MONSIEUR DE SÉVIGNÉ
Dans l’intervalle des deux reprises, je vous dirai que je sors d’une symphonie eharmai»te, composée des deux Camus et d’Ytier. Vous savez que l’effet ordinaire de la musique est d’attendrir; qùoique je n’aie pas besoin de l’éprouver sur votre sujet, elle n’a pas laissé de renouveler mille choses, que le temps qu’il y a que nous sommes séparés devrait avoir amorties. Mais savez-vous en quelle compagnie j’étais? C’étaient mademoiselle deLenclos, madame de La Sablière , madame de Salins, mademoiselle de Fiennes, madame de Montsoreau, et. le tout chez mademoiselle de Raymond L Après cela, si vous ne me trouvez pas joli garçon, vous aurez tortj car vous n’avêz pas les mêmes raisons qu’elles, et vous ne voyez pas, d’où, vous êtes, ma perruque noire, qui me rend effroyable ; j’en aurai demain une autre qui les rassurera, et qui me rendra un Cavaliero Garbato. Adieu ; vous , soyez la bien échappée des périls du Rhône, et la bien reçue dans votre royaume d’Arles. A propos, j’ai fait transir M. de Condom sur le récit de vptre aventure ; il vous aime toujours de tout son cœur.
Nous sommes en peine de savoir si vous riez ({uand ou vous harangue ; -c’est une incommodité à quoi je craignais que vous ne fussiez sujette. Si vous faites aussi bien que vous dites, ils font fort bien de vous adorer. Le nombre de ceux qui me font des compliments , et qui me prient de vous en faire , et qui me demandent de vos nouvelles , est infini ; j’aurais le visage aussi las que vous , si je les
' Mademoiselle de Raymond élail une célèbre canlairicc. Madame de Sf'-vigné la désigne ainsi dans sa t07« leUre. Kllç sc relira dans un couvent quelques années plus tard, cl sa retraite fit alors beaucoup de bruit.
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LETTBES
embrassais tous. Je ferai part <i Brancas de vos relations.
Le père Bourdaloue a prêché ce matin au-delà de tous les plus beaux sermons qu’il ait jamais faits. La cour va et vient à Versailles ; M. le Dauphin et M. d’Anjou se portent mieux : voilà de belles nouvelles. Madame de La Fayette, et tout ce qui est ordinairement chez elle, vous font souvenir de l’amitié qu’ils ont porur vous , et vous prient d’en avoir un peu pour eux. Madame de L*à Fayette dit qu’elle aimerait fort à jouer le rôle que vous jouez , quand ce ne serait que pour changer : vous savez comme elle est quel- ({uefois lasse de la même chose. M. d’Uzès ^ est ravi des honneurs qu’on vous rend; il est persuadé, comme les autres, que, depuis saint Trophime^, il n’y a point eu de' ' nièce pjireille à vous. Madame de'Tourville ^ est morte. La Gouville pleuré fort bien. Madame la princesse^ est à Chàteauroux ad multot annos. Votre fille est jolie, je l’aime et j’en ai beaucoup de soin. Je suis à vous, ma très chère, avec une tendresse qu’il n’est pas aisé d’expliquer, et j’emhrasse M. de Grignan malgré le pont d’Avignon.
• A Paris, mercredi H mars 1671.
Je n’ai point encore reçu vos lettres ; j’en aurai peut-être avant que de fermer celle-ci : songez, ma chère enfant , • qu’il y a huit jours que je n’ai eu de vos nouvelles ; c’est un siecle pour moi. Vous étiez à Arles; mais je ne sais rien par vous de votre arrivée à Aix., Il me vint hier un gentilhomme ^ de ce pays--là , qui était présent à cette ar-
1 Jacques Adhémar do Honteil, évêque d’Lzès, oncle de M. de Grignan.
s Premier évêque d’Arles.
* Lucie de La Rochefoucauld-Montendre, veuve de César deCottenlin, conile de Tourvillc.
^ Claire-Clémence de Maille-Brézc, femme de Louis de Bourbon, prince de Condé.
s .M. de Julianis. .
1>E MADAME DE SEVIGNE.
rivée, et qui vous a vue jouer.à petite prime avec Vardes •, Bandol et un autre ; je voudrais pouvoir vous dire comme je l’ai reçu , et ce qu’il m’a paru , de vous avoir vue jeudi dernier. -Vous admiriez tant l’abbé de. Vins d’avoir pu quitter M. de Grignan , j’admire bien plus celui-ci de vous avoir quittée ; il m’a trouvée avec le père Masearon , à qui je donnais un très beau dîner; comme il prêche à ma paroisse , et qu’il vint me voir l’autre jour, j’ai pensé que cela était d’une vraie petite dé^'ote de lui donner un repas; il est de Marseille , et a trouvé fort bon d’entendre parler de Provence. J’ai su encore, par d’autres voies , que vous avez eu trois ou quatre démêlés à votre avènement : ma fille , on ne parvient point à ne pas avoir de ces malheurs en province ; mais , comme il n’y a peut-être rien de vrai dans ce qu’on m’a conté, j’attendrai que vous m’en parliez , avant que de vous dire mon avis sur ce sujet. J’ai demandé à ce gentilhomme si vous n’étiez point bien fatiguée ; il m’a dit que vous étiez très belle ; mais vous savez que mes yeux pour vous sont plus justes que ceux des autres * je pourrais bien vous trouver abattue et fatiguée au • • travers de leurs approbations. J’ai été enrhumée ces joursci , et j’ai gardé ma chambre; presque tous vos amis ont pris ce temps-là pour- me venir voir ; l’abbé Têtu ^ m’a fort priée de le distinguer en vous écrivant. Je n’ai jamais vu une personne absente être si vive dans tous les cœurs ; c’était à vous qu’était réservé ce miracle : vous savez comme nous avons toujours trouvé qu’on se passait bien des gens; on ne se -passe point de vous : ma vie est em-
' Le marquis de- Vardes, d'abord mis à la Baslillc , exilé pour scs intrigues ; ce fui lui qui iiifoniia Marie-Tliérésc de l'amour du roi pour mademoiselle do La Vallièrc.
