A ROXANDRE STOURDZA, COMTESSE EDLING
Pétersbourg, Mercredi soir.
M'en avez-vous cru, ma chère Roxandre, lorsque je vous dis machinalement, en vous quittant, que je ne vous écrirais que dans cinq ou six jours ? Je ne savais ce que je disais dans le moment et ensuite, en me le rappelant, je m'en suis demandé raison sans pouvoir me la rendre. Si vous commencez quelque peu à me connaître, vous avez bien vu que j'ai trop besoin de m'occuper de vous autrement que dans le silence pomme soumettre sans nécessité à un si dur régime.
1 Roxandre Stourdza, comtesse Edling, fut, dès l'âge de seize ans, placée en qualité de demoiselle d'honneur près de l'impératrice Elisabeth, femme de l'empereur Alexandre, comme Mmc Swetchine l'avait été près de l'impératrice Marie, femme de l'empereur Paul. La correspondance de Mme Swetchine avec MUc Stourdza commence longtemps avant le mariage de celle-ci avec le comte Edling. Cette liaison occupe une très grande place dans la Vie de Mme Swelchine.
LETTRES DE Mme SWETCHINE I I
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Ne reprenons jamais cette dernière conversation restée interrompue : tout dans notre liaison, malgré nos brouillards, me ramène à l'optimisme. La Bruyère a dit : Qu'il est difficile d'être content de quelqu'un ! Eh bien, mon amie, je le suis de vous et sans l'extrême défiance que j'ai de moi-même, défiance qui nourrit tant d'inquiétudes, je serais presque tranquille, presque heureuse, presque raisonnable ; si jamais il vous plaît de faire quelques règles de soustraction, exercez vous sur ces presque. Si je ne craignais pas d'être admonestée, blâmée mentalement, la seule manière, dont je le craigne, je vous dirais que mon cœur est plein de regrets de ne plus vous voir et que, depuis lundi, les moments dont je dispose ont été remplis par le vide que laisse votre absence. On peut ne pas consulter son intérêt personnel, mais il est bien difficile de le faire taire ; cependant ma tète et mes yeux sont si frappés de la lumière et du bruit qui règne à Kameni- Ostrow que je me réjouis de vous savoir sous vos belles allées couvertes auxquelles ma sauvagerie voudrait seulement un peu de solitude ; j'aimerais à la folie le séjour de Tzarskoë-Sélo, s'il était moins habité et à la condition qu'il le fût par vous. Plus j'y pense et plus je trouve d'analogie entre ma situation et le purgatoire : tous les souvenirs doivent y conserver leur force première ; aimer, prier, souffrir, espérer composent l'existence de ceux qui l'habitent, excepté l'ennui et l'impatience que la vie a de plus, ce qui fait considérablement pencher la balance en sa faveur.
A propos de prier, jamais tant de choses ne se sont réunies pour y disposer qu'à la consécration de la chapelle du prince Galitzin, à laquelle j'ai assisté ce matin.
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Mon amie, j'ai bien pensé à vous, pour regretter que vous n'y fussiez pas ; je n'ai jamais vu un ensemble qui eût plus de magie : la forme gracieuse de la chapelle décorée avec une élégance simple, le demi-jour doré qui l' éclairait, des voix mélodieuses qui arrivaient de je ne sais où, la pompe décente du service, Philarète au milieu de tout cela, trente personnes profondément recueillies, le silence qui appelle la piété et que la piété maintient, enfin, mon amie, un véritable enchantement dont le souvenir me ravit encore. Ah ! que des sensations telles que celles-là protègent bien la méditation ! En vérité je me croyais seule et je ne sortais de cette illusion que pour jouir de voir tant de personnes si différentes entre elles absorbées momentanément par un sentiment identique à elles toutes ; il n'y a que les pensées religieuses pour obtenir ces effetslà ; on ne peut se lasser de l'admirer, ce sont les mêmes paroles qui remuent profondément les âmes des habitants simples et ignorants du désert et qui, aujourd'hui encore, semblaient fixer les esprits légers, émouvoir les âmes amollies et peut-être altérées, de créatures que la prospérité enivre.
Mon amie, à l'instant même je reçois votre lettre ; comment puis je vous en remercier ! Ah ! lisez ma reconnaissance dans mon cœur et dites-moi quelquefois que vous voulez le garder afin qu'il deviennne digne de vous. Je ne voudrais pas vous envoyer cette lettre ; cependant vous l'aurez. Je vous écrirai demain. Adieu, mon amie, on m'interrompt. Voici un billet du comte de Maistre qui vous prouvera tous ses regrets. C'est tout à fait cela que je désirerais savoir de l'Impératrice. Je crains que cette nouvelle question ne l'impor-
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tune. Faites comme vous l'entendrez, je vous serre contre mon cœur.
Mardi soir.
Ma chère Roxandre, mon cœur est si plein de vous que je n'ai pensé qu'à vous écrire depuis le moment où je vous ai quittée. Qu'avez-vous fait pour me rendre ce qui vous touche si personnel, si sensible, qu'à vousmême il ne peut être donné d'en être plus vivement pénétrée? Je repasse dans ma mémoire toute notre conversation d'hier ; tout y est resté gravé, et ce que l'émotion que j'éprouvais moi-même laissait confus s'offre à moi d'une manière claire et distincte. Je vois dans votre âme comme si elle était la mienne ; combien vous y gagnez, et moi aussi, carmes consolations n'ont d'autre mesure que celle de mes sentiments. Chère, que je vous parlais mal hier et qu'aujourd'hui il me semble que j'aurais de choses à vous dire ! Il n'est personne dont la confiance ne soit sûre de trouver en moi la sincérité ; vous, vous me donnez encore de la justesse dans l'esprit ; il me semble que je ne puis me tromper sur ce qui vous regarde et que mon infaillibilité doit être reconnue par vous-même ; ah ! si jamais on peut se croire de la pénétration ou des lumières, c'est lorsqu'elles sont développées par l'intérêt d'un être chéri. Qu'on ne dise pas que subjugués par cet intérêt même, nous ne sommes plus bons juges dans une cause qui devient la notre. Le casuiste du dedans, soit pour nous, soit pour d'autres nous-mêmes, sait toujours bien faire entendre sa voix qu'il est impossible de confondre avec aucune autre. Vous allez me trouver
orgueilleuse, mais n'importe ! je ne vous en dirai pas moins que je me crois digne d'être devenue votre amie ; je n'ai jamais rien vu en vous qui ne m'attachât ; je ne vous ai jamais vue une seule fois de plus sans m'attacher davantage ; et de sentir si bien, de sentir avec tant de bonheur tout ce que vous valez, est peut-être le meilleur des titres pour que toute autre disproportion disparaisse. Donnez-vous seulement la peine de me connaître ; ne vous laissez pas rebuter par cet ennui de Fàme dont je suis quelquefois accablée et vous verrez que tant de bonté, tant de patience ne seront pas perdues. C'est quelque chose que d'être aimée de l'amitié la plus vraie et la plus dévouée, c'est quelque chose que de la trouver toujours attentive et toujours fidèle ; croyez-moi. je vous offrirai cela jusqu'au dernier jour dénia vie et s'il dépend de vous d'en arrêter l'épanchement il est hors de tout pouvoir de l'anéantir en moi. Après cela je vous dirai, encore une fois, que jamais je ne règle mes comptes avec ceux que j'aime et que, mettant mon bon plaisir à leur tout donner, je n'ai qu'une seule crainte, c'est qu'ils ne fassent effort pour égaliser les mises. Sachez, je vous prie. Mademoiselle, qu'une belle âme comme la votre doit être tout à fait à l'aise même en recevant des dons vraiment gratuits et que la moindre velléité, le plus petit mouvement pour payer ses dettes, les acquitte. Chère, une autre et bien meilleure manière de vous acquitter serait d'être heureuse. Ah ! de combien de soins et d'inquiétudes votre bonheur me dédommagerait î C'est alors que vous auriez tout fait pour moi. Mais nous ne pouvons rien faire, nous autres pauvres créatures, ni pour nous, ni, ce qui est pire, pour les autres qui sont plus que nous. >ous sommes jetés dans
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la vie comme des malfaiteurs, pieds et poings liés ; mais plus notre insuffisance est grande, plus nos mouvements sont entravés, et plus le grand ressort de la grande montre agit. C'est quand nous sommes aussi immobiles que le bloc de marbre entre les mains du statuaire que l'action du suprême ouvrier commence. On m'a souvent raillée de ce qu'on appelle mes familiarités avec le bon Dieu ; mais partant du principe que nul être qui aime n'offense par sa confiance, il est très vrai que je le prends à part pour lui raconter mes peines, mes plaisirs, mes souhaits, comme mes regrets. J'appelle cela le tête-à-tête par excellence, et je plains ceux qui n'y verraient qu'un monologue. Eh bien ! ce tête-à-tête avec le meilleur des pères, je le recommençai cent fois depuis hier ; votre pensée, chère Roxandre, se trouvait en tiers et alimentait mon bavardage. Combien de confiance, de consolations, pour vous et pour moi, n'y ai-je pas recueillies ! et pourquoi ne puis-je vous les faire passer telles que je les éprouve ? Elles m'ont fait sourire, du sourire du bien-être et j'en suis vraiment ranimée.
Je pense plus que jamais à m'arranger de façon à vous aller voir dans une quinzaine de jours ; on fera sonner bien haut mon manque de caractère, mon peu de fermeté à mes résolutions qui n'étaient, au fait, que cette triste humeur qui fait qu'on outre les privations parce que, au lieu de s'y soumettre, on se révolte contre elles ; mais tout cela, auprès d'un moment passé avec vous, me parait bien peu de chose. En attendant, faites le saint Jean-Baptiste : préparez les voies; laissez dire ce qu'on voudra, après avoir intimé qu'un beau jour du mois de juillet je pour-
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rais bien tomber des nues dans votre grand château.
J'ai toute confiance dans l'avenir, il achèvera ce que l'accord de nos âmes a commencé. Nul sentiment ne peut se passer d'habitude ; voilà ce qui nous manque et ce qui s'établira si aisément. Jugez, chère, du bien que vous pourrez me faire : pour avoir passé une ou deux heures avec vous (car je ne compte jamais celles qui sont données à une conversation générale), je me sens mieux, beaucoup mieux ; je me surprends des idées presque riantes, je prends plaisir à les embellir, et des pressentiments tout à fait doux s'unissent à mes projets pour la rentrée en ville. Que je donnerais de bon cœur les deux mois de cet été qui ne veut pas venir pour me trouver déjà à ce moment ! Si les anticipations étaient permises, je crois que la vie destinée à être la plus longue ne durerait que quelques mois.
Pendant que je vous écris, on donne une sérénade sous mes fenêtres à l'intention de je ne sais qui. Les voix, les fifres, les instruments à vent font succéder alternativement leurs différentes harmonies ; la rivière est parfaitement calme, l'air doux, la porte de mon balcon est ouverte et de temps en temps je pose ma plume pour m'enfoncer dans mon fauteuil et rêver un moment. Dans un intervalle de silence, l'horloge de la forteresse a sonné une heure et semblait me dire qu'il était temps de m'aller coucher. Je l'ai bien mal entendue, car me voilà vous écrivant encore. Ma lettre n'en partira pas davantage ; si je veille, vous n'y êtes donc pas même pour un prétexte, je ne vous parle que pour moi. Il y a plus d'une heure que le comte de Maistre, d'un ton plein d'autorité, m'envoya coucher. Il me traite comme Bazile, il me dit que j'ai la fièvre
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et cependant il n'en est rien, je n'ai qu'un gros rhume qui m'enroue horriblement et me fait beaucoup tousser. Bonsoir, ma chère Roxandre. à demain, car vous ne prétendez sûrement pas qu'ayant par-devers moi tout un jour, je ferme ma lettre comme si elle allait partir sur-le-champ.
Mercredi.
Me voilà encore; ah ! c'est bien moi, vous aimant de tout mon cœur et n'en pouvant plus de désordre dans les idées et de fatigue de tête : j'ai eu trente personnes ce matin, j'en suis lasse à mourir. Si je savais un meilleur moyen de me réconforter que de causer avec vous, je le prendrais ; mais celui-là me paraît si bon qu'il n'a besoin d'être relevé par aucune comparaison. Petit à petit mes inepties et mes distractions se retracent à moi : comment ne vous ai-je pas remerciée l'autre jour d'être venue? Ne devais-je pas bien poliment vous dire que je vous en étais bien obligée, que j'étais même touchée d'une attention si aimable ? Chère Roxandre, si j'avais eu assez peu de reconnaissance dans l'âme pour vous l'exprimer, je parie que vous n'en auriez pas été étonnée, car vous êtes capable d'user encore de ces formes convenues, et, dans une occasion semblable, vous auriez cru pouvoir me remercier en sûreté de conscience. Voilà une partie de votre éducation qui me reste à faire, et j'espère bien vous amener à cette véritable perfection qui fait qu'on accepte tout, sans songer à en donner le reçu.
Entre mille autres choses dont je ne me souviens pas, l'autre jour j'oubliai de vous parler du livre que
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vous m'avez prêté ; il m'a fait plus que plaisir, il m'a laissé une impression ineffaçable. C'est vraiment la raison du Christianisme; il semblait fait particulièrement pour moi en répondant aux objections que je n'ai trouvées dans aucun autre ouvrage et qui, bien souvent, s'étaient présentées à moi pour m'ébranler ; quand il n'y aurait dans ce livre que cette seule idée développée, que les Ecritures ne sont pas la révélation, mais contiennent l'histoire de la Révélation, cette idée ingénieuse, juste, féconde, aurait suffi, à mon avis, pour faire la fortune du livre. Lorsqu'elle se présenta à moi, vous auriez ri à me voir bondir sur mon fauteuil, frapper des mains et poser mon livre, trois signes qui constituent le dernier degré d'admiration dont je sois susceptible. La prière ne me lasse jamais, mais je vous avoue que j'ai été quelquefois tentée de me croire impie, à l'ennui que les meilleurs livres de dévotion me donnent. Je bâille à la première page, et depuis bien longtemps je n'ai été jusqu'à la seconde. Un théologien qui parle de religion me touche beaucoup moins qu'un homme du monde qui en est pénétré : l'un a l'air de remplir un devoir et l'autre de suivre un penchant. Je sais bien que l'un et l'autre se trouvent souvent réunis dans les plus graves docteurs ; mais alors encore ils ont contre eux leur style ascétique et tranchant, que l'Evangile même, comme M. Jennings ' le remarque fort bien, ne prend jamais. Si vous n'avez pas besoin de ravoir bientôt son livre, permettez-moi
1 Jennings, né en Angleterre en 1704, est auteur d'un traité De l'évidence de la Religion chrétienne, publié en 177') et traduit par Feller.
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de le garder encore un peu de temps. Je l'ai déjà fait lire à quelqu'un qui s'en est fort bien trouvé et je voudrais répéter l'expérience.
Chère Roxandre, je vous demande comme une grâce d'achever l'écrit que vous avez commencé et de me l'envoyer ou bien de me le remet Ire quand j'irai vous voir. Vous ne me le refuserez pas, ma tendre amitié pour vous me le garantit. J'ai besoin de connaître toutes vos idées, de suivre tous vos mouvements, et je ne trouverai point ailleurs une occupation si douce et si chère. N'oubliez pas non plus les lettres de votre sœur ; j'attends tout cela et, par-dessus tout, un mot de vous qui me donne de vos nouvelles.
Adieu, chère, il me reste encore un moment avant dîner et je vous quitte pour m'aller promener. C'est de la raison, s'il en fut jamais, car j'ai beaucoup de plaisir à vous écrire et seulement de l'ennui à remuer mes jambes.
Mercredi malin.
Ma bien chère Roxandre, il me semble qu'il y a fort longtemps que je n'ai causé avec vous, et je suis pas mal étonnée, en calculant l'intervalle, de trouver des jours là où mon regret me faisait croire à des mois. Je n'ai rien fait qui vaille depuis ma dernière lettre, hors penser à vous, ce qui va toujours son train, tout comme l'aiguille de ma montre, que rien ne dérange. Pour le reste, je suis une mécanique assez mal montée qui ferait fort peu d'honneur à \aucanson. Tous ces jours passés, j'ai été contrariée sur tout, ce qui m'a donné la tentation de me faire fantasque, manière
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d'être qui ne dompte rien. J'ai voulu faire mes dévotions dimanche, afin de mieux prier pour vous, et au moment où je me préparais à tous mes épanchements de confiance, j'appris que le confident n'était pas là. Depuis samedi, je voulus vous écrire tous les jours et à toutes les heures, et toujours un nouvel obstacle amenait la même contrariété ; je fus prise, comme une souris par le chat, par tous les ennuyeux que j'aie jamais pu rencontrer et je manquai tous les gens qui me plaisent. Enfin toutes les histoires des malencontreux, depuis Adam, feraient à peine la mienne! La lime s'amuse tant à passer sur moi qu'il ne dépendra pas d'elle que je ne devienne le bijou d'acier le mieux poli; et, en vérité, je ne demande pas mieux, si vous voulez me promettre de ne me pas faire quitter votre poche. Ce qu'il y a de sûr, c'est que, de ma volonté, je ne vous quitterai plus et si mon guignon s'en mêle et que les événements et les distances nous séparent, je saurai encore en triompher par la pensée.
Non, ce n'est point une illusion, ce n'est point un besoin d'estime qui me le fait croire : c'est simple justice que je vous rends en vous rangeant au niveau de tout ce qu'il y a jamais eu de meilleur et de plus sensible. Qu'un pauvre être mécontent de lui-même, souvent inquiet de ce qu'il inspire et plus souvent encore souffrant de ce qu'il éprouve, aime fort et bien, c'est tout simple, il fait son métier. Mais vous, au milieu de tant de sentiments qui se partagent votre Cœur, des ressources qu'offrent l'étendue de l'esprit, la force et l'indépendance du caractère, des succès flatteurs, des distractions de tous genres, que vous mettiez tant de perfection à votre bonté pour moi,
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voilà qui me confond ! Mon amitié pour vous est comme la pâte de la veuve de Sarepta, et, comme Dieu, vous êtes tenue à récompenser ceux qui donnent tout ce qu'ils ont ; la vôtre pour moi ressemble aux miettes d'une table magnifiquement servie, miettes qui souvent feraient vivre dix pauvres des restes du festin d'un seul. Quelqu'un qui vous connaît beaucoup m'insinuait, avec cette adresse que certaines gens n'ont jamais mieux que lorsqu'ils espèrent blesser, que la simple reconnaissance, en vous, prenait aisément l'apparence de l'amitié. Mon Dieu ! qu'on se trompait si l'on croyait par là flétrir le charme de notre liaison ! Tant mieux pour moi si je vous ai prévenue et si mon sentiment a fondé le vôtre ; j'en dois avoir d'autant plus de confiance en mon instinct et d'autant plus de certitude dans la durée de notre amitié. Je ne puis assez remercier ni Dieu ni vous d'avoir permis que je trouvasse une amie dans un monde où, sans vous, il m'aurait été tout aussi impossible déformer une liaison que de rester insensible à la bienveillance. Je sais que j'ai l'apparence d'en contracter aisément, mais je puis le dire à vous, chère Roxandre, avec qui j'ai tant de plaisir et même tant d'intérêt à être vraie, qu'il est peut-être peu de personnes qui se lient aussi difficilement que moi, si l'on appelle liaison ce qui commence par la correspondance des idées et des sentiments et finit par la confiance. Depuis l'âge de raison, c'est-à-dire bien tard pour moi, depuis l'âge de dixneuf ans, je n'ai rencontré, excepté vous, qu'une seule personne vraiment faite pour inspirer un véritable attachement et c'est la seule qui ait vu un peu avant dans mon âme. L'amitié ne me paraissant pas unique-
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ment fondée sur la chronologie, je vous avoue que l'ordre des dates ne me paraît pas essentiel à observer ; cependant je sens que lorsqu'elle est réelle, douce, basée, et ancienne par-dessus tout cela, elle en a d'autant plus de droits à notre respect et à notre dévouement. Mon amie, il ne reste plus à la notre que de vieillir, et je me consolerai de voir les années s'écouler, en pensant qu'il n'est aucune d'elles qui n'ajoute un anneau à la chaîne de nos sentiments.
Avec quel intérêt je dévorerai l'écrit que vous me promettez ! comme je suivrai en le lisant tous les mouvements de votre âme ! En dépit de mon cœur, je suis obligée de vous trouver heureuse si vous ne vous êtes jamais méprise en plaçant vos affections. Sans avoir éprouvé de ces grandes perfidies, de ces trahisons noires qui produisent des coups de théâtre et de grands effets dramatiques, dans ma grande jeunesse, peu de jugement, aidé d'une tête combustible, m'ont bien souvent conduite à me tromper ; et on ne se trompe pas dans ce genre, sans souffrir d'une manière pénible et sèche qu'il m'est bien doux de vous voir éviter. Chère Roxandre, vous êtes toute privilégiée, vous réunissez les avantages des caractères les plus opposés, sans aucun de leurs inconvénients.
Jeudi matin.
J'ai été interrompue hier matin, au moment où je m'y attendais le moins, par une belle dame qui est venue me faire de belles phrases, qui, ne lui en déplaise ni à tous ceux qui en font, ne vaudront jamais les plus ennuyeuses redites du bavardage du cœur. Au
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lieu d'avoir ma lettre ce matin, vous ne l'aurez que ce soir. Je ne vous en plains pas, chère Roxandre, n'est-ce pas avoir beaucoup de courage à votre intention ? Je n'ai pas ordinairement autant de philosophie sur ce qui vous regarde et la nouvelle que vous m'avez donnée du retard qu'éprouvera le retour de vos parents, me fait beaucoup de peine, quoique vous me l'adoucissiez le mieux que vous pouvez. Chère, votre raison est admirable, mais elle est de celles qui empêchent d'errer sans empêcher de souffrir ; votre esprit l'applique, s'en sert comme d'un instrument, d'une mesure ou d'une balance, et cependant toujours quelque chose qui vaut mieux qu'elle, sans paralyser son action, s'opposera à ce qu'elle assure votre bonheur à elle toute seule.
Je sens que la santé de votre papa gagnera à un climat moins rigoureux ; mais il me semble que vous calomniez votre sœur en supposant que quelque chose puisse dédommager de vous. Elle est bien jeune, votre sœur ; à son âge les distractions et les plaisirs prennent la place de tout, c'est l'histoire générale de la grande famille humaine. Mais d'après ce que vous et les autres m'avez dit d'elle, je vois qu'il faut la placer dans les exceptions qui sont en si petit nombre. Je juge d'après mes propres sentiments: autrefois, quand j'étais jeune, il y a trois ou quatre ans encore, j'étais avide de connaître, de voir, je serais partie avec délices pour les grandes Indes sans autre but que de satisfaire une insatiable curiosité. Aujourd'hui, c'est bien différent ; si on ne me montre pas un intérêt d'affection ou l'espoir d'être utile au bout de la carrière, loin de songer à la parcourir, un mouvement machinal me fait m'enfon-
cer dans mon fauteuil, et mes bras et mes jambes tombent en signe d'un laisser-aller complet. Quelquefois encore je ne puis revenir de mon changement, en pensant que l'Angleterre, que j'ai toujours désiré particulièrement voir, nous est ouverte et que sans aucun obstacle direct, je n'y songe seulement pas. Un voyage que je ferais avec bien plus de plaisir, c'est celui de Tzarskoë-Sélo ! j'y pense actuellement pour me distraire et dès que mon mari sera parti, j'y penserai d'une manière tout efficace.
Dimanche matin.
En vous disant, mon amie, que je vous écrirais avant lundi, je croyais que c'était le moindre des plaisirs qui m'attendaient et je suis triste de voir que ce soit le seul qui ne manque pas. J'ai proposé, et le génie des contradictions, qui étend sur tout ses vilaines ailes de chauve-souris, a disposé. Vous devinez bien que c'est ma course à Tzarskoë-Sélo qui est dérangée. Depuis plus de quinze jours, le pied que j'ai eu blessé l'année dernière me fait souffrir; hier et avant-hier j'ai eu des douleurs presque aussi fortes que celles qui ont suivi mon accident; aujourd'hui, mon pied est enflé; il faut voir ce que cela deviendra avant que de risquer d'augmenter le mal par la fatigue. Les douleurs se dissipent quand je marche ; mais à peine le pied est-il posé qu'elles recommencent. Vous savez, ma bien chère Roxandre, si je tiens aux moindres occasions de vous voir et vous regretterez, j'en suis sûre pour moi, cette bonne journée sur laquelle je me plaisais tant à anticiper ; c'est toujours bien fait que de regarder l'avenir qu'on espère
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comme sa propriété ; on est sur alors de ne point mourir sans en avoir une. Quoique je ne sois pas tout à fait comme cet homme qui écrivait à son ami : « Mettez beaucoup d'exactitude à ce que je vous demande, car je m'intéresse fort à ce qui me regarde », je crois en vérité que vous me faites reprendre à moi-même. Werther disait : « Comme je m'adore depuis qu'elle m'aime ! » Je comprends assez que l'amour qu'on inspire établisse ce culte dont on est soi-même l'objet, et que, dans quelque relation que ce soit, la certitude d'intéresser suggère des précautions et des soins, si difficiles à qui le devoir seul les impose. Si je croise mon mantelet, si je marche au lieu de lire, si je bois de la tisane, votre intention y est pour beaucoup. Est-ce pour vous avertir que vous êtes tenue à la reconnaissance, que je nombre ainsi les immenses obligations que vous m'avez? Vous ne savez peut-être pas que j'ai toujours pensé que l'amitié du médecin pour son malade faisait les trois quarts de sa science. Jugez combien j'en trouve dans les conseils que vous me donnez.
Vendredi dernier, la princesse Alexis Galitzin et moi avons été passer la soirée chez le comte de Maistre qui, en vertu des devoirs qu'impose l'hospitalité, ne s'est pas permis un seul moment de sommeil. Il sortit avec la palme de la victoire de cette terrible lutte de la nature et de la politesse ; mais qui sait ce qui lui en coûta !
11 nous lut la lettre de l'Empereur à vos parents ; il est difficile d'en voir une conçue en termes plus flatteurs. Quand croyez-vous les revoir? 11 me semble qu'il serait bien à désirer pour la santé de votre papa qu'ils n'attendissent pas l'arrière-saison pour un
voyage qui est long et toujours désagréable ; n'ontils pas en outre pour se hâter celle de toutes les raisons qui me paraît la meilleure, l'idée de vous revoir? Mon amie, si, comme je n'en doute pas, tout ce qui vous aime vous est attaché, proportion gardée, autant que je vous le suis, vous êtes en vérité un échantillon de ce qu'il peut y avoir de plus réellement heureux. S'il y a prodigieusement de fiel et d'envie dans cette remarque, un seul des sentiments dont vous êtes l'objet suffirait pour colorer la vie, et vous avez tous ceux qu'elle peut offrir, excepté un seul que vous connaîtrez sans doute un jour. Savez-vous que je me sens tout à fait sibylle quand je plonge dans votre avenir ? Le coup d'oeil perçant qui faisait le prophète m'est accordé pour voir que le bonheur marchera toujours de front avec vous et que, s'il prenait les devants comme un fou qu'il serait de vous quitter, vous sauriez bien le rattraper. Quoique je sache que vous avez cent fois plus de raison qu'il n'en faut pour estimer la malveillance à sa juste valeur, je n'en crois pas moins qu'elle froisse avant que le raisonnement ne l'ait dissoute et même après, car toutes ces opérations chimiques manquent toujours par quelque petit bout. La bienveillance générale a été le roman de la seconde partie de ma vie. Quand on n'espère plus vivre sans interruption dans une seule âme, il n'est pas trop de toutes pour remplacer cette seule-là ! Il n'y a rien de si commun que de suppléer par le nombre à la qualité. Qu'importe, me disais-je, que les grains me soient donnés un à un, pourvu que la moisson soit abondante ! J'oubliais qu'il n'y a que les pauvres qui glanent, et que leur existence est toujours incertaine.
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D'ailleurs, quelle égalité de chance y a-t-il à cela ? un grain ne fait pas vivre ; un grain c'est bien peu de chose, cependant, celui qui vous le donnait et vous le refuse, vous blesse. Ah ! que je suis guérie de ce beau rêve qui est allé en joindre bien d'autres au pays des nuages ! J'en suis pour mes confrères les humains à l'amour pur des saints, qui ne voulaient pas même des espérances du ciel pour motif de leur piété : je cède à mon impulsion naturelle dans l'affection qu'il m'est commode et doux de leur porter, sans imaginer qu'il suffise de semer pour recueillir.
Pourquoi ne puis-je aller demain à Tzarskoë-Sélo, il me semble que nous aurions si bien causé ! Ce regret n'est encore rien en comparaison de l'impatience que j'ai de vous voir revenir. A mesure que j'apprends à vous connaître, j'ai toujours un peu plus besoin de ne vous pas quitter. Si je vis encore dix ans, en n'avançant que d'une ligne, cette marche progressive me conduira à un point de folie; je croirai que je suis votre ombre. Dans les projets auxquels je m'abandonne pour l'avenir, je fais votre part ; dans mes sentiments elle est toute faite. Si je lis, je choisis dans ce qui passe sous mes yeux ce qui vous convient, et ce sont, comme vous pouvez le croire, toutes choses amusantes : rien de sérieux, rien de sensible, rien de fait pour être goûté par un être distingué. Pour favoriser votre faiblesse, que je suis bien décidée à ne ménager que pendant la durée de votre séjour à Tzarskoë-Sélo (car avec moi les absents ont toujours raison), je vous propose l'histoire des troubadours de l'abbé Millet, que je vous enverrai à votre première sommation. Vous y trouverez, comme dans votre livre allemand, des moines,
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des chevaliers, des demoiselles, etc., et des choses fort curieuses et très intéressantes par-dessus le marché. A propos de livres, je vous envoie aujourd'hui des copies que le comte de Maistre me demande de vous remettre. Il vient de m'envoyer une brochure que je lui avais prêtée qui a pour titre : Tableau de la littérature française au xvni° siècle J, chargée des notes les plus intéressantes faites par lui sur les marges. Le livre est excellent et ses observations, quoiqu'un peu sévères, sont remarquables par leur tact et leur finesse ; le comte de Maistre est comme le chien de chasse, il sent à une prodigieuse distance ce qui tient directement ou indirectement aux idées du siècle ; rien n'obtient grâce de lui. du moment où il y a une légère déviation des principes fondamentaux. Pour peu que cette inclinaison se laisse apercevoir, il n'y a ni éloquence, ni élévation de pensées et de sentiments qui la lui fasse pardonner.
Mardi.
Chère amie, je vous envoyai l'autre jour une lettre du comte de Maistre, et je délibérai un moment si je ne l'accompagnerais pas d'un mot ; un mal de tête affreux et de plus une reprise de discrétion me décidèrent pour la négative. Il n'y a que ceux qui font les lois qui peuvent y déroger en sûreté de conscience. On vous a sans doute dit beaucoup que vous étiez bonne, laissez-moi croire que personne ne l'a senti comme moi, qui, depuis que je vous connais, n'ai
1 De M. de Barante.
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cessé de vous expliquer tout entière par cette clef-là. Vous croyez toujours que je me fais illusion sur vous, tandis que les illusions que j'invoquerais m'échappent sans cesse et sans doute pour toujours. Il y a des gens qui poursuivent la raison, tout comme je courrais de bon cœur pour l'éviter ; elle me punit, puisqu'elle me talonne et semble me cerner de toutes parts. Si ma raison était de l'espèce de la vôtre, je n'en dirais que du bien, mais loin d'être douce et aimable, elle est triste et dure ; se contentant d'apercevoir les objets sous leur véritable forme, elle les barbouille de noir. Votre caractère me représente parfaitement ces heureuses alliances de mots qui signalent les grands écrivains. L'admiration que ces alliances excitent vient de ce que ces mots, que le génie sait joindre, n'étaient pas faits pour aller ensemble. Eh bien, vous recueillez dans votre caractère des opposés qui devaient naturellement s'exclure et qui en font le plus grand charme. Vous dites que je lui en prête ; peut-être. Il faut bien nous accorder quelque chose à charge de revanche, mais rappelez-vous du moins qu'on ne prête qu'aux riches !
Cette scène qui vous a touchée et au milieu de laquelle vous m'avez vraiment placée tant vous me la décrivez avec vérité, m'a bien émue : j'ai rêvé avec vous sur les tombes, j'ai plaint la brièveté de la vie et la longueur des souffrances ; mais avez-vous comme moi l'idée la plus faite pour adoucir celle de la mort? Croyez-vous à la réunion éternelle des âmes qui se seront entendues ici-bas ? il me semble que c'est le dogme du cœur. Une parfaite latitude nous est laissée à cet égard par
le pressentiment universel (de toutes les preuves de sentiment la plus forte), semble le garantir comme fondé. Je sens ce qu'une âme pieuse peut espérer de délices de sa réunion avec le Grand-Etre ! mais cependant le ciel nous paraîtrait-il bien le ciel, si nous ne pouvions joindre à cette idée sublime de notre destination future quelques idées sensibles? Où serait la personnalité sans laquelle on a dit que « l'immortalité ne serait qu'un vain don, » si la mémoire ne s'y joignait, si le moi cessait d'être? Et si ce moi se retrouve, quelle région, quelle félicité pourrait lui faire perdre ce qui lui était identifié ? Jamais on ne me fera croire que je n'éprouverai rien de plus en rencontrant l'âme de mon père, que celle du Chinois avec lequel je ferai peut-être le grand voyage. Je crois bien qu'il faut se garder de juger les choses du ciel par celles de la terre ; mais celles-ci n'en sont-elles pas une ombre, un écho? Et qu'est-ce qu'une ombre, un écho, si ce n'est une image, un son, affaiblis, indistincts, mais cependant toujours vrais ? Ah ! quand cette idée consolante serait appuyée des témoignages les plus positifs, sans doute l'aspect de la mort qui marche le bras levé, toujours prête à frapper ce que nous aimons, ou à nous enlever à ce qui nous chérit, serait encore awful ' comme disent si bien les Anglais. Chère Roxandre, il faut bénir la Providence quand on a, comme vous, beaucoup à perdre; il faut la bénir encore quand on a, comme vous, mille chances réparatrices. J'ai l'instinct du bonheur dont vous jouirez et je vous le désire de toute la force de votre cœur et du mien. Votre sort est à peine ébauché,
1 Plein d'épouvante.
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vous serez épouse et mère, et c'est dans le centre de ces heureuses affections que vous coulerez des jours dont le reflet encore suffira pour embellir ceux de vos amis.
Quels regrets déchirants doivent s'emparer de l'âme de cette pauvre Impératrice, dont les lèvres n'ont approché cette coupe de félicité que pour mieux lui faire sentir l'amertume de ce qui devait lui être refusé ' ! Je conçois bien le mouvement spontané qui, au prix de votre existence, aurait voulu lui assurer la possession de ce qu'elle regrette. Mon Dieu ! si l'on osait quelquefois, si l'on pouvait être aussi bon que son cœur ! Si un peu de puissance sur la nature était accordé à ceux dont la sensibilité les détache, les enlève pour ainsi dire à eux-mêmes ') Mais qu'il serait long le chapitre des vœux à former ! Tout semble fait sur un plan que le germe du mal dans le cœur de l'homme n'explique que trop, mais que l'on voudrait voir céder à la parole de ceux qui n'interrompraient le cours des lois générales que pour d'autres qu'eux-mêmes. Alors on verrait sur la terre des anges protéger d'autres anges et le monde en deviendrait meilleur. Que dites-vous de cet arrangement ?
Je trouve dans les distractions offertes à la tristesse ce contraste qui vous a lait mal en rentrant de la promenade. Tout ce qui tranche, tout ce qui est en opposition directe avec nos sentiments nous aigrit et nous blesse. Il faut que la tristesse ou la douleur s'épuise ou soit partagée pour s'adoucir. Ce sont les oisifs, les
1 L'Impératrice avait perdu deux filles eu bas âge et demeurait sans enfants.
importuns et les ennuyeux, peuple innombrable, qui ont imaginé cette multitude de soins à rendre, de formules, de lieux communs, dont on entoure les gens qui, en outre du malheur de souffrir, ont celui d'un chagrin ostensible qu'on ne peut dissimuler. Voilà quelle serait ma recette : une solitude parfaite qui permettrait un abandon absolu à ce qu'on éprouve, ou bien, ce qui vaut mieux, deux douleurs qui, en se joignant, confondraient les deux âmes. Voilà ce que je pourrais appeler des distractions qui n'obtiendraient l'effet auquel elles tendent que parce qu'elles n'entreprendraient pas de distraire trop tôt. Si je ne deviens pas raisonnable avec vous, je deviens bien raisonneuse.
Pendant que j'étais à notre terre, le comte de Maistre croyait faire prodigieusement au bout d'un mois ou six semaines, en m'envoyant une petite lettre ou plutôt un long billet. Vous, vous n'êtes partie que depuis trois semaines; dès le lendemain, il m'a parlé de vous écrire et un peu plus tard il vous envoie un paquet immense, et qui sait si le contenu n'est pas plus outrageant que le volume ! La chanson dit que : Sans un petit brin d'amour, on s'ennuie même à la cour; je veux bien que vous joigniez cet enchantement à tous les autres et que vous éprouviez en plein la persécution de la prospérité, mais n'enlevez pas aux pauvres leur pitance, et que chacun ait sa part. Celle que m'a value la soirée d'hier a été fort douce, M. de Maistre est venu ; j'étais un peu malade, il en a été attendri ; partant, plus de sommeil, peu de dogme, beaucoup d'amitié et d'indulgence. Nous avons ri, causé, conté tour à tour et chacun s'en fut coucher content de soi et des
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autres. Que je le serais de moi si je pouvais reprendre à la gaieté ! Je me prêche gravement là-dessus ; qu'estce qu'il en arrive ? que je ne dors point au sermon par la raison que c'est moi qui le fais, mais qu'il me laisse aussi peu avancée qu'il m'avait prise.
— Vous aurez Frédéric l, chère Roxandre, sous très peu de jours. Le jeune homme court le monde comme s'il n'y avait pas trouvé assez d'aventures ; mais je cours après, avec cette vélocité que le désir de faire ce que vous voulez fait si aisément trouver. Il est bien commode d'avoir affaire à certaines personnes ; ne leur a-t-on pas écrit, nulle justification n'est nécessaire, il est clair qu'on ne l'a pu ; n'a-t-on pas exécuté assez tôt leur volonté, il laut nécessairement qu'il y ait eu impossibilité ; enfin, jamais ce qu'elles inspirent ne pouvant laisser subsister ni lenteur ni négligence, on est absous par le fait, et l'excuse devient une inutilité. MUe S... a eu raison, ce me semble, de vous recommander ce roman comme fort bien écrit ; il y a là des caractères dessinés de main de maître, comme celui d'Adèle, par exemple, quoiqu'un peu fort pour celui d'une femme. En tout, il y a, dans ce livre, une triste connaissance du cœur humain qui pourrait faire dire : on est puni de la faculté d'étudier les hommes par le malheur de les connaître. Mais il y a des situations si bizarres, si révoltantes, que tout l'art de l'auteur ne pe:?t en diminuer la laideur. Je ne crois pas qu'il vous satisfasse, à moins que vous ne le jugiez avec votre esprit tout seul (séparation bien difficile à opérer) et que vous n'imposiez silence aux plus justes préventions.
1 Roman de Fiévée, publié en 1799.
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Jamais une femme, quelle qu'elle puisse être, n'eût fait Frédéric ; le cachet de l'homme y est empreint à chaque pas. J'honore les grandes autorités, mais j'avoue qu'elles m'en imposent peu et que, quand elles ne décident pas au nom de la seule loi qui oblige, je me fais un secret plaisir de leur soustraire mon opinion. L'amour de la révolte naît avec nous. En vertu de cette disposition, je n'ai jamais acquiescé aux anathèiïies portés contre les romans, qui me paraissent des livres fort utiles quand ils ne sont point au-dessous de ce qu'ils peuvent être. On a tant parlé du mal qu'ils faisaient ! c'est au moins faux pour la moitié du genre humain, car les hommes de nos jours ne se perdent plus que par l'immoralité froide, la seule qui empêche qu'on se retrouve. Pour les femmes, à l'exception de quelques tètes à l'envers qui auraient bien su trouver, sans les romans, la route de l'extravagance, je n'ai presque pas vu qu'ils aient exercé une maligne influence. Le principe d'exaltation est en nous, et c'est bien moins l'impression d'une lecture quelconque qui le développe que les circonstances particulières à chaque individu. Il me semble aussi qu'une àme susceptible d'exaltation en contient bien plus qu'il ne peut s'en trouver dans les livres. Les romans qui présentent une peinture vraie et naïve du cœur de l'homme et de ses mystères me semblent l'histoire par excellence. Des noms dénués d'intérêt, des faits stériles, des dates savamment inutiles, voilà ce qu'on devrait appeler romans si on entend par là une bigarrure fatigante dont le résultat est nul pour notre expérience et notre amélioration. Ce projet de recueillir vos sounirs est charmant ; croyez-moi. tenez-y, chère Roxan-
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dre, vous qui n'oubliez pas et dont on n'oublie rien.
Je suis bien aise que vous ayez découvert des qualités réelles en Mlle Walouefi. Il lui manque un peu de force à opposer à ses premiers mouvements. La raison lui vient toujours, mais elle tarde quelquefois, et cet inconvénient est plus funeste à elle qu'aux autres. Elle est parfaitement contente de vous et finira par vous apprécier d'une estime vraiment sentie. Tzarskoë-Sélo est l'atmosphère qui convient le mieux à la nature de son caractère ; elle y est distraite, amusée et, quoique vous ne le sachiez pas, il n'en est pas moins vrai que nos peines entrent pour beaucoup dans nos défauts. Vous avez bien raison de croire que pour être juste il faut être bienveillant. Quand un peintre veut rendre la nature avec une parfaite exactitude, il faut qu'il l'embellisse. Ne pouvant donner à la toile le velouté de la peau, la fraîcheur du coloris, la grâce de la nature, il faut qu'il y supplée par un autre genre de perfection, et alors seulement, en donnant trop d'une part, il donne assez. Au moral nous sommes aussi les peintres de ceux que nous jugeons ; n'ayant pas dans une proportion exacte la mesure des bonnes qualités que nous apercevons, atténuons du moins les défauts ; peut-être est-ce là le seul secret de nous faire des ressemblances intellectuelles, exactes en somme lotale, et, qui mieux est, agréables.
