IÔ
li;tïuks
Madame la princesse ' partira le mercredi des Cendres pour Chùteauroux, où M. le prince desire qu’elle fasse quelque séjour. M. de La Marguerie a la place du conseil de •M. d’ Estampes qui est mort. Madame de Mazarin arrive ce soir à Paris; le roi s’est déclaré son protecteur, et l’a envoyé quérir au Lis avec un exempt et huit gardes, et un carrosse bien attelé. Voici un trait d’ingratitude qui ne v ous déplaira pas, et dont je veux faire mon profit, ({uand je ferai mon livre sur les grandes ingratitudes. Le maréchal d’Albret a convaincu madame d’Heudicourt, nonseulement d’une bonne galanterie avec M. de Béthune , dont il avait toujours voulu douter; mais d’avoir dit de lui et de madame Scarron ^ tous les maux qu’on peut s’imaginer. Il n’y a point de mauvais offices qu’elle n’ait tâché de rendre à l’iin et à l’autre,, et cela est tellement avéré, que madame Scarron ne la voit plus, ni tout l’hôtel de Richelieu. Voilà une femme bien abimée : mais elle a cette consolation de n’y avoir pas peu. contribué.
A Paris, liindi 9 février 1671.
Je reçois vos lettres , corrime vous avez l'eçu ma bague ; je fonds en larmes en les lisant ; il semble que mon cœui’ veuille se fendre par la moitié ; on croirait que vous m’écrivez des injures ou que vous êtes malade, ou qu’il vous est arrivé quelque accident, et c’est tout le contraire ; vous m’aimez, ma chère enfant, et vous me le dites d’une manière (lue je ne puis soutenir sans des pleurs en abondance. Vous continuez votre voy age sans aucune aventure fâcheuse, et iorsque j’apprends tout cela, qui est justement
< Claire-niémcncc de Maillé-Brczé, pritiresse de Coudé.
ï Jean d’Eslampes, conseiller ordinaire du roi en son conseil d'Elal cl privé.
^ Depuis inadaine de Mainlenon. .\prés la mort de Scarroi\, elle passai) sa vie elle/, le inaréclial dWllirel, (|ui éliiil son parent.
])B MADAME DE EEVIGMi. 159
tout ce qui me peut être le plus agréable, voilà l’état où je suis. Vous vous amusez donc à penser à moi, vous en parlez, et vous aimez mieux m’écrire vos sentiments que vous n’aimez à me les dire. De (juelque façon qu’ils me viennent , ils sont reçus avec une sensibilité qui n’est comprise que de ceux qui savent aimer comme je fais. Vous me faites sentir pour vous tout ce qu’il est possible de sentir de tendresse ; mais si vous songez a moi , soyez assurée aussi que je pense continuellement à vous ; c'est ce que les dévots appellent une pensée habituelle ; c’est ce ([u’il faudrait avoir pour Dieu , si l’on faisait son devoir. Rien ne me donne de distraction ; je vois ce carrosse qui avance toujours, et qui n’approchera jamais de moi ; je suis toujours dans les grands chemins , il me semble (lue j’ai quelquefois peur que ce carrosse ne verse; les pluies qu’il fait depuis trois jours me mettent au désespoir ; le Rhône me fait une peur étrange. J’ai une carte devant mes yeux ; je sais tous les lieux où vous couchez : vous êtes ce soir à Nevers ; vous serez dimanche a Lyon, où vous recevrez cette lettre. Je n’ai pu vous écrire qu’à Moulins par madame de Guénégaud. Je n’ai reçu que deux de vos lettres ; peut-être que ta troisième viendra; c’est la seule consolation que je souhaite ; pour d’autres, je n’en cherche pas. Je suis entièrement incapable de voir beaucoup de monde ensemble; cela viendra peut-être, mais il n’en est pas question encore. Les duchesses de Verneuil ^ et d’Arpajon me veulent réjouir ; je les en ai remerciées : je n’ai jamais vu de si belles âmes qu’il y en a dans ce pays-ci. Je'fus samedi tout le jour chez madame de Villars ^ à parler de vous et à pleurer ; elle entre bien dans mes sentiments. Hier je fus au sermon de M. d’Agen 3 et au salut, et chez madame de
1 La duchpssp de Vorncuil élail lillc du chancelier Séguicr.
; * Marie GigauU de Bellcfonds, marquise de Villars, mt're du maréchal
duc do ce nom.
s (’.laude Joli, célèbre jirédicaleur, depuis évé(|ue d’.^gen, mort à l'âge lie 68 ans, en 1678.
