‹ Lettres de madame Sévigne, avec les notes de tous le commentateursChapitre 91 sur 132 · I. Il · texte numérisé non relu

I. Il

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pas sur ce choix ; il n’y a rien de si aimable que d’être belle; c’est un présent de Dieu qu’il fput conserver. Vous savez comme j'aime votre beauté; mon amour-propre m’y. fait prendre intérêt : je vous la recommande pour l’amour de moi. Il me semble qu’on me va trouver bien habile en Provence d’avoir fait un si joli visage, si doux et si régulier. Vous êtes fâchée que votre nez ne soit pas de travers ; et moi, qui suis rangée, j’en suis ravie : je ne comprends pas ce que peuvent faire avec moi mes paupières bigarrées. Mais ne croyez-vous point quê M. de Coulanges et moi nous sommes sorciers de deviner tout ce que vous faites? Vous n’êtes point surprise des bords de votre Rhône ; vous les trouvez beaux, et ce fleuve n’est composé que d’eau comme les autres. Pour moi, j’en ai une idée extraordinaire ; il me semble qu’on devrait dire :

Mille sources de sang forment celte rivière.

Qui, traînant des corps morts et do vieux ossements,

Au lieu do murmurer, fait des gémissements*.

Langlade vous rendra compte de sa visite chez Mellusine; en attendant, je puis vous dire/pie ce qu’il avait à. faire n’était autre chose que d’avoir le plaisir de lui laver sa cornette; il l’a fait plus volontiers qu’un autre. Elle est, je vous assure, bien mortiliée et bien décontenancée : je la vis l’autre jour, elle n’a pas le mot à dire. Votre absence a renouvelé la tendresse de tous vos amis ;• mais il faut que cette absence ne soit pas infinie, et quelque aversion que vous ayez pour les fatigues d’un long voyage, vous ne devez songer qu’à vous mettre en état de les recommencer. J’ai dit à M. de La Rochefoucauld ce .que vous trouvez des fatigues des autres , et l’application que vous en faites : il m’a chai*gée de mille amitiés pour vous, mais d’un si bon ton, et accompagnées de si agréables louanges , qu’il mérite d’être aimé de vous.

» Vor» du Temple de la Mort, poème de Haborl.

Je ferai vos compliments à madame de Villars. Il y a presse à être nommé dans mes lettres : je vous remercie d’avoir fait mention de Brancas.'Vous aurez vu votre tente’ au Saint-Esprit, et vous aurez été reçue comme une reine. Ma fille, je vous conjure de me bien mander tout cela, et de me parler de M. de Grignan, et de M. d’Arles 2. Vous savez gue nous' avons réglé que l’on hait autant les détails des personnes qui sont indifférentes, qu’on les aime de celles qui, ne le sont pas; c’est à vous à deviner de quel nombre vous êtes auprès de moi. Mascaron, BourdaloXie, me donnent tour-à-tour des plaisirs et des satisfactions qui doivent, pour le moins, me rendre sainte : dès que j’entends quelque chose de beau, je vous souliaite; vous avez part à tout ce que je pensé : j’admire en moi, tous les jours, les effets naturels d’une extrême amitié. Je vous embrasse tendrement, embrassez-moi aussi. Une petite amitié à mon coadjuteur; pour M. de Grignan, il me semble qu’il est si glorieux de vous avoir, qu’il n'écoute plus personne.

• A Paris, mardi S mars 1671.

Si vous étiez ici, ma chère enfant, vous vous moqueriez de moi ; j’écris de provision, meiis c’est par une raison bien différente de celle que je vous donnais un jour, pour m’excuser d’avoir écrit à quelqu’un une lettre qui ne devait partir que dans deux jours; c’était parceque je ne me souciais guère de lui, et que dans deux jours je p’aurais pas autre chose à lui dire. Voici tout le contraire : c’est que je me çoucie beaucoup de vous, que j’aime à vous entretenir à toute heure, et que c’est la seule consolation que je puisse

1 Anne d'Ornano, femme de François de Lorraine, comte d'Harcourt, et sœur de Marguerite d'Ornano, mère de M«de«Grignan.

* François Adliémar de Monteil, archevêque d’Arles, commandeur des ordres du roi , oncle de M. de Grignan.

