire; et pour vous , soit ([uc'vousme fissiez justice, en croyant bien que j’en étais au désespoir moi-même, et que je ne vous avais fait h‘. mal que vous ressentiez alors que dans le temps que j’étais

LETTRES

brouillé avec vous, soit que vous eussiez trop de répugnance à me haïr, après quelques petits reproches moins aigres qu’obligeants, vous me pardonnâtes, et je fus arrêté après.

• Vous me mandez que vous me fîtes faire des compliments , que vous plaignîtes mon malheur , que vous en parlâtes dans le monde, et que vous en fûtes brouillée avec madame de La Baume. Si vos compliments fussent venus jusqu’à moi , je vous en aurais su bon gré , et j'aurais cru. facilement tout le reste; mais, bien loin de cela, il me revint de plusieurs endroits que vous vous plaigniez de moi ; et ce qui me le persuada encore plus, c’est que toutes mes amies, hormis vous, me vinrent voir sur le fossé aux fenêtres de la Bastille. Cependant la première visite que je reçus chez Balancé i, ce fut la vôtre : je vous avoue qu’elle me fit plaisir, quoique je ne m’y attendisse pas ; il me sembla que je ne la méritais, non plus que la dureté que vous m’aviez témoignée pendant ma prison ; mais enfin je revins de bonne foi pour vous, et il me parut que nous étions bien ensemble, quand nous nous quittâmes à Paris. Aussitôt que je fus chez moi, je vous écrivis une lettre, où je badinais avec vous, et où vous pûtes voir bien de la tendresse ; vous fûtes sèpt ou huit mois sans me faire réponse , et par-là je crus que vous ne vohs souciez pas trop d’avoir commerce avec moi. .le suis assez glorieux naturellement, et, dans la conjoncture présente, quatre fois plus que si. j’étais ce que je devrais être; de sorte que je rengainai les amitiés que je voulais vous fairç tant que j’eusse été absent. Madame d’Epoisses vous dit que j’étais blessé à la tête, et sur cela vous me fîtes un compliment : vous savez combien agréablemeht je le reçus, et avec quelle douceur je répondis à la petite attaque que vous me donniez, en me disant que je vous haïssais parceque je

» Chirurgien chez lequel le roi permit que le comte de Bussy fût conduit pour rétablir sa santé.

VOUS avais offensée ; sur cela vous me faites une espèce d’éclaircissement, par lequel vous prétendez que j’ai tout le tort, ma chère cousine , et que vous n’en avez point du ' tout ; et moi Je vous réponds aujourd’hui que nous en avons tous deux ; que cependant J’en ai bien plus* que vous, et que c’est pour cela que Je vous en demande mille pardons.

Âu reste, ma cffère cousine, ne pensez pas que la peur de vos procès-verbaux m’oblige de vous crier merci; Je suis.plus en état de vous faire craiqdre sur cela, que vous, moi; Je n’ai rien à faire, et, pour une lettre que vous m’écrirez. Je vous en écrirai quatre. Mais Je vous avoue ■ que J’ai mille fois plus de tort que vous, parceque ma représaille a été plus forte que l’offense que vous m’aviez faite, et que Je ne devais pas m’entporter si fort contre une Jolie femme comme vous, ma proche parente, et que J’avais toujours bien aimée. Pardonnez-moi donc, ma cousine, et oublions le passé au point de ne nous en ressouvenir Jamais. Quand Je serai persuadé de votre bonne foi dans votre retour pour moi. Je vou^ aimerai mille fois plus que Je n’ai Jamais fait ; car, après avoir bien, ce qu’on appelle, tourné et viré. Je vous trouve la plus agréable femme de France.

Je mande à un gentilhomme qui vous rendra celle-ci de vous donner un placet pour M. Didé.

Mais vous ne me répondez rien sur la plaisanterie des corniches ; cependant vous n’êtes pas personne à vous laisser donner votre reste sur ces matières-là. Est-ce que vous êtes fatiguée de la longueur de votre lettre? ou si vous ne voulez pas traiter avec moi ce chapitre, craignant ma rechute, et qu’ après cela Je ne vous fasse une affaire? Ne vous contraignez pas une autre fois, ma chère cousine; vous pouvez sûrement vous ouvrir à moi sur ce sujet, sans appréhender ni que Je retombe, ni que Je vous trahisse, si j’éUiis assez maudit pour retomber.

