‹ Lettres de madame Sévigne, avec les notes de tous le commentateursChapitre 92 sur 132 · I.BTTBES · texte numérisé non relu

I.BTTBES

A Paris, mercredi 4 mars 1671.

Ah ! ma fîlle, quelle lettre 1 quelle peinture de l’état où vous avez été! et que je vous aurais mal tenu ma parole, si je ^ ous avais promis de n’être point effrayée d’un si grand péril. Je sais bien qu’il est passé :rtiais il est impossible de se représenter votre vie si proche dé sa fin, sans frémir d’horreur; et de Grignan vous laisse embarquer pendant un . orage; et quand vous êtes téméraire, il trouve plaisant de l’être encore plus que vous ; au lieu de vous faire attendre que l’orage soit passé, il veut bien vous exposer : ah ! mon • Dieu ! qu’il eût été bien mieux d’être timide , et de vous dire que, si vous n’aviez point de peur, il en avait, lui, et ne souffrirait point que vous traversassiez le Rhône par un temps comme celui qu’il faisait! Que j’ai de peint à comprendre sa tendresse en cette occasion ! ce Rhône , qui fait peur à tout le monde, ce pont d’Avignon où l’on aurait tort de passer en prenant de loin toutes ses mesures, un tourbillon de vent vous jette violemment sous une arche; et quel miracle que vous n’ayez pas été brisés et noyés dans un moment! Je- ne soutiens pas cette pensée, j’en frissonne, et je m’en suis réveillée avec des sursauts dont je ne suis pas la jîiaîtresse. Trouvez-vous toujours que fe Rhône ne soit que de l’eau ? De bonne foi, n’avez- vous point été effrayée d’une mort si proche et si inévitable? Une autre fois ne serez-vous point un peu moins hasardeuse? Une aventure comme celle-là ne vous fera-t-elle point voir les dangers aussi terribles qu’ils le sont? Je vous prie de m’avouer ce qui vous en est resté; je crois du moins que vous avez rendu grâces à Dieu de vous avoir sauvée; pour moi , je suis persuadée que les messes que j’ai fait dire tous 4es jours pour vous ont fait ce miracle, et je suis plus obligée à Dieu de vous avoir conservée dansVette occasion, que

de m’avoir fait naitre; c’est à M. de Griguan que je m’en prends. Le coadjuteur a bon temps : il n’a été grondé que pour la montagne de Tarare; elle me paraît présentement comme les pentes de Nemours. M. Busche ‘ m’est venu voir tantôt; j’ai pensé l’embrasser en songeant comme il vous a bien menée; je l’ai fort entretenu de vos faits et gestes, et puis je lui ai donné de quoi boire un peu à ma santé. Cette lettre vous paraîtra bien ridicule ; vous la recevrez dans un temps où vous ne songerez plus au pont d’Avignon. Faut-il que j’y pense, moi, présentement? c’est le malheur des commerces si éloignés ; il faut s’y résoudre , et ne pas même se révolter contre cet incoqvénient : cela est naturel , et la contrainte serait trop grande d’étouffer toutes s^s pensées ; il faut entrer dans l’état naturel où l’on est, en répondant à une chose qui tient au cœur : vous serez donc obligée de m’excuser souvent. J’attends des relations de votre séjour à Arles; je sais que vous y aurez trouvé bien du monde. Ne m’aipaez-vous point de vous avoir appris l’italien? Voyez comme vous vous en êtes bien trouvée avec ce vicé-légat : ce que vous dites de cette scène est excellent; mais que j’ai peu goûté le reste de votre lettre! Je VOUS' épargne mes éternels recommencements sur ce pont d’Avignon, je ne l’oublierai de ma vie.

A Paris, vendredi 6 itars 1671.

11 est aujourd’hui le G de mars; je voùs conjure de me mander comment vous vous portez : si vous wus portez bien, vous êtes malade; mais si vous êtes malade, vous vous portez bien. Je souhaite, ma fille, que vous soyez malade afin que vous ayez de la santé au moins pour quelque temps : voilà une énigme bien difficile à comprrendre et à

1 Lo conducteur do madame do Grignan.

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