Je ne connais pas le livre des Comjtcnsations que vous me demandez, mais j'ai déjà fait quelques démarches pour lavoir 2. Combien j'y crois
1 Surintendante des demoiselles d'honneur.
2 Des compensations dans les destinées humaines, par M. Azaïs. La première édition parut en iSoy.
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quand je vous écris et surtout quand je reçois vos lettres !
Mercredi.
\ eus me Iraitez comme ces enfants auxquels on dit qu'ils sont raisonnables pour les engager à le devenir. Mon amie, ce n'est pas sur ma raison que je vous demande de compter, mais toujours sur l'efficacité de la parole, quand c'est de vous que cette parole vient. Je vous dirai, comme le centenier : « Ne vous suffit-il pas de dire : Allez, pour qu'on aille ; faites, pour que tout soit fait ? » En vérité, en tout ce qui dépend de moi seule, la connaissance de ce que vous voulez ou de ce que vous approuvez est la garantie de l'exécution. Comme, malgré ma tendre soumission pour vous, mon sentiment intime subsiste, je vous avoue, chère Roxandre, que ma sauvagerie est effrayée de l'entrevue dont vous me parlez ; par goût et par habitude, je ressemble si fort au hibou retiré dans le creux de son chêne, que le grand jour que vos bons yeux supportent si bien n'est pas fait pour les miens. Je n'en sens pas moins le bien qui en peut résulter, et je suis touchée de l'opinion qui peut me donner les moyens d'y contribuer ; enfin, tout serait bien, si je n'étais un animal que les grandeurs effarouchent.
Que je suis heureuse de penser que je vous verrai vendredi ! Mon amie, je sens trop bien le bonheur d'être aimée de vous, pour que vous ne m'aimiez pas toujours; vous ne pourrez jamais vouloir détruire un bien-être qui est votre ouvrage. Je vous écris à la hâte,
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mais je vous verrai bientôt ; que de consolations renferme cette espérance !
Vous avez été bonne, dans les moyens que vous avez pris de ménager M"p \\ alouef, comme vous l'êtes toujours ; et n'est-ce pas vous, que j'estime toujours davantage, qui vouliez me faire croire qu'il entrait de l'illusion dans cette estime sans bornes ? Adieu, mon amie, qui ne pouvez vous tromper que sur vous seule.
Jeudi soir.
Ma chère Roxandre, vous rêvez quand vous me parlez comme si j'étais tout le monde, et je vous demande d'autorité de ne point flétrir le plaisir que j'ai eu souvent à remarquer que, même dans le temps où nous n'étions qu'une simple connaissance l'une pour l'autre, nous sautions déjà à pieds joints par dessus les phrases banales. Dès que je suis avec vous, en idée ou en présence réelle, comme la mère Alix, je veux parler, parler, parler, et il ne faut rien moins que l'espoir de vous voir demain pour refréner mon bavardage.
Adieu, mon amie ; combien j'aime demain et même aujourd'hui qui est la veille de demain !
Vendredi, à minuit.
Les atomes qui se mettent entre le soleil et nous ne sont pas plus innombrables, pas plus imperceptibles que les mille et un inconvénients qui m'ont empêchée de vous écrire hier et tout aujourd'hui : affaires, courses, visites, crampes, ennuyeux, oisifs, ouvriers,
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belles dames, etc., tout s'est mis en train, tout s'est ligné pour m'empêcher de répondre à la lettre du monde à laquelle il me tardait le plus de le faire. Il faut votre âme pour écrire celle dont j'ai à vous remercier, et qui peut se flatter d'avoir votre âme ? Combien y en a-t-il de cette sorte dans l'univers entier? Si par basard il y en avait deux, c'est à vous que l'autre appartiendrait de droit.
Mon amie, il n'est pas de bonté plus compatissante, plus pénétrante que la vôtre ; il n'en est nulle part qui sache mieux trouver ces paroles qui vont chercher la peine au fond de l'âme pour la calmer. Combien vous possédez cette merveilleuse dextérité qui applique le baume aux blessures sans presque les toucher ! pourrai-je rendre inutiles des soins si touchants? Je le sais, devenir plus heureuse est le seul moyen de les reconnaître ; eh bien, ces efforts, que mon intérêt personnel m'aurait laissée incapable de faire, votre amitié pour moi me donnera la force de les renouveler. Si vous saviez tout ce que je vous dois déjà de consolation !
Ma bien chère Roxandre, je ne puis rien comparer à la sécurité que m'inspire votre caractère ; mais ne pouvez-vous pas être tout ce qu'il y a de plus estimable, de meilleur, et cesser d'avoir l'amitié que vous avez pour moi ? Voyez-moi avec toute ma faiblesse, j'y gagnerai ; vous en sentirez mieux que j'ai besoin d'appui, qu'avec vous je puis beaucoup, et que, abandonnée à moi-même, je ne suis capable que de cette existence négative qui fait qu'on vit uniquement parce qu'on n'est pas mort. Peu m'importe que l'opinion de votre esprit me soit favorable, pourvu que votre cœur me le soit ; j'ai besoin de m'estimer moi-même, mais
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quant à vous, il me faut seulement que vous m'aimiez.
Je suis bien actuellement ; votre lettre m'a ranimée, elle a dissipé mes nuages. Mon amie, ne vous découragez pas, chargez-vous de moi, souffrez-moi toujours ; faites comme Dieu, qui ne se lasse pas et qui se contente de l'intention dans ceux qui ne peuvent lui offrir davantage. Si je partais de mon impression actuelle, je vous promettrais que le bien que vous venez de me faire sera permanent ; mais il ne faut pas beaucoup de prévoyance pour sentir qu'une longue continuité tic soins et d'efforts peut seule défaire un pli si marqué. Pour vous tromper il faudrait que je commençasse par me tromper moi-même, et comment m'abuserais-je sur la possibilité d'une rechute? Si elle arrive, ditesmoi d'avance que vous me la pardonnez et que, si vous voulez m'en punir, il est une sorte de punition que vous ne vous permettrez jamais.
Mon amie, vous ne sentirez jamais comme moi la bonté de la Providence en permettant notre rapprochement. Ah ! qu'il soit- éternel ! que rien ne nous désunisse plus; et que, dans cette séparation, aussi inévitable qu'elle est momentanée, ce soit moi qui aie la peine de vous quitter et non l'affreuse douleur de vous perdre ! Chère, j'ai toujours été soutenue par la consolante idée que ceux que j'aime me survivront ; par bonté, par pitié pour toute la misère de mon cœur, vous devez le désirer pour moi. Voyez si j'ai ce qu'il faut de ressort pour ne pas manquer à ce que Dieu attend de nous dans les grandes douleurs qu'il nous envoie. Sans doute il faut se familiariser avec la mort, mais on ne peut se familiariser qu'avec la sienne ; celle d'un être chéri est un fantôme dont on ne peut
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soutenir Ja vue, c*est le bouleversement, l'anéantissement de la nature. Que je conçois tout ce que l'Impératrice doit éprouver quand vous lui en présentez l'image ! Croyez-moi, vous ne l'y accoutumerez jamais.
Mon amie, quelle multitude de choses j'aurais à vous dire ! mais je tombe de fatigue, il faut que j'aille me coucher.
Lundi.
Chère amie, il y a bien des gens qui doivent être contents que tout ne soit pas soumis à des démonstrations mathématiques, et que les corsaires, dans le monde moral, ne courent pas les mêmes dangers que ceux qui dévastent l'autre. Ne faites pas d'application de ce que je vous dis là ; c'est une remarque purement générale. On hasarde beaucoup et toujours trop eu déterminant le degré de sensibilité des autres ; on n'est bon juge que de la sienne, lorsqu'on est de bonne foi, et de celle de ceux qu'on aime mieux que soi. Cependant ne croyez-vous pas que l'accent du cœur a son caractère propre, et que l'imitation ne saurait le profaner ? Il y a quelque chose d'entraînant, dans la vérité, qui pénètre, subjugue et force la croyance ; bien malheureux est celui qui s'y refuse ! Il y a une foi humaine qui est le plus grand des mérites auprès des âmes sensibles et élevées, tout comme l'autre foi est la première condition exigée par Dieu.
Un moment après avoir fermé ma première lettre, j'appris par Mme Beresford l'événement déplorable de la mort de M. X. C'est M. Beresford qui les avait ma-
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ries, il était leur ami particulier ; il devait dîner avec eux ce même jour, et c'est encore lui qui, le surlendemain, rendit les derniers soins au moins malheureux des deux. Il me semble, à l'impression douloureuse qu'il fait, qu'on apprend le malheur toujours pour la première fois. Avez-vous réfléchi sur une bizarrerie qui étonne et qu'on ne peut guère contester ? L'idée de la mort est affreuse dans une disposition aride, dans l'isolement, lorsque nulle affection, nulle tendre compassion ne vient en adoucir l'amertume ; elle est presque douce aux deux extrémités de la vie morale, le malheur et la félicité suprêmes. Dans le premier cas, elle est un changement et semble une délivrance ; dans l'autre, on sent qu'il n'est rien au delà que Dieu seul, qu'une affection véritable prépare pour l'éternité et que l'éternité ne vient pas interrompre, mais fixer à jamais, ce qui seul ferait regretter la vie. A qui dis-je cela? c'est le temps qui est l'ennemi de ceux qui sentent et qui aiment ; l'éternité est leur asile.
Je me porte bien depuis quelques jours ; et demain je commencerai ma cure à laquelle je donnerai six semaines. Il n'y a que Péterhof qui m'attire ; on dit pour m'en détourner qu'il est triste ; on ne sait pas que je suis la personne la plus singulière du monde et que ce qui égaie les autres me fait l'effet contraire. Je n'ai jamais pu lire les romans de Voltaire sans éprouver la plus pénible impression et souvent les Nuits d'\oung m'ont reportée dans une situation d'esprit agréable ; je cherche surtout de la solitude si elle était embellie par vous ! Mais non, je ne veux plus rien demander, plus rien désirer au delà de ce que j'ai; je me trouve si bien !
Est-il vrai que Péterhof soit très humide et que tous les soirs il s'y élève un brouillard épais ? Combien je penserai à vous dans les promenades solitaires que j'y ferai avec mon bâton de vieillesse qui est Nadine! j'aimais déjà cette terrasse, je vais l'aimer bien mieux. Le comte de Maistre me dit qu'il est fâché que je m'en aille, et je le crois, parce que je serai bien fâchée aussi de ne plus le voir aussi souvent. J'ai passé avec lui la soirée d'hier, nous avons veillé jusqu'à deux heures. Il était triste; pour le distraire je l'ai entretenu d'un de ses sujets favoris où je n'y vois goutte. Du grec on est arrivé à l'hébreu par des échelons au -si inconnus à moi ; ensuite la conversation s'attiédissant, je lui ai fait une querelle et puis je l'ai raillé, ce qui l'a tout à fait ranimé. Voilà par quels moyens je sais distraire mes amis. Le comte de Maistre veut vous écrire et je me suis chargée de vous faire passer sa lettre. Son visage si froid cache une âme bien profondément sensible. Sans me Aantcr, il m'a dit quelquefois des choses fort douces. Je vous donne à deviner quelle est celle que j'ai pu le moins oublier et que je pourrais rendre avec la plus parfaite exactitude, malgré les deux ou trois mois qui pèsent dessus. Mettez votre esprit à la torture. Est-ce fait ? — Non ; vous ne devinez pas. Adressez- vous à votre cœur, et surtout partez du mien. — Je suis contente, vous avez deviné.
Vendredi, à 2 heures après-midi.
Ma lettre partira ce soir et je veux encore y ajouter un mot. Le laquais de la cour qui m'a remis si exacte-
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Ô'\ A ROVA>DRE STOURDZA
ment votre lettre m'a dit que je pourrais envoyer les miennes par les mêmes occasions et cela me donne toutes les facilités désirables. N'est-ce pas que vous ne montrerez cette lettre à personne ? Ce n'est point par vanité que je vous le demande, mais pour être bien à l'aise et oser toujours être moi. S'il est impossible que j'aie tort de compter si parfaitement sur votre indulgence, il l'est tout à fait que ma confiance, telle que je vous la témoigne, aille à ce qui vous entoure. Quant à vos lettres, rien au monde ne serait plus inutile que de me faire la recommandation de les garder pour moi seule : mon naturel égoïste, très prompt à voir des profanations dans le moindre contact des indifférents, suffit très bien à me mettre en garde.
Mrae S... me fait beaucoup d'honneur en me disant que je ressemble en quoi que ce soit à l'abeille; mais si j'étais d'elle, je saurais bien empêcher les mouches d'approcher des fleurs dont je ferais mon miel, malgré toutes les raisons bonnes ou mauvaises qu'elles pourraient m'alléguer. A propos de Mme S..., je ne l'ai point vue depuis dimanche et je me le reproche depuis qu'on m'a dit qu'elle était bien triste. Le départ du comte l'a peinée, mais je crois, ainsi que beaucoup de gens, que des regrets qui portent sur d'autres points viennent s'y joindre. C'est un allégement, dans une peine quelconque, que d'y trouver une unité parfaite et de pouvoir s'assurer qu'aucun élément de nature différente ne s'y glisse et n'y verse ses poisons.
Jeudi.
Je n'ai reçu votre lettre de mardi matin qu'hier au soir.
J'ai envoyé hier au palais un domestique de confiance qui a reçu des mains du vôtre cette lettre que j'ai tant relue et dont je vous remercie. On m'a dit que votre messager repartait demain ; cela me donne la possibilité, que je ne puis trop apprécier, de vous parler avec toute confiance. Si l'occasion de s'y livrer sans inconvénient revenait plus souvent, combien tout changerait d'aspect ! Mais nous ne refaisons pas plus les choses que nous n'apprenons à les prendre telles qu'elles sont.
Je vous avoue que j'ai déjà beaucoup médité l'un des textes sur lesquels vous parlez, comme sur les autres, avec un sens si parfait et si droit, qu'il faudrait peut-être créer un mot pour rendre ce mélange de loyauté et de finesse, de sagacité et de bonhomie, qui caractérise si particulièrement votre esprit. Tandis que vous expliquez sans doute ce que vous voyez par ce que vous devinez, moi, à qui on reproche la prétention de tout comprendre, je n'aperçois qu'un chaos qui appelle éminemment le Fiat lux. Qu'on place mal sa confiance me paraît un malheur, mais souvent un malheur fondé sur des raisons plausibles ou qui du moins semblent telles, vues d'un certain point. Les défauts de quelqu'un sont-ils faits pour repousser généralement, cette même personne peut avoir des vertus attachantes ; le peu de moralité d'un autre semble-t-il un motif de défiance, ses qualités brillantes, leur étendue, leur valeur, peuvent faire illusion et subjuguer, en dépit de la raison ; tout ce qui n'est que partiel, en un mot, en bien ou en mal, peut amener des modifications différentes d'impression ; mais lorsqu'il y a masse, lorsque «'est une totalité de mal que l'imagination même ne
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pourrait guère compléter, je ne puis entendre comment l'esprit et l'âme se refusent à porter cet arrêt intérieur dont la sévérité nécessaire trace une ligne de démarcation entre cette totalité et nous. On peut et souvent on doit ne pas manifester son mépris, mais ne donne-t-il pas toujours le droit de se renfermer dans les bornes de la plus froide politesse ? Indépendamment de cette putréfaction d'honneur et de sentiments, je m'étonne encore que, sous les rapports frivoles de la conversation, on ait accolé à cet homme l'épithète d'aimable, épithète qui est si peu de chose même quand elle est méritée, les quolibets, les bouffonneries et les plaisanteries habituelles me paraissant, même lorsqu'elles sont tout ce qu'elles peuvent être, au zéro du thermomètre de l'esprit humain. Qu'il serait heureux que ceux que leur rang élève au-dessus des autres et que l'enthousiasme presque général élève encore audessus de leur rang, connussent le prix de leur opinion qui pourrait si aisément servir et de récompense et de punition ! Il y a réellement quelque chose de magique dans cet empire intellectuel qui porte des coups si salutaires, lorsqu'il frappe juste et d'un point élevé. If n'y a rien de si drôle que cette méprise qui ne conduirait pas à moins qu'à entreprendre de faire de vous un instrument d'élévation. Mais aussi, chère Roxandre, c'est votre faute : pourquoi cachez- vous tant de finesse sous les formes les plus simples et les plus unies ? Il faut bien s'y aller prendre. A ous n'avez pas besoin de me le dire, je sais bien que, si on excepte le petit déboire d'un calcul mal fait, on n'a guère à se repentir d'y avoir été pris. Si vous n'aviez pas tout le mérite que vous avez, vous seriez dangereuse par la
nature de votre caractère, fait pour dominer celui des autres au bout d'un certain temps. A otre raison est si calme qu'on ne peut jamais s'en défier ; elle n'est jamais hostile, elle n'annonce jamais l'esprit de conquête, elle avance à petits pas et à petit bruit, et avant qu'on ait pensé à se mettre en garde, elle a soumis l'ennemi qu'une attaque directe aurait fait tenir jusqu'au bout. Mais que le pouvoir est bien placé en vos mains ! combien, je voudrais peu m'y soustraire ! On m'a souvent reproché du laisser-aller dans le caractère, je me le suis vivement reproché moi-même ; eh bien, si j'étais sûre que votre ascendant voulût veiller sur moi, cette disposition, qui, à la vérité, depuis longtemps ne me donne plus d'inquiétude, deviendrait une douceur en devenant l'occasion de perpétuels bienfaits.
J'ai souri quelquefois (comme on sourit aux jeux des enfants) aux bonheurs fantastiques que se ménageait l'imagination de Mme ***, mais je suis prête à m'attendrir bien sincèrement aux peines qu'elle lui a préparées. J'ai souvent tenté de l'avertir, soin bien inutile, j'étais battue avant que d'achever ma phrase, peut-être parce qu'on ne me donnait pas le temps de l'achever. Elle a bien plus de confiance en vous ; vous êtes à la source et ce que vous pouvez lui dire à cet égard est plus fait pour laisser trace ; cependant j'ai peine à croire que vous réussissiez. Il y a de ces choses qu'il faut découvrir soi-même pour les apprendre ; tous les prophètes, toutes les traditions ne les inculqueraient pas.
J'ai passé la journée de samedi à Péterhof qui m'a ravie. Je l'ai parcouru avec enchantement, et je sens que ce devoir qu'on me fait de la promenade ne m'au-
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rait été facile que là : le site, la solitude, l'impression du lieu, tout m'y convenait. Cependant il est à peu près décidé qu'il faut que j'y renonce, la seule maison qui y soit à louer se trouvant éloignée du jardin et la plus désagréable du monde. Ce qui vous étonnera davantage, c'est que la chose me convenant parfaitement, il m'en coûte médiocrement de n'y plus penser. J'ai lout juste la moitié du détachement de saint François de Sales qui disait : « Je désire peu de choses et le peu que je désire, je le désire peu ». Je répète après lui, en toute sécurité de conscience, le premier membre de sa phrase, mais sans impudence je ne saurais achever, car ce que je désire, je daigne le désirer fortement ; pour tout le reste, je me ferais volontiers quiétiste. Sûrement, ainsi que vous, j'aimerais bien les chaumières civilisées ; c'est surtout là où l'on est indépendant et concentré dans les affections douces et vraies dont on ne s'éloigne qu'en perdant tout ce qu'il y a de fraîcheur et de pureté dans la vie. Cependant, par la même raison qui m'a empêchée d'arriver jamais à aimer exclusivement, ou à préférer une nalion prise en masse à une autre, je crois qu'il serait difficile d'établir sur des règles exclusives le bonheur d'une classe particulière. Partout et peut-être dans la même proportion il y a des individus estimables ; dans toutes les classes, il y a une certaine somme de bonheur, répartie avec inégalité, je le crois, mais avec une inégalité qui serait moins frappante, peut-être, si successivement nous avions essayé de toutes. Mes goûts me mèneraient en ligne droite à la chaumière ; cependant le peu de réflexion dont je suis capable me ferait croire que, si dans le monde il y a un système vrai, c'est
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celui des compensations. Le bonheur n'est étranger de sa nature à aucun échelon de la hiérarchie sociale ; et il n'en est pas un aussi auquel il soit inhérent. Ce qui fait, selon moi, plus que les situations, c'est le caractère. Il en est qui savent prendre le moule des circonstances dans lesquelles ils se trouvent : ceux-là sont favorisés ; d'autres qui se brisent contre elles et ne savent ni les modifier ni se laisser modifier : on sait ce qui les attend. Les personnes calmes, composées d'éléments qui savent n'être point en guerre avec l'essence même des choses, sont raisonnables lorsqu'elles désirent tel changement, telle amélioration dans leur situation ; si ce bonheur venait, il ne rencontrerait pas d'obstacles. Mais voici le comble de l'illusion ; aux yeux du moraliste, c'est la volonté forte et ardente qui pousse les caractères passionnés à demander telle chose au lieu d'une autre, à croire que le bonheur se trouverait dans telles combinaisons, dans telles chances, tandis que dans eux-mêmes se trouve l'obstacle invincible à toute espèce de bien-être constant. Ces âmes sont nées malades, et quelle que soit leur destinée, cette mort prématurée qui fait survivre à soi-même saura toujours les atteindre. Je me trompe peut-être, mais si js ne me trompe pas, c'est bien triste.
Vous ne pouvez imaginer la vie que je mène ; je n'ai presque pas un moment. J'ai dans la tète l'espèce de fatigue qu'on a dans les yeux lorsqu'une multitude d'objets qu'on ne peut distinguer viennent s'y réfléchir et ne font que passer. Six semaines ainsi suffiraient pour dépoétiser un poète. Connaissez-vous une petite comédie de Colin d'Harleville, intitulée M. Polymaque") Si vous ne la connaissez pas, lisez-la ; vous trouverez
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mon portrait bien ressemblant clans le héros de la pièce. Ces vers sur ton l semblent faits pour moi :
Comment, à la manie
D'offrir tes soins, ton zèle, à l'univers entier, Polymaque, lu joins celle d'étudier?
Hélas ! oui, j'ai mille projets, dix ouvrages commencés, la volonté de tout faire et, en vertu d'une loi si ancienne qu'on pourrait la croire éternelle, pour vouloir tout faire je ne fais rien. Ne travaillant qu'à bâtons rompus, rien ne m'attache, hors deux correspondances dont vous saurez bien nommer l'une. Gomment vous arrangez-vous, s'il vous plaît, pour dire que je dois inoins sentir que vous la douceur de vous écrire ? Ma chère Roxandre, je ne reconnais pas là votre bonne foi ordinaire. Vous ne savez donc pas que c'est la seule distraction qui me fasse du bien et que j'ai besoin, pour respirer, de détourner les yeux d'objets bien faits pour me serrer le cœur ? Pour peu que nous soyons sur nos jambes on est prêt à déclarer notre santé parfaite, et combien en est-il dans le sens moral qui, ainsi que cet empereur romain, meurent debout?
Je conçois combien l'harmonie entre les goûts et la situation est nécessaire et combien peu elle doit exister pour vous. Des tracasseries semblent peu de chose, mais ne suffisent-elles pas pour établir le malaise? Ne regrettez pas le plaisir de l'illusion, vous êtes faite pour sentir le prix des réalités ; et je ne sais si c'est le coup d'œil prophétique que les têtes chaudes ont quelquefois ouïe sentiment profond que j'ai de ce que vous valez, mais je n'imagine pas possible qu'un jour vous
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n'ayez tout ce qui pourrait vous rendre parfaitement heureuse. Mon Dieu ! si je vous voyais dans le centre que vous êtes si digne d'occuper, combien j'en jouirais ! Je suis trop fatiguée de moi pour n'avoir pas besoin de croire dans les autres. Il y a longtemps que j'ai placé à fonds perdus ma fortune sur la tête de ceux que j'aime; leur bien-être, leurs espérances sont la rente qui me fait vivre.
Jre vous ai fait remettre ma première lettre par Mlle Walouêf, parce que j'ai cru qu'il valait autant qu'elle sût que nous nous écrivions quelquefois ; en l'apprenant d'ailleurs, elle aurait imaginé que je voulais lui en faire un mystère et j'en suis presque aussi éloignée que de l'indiscrétion. En tout, il me semble qu'il faut ne pas se montrer, mais se laisser voir. Sans doute mon amour-propre serait intéressé à notre liaison, si jamais j'en avais pu mettre en quoi que ce soit qui touchât à mes affections. La mienne pour vous s'est formée dans un temps où, depuis plusieurs années, non seulement je ne croyais pas à la possibilité d'en éprouver une nouvelle, mais où j'en avais perdu jusqu'à la volonté. Lorsque je partis pour la campagne, il y a dix-huit mois, au milieu de mille soins et de mille peines, je pensais, pour avoir causé avec vous deux ou trois fois, que vous étiez la seule personne dont la société me convînt dans ce tourbillon où je connais tant de monde. Pourquoi eus-je cette idée? Je n'en sais rien. Elle ne m'a pas quittée depuis, et, comme tout ce qui ne commence pas à cesser, elle a toujours pris plus de force. Si c'était de l'engouement, dont j'ai été susceptible dans ma grande jeunesse, il porterait, ce me semble, un autre caractère et ce
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temps, sur lequel je compte si fermement, aurait déjà suffi pour le dissiper. La durée est la meilleure des pièces justificatives, et c'est celle qu'il me sera le plus aisé de produire. Quant à vous, votre intérêt pour moi s'explique en entier par votre bonté. Il vous a été aisé de voir que la vie extérieure ne m'absorberait pas, que j'avais un de ces caractères qui sont une espèce de proie jetée à la souffrance, et que, étant portée vers vous, vous me feriez tout le bien que vous voudriez. Voilà, ce me semble, le mot de l'énigme de notre rapprochement dont je recueille si bien toute la douceur. N'oubliez pas que la vanité seule est incommode ou exigeante. Si je vous éloignais par l'ennui que je puis vous causer, je mettrais encore, sans un mot de plainte, Fiat au bas de votre décret et jamais ni le mot ni l'idée d'une injustice ne viendrait aigrir la peine qu'il me serait impossible de ne point éprouver.
Nous avons eu ce matin une séance orageuse qui m'a désolée, qui me désolera longtemps. La comtesse Orlof, partant pour l'Angleterre, s'est acharnée à faire recevoir à sa place Mme de G... Elle s'est adressée à moi ; je lui ai dit que tout ce que je pouvais faire c'était de la proposer. Après avoir sondé nos dames en particulier, je vis qu'elles étaient révoltées à l'idée de voir admise parmi elles Mrae de G..., dont la réputation est si mal établie. Hier, à la fin de la séance, Mmo Orlof insista; malgré toutes mes instances, elle voulut qu'on allât aux voix ; on s'y refusa presque unanimement, sous les plus mauvais prétextes, et toutes mes précautions ne purent éviter à Mmc de G... l'humiliation qu'elle doit tout entière à l'opiniâtreté de Mme Orlof. On a bien raison de dire qu'un méchant ennemi vaut
mieux qu'un maladroit ami ! Je suis bien loin de désapprouver les dames opposantes ; je suis d'avis même qu'il est utile qu'il y en ait qui se chargent de la police de notre établissement; mais je vous avoue, chère Roxandre, que ces scènes, en se renouvelant, pourraient me le faire détester. D'ailleurs je ne suis pas propre à heurter ainsi de front. Du zèle, de l'exactitude, je crois pouvoir en mettre autant qu'il faut ; mais quand il s'agit de manifester une opinion si défavorable et de faire parade de sa sévérité, d'accabler et de faire rougir quelqu'un, quelque justice qu'il y ait à cela, quelque devoir qu'il y ait à le faire, je m'en sens incapable, la chose passant de beaucoup la mesure de ma fermeté. Jugez comme tout cela arrange mon amour pour la paix, qui si souvent m'a fait croire que l'àme de l'abbé de Saint-Pierre avait passé dans la mienne par la voie de la métempsycose.
J'observe l'unité de temps déterminée par vous rien qu'en apparence ; dans le fait, je l'élude par la longueur de mes lettres. En vérité j'y ai conscience : serez-vous assez bonne pour me le pardonner? Adieu.
Dimanche.
Je n'ai eu votre lettre du mardi que vendredi. Le prince Alexandre1 m'en a donné mille raisons, peut-être bonnes, mais que mon impatience a trouvées mauvaises. Après avoir bien grondé, j'ai pardonné : il faut bien que tout finisse par la clémence. Quoique j'aie la certitude de vous écrire mardi à l'aise sous
' Prince Alexandre Galitzin, ministre de l'Instruction publique et favori de l'empereur Alexandre.
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tous les rapports, il me semble qu'il y a si longtemps que j'en suis privée, que je puis dès aujourd'hui m'en passer la douceur.
Malgré la pluie et les éléments déchaînés, j'ai été voir hier M"" X. à la campagne. Il y a bien un fond d'inquiétude et de tristesse dans cette jeune tête, mais les illusions surnagent. 11 est vrai que je ne monte pas sur la scène et que, malgré la confiance prétendue illimitée dont je jouis près de l'Impératrice, ma place est désignée à l'amphithéâtre. Il est bien inutile de vouloir me frapper par le brillant du premier coup d'oeil, car je suis une bien mauvaise pratique pour ces choses-là. Ce qui me fait plaindre les personnes qui sont dans l'erreur, c'est qu'on n'est jamais assez trompé. Dans les erreurs les plus épaisses, il y a des interstices par lesquels la vérité perce, et quand la vérité se mêle à ce qui ne lui ressemble pas, elle gâte tout. Vous êtes mieux que jamais dans son esprit et plus avant dans son cœur que je ne le croyais moimême qui suis bien loin de me défier de ce que vous inspirez. Quoi que vous disiez ou fassiez, vous n'aurez jamais, chère Roxandre, le sort du pauvre Gil-Blas ; il n'y a pas d'homélie d'archevêque ni de vanité qui ne baissent pavillon devant l'accent d'un intérêt véritable : il ferait avaler un crapaud sans qu'on s'en doutât. La franchise n'a jamais tort, elle ne blesse jamais, elle est inoffensive ; mais les gens francs sont quelquefois durs ou maladroits et ici, comme ailleurs, c'est bien moins le fond que la forme qui révolte.
La soirée d'hier eût paru terne à un autre et m'a parfaitement contentée. On vous aime sincèrement dans cette maison et i! m'étail doux de me trouver à
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] 'unisson, quoique je sois plus haut de plusieurs octaves ; car là-dessus, ne vous en déplaise, je me mettrai toujours hors ligne. J'ai toujours pensé que personne que moi ne se souciait de me voir rapprochée de vous, hors vous peut-être, qui verrez avec le temps que je ne le démérite pas ; plusieurs remarques toutes récentes mont confirmée dans cette idée. Faites en sorte que votre confiance en moi n'aille pas jusqu'à ceux qui voudraient avoir des droits exclusifs à votre amitié ; donnez-moi ce que vous voulez et ne paraissez me donner que ce que les autres veulent. J'ai la plus profonde indifférence pour tout ce qui est ostensible et ce n'est point pour me parer de vos dons que je les désire, mais pour les recueillir dans mon cœur et en jouir toute seule comme un avare. Je serais désolée, et cela sans hyperbole, si je devenais jamais pour vous le sujet du plus léger mécontentement.
Vous me demandez des nouvelles de ma santé ; quand ce ne serait que l'ennui des répétitions, je serais fâchée d'avoir toujours du mal à en dire. Pendant que je vous écris, ma main gauche soutient ma pauvre tète fatiguée des crampes qui m'ont accablée pendant plusieurs heures ; les remèdes, le mouvement, ce qu'on est convenu d'appeler distractions, tout échoue comme remède et rien ne manque son but comme ennui. Rien n'est moins décidé que mes projets de campagne ; cependant il faudra de toute nécessité que je me tire d'ici, n'importe pour quel endroit, puisqu'il y a tant de difficultés presque invincibles à ce que j'aille à celui que j'aurais préféré. Chère Roxandre, jusqu'ici tout a contribué à me faire prendre en grippe cet été qui n'est jusqu'ici qu'un vilain automne. Escla-
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vage de tous les moments (punition sans doute de quelque abus de liberté), migraines fixées, peines de tous les genres, et, plus que cela, surtout privation de votre présence, de ce bien inestimable que j'ai senti si vite, et que j'ai perdu si tôt : voilà les caractères de ce présent que je voudrais bien troquer contre l'avenir, qu'on espère toujours meilleur, par une de ces illusions d'optique qui embellissent tout objet éloigné. Ah ! s'il vous apportait du bonheur ou des consolations, quel qu'il puisse être pour moi, je promets de l'aimer !
L'armistice pendant les premiers jours avait fait taire tous les garçons prophètes1; ils marchaient la tête et les ailes basses, de honte de n'avoir pas prévu ce grand événement. Depuis, ils ont repris le ton de la menace et de l'inspiration, et je vois que rien n'est plus impossible à déconcerter que les fabricateurs d'hypothèses. Il y a une pièce anglaise qui est intitulée 4// in the wrong*. Un homme d'esprit me disait que l'Europe entière semblait représenter cette comédie dont tous les personnages, depuis le premier jusqu'au dernier, étaient entraînés à faire faute sur faute. J'ai l'ârriè trop faible pour supporter longtemps, sur quoi que ce soit, l'activité de l'espérance ; en revanche, quand tout le monde se décourage, l'incertitude même et la mobilité des événements me fournissent quelque consolation. Adieu, bien chère.
1 Cette allusion à l'armistice norto la date de cette lettre au commencement de l'année i8i3.
2 Tout le monde a tort.
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Mardi soir.
Ma bien chère Roxandre, je reçois à l'instant votre lettre et vous pouvez juger de tous les sentiments qu'elle a fait passer dans mon âme. Depuis la première nouvelle du malheur qui vous menaçait, je n'ai pas eu une autre idée que la vôtre, pas un mouvement qui ne fût une inquiétude. Vous m'aviez annoncé votre lettre de mardi, et ne la voyant pas arriver, j'éprouvai malgré moi un trouble qui, tout vague qu'il était, m'absorbait. Jeudi, le comte de Maistre vint me dire qu'on lui avait dit que votre papa était tombé malade. Sur-le-champ j'expliquai votre silence par ce funeste é\énemenl et j'écrivis à Mlle Walouef pour lui demander de vos nouvelles, si vous étiez instruite, lui demandant de garder le plus profond silence si vous ne l'étiez pas. Jusqu'ici je n'ai point eu de réponse ; je présume qu'elle est égarée, car je ne saurais croire qu'elle eût manqué de me rassurer, c'aurait été manquer de pitié. Enfin, je ne puis vous dire ce que je souffris et toutes les craintes qui m'assaillirent ! Tantôt je crovais qu'elle avait fait une indiscrétion et qu'elle répugnait à m'en parler, tantôt que je m'étais trompée d'adresse et que, trop préoccupée de vous, j'avais mis votre nom au lieu du sien. Il n'y a pas de crainte folle ou bizarre qui ne vînt assaillir ma peine pour la rendre poignante; chère amie, j'étais au supplice ! Hier, en vous écrivant, quelle peine n'ai-je pas eu à paraître tranquille ; tandis que je l'étais si peu et que mon inquiétude errait, sans pouvoir s'arrêter, de vous à ceux qui vous sont chers ! N'en pouvant plus,
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je ne cessai de vous écrire que pour demander encore à M"' Walouef ce que je devais penser de son silence et de cette nouvelle que les détails qui l'accompagnaient ne garantissaient que trop. Ali ! je respire dans ce moment; vous avez parlé, vous êtes plus tranquille ! Chère Roxandre, ne me dites jamais rien et soyez heureuse ; voilà l'intérêt que je demande à Dieu et à vous de soigner.
Je crois que le comte de Maistre tenait la nouvelle de la maladie de votre papa de Mme Tchitchakof, qui n'alla voir la comtesse Golowine que pour savoir d'elle si elle en avait appris davantage. On a dit généralement que c'était une attaque de paralysie. Mais, chère. il me semble que dans ce moment-ci vous n'avez que des grâces à rendre ; quand on se remet d'un mal de ce genre, on doit avoir les plus fortes espérances que ce mal ne prendra en rien sur la durée de l'existence et môme de la santé. Le cours naturel des choses motive votre confiance et ce qui doit rassurer bien plus, c'est la protection de Dieu, qui, j'ose l'espérer, ne vous manquera pas. Ah ! qu'un miracle est bien placé lorsqu'il rend un père à sa fille, et lorsque c'est une fille comme vous, comment ne pas espérer un miracle? C'est tous ces jours derniers que j'ai regretté profondément de n'avoir pas les droits d'une ancienne amitié, le droit de montrer toute la mienne ; comme j'aurais été à vous, comme vous auriez vu que mon àme avait passé dans la vôtre pour souffrir avec elle ! Mme Golowine me disait qu'elle irait vous voir, et je lui enviai de pouvoir former avec confiance ce projet. Chère Roxandre, je crois que vous ne me devez qu'une chose, c'est de la vérité en tout. J'ai une grâce
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à vous demander, mais promettez-moi de me refuser si vous êtes arrêtée par l'idée d'un inconvénient quelconque et je vous promets à mon tour de vous conserver une reconnaissance profonde de votre refus. Je serais heureuse d'aller vous voir, nul obstacle personnel ne m'en empêche, voyez si vous l'approuvez ; vous avez plus de raison que moi et aujourd'hui j'en ai moins que moi-même. Rien qu'une chose ne m'est présente, c'est vous et le désir que j'aurais de vous voir ; il ne m'était aisé à réprimer que lorsque je vous savais tranquille. Je suis mauvais juge dans ma propre cause, je n'y vois rien, et je vous prends pour arbitre : ce que vous direz sera fait et quelque chose que ce soit, je n'éprouverai que de la reconnaissance. De grâce, chère, pensez-y et répondez-moi ; prenez garde surtout que votre bonté ne craigne ma peine ; vous ne pouvez jamais m'en donner que de deux manières : en souffrant ou en me forçant à douter de votre parfaite franchise avec moi.
Je vous ai déjà mandé hier que j'avais eu votre lettre par le prince Alexandre ; j'imagine que vous avez eu celle que je vous écrivis hier et que vous n'êtes plus inquiète sur la vôtre. A ous me demandez pardon de vous laisser aller avec moi à tout ce que vous éprouvez de pénible; mon Dieu! pourquoi gâtez- vous ainsi les jouissances que me donne votre confiance ? laissez donc ces phrases banales à ceux pour qui elles sont faites ; vous savez bien que je ne sais qu'une chose : souffrir et entendre ceux qui souffrent. Adieu, chère, je vous quitte pour prier et, dans ce moment-ci, c'est vraiment ne pas vous quitter.
LETTRES DE Mmc SWETCIIIXE I 11
5o A ROVAXDRE STOURDZA.
Dimanche, 7 heures.
Mon amie, que tout cela est accablant ! que dirait Jérémie s'il avait vécu de notre temps ? Je deviens plus lâche tous les jours, je ne veux de la gloire que ce qu'il en faut absolument pour redevenir tranquille ; l'orgueil national n'a plus d'accès et je demande des résultats au lieu de me contenter de nos merveilles.
Adieu, mon amie, il faut que je vous quitte ; je dîne en ville et je ne me suis laissé que cinq minutes pomma toilette, le voyage, etc., j'aimerais bien mieux vous les donner ; rien n'est trop long ni trop court pour y placer votre souvenir.
Lundi matin.
Ah ! chère Roxandre, que n'ai-jc le pouvoir de proportionner votre bonheur au désir ardent que j'ai de le voir assuré ! Avant de vous connaître, je croyais avoir une part de sensibilité forte et belle ; depuis que je vous connais telle que vous êtes, il me semble n'être qu'aridité et sécheresse. Dans aucun livre, dans aucune âme, je n'en ai trouvé autant que dans ces pages que vous m'avez remises et que j'ai déjà tant relues. Chère Roxandre, il est bien difficile d'être digne de vous, mais on ne résiste pas à l'ascendant d'un cœur tel que le votre : il ne vous en coûte que d'aimer pour élever à \ous. Quel charme il y a dans la confiance qui naît entre deux âmes qui s'entendent et n'ont eu besoin que de se voir pour se juger ! Je n'ai pas un doute, je n'éprouve aucune gêne, pas la moindre inquiétude que vous puissiez un instant prendre pour de la curio-
site l'intérêt que je mets à tout savoir. En dernier lieu j'ai repoussé deux confidences importantes, moins par la crainte qu'on ne se repentit de s'y être laissé aller que par la répugnance que j'éprouvais à me lier, en quelque sorte, à la destinée de ceux qui me les faisaient ; car s'il est une chaîne dans le monde, s'il est des devoirs de libre arbitre, ce sont ceux qu'une confiance entière impose.
Ghère Roxandre, vous me trouverez singulière quand je vous dirai que votre perplexité m'occupant ardemment, je n'osai vous en parler dans le peu de moments où nous restâmes seules : vous pouviez laisser échapper votre secret, il pouvait vous en coûter de le renfermer. On est plus sûr de ne dire que ce qu'on veut en écrivant et je ne veux de vous que ce que vous voulez. Non, je ne vous arracherai jamais ce que vous avez promis de renfermer ! Promettez-moi seulement de ne point me tromper, de ne point appeler de manège pour me désorienter, et moi je vous promets, si vous l'exigez, d'arrêter même mes pensées dans les recherches et les combinaisons. Si quelqu'un, excepté vous, par hasard ou avec connaissance de cause, voulait ou pouvait me mettre sur la voie, rien ne me ferait consentir à l'entendre. Quand on aime vraiment, il semble odieux d'apprendre par des indifférents ce que les parties intéressées doivent seules dire. Plus ou moins, dans toutes mes relations, je calcule l'effet de mes démarches ; avec vous je n'ai qu'un seul soin, c'est de retourner le sac et de vous laisser voir tout ce qu'il contient. Ce moi-même qui vous est si tendrement attaché pourrait-il vous déplaire ? Non, l'accent de la vérité, le seul dont je sois sûre, trouvera
5'.? A ROXANDRE STOURDZA.
grâce auprès de votre pénétration ; vous jugerez ce que je dis par ce que je sens, et la cause m'absoudra de l'effet. Plus vous me parlerez de vous et plus vous me prouverez que je vous suis chère. On disait de Mme de Gisors : « Quand elle est dans le monde, elle pense à ses amis; quand elle est avec ses amis, elle ne parle que de Dieu ». Appliquez-vous le mot avec un léger changement; pensez à moi dans les moments d'ennui et de vide que le monde donne, et lorsque vous êtes avec moi, entretenons-nous surtout de vous-même.
