‹ Lettres de madame Sévigne, avec les notes de tous le commentateursChapitre 97 sur 132 · MADAME DE LA JROCHE · texte numérisé non relu

MADAME DE LA JROCHE

Madame de Sévigné a voulu avoir l’avantage de vous décrire cette coiffure; mais, ma belle, c’est moi qui lui dictais. Madame, vous serez ravissante ; tout ce que je crains, c’est que vous n’ayez regret à vos cheveux. Pour vous fortifier, je vous apprends que la reine, et tout ce qu’il y a de filles et de femmes qui se coiffent à Saint -Germain, ache-^ vèrent hier de les faire couper par la Vienne * ; ciir c’est lui et mademoiselle de La Borde qui ont fait toutes les exécutions. Madame de Crussol 2 vint hindi à Saint-Germain, coiffée à la mode ; elle alla au coucher de la reine, et lui dit : Ah! Madame, Votre Majesté a donc pris notre coiffure? Votre coiffure? lui répondit la reine ; je vous assure que je n’ai point voulu prendre votre coiffure; je me suis fait couper les cheveux, pareeque le roi les trouve mieux uiiisi , mais cc n’est point pour prendre votre coiffure. On fut un peu surpris du ton avec lequel la reine lui parla.

t Coiffeur à la mode ; plus tard il dcviiU le coiffeur du roi, puis son valet (1e«hatnbrc. Louis XIV se plaisait  l'ccoutcr, et savait par lui des choses <pie d'autres n'auraient osé lui dire. Saint-Simon en parle dans ses Méiimires, l. iii, pag. 58.

* Fille du duc de Monlaiisier.

LETTRES

Mais voyez un peu aussi où madame de Crussol allait prendre ([ue c’était sa coiffure, parceque c’est celle de madame de. Montespan , de madame de Ne vers , de la petite de Thianges, et de deux ou trois autres beautés charmantes qui l’ont hasardée les premières. Je vous ai vue vingt fois prête à l’inventer; cela me fait croire que vous n’aurez point de peine à comprendre ce que nous vous en écrivons. Madame de Soubise, qui craint pour ses dents, parcequ’elle a déjà été une fois attrapée aux coiffures à la paysanne, ne s’est point fait couper les cheveux ; et mademoiselle de La Borde lui a fait une coiffure qui est tout aussi bien que les autres par les côtés : mais le dessus de sa tète n’a garde d’ètre galant, comme celles dont on voit la racine des cheveux. Enfin , Madame , il n’est question d’autre chose à Saint- Germain ; et moi , qui ne veux point me faire coupei' les cheveux, je suis ennuyée à la mort d’en entendre parler.

Cette lettre est écrite hors d’œuvre chez Trorhanire. La comtesse {de Fiesque) vous embrasse mille fois; le Comte, que j’ai vu tantôt, voudrait bien en faire autant : je lui ai. dit votre souvenif, et le dirai à tous' ceux que je trouverai en chemin.

Après tout, nous ne vous conseillons point de faire couper vos beaux cheveux; et pour qui? bon Dieu! Cette mode durera peu ; elle est mortelle pour les dents : taj)onnez-vous seulement par grosses boucles, comme vous fai- .siez quelquefois; car les petites boucles rangées de Mont- • gobert sont justement du temps du roi Guillemot. ,

Paris, morcredi 8 avril 1671.

Mon Dieu, ma fille, que vos lettres sont aimables! il y a

des endroits dignes de l’impression : un de ces jours vous trouverez qu’un de vos amis vous aura trahie. Vous étiez en dévotion, vous y avez trouvé nos pauvres sœurs [de Sainte- Marie), vous y avez votre cellule : mais ne vous y creusez point trop l’esprit; les rêveries sont quelquefois si noires, qu’elles font mourir : vous savez qu’il faut un peu glisser sur les pensées : vous trouverez de la douceur dans cette maison, dont vous êtes la maîtresse.

J’admire la manière de vos dames de Provence : la description que vous me faites des cérémonies est une pièce achevée : mais savez-vous bien qu’elles m’échauffent le sang, et que Je ne comprends pas comment vous y j>ouvez résister? Vous croyez que je serais admirable en Provence, et que je ferais des merveilles sur ma petite boule ; point du tout, je serais brutale ; la déraison me pique, et le manque de bonne foi m’offense. Je leur dirais : Mesdames , voyons donc à quoi nous en sommes ; faut-il vous reconduire ? Ne m’en empêchez donc pas , et ne perdons point notre temps et notre poumon : si vous ne le voulez point, trouvez bon que je n’en fasse point les façons. Je ne m’étonne pas si cette sorte de manège vous impatiente, j’y ferais moins bien que vous.

Parlons un peu de votre frère : il a eu son congé de Ninon ; elle s’est lassée d’aimer sans être aimée ; elle a redemandé ses lettres, on les a rendues ; j’ai été fort aise de cette séparation. Je lui disais toujours un petit mot de Dieu ; je le faisais souvenir de ses bons sentiments passés, et le priais de ne point étouffer le Saint-Ksprit dans son cœur : sans cette liberté de lui dire en passant quelque mot, je n’aurais pas souffert cette confidence dont je n’avais que faire. Mais ce n’est pas tout : quand on rompt d’un côté, on croit se racquitter de l’autre, on se trompe. La jeune Merveille • n’a pas rompu; mais je crois qu’elle rompra. Voici pour-

I Mademoiselle Clianipmèlé.