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avoir présentement. Je suis aujourd’hui toute seule dans ma chambre, par l’excès de ma mauvaise humeur. Je suis lasse de tout; je me suis fait un plaisir de dîner ici, et je m’en fais un de vous écrire hors de propos : mais, hélas ; vous n’avez pas de ces sortes de loisirs. J’écris tranquillement, et je ne comprends pas que vous puissiez lire de même : je ne vois pas un moment où vous soyez à vpus; je vois un mari qui vous adore, qui ne peut se lasser d’être auprès de vous, et qui peut à peine comprendre son bonheur. Je vois des harangues, des infinités de compliments, de civilités, de visites ; ou vous fait des honneurs extrêmes, il faut répondre à tout cela, vous êtes accablée ; moi-même, sur ma petite boule, je n’y suffirais pas. Que fait votre paresse pendant tout ce fracas? Elle souffre, elle se retire dans quelque petit cabinet, elle meurt de peur de ne plus retrouver sa place; elle vous attend dans quelque moment, perdu pour vous faire au moins souvenir d’elle, èt vous dire un mot en passant. Hélas 1 dit-elle, m’avez- vous oubliée? Songez que je suis votre plus ancienne amie, celle qui ne vous a jamais abandonnée, la fidèle compagne de vos plus beaux jours ; que c’est moi qui vous consolais de tous les plaisirs, et qui n\pme quelquefois vous les faisais haïr ; qui vous ai empêchée de mourir d’ennuK et en Bretagne et dans votre grossesse : quelquefois votre mère troublait nos plaisire, mais je savais- bien où vous reprendre; présentement je ne sais plus où j’en suis ; les honneurs et les représentations me feront périr, si vousn’a^ez soin de moi. Il me semble que vous lui dites en passant un petit mot d’amitié, vous lui donnez quelque espérance de vous posséder à Grignan ; mais vous passez vite, et vous n’avez pas le loisir d’eadire davantage. Le devoir et la raison sont autour de vous, et ne vous donnent pas-un moment de repos; moi-même, qui les ai toujours tant honorés , je leur suis contraire , et ils me le sont; le moyerf qft’ils vous laissent le temps de lire de telles lanterneries? Je vous assure, ma chère enfant, que

je songe à vous continuellement, et je sens tous les jours ce que vous me dites une fois, qu’il ne fallait point appuyer sur certaines pensées; si l’on ne glissait pas dessus, on serait toujours en larmes, c’est-à-dire, moi. Il n’y a lieu dans cette maison qui ne me blesse le cœur; toute votre chambre me tue ; j’y ai fait mettre un paravent tout au milieu, pour rompre un peu la vue; une fenêtre de ce degré, par où je vous vis monter dans le carrosse de d’Hacqueville, et par où je vous rappelai, me fait peur-à moimême, quand je pense, combien alors j’étms capable de me jeter par la fenêtre ; car je suis folle quelquefois ; ce cabinet, où je vous embrassai sans savoir ce que je faisais; ces capucins *, où j’allai entendre la messe; ces larmes qui tombaient de mes yeux à terre , comme si c’eût été de l’eau • qu’on eût répandue ; Sainte-Marie, madame de La Fayette, mon retour dans cette maison, votre appartement, la nuit, le lendeùiain ; et votre première lettre, et toutes les autres, et encore tous les jours, et tous les entretiens de ceux qui entrent dans mes sentiments ; ce pauvre d’Hacqueville,est le premier; je n’oublierai jamais la pitié qu’il eut de moi. Voilà donc où j’en reviens, il faut glisser sur tout cela, et se bien garder de.s’abandonner à ses pensées et aux mouvements de son cœur : j’aime mieux m’occuper de la vie que vous faites maintenant ; cela me fait une diversion , sans m’éloigner poui'tant de mon sujet et de mon objpt, qui • est ce qui s’appelle poétiquement l’objet aimé. Je songe donc à vous, et je souhaite toujours de vos lettres ; quand je viens d’en recevoir, j’en voudrais bien. encore. J’en attends présentement, et je reprendrai ma lettre quand j’aurai reçu de vos nouvelles. J’abuse de vous, ma très chère, ’ j’ai voulu aujourd’hui me permettre cette lettre d’avance ; mon cœur en avait besoin, je n’en ferai pas* une coutume.

> Les Capucins de la rue d’Orléans au Marais.

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