s Jacques Tôtu, abbé de* Bclval , auteur des Sinncei chritiennet tvr divers pasiaget de L' Écriture sainte et des Pères. Il était de l'Académie frauçaise. Il ne faut pas le confondre avec un autre abbé Têtu, qui élail aussi de l’Acadcmic française, et dont il n'est jamais question dans les Lettres lie madame de Sécigné .
LETTBES
ployée à parler de vous ; ceux qui m’écoutent le mieux sont ceux que je cherche le plus. N’allez point craindre que je sois ridicule; car, outre que le sujet ne l’est pas, c’est que je connais parfaitement bien et les gens et le lieu , et ce qu’il faut dire et ce qu’il faut taire. Je dis un peu de bien de moi en passant, j’en demande pardon au Bourdaloue et au Mascaron : j’entends tous les matins l’un ou l’autre ; un demi-quart des merveilles qu’ils disent devrait faire une sainte.
.le vous avoue , de bonne foi , ma petite, que je ne puis du tout m'accoutumer à vous savoir à deux cents lieues de moi ; je suis plus touchée que je ne l’étais lorsque vous étiez en chemin, je repleure sur nouveaux frais, je ne vois goutte dans votre cœur, je me représente cent choses désagréables que je ne vous puis dire, je ne vois pas même ce que pense M. de Grignan ; et tout est brouillé , je ne sais comment , dans ma tête. Je vous vois accablée d’honneurs , et d’honneurs qui tiennent fort au nom que vous portez ; rien n’est plus grand ni plus considéré ; nulle famille ne peut être plus aimable : vous y êtes adorée, à ce que je crois, car le coadjuteur ne m’écrit plus ; mais* j’i^ore comment vous vous portez dans tout ce tracas ; c’est une sorte de vie étrange que celle des provinces : on fait des affaires de tout. Je m’imagine que vous faites des merveilles, et je voudrais bien savoir ce (jue ces merveilles vous coûtent , soit pour vous plaindre , soit pour ne vous plaindre pas.
Je reçois votre lettre, ma chère enfant , et j’y fais ré* ponse avec précipitation parcequ’il est tard : cela me fait approuver les avances de provision. Je vois bien que tout ce qu’on m’a dit de vos aventures à votre ai-rivée n’est pas vrai ; j’en suis très aise ; ces sortes de petits procès dans les villes de province , où l’on n’a rien autre chose dans la tète , font une éternité d’éclaircissements , et c’est assez pour mourir d’ennui. Mais vous êtes bien plaisante , ma-
dame la comtesse, de montrer mes lettres; où est donc ce principe de cachoterie pour ce que vous aimez ? Vous souvient-il avec quelle peine nous attrapions les dates de celles de M. de Grighan ? Vous pensez m’apaiser par vos louanges, et me traiter toujours comme la gazette de Hollande; je m’en vengerai. Vous cachez les tendresses que je vous mande, friponne ; et moi je montre quelquefois, et à certaines gens, celles que vous m’écrivez. Je ne veux pas qu’on croie que j’ai pensé moùrir, et que je pleure tous les jours, pour qui? pour une ingrate. Je veux qu’on voie que vous m’aimez , et que, si vous avez mon cœur tout eiitîer, j’ai une place dans le vôtre. Je ferai tous vos compliments. Chacun me demande ; Ne suis-je point nommé? Et je dis, Non , pas encore ; mais Vous le serez. Par exemple, nommez-moiun peu M. d’Ormesson', et les Mêmes C Il y a presse à votre souvenir ; ce que vous envoyez ici est tout aussitôt enlevé : ils ont raison , ma fille , vous êtes aimable , et rien n’est copime vous. Voilà , du moins , ce que voùs cacherez , car, depuis Niobé , jamais une mère n’a parlé comme je fais. Pour M. de Grignîin , il peut bien s’assurer que, si je puis quelque jour avoir sa femme , je ne la lui rendrai pas. Comment 1 ne me pas remercier d’un tel présent ! ne me point dire qu’il est transporté ! Il m’écrit pour me la demander, et ne me remercie point quand je la lui donne. Je comprends pourtant qü’il peutfort bien être accablé ainsi que vous ; ma colère ne tient à guère , et ma tendresse pour vous deux tient à beaucoup. Tout ce que vous me mandez est très plaisant ; c’est dommage que vous n’ayez eu le temps d'en dire davantage. Mon Dieu , que j’ai d’envie de recevoir de vos lettres ! Il y a déjà près d’une demi-heure que je n’en ai reçu. Je ne sais aucune nouvelle : le roi se porte fort bien; il va de Versailles à Saint-Germain , de Saint-Germain à Versailles ; tout est
> Jean-Antoine de .Mesines, président à mortier, et son fils Jean-Jacques, comte d' Avaux.