LKTTHKS

■ Au reste, Madame, je vous suis trop obligé de la peine (|ue vous ont donnée pour moi les réflexions que vous avez faites sur ces nouveaux maréchaux ; mais il faut que je vous console une fois pour toutes sur ces matières, en vous disant que moi, qui suis l’intéressé, et qui ne suis ni fou ni insensible, je regarde cela avec un mépris digne d’un galant liomme persécuté. Si on ne donnait ces hwmeurs-là qu’à des gens qui eussent autant servi que nîoi, et je puis dire, aussi utilement pour l’État, et aussi glorieusement pour leur réputation, je serais chagrin de la préférence de .rpes rivaux; mais quand je verrai faire trois maréchaux de France à la fois, qui n’ont jamais fait une action d’éclat à la guerre, à deux desquels il est arrivé des malheurs sur la réputation, et tous trop jeunes pour une dignité comme celle-là, à moins que d’avoir fait des actions extraordinaires ; quand je verrai, dis-je, des caprices de la fortune aussi ridicules que celui-là, bien loin de m’affliger, je me réjouirai de ce qu’une pareille promotion honore ma disgrâce ; et voilà les sentinaents q\ie doivent avoir mes amis en.de pareilles rencontres.

Voulez-vous savoir, ma belle cousine, la raison qui a fait ces messieurs maréchaux de France? elle est assez plaisante.

D’ordinaire, les gens qui sont en passe de s’élever à de grandes dignités sont tellement tourmentés et traversés par les envieux, que souvent on les fait échouer; pour ceuxci, ils étaient si peu en passe d’être maréchaux, que l’envie ne daignait songera eux ; et ainsi, le roi prenant tout d’un coup cette pensée en leur faveur, personne n’a eu le ioi.sir de traverser leur élévation, et de faire connaître à Sa Majesté leur peu de mérite. Vous me mandez que 'si j’avais voulu on vous aurait fait les mêmes honneurs qu’à madame de Villars. Vous croyez donc. Madame, que, sans ma disgrâce, c’est-à-dire, si je n’avais été arrêté, j’aurais été maréelial de France. .Te crois que non, moi. .T’étais, il y a

I)K MADAMK DE SEVUiM-;.

longtemps, dans une disgrâce sourde, inconnue au puitlie, mais qui m’eût empêché de m’avancer, à moins que d’un changement dans le ministère, et je n’étais pas assez jeune pour espérer de voir ce changement. Mais je m’étonne que vous regardiez madame de Villars au-dessus de vous, parcequ’elle est tante de Bellefonds, qu’on vient de faire maréchal ; j’ai peur que l’éclat de cette nouvelle fortune ne vous éblouisse, pareeque vous la regardez de près ; mais croyez-moi, ma belle cousine, moi, qui la regarde d'un peu loin, et qui dès là en juge plus sainement, ce n’est pas ce que vous pensez ; on peut bien donner un rang dans le monde à Charles Gigault au-dessus de Roger de Rabutin, mais il changera fort, ou il marchera toujours bien après lui dans l’estime des honnêtes gens.

La plus jolie fdle de France sait bien ce que je lui suis ; il me tarde, autant qu’à vmis, qu’un autre vous aide à en faire les honneurs ; c’est sur son sujet que je reconnais hien ' la bizarrerie du destin, îuissi bien que sur mes affaires.

— DK MADAMK DE SEVIGNE Al! COMTE DE BUSSY.

Paris, ce U aoiU 1608.

J’ai reçu votre dernière lettre, j’y ferai réponse l’un de ces jours; j’oi bien des choses à y répondre. Ron Dieu ! ([uelles apostilles n’y ferai-je point ! mais je n’ai pas le loisir aujourd’hui.

Je donnerai votre placet quand on me l’apportera.

.... 11 met en ordre tous les titres de la noiilesse de Champagne ; les Coligni, les Étanges et plusieurs autres ont paru à l’envi. Il en est»à nos Rabutins ; il me parait de consé- (juence qu’ils aient de quoi se parer aussi hien que les autres. M. de Caumartin a dit (pi’irétait persuadé ((ii’il y avait des titres pour deux noblesses : cette exagération prétendue m’a paru une médisance; il me semble que nous avons de quoi faire quatre ou ein([ srentilshommes les uns sur les

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LETTRES

autres. Je vous prie, mon cousin, de m’envoyer les copies de tout ce que vous avez ; et, pour qu’elles soient plus authentiques, faites-les copier par-devant l’intendant de votre province ; ne manquez pas à cela, il y va de l’honneur de notre maison. On ne peut pas être plus vive sur cela que je le suis. Adieu ; faites réponse à ceci, je vous écrirai plus à loisir. .

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