Je ne puis vous dire la vie que j'ai menée depuis vendredi, et, en outre des contrariétés, les très mauvais moments que j'ai eu à passer. Rien ne me dit qu'ils cesseront de se renouveler, et cependant je crois que lorsque vous serez rentrée, ma vie sera presque douce. Je respire quelque chose de calme et de profond auprès de vous ; c'est là l'atmosphère qui me convient, et sans avoir les fureurs du roi Saiïl, il y a, dans le son même de votre voix, je ne sais quoi qui me rappelle l'effet de la harpe de David. Ah ! combien l'idée qu'on intéresse est faite pour endormir les peines ! Vous remarquez dans votre lettre que je ne vous parle jamais de ce que j'éprouve. Mon amie, jusqu'ici j'ai mis de la fierté, de la mesure, de la raison à éviter de parler de ce qui me faisait souffrir ; mais est-ce que je me soucie de tout cela avec vous ? Parler, garder le silence, recevoir, donner, tout cela avec vous est pour moi l'œuvre du moment, et si je me tais sur moi-même, ce n'est point détachement ou absence de personnalité, mais uniquement parce qu'il me plaît cent fois plus vous entendre que parler. Je me réveillai jeune d'un sommeil cent fois pire que celui
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delà mort; à l'âge de dix-neuf ans je me jelai entre les bras de Dieu avec une passion telle que je ne puis rien comparer de ce que j'ai éprouvé depuis à sa vivacité. Pendant plusieurs années la religion eut en moi ce caractère, et, le croirez-vous, mon amie, c'est cinq minutes d'exaltation religieuse qui suffirent pour obtenir tous les sacrifices et pour donner au reste de ma vie la direction qu'elle a prise. Ce fut une grâce el, je Vous le dis avec le sentiment le plus profond de conviction, je n'y eus aucun mérite. Plus tard la Providence m'ola le lait et les lisières ; que je me sentis faible quand il me fallut marcher seule et gravir au lieu de m'élancer ! Depuis cette époque, qui me recule à douze ans, je n'éprouvai point de malheurs, mais une telle continuité de peines, sans mélange des seules jouissances que j'apprécie, que mon àme en contracta un affaissement auquel elle ne pourra plus se soustraire ; vous-même, mon amie, pour qui je je n'aurai plus rien de caché, verrez souvent mon découragement sans pouvoir y remédier. Quelquefois, pour m' essayer moi-même, je me reporte à ma première jeunesse, je combine les événements les plus fa\orables, j'embellis tout autour de moi; eh bien, mon cœur, fatigué d'espérances trompées et désenchanté de la Aie, suffit seul pour tout flétrir. Ce tableau fidèle n'effraiera pas votre bonté et si elle ne peut pas tout, elle me donnera encore, j'en suis sûre, toutes les consolations dont j'ai besoin. On dit des gens à qui tout réussit : ces hasards n'arrivent qu'aux gens d'esprit. De la meilleure foi du monde je dirai aussi : tant de peines ne sont pas le résultat de chances amenées par hasard ; celui qui les éprouve y est sûre-
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mont pour quelque chose, quand ce quelque chose ne serait que de l'incapacité ou de la maladresse.
J'ai vu Mme X. qui rumine dans sa tête des projets immenses, des résolutions dont l'intention seule mériterait le grand cordon de Saint-Georges. Elle se croit calme, au-dessus des événements ; enfin Caton avait, moins qu'elle, le sentiment de sa fortitude à supporter les coups du sort. Elle m'a parlé de vous avec intérêt, quoique, au fond, il me semble qu'un léger nuage offusque son attachement, que vous garderez néanmoins, j'en suis sûre. Le principal est toujours obtenu, elle ne vous enverra plus de porteurs de missives et finira par trouver que la calèche est assez sûre pour porter la correspondance de deux femmes qui ne conjurent pas contre l'État.
J'ai couru hier à la campagne de Mme Anémine, afin de prendre avec elle des mesures au sujet de ce que désire l'Impératrice pour la maison de la société. Demain, nous aurons encore une conférence d'elle à moi à ce sujet, et dès que nous aurons suffisamment établi ce qu'il y a à faire, j'en rendrai compte à Sa Majesté. Je vous avoue, mon amie, qu'il m'en coûte de lui écrire, par la répugnance que j'ai à m'avancer, et que je ne sais trop quel parti prendre à cet égard, la chose devant être exposée d'une manière claire. MUe AYalouef m'avait demandé de la charger de ma lettre. Que vaulil mieux faire, écrire directement à l'Impératrice ou écrire à l'une de vous deux une lettre que vous puissiez montrer P Je ne veux plus en croire que votre bonne tète ; il y a si longtemps que je me conduis seule que j'en suis horriblement fatiguée, et qu'il est temps qu'un autre moi-même me relève.
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Que faut-il croire de la prolongation de l'armistice ? la nouvelle est contenue, à ce qu'on dit, dans une lettre de lord Cathcart. On prétend, d'un autre côté, que l'Empereur mande tout le contraire au prince Gortshakof. En attendant, un homme digne de foi, qui revient de Moscou, m'a dit qu'à la première nouvelle de l'armistice qui vient d'expirer, la consternation fut générale et que ceux qui faisaient rebâtir interrompaient leurs travaux.
Le comte de Maistre, qui a passé avec moi une partie de la matinée, m'a chargée de mille tendresses pour vous ; tendresses est le mot, et même le plus modéré dont je puisse me servir, car si on analysait ce qu'il sent pour vous, Dieu sait les éléments hétérogènes qu'on y trouverait.
Yitostof a-t-il été chez vous comme il se le proposait ? S'il ne l'a pas fait, je pourrais bien lui redemander, comme usurpé, l'intérêt qu'il m'inspirait quand je songeais, en le regardant, qu'il vous verrait le lendemain. Adieu, mon amie, pardonnez-moi d'écrire comme un chat et de bavarder comme une pie.
Dimanche soir.
Chère Roxandre, quand je n'espère pas vos lettres, je me trouve encore les attendre à mon insu. Hier au soir, sans aucune probabilité d'en voir arriver, je tournais machinalement la tête vers la porte, avec ce regard interrogatif qui, la plupart du temps, n'est entendu que de celui qui questionne, lorsque je vous aperçus du bout de ma chambre ! Je vous appelais et vous veniez à moi. En vérité, vous entendez tout, et vous me
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représentez au moral celte divinité de l'Edda qui entend croître l'herbe des prés et la laine des troupeaux. En honte, comme dans tout ce qui est bien, vous allez toujours au delà de ce qu'on imagine : rien n'est petit, rien n'est restreint dans vos idées et vos sentiments ; aussi comme je respire en vous à l'aise ! Mon amie, c'est à moi qu'il appartenait de l'aire votre comparaison du château ; c'est vous qui êtes pour mon cœur, souvent oppressé, froissé, et toujours triste, un vrai lieu de refuge;, en un mot cette chambre ouatée de toutes parts qu'on imagina pour le roi d'Angleterre, et où le malade, dans ses plus mauvais moments, ne pouvait risquer de se blesser '. C'est à travers cet abri moelleux et solide que les bruits de l'orage ne passeront qu'adoucis, et c'est encore lui qui, entretenant la chaleur dont j'ai besoin pour vivre, me fera défier l'automne et toutes ses tristesses. Je suis née avec peu de force dans le caractère, celle qu'on a quelquefois remarquée en moi est presque toute acquise ; la machine une fois bien montée a été longtemps toute seule sans inconvénient ; mais comme il n'y a que les vertus naturelles dont le maintien ne coûte rien, j'avoue lâchement que ce n'est pas un des moindres bonheurs que me donne votre amitié, que l'appui qu'elle me ménage. Soyez tranquille, je ne me rendrai pas impotente à force d'inaction, mais sans me faire tout à fait porter par vous, il m'est doux de penser que j'ai votre bras pour m'appuyer, et que, l'action finie, je puis savoir où est le repos. Chère amie, il est auprès de vous ; je l'apprends mieux tous les jours, et je vous le confie, mon
1 Georges III, alors atteint d'aliénation mentale.
COMTESSE KDLINC
repos, pour n'y plus penser. Lorsque j'étais à la campagne, le premier jour de l'apparition des cousins, j'étais contre eux d'une impatience mortelle ; au bout de quelque temps ils avaient beau siffler, piquer, ils me seraient entrés dans les yeux et dans les oreilles que je n'y eusse pas fait attention : ils n'étaient pas moins insupportables, mais j'y étais accoutumée; et voilà ce qui m' arrive, avec bien peu de différence, au sujet de tout ce qu'il peut y avoir dans le monde de boudeurs incorrigibles. Si je vous faisais rémunération de tous les remèdes que j'ai employés pour calmer l'irritable susceptibilité de Mlle Walouef, la liste seule effraierait jusqu'à votre patience. Rien de tout cela ne m'a servi, et j'ai fini par ne plus rien faire. J'en souffre, parce qu'il est pénible de voir souffrir, et que d'ailleurs on craint toujours avec quelque raison de ne pas faire assez bien ; mais à force de voir perdre le terrain qu'on croyait avoir gagné, de s'époumoner sans fruit, et souvent de gâter ses affaires au lieu de les avancer, j'ai appris à croiser mes bras et à friser le quiétisme dont je m'emparerais pour ces sortes de choses, si mes mauvais nerfs, de temps à autre, ne dérangeaient ma philosophie pratique. Croyez-moi, il n'y a à opposer à tout cela que l'inaction et l'égalité. Que ceux qui s'amusent à faire du chemin soient sûrs de nous retrouver à la même place, il me semble que c'est tout ce qu'on peut accorder. Quand vous me disiez que tout allait bien entre vous, j'y croyais un moment, et puis, comme ces vieillards chargés d'ans et d'expérience, je souriais à votre illusion sans vouloir la détruire. Toutes ces misères n'ont pas un grand inconvénient entre vous, qui êtes la bonté et la délicatesse mêmes,
a noxAximi: stui hd/.a
et moi, qui lui reconnais des (jualités qui font passer sur les défauts désagréables ; mais je ne puis penser sans peine que, mettant un prix immense aux bontés de l'Impératrice, elle prenne si peu les moyens de les acquérir et de les conserver. Le moins qui puisse lui en revenir, c'est du ridicule et le chagrin de manquer son but.
Pour M"u' ***, avec laquelle j'ai passé une partie de la journée, son esprit baisse à vue d'oeil et je ne vois plus trace de ce qu'on croyait autrefois trouver d'aimable en elle. C'est un rabâchage inouï et une multitude de propos décousus sur un point qui est vraiment de la folie. Mon amie, quelle désagréable bigarrure naît de l'union d'une tête qui se frappe aisément et d'un cœur froid ! Je le dis avec peine et même avec scrupule, mais cet égoïsme qui perce en tout, qu'on suit à la piste dans tous ses mouvements, dans toutes ses idées, ne dénote-t-il pas la sécheresse de l'âme ? De la couleur et un peu de vernis font prendre le change un instant à ceux qui regardent sans voir. Je n'ai de pénétration que lorsque un intérêt profond vient m'en donner; alors je ne le cède à personne, pas même à vous.
Que je vous remercie des lettres que vous m'avez envoyées ! Pendant que je les avais entre les mains, il me semblait que je vous les voyais lire, et que tous les sentiments qui se partageaient votre âme se peignaient sur votre visage. Chère Roxandre, vous méritez toutes les consolations imaginables et vous en avez de bien douces ; ce bon père que vous n'aviez jamais affligé, qui, au milieu de ses souffrances, ne s'occupait que de vous, sans doute pour aous bénir, pour appeler sur
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vous le bonheur que lui-même ne peut vous désirer plus ardemment que je ne le fais ! Il me semble qu'un être vraiment aimé, qui est le centre des affections les plus douces et les plus réelles, doit trouver le joug de la vie léger. Ne suis-je pas bien inconséquente? Tantôt je désire pour vous comme si vous étiez dans le dénûment, et puis, dans un autre moment, il me semble que déjà une auréole de félicité ceint votre tête. Mon amie, vous accorderez cela ; malgré cette écorce de raison qui vous annonce comme imperturbable, vous êtes obligée de préférer les têtes vives à toutes les autres.
11 y a une phrase dans la lettre de votre sœur qui m'a bien frappée : « Toutes les joies de la vie sont perdues pour ceux qui ne se voient pas » . Ah ! que cela est vrai ! Quand votre sœur ne serait pas votre sœur, je l'aimerais sur ce mot-là.
Quoique vos distinctions soient très ingénieuses, j'ai bien envie de les combattre. Il vous agrée de penser qu'un dévouement exalté est l'ingrédient qui donne à l'amour sa couleur. Mon amie, son prisme est trop riche pour qu'on puisse le borner à une seule couleur principale, et c'est la réunion de toutes qui forme cet éclat, ce mouvement de nuances incomparables. L'amitié peut aussi être un dévouement complet et sans bornes ! Et cependant elle aurait ce caractère entièrement dévoué qu'elle ne serait encore qu'au second poste avec un intervalle immense pour le séparer du premier. Quand la première place est vide, l'intervalle se rétrécit, mais il en reste toujours tout ce qu'il faut pour que le trône du maître, même en son absence, soit hors de toute atteinte. Ne trouvez-vous pas que mon histoire
(JO A ROXANDRE STOURDZA
ressemble assez à celle de saint Paul chez les Athéniens ? Comme lui, j'ai trouvé un autel dressé et un Dieu inconnu.
Ma chère Roxandre, vous dire que j'ai été bien tentée, que je le suis encore d'aller demain à T/.arskoë- Sélo, c'est vous apprendre ce que vous savez aussi bien que moi. Mais la fête ferait que je vous verrais moins demain qu'un autre jour.
Il est deux heures du matin, je ne dors pas et cependant je crois que je rêve ; je ne vois plus mon papier et mes doigts cessent d'aller ; c'est vraiment bavarder jusqu'à extinction de forces ; j'enverrai cette lettre au comte de Maistre pour plus de sûreté, ma sœur pouvant manquer son projet.
Vendredi.
Je ne fus libre hier au soir, chère Roxandre, que fort tard et lorsque j'envoyai au palais, la calèche était partic; voilà ce qui fait que vous n'avez pas eu ma réponse ce matin. Votre lettre d' avant-hier, où je vous vis rassurée, m'avait fait renoncera aller vous voir, sans m'en ôter le désir, ce que rien au monde ne pourrait faire ; votre lettre d'hier en vous montrant aussi et peut-être plus tranquille, m'aurait, par son extrême bonté, rattachée à ce projet qui me souriait tant, si dame Raison, qui fait le bien toujours de si mauvaise grâce, ne multipliait les remontrances. Croyez-en mon amitié, je les ai bien combattues et cependant j'y cède tristement. C'est beaucoup que plusieurs heures passées selon son cœur, mais il faut qu'elles n'entraînent pas d'inconvénients, ou que du moins ces inconvénients ne retom-
COMTESSE EDLENG 01
bent que sur celle de nous qui aurait la meilleure part. Voilà ce que je ne puis promettre. Vous seriez l'unique but de cette petite excursion, il n'est pas en mon pouvoir de ne pas en convenir sans détour ; les humeurs noires se mettraient en mouvement," et qui sait si l'épanchement de la bile n'irait pas jusqu'à vous ! Ne vous trompez pas à mon extérieur jugé doux et coulant ; je sais, plus que ne peuvent le croire ceux qui me connaissent superficiellement, me roidir contre ce qui me paraît arbitraire ou ridicule et alors ma volonté est de fer ; mais il faut pour cela que les bombes ou les petits traits ne puissent atteindre que moi. Je suis invulnérable dès que je m'isole, et tout ce qu'il y a au monde de plus facile à blesser dans ceux que j'aime.
Il me devient si naturel de m'identifier à vous qu'un œil habile, c'est-à-dire un œil ami, pourrait établir la disposition de votre esprit sur la simple inspection du mien. Vous me trouverez bien singulière de vous dire : j'irai, et puis : je n'irai pas, quand vous approuviez que j'allasse et que je n'attendais que votre approbation. Ne me jugez pas avec trop de justice. Lorsqu'on a les premiers mouvements d'un être dont le cœur vaut cent fois mieux que la tète, on doit assister avec lui à ce véritable travail de Pénélope qui se fait continuellement dans une imagination vive. Mais quand vous me blâmeriez, quand vous penseriez que je n'ai pas le sens commun, croyez-vous que j'en sois inquiète? Mon Dieu, non ; souvent je me suis trouvé de l'amour-propre avec les autres, je n'en ai pas l'ombre avec vous. Je voudrais que vous me vissiez telle que je suis, que vous me vissiez par mes yeux, qui grossissent peut-être mes défauts et ce qu'il y a de répréhensible en moi plutôt
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qu'ils ne l'atténuent. Je vous sais assez bonne pour croire que vous sentirez comme moi la privation que je m'impose. Vous dire qu'elle me coûte peu serait pure bravade ; mais, du petit au grand, j'ai beaucoup étudié, beaucoup appliqué le dogme du sacrifice, auquel la pauvre Jeanne Grey avait tant de foi. Comme Tarquin, je sais abattre d'une main courageuse ces fleurs de la vie qui s'élèvent au-dessus des autres, et ce triste nivellement m'est devenu si familier que je remplis ma tâche sans murmure et sans plainte.
Vous figurez-vous le bonheur avec lequel j'accueille l'espoir de vous voir ici, et cependant je vous engage, ma hien chère Roxandre, à éloigner cette course qui vous fatiguera doublement si vous avez des affaires toujours fastidieuses. Reposez-vous de toutes les émotions que vous avez éprouvées, soignez votre santé, si vous voulez faire quelque chose pour moi. Chère, rien n'est aussi sincère que mon détachement de moi-même; mais je ne veux pas surprendre votre estime : il serait une vertu clans toute autre, il n'est qu'un profond découragement en moi ; je le porte dans toutes mes affections. Rien ne m'est si étranger que la confiance, et quand j'en aperçois des lueurs en moi, j'éprouve plus d'étonnement encore que de plaisir. Je ne préfère pas les autres à moi-même, mais les autres sont les seuls que j'aime. C'est dans eux qu'est placée toute mapersannalité et tout m'est bon, pourvu que je ne vive pas concentrée en moi. Je n'ai jamais pensé que personne me dût rien (vous n'avez pas idée de la latitude que je donne à cela), et j'ai toujours senti que pour ne pas être tout à fait malheureuse, je devais croire tout devoir aux autres. Cela peut faire un caractère bizarre, extra-
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vagant, mais il est commode et sûr et ne révolterait pas même les ingrats.
Aoici une lettre du comte de Maistre ; vous aviez bien deviné en croyant qu'il a partagé vos inquiétudes sur vos parents. Tâchez d'être plus seule que de coutume pour ne pas faire ces efforts que dicte la répugnance bien motivée de montrer ce qu'on souffre à ceux qui ne sont rien pour nous. Quand on a de la force, on les iait, ces efforts, mais quelque force qu'on ait, ils usent en nous le ressort si nécessaire à l'existence.
Dès que vous pourrez vous réunir à une famille que vous chérissez et dont vous êtes chérie, retrouver la paix du cœur et le bonheur qu'elle donne, oh ! ne vous séparez plus. La vie est trop courte et la plus petite séparation toujours trop longue, pour de pauvres êtres qui, par leurs pensées et leurs souhaits, embrassent l'infini et n'ont pas un moment en propriété.
Adieu, chère, bien chère Roxandre, je pourrais vous voir et je ne vous verrai pas. Il ne me plaît pas d'avoir ainsi à prononcer contre moi-même, une autre fois chargez- vous de la tâche. Ne croyez -vous pas qu'une visite de moins m'autorise à vous écrire au moins deux lettres de plus ?
Lundi soir.
Ma chère Roxandre, votre lettre à Mme Gomnène a été remise ce matin et en voici le reçu ; l'autre a été portée à la poste. Pourquoi ne me chargez-vous pas de toutes vos affaires ? il me semble que je m'en acquitterais fort bien, surtout s'il vous plaisait de me donner la latitude que mon amour pour l'infini me fait désirer ; je dis désirer et non pas demander, remarquez bien ;
G/j A ROXANDRE STOURDZA
car rien n'est si inutile que de demander pour obtenir. Ce paradoxe-là semble contrarier l'Evangile d'une manière inquiétante ; cependant je soutiens qu'il cache une profonde vérité.
J'ai reçu hier soir votre billet au moment où je rêvais, paresseusement enfoncée dans l'angle des deux coussins de mon divan. Gomme, sûrement, vous n'avez pas la prétention que jamais votre pensée vienne se mêler aux miennes, je ne risque pas de l'encourager en vous disant que, par pur hasard, je pensais à vous et nu mal de tête, charmante association qui m'empêchait de vous écrire. Tout en m'examinant, je me demandais pourquoi, sans avoir strictement à vous parler, j'avais tant d'envie de le faire. Savez-vous, mon amie, la réponse que j'obtins du moi qui est le plus moi. car il est bon que vous sachiez qu'il y en a deux ? c'est que jamais on ne cause plus volontiers avec ceux qu'on aime que lorsqu'on n'a rien à leur dire. Vous voyez bien que c'est encore un paradoxe que je livre à votre justice ; je ne me permets pas de prononcer, sur tout ce qui semble porter le caractère du sophisme, de la déraison et même de la folie, par l'adage très respecté qui dit que quand on est partie on n'est plus juge ; mon amie, il faut que vous ayez un petit bout de mon examen de conscience ; j'ai promis et je vous promets encore de ne vous point cacher vos non-succès. Il est de rigueur aussi que lorsque votre influence bienfaisante a tout son effet, vous en jouissiez. Depuis quatre giands jours (ce qui fait une multitude d'heures) je n'ai éprouvé ni les défaillances, ni les angoisses du doute, ni les noires mélancolies auxquelles je suis sujette ; je respire librement, je me soumets aux remèdes et j'y ai
pleine confiance. Tous les matins, en guise de déjeuner, j'avale la potion que vous m'avez prescrite et dont la recette se trouve dans trois ou cpiatre grandes pages que je relis avec soin, dans le courant de la journée, à plusieurs reprises ; il est impossible que ce régime ne me remette pas. Mon amie, êtes-vous contente de ce bulletin ? Si jamais le roi d'Angleterre en fournit un semblable, il est guéri, il est sage, et son médecin est proclamé le plus habile des hommes. Je suis plus difficile à guérir que le roi d'Angleterre ; quel est donc votre talent si vous y réussissez ! Ah ! comme vous aviez raison ; il y a beaucoup de faiblesse dans mon fait et, qui pis est, de la faiblesse organisée, de la faiblesse en système, de la faiblesse qui a pris la forme d'une multitude de qualités apparentes ; si je perds ce défaut, me restera-t-il une vertu ? Si j'avais jamais osé demander quelque chose, née avec une impétuosité toujours prête à m'entraîner au-delà, n'aurais-je pas été exigeante dans toutes mes relations ? Si je ne m'étais hâtée de jeter un voile noir sur la vie, pourrais-je supporter l'idée de la mort? Si j'osais, en quoi que ce soit, me livrer à l'espérance, ne fatiguerait-elle pas trop mon àme? Je ressemble fort à la théorie de Buffon sur la formation du globe ; j'ai été détachée comme lui d'un soleil ardent, depuis des années, je suis occupée à me refroidir; je ne suis pas au froid du pôle, mais sans les consolations que je vous dois j'y serais déjà arrivée. De toute manière j'ai sauté à pieds joints pardessus la zone tempérée, car je n'ai jamais pu, en rien, saisir le milieu ; rester en deçà m'est beaucoup plus facile. Par exemple, si j'avais craint démesurément l'abus de la parole, il m'aurait été parfaitement com-
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mode de me faire trappiste, et le silence absolu m'eût moins coûté que de retrancher vingt mots tous les jours. Tout ce qui semble de l'exagération, en moi, dans la pratique de tout ce qui peut être louable, n'est que de la faiblesse déguisée ; c'est elle seule que j'ai craint et c'est elle seule qui m'a donné la résignation, le détachement dont vous êtes prête à me faire honneur. Autres temps, autres soins, me direz-vous, comme je me le dis à moi-même. Mais il est temps que le régime de la raison, qui n'est pas déesse, arrive. Il ne s'agit plus actuellement de s'éviter, il faut oser se regarder, se voir face à face, et ne pas appeler des fantômes pour vaincre des réalités. Je vous assure que c'est mon dernier mot ; que désormais j'établirai en moi le gouvernement mixte : je laisserai aux puissances la part qui convient à chacune d'elles. Je ne leur permettrai plus d'empiétements, et de cet ordre naîtra peut-être cet équilibre qu'on cherche depuis si longtemps. Pourvu que vous soyez au gouvernail, la barque arrivera à bon port. Quel fatras, mon amie ! Quelle idée il faut que j'aie de votre indulgence pour l'exercer ainsi ! Pendant que je vous écris, toutes les horreurs du déménagement se passent autour de moi. Nadine est dans les grands mouvements, dans les grands soins ; elle a au moins dix cahiers à mettre en ordre, et vous jugez bien qu'il faut que là-dessus elle me consulte cent fois.
A propos de Nadine, vous ai-je dit qu'elle avait été particulièrement touchée de votre souvenir ? Elle est très disposée à vous aimer et quoique je sois la personne du monde qui comprend le moins cette fantaisie, j'en suis aise comme si cela me disait qu'il y a accord
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entre nous. Ah ! si votre raison si douce, si aimable, pouvait se mettre entre ceux que j'aime et moi, je serais sûre que tous les liens se resserreraient ! Je suis frappée de stupeur du moment où il faut agir ; je suis bonne et cependant je reviens difficilement, et avec tant d'êtres, ainsi qu'avec moi-même, il faut tour à tour reprendre, pardonner, se souvenir, et surtout oublier ! J\ 'est-ce pas, ma bien chère amie, que vous ne vous lasserez pas de ce métier-là ?
Je suis rentrée samedi soir de chez la comtesse *** ; mon séjour chez elle a duré précisément le temps prescrit par l'unité dramatique, vingt-quatre heures. Il m'aurait été difficile de tenir au delà, car, malgré les avertissements d'une part et les promesses de l'autre, la journée s'est passée sans que j'eusse un instant à moi. Sur quelques expressions de bonté dont l'Impératrice s'est servie en parlant de moi à Mn'° Tolstoï, notre bonne comtesse a bâti un édifice magnifique sur les distinctions qui m'avaient été accordées. Ce n'est pas pour elle seule, comme vous voyez, que son imagination prend feu. Vous jugez que les hypothèses me valent une faveur extraordinaire ; j'ai eu beau lui dire que, reconnaissante comme je l'étais de l'extrême affabilité de l'Impératrice, il n'y avait eu, comme cela est vrai, dans son accueil, qu'une politesse poussée aussi loin qu'elle peut aller et que, dans la permission que j'avais eue de la voir, il n'y avait rien de personnel, rien de direct. Du moment où quoi que ce soit fait vibrer dans cette tête la corde sensible, elle part pour ne plus s'arrêter. Le peu de temps qu'a duré mon séjour chez elle m'a suffi pour apprécier davantage l'excellente P... Je soupçonnais, mais je m'en suis
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convaincue à n'en pouvoir clouter, qu'elle sent le peu d'aise, le peu d'agrément de sa position ; son apathie apparente est toute méritoire. Je crois ses idées fixées, et si elles le sont réellement, les raisons qui fondaient l'opposition de ses parents ne me paraissent pas seulement puériles, mais coupables. Quand des parents croient devoir ne pas accorder l'essentiel, ou ce qui parait l'être, à leurs enfants, concevez-vous qu'ils ne redoublent pas de soins pour les accessoires et que, à force d'attention et d'agréments ménagés, ils n'atténuent pas autant qu'il dépend d'eux l'intensité du sacrifice !
La détermination de l'Autriche remplit tout le monde de joie. On dit qu'il n'y a rien de tel en activité que les paresseux lorsqu'ils s'y mettent ; peut-être viendrat-il aux Autrichiens l'idée de regagner le temps perdu. Si cette idée leur vient, elle les mettra à la torture qu'ils ont assez méritée. Voilà M. Lebzeltern déchargé du rôle de bouc émissaire, qu'on lui a fait jouer si longtemps. L'autorité même deMmc de Staël ne saurait me faire convenir que le public est toujours homme d'esprit, mais je suis très persuadée qu'il est souvent bon enfant et que, mis de bonne humeur, il ne se soucie pas le lendemain de ses haines et de ses aversions de la veille. Dans tous les grands événements qui soulèvent des doutes, il faut préalablement une victime, sauf à déclarer ensuite, en la renvoyant, que le dieu est satisfait. En ce moment les poltrons exagérés portent l'oreille basse et la queue entre les jambes ; leur contrepartie assiste déjà à la représentation de l'Europe sauvée. tandis que les premiers vers de la tragédie sont encore à faire. Comme toujours, il n'y a que les individus d'un même parti qui s'entendent; mais les partis entre
eux sont comme au temps de la confusion des langues. Dites à M"'1 Walouef que je présume M. Kachelof un peu amoureux de moi ; son assiduité me le fait croire et le désir que j'en ai me le persuade. Empire pour empire, dites-lui qu'il vaut mieux que ce soit moi qui exerce une domination complète sur son oncle, que telle autre matrone à mine rechignée qui pourrait devenir sa tante et faire peser le sceptre sur elle. Je me presse d'annoncer celte préférence par le sentiment que j'ai de son peu de stabilité ; elle tombera à la chute des feuilles, car il n'y a rien de tel que de pouvoir remplir sa journée pour se passer d'aimer. En vérité, chère Roxandre, si je me soucie de vous, c'est pure oisiveté d'esprit et de cœur ; si j'avais su seulement tricoter, cette idée ne me serait pas venue. J'ai reçu des lettres de mon mari remplies de mauvaises nonvelles pour nos affaires. La maison de Narishkine, bien plus malgré nous que malgré lui, sera vendue à l'encan et par des règlements qui gênent beaucoup les acquéreurs d'hypothèques. Mise en vente, elle n'ira probablement qu'au tiers de la dette, et, en outre de cela, il doit au gouvernement sur cette maison, ce que nous ignorions; les arrérages dûs seront prélevés sur ce qui nous revient.
Adieu, mon amie, portez-vous bien et aimez-moi; je vous demande l'un bien plus encore que l'autre ; malheureusement ni l'un ni l'autre ne dépend de vous et cela m'attriste, mais votre santé et votre amitié sont entre les mains du meilleur des pères et cela me console.
Je suis établie à faire horreur, le bruit des ouvriers qui travaillent à la maison voisine, l'odeur de la peinture, m'étourdissent et me suffoquent ; j'ai mal à la
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tête et quand j'aurai cessé de vous écrire j'aurai de l'humeur et des caprices. Comme cet honnête ivrogne dont vous estimez tant la prévoyance, je pressens ce que je serai dans un demi-quart d'heure. Il fait un temps magnifique, l'air est pur, le soleil est chaud sans être incommode ; il y a. de par le monde, des arbres, de la verdure, des sentiers et des gens qui en jouissent ; il y en a. ce qui vaut mieux, qui n'en jouissent pas seuls. Ah ! qu'ils sont heureux ! Avoir le superflu est une grande raison pour être privé du nécessaire. On m'interrompt... Adieu, chère amie, peut-être dans ce même moment m'écrivez-vous; cette idée fait que j'ai encore un peu plus de peine que de coutume à vous quitter.
Lundi matin.
Mon amie, je ne trouverai jamais à redire à ce que vous aurez fait pour moi, mais il ne faut pas moins que cet acquiescement général, pour ne pas vous gronder d'avoir lu à l'Impératrice un long rabâchage que vous auriez pu rendre en quatre mots. C'est encore là un des tours de votre paresse ; vous avez dit : « Je n'ai pas le temps d'être court »,et au lieu d'un consommé, vite vous avez livré la pièce entière. Je suis pénétrée de la bonté avec laquelle Sa Majesté me juge ; l'opinion qu'on ne mérite pas fait un grand bien ; elle nous abaisse un instant à nos propres yeux et puis ncus donne la force de nous élever à elle. Je ne mets nulle modestie à me défendre d'être fort aise d'avoir l'occasion d'approcher l'Impératrice; j'ai toujours été remplie d'admiration pour elle H, en le disant aujourd'hui, je suis infini-
J'irai, comme vous me l'indiquez jeudi, à Tzarskoë- Sélo ; quelle douce et toujours plus chère consolation s'unit pour moi au motif de cette course ! Mon amie, mon àme malade et affaiblie ne s'appuie plus que sur vous, tout semble se liguer contre elle : les événements, les volontés, et jusqu'à sa propre misère. Quand vous me dites: avez-vous éprouvé cela? comprenez- vous ceci ? soyez sûre qu'avec la plus parfaite vérité, je puis vous dire oui. En fait de sentiments, de pensées, portant sur les affections et les passions humaines, j'ai parcouru un cercle immense et creusé jusqu'aux antipodes. Je suis vraiment docteur en cette loi-là. Je ne trouve point incompréhensible ce que les gens qui n'ont vécu que dans le mouvement des choses extérieures ne peuvent expliquer ; l'expérience ne leur a point fait apprendre à épeler, comment sauraient-ils lire ? C'est dans l'enceinte de mon propre cœur que j'ai appris à connaître celui des autres, et la seule connaissance de moi-même m'a donné la clef de ces énigmes innombrables qu'on appelle les hommes. J'ai souvent applaudi à cette idée que chaque être, pris à part, était l'univers entier. J'ai éprouvé quelquefois une sensation de crainte que le sommeil ne vînt interrompre cette rêverie délicieuse où l'on se trouve bercé entre les souvenirs et les espérances ; mais bien plua souvent encore j'ai fermé les yeux, comme les enfants, pour ne pas voir les fantômes de la nuit, cherchant à me persuader que je dormais, pour ne pas trop m'apercevoir que mon cœur veillait pour souffrir. En vérité, mon amie, si je ne croyais pas que le malaise habituel que j'éprouve et qui altère si fort ma sérénité, tint à ma santé, il inquiéterait vivement ma reconnaissance. J'ai des peines ; qui
A ROXANDUE STOIRDZ A
n'en a point ? Quand tout m'eût souri dans la vie, quand tout m'eût été favorable, aurais-je su mériter, conserver, protéger mon bonheur? Cette inquiétude, qui est au fond de toutes les âmes faites d'une certaine manière, ne m'aurait-elle pas dévorée? J'ai mérité la meilleure part des chagrins que j'ai eus, et cependant Dieu les adoucit comme s'ils n'avaient été que des épreuves et non des punitions. J'éprouve, j'inspire de la bienveillance ; mon besoin d'estime est satisfait, j'ai rencontré les êtres les plus distingués, le besoin que j'ai d'aimer l'est aussi ; mon cœur a si bien trouvé en amitié ! Que faut- il donc de plus pour achever avec courage une carrière dont je vois déjà le terme ? Je vous assure, mon amie, que lorsque mon anéantissement n'est point physique, il ressemble parfaitement au calme et à une douce tranquillité. Je suis alors comme cet homme qui vivait seul depuis trente ans et qui n'avait lu que Plutarque ; on lui demandait comment il se trouvait : — Mais presque aussi heureux que si j'étais mort. — Quand les nerfs se mettent de la partie, alors c'est autre chose !
J'ai été fort inquiète de mon mari; d'autres peines sont venues s'v joindre ; jusqu'aux idées les plus superstitieuses, tout a agi sur moi. Pour avoir rêvé que la turquoise que je porte au doigt s'était brisée et que j'en cherchais les morceaux, je me réveillai en sursaut et une indicible mélancolie s'empara de moi. Ne fautil pas que vous soyez bien mon amie pour que je vous conte de si étranges faiblesses ? Chère Roxandre, vous ries <i près de mon cœur qu'il faudrait un miracle pour que vous en ignoriez quelque chose, et quand j'aurais la toute-puissance, ce serait le miracle que je me sou-
COMTESSE EDLING 'jO
cierais le moins de faire. Je respire en pensant que je vous verrai jeudi, et puis quelques jours de suite, et que des mois de consolation, des années de liaison et de confiance m'attendent peut-être auprès de vous. Mon amie, soyez toujours pour moi ce que vous êtes, et mettez toute votre bonté à fortifier en vous un sentiment dont je ne puis plus me passer. Ce n'est pas seulement le bonheur qui distrait, je ne l'éprouve que trop : je n'ai pas lu dix volumes cet été et ce que j'ai lu est presque effacé. Pour faire quelque chose avec fruit, j'ai besoin d'en être absorbée, et, ne travaillant qu'à bâtons rompus, j'éprouve de la fatigue sans plaisir. C'est un des grands inconvénients de la vie que je mène, pour un caractère du genre du mien, que de morceler une journée en y laissant des vides : la tristesse se loge dans ces brèches et puis il n'y a plus moyen de la faire déloger. Quand pourrai-je passer une bonne matinée avec vous, faire une bonne et agréable lecture près de vous, au coin de mon feu?
L'exemple de Mm0 *** suffirait seul pour me dégoûter de la personnalité ; n'a-t-elle pas toujours vécu pour elle, et aujourd'hui, et en tant d'occasions, son bonheur n'a-t-il pas été la proie de peines très futiles dans leur cause et très poignantes. dans leurs effets? Qu'a-t-elle gagné à se faire le centre de ce qui l'entourait ? Cela me rappelle ces vers anglais :
To each his suffrings ; ail are men Condemned alike to groan The tender for another's pain Th'unfeeling for his own l.
1 A chacun ses souffrances ; tous les hommes sont également
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Gomment ne seriez-vous pas heureuse un jour, quand tant d'êtres, de tant de manières différentes, appellent le bonheur sur vous ? Votre sœur dans le ciel et moi sur la terre le désirons sûrement dans le même objet ; car si les autres sont retenus par de vaines considérations, ces vaines considérations n'existent pas pour ceux qui ont déjà cessé de vivre, ni pour les êtres qui, à force de réfléchir sur la fragilité de toutes choses, ont fini par ne voir dans le monde qu'une seule réaiilé, celle d'aimer et d'être aimé.
Adieu, chère amie, je pense avec plaisir que vous avez vu aujourd'hui le comte de Maistre qui s'en faisait une fête. Adieu, je vous embrasse de toutes les forces d'un cœur qui vous aime bien.
Mercredi soir.
Je reçois votre lettre à l'instant, ma bien chère amie, et pour me consoler de ne pas vous voir demain, je me mets à vous écrire. N'y a-t-il pas de l'instinct à trouver si promptement le remède au mal ? Ce remède, comme tant d'autres, n'est qu'un palliatif, et j'en médirais tout autre jour que celui où vous m'annoncez que bientôt je n'aurai plus à souffrir de votre absence. Souffrir est le mot ; il est peut-être injuste à moi de m'en servir au milieu de tant d'adoucissements que je \<>ns dois; mais vous ne sauriez croire ce qu'est une privation sensible sur un fond de malaise habituel.
Que vous ai-je donc dit qui vous ail attristée sur
condamnés a souffrir : les cœurs tendres pour la peine d'aulrui, les insensibles pour lu leur propre.
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moi, dans ma dernière lettre ? Je ne puis me le rappeler. Je ne combats plus mon abandon à la tristesse. vu l'inutilité de mes eflbrts ; mais votre présence, mon amie, me fera tout le bien qui m'est nécessaire. Je ne veux plus de ce bien de luxe qui fait vivre avec enchantement ; il ne me laut tout juste que ce dont on a besoin pour ne pas mourir d'inanition : ne suis-je pas bien raisonnable dans mes souhaits? Non, sûrement. La seule chose qui pouvait me convenir et que j'étais loin de demander, c'était de rencontrer une amie comme vous et vous voyez que, bien loin de la modération, c'était vouloir l'impossible, si une chance heureuse entre mille ne m'avait mise sur votre route. Je ne sais comment il se fait que presque toujours, à notre insu même, nos impressions se réunissent en un même point.
Hier j'entendis beaucoup parler des événements qui se préparent, et je me sentis accablée de pressentiments funestes. Heureusement notre légèreté, qui ne nous laisse le temps de rien approfondir, nous sauve de ces tourments pour l'inquiétude qu'on ne supporterait pas s'ils étaient permanents. Comme vous aussi, ma confiance en celui qui dirige tout me laisse calme au milieu de toutes les oscillations de la pensée. Dieu mesure le vent à la brebis dépouillée ; nous n'aurons jamais plus de mal que celui que nous pourrons porter avec courage. Ces lieux communs de la langue de la résignation portent toujours avec eux quelque chose de consolateur, et je sens qu'au milieu de tous les déchirements que peuvent amener le malheur général et nos maux particuliers, il n'y aura jamais que \ejiat qui m'échappera et le sentiment profond de cette immense bonté à
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qui sûrement il en coûtera de punir. J'ai souvent pensé que, si l'essence de Dieu ne s'opposait pas à la douleur, si un instant il pouvait l'éprouver, ce seraient les maux que s'attire la pauvre humanité qui interrompraient sa félicité suprême. Mon amie, quelle inégalité dans le partage de mes peines et de mes jouissances ! Je crains dans l'avenir et je ne sais plus l'embellir d'espérance ; je vieillis tout à fait; j'envie presque celui qui, passé la première moitié de la vie, cherche ses premières impressions dans son propre cœur et les retrouve. Que de choses j'aurais à vous dire ! Mais on vient m'avertir que la calèche va partir, et ce n'est pas pour vous envoyer une lettre que je me presse si fort, mais pour que vous ayez la robe que vous me demandez, demain à votre réveil. Mon amie, que ne puis-je toujours vous servir aussi promplement et à votre gré ! Adieu, plus je sens qu'il faut finir et plus j'ai envie de bavarder.