LETTBES
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comme il était. La reine fait souvent ses dévotions , et va au salut du Saint-Sacrement. Le père Bourdaloue prêche- : bon Dieu 1 tout est au-dessous des louanges qu’il mérite. L’autre jour notre abbé eut un démêlé , avant 1e sermon , avec M’. de Noyon ^ , qui lui fit entendre qu’il devait bien quitter sa place à un homme de la maison de Clermont : on a fort ri de ce titre , pour avoir la place d’un abbé à l’Église ; on a bien raconté là-dessus toutes les clefs de la maison de Tonnerre , et toute la science du prélat sur la pairie. Je dine tous les vendredis chez le Mans ^ avec M. de La Rochefoucauld, madame de Brissac et Benserade, qui toujours y fait la joie de la compagnie. Si la Provence m’aime, je suis fort sa servante aussi; conservez-moi l’honneur de ses bonne’s grâces ; je lui ferai mes compliments quand vous voudrez. Je vous ai donné un voyage , c’est à vous de le placer. Je ne dis rien à M. de Vardes ni à mon ami Corbinelli; je les crois retournés en Languedoc. J’aime votre fille à cause de vous ; mes entrailles n’ont point encore pris le train des tendresses d’une grand’ mère.
A Paris, vendredi 13 mars 1671.
Me voici à la joie de mon cœur, toute seule dans ma chambre à vous écrire paisiblement ; rien ne m’est si agréable que cet état. J’ai diné aujourd’hui chez madame deLavardin , après avoir été en Bourdaloue, où étaient les mères de l’Église : c’est ainsi que j’appelle les princesses de Conti et de Longueville. Tout ce qui était au monde était
1 François de Clermont-Tonnerre, évéque cl comte de Noyon, pair de France, commandeur des ordres du roi. Ce prélat était connu pour porter à l’excès toutes les vanités dont un courtisan peut être susceptible. On a unmémoire pour leri'ir à son propre éloge, dicté -par lui-même à son secrétaire.
ï Philibert-Emmanuel de Bcaumanoir, évêque du Mans , commandeur des ordres du roi.
à ce sermon , et ce sermon était digue de tqut ce qui l’écoutait. J’ai songé vingt fois à vous, et vous ai souhaitée autant de fois auprès de moi ; vous auriez été ravie de l’entendre, et moi encore plus ravie de vous le voir entendre. M. de La Rochefoucauld a reçu très plaisamment , chez madame deLavardin, le compliment que vous lui faites ; on a fort parlé de vous. M. d’ Ambres y était avec sa cousine de' Brissàc ; il a paru s’intéresser beaucoup à votre prétendu naufrage ; on a parlé de votre hardiesse ; M. de La Rochefoucault a dit que vous aviez voulu paraître brave, dans l’espérance que quelque- charitable personne vous en empêcherait; et que, n’en ayant pas trouvé, vous aviez dû être dans le même embarras que Scaramouche. Nous avons été voir à la foire une grande diablesse de femme , plus grande que Riberpré de toute la tête ; elle accoucha l’autre jour de deux gros enfants qui vinrent de front, les bras aux côtés : c’est une grande feînme tout-à-fait. J’ai été faire. des complin^nts pour vous à l’hôtel de Rambouillet ; on vbus en fend mille. Madame de Mootausier est au désespoir de ne vous point voir. J’ai été chez madame du Pui-du-Fou ; j’ai été , pour la troisième fois, chez madame de Maillanes ; je me fais rire moirmême en observant le plaisir que j’ai de faire toutes ces choses. Au reste, si vous croyez les filles de la reine enragées, vous croyez bien. Il y a huit jours que madame de Ludres^, Coëtlogon et la* petite .de Rouvroi furent mordues d’une petite chienne qui était à Théôbon; cette petite chienne est morte enragée; de sorte que Ludres, Coétlogon et Rouvroi, sont parties ce matin pour aller à Dieppe, et se faire jeter trois fois dans la mer. Ce voyage est triste ; Bensçrade en était au désespoir; Théobon n’a pas voulu y aller, quoiqu’elle ait été mordillée. La reine ne veut pas qu’elle la serve, Iju’on ne sache ce qui arrivera de toute cette aventure. Ne trouvez-
* Maric-EILsal»oih de Ludres, chanoinesse de Poussay, qui fut aimée du roi.
LETTHES
VOUS point que Ludres ressemble à Andromède? Pour moi, je la vois attachée au rocher, et Tréville * sur un cheval ailé qui tue le monstre. Ah ! Zé««, matame te Gri- (jnan, Vétranze $ose t'être zettée toute nue tans la mer En voici une, à mon sens, encore plus étrange : c’est de coucher demain avec M. de Ventadour^ comme fera mademoiselle d’Houdancourt : je craindrais plus ce monstre que celui d’Andromède, contra il quai non valê elmo ne scudo.
■ Voilà bien des lanternes, et je ne sais rien de vous ; vous croyez que je devine ce que vous faites ; mais j’y prends trop d’intérêt, ét à votre santé, et à l’état de votre esprit, pour vouloir me borner à ce que j’en imagine*: les moindres circonstances sont chères de ceux qu’on aime parfaitement, autant qu’elles sont ennuyeuses des autres ': nous l’avMis dit mille fois, et céla est vrai. -La Vauvineux vous fait cent compliments ; sa hile a été bien malade ; madame d’Arpajon l’a été aussi : nommez-moi Jout cela avec madame de Verneuil 3, à votre loisir. Voilà une lettre de M. de Condom, qu’il m’a envoyée avec un billet fort . joli. Votre frère entré sous les lois de Ninon; je doute qu’elles lui soient bonnes ; il y a des esprits à qui elles ne valent rien; elle avait gâté son père; il faut le recommander à Dieu : quand on est chrétienne, ou du moins quand oale veut être, on ne peut voir les déréglements sans chagrin. Ah I Bourdaloue, quelles divines vérités vous nous avez dites aujourd’hui sur la mort 1 madame dé La Fayette y était pour la première fois de sa vie ; elle était transportée d’admiration ; elle est ravie de votre souvenir et vous embrasse de tout son cœur. Je lui ai donné une belle eopie de votre portrait ; il pare sa chambre, où vous n’êtes
• Henri-Joseph de Peyre, oomlc de Tréville.
s Manière de prononcer de madame de Ludres.