LETÏBES
Puisieux, et chez madame du Pui-du-Fou, qui vous fait mille amitiés. Si vous aviez un petit manteau fourré, elle aurait l’esprit en repos. Aujourd’hui je m’en vais souper au faubourg, tête à tète *. Voilà les fêtes de mon carnaval. Je fais tous les jours dire une messe pour vous : c’est une dévotion qui n’est pas chimérique. Je n’ai vu Adhémar • qu’un moment ; je m’en vais lui' écrire pour le remercier de son lit; je lui en suis plus obligée que vous. Si vous voulez me faire un véritable plaisir, ayez soin de votre santé; dormez dans ce joli petit lit , mangez du potage, et servez-vous de tout le courage qui me manque. Continuez à m’écrire. Tout ce que vous avez laissé d’amitiés ici est augmenté : je ne finirais point à vous faire des compliments, et à vous dire l’inquiétude où l’on est de votre santé.
Mademoiselle d’Harcourt fut mariée, avant-hier; il y eut un grand souper maigre à toute la famille ; hier un grand bal et un grand souper au roi, à la reine, à toutes les dames parées : c’était une des plus belles fêtes qxi’on puisse voir.
Madame d’Heudicourt est partie avec un désespoir inconcevable , ayant perdu toutes ses amies , convaincue de tout ce que madame Scarron avait toujours défendu , et de toutes les trahisons du monde. Mandez-moi quand vous aurez reçu mes lettres. Je fermerai tantôt celle-ci.
Lundi au soir.
Avant que d’aller au faubourg, je fais mon paquet, et je
* Avec madame de La Fayette.
* Joseph .\dhéinar de Moutcil, frôrc de M. de Grignan, connu d'abord sous le nom (V Adhémar, fut appelé U ehecalier de Grignan. après la mon de Charles-Philippe d'Adhémar son frère, arrivée le 6 février <672; cl s étant marié dans la suite avec X. . d’Oraison, il reprit le nom de comie d’.idhémar. Il étau, en <075, mestro de camp d'un régiment de cavalerie, à la tète duquel il se signala en plusieurs occasions, et surtout au coinbat d Altenheim. Il fut fait maréchal de camp en 1688, et mourut sans postérilé le <9 novembre 1715. .Igé de 69 ans. 'G '
DK MADAME DK SÉVIGNÉ. 161
l’adresse à M. l’intendant à Lyon. La distinction de vos lettres m’a charmée : hélas ! je la méritais bien par la distinction de mon amitié pour vous.
Madame de FonteVraud ‘ fut bénite hier ; MM. les prélats furent un peu fôchés de n’y avoir que des tabourets.
Voici ce que j’ai su de la fête d’hier : toutes les cours de l’hôlel de Guise étaient éclairées de deux mille lanternes. La reine entra d’abord dans l’appartement de mademoiselle de Guise fort éclairé , fort paré ; toutes les dames se mirent à genoux autour de la reine, sans distinction de tabourets ; on soupa dans cet appartement. Il y avait quarante dames à table. Le souper fut magnifique.
Le roi vint, et fort gravement regarda tout sans se mettre à table ; on monta plus haut , où tout était préparé poulie bal. Le roi mena la reine, et honora l’assemblée de trois ou quatre courantes, et puis s’en alla au Louvre avec sa compagnie ordinaire. Mademoiselle ne voulut point venir à l’hôtel de Guise. Voilà tout ce que je sais.
Je veux voir le paysan de Sully, qui m’apporta hier votre lettre ; je lui donnerai de quoi boire : je le trouve bien heureux de vous avoir vue. Hélas ! comme un moment me paraîtrait, et que j’ai de regret à tous ceux que j’ai perdus ! Je me fais des dragons 3 aussi bien que les autres. Dirval ^ a ouï parler de Mellusine : il dit que c’est bien employé, qu’il vous avait avertie de toutes les plaisanteries qu’elle avait faites à votre première couche ; que 41 vous ne daignâtes pas l’écouter ; que depuis ce temps-là
> Marie-Madeleine^GabrielIc de Rochechouart, célèbre par son esprit et par scs vertus. Elle était sœur du duc de Vivonne , et de mesdames de Thianges et de Montespan. « Ces quatre personnes, dit Voltaire, dans le « Siècle de Louis IV, plaisaient universellement par un tour singulier de « conversation, mêlé de plaisanterie, de naïveté et de linessc, qu'on apn pelait l’etpril des Morlemar. » (G ]
* Marie de Lorraine, qui mourut en 1688, é 95 ans.
a Expression familière entre la mère et la flilc, pour dire des chagrins, des inquiétudes.