Mercredi, à huit heures du matin.
J'étais bien sûre, chère amie, que votre indulgence excuserait ma mauvaise tête; aussi est-ce bien tranquillement que j'ai attendu votre réponse. Je n'ai pas eu moins de plaisir à la recevoir, car le calme est loin d'y nuire. Votre supériorité sur moi me pique : ne point faire de sottises et savoir les pardonner, c'est loni à la fois humilier les hommes et ressembler aux anges ; par humilité faites donc les frais d'un pauvre petit pardon à me demander.
Le regret personnel que j'ai de voir votre séjour à Tzarskoë-Sélo prolongé ne m'empêche pas de m'en réjouir pour vous. 11 y a eu de l'instinct dans votre acte
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de complaisance. Tant qu'il fait beau à la campagne, la ville n'est point supportable et, d'après toutes les données, elle ne le sera pas de longtemps. Le monde physique est bien mieux arrangé que le monde moral ; une saison est solidaire pour l'autre et, tout compte fait, chaque année ramène le même nombre de beaux jours ; voilà où le système de la compensation est vraiment établi. Notre mois d'avril a été pluvieux ; mais quelqu'un, revenu de l'intérieur, me disait hier que les pluies avaient été si fortes sur toute la route du Caucase à Moscou, que les eaux, grossies par leurs torrents, avaient brisé lous les moulins ! Il faut bien que les réservoirs du ciel se referment, car ne serait-ce pas trop du déluge pardessus la guerre et la peste ? Trop, dit sérieusement, est toujours absurde, dans ce sens notre échelle de proportion n'ayant pas un seul point d'appui.
Ainsi que vous, je hume avec délice l'air doux et suave de nos belles matinées. Je regardais le jardin d'été comme la triste ressource des pauvres exilés qui peuplent la capitale ; actuellement je l'ai tout à fait pris en gré. Souvent j'y suis témoin de scènes qui me donneraient envie d'évoquer Sterne. En tout il ne s'agit que de savoir peindre ; les sujets ne manquent pas et la nature n'est presque jamais au-dessous du talent. Que je suis d'accord avec vous sur l'usage pitoyable que les hommes font des moyens de bienêtre déposés entre leurs mains ! Ils manquent si fort leur but que je crois que de toute éternité ils ont été divisés en deux classes : ceux qui pouvant ne veulent pas et ceux qui ne savent pas. Rien n'est si commun que cette ignorance, puis Ariman moissonne par-
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dessus tout cela. Je persiste à croire que ni votre situation ni les circonstances n'ont une influence immédiate sur vous, tout comme il est vrai que la dignité, la supériorité, la prépondérance sur les autres, se trouvent renfermées dans le caractère ; c'est de là aussi qu'émane l'arrêt qui prononce sur votre destinée. On a tort de confondre le courage d'action, qui est facile, avec la force intérieure de résistance ; l'un donne la vertu, l'autre nous rend susceptibles de bonheur. Là-dessus, il ne faut contester ni avec les autres ni avec soi-même, et mettre une grande prudence dans les moyens d'amélioration dont notre désir naturel de bien-être est le but ; car on court risque de se déformer sans qu'il nous soit jamais laissé la faculté de nous jeter dans un autre moule. Sans croire auxguérisons radicales, je pense que l'atmosphère qui règne auprès des esprits bien organisés et des âmes, en même temps sensibles et fortes, est tout ce qu'il y a de plus salubre. C'est cet air-là, mon amie, que je respirerai auprès de vous, et qui me vaudra encore bien mieux que mes bains, que je prends avec nue exactitude qui tient du scrupule.
J'attends mon mari de jour en jour. Il me tarde qu'il soit revenu et que sa vie de nomade cesse. C'est tartariser trop longtemps; nous ressemblons à M. le soleil et à Mrac la lune qu'on ne voit presque jamais en même temps. Mon mari me mande que c'est le jour de la saint Alexandre que la nouvelle des victoires est arrivée à Moscou ; ce même jour la cathédrale avait été bénite; le soir, il y eut illumination, transparents et une affluence de monde prodigieuse dans les rues. Concevez-vous le contraste de cette fête au mi
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lieu de ces ruines, et qu'y a-t-il de plus simple ? toutes les réjouissances ne se passent-elles pas sur des tombes ? et qu'est toute la terre, à une demi-toise de profondeur, qu'un amas de débris et de restes informes ') Oublie ! voilà le mot de grâce adressé à l'homme par la Providence touchée de ses misères.
J'ai vu M"" *** i|ui m'a gravement prise à part pomme dire que vous étiez charmante, tendre et parfaitement soumise pour elle; ce a quoi j'ai répondu: Amen. — Amen veut-il dire parfaitement ainsi soitil) — Fort contente de mon acquiescement, la matière étant belle, elle poursuivit pour me dire qu'elle vous avait fortement grondée, que jamais la raison n'avait pris de formes plus imposantes. Je lui ai répondu à cela que ces soins étaient très faits pour toucher, quoique je ne susse presque rien de ce qui avait motivé ce développement de sollicitude ; le résultat de votre manière d'être prouvait assez qu'elle était convenable et qu'elle convenait. Dans tout ce qui n'est point déterminé d'une manière positive, le succès est la seule garantie de l'heureux choix des moyens. Je ne nommai pas M" Walouef, seulement m'étant rappelé que, la veille de son départ, elle m'avait dit que l'Impératrice vous traitait avec plus d'amitié que jamais, j'appuyai de cela mon assertion ; mais vous savez que ce n'est point avec des preuves qu'on détruit une prévention qu'on se plaît à nourrir. Hélas ! chère amie :
Le monde est plein de fous, el qui n'en veut pas voir, Doit rester dans sa chambre et briser son miroir.
Est-ce une vérité ou une impertinence ? Je crois que
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c'est tous les deux à la fois : une impertinente vérité.
Mmc *** ayant une fois dans la vie l'occasion de vous diriger et de vous influencer, il doit lui être diilicile d'imaginer que, même une fois, vous pouvez vous passer de ses conseils. Pour moi, je suis bien d'avis qu'on vous laisse faire vos affaires toute seule, assurée que vous les ferez à merveille. Si vous aviez vécu dans les temps antiques, vous auriez su très bien mener un quadrige, et, à part vous, vous devez rire de bon cœur des savants et profonds conseils qui vous sont donnés par des gens auxquels le faible et fatigué Rossinante échapperait encore. L'expérience est une belle chose, mais ce n'est pas le temps qui la donne ; un seul événement, quelquefois, porte le germe de toute celle qui peut être nécessaire à la conduite de toute une vie ; d'ailleurs il y a tel premier coup d'oeil dont la justesse y supplée. Ah! que je vous plains d'avoir eu une explication et que je vous félicite d'en être quitte ! Cependant depuis que je sais que c'est la faiblesse qui les évite, je n'ose plus avoir contre elle une horreur aussi prononcée. Elles vous conviennent si, rien n'étant éclairci, vous avez su promettre d'oublier. Mon Dieu, que vous êtes meilleure que moi ! Je n'ai jamais su que pardonner.
Je suis loin de croire que Mme de Maistre ait eu avec vous un tort véritable. On part de soi pour juger les autres; mais il faut prodigieusement d'amitié entre deux femmes pour ôter à celle qui est inférieure toute faiblesse de jalousie. Cependant il ne m'en coûte rien, à moi, de regarder de bas en haut, et cette pose prétendue gênante ne m'incommode nullement parce que
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de bonne heure, j'ai mis une sorte d'orgueil à quitter le niveau pour descendre quelques degrés et à donner la droite à qui, de justice, je la devais. On dit Mrae de Maistre parfaitement bonne ; ce serait, à mes yeux, le premier des éloges, si on ne l'avait banalisé au point de ne savoir plus ce qu'il veut dire.
Le comte de la Garde m'écrit de Vienne ; il me dit que l'enthousiasme des Autrichiens pour les Russes est à son comble : jusqu'aux assiettes de table, tout est à la Cosaque. On parle d'une victoire très brillante remportée par le prince royal l . Vous rappelez-vous ce vers sur la Harpe :
Monté de chute en chute au trône académique.
Je crains toujours que, de défaite en défaite, le monstre 2 n'arrive à plus de gloire. Je viens de découvrir un plaisir tout nouveau que j'épuise : celui de mourir de peur. Je lis Macbeth tous les soirs, seule dans une chambre faiblement éclairée : je crois entendre le cri d'alarme de la chouette, les conjurations des sorcières, le pas précipité des assassins et les gémissements entrecoupés des mourants ; je vois les poignards tirés dans les ténèbres, les ombres s'élever, disparaître, et quand la terreur s'est bien emparée de moi et que je frissonne en jetant autour de moi des regards craintifs et incertains, je me dis : La représentation est au naturel, et je vais me coucher, l'imagination remplie d'idées riantes.
Adieu, ma bien chère amie, je serre votre main de
1 Le prince royal de Suède, Bernadotte.
2 Bonaparte.
LETTRES DE Mmc SAYETCHINE I 6
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toutes mes forces dans les miennes et jamais il n'entrera plus d'amitié vive et franche dans un shake httnd.
Mercredi matin.
J*ai reçu votre lettre hier soir, chère Roxandre, et je profite du premier moment libre pour répondre à tout l'article ministériel ; ne faut-il pas faire son métier avant tout ?
Je mels un prix immense à la permission que Sa Majesté veut bien m' accorder de lui faire soumettre les affaires de la société : le succès, la durée de l'établissement en dépendent; et, pour ma pari, du moment où la pénurie de sujets m'obligea presque à en prendre la direction, je n'eus qu'un seul désir, celui de ne faire aucune démarche qu'elle n'ait été préalablement agréée par Sa Majesté. Rien ne me sera plus agréable que de faire passer les papiers par le prince Alexandre Galitzin dont j'ai déjà, bien des fois, éprouvé toute la complaisance ; puis-je lui en parler ? Je vous avoue qu'il me tarde d'établir notre marche sur des règles fixes et invariables et de faire cesser par là le vague et le tâtonnement. C'est le premier des avantages pour la société que d'avoir la protection active de l'Impératrice. Ce que je vous dis là n'est point une phrase, encore moins une flatterie, mais l'expression de mon sentiment intime. Déjà, depuis six mois, que la société est établie, le tiers des membres s'est trouvé renouvelé ; quand cela ne serait pas, la bonne volonté qui nous anime toutes n'équivaudra jamais à l'influence d'un mot de l'Impératrice ou même à la simple connaissance qu'on aurait de la bienveillance qu'elle
accorde. Cette bienveillance sera, dans tous les temps, une sauvegarde puissante et permanente ; ce n'est pas seulement l'élévation de son rang qui me le fait penser, mais le pouvoir qu'elle exerce sur l'opinion, qu'elle seule peut nous valoir. Je vous remercie beaucoup de ce que vous appelez vos sottises ; tâchez de montrer toujours aussi peu d'esprit à vos dépens.
.Quand je répondis à la question que Sa Majesté me faisait sur nos moyens, que nous avions deux cent mille roubles de capital, elle en parut étonnée et son étonnement semblait dire : c'est beaucoup. J'étais trop peu à l'aise pour lui développer ce que je vais vous dire et je me suis déjà bien reproché l'embarras involontaire qui m'ôta toute présence d'esprit. Suppléez, mon amie, à ma maladresse et, s'il se peut, exposez-lui le véritable état des choses. La dépense de la société est de sept à huit mille roubles par mois qu'on distribue sur les différentes requêtes qui lui sont présentées. Ces déboursés peuvent être longtemps nécessaires encore, le nombre des malheureux qui n'ont point été secourus se trouvant jusqu'ici assez considérable pour qu'aucune diminution ne se fasse remarquer dans la totalité des sommes distribuées. Le capital s'épuise donc journellement; dans quelques mois la source sera tarie ou près de l'être, et nous n'avons en perspective aucun moyen de la renouveler. Si notre établissement avait été annoncé comme temporaire, les fonds de la société dépensés, elle n'aurait qu'à se dissoudre ; mais cela n'a point été son but et en manquant celui qu'elle s'était proposé, elle renoncerait aux vues vraiment utiles qui ne peuvent se développer qu'avec le temps. Nous avons, à la vérité, trente mille roubles à peu
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près, qui peuvent nous être payés annuellement, et qui proviennent de différentes souscriptions ; mais sur ces trente mille roubles, on en prélève douze pour l'entretien de la maison. D'ailleurs ce revenu n'est-il pas purement casuel? Si j'en excepte les dix mille roubles donnés par l'Impératrice, le reste ne peut-il pas être payé inexactement ? On peut perdre des membres, ne point trouver à les remplacer, etc. Voilà les considérations qui me font convoiter une part, telle que Sa Majesté voudrait la faire, sur les secours. Cette part, placée dans les fonds publics, serait une dotation qui consoliderait l'existence de la. société ; et de l'usufruit de cette somme, nous pourvoirions, avec ce que nous avons déjà, aux besoins des malheureux, d'une manière qui répondrait à l'étendue des soins indispensables.
Voilà, ma chère Roxandre, ce que je vous demande de soumettre à Sa Majesté. Je n'ose espérer qu'elle veuille bien accorder cette grâce à la Société, el d'avance je me résigne au refus, bien persuadée que si je l'éprouve, il sera fondé sur de meilleures raisons que celles qui établissent mes sollicitations. Il n'est pas nécessaire que vous montriez ma lettre; j'entends trop bien mes avantages pour ne pas préférer que vous vous contentiez d'en rendre compte. L'Impératrice m'ayant fait l'honneur de me parler, devant Mlle Walouef, de ce qui concernait la maison, je la prierai de se charger de ma réponse. Mon intention avait été d'écrire directement à Sa Majesté ; ensuite j'ai pensé qu'il était plus discret de ne faire que par un intermédiaire. Je n'ose pas assez compter sur moi pour croire que, même dans les occasions les plus pressantes, j'aie
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le courage de demander à l'Impératrice de la voir ; avant toutes choses je crains d'être importune. J'étais bien tentée l'autre jour de prolonger l'entrevue, mais Mlle Walouef, qui était derrière Sa Majesté, me faisait de si gros yeux et tant de grimaces pour m'inviter à ne pas la déranger plus longtemps, que j'y cédai presque effrayée, ne sachant pas. pauvre Ninette, si, jusqu'à la division du temps, tout n'était pas différent à la cour.
Jeudi soir.
J'ai reçu votre lettre hier au soir, et sans avoir deux moments de suite pour y répondre, j'ai profité des moins coupés pour la relire vingt fois. Mon Dieu î que d'émotions elle a versées dans mon âme ! Tout aujourd'hui j'ai valu quelque chose : je voulais vous répondre sur-le-champ et je l'ai sacrifié à des devoirs presque indifférents. Mon humeur a été vraiment douce et facile ; j'ai eu des ennuyeux, ils m'ont paru aimables ; on m'a dérangée une fois inutilement, je l'ai trouvé nécessaire; enfin sans efforts ni projets, je n'ai existé que pour les autres. Chère Roxandre, il n'y a que le bonheur qui rende bon ! Au milieu des peines qui froissent l'âme et la rendent aride, on peut encore aisément faire des actes de bonté ; mais cette bienveillance céleste qui suffit à tout et à laquelle rien ne suffit, qui nous fait chercher hors de nous de quoi l'exercer, qui ne connaît ni bornes ni entraves, c'est le paisible contentement de l'âme qui la donne. Sans avoir éprouvé de ces malheurs qui, en sortant de la ligne commune, semblent commander la pitié, j'ai beaucoup souffert. La continuité des peines, qui n'est
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qu'une consomption morale, m'avait tout à fait abattue ; je croyais que je ne m'en relèverais plus, (jue les consolations me manqueraient toujours, ou que moi-même je manquerais à des consolations trop tardives ; je n'en murmurai-- pas, mais je m'en plaignais doucement à Celui dont la sévérité ne m'a jamais paru que justice et sagesse. C'est vous qu'il choisissait pour me faire sentir l'injustice de ma défiance et m'en guérir à jamais. Je ne sais où je prends celle certitude, mais je crois fermement que vous ne changerez jamais pour moi ; le doute, qui m'est naturel, me devient impossible dès que je veux vous l'appliquer. Celte confiance, sans doute, deviendra mutuelle ; vous trouverez toujours un point d'appui dans mon affection, et moi, je m'appuierai sur votre caractère. Ainsi, avec des titres bien différents en valeur, il y aura encore dans notre amitié cette égalité de bienfaits si douce et si nécessaire à ceux qui s'aiment. Chère Roxandre, prions Dieu de la bénir, cette amitié, de permettre qu'elle serve à nous rendre et plus heureuses et meilleures ; remerciez-le 'partout avec moi et pour moi du bien inespéré qui m'est accordé en elle; rendez-m'en cligne, reprenez-moi, guidez-moi ; plus vous serez sévère et plus vous me trouverez reconnaissante. Je n'ai jamais imaginé rien qui pût flatter davantage, même l'orgueil, qu'une vérité dure dite par un indifférent; voyez ce qu'une vérité dépouillée de toute esj>èce de considération étrangère à elle, mais dite par vous de ce Ion que vous savez si bien avoir, peut me donner de bonheur et me faire de bien ! Je ne suis pas sûre de ne vous déplaire jamais ; je ne réponds que d'une chose, c'est de ne vous
affliger jamais volontairement. Tant qu'il dépendra de moi, je veillerai à vos impressions pour les garantir de devenir pénibles, et dans tous les cas, il me sera aisé de faire abnégation de moi-même pour ne songer qu'à vous. Si nous étions ensemble, je saurais bien exécuter ce que vous voulez, avant même que de le savoir ; car vous êtes comme Zoë * : il n'est pas un de vos regards qui ne soit une pensée. Je n'aime pas que, pour se faire entendre, on soit obligé de tout dire ; les lecteurs inattentifs exigent cela pour leur parfaite intelligence, mais ceux dont l'œil observateur est guidé par cet intérêt qui rend pénétrant, préfèrent les livres qui disent encore moins qu'ils ne donnent à penser.
A propos de livres, demandez-moi tous ceux dont vous avez besoin ; il en est peu que je ne puisse vous procurer par moi ou par les autres. Comme il faut cependant spéculer toujours, quand ce ne serait que pour n'en pas perdre la louable habitude, je vous demanderai de lire, un crayon à la main, ceux qui m'appartiendront ou qui passeront par mes mains ; c'est là l'impôt direct que je veux faire peser sur vous. Par ce moyen, vous suppléerez à la privation que j'éprouve de ne point lire avec vous, et en repassant les endroits que vous aurez marqués, je croirai vous entendre m'inviter à y fixer mon attention. Chère, je veux des coups de crayon, des coups de patte, épargnez-moi seulement les coups d'épingle.
Je suis aise qu'Hérodote vous amuse ; pourquoi passez-vous les notes, qui sont très instructives ? Le
1 Héroïne d'un roman composé par la comtesse Edling et qui n'a été ni publié ni conservé par elle.
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texte n'est qu'une fable perpétuelle ornée de féerie. Ma sauvagerie est tout effrayée de la vie dissipée que vous menez- Quand on est faite comme vous on n'a rien à craindre du contact de l'indifférence ; mais il est sur qu'il y a dans la dissipation un souille desséchant qui fatigue el rend en même temps incapable de goûter le repos qui la suit ; c'est une espèce d'ivresse qui laisse des traces, après qu'elle n'est plus. Vous pouvez aisément imaginer à quel point je suis touchée de ce que vous faites pour vaincre les préventions de Mmc Wolkof, mais je trouve que vous faites beaucoup trop en dévouant ainsi toutes vos soirées ; ménagez-vous plus de temps. Ce n'est pas seulement pour gagner sur le temps ménagé quelques fractions à mon profit que je vous y invite, mais je vous connais assez pour ne pas douter que vous préféreriez terminer solitairement quelques-unes de vos journées, quand ce ne serait que pour vous livrer à ces rêveries vagues et sans objet qui servent quelquefois de prélude à des méditations plus sérieuses. Vous faites donc à vous quatre de grandes dissertations sur le sentiment? Plus ou moins, prétendez-vous, tout le monde s'y entend. — Eh ! oui, tout comme à la guerre et à la politique ; cependant il n'est pas moins vrai que tout le monde se croyant appelé à faire marcher les armées à sa guise, et à bouleverser tous les cabinets de l'Europe, avec la certitude du plus heureux succès, on manque de généraux et de ministres, et qu'il faut souvent des siècles pour en produire.
Jeudi matin.
Chère amie, un plaisir récenl passe merveilleuse ment l'éponge sur le mécompte qui l'a précédé. Vous
êtes une adorable personne pour ceux qui souffrent. Le regret de ne point vous voir avait déjà déposé quelques sacchi amari l au fond de ma coupe, et voilà que vite vous me proposez un bonbon pour m'en faire passer le goût. Ne me traitez point en personne courageuse : il faut que je sois ingannata - pour avaler ce qui me déplaît, ou bien, quand je me décide à un acte de courage, qu'il soit récompensé sur-le-champ, sinon je redeviens gros Jean, c'est-à-dire lâche, comme devant.
Mon pied va mieux : je marche avec moins de peine aujourd'hui. Le mal s'étant accru dans la journée de lundi, je fis chercher Leigthon qui croit qu'au ressentiment de la chute s'est joint un peu d'humeur rhumatismale ; ce ne sera rien dans quelques jours. Il y en a cinq ou six que je n'ai pris l'air et cela m'incommode beaucoup. Logée au fond d'une cour que le bruit de la bâtisse et la poussière rendent insupportable, je n'ai pas même la ressource d'ouvrir ma fenêtre pour respirer. Leigthon me conseille d'aller passer un peu de temps à la campagne de ma sœur, et j'y vais dès aujourd'hui ; si je ne puis m'y promener, j'aurai son grand balcon, la vue de la rivière, des arbres, une ombre de campagne, et j'estime les ombres tout comme si je datais des Champs-Elysées et qu'elles fussent mes uniques réalités. Combien celle que m'offre votre amitié me console ! Comment peut-on, comme vous, embrasser tant de sentiments divers et donner à chacun
1 Sucs amers.
2 Trompée.
(JO A ROX ANDRE STOl RDZA
la part qui lui appartient ? Cela me confond ! Jamais je n'aurais su m'en tirer.
La longueur projetée de votre séjour à TzaVskoë- Sélo me désole ; jamais Kameni-Ostrow ne m'a paru plus tentant que depuis que je voudrais qu'il tentât l'Impératrice. En m'interrogeant de bonne foi, je suis très fâchée de trouver que je l'approuve de préférer Tzarskoë-Sélo, et si je pouvais lui ôter les bonnes raisons qu'elle en a, cela nie mettrait fort à l'aise; car rien ne fâche comme de ne pouvoir opposer quelque chose de raisonnable à ce qui déplaît. Je n'espère pas que ma jambe, qui est d'une grande faiblesse, me permette de supporter une course aussi longue avant votre arrivée ici ; mais si vous restez aussi longtemps que vous le croyez, je me donnerai sûrement le plaisir d'une course dans le mois de septembre, dont les belles journées sont le temps de l'année que je préfère ; on sent si bien alors que tout va passer et qu'il faut se hâter de jouir ! Le terme que je vais fixer actuellement, c'est le 28 ; que de fois jusque-là j'attendrai ce soir où je vous verrai arriver ? Pour éviter à vos compagnes la peine de vous conduire, voulez-vous que ma voiture vous attende à la barrière? Je serais fâchée que ce qui m'arrange si fort dérangeât quelqu'un.
Le comte de Maistre m'a rendu compte sômmairerement de tous les conseils qu'il vous donne (n'est-il pas assez drôle que nous nous mêlions de vous conseiller, vous qui pourriez nous mener tous ?) et j'ai souri bien des fois à ces habiles théories dont on ne peut jamais venir à bout dans la pratique. Il y a sûrement quelques moyens, qu'on n'applique jamais, pour De pas blesser l'orgueil des hommes, mais la vanité des
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femmes ! ah ! ceux-là sont encore à découvrir; je crois que le plus simple est d'en faire son deuil, d'avancer à petits pas et de se bien répéter, pour se fortifier dans la marche : Fais ce que dois, advienne que pourra. D'ailleurs, il ne faut pas donner à toutes ces vétilles une consistance qu'elles n'ont pas. Le bien comme le mal passe, vole, et ne laisse point de traces ; on vous boude après vous avoir fait mille amitiés, comme on vous accable de démonstrations d'intérêt après vous avoir accablé de dégoûts. Plus ou moins on est dans le monde comme saint Janvier, qui tantôt est l'objet du culte de la populace de Naples, et tantôt se voit jeter des pommes cuites. Le saint, d'un fort bon naturel, n'en fait pas moins plusieurs miracles par an. Imitonsle, et que notre miracle à nous soit la patience et l'égalité de caractère, assez difficile à conserver au milieu de tant de variations.
Le comte de Maistre est allé en pèlerinage pour visiter l'ermite Tchitchagof, qui se trouve fort bien à son Oranienbaum. La douleur de cet homme m'intéresse ; elle lui rend peut-être plus de services qu'il ne le ferait lui-même : sa tête ardente a besoin d'un point fixe qui concentre toutes ses idées. Si dans sa position il avait été livré à l'ambition et laissé en proie à toutes les peines qu'elle lui a causées, je crois qu'il n'y eût pas résisté, au lieu qu'il leur oppose une douleur qui grandit, qui ennoblit l'homme, et du moins toute la dignité, toute la force de son caractère lui sont conservées. Cela me fait toujours revenir à l'idée qu'une des plus grandes ressources dans le malheur c'est de pouvoir s'intéresser à soi-même et à ce qu'on éprouve.
Je crois les gouvernants assez à plaindre pour être
9 a A ROX ANDRE STOURDZA.
obligés de profiter de tout. Avec cela je ne les comprendrais pas s'ils pouvaient, au dedans d'eux-mêmes, ne pas mépriser profondément les gens qui donnent l'exemple que vient de donner M. de Jomini. Passer ainsi, dans un moment critique, d'un parti à l'autre, trahir celui que l'on quitte au point de livrer à l'autre toutes les cartes, tous les papiers importants dont on est muni, fi ! que c'est laid ! Cet homme aurait sauvé la Russie, pour se brûler la cervelle après, que je suspecterais encore ses intentions. Notre bon Empereur a l'âme trop bien faite pour donner sa confiance à de pareils êtres, et j'ai besoin de le penser pour être tranquille. Si l'on m'entendait, je sais bien qu'on anathématiscrail ce jugement et qu'il serait un crime irrémissible ; mais à moins qu'on ne bouleverse toutes les idées du juste et de l'honnête, je défie qu'on en puisse porter un autre '. Je ne vous enverrai pas aujourd'hui l'Histoire des Troubadours ; elle est chez ma sœur, dans son appartement de la ville, et je ne puis encore monter son escalier pour l'aller chercher ; mais vous l'aurez demain sans faute. Il y a fort longtemps que je l'ai lue ; je me rappelle y avoir trouvé des notices bien
1 Ce mouvement d'honneur si viril ne pouvait être supprimé et enlevé à la mémoire de Mmc Swetchiue. Mais le lecteur doit être averti que le général de Jomini et ses amis ont publié, à plusieurs reprises, une justification qui se trouve particulièrement résumée dans la 1 le militaire ilu lieutenant général comte Friant, par le comte Friant, son fils. Cette justification s'appuie principalement sur la jalousie de Berthier qui, vieillissant, voyait dans le baron de Jomini le seul rival qui pût lui porter ombrage, et sur la nationalité du baron de Jomini, suisse et non français d'origine.
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lai les et remplies de choses curieuses, mais c'esl un ouvrage qui a trop peu de suite pour avoir beaucoup d'intérêt.
Adieu, mon amie, je pourrais être inquiète, et je ne le suis pas, de vous avoir parlé avec tant d'abandon sur un point délicat. Mais cela ne vous regarde pas seule ; moi aussi j'y suis vivement intéressée par cette part immense que je prends à ce qui vous touche. Si je vous ai déplu, c'est un mal, mais ce n'est pas le plus grand de tous ; ne point vous faire lire dans mon âme, voilà ce que je ne pourrais supporter. Ah ! ce n'est pas d'illusion que je vous aime ; jamais plus de vérité et de dévouement n'entrèrent dans un sentiment ; peut-être le croirez -vous un jour.
Adieu, traduisez cet adieu en russe et répondez-v '.
Vendredi soir.
Chère amie, si l'aveu simple et sans détour d'une extravagance quelconque n'était pas un remède souverain pour remettre à l'aise, je le serais fort peu après ma boutade de l'autre jour ; mais qui sait dire : je n'ai pas eu le sens commun, trouve en soi de merveilleuses ressources de confiance. Ma lettre d'à van thier ne peut guère avoir mieux valu que ce qui l'a précédée, je l'ai écrite dans la crise qui a suivi la fièvre, et l'on sait que bien que ce soient les crises qui sauvent quelquefois le malade, c'est toujours un mouvement violent en soi. Mon Dieu ! que de réflexions m'a sug-
1 En russe, en se quittant, au lieu de se dire adieu on se dit pardon.
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gérées voire lettre ! Gomme il y a quelque chose de pénétrant, de persuasif dans la noble confiance qui vous anime ; je la partagerais bien si je vous ressemblais et si j'étais aimée par quelqu'un qui me ressemblât. Je le répète d'après vous, il n'y a nulle parité entre nous ; mais, ne vous en déplaise, c'est à moi qu'appartient la phrase en saint Jean dont vous vous emparez. Vous savez que l'ordre est indispensable en toutes choses, et il n'en existe pas si chacun n'est à sa place ; ainsi, sans disputer, laissez-moi à la mienne. Tout en me piquant de philosophie, je n'aime point à vivre avec mes égaux, et quand ceux qui sont au-dessus de moi m'offrent le piédestal, j'aime autant n'y pas monter, prévoyant qu'il faudra en descendre. Ce n'est point du tout parce que je suis supérieure à la vie que souvent elle me pèse ou que je regarde le bonheur à vol d'oiseau, c'est plutôt parce que je ne m'en sens pas digne ; je dis alors : le raisin est aigre. D'ailleurs, j'ai été si longtemps nourrie de mécomptes quotidiens, que je ne vois dans ce qui me plaît que de charmantes attrapes ; au lieu d'en jouir bonnement, je cherche la malice. C'est une fort vilaine direction d'idées, assez difficile à prendre pour quiconque n'y aurait pas été stylé par des soins auxquels il faut bien que tout finisse par céder. Les vôtres, mon amie, sont d'un genre bien différent et, croyez-moi, ils ne resteront pas sans influence. Je vous ai toujours dit que vous me feriez tout le bien que vous voudriez.
Il me lardait bien de vous écrire, et vraiment, toute la journée d'hier et d'aujourd'hui, j'ai guetté un moment pour le faire. Vous aussi, chère amie, avez eu une journée morcelée et fatigante, quoique d'un genre
bien différent. A plusieurs reprises j'ai pensé à toutes vos grandeurs, me représentant ma chère Roxandre tranquille au dehors et fort ennuyée au dedans. N'estce pas que cela s'est passé ainsi} Je plains encore beaucoup moins ceux qui sont à l'amphithéâtre et qui, comme vous, peuvent se dédommager en observant ; mais les pauvres observés, quand ils supportent leur rôle, y a-t-il une patience égale à la leur:» En vérité, j'aimerais autant faire le pendant de saint Siméon Stylite au haut de sa colonne ! Cependant, aujourd'hui, il me semble que je supporterais tout, et même cela, le plus sagement du monde, tant les excellentes nouvelles qui se succèdent me mettent en high spirits1. J'ai plus d'espérance que jamais, on n'arrivera jamais à faire assez de fautes pour paralyser tant de moyens et trahir un commencement si brillant. Depuis que le comte de Langeron abattu l'ennemi, il me semble bien probable qu'il le sera toujours. Si l'on ne nous trompe pas et que nos forces soient ce que l'on dit, il n'y a que les mésintelligences et les basses rivalités qui puissent le faire échapper et il est permis d'espérer que, une fois au moins, on attendra pour se brouiller que l'ennemi commun soit hors de combat. Je ne puis vous dire combien le malheur qui a frappé toute la bonne cause dans la personne de Moreau 2, m'a fait
1 En verve.
2 Le général Moreau, transféré aux Etats-Unis, à la suite <lu procès qui lui avait été intenté par Bonaparte, débarqua à Gothembourg dans le mois de juillet 1810; il entra en relations avec les souverains alliés par l'intermédiaire de son ancien compagnon d'armes, Bernâdotte, alors prince royal de Suède. L'armistice venait d'expirer ; les armées alliées passèrent de Bohème
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d'impression. Quel sujet d'exorde pompeux pour le monstre, et quel parti il en tirera pour frapper l'esprit des Français ! Mais quand je pense que ce même coup eût pu atteindre l'Empereur, et à quel immense péril nous avons échappé, je vous avoue que je n'ose plus me plaindre de rien. Ce n'est pas seulement une tendre inquiétude qu'il m'inspire, quand il s'expose ainsi, c'est la belle et bonne colère, plus forte que tout ce que je puis exprimer. C'est une idée tout à fait fausse du véritable courage qui l'entraîne, et moi qui passe ma vie à pardonner les idées erronées, je ne me sens pas la plus petite indulgence pour celle-ci.
Je vous assure que j'aime beaucoup mieux vous parler de ma santé qu'à Leigthon, malgré ses sermons remplis, comme tous les bons sermons, de sollicitations et de menaces. Ils n'équivaudront jamais en efficacité à un : soignez-vous, prononcé par vous. On le dirait votre écho, aux instances qu'il me fait de prendre des bains. J'ai commencé aujourd'hui à obéir, — est-ce à lui ; est-ce à vous ? cela reste dans le vague. — Il me semble que je m'en trouve très bien. Je suis déterminée à me soumettre à tout ce qu'il me conseille ; il m'est démontré que mes maux très insignifiants, en s'invétérant, me conduiraient à une inutilité complète et
en Saxe pour attaquer Dresde, centre des opérations de l'empereur Napoléon à cette époque. A l'attaque de Dresde, du 26 août i8i3, un boulet fracassa la jambe droite de Moreau et, traversant son cheval, emporta une partie de la jambe gauche. L'amputation des deux jambes eut lieu sur place. Il expira dans la nuit du 1" au 2 septembre. Son corps, embaumé à Prague, fut transporté à Saint-Pétersbourg, où il reçut les honneurs qui avaient été déférés au maréchal Koulousof.
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voilà ce qu'il faul éviter plus que la souffrance. Ce matin, à la suite d'une multitude de conseils, il me recommandait la distraction, comme on prescrit une potion de rhubarbe, en style de recelte ; et pendant qu'il me parlait, tout en baissant la tête en signe d'acquiescement, je pensais qu'il en est une qui me ferait tout le bien imaginable ; la devinez-vous, mon amie? Ce sera quand vous serez rentrée, quand il ne me faudra pas acheter le plaisir de vous avoir vue par le regret de vous quitter. Il n'y a rien de si constant que le mois de septembre ; ce sont les trente ans de l'année ; il nous amènera sûrement de beaux jours et, dès que j'en aurai un tout à fait libre, j'aurai l'air de vous le donner, tandis que je ne le consacrerai qu'à moi toute seule.
Si vous saviez combien de fois, ainsi que vous, j'ai déjà pris la résolution de reprendre à une occupation sérieuse ! En vérité, c'est bon à tout. Ce que l'on fait à bâtons rompus fatigue prodigieusement ; on croit servir son plaisir en se livrant à des lectures frivoles ou trop variées, il n'en résulte que cette bigarrure qui fait d'une heure passée dans la foule un siècle de malaise. « Que la dissipation est bête ! » disait une femme de beaucoup d'esprit, et elle avait bien raison. Vous avez tant à perdre dans ce sens-là, que vous ne parviendrez jamais, même à entamer votre fortune ; mais c'est en faisant un retour sur moi-même, que je sens combien on peut, par le décousu de ses journées, risquer jusqu'au nécessaire. Il y a un an encore que j'étais susceptible de réflexion, d'ordre dans mes idées ; j'en avais du moins. Actuellement c'est le cbaos embelli par les ténèbres ; ma tête se fend si je veux penser, ou quand
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je ne pense à rien, ce qui devient l'état naturel de mon jugement. Je justifierais ainsi le mot ancien et connu de mon ami Montaigne : L'homme se pipe. Ah ! que c'est vrai, l'homme se trompe sur tout ; en conclut-on que c'est de plein gré qu'il s'empresse ainsi autour de l'erreur ? Ce serait fort injuste : l'homme se trompe pour ôter un degré à ses peines et se garantir quelques plaisirs. Quand, dans le pays que vous habitez, on voit quelqu'un de supérieur oser rester soi, mettre du naturel, du calme, là où les autres portent l'apprêt, au lieu de convenir de la supériorité qu'une telle conduite doit faire supposer, on l'attribue à la perfection de l'astuce. C'est tout simple ; il y a des oreilles que le mot de mérite déchire et que celui d'adresse n'épouvante pas. Un point sur lequel je suis parfaitement tranquille, c'est sur le jugement que l'Impératrice porte de vous : elle a trop d'esprit pour ne pas démêler un caractère tel que le vôtre, et il y a tout à gagner à traiter avec des esprits supérieurs. Il n'y a rien de si avantageux que d'être observés, pour les caractères qui méritent cet éloge banal et cependant si beau, quand il est appliqué avec justesse : « Il gagne à être connu. » Tout ce qui porte l'empreinte de l'unité est vrai ; car dans ce qui est factice, quelque soin qu'on y mette, il y a toujours un petit bout d'oreille qui perce. Je conçois bien le penchant, dans les personnes élevées par leur rang au-dessus des autres, d'examiner longtemps avant que de donner la plus petite part de leur confiance ; elles sentent qu'une amitié réelle serait un grand adoucissement, mais elles pensent, encore mieux, qu'elles compromettraient beaucoup plus que les autres si elles faisaienl un choix qui ne lut pas excellent.
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Que dites-vous de la belle victoire des Espagnols» J espérerais beaucoup de cette diversion, si les An-lais n'y étaient pour rien ; mais les mécontentements intérieurs se tairont toujours devant le terrible nom d'Anglais, qui électrise tous les orgueils français. Cette même unanimité de sentiments et d'opinions qui fonda tous les succès de la première campagne, se retrouvera du moment où l'ennemi national de tous les temps menacera le pays. Mon Dieu ! quand tout cela finira-t-il ï On a beau me promettre des succès, c'est de la tranquillité que je demande. Il faut convenir que l'espérance estime nourriture bien creuse; elle fatigue sans restaurer ; elle me donne une certaine crampe dans l'esprit à laquelle, mon cher docteur, vous devriez bien porter remède.
Août.
Chère amie, la princesse Alexis Galitzin, en vous remerciant de toute la bonne volonté que vous y mettez, vous demande de la rappeler à l'Impératrice. Il me semble surtout utile de le faire un jour que le comte Razournowski sera là ; nous nous abandonnerons tout a lait à vous ; mais je vous demande, en mon particulier, de ne le faire qu'autant que vous n'y trouverez pas d'inconvénient. Je crois qu'il faut ménager son crédit non pas pour soi, ce qui serait plus que laid, mais pour agir avec efficacité clans les occasions vraiment urgentes ; mon premier mouvement est toujours de demander, mais en songeant ensuite que ce qui est inutile peut devenir nuisible, je me paralyse par calcul
-le n'ai pas aperçu M- de *** depuis les vingt-quatre heuresquej'ai passées chezelle, ce qui fait que j'ai encore
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tout à apprendre de l'effet de la dernière entrevue. Que de projets, que d'espérances à perte de vue, si on est content ! quel héroïsme, quel déploiement de force et de courage, si elle a laissé un levain dont on ne veut pas convenir ! Entre ces deux extrêmes, je ne vois pas la possibilité de lui voir saisir le point juste. J'ai cent fois remarqué son inquiétude, qui tient de la peur dans tout ce qui peut me rapprocher de vous ; je l'ai observée comme une chose étrange et j'ai dédaigné de vouloir l'expliquer, comme on se détourne de tout ce qui donne la preuve de la malveillance. Malgré ma bonhomie, les phrases et les protestations m'aveuglent peu ; cependant il y a dans leur fausseté quelque chose qui séduit toujours, et qui fait qu'on s'étonne lorsqu'elle est démontrée à un certain point.
Le comte de Maistre, qui sort de chez moi, vient de me donner la nouvelle de la mort du prince de Broglie cadet '. Cela me navre pour sa pauvre mère, que plusieurs années ont à peine remise de la perte de son aîné. Quel temps que celui où nous vivons ! Malheur aux pères, comme dit l'Évangile. Dans ce siècle déplorable, il n'est presque pas d'être qui ne tremble ou ne souffre.
La pauvre princesse Alexis a été dans un état d'angoisse affreuse ; elle a su que le régiment de Séménowski, où sont ses deux fils, avait donné, et n'ayant pas eu de nouvelles de ses enfants elle a craint un malheur. Dans ce moment, elle est rassurée, et il me semble que c'est avec fondement. S'il y avait eu de mauvaises nouvelles pour elle, elles seraient déjà ve-
1 François-Ladislas «le Broglie-Revel, petit— fils du maréchal de Broglie, tué à l'affaire de Culm, en Bohème, le 29 août i8i3.
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nues. Je ne sais pourquoi on est si peu exact à envoyer la liste des morts et des blessés ; l'incertitude est accablante et F incohérence qui y règne est une autre manière de supplice.
De désespoir de me sentir au-dessous de tout ce qui était autrefois à ma portée, je me suis jetée dans les voyages, c'est un genre mezzo carattere qui ne demande point d'attention et qui n'effarouche pas la paresse. Il me semble que si je lisais dix pages avec vous d'un bon livre, cela me remonterait pour huit jours au moins. Écrivez, mon amie, mais que ce ne soit pas pour vous toute seule ; donnez -moi ce que vous aurez écrit. Je relis vos lettres, je relis surtout le précieux cahier ; j'aime tant à me retrouver avec vous dans différentes époques ! cela me fait l'illusion de vous avoir toujours connue. Tout ce qui vous regarde me laisse un souvenir ineffaçable, et il n'est pas jusqu'aux dates que je ne retienne. J'y ai vu, par exemple, que demain, 6 septembre, était un jour bien triste pour vous ; dussé-je vivre cent ans, cet anniversaire me retrouvera unie avec vous d'impression et de sentiment ! Ah ! que ne dépend-il de moi d'adoucir ce qui vous afflige et d'éloigner ce que vous pouvez craindre ! Tâchez de conserver ce courage qui est pour moi la pierre philosophale. Vous savez bien que pour être en règle avec ceux qui vous aiment, il faut que vous soyez heureuse au moins pour deux, je voudrais dire pour dix, mais on n'en cède que sa part.