* Charlotle Séguier, veuve du duc de Sully, et mariée en secondes noces, au duc de Verneuil.
jamais oubliée. Si vous êtes encore de l’humeur dont vous étiez à Sainte-Marie, et que -vous gardiez mes lettres, voyez si vous n’avez fias reçu celle du 18 février. Adieu, ma très aimable enfant ; vous dirai-je que je vous aime ? c’est se moquer d’en être encore là; cependant, comme je- suis ravie quand vous m’assurez de votre tendresse, je vous assure de la mienne, afin de vous donner de la joie, si vous êtes de mon humeur : et ce Grignan mérite-t-il que je lui dise un mot? •
Je crois que M. d’Hacqueville vous mande toutes les nouvelles : pour moi , je h’ en sais point ; je serais toute propre à vous dire que le chancelier ^ a pris un lavement.
Je vis hier une chose chez Mademoiselle qui me fit plaisir. Madame deGévres arrive, belle, charmante et de bonne grâce; madame d’Arpajon était au-dessus de moi ; je pense que la duchesse s’attendait que je lui dusse offrir ma place ; ma foi, je lui devais une incivilité de l’autre jour , je la lui payai comptant, et ne branlai pas. Mademoiselle était au lit ; madame de Gêvres a donc été contrainte de se mettre au-dessous de l’estrade ; cela est fâcheux. On apporte à boire à Mademoiselle , il faut donner la serviette ; je vois madame de Gêvres qui dégante sa main maigre; je pousse madame d’Arpajon : elle m’entend, et se dégante; et, d’une très bonne grâce, avance un pas, coupe la duchesse, et prend, et donne la serviette. La duchesse de Gêvres en a eu toute la honte ; elle était montée sur l’estrade et elle avait ôté ses gants, et tout cela, 'pour voir donner la serviette de plus près par madame d’Arpajon. Ma fille, je suis méchante, cela m’a réjouie ; c’est bien employé : a-t-on ja- • mais vu accourir pour ôter à madame d’Arpajon, qui est. dans la ruelle, un petit honneur qui lui vient tout naturellement ? Madame de ^isieux s’en est épanoui la rate. Mademoiselle n’osait lever les yeux ; et moi, j’avais une mine
> Le chancelier Séguicr n’allait jamais au conseil sans avoir pris cette ■ précaution. (JVole de l'éditeur de 1734.)
qui ne valait rien, ^près cela on m’ù dit cent mille biens de vous, et Mademoiselle, m’a commandé de vous dire qu’elle était fort aise que vous ne fdSsiez point noyée, et que vous fussiez en bonne santé. Nous fûmes chez madame Colbert, qui me demanda de vos nouvelles : voilà de terribles bagatelles; mais je ne sais rien; vous voyez que je ne suis plus dévote : hélas! j’aurais bien besoin des matines et de la solitude de Livry ; si est-ce que je vous donnerai les deux livres (Jp La Fontaine, quand vous devriez être en colère ; il y a des endroits jolis et d’autres ennuyeux : on ne veut jamais se contenter d’avoir bien fait, et en voulant mieux faire, on fait plus mal.
A Paris, liimanchc UV mars 1671.
Monsieur de La Brosse veut que ma lettre l'introduise auprès de vous : n’est-ce pas se moquer des gens ? Vous savez l’estime et l’amitié que j’ai pour lui. Vous savez que son père est l’un de mes plus anciens amis. Vous savez vous-même le mérite de l’un et de l’autre , et vous avez pour eux tous les sentiments que je voudrais vous inspirer : vous voyez donc bien que ma lettre ne peut lui être utile. C’est à moi qu’elle est très bonne ; car en vérité j’aime à vous écrire. C’est une chose plaisante à observer que le plaisir qu’on prend à parler, quoique de loin , à une personne que l’on aime, et l’étrïmge pesanteur qu’on trouve à écrire aux autres. Je me trouve heureuse d’avoir commencé ma journée par vous. Le petit Pecquet était au chevet de • mon lit pour un épouvantable rhume, qui sera passé ([uand vous recevrez cétte lettre; nous parlioqs de vous, et de là je me mets à vous écrire. Je dois passer cette journée avec moins de chagrin que les . autres. Pour hier au soir, j’avais ici assez de gens, et j’étais comme Bense-
DE MADAME DE SÉTIGNli. 199
rade : je me faisais un plaisir de ne point coucher avec M. de Ventadour, comme cette pauvre fille qui eut cet honneur. ■ Vous savez que Benserade ne se consolait de n’étre pas M. d’ Armagnac, que parcequ’il n’était point M. de Saint- ■ Hérem. Mais qui me consolera de ne point recevoir de vos lettres? Je comprends rien aux postes; elles sont déréglées, et ces gens si obligeants, qui partent à minuit pour porter mes lettres, n’ont pas assez de soin de me rapporter vos réponses. Nous parlons sans cesse de vos affaires, l’abbé et moi ; il vous rend compte de tout, c’est pourquoi je ne vous dis rien. Votre santé, votre repos, vos affaires, ce sont les trois points de mon esprit , d’où je tire une conclusion que je vous laisse à méditer.