LETTBES

quoi mon flis vint hier me chercher du bout de Paris ; il voulait m’apprendre un accident qui lui était arrivé. Il avait trouvé une occasion favorable, et cependant il.... ce fut une chose étrange ; la demoiselle ne s’était jamais trouvée à telle fête : le cavalier en désordre sortit en déroute, croyant être ensorcelé ; et ce qui vous paraîtra plaisant , c’est qu’il mourait d’envie de me conter sa déconvenue : nous rîmes fort ; je lui dis que j’étais ravie qu’il fût puni par où il avait péché : il s’en prit à moi , et me dit que je lui avais donné de ma glace, qu’il se passerait fort bien de cette ressemblance, que j’aurais bien mieux fait de la donner à ma fille. Il voulait que Pecquet le restaurât ; il disait les plus folles choses du monde, et moi aussi : c’était une scène digne de Molière. Ce qui est vrai, -c’est qu’il a l’imagination tellement. bridée, que je crois qu’il n’en reviendra pas sitôt. ' J’ai beau l’assurer que tout l’empire amoureux est rempli d’histoires tragiques, il n’entend point de raison là-dessus. La petite Chimène dit qu’elle voit bien qu’il ne l’aime plus, et se console ailleurs. Enfin c’est un désordre qui me fait rire , et je voudrais de tout mon cœur qu’il le pût retirer d’un état si malheureux à l’égard de Dieu. Ninon lui disait l’autre jour qu’il était une vraie citrouille fri- ^ cassée dans de la neige. Voyez ce que c’est que de voir bonne compagnie, on apprend mille gentillesses.

Votre frère me contait l’autre jour qu’un comédien voulait se marier, quoiqu'il eût un certain mal un peu dangereux ; et son camarade lui dit : « Hé , morbleul attends « que tu sois guéri , tu nous perdras tous : » cela me parut une jolie épigramme.

J’ai changé de nourrice poiir votre, enfant ; celle qu’elle avait était à souhait pour sa personne ; il ne lui manquait que du lait : je lui ai donné une bonne paysanne , sans façon , de belles dents , des cheveux noirs , un teint hâlé , vingt-quatre ans; son lait a quatre mois, son enfant est beau comme un ange; vous ne me connaîtriez plus : je

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DE MADAME UE SÉVIüNÉ.

suis devenue une vraie commère , et cela m’a acquis une s;rande réputation , car la petite profite à vue d’œil , et je m’en vais régenter dans mon quartier.

Madame de Marans disait il y a quelques jours , chez madame de La Fayette : « Ah , mon Dieu 1 il faut que je « me fasse couper les cheveux. » Madame de La Fayette lui répondit bonnement : « Ah, mon Dieu I Madame , ne « le faites point; cela ne sied bien qu’aux jeunes per- (f sonnes. » Si vous n’aimez ce trait-là, dites mieux.

Voilà une lettre que j’ai reçue de M. de Marseille ; je crois que ma réponse sera de votre goût , puisque vous la voulez si franche et si sincère , et conforme à cette amitié que vous vous êtes jurée, dont la dissimulation est le lien , et votre intérêt le fondement. Cette période est de Tacite ; jamais je n’ai rien vu de si beau. J’entre donc dans ce sentiment , et je l’approuve. Il faut lui faire croire qu’il est de nos amis, malgré qu’il en ait. Adieu , ma très aimable enfant’, jê ne pense qu’à vous : si , par un miracle que je n’espère, ni ne veux , vous étiez hors de ma pensée , il me semble que je serais vide de tout , comme une figure de Benoit 1 .

M. d’Ambres donne son régiment au roi pour quatrevingt mille francs et cent vingt mille livres : voilà les deux cent mille francs 2. Il est fort content d’être hors de l’infanterie , c’est-à-dire, de l’hôpital.

A Paris, jeudi 9 avril 1671.

• Voilà M. de Magalotti qui s’en va en Provence , je voudrais bien aller avec lui. Je ne sais s’il sentira bien le plaisir de vous voir , ce qui est certain , c’est que j’y

1 Fameux artiste pour les flgurcs en cire. Ayant exécutif les portrai s des principaux seigneurs de la cour, il en fit un salon d'exposition.

> Prix de sa charge do lieutenant-général.

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serais fort sensible. Le voilà qui se joue avee ma pelitelillc; il vous trouve fort hounète femme en la regardant : pour moi , qui trouve les Grignan fort beaux , je la trouve fort à mon gré. Je crois que vous serez aise de voir un homme de mérite, un homme du monde , un homme avee qui vous parlerez français et italien , si vous voulez ; un homme dont les perfections sont connues de toute la cour; un homme enfin.... qui vous porte deux paires de souliers de Georrjet ; que puis-je vous dire encore ? Il -s’en va voir madame de Monaco, et je parie que vous lui écrirez par lui. Il dit que sans ma lettre il ne serait jamais reçu de vous comme il veut l’ètre ; enfin il se moque de moi ; et moi , je renvie, et je vous embrasse de tout mon cœur, mais sincèrement , et point du tout pour finir ma lettre.

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