Lundi 26.
Ai-je besoin de vous dire mes regrets en apprenant samedi par Mmc Golowine que vous m'aviez écrit,
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sans qu'on sût ce que votre lettre était devenue, et ma joie ce malin en la recevant? Votre intention était déjà Tin baume, jugez de vos paroles. J'avoue que je commence sérieusement à me blaser sur les privations, et qu'il n'est plus en mon pouvoir de concevoir un beau chagrin. A mesure qu'on avance, le cercle des peines s'étend, celui des plaisirs se rétrécit ; je n'en connais pas un plus attrayant que celui d'une conversation donce et confiante qui commence par l'échange des idées et finit par celui des sentiments, de ces conversations que le hasard seul semble amener et dans lesquelles, à mesure qu'elles s'animent, on voit empreinte toute la bonté de la Providence. J'ai trouvé tout cela dans nos entretiens et particulièrement dans ceux que vous rappelez ; il y a bien des années, chère, que je ne goûtai une consolation aussi vraie. Votre supériorité est une de mes grandes jouissances et je l'aime d'autant mieux qu'elle ne m'a jamais ôté l'espoir de vous convenir ; qu'est-ce qu'on ne rachète pas par la droiture et la force d'un sentiment? Quand je m'examine, je me trouve une telle faculté de dévouement, qu'en vérité je suis tentée de croire qu'il y a quelques gouttes du sang des Décius dans mes veines ; il peut y avoir de la latitude pour le plus clans mon attachement pour vous, mais quoi qu'il arrive, il ne rétrogradera jamais. J'ai une longue expérience de cette ténacité qui, si elle cesse de vous être agréable, ne vous sera du moins jamais incommode. Croyez-moi, on ne connaît jamais parfaitement que les gens que l'on a commencé par deviner. 11 faut être différemment semblables, pour s'entendre tout à fait, pénétrer dans tous les replis et acquérir cette parfaite connaissance d'un autre
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qui découvre entièrement son âme à nos yeux. Il me semble toujours que les âmes se cherchent clans le chaos de ce monde, comme les éléments de même nature qui tendent à se réunir ; elles se touchent, elles sentent qu'elles se sont rencontrées, la confiance s'établit entre elles sans qu'elles puissent souvent assigner une cause valable; la raison, la réflexion viennent ensuite apposer le sceau de leur approbation à ce traité et croient avoir tout fait, comme ces ministres subalternes qui s'attribuent les transactions faites entre les maîtres, rien que parce qu'il leur a été permis de placer leur nom au bas. Non, je ne crains pas de mécomptes avec vous et ma reconnaissance seule peut égaler la parfaite sécurité que vous m'inspirez.
Je conçois aisément que cette nature d'emprunt qui est sous vos yeux ne vous semble pas valoir la nature à touches larges, la grande et belle manière du grand peintre ; vous avez dans l'esprit, dans l'imagination, une simplicité touchante à laquelle aucun de ces goûts ne peut échapper. Même en Russie, je préfère les hautes herbes touffues au gazon ras, et un site pittoresque à toute autre beauté due uniquement à l'art ; que serait-ce dans les pays qui déploient tout le luxe de la végétation et où de beaux paysages, achevés par un beau ciel, se suivent et varient toujours d'aspect ! Je suis convaincue qu'avec vous je me plairais fort, même dans le palais des Rois, au milieu des cygnes que je n'aime pas plus que vous ; mais si, par quelqu'une de ces chances inespérées, je pouvais voyager avec vous dans ce pays que vous avez décrit et auquel vous avez donné une couleur si vive, c'est alors que les impressions les plus profondes et les plus douces
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se trouveraient complétées. Causer, lire, prier, admirer avec ceux qu'on aime, voilà la série et l'ensemble de ce bonheur particulier à moi, dont je vous disais que je voudrais remplir au moins un jour, — un jour qui en embellirait mille par son souvenir !
Chère, ne vous y trompez pas, votre disposition à mon égard n'est qu'un pressentiment du bien que vous pouvez me faire, et une femme, malgré sa raison et même à son insu, est plus ou moins conduite par ses pressentiments.
La ville est insupportable pendant que je vous écris, le bruit des voitures fend ma pauvre tête déjà si mauvaise ; malgré moi, je suis entraînée à veiller, et quoique bien loin de la foule que notre ami Chateaubriand appelle si bien vaste désert d'hommes, j'ai souvent de trop même la société qui me plaît. Ne m'accusez pas d'inconséquence ; il y a bien peu de choses dont on puisse vouloir toujours.
Nous avons eu ici deux jours d'inquiétude bien vive, uniquement due au vague et au mystère dont on couvrait des nouvelles qui n'ont rien de si alarmant depuis qu'on les sait, mais il y a ici, comme partout ailleurs, je pense, une multitude de gens qui vont sans cesse des prédictions de Jérémie à l'incrédulité de Thomas. En vérité, on devrait, pour son repos et celui des autres, prendre d'autres exemples dans l'Ecriture ! Il est assez drôle qu'on ne veuille pas apprendre à douter avec incertitude ; ce n'est pas au reste pour la première fois que l'incrédulité se trouve être dogmatique. L'intolérance dans les opinions politiques est plus prononcée que jamais ; malheur à qui parle, malheur à qui se tait, malheur à qui suspend le blâme,
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malheur à qui n'outre pas l'éloge. 11 court ici deux ou trois histoires d'aigles planant ou dirigeant leur vol sur les restes du maréchal1. Depuis Hérodote que vous lisez, je ne sache pas quelles fables aient eu plus de succès. On a bien besoin de dire que les hommes ont besoin de croire ; ils ont encore un autre besoin, c'est celui de tendre sans relâche à un degré de folie plus éleyé que celui qui leur a été assigné.
Le comte de Maistre est venu me voir aujourd'hui, sans me trouver, et je n'ai pu m'acquitter de votre commission auprès de lui. 11 vous regrette, et vous savez, chère, si c'est un nouveau point de contact entre lui et moi. Je voudrais que l'amitié que j'ai pour lui lui rendit ma société agréable ; mais il faudrait pouvoir y joindre la vôtre. Entre nous deux, il semblait content ; il semblait dire comme saint Pierre sur le Thabor : « Il fait bon ici. » Que je le dirais de bon cœur aussi, si j'étais près de vous! Rodolphe2 part aujourd'hui ou plutôt demain ; dès que je le saurai parti, j'engagerai la princesse Alexis à aller avec moi voir son père, et je n'épargnerai rien pour le distraire de ses peines de la seule manière dont je conçoive une distraction de ce genre : en les partageant.
Si j'avais été prévenue du départ de Mllc Bakounine, elle vous aurait porté ma lettre. Elle m'a donné de vos nouvelles ; vous aviez froid, vous n'étiez pas gaie,
1 Le maréchal Koutousof mourut à Breslau, le io mai 1810. Son corps fut solennellement transporté en Russie, et le peuple prétendit qu'un aigle ne cessait de planer sur son cercueil durant cette marche funèbre.
2 Fils du comte de Maistre.
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voilà ce qu'elle m'a dit légèrement, du ton de l'indifférence, et que j'ai recueilli avidement.
Adieu ; promenez-vous, lisez, amusez-vous, écrivezmoi ou du moins rappelez-vous souvent qu'il est bien peu de moments dans la journée où vous soyez éloignée de mon souvenir, et qu'il n'en est aucun où vous ne soyez dans mon cœur.
Jeudi soir.
Que n'êtes-vous là, mon amie ! Plus de choses me plairaient et je sentirais mieux ce qui me plaît ! Vous n'ignorez pas que je passe ma vie à étudier la médecine morale ; la base de mon système sera toujours la soumission passive. Quelque mal que vous en disiez, je ne me suis reposée que là, et quand on trouve à appuyer sa tête, serait-ce sur le marbre, on ne doit jsas changer de position. Comme palliatif, qui n'est point rendu inutile par le grand remède, je n'ai jamais trouvé que l'occupation ; je brûle quelquefois de m'y livrer, et la plupart du temps ma mauvaise santé me fait éprouver le sort de Tantale qui, à notre rencontre dans la vallée de Josaphat, n'aura probablement rien à m 'apprendre.
J'ai conté au comte de Maistre votre histoire du baron allemand, histoire dont la tournure patriarcale, embellie par toute ma poésie, me semblait devoir le conquérir. Il me charge de vous dire qu'elle estchoking : voyez comme ma poésie sur votre prose réussit ! Ainsi qu'il ne pouvait y manquer, il est parti du point que le divorce ayant été défendu par je ne sais quel concile de je ne sais quelle année, etc.. et là-dessus est arrivée
une belle thèse plus théologique que sentimentale. Mon amie, nous aurons beau faire,
Rome se met toujours entre lui et son cœur !
N'est-ce pas là un beau vers qui vient de m'échappera Pour moi qui ne suis pas bardée d'arguments et qui, en fait de dogmes, ai une propension singulière pour celui du sacrifice, j'avoue que j'ai trouvé à ce dévouement quelque chose de surnaturel qui m'a éblouie.
Adieu, mon amie, je ne puis imaginer la combinaison d'obstacles qui pourrait m' obliger à rester ainsi longtemps sans vous écrire. J'attends avec impatience votre lettre de Berlin, et j'adresse celle-ci tout droit à Carlsruhe. Parlez-moi beaucoup de ce que vous faites et surtout de la disposition de votre âme. Il est mille situations d'où l'on ne peut se tirer que par toute la résignation du ciel ou toute la légèreté de la terre : vous ne connaissez pas celle-ci, tâchez donc de recourir à l'autre et d'achever d'y recouvrer vos forces. Je vous embrasse de tout mon cœur.
i8iA> i5 janvier, Saint-Pétersbourg.
Mon amie, je n'ai qu'un moment, que je veux vous donner, pour répondre à l'article principal de votre lettre datée de Kœnigsberg. Ai-je besoin, pour donner un peu de poids à mes remontrances, de vous renouveler ici ma profession de foi sur l'ambition, la vanité, les dégoûts et les mécomptes qu'elles amènent? Sûrement non. Vous savez que mon instinct sauvage, qui
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me rend si amie de l'indépendance, a suffi pour me les faire deviner, et qu'au moins en ceci j'ai pu me passer d'expérience. Cependant, malgré celte connaissance qui m'est arrivée comme la science infuse, ce que vous me dites de votre position auprès de Mme de R. l, m'a fait infiniment de peine, non seulement par celle que vous ressentiez, mais par la crainte, qui approche de la conviction, que vous n'ayez pas fait tout ce qu'il fallait pour l'éviter. J'approuve la dignité, ou, pour mieux dire, dans toutes les circonstances je n'admire qu'elle ; mais je ne vois pas que de montrer une sensibilité blessée, réparer des torts involontaires, en chercher les moyens, soit y manquer. Pourquoi ne pas vous expliquer, montrer votre peine, demander les motifs qui vous l'ont méritée, en convenir s'ils sont justes el mettre tout l'empressement que vous pourrez à les réparer? La bonté seule, cette bonté expansive qui est véritablement ce charme qui subjugue, suffirait pour dicter cette conduite, et un motif plus puissant vous y invite encore, celui de la reconnaissance. Chère Koxandre, un petit tort d'humeur vous ferait-il oublier la manière dont Mme de R. fut pour vous, dans un moment où ellepouvait mettre des formes polies à la place de cet intérêt qu'elle vous marqua? Le moment où la confiance d'une part et une vive sensibilité de l'autre rapprochent deux âmes jusqu'à cette intimité que l'amitié seule pourrait établir, peut-il donc ne laisser aucune trace, ou un léger mécontentement l'effacerat-il? Déplus, ne lui devez-vous pas un gré infini de vous avoir emmenée? Dans ce voyage, elle n'avait pas
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essentiellement besoin de voire présence, sinon par l'agrément qui pouvait en résulter pour vous; sa bonté lui imposait même le dur sacrifice de faire peine à une autre pour vous faire plaisir. Elle a surmonté ces difficultés, et vous, ne ferez-vous rien? Je serais bien éloignée de vous engager à feindre des regrets que vous n'éprouveriez pas, mais promettez-moi de montrer ceux que vous avez, et surtout n'affectez pas cette liberté d'esprit et cette sorte de gaîté qui, à mes yeux, ne paraîtraient jamais qu'un effort et qui, aux yeux trompés des autres, seraient une indifférence presque choquante ; soyez toujours aussi bonne que vous-même. Mon amie, avant toute autre chose je vous dois la vérité ; comment ne vous dirais-je pas qu'à la place de M"1" de R., dans ses rapports avec vous, je serais aussi blessée qu'elle ! Mais, vous connaissant mieux, peutêtre que je saurais par un mot vous faire sentir un tort indépendant de votre affection pour elle, et vous ramener à ce qu'il vous est si simple d'être. Ne croyez pas à cette apparence d'approbation qui semble vous maintenir dans la route où vous êtes ; cela seul me prouverait presque qu'elle est mauvaise. La perfection même d'une conduite n'attire que le blâme ou les mésinterprétations, lorsque cette conduite déplaît aux puissances et que paraître l'approuver pourrait compromettre la faveur. Voyez autant de pièges dans cet assentiment qu'on vous donne; peut-être qu'on ne veut que vous pousser assez loin pour que toute marche rétrograde vous soit interdite. Croyez-en mon amitié pour vous, qui n'a d'autre but que votre bien ; elle ne m'aveugle pas. Je vous crois très capable d'imprudence, je vous l'ai dit mille fois ; c'est un petit tort à mes
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yeux, mais rappelez- vous, chère amie, que c'est le seul dont les hommes n'ont jamais su accorder la rémission. Ai-je besoin de vous demander de me pardonner un si long et si ennuyeux sermon ? Je mets mon âme à l'envers avec vous ; je sens trop ce que je dis pour me donner le temps d*y penser ; mon intention ne peut être méconnue et c'est surtout devant vous qu'elle doit toujours trouver grâce. Quand je parle des intérêts de ce misérable monde, il me semble que je m'occupe d'une sphère très éloignée de la nôtre ; la pauvre recluse n'en est pas plus séparée par ses murailles que je ne le suis par les dispositions qui m'en éloignent.
Adieu, ma bien chère amie, aimez-moi, pardonnezmoi et soyez heureuse, afin que j'aie de quoi me consoler de ne l'être pas. Je vous embrasse de toute mon âme.
i8i<i. Mardi soir.
Votre billet, mon amie, n'a point réveillé des regrets que rien ne peut amortir, mais les a fait éclater avec une nouvelle force ; je ne m'y attendais pas, l'adresse était d'une écriture étrangère, et, lorsque je l'ouvris, en reconnaissant la vôtre, je crus ne vous avoir pas encore quittée, être à l'instant de notre séparation et en < -prouver les angoisses. Il faut avoir été heureuse ou s'être crue telle pendant longtemps, pour sentir la douleur dans son intensité, car dans une vie décolorée, elle n'est qu'une teinte plus sombre à laquelle on arrive par des dégradations de lumière presque imperceptibles. Sans doute, mon amie, mon attachement pour vous vous servira de consolation, j'en suis connaincue ;
mais ce mot de consolation est si triste quand il n'est pas vide de sens que je voudrais que mon amitié vous fût donnée par-dessus des biens plus méritoires, mais aussi beaucoup plus précieux. Je me surprends quelquefois à envier les caractères dont les impressions sont mobiles et légères. L'éponge passée sur l'ardoise n'y laisse aucune trace, et peut-être sa nature est-elle la seule qui convienne à l'homme qui n'a pour lui que des- plaisirs d'un moment et des peines qui durent toute la vie. Si la dignité morale était là ! — Mais ce n'est pas vous qui vous en passeriez ; ainsi tâchez de vous faire à votre sort, c'est celui de l'éternité ! Je ne pense pas seulement à vos peines, votre santé m'inquiète extrêmement. Comment avez-vous supporté les froids rigoureux qui durent depuis votre départ ! J'attends avec une impatience que je ne puis vous rendre votre lettre de Riga. Confinée dans ma chambre, les 28 ou 3o degrés de froid qu'il fait depuis plusieurs jours doublent au moins les maux habituels avec lesquels je suis condamnée à vieillir. Quel effet produisent-ils sur vous, dont la santé est altérée ? J'en suis convaincue, les habitants du Nord n'auront qu'un enfer de glaces ; les flammes quelles qu'elles soient les réjouiraient. Parlez-moi en détail de votre santé et surtout soignezla ; vantez-vous de ce que vous aurez fait pour elle ; quel que soit l'intérêt que vous puissiez prendre à votre conservation, d'autres en prennent davantage encore et dans une œuvre de selfish i pour une multitude de gens, vous aurez trouvé le secret d'avoir surtout travaillé pour les autres.
1 Egoïste.
A ROXAXDUr: STOUKDZA
Je vous écris très à la hâte. Croiriez-vous que clej mis votre départ je n'ai pas eu un moment ? Ah ! combien je sens que le mouvement n'est point une distraction et qu'une idée toujours la même peut dominer les soins qui se parlaient l'existence sans pouvoir la remplir ! Adieu, mon amie, que de fois déjà le mot adieu a rempli mon cœur d'amertume ! La tête de Méduse n'est point une image exagérée. Portez-vous bien, recourez à Dieu, servez- vous de votre force sans en abuser, et quand la lutte est trop inégale, demandez grâce au lieu de combattre.
Saint-Pôtersbourg, 2 février 181 \.
Chère amie, le parti que vous avez pris de ne pas sembler émue de la défaveur de l'Impératrice, de porter votre attention ailleurs, doit lui faire supposer un de ces dépits qui bravent, et non cette sensibilité fière qui se défend de l'éclat et renferme ses déplaisirs. Songez que l'agrément de votre existence présente et peutêtre future, même l'opinion générale, dépendent en grande partie de l'appui que vous vous serez ménagé ou que vous aurez repoussé. Ne vous le dissimulez pas, c'est vous qu'on blâmera si le mécontentement tic l'Impératrice vient à éclater ; et dans cette lutte si inégale, vous ne pouvez, avec l'ombre de raison, espérer une victoire quelconque. Rappelez-vous donc qu'il n'est pas de soumission plus juste et de dépendance mieux déterminée, et que de persister dans les formes qui lui déplaisent, lui montrer de l'indifférence, c'est vous l'aliéner à jamais. Mettez votre esprit et votre raison à combat lie le petit orgueil qui vous dicte de ne
COMTESSE EDLING Il3
pas rétrograder ; changez de conduite, il en est peutêtre temps encore ; l'Impératrice est bonne, délicate, elle sera sûrement sensible à l'aveu de ces petits torts dont on ne se souvient que lorsqu'on ne les a pas pardonnés. Quoique vous ne touchiez pas cette corde dans vos lettres à vos parents, votre frère m'a dit que la pénétration de votre maman avait deviné vos pensées. Elle s'en afflige ; ne ferez-vous donc rien pour la consoler:' Pardon, chère Roxandre, de rabâcher d'une manière si ennuyeuse ; j'ai la haine la plus prononcée pour les remontrances et les conseils, et si je me permets de vous en donner, c'est bien une forte preuve de mon amitié pour vous.
J'ai bien peu de choses à vous dire de moi ; rien ne ressemble plus à ce que je fais que ce que je faisais. Ma santé a été bien mauvaise ; j'ai été malade pendant plus de huit jours de manière à ne pouvoir même pas vous écrire, c'est vous en donner la mesure. Je suis dévorée d'inquiétude pour Nadine dont la santé est dans un état déplorable. Leigthon n'ose pas prononcer encore. Mon âme fléchit sous l'idée d'une aussi cruelle épreuve et je manque de force même dans l'avenir.
Le comte de Maistre et Sayger me chargent de mille choses pour vous, ainsi que mon mari. Je lis Jeanne d'Arc ' qui m'enchante. Adieu, mon amie, je vous écrirai bientôt. Cette lettre commencée le i, n'est fermée qu'aujourd'hui 6. Je vous embrasse de toute mon âme.
Saint-Pélcrsbourg, 33 février i8i/i- Ma bien chère amie, je méditais justement le regret 1 Tragédie de Schiller.
LETTRES DE Mrae SWETCIIINE — I 8
A KUVÀNimE STOl UO/.A
de n'avoir pas de vos nouvelles depuis Weimar, lorsque hier je reçus votre lettlre commencée à Darmstadt et fermée à Bruchsal. Je n'avais pas d'inquiétude puisque vous aviez écrit à d'autres et j'ai encore moins de cette exigence dont le fond est toujours de l'amitié. Pourquoi donc étais-je un peu triste de votre silence? Demandez-le à ce ciel qui roule pesamment ses nuages sur nos têtes, et surtout à cette chaleur du midi concentrée dans le lond de mon cœur. Un étonnement tout rempli de peines s'est emparé de moi en apprenant que vous n'avez pas trouvé mes lettres à Carlsruhc, où je les adresse depuis ma lettre à Weimar. Je sais bien que le doute ne saurait entrer que dans ces liaisons vulgaires et toutes fragiles qu'on forme comme en se jouant des sentiments les plus sérieux ; cependant il m'importait tant que vous eussiez la série de toutes les impressions que vous m'avez fait éprouver, que, en ne supposant qu'un retard, il m'était encore pénible. Mon amie, il y a toujours quelques bonnes raisons qui nous expliquent nos peines, mais celles des autres m'ont toujours paru un mystère, le sentiment de mes démérites n'étant pas là pour enlever le voile.
Du reste, jamais je n'aurai besoin de justification auprès de vous ; mon absolution sera toujours le résultat de votre instinct ainsi que celui de votre réflexion.
Sois tout à ton ami dès que tu l'as nommé
est un texte dont la longue paraphrase s'étend sur toute ma vie antérieure. Je ne sais si l'orgueil peut l'exprimer aussi naïvement, mais je vous dirai sans détour que, quelquefois, j'ai conçu l'espoir de vous être vrai-
COMTESSE EDLIXG lit)
ment utile. Je suis si éclairée sur votre intérêt par celui que vous m'inspirez, qu'il me semble que ce que je ne saurais ni apercevoir, ni faire pour moi, je le verrai pour vous avec la clarté et la puissance que donne la vérité fortement sentie et employée sans réticence et sans crainte. Je vous la dois, et quand je ne vous la devrais pas, mon amitié pour vous me l'arracherait. Je suis d'abord entraînée à vous dire toute ma pensée, et puis la réflexion vient m'assurer que je vous dois cet excès de confiance. C'est ainsi que les poétiques viennent après les poèmes. Une franchise entière, sans arrière-pensée, ne m'est pas tout à fait naturelle ; aussi dans ces moments de crépuscule moral, où il ne fait pas tout à fait nuit ni tout à fait jour, j'ai été étonnée du courage que j'ai eu de ne vous rien adoucir, et un peu inquiète, je vous l'avoue, de l'impression qu'il ferait sur vous ; ensuite l'idée de la loyauté et de la véritable dignité de votre caractère me calmait en me rappelant qu'il n'était au-dessous de rien. Je pense bien, comme vous, que l'amitié doit être sévère, mais avec la différence que vous vous en tenez à la théorie et que moi je mets mon opinion en pratique. Dites-moi, chère amie, si vous le pouvez avec vérité, que ma rudesse ne vous ôte pas toutes les consolations que je voudrais pouvoir y joindre : qui mieux que moi sent toutes vos peines et voudrait les calmer ! Que ne puis-je aussi, en vous faisant assister à toutes les impressions qui sont la véritable réaction des vôtres, mettre un baume dans ces blessures que je rouvre peut-être maladroitement ! L'amitié devrait être Janus, dont l'un des visages porterait l'expression du conseil austère et l'autre celle de la douce consolation. Mais chaque peine qui nous otc
1 ] G A ROXANDRE STOURDZA
un asile sur la terre nous découvre un point d'appui de plus au ciel. Eh ! mon amie, ne planez-vous pas déjà sur les misérables intérêts de cette vie ; n'êtesvous pas plus forte que les vicissitudes auxquelles vous êtes condamnée ? N'en doutez pas, c'est la voix de Dieu qui répond à la vôtre. Ce n'est pas à la terre inondée de rosée à se plaindre ; le désert aride et brûlant aurait seul une espèce de droit à se croire délaissé par cette main puissante qui n'a qu'à se retirer pour punir. Eh ! mon amie, ne soyons pas injustes envers la Providence ; ces biens qu'une âme comme la vôtre est faite pour sentir, pourquoi ne vous y attacheriez-vous pas? Cette carrière, où tout est enchantement et qu'on rêve dans les premières années de la vie, vous est fermée ; n'y en a-t-il donc pas une autre dont chaque pas est une action noble ou utile, où la raison guide et dont le contentement de soi-même est le compagnon et le but? Au terme, c'est aussi une couronne qui est la récompense du vainqueur ; ce n'.est pas le bonheur qui l'assemble fleur par fleur, mais cette couronne vaut mieux que la sienne, parce que rien ne peut la ternir et qu'elle dure aussi longtemps qu'elle est belle. Je prévois que lorsque nous serons ensemble, j'aurai de grandes préventions à détruire en vous, mais j'aiguise déjà mes arguments et si les événements s'accordent avec ma dialectique, j'espère bien que vous ne serez pas la plus forte.
Je suis un peu rassurée sur Nadine ; cependant sa convalescence est loin d'être établie. Comme il faut toujours vouloir autre chose que ce qui est, je désirerais surtout sauter à pieds joints par-dessus les mois de mars et d'avril, époque dangereuse, et pouvoir lui faire
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respirer l'air doux et salubre de la campagne au mois de mai. Mon amie, j'ai grand besoin de respirer librement ; la vie que j'ai menée cet hiver a mis ma patience à une dure épreuve ; si elle s'en tire jusqu'au bout, ce sera beaucoup plus honorable que cela n'a été amusant. Plus j'avance, et plus je suis entraînée vers la vie de retraite coupée par des occupations qui me paraissent d'autant plus aimables que je ne puis m n livrer. Toujours tenue à des détails mortellement froids, qui me prennent tout le temps que me laissent mes migraines, je passe sans oser regarder, de crainte de succomber à la tentation, à travers des jouissances innombrables que peut me donner encore l'exercice de la pensée. La situation du malheureux, condamné à être attiré sans cesse sans jouir jamais, est si souvent la mienne, que, pour l'appliquer plus généralement, j'en ai fait un verbe que vous approuverez sans doute ; le voici : Je tentalise, tu tentaliscs. etc.
Nos lectures avec votre frère sont toujours très interrompues : il en résulte beaucoup d agrément pour moi. Votre frère est un homme de cette pâte antique dont le secret est perdu : il suit, en cédant à sa nature, le conseil de saint Paul de vivre dans ce monde comme n'y vivant pas. S'il fait un choix qui ne soit pas très heureux, si dans ce qui doit composer une unité parfaite il a le malheur de sentir que sa compagne et lui font deux, il aura bien peu à espérer de cette terre, car le mariage, pour un caractère comme le sien, est la seule chance qui puisse remplir son existence et la rendre douce. Votre maman a eu la bonté, sachant que je n'avais pas de lettres de vous, de m'envoyer celles que vous lui avez écrites. Je vous ai vue entre
A ROKA>'DRE STOl RDZ \
Schiller, Goethe, etc., et je me suis écriée : « Oùétaislu, brave Grillon? » Je vous envie de connaître tant de \ isages célèbres parmi lesquels la laideur de M. Hanikof peut encore espérer faire un assez bel effet. Je suis bien aise que vous ayez fait connaissance avec lui et que ses amoureux hommages aient été si rapidement portés à vos pieds ; cela me prouve qu'il est toujours le même, et malgré quelques petits ridicules, il fait assez bien de ne pas changer. C'est vraiment un homme d'esprit, mais qui a le tort de vouloir montrer tout celui qu'il a, dans la conversation la plus insignifiante et la plus courte ; rature-t-il toujours en parlant ')
Ge que vous me dites de l'Empereur me fait grand plaisir; enfin, de toutes parts, on lui rend justice! Dieu veuille qu'il mène à bien la noble et généreuse entreprise dont les événements portaient le germe qu'il a développé et protégé avec tant de bonheur. Il ne faut pas se le dissimuler, le bonheur seul donne de l'équité aux grandes masses, et le vulgaire n'aura jamais des entrailles que pour le succès. Mon amie, avez-vous suivi mes conseils relativement à votre conduite avec l'Impératrice? Vous êtes-vous ouverte à elle, sur les peines dont elle était l'objet, et avezvous mis dans cette ouverture de la franchise, de l'abandon, et cette affection que vous ressentez pour elle ?
Je vois très peu M. W. et quand il vient, l'embarras ou les lieux communs se partagent l'entretien . Ge n'est pas là ce qu'on m'avait annoncé, mais je n'en suis que médiocrement surprise. L'amour est si fort créateur en illusions que toute la pénétration de l'esprit ne met pas à l'abri de donner, en pareil cas, précisément les qualités qui manquent.
COMTESSE EDLING IIQ
Saint-Pétersbourg, 3o mars i8id-
Ma chère Roxandre, depuis ma dernière lettre j'ai été dévorée d'angoisses ; Nadine a été beaucoup plus mal pendant une dizaine de jours. Quoique fort contente des soins de Leigthon, n'osant m'en rapporter à lui et pénétrant le véritable sens de ses discours, à travers ses ménagements, j'ai demandé une consultation. Que vous dirais-je, mon amie? les ténèbres, au lieu de s'éclaircir, sont devenues plus épaisses, le vague s'est changé en incertitude complète, et qui sait si cette incertitude apparente ne cache pas la connaissance positive d'un mal incurable ? Chère, concevezvous ce que cette idée a de sombre et d'alarmant ? Ah ! vous faites bien mieux que le concevoir, vous le partagez ; vous êtes de moitié dans mes impressions. Ne croyez pas que si mon imagination m'échappe pour m'enfoncer dans l'abîme de souffrances indéfinies, je me laisse vaincre par elle sans combats ; je fais plus : avec plus de raisons qu'une autre de craindre pour un enfant auquel ma tendresse croyait préparer une destinée heureuse, je conserve quelquefois ou plutôt je retrouve une sorte de force d'esprit qui me laisse juger ses états d'après mon instinct, et non d'après des lumières trop souvent erronées. Dans ces moments que j'appelle lucides, j'ose espérer que l'on se trompe sur le genre de sa maladie ; je penche à croire que les nerfs y sont pour beaucoup et que, véritables Protées, ils prennent toutes les formes qui semblent annoncer une complication de maladies unies au plus affreux de tous les maux. Chère, la mort
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seule ne glace- t-elle pas d'effroi lorsqu'elle vient menacer la jeunesse ? et qu'est-ce encore que la mort auprès de souffrances aiguës que l'art parvient rarement à calmer, et dont la nature même, avec toutes ses forces et tous ses efforts, ne peut sauver ! Pourquoi vous le cacherais-je ? dans ces tristes moments, je me sens seule, plus seule que jamais. Si une main amie approchait le calice de mes lèvres, je souffrirais encore, mais quelques larmes d'émotion et d'attendrissement se mêleraient à mes larmes plus amères, et la stérilité et le découragement de mon âme ne feraient plus de moi une de ces victimes dont le sacrifice n'est que de la douleur. Pardon, je vous afflige, je le sens; mais comment résister, en parlant de soi à un être aimé, à s'ouvrir à lui et à se montrer avec sa faiblesse et peut-être toute sa déraison ! et quels trésors, mon amie, ne m'offre pas la religion ; si j'en étais privée, que ferais-je ? et que font ces êtres trop malheureux pour être comptés au nombre des coupables qui ne connaissent pas sa puissance toute de bonté? Je suis heureuse que vous vous sentiez portée par votre belle âme, bien plus encore que par vos peines, à l'unique asile où nous trouvions quelque repos. Jetons-nous dans le sein de Dieu, c'est aussi une manière d'être ensemble, et s'y perdre, c'est bien se retrouver !
Mon amie, j'ai une multitude de choses à vous dire, mais la liberté d'esprit me manque plus que le temps ; cette lettre-ci n'est au fond que pour vous en annoncer une que vous aurez dans trois ou quatre jours. Cependant il y a un article dans votre dernière qu'il m'est impossible de passer sous silence : c'est celui où vous me parlez du comte Capo d'Islria. Que ne
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donnerais-je pas pour être avec vous dans ce moment, pour empêcher votre imagination de s'effaroucher, pour la ramener à des sentiments raisonnables, pour obtenir d'elle d'unir la raison à la délicatesse ! Non, vous ne manquerez pas cette destinée ; elle vous désigne impérieusement comme épouse et comme mère. Je sens quelquefois que vous avez besoin de moi; ma sollicitude, mon intérêt, si clairvoyant parce qu'il est vif et tendre, dessilleraient vos yeux et les accoutumeraient peu à peu à ce jour qui me semble fait pour embellir votre vie. Mon amie, si cette lettre ne vient pas trop tard, permettez-moi de suspendre toute détermination qui serait défavorable au seul projet auquel je tienne pour vous. Qui sait si vos idées, reprenant leur direction naturelle, ne vous montreront pas bientôt les objets sous un autre rapport, sous celui dont ma tendresse pour vous est frappée ?
Adieu, mon amie ; à demain peut-être et sûrement à bientôt. Je ne vous demande pas de m' aimer, je suis sûre que toutes mes misères vous attachent à moi plus que toutes les prospérités qui n'ont d'influence que sur les êtres auxquels nous ne ressemblons pas.
Saint-Pétersbourg, 6 avril i8i4-
Chère amie, ma dernière lettre vous aura fait peine ; aucune des miennes n'a pu jusqu'ici manquer cet effet, tandis que vous ne me parlez que pour me consoler et mêler votre voix à celle de ces douces espérances que toute seule je chercherais en vain à reconquérir. Combien la partie est peu égale ! Mais si
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jamais le fardeau vous a été cher, ne vous en lassez pas ; je n'aurais pas su me passer de votre amitié avant même d'en connaître tout le bienfait; comment donc me résignerais-je à la perdre? Chère Roxandre, ils peuvent être estimables et vertueux, ces êtres qui n'ont su de la vie que les formes extérieures, et qui ont avancé dans le sentier droit sous la garantie du bonheur; mais ces êtres, au milieu des masses qui souffrent, qui se repentent et gémissent, sont destinés à y rester étrangers. On a dit que le cœur était comme ces plantes qui n'offrent uu baume salutaire que lorsque le fer les avait blessées elles-mêmes ; plus on étudie la nature et plus ou trouve cette pensée juste. Vous-même, mon amie, dont l'âme sensible et élevée semblait destinée à deviner les maux sans avoir besoin de les connaître pour les guérir, seriez-vous ce que vous êtes et ce que vous serez, si le poids terrible des peines qui seules offrent une lutte honorable au courage de notre sexe n'était -venu éprouver le vôtre ? Je vois vos progrès marqués dans vos lettres successives ; comme pour l'enfant au berceau, chaque jour semble ajouter à vos forces. Ce n'est plus dans vous seule que vous les puisez. Ah ! Que vous faites bien ! Vous l'avez vu jadis, vous le sentez aujourd'hui : c'est en vain que nous nous confions dans la noblesse et la pureté de nos intentions, cette prétendue égide brise souvent le cœur qu'elle devait garantir et il faut recourir à un pouvoir plus qu'humain pour nous arracher aux dangers et aux regrets qui suivent ceux que l'on n'a pas vaincus. L'exaltation résignée n'est quelquefois ni de la vertu, ni de la religion : mais c'est une des ruses dont se sert le plus volontiers la Providence avec ceux
qu'elle a doués de la fibre religieuse ; peut-être ôtet-elle quelque chose au mérite de la piété en donnant pour elle ce vif attrait qui détruit presque le libre arbitre. Mais sa bonté, ne songeant qu'à sauver, oppose l'entraînement à l'entraînement et s'en remet au temps pour faire de ce dernier amour une œuvre toute sainte. Qu'il est doux de s'élancer dans cette carrière ! Mais, chère amie, il vient un temps où ces ailes mystérieuses nous sont ôtées, où la manne ne vient plus renouveler chaque jour nos forces; alors, une seconde fois déchus, il nous faut marcher, pourvoir à nos aliments, regretter le passé et quelquefois redouter l'avenir. Voilà où j'en suis pour ma part. J'ai mille fois recommencé les travaux de la civilisation, en vue de la perfectibilité, qui est ma folie, sans que mon point de départ, toujours le même, parvienne à m'en guérir.
Je ne puis vous dire combien tout ce que vous me dites de M""' de Kriïdener et de sa fille m'a intéressée. Comme je n'ai pas l'honneur, très peu rare, d'avoir des opinions toutes faites à l'avance et que, par une bizarrerie que l'on condamnerait beaucoup à Pétersbourg, si je m'en vantais, je tiens à avoir des notions préliminaires un peu exactes sur quelque chose que ce soit avant de le juger, mon opinion sur les théosophes d'Allemagne est dans un état de suspension qui ferait frémir d'indignation et de crainte tous les orthodoxes. On peut faire beaucoup de chemin dans un champ si vaste, et j'ai toujours trouvé assez simple qu'en respectant les bases, les uns s'occupent àôter quelques briques qui leur paraissent inutiles, et que les autres en ajoutent, pourvu que le luxe de ceux-ci n'aille pas braver
124 A ROXANDRE STOl RDZA
le ciel par une seconde tour de Babel. Je me sens fort indulgente, quoi que j'aie toujours trouvé, après y avoir bien pensé, qu'il valait mieux suivre la religion, dans toute sa simplicité, et n'en point faire une science, dont les plus babiles zélateurs ne sont pas toujours les chrétiens les plus attachés à ces préceptes, qui dirigent l'action en l'identifiant avec elle. Lorsqu'on se perd dans les abstractions et dans les élans de l'amour divin, il bien rare que l'orgueil, dans le partage, courre risque de mourir d'inanition. Le cri de guerre de cette milice sainte est toujours simplicité, abnégation de volonté et de complaisance en soi-même, mais cette belle médaille a un malheureux revers qui étale tous les vices opposés. En outre de ces observations qui m'ont été fournies par la société que vous connaissez, une chose qui m'en aurait garantie, c'est l'éloignement prononcé pour tout ce qui est association. Je n'ai jamais compris qu'on se trouvât lié par les opinions, et si jamais je suis d'une secte, ce sera de celle des indépendants. Je ne donne jamais ma confiance et mon estime qu'au caractère, et les romans de M"" RadclifTe m'effraient moins que je ne le serais si je me sentais sous la grille d'une société religieuse faisant corps clans le corps de l'Eglise chrétienne. Tâchez, mon amie, de vous y soustraire. Ce n'est pas aussi facile que vous le croyez ; ces gens-là, quelque estimables qu'ils soient d'ailleurs, nourrissent toujours cette arrière-pensée et la propagande était pleine de tiédeur en comparaison de la chaleur qu'ils y mettent. Ecoutez-les s'ils vous intéressent, mais n'adoptez pas leurs opinions ; prenez d'elles ce qui échauffe l'âme sans influencer l'esprit. Votre frère m'a lu la lettre de Mme de Krudener dont
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vous lui avez envoyé une copie ; elle m'a paru admirable et à lui aussi, sans qu'il en convienne peut-être d'aussi bonne foi. Je ne vous invite pas moins à vous en tenir à cette foi du charbonnier à laquelle je suis revenue, après toutes mes oscillations religieuses, qui représentaient passablement dans ma pauvre tête la fermentation des opinions du xvie siècle. Savez-vous que votre frère contribue beaucoup à me faire meilleure grecque que je ne l'étais ' ? Savez-vous quelque chose qui est au moins aussi vrai ? C'est que j'aime beaucoup votre frère ; il donnerait de la droiture à qui en manquerait, et la volonté, pour tout ce qui est bien, prend avec lui de cette inflexibilité qui le caractérise. Pour peu que la femme qui lui est destinée sache l'apprécier, il deviendra sa seconde conscience. Je n'ai jamais osé lui laisser soupçonner que j'avais connaissance de ses projets, quoique j'eusse remarqué plusieurs fois que son naturel, concentré et ami du silence, n'eût pas été fâché d'une ouverture qui l'aurait mis à l'aise. Où en est-il ? Quant à ses déterminations, il me parait d'un caractère à en changer difficilement; il serait bien malheureux s'il (Hait démontré que la personne en question ne peut lui convenir, et qu'il s'en convainquit par l'expérience.
Mardi, 7 avril.
Encore moins de gré que de force, je me vois enfin libérée de mon auguste présidence, et comme tous
1 M. Stounlza préparait alors un livre intitulé : Considérations sur la doctrine et l'esprit de l'Eglise orthodoxe, — Stuttgard, 1816. Ce livre a élé réfuté par un autre livre du P. Rozaven intitulé : L'Église catholique justifiée. — Lyon, i8a4. L'ouvrage du P. Rozaven a été réédité en i863, par le prince Augustin Galitzin.
I^G A ROXA^DRE STOLRDZA
ceux qui ont abdiqué le pouvoir souverain, je ne l'ai pas fait sans éprouver quelque regret. Il y avait longtemps que j'étais décidée à quitter au printemps, et la maladie de Nadine m'a donné le courage de l'exécuter. Si vous le croyez nécessaire, rendez-moi le service d'en informer Sa Majesté. Je ne sais si j'en dois croire ceux qui me disent que j'ai mal fait de ne pas lui demander ses ordres à son départ ; mais je vous avoue que toutes les fois qu'il s'agit de faire un pas en avant, il me semble que c'est sortir de mon caractère, et tous les sophismes du monde viennent aussitôt appuyer ma sauvagerie.