A Parii, mcrcredHS mars 1671.
Je reçois deux paquets ensemble qui ont été retardés considérablement. J’apprends enfin par vous-même votre entrée à Aix : mais vous ne me dites pas si votre mari était avec vous, ni de quelle manière Vardes honorait votre triomphe ; du reste, vous me le représentez très plaisamment, aussi bien que votre embarras et vos civilités déplacées. Bon Dieu! que n’étais-je avec vous! ce n’est pas que j’eusse mieux fait que vous, car je n’ai pas le doii de placer si juste les noms sur les visages : au contraire, je fais tous les jours mille sottises là-dessus : mais il me semble que je vous aurais aidée, et que j’aurais fait du moins bien des révérences. Il est vrai que c’est un métier tuant que cet excès de cérémonies et de. civilités ; cependant ne vous relâchez sur rien; tâchez, mon enfant, de vous ajuster aux mœurs et aux manières des gens avec qui vous avez à vivre ; accommodez-vous un peu de ce qui n’est pas mauvais; ne vous dégoûtez point de ce qui n’est que mé-
diocre ; faites-vous uu plaisir de ce qui ii’esV pas ridicule.
Il y a présentement une nouvelle qui fait Tunique entretien de Paris. Le roi a commandé à M. de S.... de se
• défaire de sa charge, et tout de suite de sortir de Paris. Savez-vous pourquoi ? pour avoir trompé au jeu , et avoir gagné cinq cent mille écus avec des cartes ajustées. Le Cartier fut interrogé par le roi même : il nia d’abord; enfin, sur le pardon que Sa Majesté lui promit , il avoua qu’il faisait ce métier depuis longtemps ; on dit même que cela se répandra plus loin, car il y a plusieurs maisons où il fournissait de ces bonnes cartes rangées. Le roi a eu beaucoup de peine à se résoudre à déshonorer un homme de la qualité de S....; mais voyant que depuis deux mois tous ceux qui jouaient avec lui étaient ruinés , Sa Majesté a cm qu’il y allait de sa conscience à faire éclater cette friponnerie. S.... savait si bien le jeu des autres , que toujours il faisait va-tout sur la dame de pique, parceque tous les piques étaient dans les autres jeux. Le roi perdait toujours à treiite-un de trèfle, et disait : Le trèfle ne gagne point contre le pique en ce pays-ci. S.... avait donné, trente pistoles aux valets-dechambre de madame de La Vallière, pour leur faire jeter dans la rivière toutes les cartes qu’ils avaient, sous prétexte qu’elles n’étaient point bonnes, et avait introduit son Cartier. Celui qui le conduisait dans, cette belle vie s’appelle
• Pradier, et s’est éclipsé aussitôt que le roi défendit à S — de se trouver devant lui. S.... aurait dù, s’il avait été innocent, se mettre en prison et demander qu’on lui fit son procès ; mais il n’a pas pris ce chemin , et a trouvé celui de Languedoc plus sur : bien des gens lui conseillaient celui do la Trappe, après un malheur comme celui-là. Voilà de quoi on parle uniquement.
Madame d’Humières m’a chargée de mille amitiés pour vous ; elle s’en va à Lille , où elle sera honorée, comme vous Tètes à Aix. Le maréchal de Bellefonds , par un pur sentiment de piété , s’est accommodé avec ses créanciers ;
il leur a cédé le fonds de son bien, et donné plus de la moitié du revenu de sa charge, pour achever de payer les arrérages. Cette exécution est belle , et fait bien voir que ses voyages à la Trappe ne sont pas inutiles. J’allai voir l’autre jour cette duchesse de Ventadour ; elle était belle comme un ange. Madame la duchesse de Nevers y vint coiffée à faire rire : il faut m’en croire , car vous savezcomme j’aime la mode excessive. La Martin * l’avait brétaudée par plaisir comme un patron de mode : elle avait donc tous les cheveux coupés sur la tète , et frisés naturellement par cent papillotes qui lui font souffrir mort et passion toute la nuit. Cela fait une petite tète de chou ronde , sans que rien accompagne les côtés. Ma fille , c’était Ig plus ridicule chose que l’on pût imaginer : elle n’avait point de coiffe ; mais encore passe , elle est jeune et jolie ; mais toutes ces femmes de Saint-Germain , et cette La Mothe surtout , se font festonner par la Martin ; cela est au point que le roi et toutes les dames sensées en pâment de rire : elles en sont encore à cette jolie coiffure que Mongobert 2 sait si bien ; je veux dire ces boucles renversées. Voilà tout; on se divertit extrêmement à voir outrer cette nouvelle mode jusqu’à la folie.
* Votre frère est à Saint-Germain ; il est entre Ninon et une comédienne 3, et Despréaux sur le tout : nous lui faisons une vie enragée.
Du même jour 48 mars 4674.
Avant que d’envoyer mon paquet , je fais réponse a votre lettre du 1 1 , que je reçois. Je suis plus désespérée «pie vous des retardements de la poste.
t Fameuse coiffeuse de ce temps-là.
s Demoiselle de compagnie de madame de Grignan, et son amie.
3 La Champmëlé.
LETTRES
•MONSIEUR DE BARILLON i.