* Le comte d'Avaux , frère du célèbre négociateur.
UiTTllKS
il n’a point été chez vous. Il y a longtemps que cette créature-là parlait très mal de vous; mais il fallait que vous en fussiez persuadée par vos yeux. Et notre coadjuteur, ne voulez-vous pas bien l’embrasser pour l’amour de moi? N’est-il point encore seigneur corbeau poui* vous ? Je desire avec passion que vous soyez remise comme vous étiez. Hé, ma pauvre fdle ! hé ! mon Dieu ! a-t-on bien du soin de vous? Il ne faut jamais vous croire sur votre santé ; voyez ce lit que vous ne vouliez point; tout cela est comme madame Robinet. Adieu, ma chère enfant, l’unique passion de mon cœur, le plaisir et la douleur de • ma vie. Aimez-moi toujours, c’est la seule chose qui me peut donner de la consolation.
A l’ari.s, niiTcrcdi H ffvrier 1071.
Je n’en ai reçu que trois de ces aimables lettres ([ui nu* pénètrent le cœur ; il y en a une qui ne revient point : sans que je les aime toutes, et que je n’aime point à perdre ce qui me vient de vous, je croirais n’avoir rien perdu : je trouve qu’on ne peut rien souhaiter qui ne soit dans celles que j’ai reçues : elles sont, premièrement, très bien écrites; et de plus, si tendres et si naturelles, qu’il est impossible de ne les pas croire ; la défiance même en serait con^ ain- ^ eue : elles ont ce caractère de A'érité qui se maintient toujours, qui se fait voir avec autorité, pendant que la fausseté et la menterie demeurent accablées sous les paroles sans pouvoir persuader ; plus leui*s sentiments s’efforcent de paraître, plus ils sont enveloppés. Les vôtres sont vrais et le paraissent ; vos paroles ne servent , tout au plus, ((u’à vous expliquer ; et , dans cette noble simplicité, elles ont une force à quoi l’on ne peut résister. Voilà, ma fille, comme vos lettres m’ont paru ; jugiez quel effet elles me font, et quelle sorte de larmes je répands, en me trouvant
UK MAIfAMK UK KhS’tONK. H).')
persuadée de lu vérité que je souhaite le plus. Vous pouri-ez juger par-là de, ce que m’ont fait les choses qui m’ont donné autrefois des sentiments contraires. Si mes paroles ont la même puissance que les vôtres, il ne faut pas vo\>s en dire davantage; je suis assurée que mes vérités ont fait en vous leur effet ordinaire ; mais je ne veux pas que vous disiez que j’étais un rideau qui vous cachait : tant pis si je vous cachais, vous êtes encore plus aimable quand on a tiré le rideau ; il faut que vous soyez à découvert pour être dans votre perfection ; nous l’avons dit mille fois. Pour moi , il me semble que je suis toute nue, qu’on m’a dépouillée de tout ce qui me rendait aimable ; je n’ose plus voir le monde, et, quoi qu’on ait fait pour m’y remettre, j’ai passé tous ces jours-ci comme un loup-garou, ne pouvant faire autrement. Peu de gens sont dignes de comprendre ce que je sens ; j’ai cherché ceux qui sont de ce petit nombre , et j’ai évité les autres. J’ai vu Guitaudet sa femme; ils vous aiment, mandez-moi un petit mot pour eux. Deux ou trois Grignan me vinrent voir hier matin. J’ai remercié mille fois Adhémar de vous avoir prêté son lit : nous ne voulûmes point examiner s’il n’eùt pas été meilleur pour lui de troubler votre repos, que d’en être cause ; nous n’eûmes pas la force de pousser cette folie, et nous fûmes ravis de ce (jue le lit était bon. Il nous semble que vous êtes à Moulins aujourd’hui ; vous y recevrez une de mes lettres : je ne vous ai point écrit à Briare; c’était ce cruel mercredi qu’il fallait écrire ; c’était le propre jour de votre départ : j’étais si affligée et si accablée, que j’étais même incapable de chercher de la consolation en vous écrivant. Voici donc ma troisième et ma seconde à Lyon ; ayez soin de me mander si vous les avez reçues. Quand on est fort éloigné, on ne se moque plus des lettres qui commencent parj’at reçu la vôtre, etc. La pensée que vous avez de vous éloigner toujours, et de voir que ce carrosse va toujours cn-delà , est une de celles qui me tourmentent
LETTRES