Je suis bien aise que vos affaires avec l'Impératrice aillent bien, et ce n'est pas vous qui croirez que la vanité puisse m 'émouvoir, même pour ceux que j'aime. Vous me paraissiez agir comme une personne blessée, et la sensibilité offensée est si souvent prise dans le monde pour l'amour-propre piqué, qu'il me tardait que le soupçon d'une petitesse cessât de pouvoir vous atteindre. Je ne sais s'il est quelque chose qui puisse flatter davantage qu'une vérité crue, dite rudement, et cependant ceux qui la supportent ainsi n'en sont pas moins de véritables exceptions dans l'ordre de la nature humaine.
Les dernières nouvelles reçues de l'armée et qui annoncent la victoire remportée par notre cher Empereur lui-même, ont ranimé les esprits étrangement abattus par les transitions continuelles de la crainte à l'espérance. Dieu veuille couronner tant d'efforts et de dévouement par un repos qui aura été si chèrement acheté. Le mot de gloire ne me touche plus ; la corde de mon âme qu'il faisait résonner est sans doute brisée,
et je mendierais volontiers, pour l'univers comme pour moi, un peu de tranquillité, quand môme elle serait tout à fait terne. La mort de M. de Saint-Priest m'a profondément affectée ' ; celle du jeune comte Strogonof a été vivement sentie ; sa mère oppose à cette douleur un courage et une résignation que quelques personnes ont l'injustice d'attribuer à de l'insensibilité. Elles semblent oublier que tout, jusqu'à cet orgueil qu^on lui reprochait si amèrement, doit contribuer à rendre ses regrets plus déchirants. La comtesse Strogonof gémit tout bas,, souffre avec soumission et douceur ; c'en est assez pour que les êtres toujours aux aguets de ce qui les délivre du poids de la compassion et de l'estime, élèvent des doutes sur l'intensité d'une si juste et si naturelle affliction. Ah! mon amie, que les âmes étroites ont peu de pénétration et de logique ! Elles ne croient qu'à ce qui paraît et peut-être que, plus coupables, elles s'efforcent de s'empêcher de croire à ce qui est au delà, pour nuire plus à l'aise.
Nous allons perdre M. Tchitchagof 2, et j'en suis
1 Le comte de Saint-Priest, frère aîné du général vicomte de Saint-Pnest, duc d'Almazan, fut tué le 17 mars 18 14, devant Reims, dans une rencontre avec le corps d'armée du maréchal Marmont.
- L'amiral Paul Tchitchagof était fils de l'amiral Basile Tchitchagof, qui avait laissé un nom illustre et vénéré dans la flotte russe qu'il avait plusieurs fois conduite à la victoire. Son fds Paul, homme fort distingué lui-même, fit ses études en Angleterre, pays qui depuis lors eut toujours, de son propre aveu, toutes ses prédilections. Il épousa miss Elisahelh Proby, dont le père était amiral anglais. La perte de cette compagne, objet d'un attachement passionné, le plonge;! dans une douleur inconsolable. Il vécut dès lors dans la retraite, et ne tarda pas à aller fixer son exis-
I'j8 a roxandre stodrdza
bien peinée. Il a de grands défauts, il manque de plus grandes vertus, mais il a une belle àmc, un caractère fort, et cela suffit pour en faire un être attachant . Nous avons pris vraiment de l'amitié l'un pour l'autre, et si l'on ne peut répondre de rien avec ces messieurs, il est du moins sûr que je lui conserverai toujours la mienne. Il est aussi inconsolable qu'il Fêlait, et j'ai besoin de sa douleur pour l'aimer comme ce qu'il y a de mieux. L'Empereur vient de lui permettre de partir pour l'Angleterre, et je suis bien aise qu'il n'ait pas été contrarié dans ce projet, par la certitude que le séjour qu'il y fera finira par l'en dégoûter. Lord Walpole me disait en parlant de lui : Hc is restless l ; celte agitation le ramènera dans son pays dont les préventions F éloignent.
A propos de lord Walpole, je trouve que vous l'avez jugé bien sévèrement. Si vous y aviez regardé de plus près, vous auriez vu qu'il a un autre esprit que celui de contradiction, et que sur. plusieurs sujets sa conversation est intéressante et nourrie. Je le vois souvent, il m'inonde de livres anglais, et je serais embarrassée de dire jusqu'à quel point les livres qu'il me prête influencent mon opinion sur lui. On s'entend toujours à
tence on Angleterre. Tl mourut à Paris, au mois de septembre i84g, âgé de quatre-vingt-deux ans. Il avait été, durant plusieurs années, ministre delà marine russe et légua a ce ministère les papiers et études de voyage cpii pouvaient être utiles à la Russie. On trouva parmi ses papiers un certain nombre de lettres du («mile île Maislre : ces lettres ont été publiées à Pétersbourg par les soins du luron Korf, directeur de la bibliothèque impériale.
1 II est sans repos.
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Pétersbourg, mieux que partout ailleurs, à dévorer son temps sans plaisir et sans fruit ; c'est un véritable pillage, et ce que j'en sauve me fait regretter davantage ce que j'en perds. J'ai si besoin de loisir ! j'ai si besoin de renouveler mes forces morales par l'occupation et par la solitude ! Le trouble de la vie que j'ai menée me rend presque étrangère à ce moi-même qui ne peut exister, avec plénitude, qu'en se livrant sans distraction aux plus douces affections, à la nature et à Ce monde intellectuel qui quelquefois fait oublier l'autre. J'ai tant de passé dans mon cœur que vivre avec d'anciens regrets et les sentiments nouveaux qui s'y sont peints, me semble aussi nécessaire que l'espoir du bonheur l'est aux âmes neuves qui y croient. Quelque calme que le bon Dieu me rende en me rassurant sur Nadine, je sens cependant que, pour désenchanter mon être, il me suffira de me sentir privée des épanchements d'une entière confiance. J'en éprouve quelquefois un besoin si vif que j'irais au bout du monde pour ouvrir mon âme, et bien souvent, par un mouvement spontané, je m'élançais de mon fauteuil, comme s'il avait dépendu de moi de hâter la délivrance du poids qui m'oppressait.
La comtesse *** se ressemble toujours à elle-même, et les siècles passeraient devant elle chargés d'expérience, que son éternelle jeunesse n'en vieillirait pas d'un jour.
Venons à votre admirateur Sayger * qui prétend que vous avez emporté avec vous le peu de bonheur qu'il goûtait en Russie. Il vous présente les plus tendres
1 Professeur d'allemand de la famille impériale.
LETTRES DE Mmc SVVETCHINE I
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hommages. Le départ des grands-ducs ne lui a pas ôté ses honoraires, mais je crois que le désordre de ses finances se joint à ses peines domestiques pour l'éprouver. Il était bien triste la dernière fois que je le vis ; je lui suppose une assez mauvaise tète et je crois bien qu'il ne nuit pas aux circonstances quand elles s'arrangent pour l'affliger. Vous ai-je dit que les deux leçons par semaine que me donnait Sayger ne me suffisent pas? J'ai pris un autre maître d'allemand qui vient tous les jours et me fait faire des progrès assez rapides. Si vous entendiez parler du comte de la Garde, vous me feriez grand plaisir de me donner de ses nouvelles. Je n'en ai pas eu depuis son passage à Francfort et elles me manquent. On ne parle pas de lui et c'est de bon augure ; les hommes qui sont à l'armée sont dans la catégorie des femmes qui sont d'autant plus heureuses qu'on en parle moins. Je vous envoie une lettre du comte de Maistre ; il a eu hier une lettre de son fils qui le rassure parfaitement.
Si vous avez froid au midi, nous avons presque chaud dans le nord. La rivière a passé, à mon grand contentement, et les trois fenêtres de mon cabinet m'offrent trois beaux Vernets que l'on ne me contestera pas d'être originaux.
J'ai lu l'ouvrage de Mme de Staël sur l'Allemagne, et comme dans tous ses autres livres, j'ai trouvé de fort belles pages et quelques jugements précipités. Mes professeurs de littérature allemande, Ouvarof et Tourguenief, ne trouvent pas que le compte qu'elle en rend soit exact de tout point. Prononcez-vous, je vous prie, sur ce sujet. Si vous pouviez m'envoyer un ouvrage qui ne fût pas volumi-
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neux et en donnât une idée juste, vous me feriez grand plaisir, car rien ne m'intéresse plus que de m'intéresser à ce qui vous intéresse, depuis ïalpha jusqu'à l'oméga. Adieu, bonne chère amie.
Saint-Pétersbourg, 23 avril i8i4.
Depuis que je ne vous ai écrit, chère Roxandre, j'ai reçu deux lettres de vous qui, ainsi que toutes les autres, m'ont ranimée et rétablie dans ce doux calme intérieur qu'on ne doit jamais qu'à une voix amie ; la dernière est pleine d'une joie que je partageais avec vous bien avant que vous ne m'en parlassiez. Que de grâces à rendre et combien notre cher Empereur les mérite ! Que je me sais gré d'avoir toujours entrevu dans son âme ce qu'il manifeste aujourd'hui avec tant de gloire et une gloire si belle et si pure ! Il est vraiment le héros de l'humanité ; aussi sera-t-il celui de tous les âges et de toutes les nations. Il me semble voir réalisés dans sa conduite tous mes rêves sur la dignité morale; je trouve enfin, dans cette réunion de sentiments religieux et d'idées libérales, la ressemblance si longtemps cherchée de ce type que je portais dans mon esprit, et qu'on pouvait jusqu'ici qualifier du nom d'être fantastique, de création dune imagination exaltée. Notre adorable Alexandre me met bien à l'aise ; il fixe toutes mes idées. On peut donc, sur le trône, dans le tumulte de tous les intérêts, de toutes les passions déchaînées, rester homme, chrétien, philosophe, poursuivre le plan le plus sage, le plus généreux et mettre dans son exécution tout ce qu'il y a de beau sur la terre, depuis la plus noble équité jusqu'à la modestie
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la plus touchante? Et ce jeune et admirable sage est notre maître ! Mon amie, les Russes sont trop heureux s'ils sentent toujours aussi vivement son prix ! La chute de Napoléon est telle qu'on pouvait l'attendre de la justice divine. Sa mort au champ d'honneur aurait fermé noblement une indigne carrière, et son caractère eût été un de ces problèmes, nullement douteux pour ceux qui savent appliquer les lois de la morale et même celles de la politique, mais qui aurait pu laisser quelques points à saisir à ces cerveaux à rebours, amis nés de l'extraordinaire. Dieu ne l'a pas permis : Napoléon est jugé par tous et pour jamais. Quant à l'heureux changement opéré dans l'esprit de la nation française, il ne m'a nullement étonnée ; leurs malheurs y servent d'exorde. D'ailleurs, pour eux, changer c'est rester les mêmes ; ils sont retournés aux bons principes à peu près comme le bourgeois gentilhomme faisait de la prose. Quand La Fontaine terminait une de ses fables par vive le roi ! vive là ligue ! il exprimait bien moins sa propre insouciance que la mobilité de ses compatriotes. Sans doute, mon amie, il y a des individus a excepter de cet arrêt qui, comme tant d'autres, serait injuste s'il était général.
Mon amie, l'affaire de Narishkine n'est point terminée encore ; il n'est pas possible de prendre un parti avant de savoir à quoi s'en tenir sur une affaire dont toutes les nôtres dépendent. Pour plaindre Narishkine, je n'ai besoin que de me mettre à sa place. Mon Dieu, que je serais malheureuse, si, par ma faute, j'avais entraîné ce qui peut adoucir une destinée, l'indépendance et les distractions douces qui pourraient en naître pour moi ! Votre maman n'a point encore de ré-
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ponse à la proposition qu'elle vous a faite. Elle m'a demandé ce que je croyais que vous décideriez. — Elle acceptera sans balancer, lui ai-je dit; me serais-je trompée, mon amie? Je ne puis le croire. Je suis convaincue que Sa Majesté elle-même le trouvera bon, et que le commun des martyrs sera désabusé sur la vanité qu on a pu vous supposer. J'ai vu ainsi la chose,
mais
je n'ai point entendu vos raisons, si vous en avez à opposer. Votre réponse serait-elle en opposition avec celle que j'aurais donnée, que je ne la jugerais qu'après vous avoir entendue. Mon Dieu ! que je vous trouve heureuse d'avoir conservé une mère et une si bonne mère ! De tous les sentiments qui manquent à mon cœur, c'est celui dont l'absence le déchire le plus • sous une protection "aussi sacrée, il me semble qu'on peut défier et les hommes et les choses, même son propre cœur. Votre maman tient toujours beaucoup à 1 idée d un mariage entre votre frère et son enfant d adoption, et s'il était assez d'accord avec lui-même pour ne vouloir clans sa femme, ainsi qu'il le dit quelquefois, que des vertus simples, sans mélange de ces qualités supérieures qui portent leur danger avec elles, je ne vois pas que personne puisse lui convenir davantage.
Vous baissez vos jalousies pour vous préserver du soleil et nous, mon amie, nous voudrions multiplier et réchauffer les pauvres petits rayons qu'il laisse tomber sur nous. Notre printemps n'est que dans le calendrier, et si la rivière ne s'était pas débarrassée de ses glaces, il nous faudrait la foi qui s'applique aux mystères pour n'en pas désespérer. Dans le nord on imagine une neuvième béatitude : « heureux ceux qui ont
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chaud ! » Vous exprimer à quel point j'ai besoin d'une nature différente, d'une autre existence que celle que je mène, me serait impossible. Il me faudrait me régénérer dans une atmosphère bénigne, et pour ranimer complètement mes esprits abattus, la réunion des biens que donnent un beau ciel, une nature poétique, beaucoup de loisir et encore plus d'amitié. Yoilà ce que je ne trouve qu'en échantillons qui me font regretter la pièce entière. Je suis attachée à mon pays par mille liens, mais ils ne se briseraient pas pour être relâchés pendant deux ou trois ans, et mes forces morales rétablies pourraient me rendre plus digne de les goûter. Autant et peut-être plus qu'ailleurs, on trouve à Pétersbourg des êtres distingués et attachants ; aussi je n'allumerai pas ma lanterne comme Diogène pour les chercher : j'en ai tant rencontré dans ma vie ! Mais cette lanterne me servirait très utilement pour éviter cette foule de personnes communes qui se trouvent sur notre passage, et dont la médiocrité, la versatilité, et souvent la malveillance, ne sont jamais rachetées par un instant de plaisir goûté dans leur société. Ce que vous dites de la vôtre me la ferait désirer, quand même vous n'y seriez pas ; encore après vous, chère amie, j'irai réclamer en votre nom un peu d'intérêt de ceux dont vous avez sûrement gagné l'amitié. J'aime tout ce que je vous dois, et je jouis déjà, comme d'une propriété acquise, des préventions favorables que vous avez données de moi. On connaît déjà beaucoup ceux qu'on estime. Mille amitiés à Galitzin de la part de ma sœur et de la mienne ; je suis bien touchée qu'il me conserve son souvenir. C'est un excellent sujet que la vie de salon avait fait un peu frivole, mais dont les qualités
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gagnent sûrement beaucoup à cette vie de château qui m'a toujours semblé la vie par excellence.
Je vous écris moins souvent que vous ne m'écrivez, mais vous savez mettre des bornes à vos lettres et moi j'ignore cet art nécessaire. Adieu, mon amie, tâchez de vous bien porter et de vous amuser ; pour m'aimer, cela viendra tout seul.
On nous dit depuis deux ou trois jours que l'Impératrice va à Paris ; si cela est, cette lettre, dont M11'' de Bussy se charge, ira vous y trouver. Si ce projet, ainsi que je le désire si vivement, s'accomplit, promettezmoi d'aller voir Mlle de Tortonval1. Il me serait si doux de pouvoir me dire : Elles se sont vues !
Aux Iles, près Saint-Pétersbourg, 7 mai i8i4-
Mon amie, je suis venue passer quelques jours avec ma sœur, et c'est ici que je rerois votre lettre du 24 avril. J'obéis à une impulsion invincible en ne tardant pas d'un moment à y répondre. Jamais je n'ai senti nos âmes plus rapprochées, plus unies et je me demande ce que c'est que le temps, l'espace, comment il se pourrait qu'ils fussent des barrières insurmontables, quand l'affection les défie et les brave si impunément. Chère Roxandre, la confiance est une plante indigène dans votre cœur ; le mien ne la porte pas naturellement, et par cela même, peut-être, ses racines tiennent de plus près au principe même de
1 Fille d'un émigré français, MIIe Tortonval s'était profondément attachée à Mme Swetchine et s'était dévouée à l'éducation de sa jeune sœur, Catherine Soymonof, devenue plus tard princesse Gagarin.
A ROXAXDRE STOURDZA
mon existence morale ; souvenez-vous-en toujours pour les protéger, les garder contre le souffle desséchant du doute qui s'évanouit si parfaitement à votre voix. Vous m'avez déjà fait tant de bien qu'il est impossible que vous me le retiriez et que chaque jour n'augmente pas mes richesses en multipliant ^s dons. Quand nous nous reverrons, Dieu veuille en hâter le moment ! nous nous retrouverons, je n'en doute pas, plus liées, même plus habituées l'une à l'autre qu'à notre séparation. Bien loin que l'action du temps soit destructive, elle fortifie, elle achève ce que l'attrait et la conformité commencent. Ce qui nuit aux relations intimes, c'est le manque de base ; c'est l'absence du ciment céleste qui en provoque la ruine. Mon amie, cette garantie, nous la possédons en plein ; nous n'avons plus toutes deux qu'un seul but, nous nous y élançons par nos vœux : pour l'une et pour l'autre, tous les prestiges sont détruits, et comme par miracle, tous les biens véritables ont jailli de la roche aride. La vie ne nous semblera plus un désert; nous cueillerons les fruits qui nous conviennent ; ceux-là rafraîchissent et désaltèrent. A l'époque où nous nous sommes rencontrées, vous étiez absorbée et moi distraite ; et cependant, c'est au milieu de ce mouvement tumultueux et d'une tiédeur dissipée que Dieu déposait le germe des plus fortes et des plus inflexibles résolutions. Alors il nous semblait déjà que la piété était notre seul abri ; depuis, combien ne l'avons-nous pas mieux senti ! Combien ne le sentirons-nous pas encore davantage ! Je m'étonne de ma frivolité dans ces deux dernières aimées, et si la grâce achève son ouvrage, peut-être me serait-il permis de regarder
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en pitié la faveur incertaine, troublée et cependant si vive, qui remplit aujourd'hui mon cœur. L'horizon s'étend, ses teintes deviennent toujours plus chaudes; l'amour allège toujours davantage le poids du sacrifice et ôte à sa terreur. Ah ! quelle douceur de se mouvoir, même en espérance, dans une sphère dont l'infini est le premier signe, où tout est liberté, confiance et dévouement !
Pétersbourg n'a jamais été plus divisé d'opinions, chaque parti plus exigeant et plus intolérant dans les siennes ; tout y est marqué au coin du fanatisme, qui fait dégénérer même ce qui est bon en soi en absurdité ou en sévérité révoltante. Cela même qui devrait, ce semble au premier abord, faire craindre de heurter des dispositions si exagérées est ce qui doit inviter à n'en pas tenir compte : on s'abaisse en les ménageant au prix de la conscience, et on n'y gagne que le blâme de soi-même et nullement cette bienveillance générale, la dernière illusion des bons cœurs et qui, j'ose le dire, a été la plus tenace des miennes. Suivez donc, ma bien chère, mon excellente amie, la pente si raide qui vous entraîne à tout ce qu'il y a de vraiment bon. Si un peu d'injustice vient flétrir le charme si pur de vos impressions, rappelez-vous qu'ici-bas rien ne s'accorde sans mélange et venez Aerser vos peines dans mon sein. Les consolations de la plus tendre et de la plus constante amitié ne vous manqueront jamais ; j'en connais les doux et saints devoirs, et rien n'est plus solennel que la promesse que je vous fais de ne jamais séparer mon cœur du vôtre. Ah ! comme j'accueille l'espoir que vous me donnez de nous réunir un jour ! Non, je ne souris pas
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en songeant que vous concevez la possibilité que nous puissions voyager ensemble ; ma joie s'annonce autrement : mes yeux se remplissent de larmes, et une émotion indéfinissable me pénètre. Je sais quels sont les vrais besoins d'un caractère tel que le vôtre ; mais votre imagination, qu'aujourd'hui j'aime comme vous-même, aurait pu valoir moins que vous en se laissant entraîner par tout ce qui avait droit de la séduire. Aussi, je vous l'avoue, depuis votre départ, j'ai craint souvent, au point même d'en être découragée, qu'un faux éclat, vos succès mêmes, ne vous portassent à vous créer un avenir où la réalité et mon affection auraient moins d'accès auprès de vous. Je me disais : si les espérances, les plaisirs du monde, ses vanités ambitieuses, ses poursuites frivoles, l'occupent jamais d'une manière durable, je l'aimerai toujours, mais notre intimité ne sera plus la même ; la parfaite analogie qui nous unit sera détruite, et les espérances formées pour l'existence entière n'auront été que le rêve d'un jour. Voilà ce que je me suis dit mille fois avec un serrement de cœur inexprimable qui s'est converti en une joie bien vive. Les épreuves auxquelles on soumettait les initiés étaient des jeux d'enfants auprès de celles dont vous sortez. Tâchez de bien user du triomphe. La moralité de cette fable est bien qu'il n'y a de bonheur possible qu'au milieu de ses égaux, dans une situation qui n'attire pas l'envie, qui ne soumette pas à l'indifférence, et que tout ce qu'on retire de mieux du commerce des hommes, c'est la persuasion plus intime que le service de Dieu est la seule source de repos et de bien-être pour sa créature intelligente. J'espère que dans tout ce que
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vous avez vu, vous aurez recueilli quelques idées possibles à réaliser dans notre cher et bon pays qui, ainsi que l'enfance, ne contient encore que des germes et des éléments. Je ne saurais jamais rien établir ni disposer, mais comme aide je suis bien sûre de pouvoir toujours concourir à vos vues. Les circonstances m'enchaînent, et cependant je n'en suis pas moins résolue à profiter de tout pour utiliser les jours qui me restent et les consacrer à ce qui servira de consolation au dernier de tous.
Mon amie, quel bien peut me faire votre présence ! Aussi dans les heureux événements qui excitent une reconnaissance en masse, combien j'y distingue le bienfait de votre retour ! On prétend que celui de l'Empereur est retardé ; le vôtre aussi peut-être ? Mais l'hiver au moins ne vous ramènera-t-il pas ? Parlez-moi donc du sujet qui m'intéresse le plus.
Il m'est impossible de vous peindre toutes les ténèbres dont l'embarras de nos affaires enveloppe notre avenir. Je vis au jour le jour, à l'époque peut-être de ma vie où j'aurais le plus besoin de statuer sur quelque chose de stable et de déterminé. Ma santé est plus détraquée que jamais et ne se soutient que par des remèdes qui la détruisent ; la force de ma constitution menace encore plus de se briser tout à coup que de se courber lentement sous le mal. Ma superstitieuse confiance en Leigthon vient de faire place à un peu de raison en me décidant à consulter Crichton qui me promet bien quelque palliatif, mais m'a dit sans détour que, si je ne voulais pas recourir aux moyens violents, il fallait absolument prendre quatre saisons d'eau différentes. Le conseil est très bon et si bon que je me
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l'étais donné avant lui ; mais le tout est l'impossibilité de le réaliser. Il faudrait me décider à quitter mon mari, ce à quoi je ne me résoudrai jamais. Il m'en presse beaucoup, mais plus il y met de bonté et moins je suis disposée à en profiter. Si, dans l'intervalle de mon absence, il lui arrivait un malheur, s'il lui survenait une peine, pourrais-je m'en consoler ?
On a répandu ici le bruit que l'Impératrice allait se rendre à Paris, et hors la nouvelle qui m'apprendrait votre tout à fait prochain retour, aucune ne me ferait plus de plaisir si je la savais certaine1. Quel heureux hasard pour moi si l'adresse de M11" de Tortonval, que je vous envoyais dans ma dernière lettre, pouvait vous servir à vous-même, et quelle douceur pour elle de voir la personne du monde qui peut le mieux lui parler de son amie ! Votre bon cœur, ma chère Roxandre, ne serait pas celui des trois qui jouirait le moins du bien qu'il ferait ; aussi, je n'omets pas cette circonstance dans le nombre de tous les agréments que ce voyage vous procurerait. Dans tous les cas, il faut que je vous prévienne que M11" de Tortonval a un abord froid, une sensibilité profonde, mais concentrée, et accablée, pour ainsi dire, sous le poids d'une destinée qui n'a pas connu un seul jour heureux. C'est un ange de piété, de vertu et de dévouement à ses vieux parents, et c'est sans le secours d'aucune espèce d'exaltation qu'elle a toujours suivi la route diflicile et souvent privée de consolation que lui traçait le devoir. Si, au premier abord, vous netromez
1 Celte nouvelle n'était pas fondée : l'Impératrice ne vint jamais à Paris.
pas ce que vous croyez pouvoir attendre, ne vous effarouchez pas et allez à elle avec bienveillance et abandon ; songez qu'elle ne peut vous être étrangère, que mon cœur est partagé entre vous deux, et que le centre de mon existence est plus en elle qu'en moimême. Gardez-vous, mon excellente amie, de lui parler de mes embarras d'affaires ; elle les ignore, et cette .inquiétude pourrait ajouter indéfiniment à celles qu'elle a déjà pour moi. Ah ! si un pressentiment pouvait m'avertir du moment où vous vous rencontrerez, où mon nom sera comme le lien mystérieux qui soudainement vous intéressera l'une à l'autre! Vain espoir ! tout ce que je bâtis sur la possibilité de votre rencontre n'est peut-être qu'une vaine illusion. N'importe, elle m'aura valu ce qu'elle donne souvent, une lueur de consolation et, ce qui est moins commun, elle n'emportera, en s'évanouissant, qu'un regret sans amertume. J'ai donné ordre qu'on m'avertît sur-lechamp de l'arrivée de votre maman, qui nous a été annoncée, du moins à ce que le prince Ipsilanti m'a dit, pour le commencement de ce mois. J'irai, sans perdre un moment, l'embrasser, lui parler de vous et jouir, après l'avoir vue si troublée, du retour de sa tranquillité qui n'est qu'un reflet de la vôtre. Comme je désire cet hiver qui nous réunira tous, où nous vivrons de bonhomie, de confiance, d'amitié, seuls aliments qui nous conviennent ! On se sent de la même famille quand on se convient si bien, et je suis tellement la sœur de ma chère Roxandre, qu'il est impossible que sa mère ne me traite pas comme sa fille d'adoption.
i/j'J A IlOXAINDRE STOUUDZA.
i8i4, 21 mai, Saint-Pétersbourg.
Chère Roxandre, le temps des épreuves et des contrariétés n'est pas encore passé pour moi. La mauvaise foi, les injustices, la stagnation totale du cours des affaires nuisent tant aux nôtres, que nos chaînes se rivent au lieu de se briser. J'espérais vraiment qu'un temps meilleur allait commencer pour moi ; je m'en désabuse tous les jours davantage, mais sans amertume : l'idée d'accomplir la volonté de Dieu, l'espoir de m' amender, de devenir meilleure, me consolent de tout,
Je vous ai mandé que la comtesse Tolstoï avait écrit à son mari pour lui demander un appartement pour moi à Oranienbaum. N'ayant point de réponse et me trouvant forcée de prendre un parti, je me suis résolue à aller passer quelques mois à notre terre près de Novgorod. Heureusement la santé de Nadine le permet. La mienne est bien mauvaise; je suis dans les remèdes, et j'y mets toute la suite dont je suis capable pour moi-même : il n'est pas si aisé qu'on le pense de s'intéresser à soi.
Je partage dans toute sa vivacité votre admiration pour notre cher Empereur. Mon Dieu ! qu'on est heureux de pouvoir louer avec vérité ! Nul ne sait ce qu'il vaut s'il n'a été atteint par les vicissitudes de la vie, et peut-être que le bonheur est plus nécessaire que la souffrance pour tremper l'âme et lui donner toute l'énergie dont elle est susceptible. Cette époque mémomorable aura, je n'en doute pas, une influence marquée sur l'Empereur ; le voilà au-dessus des hommes par sa gloire; il sera au-dessus de lui-même par l'in-
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fluence de la religion. Il n'a jamais voulu que le bien, et il osera désormais tout ce qu'il a pu vouloir. Espérons que nous sommes à l'aurore du plus beau jour pour la Russie. Ab ! si son âme, touchée par l'impression de la vertu, était aussi ramenée à celle qui souffre depuis si longtemps avec un calme si noble et si résigné ! Le jour des usurpations n'est-il pas passé? Ne voyons-nous pas de toutes parts le vice déchu ? Je ne puis" vous dire à quel point j'ai été peinée de cette lacune de correspondance dont vous me parlez ' . Quoi ! il ne lui a pas même été accordé de goûter dans sa plénitude et sa pureté la joie d'événements si heu-
reux
Mon mari a soupiré à l'article de votre lettre concernant la comtesse de ***. Ses regrets, un peu matériels, portent particulièrement sur la perte de sa beauté, dont il caresse encore l'image telle qu'il la porte dans son souvenir. Je crois qu'il y tient tant qu'il éviterait de la revoir pour ne pas la perdre. Dans les femmes les plus coupables, je ne vois presque jamais que de pauvres victimes ; mais j'avoue que le manque de décence, ajouté à la faiblesse, fait tarir mon indulgence dans sa source. Que peut-on espérer de celle qui a le malheureux courage de braver tout ce qu'il y a de plus respectable?
Nous avons le printemps le plus arriéré dont je puisse me souvenir; hier encore, d'énormes glaçons voguaient sur la Neva : on aurait dit, depuis huit jours, que le Nord entier déménageait. Mon amie, plus le corps et l'àme sont malades, et plus un climat tempéré
1 Correspondance de l'Empereur avec l'Impératrice.
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paraît désirable ; se sentir découragée au milieu dune nature glacée, c'est sentir la mort au dedans et au dehors de soi.
Adieu, chère amie, je vous écrirai incessamment. Croiriez-vous que je sois interrompue au point que c'est au moins à vingt reprises que je suis revenue à cette lettre? Adieu, comptez toujours sur un cœur qui n'a jamais su changer.
Saint-Pétersbourg, Ier juin i8i4-
Vous m'entourez de bienfaits, ma bien chère Roxandre, que ma reconnaissance acquitte seule. Voilà devant moi quatre lettres de vous, dictées par l'amitié la plus parfaite ; comment, pensant à vous cent fois le jour, vous relisant sans cesse, ne pouvant remplir le vide de votre absence que par l'idée de notre réunion, comment, sentant si fortement, vous le dis-je si peu ? En soins, en exactitude, vous me donnez davantage ; mais ma sollicitude et ma tendresse rétablissent l'équilibre. Aussi, sachez-le bien, il dépendait de votre libre arbitre de m'aimer ou non ; mais une fois entrée assez avant dans mon àme pour y lire, vous êtes condamnée à regarder comme immuable la plus fugitive de ses impressions.
Les épreuves par lesquelles vous avez passé, mon inquiétude pour vous nous les rendrait communes, et de tous les ciments le plus fort et le plus durable est sans doute les larmes qu'on a versées ensemble. Croyezvous que l'impassibilité, la vertu qui n'est point un triomphe, le froid respect des convenances, eussent mieux exercé mon penchant inné à l'admiration, et la
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faculté de louer avec délices? Puis-je vous dire assez combien je vous estimais en -voyant votre attachement pour moi se fortifier par cela même qui l'aurait détruit dans une àme commune? Je n'ai presque cessé de vous contrarier, de vous reprendre sur les omissions les plus légères, d'aggraver vos torts les plus indifférents ; cette indulgence presque indéfinie que j'ai pour la masse, je savais la perdre avec vous, tant l'intérêt de votre perfection et de votre tranquillité m'était cher. La source de mes sentiments, il est vrai, était faite pour trouver grâce ; mais, croyez-en mon expérience, chère amie, cette épreuve aurait tourné contre moi, sans cette candeur, sans cette absence d'orgueil qui vous caractérisent, sans ce courage qui vous rend susceptible de recevoir la vérité qu'on est digne d'entendre. Hélas ! c'est moi qui vous prêchais ! de quel droit, grand Dieu ?
Comme je vous l'ai mandé dans le temps, je me suis mise toujours à distance et de ceux qui avaient autorité sur vous et de toutes les idées reçues, pour ne juger votre situation que par moi-même. Cette marche, qui égare quelquefois, m'a menée au résultat que je me gardais de vouloir poursuivre : elle me valut l'amitié et la confiance de votre maman. Si je les avais cherchées avant votre bonheur, avant l'intérêt de votre cœur, j'aurais cru vous avoir trahie. Dieu est toujours là pour bénir les intentions pures. Mon amie, rappelezvous que tout nous trompe ici-bas, et nos craintes et espérances.
La réponse du comte Tolstoï n'arrivant pas au sujet d'Oranienbaum, et ce silence équivalant à un refus, je me suis décidée à aller passer l'été à notre terre. Je
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compte partir sous très peu de jours. J'ai fait ce que j'ai pu pour trouver quelque chose de tolérable, et qui ne fût pas à un prix fou, dans les environs ; je n'y ai pas réussi. Nos affaires se dérangent de plus en plus ; cela me serait assez indifférent, si la chaîne de la dépendance n'en devenait aussi plus pesante et plus difficile à briser. L'année dernière, je comptais sur des chances qui paraissaient favorables ; cette année-ci, je ne les entrevois plus. Après dix-huit mois de peines, d'embarras, de bruit, la solitude et le repos me seraient parfaitement doux, si j'allais retrouver un site agréable et un établissement qui n'eût pas mille inconvénients. Je ne les sentirai pas si Nadine continue d'aller aussi bien. L'idée de passer l'été à Oranienbaum me souriait, ce qui m'explique parfaitement qu'elle ne se soit pas réalisée ; j'avais beaucoup de répugnance à aller à notre terre, et c'est peut-être là ce qui a achevé de me décider à prendre ce parti ; on est si sûr de faire bien en se soumettant à ce qui déplaît ! Combien vous entriez, mon amie, dans le désir que j'avais de ne pas quitter les environs ! je ne puis m'accoutumer à l'idée de ne point me trouver ici à votre retour. Au reste, d'après tous les plans de l'Impératrice, vous ne pouvez revenir que bien tard, et mes quatre mois de campagne me ramèneront ici à peu de distance, probablement, du moment de votre retour.
Mon amie, quand l'Impératrice n'attirerait pas par le charme qui lui est particulier, quand la grâce de son esprit, de ses manières, n'effacerait pas ces inégalités qui vous peinent, l'équité suffirait seule pour empêcher de s'y arrêter. Songez aux blessures profondes faites sans cesse à son cœur : elle est condamnée à souffrir, à voir
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centupler ses peines, par toutes les qualités, par toutes les faiblesses, par tous les besoins de la pauvre nature humaine. Dans des épreuves si arides, si desséchantes, si faites pour jeter dans l'amertume, l'âme d'un ange succomberait. Qu'il est aisé d'être facile et bon dans le succès et le bonheur ! Mais quand on a droit à tous les hommages, à tous les sentiments, qu'on les porte en germe au dedans de soi, sans pouvoir jamais les développer, que tout nous échappe à la fois, que peut-on mettre au dehors sinon ces combats dont la victoire n'est pas, ne peut pas être toujours le prix? Méditez bien, chère amie, une si douloureuse position, et vous aurez aisément la mesure du dévouement qu'elle est faite pour inspirer. Dites-vous que le temps vous rendra avec usure vos avances, mais commencez par donner beaucoup, sans calculer ce que vous retirerez.
J'approuve fort votre modération et votre calme, mais il faut tâcher qu'ils n'aient jamais l'air de l'indifférence. Cette nuance est si difficile à déterminer et si aisée à saisir ! La première de toutes les conditions pour attacher est d'aimer soi-même ; soyez bien sûre que tout le mérite imaginable, tous les services, ne peuvent atteindre ce but que lorsqu'on est averti, par un pressentiment qui ne trompe jamais, que la source du dévouement est une affection vive et profonde. Ne craignez pas de vous y livrer, et vous cesserez bientôt d'être méconnue. Par choix, je ne serais jamais d'avis qu'on plaçât ses sentiments si haut, mais puisque vous y avez été conduite par des circonstances si différemment interprétées par la masse qui croit tout pénétrer, utilisez dans le sens le plus noble les moyens qui vous sont donnés.
j/,8 A ROXAXDRE STOLRDZA.
J'ai beaucoup songé au projet qui vous occupe, il est assez beau pour que tout ce qui pense et ce qui sent dût s'y attacher avec ardeur; néanmoins il faudrait que l'autorité s'en mêlât de la manière la plus efficace pour l'effectuer. Vous aurez, dans le commencement, beaucoup d'obstacles à vaincre, mais ce n'est pas le plus difficile. La nouveauté séduit chez nous une multitude de personnes et les porte à des sacrifices dévoués ; mais la mobilité, cette ennemie naturelle des Russes, qui les domine, paralyse bientôt leurs meilleurs mouvements ; j'en suis tous les jours plus frappée. Quant à vous, mon amie, je mettrai tout le pouvoir que j'ai sur vous à vous empêcher de faire une démarche précipitée ; vous êtes encore à cette époque de fermentation, pour l'esprit et le cœur, dans laquelle on doit se défendre de toute décision finale. Le projet de consacrer votre fortune à l'établissement que vous projetez est digne de vous ; mais il faut que bien des années pèsent sur cette détermination avant même que d'en parler à vos parents, que cela contrarierait peut-être inutilement. Je serais d'avis que vous ne parlassiez à votre maman du comte Capo d'Istria que dans le cas où, devenue plus raisonnable, vous voudriez en croire mon amitié, qui ne peut se résoudre à renoncer pour vous à l'idée d'un établissement. J'attends notre réunion pour amener votre conversion à cet égard. U lettre que vous avez écrite au comte Capo d'Istria, poun l'engager à venir vous parler, me semble presque du à l'estime que vous avez pour lui et aux sentiment qu'il vous a marqués ; mon seul regret est de n'êti pas admise en tiers au milieu de vous. Non, je ne pui renoncer à me mêler de votre sort ! Je n'ai présidé ju
COMTESSE EDLtXG I ^9
qu'ici qu'à une époque de contrariétés : peut-être la bonté du ciel me réserve-t-elle de devenir l'instrument ou du moins le témoin de ce qui peut en effacer jusqu'au souvenir.
Pardonnez, mon amie, l'horrible confusion de cette lettre qui n'a de sens commun que par le fond des choses. Je crois que dans le délire même, mon affection conserverait son accent et le sentiment de ce qui peut. vous être le plus avantageux. Vous ne pouvez vous faire l'idée du désordre qui règne autour de moi : on emballe, on parle, on marche, on m'interrompt. Je vous écrirai bien sûrement avant mon départ, et à la campagne je le ferai avec délices. De grâce, ne soyez pas inquiète de mon séjour ; quel qu'il soit, il vaut mieux que le bruit de Pétersbourg. N'oublions pas ce vers d'un poète anglais :
God make the countrv, men make the town l.
Sans doute tous les paysages sont frères, mais c'est presque l'infini qui sépare tel point du monde de l'autre. Que votre Heidelberg me cause d'envie ! Vous me dites de conserver cette lettre ; et laquelle donc de vous est-ce que je ne conserve pas ?
Je ferai votre royale commission pour la princesse de ïarente. mais pas dans ce moment -ci, car elle est très sérieusement malade ; la comtessse Golowine est moins inquiète que je ne le serais à sa place. C'est une fièvre chaude qu'on croit nerveuse ; jusqu'ici il n'y a pas d'apparence de danger imminent, mais ce sont de
1 Dieu fait la campagne, les hommes l'ont la ville.
IOO A ROXANDRE STOURDZA
ces maladies qui, dans leur cours, comprennent tant de hauts et de bas, qu'on ne peut se tranquilliser par les moments de répit. La perte de Mn,e de Tarente serait affreuse pour Mmo Golowine, d'autant plus que la santé du comte s'affaiblit tous les jours ; vous le trouverez bien changé. Je ne le vois et ne le quitte qu'avec ce serrement de cœur dont on ne peut se défendre à la vue de la destruction progressive. Si on le perd, ce sera un honnête homme de moins dans cette Russie qui n'en compte pas trop.
Adieu, ma bonne et excellente amie ; écrivez-moi beaucoup, et dites-vous que vos lettres me font toujours une partie du bien que me vaudra votre présence.
9 juin i8i4-
Chère amie, j'ai eu votre lettre du 26 mai la veille de mon départ, et je l'ai apportée ici pour la savourer en vraie friande, et y répondre de ce bavardage du cœur que les bavards ne connaissent pas toujours. Si je ne vous écrivis pas la veille ou le jour de mon départ, ma pensée ne vous cherchait pas moins ; elle avait plus besoin que jamais de s'identifier à vous et de s'élever vers ce point unique où tous les sentiments vont se confondre. J'allai à cette église où tant de souvenirs me retraçaient le moment de votre départ et les peines qui l'avaient précédé. C'est une grande erreur de supposer qu'un peu d'illusion et de prévention accompagne toujours un sentiment très vif; bien loin de là. il développerait un instinct de sagacité et même de sévérité dans l'être qui en serait le plus incapable. Vous apercevrez donc un jour mes défauts mieux que
COMTESSE EDL1XG IOI
je ne les vois moi-même, et votre indulgence, qui ne sera plus de l'ignorance, ajoutera encore quelque chose de plus doux à ce que vous éprouvez pour moi. Avec un courage apparent, je me plains souvent moi-même au fond du cœur, et je donne trop d'extension à cette pitié, pour que ma raison ne la regarde pas souvent comme une injustice et même une ingratitude. La meilleure partie de mes peines a été mon ouvrage ; les autres peuvent à peine servir de compensation à mes torts, et j'ai une multitude de consolations qui feraient encore une belle part à quelqu'un qui aurait su mériter le bonheur. Ainsi, mon amie, loin de me montrer toute votre compassion dans les moments où je souffre d'abattements et de ce vague dont les chagrins les plus pénibles sont un véritable je ne sais quoi, il faut me reprendre avec force, me montrer le but de la carrière et les moyens d'employer utilement l'intervalle qui me reste à parcourir. Il n'y a pas de mécanique qui ait plus besoin d'être remontée que moi ; la réflexion, des lectures sérieuses me font quelquefois cet effet ; mais qu'est ce que tous ces moyens auprès de l'influence d'une voix aimée !