J’interromps la plus aimable mère du monde pour vous dire trois mots , qui ne seront guère bien arrangés , mais qui seront vrais. Sachez donc , Madame , que je vous ai toujours plus aimée que je ne vous l’ai dit , et que si jamais je gouverne , la Provence n’aura plus de gouvernante. En attendant , gouvernez- vous bien , et régnez doucement sur les peuples que Dieu a soumis à vos lois. Adieu, Madame, je quitte Paris sans regret.
xMADAME DE SÉVIGNÉ.
C’est ce pauvrç Barillon qui m’â interrompue, et qui ne me trouve guère avancée de ne pouvoir pas encore recevoir de vos lettres sans pleurer. Je ne le puis, ma fille, mais ne souhaitez point que je le puisse ; aimez mes tendresses, aimez mes faiblesses; pour moi, je m’en accommode fort bien; Je les aime bien mieux que des sentiments de Sénèque et d’Épictète. Je suis douce, tendre , ma chère enfant , jusques à la folie ; vous m’êtes toutes choses ; je ne connais que vous. Hélas 1 je suis bien précisément comme vous pensez , c’est-à-dire , d’aimer ceux qui vous aimeîit et qui se souviennent de vous ; je le sens tous les jours. Quand je trouvai Mellusinê, le cœur me battit de colère et d’émotion ; elle s’approcha , comme vous savez , et me dit: Hé bieni Madame, êtes-vous bien fâchée? — Oui, Madame ; lui dis-je ; on ne peut pas plus. — Ah ! vraiment , je le crois, il faudra vous aller consoler. — Madame, n’eu prenez pas la peine , ce serait une chose inutile. — Mais, me dit-elle, n’êtes-vous pas chez vous ? — Non , Madame, on ne m’y trouve jamais. — Voilà notre dialogue. Je vous , assure qu’elle est débellée , comme dit Coulcinges : il ne me semble pas qu’elle ait une langue présentement. Mais
* Conseiller d’élal, ambassadeur en Angleterre.
je veux revenir à mes lettres qu’on ne vous envoie point ; • j’en suis au désespoir. Croyez-vous qu’on les ouvre? croyez- vous qu’on les garde ? Hélas ! jè conjure ceux qui prennent cette peine de considérer le peu de plaisir qu’ils ont à cette lecture , et le chagrin qu’ils nous donnent. Messieurs , du moins ayez soin de les faire recacheter, afin qu’elles arrivent tôt ou lard. Vous parlez de peinture : vraiment vous m’en faites une de l’habit de vos dames , qui vaut tout ce qu’une description peut valoir. Vous dites que vous voudriez bien me voir entrer dans votre chambre, et m’entendre discourir. Hélas 1 c’est ma folie que de vous voir, de vous parler, de vous entendre ; je me dévore de cette envie et du déplaisir de ne vous avoir pas assez écou- ‘ tée , pas assez regardée : il me semblé pourtant que je n’en perdais guère les moments; mais enfin , je n’en süis pas contente , je suis folle ; il ri’y a rien de plus vrai ; mais vous êtes obligée d’aimer ma folie. Je ne comprends pas comme on peut tant penser à une personne ; n’aurai-je jamais tout pensé ? Non , que quand je ne penserai plus. Le billet de M. de Grignan est très joli. Je lui ferai réponse , et je le prie de m’aimer toujours; pour votre fille, je l’aime; vous .savez pourquoi et pour qui.
A Paris, vendredi 20 mars 167i.
Monsieur le coadjuteur de Rheims * était l’autre jour avec nous chez madame de Coulanges. Je me plaignis à liy du désordre de la poste ; U me dit qu’elle lui faisait des tours aussi bien qu’à moi ; qu’il vous avait écrit deux fois , et qu’il n’avait point eu de réponse. Mettez la main sur la conscience, ma bonne, et payez vos dettes. lî s’en est allé à Rheims, et madame de Coulanges lui disait : Quelle folie d’aller à Rheims! et qu’allez-vous faire là? Vous vous y.
I Charles-Maurice Le Tellier.
LETTRES
. ennuierez comme un chien : demeurez ici , nous nous promènerons, Ce discours à un archevêque nous fit rire , et elle aussi ; nous ne le trouvâmes nullement canonique , et nous comprîmes pourtant que , si plusieurs dames le tenaient à des prélats, elles ne perdraient peut-être pas leurs paroles. M, de La Rochefoucauld m’a demandé plus de dix . fois si vous n’aviez point reçu ses dragées, et je lui ai dit toutes vos douceurs là-dessus. Voici une histoire qu’il vous envoie cette fois au lieu de dragées. Le comte d’Estrées lui a conté qu’en son voyage de Guinée, il se trouva parmi des chrétiens; qu’étant entré dans une église, il y trouva vingt chanoines nègres tout nus avec des bonnets carrés , et une aumusse au bras gauche, qui chantaient les louanges de Dieu. Il vous prie de faire réflexion sur cette rencontre, ‘ et de ne pas croire qu’ils eussent le moindre surplis , car ils étaient comme quand on sort du ventre de sa mère , et noirs comme des diables. Voilà ma commission. .
Madame de Guise a fait un faux pas à Versailles; elle n’en a rien dit : elle est accouchée , à quatre mois , d’un pauvre petit garçon , qui n’a point été baptisé. Voilà un bel exemple pour se conserver, et pour ne point cacher ses fausses démarches. D’Hacqueville vous a envoyé une assez plaisante chanson sur M. de Longueville : c’est à l’imitation d’un certain récit de ballet que vous ne connaissez point, et que je vous ai dit qui était le plus beau du monde. Je le sais, et je le chante bien. La lettre que vous avez écrite à Guitaud est fort jolie ; j’aime passionnément vos lettres. Si les miennes vous peignent bien ce que je vous dis, et que vous croyiez le voir, vous vous souviendrez des chanoines .de Guinée. On donna l’autre jour au père Desmares un billet en montant en chaire ; il le lut avec ses lunettes ,•* c’était :
De par monseigneur de Paris ,
On déclare à tous les maris
Que leurs femmes on baisera, alMuia.
Il en lut plus de la moitié : on pensa mourir de rire. Il y a des gens de bonne humeur, comme vous voyez. Je crois • que vous savez que Mademoiselle a chassé Guilloire : le pauvre Segrais ne tient à guère ; c’est qu’ils ont témoigné trop librement leurs sentiments sur M. de Lauzun, Dites un petit mot de madame de Lavardin dans une de vos lettres ; elle est toujours enthousiasmée de votre mérite, et moi de la tendresse que j’ai pour vous ; si je ne vous en parlé pas assez à mon gré, c’est par discrétion ; mais, en un mot, vous m’occupez tout entière ; et, sans vous donner • •
aucun rendez-vous d’esprit, comme mademoiselle de Scu- • dêri, soyez assurée que vous ne sauriez penser à moi en aucun temps que je ne pense à vous. Regardez un peu la lune, cette lune que je regarde aussi ; nous voyons la même chose, quoiqu’à deux cents lieues l’une de l’autre.
A Paris , lundi 25 mars 1671.
Cela n’est-il pas cruel de n’avoir pas encore reçu vos lettres? Voilà M. de Coulanges qui a reçu les siennes, et qui me vient insulter. Il m’a montré votre réponse à Vex voto, qui est tellement à mon gré, que je l’ai lue deux fois avec plaisir. Ah! que vous écrivez à ma fantaisie!. Cet ex voto, qui fut fait au bout de la table où je vous écrivais, me réjouit fort, et me fit souvenir du jour que je fus si malheureusement pendue. Vous souvient-il combien vous me fûtes cruelle ce jour-là? Vous me condamnâtes sans miséricorde , et toute la sollicitation de d’Hacqueville ne put pas même vous obliger à revoir mon procès. Il est vrai que je fis une grande faute, mais aussi d’être pendue haut et court, commejelefus, c’était une grande punition. La chanson de M.. de Coulanges était bonne aussi ; il y a plaisir de vous envoyer des folies, vous y répondez délicieusement.
Vous savez que rien n’attrape tant que quand on croit avoii-
LETTRES
écrit pouf divertir scs amis, et qu’il arrive qu’ils n’y prennent pas garde, ou qu’ih n’en disent pas un mot. Vous n’avez pas cette cruauté : vous êtes aimable en tout et partout; hélas ! combien vous êtes aimée aussi ! combien de cœurs cm vous êtes la première ! Il y a peu de gens qui puissent se vanter d’une telle chose. M. de Coulanges vous écrit la plus folle lettre du monde, et d’après le naturel ; elle m’a fort divertie. Enfin les femmes sont folles; il semble qu’elles aient toutes la tète cassée : on leur met le premier appareil, et elles se reposent comme d’une opération ; cette folie vous réjouirait fort, si vous étiez ici. Je fus hier chez M. de La Rochefoucauld , je le trouvai criant les hauts cris : ses • douleurs étaient à un tel point que toute sa constance était vaincue, sans qu’il en restât un seul brin ; l’excès de ces douleurs l’agitait de telle sorte qu’il était en l’air dans sa chaise avec une fièvre violente. Il me fit une pitié extrême; je ne l’avais jamais vu en cet état ; il me pria de vous le ’ mander^ et de vous assurer que les roués ne souffrent point en un moment ce qu’il souffre la moitié de sa vie, et qu’aussi il souhaite la mort comme le coup de grâce. Sa nuit n’a pas été meilleure.
Je reçois présentement votre lettre, et me voilà toute seule dans ma chambre pour vous écrire et vous faire réponse. Au sortir d’un lieu où j’ai diné, je reviens fort bien chez moi, et quand j’y trouve une de vos lettres, j’entre et j’écris : rien n’est préféré à ce plaisir, et je languis après les jours de poste. Ah I ma fille, qu’il y a de différence de ce que j’ai pour vous, et de ce que l’on a pour quelqu’un qu’on n’aime point I Vous voulez que je lise de sang froid le récit du péril que vous avez couru ; j’en ai été encore plus effrayée par les lettres qu’on m’a montrées d’Avignon et d’ailleurs, que par les vôtres. J^comprends bien le dépit qui fit dire à M. de Grignan : vogue la galère. En vérité, vous êtes quelquefois capable de mettre au désespoir ; si \ous m'aviez caché cette aventure, je l’aurois apprise d’ail-
DK MADAME DE SÉVIGriÉ.