Je n'étais pas tentée de venir ici ; quelques distractions, ma sœur, une crainte à peu près nouvelle d'un isolement complet, m'auraient fait désirer de ne pas m'éloigner de Pétersbourg ; mais il m'est si aisé de lire la volonté de Dieu dans les circonstances les plus indifférentes, lorsqu'elles se réunissent pour me faire prendre un parti, il m'est surtout si facile de me soumettre à ce que je crois la marche de la Providence, que cette contrariété n'en a pas été une, et que cette nouvelle petite épreuve me démontre davantage que ce
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qui répugne est peut-être ce qui convient [le mieux. Si vous retourniez en Russie avant l'automne, cela ébranlerait un moment cette certitude. Nadine a fait le voyage sans en souffrir ; elle n'est pas mieux que depuis deux mois à peu près, époque depuis laquelle son mal prend une tournure favorable, mais j'espère infiniment de la belle saison, reparue à la fin, et du régime doux auquel on borne sa cure.
Quant à moi, mes petits maux habituels sont encore diminués par l'air pur que je respire et l'indépendante existence qu'on ne mène qu'à la campagne. Si la nôtre était seulement agréablement située, je m'en accommoderais parfaitement. S'il n'y a pas de natures entièrement muettes, il est sûr que toutes ne parlent pas également à notre âme : voilà pourquoi j'avais si envie d'une ou deux chambres dans les attenances du palais des rois. Pour première condition, il me faut un bel endroit qui ne m'appartienne pas ; car la propriété, qui entraîne tant de peines après elle, me ferait renoncer à ce repos de quiétiste que je voudrais ne voir jamais interrompre par les chocs de la vie. Je ne sais si je puis en faire l'aveu et s'il ne me nuira pas auprès de vous, mon amie, dont les champs, les prairies et les bois ont subjugué l'imagination et l'ont idyllisée ; mais, avant de vouloir réussir, il faut vouloir être vrai. Je vous avoue, en rougissant de mon peu de simplicité de goût, que je n'en ai aucun pour la campagne. Je n'aime ni planter, ni semer, ni cultiver, ni embellir, et je ne me sentirais bien que dans un endroit où tout se planterait, se sèmerait, s'embellirait sans ma participation : recueillir me convient fort.
Dussé-je passer cent ans dans un même endroit, je
n'y laisserais pas trace du séjour d'une créature intelligente. Je voudrais que la végétation voulût bien se passer de moi, et que tout se fit par magie, sans rien soumettre à mes lois. Rousseau, avec ses folles rêveries dans les bosquets de Montmorency, dont il était assez heureux pour n'être pas le propriétaire, est une espèce de moule que, avec son génie de moins, j'ai bien peine à éviter.
Vous, mon amie, qui vous êtes intéressée d'espérance à la régénération de l'Europe, qui avez cru au règne des idées libérales, justes, généreuses, que ditesvous de Ferdinand Vil qui renverse, sans la moindre opposition, la constitution que tout Espagnol devait, à ce qu'ils disaient, soutenir au prix de son sang, et de la multitude de brochures, d'écrits, qui pullulent en France pour établir le pouvoir illimité des rois? L'Empereur, comme un ange tutélaire, protégeait les droits dont ils font abnégation aujourd'hui ; qui sait si tous les bienfaits dont il les a comblés seront autrement payés, dans la masse, que par l'ingratitude ') Les articles qui servaient de base à la constitution, à l'exception de ceux auxquels Louis XVIII n'a point accédé par esprit de sagesse, étaient un véritable boulevard de la liberté publique, et c'est à cause de cela qu'ils ne dureront qu'autant que durera la modération du Roi, qui est au-dessus de tout éloge. Non, chère Roxandre, toutes les nations ne sont pas dignes, comme les Anglais, d'être traitées en hommes ; j'en connais plus d'une qu'il faut mener et non pas conduire.
Le comte de Maistre, auquel, comme je vous l'ai déjà dit, je reproche un peu, au fond de mon âme, d'être catholique par la tête et français par le cœur,
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est souvent assez embarrassé de défendre Ja France. L'opinion sur elle est si prononcée qu'on ne peut la justifier ouvertement ; mais il attend d'elle quelque chose de bien pour s'armer de pied en cap en sa faveur. Ne lui parlez pas de cela ; je le ménage sur cette petite faiblesse, et je l'en aime mieux d'avoir à lui en pardonner une. Ce n'est pas toujours celle-là qu'on peut reprocher au cher baron de Stein ]. Je ne sais si ses projets pour l'Allemagne valent quelque chose, mais je sais fort bien que le souvenir vif et tendre que j'ai gardé de lui après une connaissance si légère tient beaucoup de la nature de la passion, et que s'il en est une qui m'expose jamais, c'est celle-là.
1 Henry-Frédéric-Charles, baron de Stein, née à Nassau, en 1767, mort en i83i. Le roi de Prusse lui confia une première fois le ministère des Finances, mais le laissa bientôt tomber en disgrâce pour avoir soutenu un j>lan de réformes trop libérales. Ilenl ré dans le conseil des Ministres après les désastres de la campagne de 1806, il en devint président en 1808, et se plaça avec une extrême ardeur à la tête du mouvement littéral allemand contre la France, poursuivant en même temps la réforme ds l'administration municipale en Prusse et l'affranchissement complet des paysans. Napoléon ayant exigé son exclusion du cabinet de Berlin, le baron de Stein se retira en Autriche, puis en Russie, et l'empereur Napoléon le retrouva en face de lui parmi les hommes qui poussèrent le plus vivement l'empereur Alexandre à la résistance. Déçu dans ses vues libérales sur l'Allemagne par quelques-unes des résolutions adoptées au congrès de Vienne, le baron de Stein renonça dès lors aux affaires publiques, ne s'occupa plus que dos lettres et des sciences, fonda en 1819, à Francfort, une société d'antiquaires allemands, reparut quelques instants d;ins la diète provinciale de Westphalie de 1827 à i83o, et mourut l'année suivante dans sa soixanle-quartorzièmc année.
COMTESSE EDLIXG l55
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Jamais je ne vous rendrai, mon amie, l'impression que me font vos lettres ; dans ma retraite, les objets fortement colorés qu'elles me présentent se détachent sur le terne de mon existence, et cette peinture si animée de la vôtre me prouve davantage encore que je ne fais que végéter, et que je suis comme ces ombres des Champs-Elysées qui prenaient intérêt à la vie longtemps après l'avoir perdue. Je sais bien que la différente position de nos âmes est bien plus expliquée par nos caractères que par les circonstances extérieures. Le vôtre est né fort, et le mien ne doit rien à la nature ; je l'ai assemblé pièce par pièce ; mais peut-être aussi que la marche différente des épreuves auxquelles nous avons été soumises, a également contribué à augmenter le ressort en vous et à l'abattre en moi. Ne croyez pas qu'en vertu de ce beau raisonnement, je vous ôte le mérite de votre courage et que je me pardonne ma lâcheté ; en vérité, non ; j'ai aussi besoin d'être contente de vous que de travailler à le devenir de moi. C'est un travail bien ingrat jusqu'ici ; le moment présent me paraît borné et triste : j'étouffe péniblement dans ses limites, mais je ne sais point encore ne vouloir respirer que dans l'éternité. Je suis cependant tourmentée par le sentiment de ce que je pourrais, de ce que je devrais être; auriez-vous cru que j'eusse ainsi quelque chose de commun avec les grands ambitieux ?
J'ai reçu de votre maman une lettre de Mittau, et je lui ai répondu en adressant ma lettre à votre frère.
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Si vous revenez par Vienne comme la Walouef le supposait dans une lettre que j'en ai enfin reçue, il me semble qu'il ne sera pas impossible que vous alliez passer quelques jours à Baclen avec votre famille ; ce serait une grande consolation et pour elle et pour vous. Je conçois cependant l'éloignement que vous devez éprouver à quitter l'Impératrice, dans un moment où ses peines douloureuses retombent sur son cœur de tout le poids du bonheur dont elle devrait être appelée à jouir '. Combien il est naturel que nos sentiments s'exaltent par les souffrances de ceux qui en sont l'objet ! L'Impératrice m'a toujours paru l'être le plus intéressant, qui possédait le plus ce charme qui est le reflet dune belle âme ; mais jamais elle ne m'a tant occupée que depuis le vague et l'incertitude où sont retombées ses espérances et les nôtres. J'aime l'Empereur, de fidélité et de justice, j'honore ses belles qualités ; mais je lui en veux, je vous l'avoue, de résister ainsi qu'il le fait aux plus saintes et aux plus aimables séductions de la vertu. Gomment autre chose peut-il l'entraîner par son attrait, surtout quand cette autre chose si différente, lui est si inférieure? Ce n'est point une femme qui pourrait trouver la solution de ce problème difficile ; la délicatesse dans nos choix marche presque toujours à côté de nos faiblesses, et il est bien rare qu'une femme distinguée ait beaucoup d'amour sans un fond d'estime, qui est la chose du monde la plus inutile à la vanité ou à la durée de l'attachement de l'homme le plus supérieur, souvent même en mora-
1 L'Empereur Uexandre persistait à interdire à l'Impératrice le séjour de Paris.
lité. Je jouis bien pour vous de la confiance que l'Impératrice vous témoigne ; croyez que ce n'est qu'à un dévouement parfait qu'on peut l'accorder avec étendue. Attachez-vous sans réserve à son sort, et soyez sûre que, avec le temps, vous vous assurerez beaucoup mieux que son estime.
Votre scène du couvent des capucins est un très beau tableau qui ne déparerait pas la plus riche galerie ; elle respire la philosophie religieuse du peintre qui voudrait bien que tant de gens qui pensent différemment, eussent pourtant tous également raison. Je suis entraînée par ce christianisme à touche large ; cependant, en donnant à notre croyance une latitude si immense, je suis, je vous l'avoue, fort embarrassée de la porte étroite par laquelle on prétend qu'il faut la faire passer, et mon cœur s'attriste, mes idées se brouillent, lorsque je veux chercher la vérité dans l'assemblage des détails et non pas me borner à l'harmonie de l'ensemble. Et qui sait si se sentir pénétré de la religion est suffisant? si, en négligeant de chercher et de croire la vérité absolue de dogmes positifs, nous pouvons espérer de même nous trouver revêtus de la robe du festin ?
Votre âme va souvent plus vite que votre raison, et la prudence avec ses talonnières de plomb, veut qu'elles aillent ensemble. Qui eût dit que ce serait moi qui prêcherais une si froide alliance ! Quant au projet de couvent ouvert également aux trois religions, il faudrait, pour le faire aller, un esprit encore beaucoup plus conciliateur que celui qui maintient en respect plusieurs rivales dans un harem. Pour peu qu'on observe les hommes, on les verra toujours plus obstinés et plus
1,)S A ROXAXDRE STOURDZA
intolérants dans leurs opinions qu'exclusifs dans leurs sentiments. Ajoutez à cela les difficultés immenses qui naîtront nécessairement de la fermentalion immanquable des idées religieuses, de la chaleur fanatique avec laquelle chacun défend les siennes et réprouve, anathématise celles des autres, et vous verrez, mon amie, que pour accomplir l'œuvre que vous méditez, il faudrait un tout autre temps, d'autres cieux et d'autres hommes. Il ne faut pas oublier que pour les disputes religieuses, comme pour la philosophie de la religion, nous sommes encore une nation vierge, ce qui ferait craindre que la marche naturelle de cet élément ne nous conduisît à travers tous les orages du xvie siècle, ou ne nous fît arriver d'un saut aux ténèbres illuminées de l' Allemagne. Je n'ai pas besoin de vous rappeler que je n'ai ni prévention, ni préjugé ; que je n'ai pas même le droit d'en avoir, par le peu de fixité de mes opinions, et que d'ailleurs mon caractère s'y opposerait toujours ; mais je n'en éprouve pas moins d'éloignementpour les sectes. C'est l'esprit de dureté et d'intolérance injustifiable qui les possède, qui les dénonce et me donne pour elles l'éloignement le plus invincible. Je ne sais si les rêveries des nôtres s'accordent avec celles de Mme Krùdener et de Jung, je n'en connais que les caractères généraux ; mais si l'esprit des vôtres est inquisitif et rétréci, il ne serait pas impossible que des fruits semblables fussent portés par le même tronc '.
Mon mari est revenu, à une seconde reprise, passer
1 Voir clans la Vie de Mme Swetchine, les curieux: détails sur Mme de Kriidener, auxquels se rapporte cette correspondance.
COMTESSE EDLIXG IÔO,
quelques jours avec nous et il repart très incessamment pour Pétersbourg où ses affaires l'appellent. Il a trouvé Nadine considérablement mieux, et je suis bien aise de me voir confirmer par un autre les progrès de sa santé, qui, quoique je les suive, ne m'échappent pas, tant ils sont visibles. J'espère qu'avant l'entrée de l'hiver elle sera assez remise pour en supporter la rigueur sans inconvénient. Cet hiver ! je voudrais déjà y être pour vous^revoir, jouir de vous avoir revue, pour vous revoir davantage ! J'ai déjà fait mille projets pour ce temps-là, où vous entrez au moins pour les trois quarts. Que je voudrais que vous me rapportassiez ce portrait que vous me promettez !
Juillet i8i4.
Ma santé, chère amie, n'est pas très mauvaise, aussi je serais tentée de lui appliquer le songe des sept vaches grasses et des sept vaches maigres, vu le partage égal qu'elle se fait de mes jours. J'en ai de bons où l'activité règne, et puis d'autres où je ne sème ni ne recueille et ceux-là, mon amie, dans une existence contemplative, sont bien maussades. Après tout je ne me plains ni de cela ni d'autre chose ; il me semble saisir les intentions de Dieu sur moi, me sentir sous son influence et marcher dans la route que sa miséricorde elle-même m'a frayée. Une disposition semblable n'est elle pas déjà par elle-même le plus grand des bienfaits ? Combien vous avez raison de ne vouloir que ce que Dieu veut ! Je sens fortement l'ignorance complète où nous sommes de ce qui nous convient ; j'ai vu tant d'espérances réalisées faire couler des larmes amères, telles que les es-
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pérances trompées n'en ont jamais lait verser, que si j'étais investie de la toute-puissance sur ma propre destinée je n'hésiterais pas un seul instant à obtenir par mes supplications d'en être délivrée. 11 est bon de ne dépendre que de l'Etre qui fait tout, et si quelque chose pouvait rendre la créature humaine plus misé- ; rable qu'elle n'est, ce serait un degré d'indépendance de plus. Ces sentiments, chère amie, sont de très an- i cienne date ; le premier germe en a été conçu dans un I temps où l'air était encore embaumé, les objets à l'entôur resplendissants de beauté et de fraîcheur, et où mon cœur, quoique troublé par des peines, sentait encore parfois son existence avec enivrement ; mais c'est un ciel plus nébuleux qui les a développés et qui, en «'obscurcissant toujours davantage, les a fixés à jamais ;1| ce dernier essai de solitude n'y a pas mal fait aussi et,B| en outre de les avoir consolidés, je lui dois de m'avoirm fait connaître cette douceur d'impressions religieuses qui n'est peut-être sentie, que lorsqu'elle plane sur lei naufrage de toutes les autres.
Le voyage de Vienne me paraissant bien décid pour vous, je jouis à l'avance du bonheur que vou aurez de revoir vos parents, et je ne présume pas i qu'aucun obstacle s'y oppose, votre frère pouvant vous accompagner aux eaux pendant le séjour que ! l'on fera à Vienne. Le preux chevalier m'abîmerait, | s'il savait que je le frustre ainsi dans mes arrange-^ ments, du bonheur de vous accorder sa forte et loyale i protection. Elle ne compromettra guère, j'imagine,! voire tranquillité; mais le babil, dont nous sommes l'objet, est au moins aussi insignifiant que le caquetage des punie- qui sont dans ma cour, et, dans ce
COMTESSE EDLI1NG I 6 J
genre de choses, il ne faut pas être plus stoïcienne que je ne suis champêtre.
J'ai reçu une lettre de la comtesse Golowine ; elle est bien triste et bien résignée. La perte qu'elle a faite est immense et je conçois bien sa douleur. Mme de Tarente, pour tous ceux qui n'avaient avec elle que des relations indifférentes, avait des défauts ; mais je conçois bien que dans la famille où elle avait concentré ses plus chères affections, on n'ait senti que ses vertus, ou du moins on ne se souvienne que d'elles et de ce dévouement rempli d'âme qui l'identifiait à tous les intérêts de sa famille d'adoption. Ce lien d'habitude et d'affection était si fort, que je sais que Mme de Tarente avait hésité à rentrer en France. Hélas ! c'est une autre route qui lui était désignée, une route que nous prendrons tous, heureux si nous l'entreprenons, comme elle, sous les auspices d'une foi inébranlable et d'une patience à l'épreuve des plus cruelles souffrances.
Je ne comprends pas plus que vous qu'on laisse ignorer jusqu'ici à Mlle Walouef la mort de son père. Je crois que l'intention de sa famille est d'attendre son retour pour la lui annoncer, du moins j'en ai été prévenue indirectement, et cela était assez peu nécessaire, ce genre d'indiscrétion étant le moins tentant de tous. Il faut un concours de chances si favorables pour empêcher qu'elle ne l'apprenne inopinément, que je n'y compte pas et que cela m'inquiète. Quoique son père ne fût pas pour elle ce qu'un père peut être et que nul lien d'habitude ne l'y rattachât, je suis sûre qu'elle en sera très affectée ; car quelque peu serrés que soient les nœuds de la nature, ils ne se brisent pas sans déchirement.
iOa A ROXANDRE STOl RDZA
Je connais déjà M"10 de Krudener, Yung, etc., comme si je les avais vus. Mais la plus intéressante des connaissances que vous m'ayez fait faire est celle de M. Poilier '. d'abord par la raison que vous savez et qui émeut en moi une corde sensible, et puis par ce trait que vous me citez de dévouement pour son jeune élève, et qui a achevé de lui gagner mon estime. J'ai assez de goût pour la métaphysique, même mystique ; mais une seule action comme celle-là, faite de premier mouvement, me paraît avoir plus de prix que les conceptions sublimes et les ravissements au troisième ciel. Adieu, mon amie, ce n'est jamais, ditesvous, sans attendrissement que vous terminez vos lettres ; quand je vous l'entends dire, il me semble vous voir deviner et répéter ce que j'éprouve. Je vous embrasse de toute mon âme.
25 juillet i8i4-
Chère amie, par quelle alternative de joies espérées et détruites j'ai passé depuis que je ne vous ai écrit ! En apprenant que l'Empereur était annoncé, prévenue de l'idée que le retour de l'Impératrice précéderait le sien, je négligeais déjà de vous écrire, pour ne plus faire que calculer le peu de jours qui devaient s'écouler jusqu'à notre réunion, et me voilà de nouveau condamnée à reprendre la plume, triste signal d'une dure privation ! Qu'est-ce que le prétendu dédommagement
1 M. Poilier avait été instituteur du jeune prince Wasa, et lorsque la couronne fut définitivement enlevée à l'ancienne maison de Suède en faveur du général Bernadotte, M. Poilier redoubla de dévouement envers le prince dépouillé.
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de rendre, dans le moins de mots possible, la plus petite partie de ses sentiments, auprès du plaisir de me jeter à votre cou, d'épancher mon âme dans la vôtre par un déluge de paroles, et de me sentir soustraite à tout obstacle, à tout intermédiaire?
Quoiqu'on ne sache rien de positif sur les projets dont vous dépendez, selon toute vraisemblance je présume que, l'Empereur repartant sous peu, vous resterez dans les pays étrangers tout le temps qui s'écoulera jusqu'à son retour dans le nôtre, temps que les affaires de l'Europe, dont l'Empereur est vraiment l'avocat général, peuvent prolonger indéfiniment. En jetant loin de moi toute personnalité, mouvement d'habitude qui dégénère en mécanisme, je m'en réjouis. Le séjour de l'Allemagne prolongera pour vous cette vie d'enchantement qui ne compte jamais trop de pages. De plus, cette prolongation de séjour me semble une chance favorable au retour du bonheur de l'ange. Loin des regards ennemis et jaloux, des machinations de l'intrigue et de l'astuce, moins d'obstacles s'opposeront peut-être au changement de son sort. Je me sens incapable d'illusion pour moimême, les symptômes qui m'en avertissent ne peuvent pas me tromper ; mais ma tête a été si longtemps un sol à chimères que j'en viens à me méfier des plus justes combinaisons que je forme pour les autres, le désir de les voir réalisées pouvant bien leur donner le goût de l'ancien terroir.
J'ai eu deux lettres de vous dont je ne vous ai point encore accusé réception. La dernière des deux est de Baden et contient, ainsi que la précédente, le tableau le plus vif et pour ainsi dire palpable de la nature
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morte et de la nature animée qui sont sous vos yeux. Ah ! mon amie, combien chaque jour fortifie la préférence que je donne au paysage sur le tableau d'histoire ! Je vous envie de pouvoir errer dans un des plus beaux pays qui soient au monde, au milieu de ruines magnifiques, parées de tout le luxe de la végétation. et de pouvoir marier vos rêveries au son vague et doux des harpes éoliennes. Mais je n'éprouve pas le plus petit mouvement de convoitise en vous voyant au milieu de tous les développements du cœur humain, recueillant les plaisirs douteux de l'observation.
La dernière négociation dont vous avez été chargée est d'un genre scabreux qui ne demandait pas moins que l'adresse, la probité et la délicatesse du plénipotentiaire ; il aurait bien pu y laisser patte ou aile. Je ne suis pas, à beaucoup près, aussi sûre que votre repos n'en ait nullement souffert que je le suis de votre conduite noble et franche, et je ne serais point étonnée que vous eussiez pris le contentement qui doit en résulter pour du calme. Si M"0 B., dans son chagrin, allait à beaucoup d'injustice, j'espère que vous ne vous en affligeriez pas, ni ne lui en voudriez. De bonne foi, quoique très involontairement, vous ne venez pas de lui rendre un grand service ; et quand elle unirait un cœur froid à tout l'attirail de la philosophie, quand elle serait une statue de bronze appuyée sur un socle de marbre, sa vanité pourrait encore suffire pour tourner son affection pour vous en dépit et en mauvaise humeur. Vous aviez bien raison, mon amie, d'appeler votre étoile bizarre ; elle ne paraîtra pas cependant, dans cette circonstance, inexplicable à
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ceux qui vous aiment. Il n'y a rien de si attractif pour les belles âmes qu'une belle âme, et quand cette harmonie, qui se devine, existe, il faut peu de chose pour que, partant de l'unisson, on arrive à prétendre à l'unité. La prudence doit naturellement paraître une qualité d'un ordre tout inférieur aux caractères tels que le vôtre ; mais, croyez-m'en, c'est la seule à laquelle il faut que vous ne cessiez de faire appel. Vous serez toujours observée par tous ceux qui suivent la carrière où vous êtes engagée ; indisposés par vos avantages, vos démarches les plus insignifiantes seront pour eux matière à discussion, et, si vous n'y opposez pas une grande réserve, la conduite la plus réfléchie, vous vous attirerez des peines qu'on pulvérise clans la spéculation et qu'on sent dans la pratique. En vérité, chère amie, il n'a pas moins fallu que votre extrême bonté pour me rendre prêcheuse ; encore si je l'étais à la manière de Julie ' !
Campagne Bariatinsky, 2 août i8i4.
L'inexactitude de la poste, des malentendus, des maladresses, tout ce que le guignon enfin peut entasser d'obstacles s'est réuni, mon amie, pour ne me faire avoir qu'hier vos deux lettres : celle du 1 2 juillet envoyée dans le paquet de Galitzin et celle du 18, écrite après le départ de l'Empereur. Quant à la lettre que vous avez remise à l'auguste messager, qui jusqu'ici n'avait été que celui du ciel, je ne l'ai point eue, si toutefois vous n'avez pas confondu la date, et que
1 Nom de baptême de Mme de Krùdener.
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ce ne soit cette même lettre qui devait entrer dans le paquet d'Hélène Calitzin. Ce qu'il y a de sûr, c'est que l'Empereur ne l'avait pas oubliée, puisqu'il a eu la bonté de dire à mon mari qu'il avait une lettre pour moi et qu'il la lui remettrait. Mon mari ne m'en disant pas davantage, j'ignore si la lettre reçue est la lettre en question. Combien ce que vous me dites de l'entrevue m'a touchée ' ! Combien elle m'a fait verser de douces larmes d'attendrissement ! Depuis plus d'un mois, ma vue était fixée sur ce point et j'attendais, tout en le devançant de mes vœux et de mes espérances, le moment qui devait les réaliser. J'y mêlais des craintes aussi, car, quoi que je fasse, le noir domine toujours sur ma palette. Mais avec quel ravissement je l'eflace aujourd'hui, ce vilain noir, pour jouir complètement de la confiance parfaite que cet article de votre lettre me donne ! Dans cette réunion si désirée, il me semble voir le seul triomphe qui restait à remporter à la vertu, le mal vaincu dans son dernier retranchement et sous sa dernière forme, et l'aurore d'un nouveau jour de grâces et de bénédictions pour la Russie. Le ciel complétera son ouvrage et par ce bienfait nouveau renouvellera, au milieu de nous, ce pardon solennel, que sa miséricorde, diversement exprimée, semble proclamer dans l'univers. Car que disent les heureux événements qui viennent de si' succéder, sinon que l'Europe malheureuse avait assez satisfait pour l'Europe coupable, et que le temps de la réconciliation était arrivé ! Ah ! méritons-le et
1 Première entrevue de l'Empereur et de l'Impératrice après la Restauration.
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que le renouvellement de nous-mêmes soit le premier gage de cette alliance à laquelle Dieu, plus sensiblement que jamais, vient de rappeler les hommes ! Mon cœur est plein, mon amie, et c'est d'émotion et de joie ! Si malgré soi on est consterné, abattu autant qu'affligé, des succès des méchants, ceux de la vertu renforcent notre foi, augmentent notre ressort et nous font participer au contentement intérieur de ceux qui les obtiennent. Dans ces moments-là on se sent heureux et fort, uniquement parce qu'il est des êtres dont la persévérance a conquis la force et le bonheur.
Vous avez raison de m'exclure du nombre de ceux qui ont attendu qu'un cercle merveilleux de prospérités sans exemple vint réveiller la justice due à l'Empereur ; j'ai fait mes preuves à cet égard-là. Aussi nulle surprise ne s'est-elle attachée aux événements, et aucune de ses plus belles actions ne l'a fait naître. Mon admiration n'est pas aussi exaltée que la vôtre (car votre âme, comme la terre antédiluvienne, a toute sa force primitive) mais cette admiration est bien réelle et telle qu'un solitaire peut l'éprouver, c'est-à-dire portant simplement sur les choses les moins appréciées par la multitude. L'intérêt que l'Empereur vous témoigne est bien fait aussi pour animer votre reconnaissance, quoiqu'on n'ait pas besoin d'avoir dansé avec lui pour dire, du plus profond de son cœur, qu'il est le meilleur prince du monde. Si ses bontés pour vous, mon amie, vous laissent la possibilité de rendre quelque service, profitez-en, mais que ce soit avec beaucoup de ménagements ; on est très responsable de l'emploi du moindre crédit qu'on peut avoir. Surtout ne vous en servez jamais pour flatter la vanité, qu'il faut corn-
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battre en soi et no pas protéger davantage dans les autres ; au milieu de tant de satisfactions goûtées, de tant d'agréments et de distractions, il ne m'est donc pas encore permis de vous dire : Nei giorni taoi felici ricordati di me l. Où donc est le bonheur!1 me ditesvous ; je l'ai cherché partout, mon amie ; ce n'est pas moi qui vous dirai où l'infidèle se cache et je crois même qu'il serait assez inutile de vouloir lui arracher le secret de son asile, car il pourrait bien être de ces vagabonds qui n'en ont pas. Mm0 de Staël prétend que c'est après avoir renoncé au bonheur, qu'on rencontre davantage quelque chose qui lui ressemble ; autre mensonge, car je lui ai dit que je n'en voulais plus et il ne fait pas mine de revenir ou de substituer son ombre à la réalité.
Cette promenade dans les Vosges que vous projetiez avec Mmc de Kriïdener, en variant vos plaisirs, pourra vous en faire beaucoup -. Mais qui sait, mon amie, si, de respirer pendant quinze jours au lieu de huit, un air tout à fait dépassionné ne vous guérirait pas à tout jamais de cette fantaisie ? J'ai toujours entendu dire aux marins les plus experts, que le calme immédiatement après la tempête faisait plaisir, mais que, pour peu qu'il durât, rien n'était si insupportable. Quand je vois que vous croyez savoir ce que vous voulez, vous me paraissez une vraie descendante des Grecs, que l'hiérophante de Thèbes traitait d'enfants. Comment connaître sa vo-
1 Dans tes jours heureux, souviens-toi Je moi.
2 II s'agissait de visiter le Ban-de -la-Roche, où Oherlin, pasteur protestant fort vénéré, attirait autour de lui des esprits analogues à celui de Mmc de Krùdener.
lonté, quand, à peine saisie au vol, elle nous échappe pour fuir de nouveau et se reproduire sans cesse sous de nouvelles formes ? Quand sa vaine inquiétude serait incessamment calmée, elle renaîtrait sans cesse de ses cendres, car elle veut toujours être contentée, sans que rien la contente longtemps. Je ne suis donc pas étonnée que vous vouliez autre chose, et je vous crois très sincère en désirant le repos ; mais il y a probablement de l'illusion à croire qu'il vous convienne, parce que vous l'embellissez des couleurs dont nous peignons tout ce qui nous manque. Le repos prolongé est une situation qui convient à très peu d'êtres, et à personne moins qu'à vous, dont l'âme active a besoin d'aliments. Vous ne savez pas encore ce que c'est que de se replier sans cesse sur soi-même, la fatigue, l'abattement qui en résultent, ainsi que le besoin d'être rappelé hors de soi par les objets extérieurs ; je pourrais sur ce sujet-là faire un petit mémoire tout historique qui servirait, comme tant d'autres matériaux, à l'immense ouvrage des extravagances de la misère humaine.
A mesure que j'avançais vers le premier terme marqué pour votre retour, je me sentais plus de confiance, j'arrangeais ma semaine, ma journée ; c'était vous qui deviez animer et ces semaines et ces journées, et voilà qu'à peine votre souvenir pourra y verser de temps en temps quelques consolations ! Oui, en vérité, tout semble me dire que le sourire de la destinée n'est jamais pour moi qu'un piège : à peine un intérêt chéri vientil me ranimer, que bientôt il devient l'instrument de regrets nouveaux. Si j'y trouve quelque dédommagement, chère Roxandre, c'est en pensant que de tout ce qui pourrait vous arriver, rien ne vous convient da-
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vantage qu'une prolongation de séjour en Allemagne. Tout concourt à vous rendre ce voyage de Vienne avantageux et désirable ; vous y retrouverez votre bon frère, que j'aime tant, votre famille qui vous désire ! vous échapperez à des mois d'hiver ; vous verrez une belle et grande capitale ; tout enfin est pour vous dans ce dernier arrangement, excepté la peine personnelle qu'il me fait et qui retomberait sur votre cœur quand même vous n'éprouveriez ni le besoin, ni la volonté de me revoir, ce que je suis loin de penser dans mes moments lucides. Vos regrets ne peuvent avoir l'intensité des miens ; mais je suis persuadée que dans un caractère tel que le vôtre, la chaîne des plus séduisantes distractions est bien souvent interrompue par un souvenir trop rempli d'affection pour qu'il ne s'y mêle de la tristesse. En rapporterez- vous beaucoup d'Allemagne qui soient parfaitement de ce genre ? Je serais bien tentée de vous tourmenter un peu, mais nous sommes trop loin pour que je ne vous dise pas que, dans la situation de votre àme, je conçois, comme si je l'éprouvais, votre amitié pour M. Poilier. Il me paraît très simple aussi que vous ne changiez rien à votre manière d'être avec lui, à moins cependant que cela ne donnât des espérances ou trop d'aliment à un sentiment que vous ne voulez pas encourager. L'amour-propre des hommes est presque aussi inflammable que leur imagination, il en est peu qui sachent, sans s'y tromper, reconnaître les limites qui séparent un intérêt d'amitié d'avec un intérêt plus vif ; ils empiètent toujours, imaginant que l'usurpation, ainsi qu'il arrive quelquefois, conduit à la conquête. Vous vous écriez là-dessus que M. Poilier n'est nullement de son espèce, et je
COMTESSE EOI.IM.
crois à votre assertion tout comme si elle était accompagnée des plus invincibles arguments. Votre influence m'a tout à fait subjuguée pour lui, si bien que, s'il était le seul confident de l'exaltation que vous mettez à désirer la gloire illimitée de notre cher et bon maître, je serais bien sûre qu'on ne l'expliquerait jamais que par la véritable beauté de vos mouvements spontanés. Mais les êtres froids dont le monde est rempli ne comprennent rien à l'enthousiasme ; ils s'en méfient, ils le blâment, et c'est à ceux-là que je voudrais que ma chère Roxandre ne montrât que la moitié de ce qu'elle vaut. J'ai un peu souri en vous voyant prétendre que tout le bien qui reste à faire dans le monde, et, en vérité, il y en a beaucoup, ne se fit plus que par un seul ; il me semble que vous Aoulez, en politique, tout réduire à un seul agent, qui jouerait le rôle de la pompe à l'eu en mécanique. Je n'ai rien contre, quoique je ne sois pas aussi exclusive que vous, et que, pourvu que justice se fasse, je sois accommodante sur le reste.
Vous savez que j'ai des droits au souvenir du baron de Stein, et cependant il me touche comme si c'était une œuvre purement gratuite. Je vous demande, mon amie, de l'alimenter par toutes les coquetteries que vous pourrez imaginer. J'espère que vous le retrouverez à Vienne, où le Congrès, en mettant fin à sa carrière politique, lui permettra de retourner à sa charrue aussi noblement que l'a jamais l'ait le consul romain de glorieuse mémoire.
Vous me dites dans votre première lettre que M. de la Harpe était arrivé, mais que vous ne l'aviez pas encore vu ; et dans la seconde vous oubliez de m'en
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parler. Revenez sur ce sujet ; je suis extrêmement curieuse d'en avoir une juste idée. Tout ce qu'on en disait me plaisait, jusqu'au cordon bleu, qu'il était naturel à l'Empereur de lui offrir, mais qu'il ne fallait pas recevoir, pour prouver qu'on le méritait. Cette action que je n'ose pas juger, puisque j'en ignore les motifs qui peuvent répondre à toutes les objections, a cependant brouillé mes idées sur lui. M. de la Harpe reviendra-t-il en Russie ? Je vous envie de pouvoir accoler des visages à tous ces noms fameux, je voudrais au moins connaître tous ceux des gens qui vous ont intéressée, ne serait-ce qu'un moment et même dans un accès d'oisiveté et de caprice. Ce M. de Berckheim ' dont vous me parlez a de meilleurs titres que ceux-là, à en juger par les deux ou trois traits de crayon qui me donnent son portrait. J'ai lu l'Homme de Désir qu'il vous a prêté 2 ; c'est un très beau poème, dont la scène est dans la région des nuages. En le lisant, il semble qu'on voit la terre de ce même point de vue d'où l'aigle la découvre du plus haut des airs ; mais cet ouvrage ouvre-t-il l'âme aux impressions vraiment célestes? la pénètre-t-il d'amour? Je crois que non. Parlant davantage à l'imagination qu'à la sensibilité, il élève l'esprit et touche peu le cœur. Yoilà du moins l'effet qu'il produit sur moi et que me produit toujours tout ce qui, en fait de langage religieux, n'a point la simplicité antique de l'Évangile et son adorable sagesse d'expression. Trop oser sent toujours l'humain, et ce n'est pas ainsi que l'Esprit divin inspire. Je lis beau-
1 Gendre el disciple de Mme do Kxùdener.
^L'Homme de Désir, ouvrage de Saint-Martin, publié en 1790.
coup, mon amie, et plus je lis,, plus j'en reviens à ces premiers éléments qui sont si simples qu'on les fait bégayer à l'enfance. Je m'y borne et je ne songe qu'à purifier le vase qui les reçoit. Les environs de notre terre sont peuplés de rascolnicks ', et comme je demandais hier à une pauvre femme d'un des villages qui en a le plus si elle en était, elle me répondit : « Non, petite mère ;je marche dans l'ancien chemin, je prends ce que le bon Dieu m'a donné. »
Quand on est né au sein du christianisme, n'est-ce pas là la raison suprême, et les plus élevés en vertu et en talent ne feraient-il pas sagement de prendre à ma pauvre femme et sa réponse et le sentiment profond qui se peignait sur son visage et semblait la lui dicter ? Je pense comme elle aujourd'hui, et qui sait si demain je ne serai pas troublée par des spéculations semblables et dont j'ai tant éprouvé le peu de fruit !
Adieu, mon amie, ma plume va plus vite que ma pensée, mais beaucoup moins que mon cœur, lorsqu'il s'élève vers vous ; tachez de lui éviter toujours la moitié de la route. Adieu ; Nadine va bien. M. Ouvarof a sûrement envoyé à l'Impératrice son éloge de l'Empereur ; l'avez-vous lu et qu'en dites-vous ?
i8i4, 10 août.
Je viens de rentrer dans ma petite solitude, et telle a été la dissipation forcée où j'ai vécu, que j'ai passé au milieu de cette bonne compagnie, qui se fait des retraites aussi factices que ses plaisirs, sans jamais trou-
1 Schismatiques.
iy4 A ROXANDRE STOURDZA
ver un moment pour joindre à cette lettre quelques mois pour votre bon frère. Malgré mes torts il aurait été bien injuste s'il n'avait jamais douté de mon plus sensible attachement. Vive le pays que je viens de quitter pour s'agiter à ne rien faire, et s'ennuyer comme si on ne s'y agitait pas ! S'il fallait passer mes étés ainsi, je préférerais la Thébaïde. Un à un, plusieurs des individus que je viens de quitter me feraient douce et agréable compagnie ; réunis, j'en retire de la lassitude, du vide. Je n'ai jamais trop compris que Rousseau voulût quitter celle qu'il aimait pour avoir le plaisir de lui écrire ; mais j'entends très bien qu'on se retire de temps en temps du monde pour n'en pas perdre le goût. Aussi la grande muraille de la Chine entre la vie qu'on mène en hiver et celle de l'été me semble aussi nécessaire que bien imaginée. Un dédommagement à toutes mes allées et venues, c'est le plaisir que j'ai de me retrouver avec ma sœur et ses deux anges. Je vous le dis sans prévention aucune, il m'est impossible de concevoir rien de plus estimable que le caractère de ma sœur ; chaque jour fortifie ce qui est déjà bien et retranche ce qui doit être retranché.
Saint-Pétersbourg, 4 septembre i8i4-
Votre inquiétude pour moi, mon excellente amie, aura été calmée par mes lettres précédentes, dont le retard ne peut avoir duré, et vous savez déjà par la Walouef mon retour ici et la raison qui m'y a ramenée plus tôt que ; je ne le croyais. La tristesse et le découragement m'ôtent tout, hors de sentir ce que je dois à ceux qui m'aiment. Nadine n'est pas mieux ; les inler-
valles où elle respire sont toujours plus courts et moins fréquents, et même dans ses bons moments le calme dont elle jouit est de l'épuisement plutôt qu'un véritable repos. Je n'ai gagné en la ramenant que de la mettre à la portée des secours dont j'attends peu ou rien. Humainement je ne compte que sur sa jeunesse et sur un régime exact et doux. Quand la route est couverte de ténèbres, que non seulement la cause d'un mahest inconnue, mais que ses effets mêmes sont difficiles à saisir, le médecin ne va qu'à tâtons, et il est simple de redouter ses erreurs. Je ne puis vous rendre l'inquiétude et la tristesse qui dévorent la pauvre Nadine ; rien ne la distrait qu'au prix d'une mélancolie plus profonde dans l'instant qui suit.
Yoilà, mon amie, le tableau qui est sans cesse devant mes yeux, le moule où se jettent toutes mes idées ; jugez-les d'après cela. Il s'y joint plus de peines en masse et en détail que je n'en ai jamais eu. Dieu semble m'avoir retiré jusqu'à ces consolations qui sont le lait des enfants, et je suis bien faible pour me trouver condamnée au pain des forts. Le véritable Moi disparaît, je me cherche en vain moi-même, ainsi qu'on interroge inutilement des ruines. Cette déchéance morale, quoique bien péniblement sensible, ne me fait peine que pour ceux en qui j'ai placé mes affections : ils me traitent si généreusement, et je leur donne si mal et si peu ! Chère Roxandre, toute votre extrême bonté ne me rassure pas sur la durée de votre amitié telle que vous me l'avez donnée. L'ennui que je me cause à moimême, ne l' éprouvez-vous pas ? Serez-vous patiente ainsi que Dieu l'est, et d'éternelles lamentations ne vous détacheront-elles pas de mon cœur, comme on
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abandonne un malade inguérissable à la destinée qu'on ne peut changer ? Si cela arrivait, nul n'en serait moins étonné, quoique plus affligé, que moi. Tâchez de jouir de la vie, ma bonne et chère amie ; ne livrez pas trop le présent à l'avenir ; nourrissez surtout ces doux sentiments de poète qui sont votre consolation et votre récompense en même temps. Mon seul dédommagement, en restant privée d'elles, est de me sentir toujours plus irrévocablement fixée dans ma résignation. J'ai un profond mépris pour ce qui passe : comment le temps m'accable-t-il quand je ne crois plus qu'à l'éternité ? Voilà nos inconséquences, nos variations, nos faiblesses, dont la source est tout entière dans cette misère qui est la vie !