leurs, et je vous en aurais su très mauvais gré. Je vous , avoue queÿe serai très mal contente de M. de Marseille, s’il ne fait ce que nous souhaitons. Il a beau dire, je ne tâte ])o}nt de son amour pour la Provence ; quand je vois qu’il ne dit rien ponr empêcher les quatre cent cinquante mille francs, et qu’il ne s’écrie que sur une bagatelle, je suis sa très bumble servante. J’ai une extrême impatience de savoir ce qui sera enfin résolu. Madame d’Angoulême m’a dit qu’on lui avait mandé que vous étiez la personne du monde la plus polie; elle vous fait mille compliments. Tous ne voulez point du tout me dire la date des lettres que vous recevez de moi ; j’ai un billet, mais je ne trouve’pas ce que vous vouliez. Au moins, mandez-moi quand vous aurez reçu deux éventails que je vous donne et qup je vous envoie par cette poste. Je crains plus que vous mon voyage de Bretagne ; il me semble que ce sera encore une autre séparation, une douleur sur une douleur, et une absence sur une absence ; enfin je commence à m’affliger tout de bon : ce sera vers le commencement de mai. Pour mon autre voyage, dont vous m’assurez que le chemin est libre, vous savez qu’il dépend de vous ; je vous l’ai donné : vous man-* derez à d’Hacqueville en quel temps vous voulez qu’il soit placé. M. de Vivonne a bonne mémoire de me faire un compliment si vieux ; faites-lui mes compli]ments , je lui écrirai dans deux ans. IN’ètes-vous pas à merveille avec Bandol ' ? dites-Iui mille amitiés pour moi: il a écrit une lettreùM. de Coulanges, une lettre qui lui ressemble, et . ((ui est aimable. Prenez garde, au reste, que votre paresseno vous fasse perdre votre argent au jeu : ces petites pertes fréquentes sont comme les petites pluies, qui gàtent’bien lei> chemins. Je vous embrasse, ma chere fille; si vous pouvez , aimez-moi toujours, puisque c’est la seule chose que je souhaite en ce monde, pour la tran(|uillité de mon ame;
> I.c président (Ifi Baiulol.
LETTHËS
je fais bien d’autres souhaits pour ce qui vous regarde ; enfin, tout tourne ou sur vous, ou de vous, o» par vous.
A Livry, mardi saint 24 mars 1671.
Voici une terrible causerie, ma chère enfant ; il y a trois heures que je suis ici. Je suis partie de Paris avec l’abbé, Hélène, Hébert ef Marphise^, dans le dessein de me retirer du monde et du bruit pour jusqu’à jeudi au soir : je prétends être en solitude ; je fais de ceci une petite Trappe, je veux y prier Dieu, y faire mille réflexions; j’ai résolu d’y jeûner beaucoup pour toutes sortes de raisons , de marcher pour tout le temps que j’ai été dans ma chambre, et surtout de m’ennuyer pour l’amour de Dieu. Mais ce que je ferai beaucoup mieux que tout cela, c’est de penser à vous, ma fille ; je n’ai pas encore cessé depuis que je suis arrivée, et ne pouvant contenir tous mes sentiments, je me suis mise à vous écrire au bout de cette petite allée sombre que vous aimez, assise sur ce siège de mousse où je vous ai vue quel- H|uefois couchée. Mais, mon Dieu, où ne vous ai-je point vue ici? et de quelle façon toutes ces pensées me traversent-elles le cœur? 11 n’y a point d’endroit, pointdelieu, ni dans la maison, ni dans l’église, ni dans le pays, ni dans le jardin, où je ne vous aie vue ; il n’y en a point qui ne me fasse souvenir de quelque chose ; de quelque manière que ce soit, cela me perce le èœur : je vous vois, vous m’ètes présente ; je pense et repense à tout ; ma tête et mon esprit se creusent : mais j’ai beau tourner, j’ai beau chercher ; cétte chère enfant que j’aime avec tant de passion est à deux cents lieues de moi , je ne l’ai plus ; sur cela je . pleure sans pouvoir m’en empêcher : ma chère bonne, voilà qui est bien faible ; mais pour moi, je ne sais point
• llélône, rcmme-de-chambre de madame de Sévigné; lléberl, son valcldc-t'hambre, ei Marphise, sa chienne. (M.l
I>E MADAME DE SÉViüNÉ.
être forte contre une tendresse si juste et si naturelle. Je ne sais en quelle disposition vous serez en lisant cette lettre; ie hasard fera qu’elle viendra mgl à propos, et qu’elle ne sera peut-être pas lue de la manière qu’elle est écrite; à cela je ne sais point de remède : elle sert toujours à me soulager présentement ; c'est au moins ce que je lui demande : l’état où ce lieu m’a mise est une chose incroyable. Je vous prie de ne point parler de mes faiblesses ; mais vous devez les aimer et respecter mes larmes, puisqu’elles viennent d’un cœur tout à vous.
A Livry, jeudi saint 36 mars 167<.
Si j’avais autant pleuré mes péphés que j’ai pleuré pour vous depuis que je suis ici, je serais très bien disposée pour faire mes pâqûes et mon jubilé. J’ai passé id le temps que j’avais résolu, de la manière dont je l’avais imaginé, à la réserve de votre souvenir, qui m’a plus tourmenté que je ne l’avais prévu. C’est une chose étrange qu’une imagination vive, qui représente toutes choses comme si elles étaient encore : sur cela on songe au présent, et, quand on a le cœur comme je l’ai, on se meurt. Je ne sais où me sauver de vous : notre maison de Paris m’assomme encore tous les jours, et Livry m’achève. Pour vous, c’est par un effort de mémoire que vous pensez à moi : la Provence n’est point obligée de me rendre à vous, comme ees lieux-ci doivent vous rendre à moi. J’ai trouvé de la douceur dans la tristesse que j’ai eue ici ; une grande solitude, un grand silence, un office triste, des Ténèbres chantées avec dévotion, un jeûne canonique, et une beauté dans ces jardins , dont vous seriez charmée : tout cela m’a plu. Je n’avais jamais été à Livry la semaine sainte ; hélas I que je vous y ai souhaitée I Quelque difficile que vous soyez sur la solitude, vous auriez élé contente de cclle-ei ; maisjeni’en retourne