Réfléchissez profondément sur les propositions qu'on vous fait. Des trois chances dont vous me parlez, celle-ci est ce qui vous offre le plus d'avantages, et vous savez comment j'entends ce mot-là ; tout le reste est vague, mobile, incertain auprès d'un établissement qui, quand il ne rendrait pas votre existence parfaitement heureuse, la remplirait encore de mille soins utiles dont le contentement de vous-même serait le fruit. Je ne vous parle pas, mon amie, du regret que j'aurais de ne point vous revoir cet hiver, et je vous demande de n'y pas songer ; pensez à vous, soignez votre sort et soyez sûre que l'assurance de vous voir satisfaite séchera bien mieux mes larmes que votre présence même ne pourrait le faire. Puis, quelque part que vous restiez, pourquoi perdrais-je l'espoir de vous aller retrouver? De quelque manière que nos affaires s'arrangent, il sera indispensable que l'année prochaine, seule ou accompagnée de mon mari, j'aille aux eaux, dernier moyen
que je tenterai pour Nadine et qui m'est bien nécessaire aussi : qui sait si ce n'est pas moi qui dirigerai mes pas vers vous ?
Saint-Pétersbourg, 26 septembre.
Ma confiance en vous est immuable, chère Roxandre, aidée surtout par le souvenir des grandes pensées que nous avons nourries, et des larmes que nous avons versées ensemble. Ce sont les douces et profondes émotions, éprouvées au même degré, qui forment des liens dont la durée n'a point de terme. C'est sans terme et sans limite, en effet, que je veux tout ce qui m'occupe ; car vous me retrouverez, mon amie, plus basée que jamais sur le temps : je ne brigue plus que l'éternité, dans son but principal ainsi que dans les accessoires que j'aime tant à y joindre.
Je vous admire, chère amie, et même je vous envie de savoir si bien mêler l'inspiration à la raison, d'être à la fois résignée et raptured ' , de savoir en même temps colorer ce qui est terne et puiser de grandes consolations dans ce qui vous fait souffrir. Votre bon ange me semble très occupé de vous, et il me semble couvrir de quelques fleurs vos épines. Que j'aimerais à être visiblement chargée de cette tâche charmante à remplir ! Si votre candeur et votre bonne foi ne me rassuraient, je craindrais peut-être que, à votre insu même, l'impression de tout ce que vous avez entendu, des opinions dont vous avez été entourée, dont les organes étaient aussi faits pour subjuguer votre imaginas tion que votre cœur, n'eût laissé quelque trace dans
1 Ravie.
LETTRES DE Mm0 SWETCHINE I 12
I~8 A ROXAX'DRE STOUKDZA
votre esprit. Si une impulsion étrangère pouvait avoir donné une fausse direction à vos pensées, les déviations auraient bien moins d'inconvénients pour vous que pour tout autre, pour vous qui avez dans votre excellent frère que j'aime tant un véritable conseil et un guide également propre à vous redresser et à vous maintenir. Quant à moi, je ne vous dirai qu'une seule cbose à cet égard : Défiez-vous de ce mot de simplicité et de celte docilité d'enfant que les faiseurs de systèmes prêchent impérieusement en commençant par y manquer. La véritable simplicité est de suivre pied à pied les maximes de l'Evangile, sans se perdre dans les spéculations intérieures, réservées à un si petit nombre d'êtres ; d'évaluer nos actions au poids du sanctuaire et de nous soumettre humblement à la vie, au lieu de prendre un orgueilleux essor pour nous élever au-dessus d'elle. Que d'Icares dans cette entreprise que j'ai l'occasion de voir renouveler ! En outre, ce qui vous maintiendrait d'une manière bien plus irrévocable dans la zone tempérée où se trouve l'utile, ce serait, ma bien chère amie, le repos fixe de votre pauvre cœur qui veut du mouvement, mais de celui qui délasse. Croyezmoi, vous ne l'obtiendrez qu'en atteignant un seul but, et ce but c'est le genre de bonheur que peut vous donner une union bien assortie, ce qui peut être sans que l'amour s'en mêle. Ah ! si vous saviez avec quelle anxiété j'attends de vos nouvelles de Vienne, depuis que vous me dites, dans votre dernière lettre de Munich, que c'est là que votre sort se décidera ! Comme je devance, en faisant courir mon imagination, le contenu de cette lettre ! Le vœu de votre famille, l'opinion de votre frère, me semblent devoir fortement appuyer les
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instances du comte Capo d'Istria, quand s'y joint l'opinion qu'on a généralement de son mérite, l'estime parfaite que vous ne pouvez lui refuser, et le goût que vous avez toujours eu pour lui dans des relations, à la vérité tout autres que celles qui préoccupent maintenant votre esprit. Ce mariage, qui comblerait de joie ce qui tient à vous de plus près, me semble fait aussi pour vous donner ce bien-être que vous ne pouvez connaître, dans aucune position, que par intervalle, et je doute même que ne pas tenir à la vie par ses premières affections, puisse donner mieux que des distractions suivies d'ennuis, de vides et de dégoût. Sans doute, mon amie, je puis me tromper, quelque attention, quelque intérêt que je mette à ce qui Arous regarde, mais plus je médite votre caractère, plus je m'arrête à chacune de vos qualités, à leur ensemble qui se compose de tant de bien et de si peu de mal, qui n'est là que pour payer le juste tribut de l'humanité, plus il me semble voir que de tous les pays celui qui vous convient le moins est celui de la cour, que de toutes les atmosphères, celle où l'on ne peut respirer librement est la plus funeste à votre repos et à votre bonheur. Il est mille germes précieux que vous portez en vous-même, dont le développement n'attend qu'un abri où leur croissance ne soit pas gênée, où leurs rameaux puissent s'étendre à l'aise. Chère Roxandre, il me semble que de toute éternité la Providence vous a désignée comme mère de famille, comme le centre autour duquel se pressent les sentiments les plus forts et les plus doux ; réfléchissez bien avant que de vous refuser positivement aux espérances dont vous êtes l'objet. Si, en vous déterminant à les repousser, vous obéissez à une repu-
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gnance invincible, j'en gémirai sans me plaindre : mais si un prestige quelconque, si des projets vagues, même d'un bien à faire, vous en éloignaient, je redouterais que plus tard vous ne fussiez éclairée sur la valeur du bien auquel vous vous seriez refusée, et que de tardifs regrets n'empoisonnassent une existence, qui semble appelée à marcher vers la vertu et le bonheur par les roules les plus sûres et les plus faciles. Chère amie, pardonnez-moi de vous parler si mal de ce que je sens si bien : ma plume vole, et en vous rendant l'expression de mon sentiment intime, elle obéit à une véritable force qui laisse bien loin derrière elle la possibilité de faire un choix de raisonnements ou de mots.
Que vous dirais-je de moi, mon amie ? Rien que ce que je vous ai dit et trop dit : je végète, je combats, et dans mes efforts pour vaincre mon penchant à la tristesse et à l'abattement, je suis dans le cas de Pyrrhus que chaque victoire nouvelle achevait d'épuiser. Rien autour de moi n'est gai, et vous savez si je suis née pour refléter, ainsi qu'une glace, les objets qui m'entourent. Nadine, après avoir été beaucoup plus mal, semble éprouver un mieux sensible et pour cette fois prolongé au delà de mon attente ; mais puis-je y compter ') Dieu seul le sait.
J'écrirai incessamment à votre frère; dites-lui, en attendant, que malgré toute ma paresse, souvent expliquée par de pénibles motifs, mon amitié pour lui mérite de sa part le dernier degré de la générosité : parler à ceux qui se taisent.
COMTESSE EDLING l8l
Saint-Pétersbourg, 5 janvier i8i5.
Mon amie, ma chère Roxandre, que je suis coupable devant vous, et combien je mérite cependant que vous me pardonniez ! Je reçois à l'instant votre lettre du 2 1 décembre ; elle me retrace vivement mes torts d'inexactitude, et quand je me demande à moi-même comment j'ai pu m'en rendre coupable, tout ce qui m'a occupée, tout ce qui m'a fait souffrir, n'y répond que trop. Avant tout, j'ai été cent fois trompée sur l'époque de votre départ ; je croyais toucher au moment de vous revoir, de verser mon âme dans la vôtre, et, bercée de cet espoir, je trouvais fort inutile, plus que cela, pénible de ne a ou s parler qu'à moitié, à la veille de vous parler sans restriction '. J'ai eu prodigieusement d'ennuis, d'embarras de toutes sortes : le découragement, la lassitude, m'ôtaient tout ressort, et pendant longtemps je ne me suis sentie capable que de diriger ma pensée vers Dieu et de me replier sur les affections qui remplissent mon cœur ; tout le reste était effort et souvent supplice. Ne vous ai-je pas toujours dit qu'en vous attachant à moi, vous aimiez un être bien misérable ? Oui, mon amie, c'est bien vrai, mais il ne l'est pas moins que cet être tout de misère est le plus fidèle de tous à ses affections, qu'il n'existe que pour elles, et qu'en douter c'est irriter par l'injustice des blessures que la confiance seule peut adoucir. Ma chère Roxandre, pouvez-vous présumer, même dans vos plus mauvais
i jyjme Swctchine venait d'entrer clans l'année qui devait voir sa retraite à la campagne Bariatinsky et son adhésion irrévocable à la foi catholique.
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moments, la possibilité de me déplaire? Ne savez-vous donc pas ce qu'est, en suite, en dévouement, en constance, la sensibilité d'une femme qui a souffert ? Qu'est-ce qui peut être passager quand les peines ont tout fixé, et nos sentiments, et nos goûts, et notre caractère ? J'ai peine à vous pardonner d'avoir accueilli un instant l'idée d'un changement possible ; je sais que je vous en aurais donné le droit, si toutes deux nous portions l'empreinte du monde au milieu duquel nous vivons ; mais nous n'y tenons par rien, nous y sommes placées de circonstance, et ce que toutes deux nous avons de bon, de meilleur, appartient à ces éléments qui y sont inconnus et qui font planer au-dessus de ces vicissitudes morales. Àh ! comme vous me punissez par vos doutes ! Combien vous me punissez davantage par la peine qu'ils vous causent ! Qu'elle ne se renouvelle plus si vous ne voulez pas que le mécontentement de moi-même aille au-delà de toute mesure. Pardonnez-moi donc, mon amie ; le chagrin que je viens de vous donner sera le dernier de ceux que d'autres peuvent appeler volontaires et qu'une sorte de fatalité m'arrachait. J'ai une telle idée de votre caractère, que je ne soupçonne seulement pas la possibilité que mon long silence ait pris sur votre affection. \ous me la conserverez toujours tout entière, car je n'ai jamais pu concevoir que quelque chose put désunir ce qui était lié et que l'indulgence n'entrât pour beaucoup dans presque toutes nos impressions les plus douces. Pardonner, oublier, effacer, donnent tant de bonheur, lorsque l'objet de ce pardon, de cet oubli, sait l'espérer et saura encore mieux en jouir !
Mon amie, je me sens lasse de manquer des seules
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consolations dont j'aie besoin, et cette lassitude m'entraîne à perdre, à négliger les seules qui me restent ; ajoutez à cela la dissipation dans .laquelle je vis, dissipation forcée et qui résulte de combinaisons où mon libre arbitre a peu de part. J'aime la société et beaucoup ; elle m'est utile et agréable ; mais pour en jouir il me faudrait préalablement plusieurs heures de repos, un temps consacré dans la journée dont aucun profane et même aucun initié ne pût me priver. Voilà ce que je n'ai pas encore obtenu malgré un véritable combat entre ma volonté à cet égard et la force des choses. Je vois mes journées au pillage ; je les commence avec la presque certitude de les voir troublées, et je les finis avec le regret de ne m'être pas trompée. Je ne vous demanderai pas quand votre interminable congrès sera terminé ; personne n'en sait rien, dit-on; mais ce que je sais c'est que l'Europe n'a pas plus besoin que moi de le voir finir. Avec quel bonheur je vous reverrai, chère Roxandre, et combien alors il me sera facile de vous convaincre qu'un an d'absence consolide une affection que des siècles de séparation ne sauraient détruire !
Mon mari est toujours absent pour cette malheureuse, affaire Narischkine qui nous ruine et détruira probablement notre indépendance pour plusieurs années encore ; il est accablé de peines et succombe sous le poids d'ennuis, de dégoûts qui s'aggravent autant par les circonstances défavorables que par tout ce que l'âge ôte à la force de souffrir. Ma sœur, que vous ne connaissez pas assez pour avoir une juste idée de son mérite, n'est pas non plus exempte de chagrins. Mon cœur saigne pour tous deux, et le peu
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de consolation que je puis leur donner est sûrement bien insuffisant. J'ai du moins celle de voir ma sœur à toutes les heures, à tous les moments, d'habiter sous le même toit qu'elle, ce qui se prolongera, j'espère. Vous ne vous faites point idée de tout ce que son caractère, sa conduite, ont de fort, d'estimable, de digne ; tous les jours de nouvelles qualités se développent en elle, et, je n'en doute pas, les épreuves et sa raison en feront un des êtres les plus distingués que l'on puisse rencontrer. Adieu, ma chère Roxandre, bonne et excellente amie.
Saint-Pétersbourg, 16 février i8i5.
Il n'y a qu'un moment, ma bien chère amie, que j'ai votre lettre où vous me parlez de votre inquiétude pour votre maman, et le premier comme le plus irrésistible mouvement de mon cœur est d'y répondre sur-le-champ. Ah! que né voyez- vous comme je sais partager vos peines, à quel point elles me pénétrent et s'unissent au profond sentiment des misères de la vie que les miennes propres m'inspirent, et qui devient de plus en plus mon sentiment unique ! Chère et bonne Roxandre, que ne suis-je auprès de vous ! Une sœur amie adoucirait vos peines, insinuerait des consolations dans votre âme qui en a d'autant plus besoin qu'elle existe fortement et qu'elle est encore une proie vivante livrée à la douleur. Si mon inexactitude vous a jamais fait douter de moi, une amitié comme la mienne peut seule pousser l'indulgence jusqu'à vous en absoudre; elle sait que tout l'avenir et les événements qu'il peut contenir lui appartiendront
COMTESSE EDLING Ida
pour combattre et vaincre une prévention momentanée.
Votre lettre m'a attérée ; elle a fait évanouir cet espoir dont j'avais si grand besoin, l'espoir de vous être bientôt réunie, de recommencer celte vie d'épanchement et de confiance sans laquelle je ne me soutiens plus : mes forces m'abandonnent. On nous a annoncé l'Impératrice pour le mois prochain ; c'est là aussi que je plaçais le moment de notre réunion, et voilà que vous me parlez de six mois encore d'absence. Et qui me répond que ce ne sera que six mois ! ne deviez-vous pas n'en rester que quatre absente ! Le temps sur lequel nous comptons follement, ne protège, ne sauve aucune de nos espérances; il fuit, mais le but, entouré de prestige et de charme, fuit encore plus vite. Mon amie, vous avez raison de le croire, je suis toujours résignée; mais cet exercice continuel de soumission affaisse l'âme, use le caractère, et sans des grâces proportionnées à nos besoins, qui sans doute ne peuvent nous manquer, il finirait par l'anéantir. Pardonnez-moi de penser à moi dans ce premier moment de surprise si pénible. Si j'étais auprès de vous, si je pouvais vous être utile, je ne m'occuperais que de vous. Malgré ce mouvement de faiblesse et de personnalité, ne supposez pas, mon amie, que j'en sente moins combien la résolution de ne point quitter votre maman est la seule que le devoir et la tendresse puissent vous suggérer, la seule qui soit digne de vous et qui vous montre à moi telle que j'ai besoin de vous voir. Si des considérations tirées do la prudence du siècle, comme l'intérêt de votre existence présente, celui de votre
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existence future, avaient pu vous entraîner, nos Ames ne s'entendraient pas comme elles se sont entendues, connue elles s'entendront toujours. Le devoir, voilà ce qui doit passer avant tout ; l'affection aux premiers liens de la nature, voilà ce qui doit commander et dominer toutes nos autres impressions. \h ! sans doute, si le ciel n'était pas le prix de la vertu, le ciel en serait moins désirable; c'est le moyen ici, qui rehausse encore le but. Suivre sa destinée, obéir en la suivant à la volonté de Dieu qui la détermine, voilà la vraie liberté, tandis que la voie contraire n'est que la licence dans l'esclavage. Chère bonne Roxandre, l'intelligence, en nous défendant le murmure, n'étouffe pas encore les souffrances de la sensibilité, et l'esprit le plus soumis n'empêche pas toujours les révoltes du cœur. Sachons nous les pardonner si elles n'ont pas d'amertume, et bénissons Dieu qui nous permet les larmes. Mon amie, quelle influence que celle de la religion ! comme elle gagne tout ce que notre bonheur, en s'éloignant, lui abandonne ! Comme elle concentre nos pensées, nos désirs sur un point unique où la vie n'est plus, où le ciel n'est pas encore, mais où tout s'explique, où tout se pressent ! Attachons-nous-y, et que de si grandes leçons, si solennellement répétées, ne soient jamais perdues pour nous. Comment n'avez-vous pas vu qu'il était inutile, au moment où vous souffrez, au nu nient où vous allez rentrer dans l'uniformité de la vie domestique et intérieure, de me recommander une exactitude à vous écrire à laquelle j'ai manqué bien moins par les inquiétudes et les peines qui doivent nie servir d'excuse, que par l'idée que vous ne manquiez ni de bonheur, ni de distractions, ni de plaisirs? Il nie
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semblait que dans Je bustle ' de la vie active, dissipée el brillante que vous meniez, les tristes couleurs de mon esprit ne devaient pas s'y mêler ; que vous seriez tranquille, heureuse et entourée, et que c'est seulement dans la situation contraire que vous devez nécessairement rentrer dans ma juridiction immédiate. Combien j'aime à croire que vous en êtes déjà sortie! qu'un joui' plus pur et plus serein a déjà lui. et que peutêtre, au moment où je vous écris, je souffre pour vous et non plus avec vous ? A oilà le seul privilège de l'absence : la consolation de penser que l'intervalle écoulé aura amené des chances inopinées et favorables.
J'ai été interpellée cent fois par cent indiscrets ou curieux, mais aussi par des gens qui s'intéressent vraiment à vous, sur votre prétendu mariage avec le coin le Capo d'Istria. Je répondais aux questions indirectes et aux insinuations inutilement adroites que je n'en savais rien et que n'en savoir rien suffisait non seulement pour me faire douter de la vérité d'une nouvelle qui s'est fort répandue, mais pour me donner la certitude du contraire. Je regrette de l'avoir acquise, mon amie, par ce que vous m'en dites. Votre cœur a besoin d'aliments, votre imagination d'être occupée et fixée. Des devoirs positifs et multipliés doivent nécessairement valoir mieux à un caractère tel que le vôtre que le vague et l'horizon illimité, où une trop grande indépendance peut nous faire errer de projets en projets. Je ne sais rien de plus congénial à l'essence de votre être que la vie occupée et réelle telle que le ma-
1 Tourbillon.
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riage la donne, même le mariage qui ne réalise pas toutes los idées que nous sommes disposés à nous en faire. Après tout, Dieu sait mieux que nous-mêmes ce qu'il nous faut, unique réponse à toutes les énigmes, à toutes les combinaisons du sort.
J'étais si sûre de vous revoir bientôt, que je ne songeais plus à vous remercier de votre dernière lettre, me réservant de vous dire, lorsque nous serions ensemble, que j'avais été sensiblement touchée de ce que vous me mandiez sur l'Empereur de relatif à moi. Je croyais être plus que effacée de son souvenir et c'est sûrement à vous que je dois d'y être rappelée. Depuis dix ans, une multitude de peines ont dérivé du changement de ses dispositions envers mon mari et moi. Jamais l'amertume, j'en bénis Dieu, ne s'est glissée dans la peine que j'en ai éprouvée, jamais la justice que je lui rendais du fond de ma conscience n'a cessé de me paraître douce, jamais mon attachement pour lui n'en a été ébranlé; ce qui fait l'ensemble de son être et de ses opinions a toujours été selon mon esprit et selon mon cœur ; plus la privation de sa bienveillance donnait d'indépendance à mes sentiments, et plus je jouissais de les lui conserver intacts. Adieu, mon amie, on vient de me dire que le courrier part demain de grand matin, il vous portera cette lettre que je n'allonge pas pour ne pas la retarder.
Saint-Pétersbourg, iG avril i8i5.
Je viens de recevoir presque en même temps, ma bonne amie, vos deux premières lettres de Munich, et je suis profondément peinée de voir réaliser ce que je
craignais seulement d'entrevoir : la prolongation indéfinie de notre séparation. Vous vous rappelez comme je la pressentais et combien votre confiance dans la vie combattait ce pressentiment. Hélas ! nous faisions chacune notre partie ; vous, dont l'âme est forte parce qu'elle est jeune de nature, vous espériez ce que votre amitié vous faisait désirer, et moi. dont les impressions naissent presque flétries, je me décourageais à l'avance, d'autant que je sentais davantage et le besoin de support et le poids de sa privation. Si je n'avais pas été entretenue sans cesse par l'espoir prochain de notre réunion, croyez-moi, mon amie, je n'aurais pas mis dans notre correspondance cette inexactitude que vous pourriez me reprocher, si tout n'était pas compensé par ma tendresse ; mais sans cesse à la veille de vous voir, de vous parler comme on ne saurait écrire, je trouvais bien insuffisants, bien pâles, les dédommagements que, dans le temps toujours moins heureux où nous sommes, je vais encore une fois priser bien haut.
Je ne suis point étonnée de l'incertitude où vous êtes relativement aux projets dont vous dépendez ; l'incertitude ordinaire de la vie est augmentée à l'infini par celle où nous jettent les événements les plus extraordinaires qui furent jamais et qui font presque un malheur du simple état de spectateur. Je ne puis comparer la tristesse qu'ils m'ont donnée qu'à l'indignation profonde que j'en ai ressentie i. Je puis dire que pour la première fois j'ai bien su l'étendue et la valeur du
1 La France traversait alors l'époque désastreuse des Cent- Jours.
IOO V aOXANDRE StOURDZA
mot indignation ; car il n'en fallait pas moins pour inspirer à mon âme une de ces haines vigoureuses dont parle le Misanthrope. La masse, en France, semble gangrenée jusqu'à la moelle des os ; elle ne vit que pour le mal, tandis que les honnêtes gens du p.i\ s sont paralysés pour le bien. Ce n'est plus le combat des deux principes, c'est Arimane lui-même qui plane en maître sur le chaos que leurs crimes ramènent sans cesse. Ceux de la Révolution n'avaient frappé que mon enfance ; je les détestais, pour ainsi dire, avant que de pouvoir les juger. Les gouvernements qui y ont succédé, quoique illégaux, avaient excité en moi le blâme, que l'on ne peut refuser à l'injustice, sans me remuer profondément ; car plus ou moins on se pénètre de son siècle, et les bouleversements du nôtre nous rendent moins sensibles à l'irrégularité. Mais dans l'âge de raison, être témoins comme nous le sommes de la subversion de tout ordre, de tout principe, de toute moralité, dans une nation, qui, après vingt-cinq ans d'excès, semblait retourner par la lassitude au devoir ; en un clin d'œil voir s'opérer une catastrophe semblable, au milieu d'un silence presque général, sans qu'une goutte de sang soit versée pour la défense de la vérité, sans qu'une voix se fasse entendre au milieu du danger, c'est vraiment assister à la déchéance d'une nation entière du rang où l'opinion l'avait fait monter. On peut bien dire que cette France que nous aimions, que j'aimais, je le confesse avec contrition, n'existe plus et que son oraison funèbre a été prononcée dans cette séance royale dont vous avez vu clans les papiers une description si touchante. Ils ont bien raison quands ils disent aujourd'hui que le gouvernement de Louis Wlll
n'était en relation ni avec les mœurs, ni avec l'esprit de la France actuelle : c'est le plus bel éloge qu'ils pouvaient faire d'un roi, dont tous les actes qui sont parvenus jusqu'à nous, m'ont paru réaliser les idées que je me suis faites de ce que pouvait être la souveraineté. Bonaparte est l'homme dont la nature est identique à la leur, comme il est l'homme de leur choix. Il n'y a plus maintenant qu'à exécuter l'arrêt que M"" de Staël portait contre eux, dans un temps où ils étaient bien moins coupables. A ces impressions d'indignations et de tristesses si généralement partagées, jugez, ma bonne amie, combien il se joint de souffrances et d'inquiétudes pour les êtres qui sont dans ce pays et qui méritent si peu de lui appartenir : leur existence bouleversée, leur avenir détruit, et tous les dangers du moment présent, me touchent bien vivement.
Quelle erreur que celle où les âmes froides tombent si souvent en croyant que les distractions peuvent dédommager des peines de l'âme, des souffrances de son isolement ! L'esprit peut être amusé, absorbé même, sans que notre sensibilité, qui parle sans cesse au fond de nous-mêmes, puisse jamais prendre le change ; il n'est qu'un langage qui lui convienne, et il y a bien peu d'accents qui ne lui soient pas étrangers. Si des journées remplies d'occupations, de soins, de devoirs importants et frivoles, suffisaient pour empêcher que la tristesse y fît brèche, j'y serais inaccessible. Je n'ai jamais assez de temps pour tout ce que j'entreprends ; je corrige par l'intention ce qui pourrait n'être qu'indifférent ; en rien je ne néglige la part de bienveillance que j'ai surtout besoin d'éprouver ; je mets un peu de mon cœur à tout ce que je fais ; mais il est bien triste,
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bien affligeant de le donner en détail, au lieu de le donner en entier. Dieu est là assurément, et sa présence m'est bien réelle et bien soutenue, mais dans mes moments de faiblesse, je n'en sais pas moins qu'en l'aimant par dessus tout je pourrais donner beaucoup sans lui rien ôter.
Votre article sur M. Baader m'a fortement intéressée '. Lors même que l'on craint l'esprit de système dans ces matières où la moindre erreur peut devenir dangereuse, il y a un charme tout particulier attaché à la nature même de ces méditations, qui sont la preuve la plus sensible de la spiritualité de la meilleure partie de nous-mêmes. La théorie que vous m'exposez est très ingénieuse, et c'est là un grand pas de fait vers la vérité, lorsqu'on entreprend d'y arriver par ses seules recherches, que de s'arrêter entre les deux points du matérialisme et de l'idéalisme. Il n'en est pas moins vrai, cependant, que ce qui semble une découverte nouvelle n'est que l'expression de la foi de l'Eglise, qui nous aurait toujours maintenus dans ce juste milieu, si notre esprit, au lieu de se fixer dans le centre qu'elle nous indique, ne nous avait pas rejetés successivement vers tous les points de la circonférence. Quant aux harmonies du monde moral et du monde phy-
1 François Bander, né en 176Ô, successivement médecin, ingénieur des mines et professeur de théologie dogmatique à l'université de Munich, s'occupa toute sa vie de philosophie religieuse. A une vaste érudition, il joignait une grande profondeur et une incontestable originalité de pensée. Quoiqu'il eut toujours voulu rester chrétien et catholique, il ne sut pas se préserver de regrettables écarts et tomba dans de graves erreurs. 11 mourut a Munich-, en iS'n. après avoir reçu les Sacrements.
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sique, quiconque veut observer la nature avec un cœur religieux, pénétré d'amour pour la création et d'attention pour ce qui se passe en nous-mêmes, se trouve sur la voie de cette théorie, que j'ai pressentie de la manière la plus prononcée, bien avant de savoir que la même idée se fût présentée à d'autres. L'univers, a dit quelqu'un, n'est que la figure d'une grande pensée. 11 me semble impossible de douter que l'unité n'existe pas entre le monde moral et le monde physique ; celuici n'est que la manifestation de l'autre, l'étui qui en conserve toutes les formes et qui en a pris tous les contours. Ce qui me paraît un peu hasardé, c'est de croire que la perfectibilité indéfinie de l'être, pris séparément ou collectivement, pourrait être le résultat des progrès faits dans cette voie ; que par elle on arriverait à avoir la clef du grand livre, et surtout qu'une vérité religieuse de plus pourrait être ajoutée à l'ensemble des vérités révélées. L'homme peut se perfectionner, autant que sa nature l'en rend susceptible, bien plus par l'action que par la spéculation, dont les plus grandes hauteurs ne lui apprendront jamais au delà des préceptes sublimes contenus dans la simple Oraison dominicale. La clef du grand livre est toujours une manière de pierre philosophale, et quant à la religion, par cela même qu'elle est divine, elle a dû être parfaite dès le commencement. L'on n'ajoutera ou l'on ne retranchera rien à la foi de Nicée, sans corrompre la religion au lieu de la perfectionner, et il me semble qu'il ne doit pas nous être difficile, dans les temps où nous vivons, de chercher la règle de notre croyance dans un temps où tout était • .<
miracle, sainteté, vertu et sacrifice. Voilà, ma bien chère amie, ce que je pense sur ce sujet important, sans
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m' élever contre ceux qui ne pensent pas de même, et même sans me refuser le plaisir d'étudier les systèmes les plus divergents entre eux. Parlez-moi toujours de ceux qui vous frappent, mais, je vous en conjure, prenez garde de vous laisser entraîner par eux. Songez combien notre foi est pure, combien elle est belle, et que toutes les carrières étant ouvertes à une belle imagination comme la vôtre, vous devez d'autant plus vous fermer celle-ci par la soumission. Ne mettez pas au dogme une indifférence qui serait vraiment coupable; songez à ce que serait devenue la religion si les premiers fidèles n'en avaient pas précieusement conservé le dépôt. Adieu, mon amie ; soyez tranquille du moins si vous ne pouvez être heureuse ; la résignation est le bonheur de ceux qui n'en ont plus. Je vous remercie de vous intéresser à ma sœur : vous ne pouvez imaginer tout ce qu'elle vaut; je n'y puis comparer que ses peines qui sont les miennes aussi. Mon mari est enfin revenu de Moscou, où il a été très malade, ce qui m'a donné bien de l'inquiétude, quoique je ne l'aie su qu'après coup.
Campagne Bariatinsky, 2 juin i8i5 *.
Chère Roxandre. la vérité possède un fidèle allié, le
1 M"" Swetchîne, arrivée à la campagne Bariatinsky pour y achever ses laborieuses recherches résumées clans le Journal de sa conversion, ne quitta plus ce séjour que ferme catholique. Deux lettres seulement datées de cette résidence, durant l'année 181 5, nous ont été consenées. Elles ne laissent échapper, comme on va le voir, que des allusions fort détournées à ce qui occupait si profondément son âme. Rien ne peut donner une plus juste idée de la contrainte que le règne même de l'empereur Alexandre faisait peser sur les catholiques.
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temps ; c'est lui qui me vengera de vos doutes, si vous en avez jamais, en développant sous vos yeux l'effet des années sur mes affections. Je n'en ai perdu aucune ; loin de là, les traits dont s'imprimait ma jeunesse se gravent plus profondément à mesure que j'avance vers cette éternité qui les consacrera. Ah ! si vous pouviez ne pas vous croire fermement appuyée sur mon amitié, vous ne me connaîtriez pas encore absolument telle que Dieu et mon caractère primitif, combiné avec les formes pénibles de ma destinée, m'ont faite ; vous ne sauriez pas combien mon âme a besoin de tendresse et de liens ! C'est dans l'affection que se concentre son existence, et si de ce foyer sans cesse alimenté s'échappent quelques rayons, ils sont faibles, ils sont pâles, auprès de ceux qui, après avoir agité mon existence, la troublent quelquefois encore et s'effacent sans paraître. Mon amie, je vous crois bien et souvent je me sens mal ; voilà, en abrégé, les motifs de mon inexactitude à vous écrire. Le ressort me manque, vous me manquez pour y suppléer ; les jours passent ainsi, se succèdent, et dans le moment même où la paresse m'entraîne, au lieu de secouer ses chaînes, je plie sous leur poids sans pouvoir comprendre tant de lâcheté, source de tant de privations.
Votre retour, quand aurai-je à en remercier Dieu ! Rien n'est si contredit que toutes les nouvelles que l'on donne à ce sujet, et j'attends avec anxiété la détermination qui suivra probablement le passage de l'Empereur à Munich. Si les affaires politiques s'enlacent davantage, qui peut prévoir un terme à tant de difficultés inextricables ') Mon naturel effrayé frémit à l'approche d'une lutte qui, si elle commence, peut se pro-
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longer beaucoup, quoique son issue paraisse certainement favorable. L'état de suspension dans lequel nous vivons est bien pénible ; on ne peut plus offrir à Dieu que son incertitude et le sentiment confus de ses craintes. Nos propres besoins les appellent, car dans ce bouleversement qui atteint tous les points de l'univers, il ne faut pas croire qu'une de ses parties soit restée parfaitement saine au milieu de la corruption générale, ni inébranlable sur ses fondements, tandis que toutes, en totalité, sont minées sourdement ou livrées à des ravages visibles. L'esprit de Dieu plane sur les volcans enflammés comme sur les prairies verdoyantes et tranquilles : voilà de quoi nous consoler de vivre au temps où nous vivons. Pour ma part, si on m'avait donné lecboix. je serais loin de rejeter mon siècle, si fertile en ces événements qui font naître de grandes pensées. S'il fallait mourir tout entière après un seul jour, je le choisirais parfaitement beau ; mais les orages, les tempêtes, tous ces grands spectacles de la nature, qui ne sont peutêtre que le tableau des ravages, des ébranlements humains, conviennent davantage à l'être qui porte en luimême le gage de son immortalité.
La philosophie est spéculative dans d'autres temps ; dans le nôtre, elle est pratique : c'est vraiment la science infuse ; on la hume dans l'air, on s'en pénètre en se bornant seulement à ne pas la repousser, et, sans atteinte personnelle, les chocs et les renversements dont on est témoin suffisent pour placer dans cet état de détachement, qui autrefois était le chef-d'œuvre de la sagesse ou le résultat du malheur. Que vous êtes bien placée, mon amie, pour étudier ces vicissitudes qui des lieux élevés paraissent plus frappantes encore ! Quelle
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vue doit se découvrir à vous du point où vous êtes ! Et combien ces objets que le vulgaire revêt de grandeur, se rapetissant à vos yeux, doivent vous donner d'intelligence pour juger toutes les choses humaines telles qu'elles sont ! Du sommet des montagnes de Salzbourg, vous admiriez le ciel matériel ; c'est auprès des puissances de la terre, au milieu du choc des intérêts qu'elles animent, que l'on peut utilement étudier l'action de Dieu qui frappe de vanité et de néant ce qu'il paraît cependant élever davantage. Mon amie, votre cours d'expérience doit être fait, et si vous n'y avez pas gagné du bonheur, vous y avez moissonné une foule d'idées et d'observations utiles, dont l'influence s'étendra sur tous vos jours. Celte influence, quant à l'appréciation des maux et des biens réels, vous est assurée ; tâchez seulement d'y joindre celle qui peut régler votre conduite extérieure et la renfermer dans les bornes de la modération et de la prudence. Gardez votre indépendance, conservez-la comme la source de tout ce qui est noble, ferme et élevé, mais ne la laissez pas paraître au dehors ; ceux qui en sont incapables la prendraient pour la révolte de l'orgueil, et c'est un devoir de prévenir des méprises injustes. Ah ! quand serons-nous ensemble, quand me sera-t-il donné de partager vos impressions à leur naissance, de les modifier par cela même que je ne possède pas, au même degré que vous, ce qui me plaît et me convient tant en vous!* Nous aimons toutes deux la vérité et nous l'aimons sans fard et sans voile ; quels bienfaits pour notre avancement ne sont pas renfermés dans cette disposition ! Mon amie, jamais je ne me suis sentie plus absorbée par le désir de me rendre digne de tout ce que Dieu a
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fait pour moi, en me donnant une âme capable de sentir, d'aimer passionnément la vertu, de me dévouer pour ceux que j'aime. Je ne suis ni troublée ni confuse, mais je suis souvent triste d'avancer si peu dans cette route dont j'aperçois si bien la beauté et la magnificence.
Comme je vous ai suivie dans votre course à travers les montagnes de Salzbourg ! Votre description est ravissante et me console presque d'être probablement condamnée à ne voir la nature qu'en tableaux. Les vôtres sont pleins de chaleur et de vie, et jamais un coloris plus brillant n'anima des pinceaux. Quel plaisir nous aurions à faire des paysages à nous deux : vous vous chargeriez de l'ensemble, des arbres, des eaux, des effets de lumière, et moi, je vous demanderais de me permettre de placer, dans un des coins les plus obscurs, quelque monument détruit, une pierre sépulcrale, ou quelque figure, dont l'attitude grave ou Iriste annoncerait la méditation ou la douleur. Si nous avions fait à nous deux le beau paysage du Poussin, ma seule part à moi eût été l'inscription : « Et moi aussi, je fus en Arcadîe ! » Je la trouverais encore assez belle '.
1 Allusion à la célèbre toile du Poussin, représentant un tombeau dont la rencontre fait taire tous les bruits, éteint toutes les joies de la vie ; au sein de la félicité que respire le paysage, la jeunesse et l'amour sentent à peine la leçon, ils n'en sont qu'effleurés et ils vont passer outre. Dans le berger de gauebe, moins jeune et moins heureux, car il est seul, le trait entre plus profondément. M;iis le personnage qui est sur le devant, <|ui ;i vécu,
qui lie se couronne plus «le verdure, que l'âge Courbe déjà, ee, berger qui lit de près l'inscription : Et in ircadia ego, en savoure la mélancolie, et en médite l'application !
Quand je veux bien me délecter, je rêve que je voyage avec vous, que nous parcourons de superbes pays, rattachant toujours de bonnes pensées à de beaux paysages, et méditant le ciel en admirant la terre ! Cela sera-t-il jamais? En attendant, je jouis le moins imparfaitement que je puis du lieu où je me trouve. Vous l'avez habité, mon amie ; je suis dans la maison où vous avez été, et si je n'y retrouve pas votre souvenir, je le cherche et le fais naître à chaque pas. Vous m'invitez souvent à passer un été de ces côtés, et vous rappelez- vous que c'est surtout à la terrasse de Mon Plaisir que vous abandonniez le soin de vous rendre plus sensiblement présente à ma pensée ? J'y vais en véritable pèlerinage, l'esprit et le cœur bien soumis à votre injonction, éprouvant toujours un nouveau plaisir à y être fidèle. Ce ne sont point seulement les lieux auxquels la présence de ceux que nous aimons a imprimé leur trace, qui réveillent en nous toute la jouissance du souvenir : les lieux aussi, auxquels une pensée habituelle s'est jointe, s'imprègnent d'elle et en sont, pour ainsi dire, comme les témoins vivants. Mon mari, retenu en ville par des affaires désolantes, n'a pu venir avec nous ; notre ménage est donc composé d'un tête-à-tête entre Nadine et moi, qui ne suis pas la plus mal partagée des deux. Je trouve ici précisément ce qu'il me fallait : solitude et soleil. La lassitude du bruit et du mouvement avait jeté de si profondes racines en moi, que plusieurs jours de calme et de liberté ne les ont encore rétablis ni dans ma tête ni dans mes nerfs. Je ne puis vous dire, mon amie, avec quelle intensité de désir je suis entraînée à mener une existence séparée delà foule. Je l'ai beaucoup vue cet hiver ; je m'y suis livrée beaucoup plus
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que je ne l'avais fait depuis nombre d'années, et le résultat de cet essai est de m'en éloigner intérieurement plus que jamais. Dans quelque genre de relation que ce soit, il m'est impossible de n'y mettre que le léger enjeu des êtres froidement raisonnables ; même la bienveillance générale, sentiment si divisé qu'il devrait être réduit à rien, prend en moi une consistance réelle : c'est toujours plus ou moins d'intérêt que m'inspire tout ce que je vois ; et il en résulte un mouvement qui, au fond, est sans but, et une fatigue sans compensation. J'ignore l'art de spéculer sur l'amusement que les autres peuvent nous offrir, et des succès qui pourraient paraître flatteurs n'en sont pour moi qu'autant que je suppose qu'ils déposent dans le cœur des autres quelque germe de bienveillance. La mienne se répand si facilement sur la création entière, sur chaque individu, mon impression habituelle est si bien de vouloir sympathiser avec celle d'autrui, que la sécheresse, l'insensibilité, la froideur, sont autant de froissements qui m'attendent inévitablement sur la route. Et que dire encore de cette malveillance, qui sait trop peu se cacher, de cette irritation de l'envie que rien ne calme, de cette aversion que prend l'indifférence elle-même contre tout ce qui effleure seulement les plus misérables avantages d'une misérable vie ! Et dans les suffrages que l'on s'assure soi-même, que de mécomptes et de vides succèdent à la sensation agréable qu'ils produisent.
Je n'avais pas besoin du grand jour, dont la solitude éclaire ces questions, décidées il y a longtemps par les esprits sages, pour les juger avec justesse: à chaque examen qui suivait une soirée réputée brillante, j'en
portais l'arrêt et souvent la peine, en réfléchissant combien, dans ces contacts dangereux, il est difficile de réprimer ces petites passions de vanité et d'amour-propre qui, par la facilité même qu'on devrait avoir à s'en défendre, nous laissent sans excuse. Oh ! qu'il n'en serait pas de même si l'on pouvait vivre concentré dans un cercle bien resserré, tout composé d'amis qui s'entendent ; c'est la pierre philosophale, mais, moins que personne, je puis désespérer de la trouver, puisque je n'aurais, pour y arriver, qu'à obtenir la réunion autour de moi des êtres chéris dont je pleure la séparation. Si jamais je vous rapproche de M"e de Tortonval, si je me trouve entre vous deux, je me sentirai immensément riche de ce fonds, et je pourrais alors, avec calme, rassembler le reste de ma fortune éparse. Savez- vous que, quand je l'examine, je ne sais quel nom donner à cette ingratitude qui me permet la plainte'.' N'est-ce pas beaucoup que d'avoir de tels liens en expectative, et ne pourrai -je donc pas, avec un bon esprit, vivre dès la veille sur le lendemain ? En vérité, tout Jérémie que je suis, bien souvent je sens avec reconnaissance qu'il y a en moi de grands éléments de bonheur. Mon amour pour l'étude est un de ceux que je mets au premier rang : il remplit mes journées, varie les objets qui occupent mon esprit, et me fait passer des moments dont tout l'enchaînement m'est agréable. Ma bonne amie, la curiosité est aussi puissante qu'elle est ancienne, et vous excitez la mienne au point de me faire comprendre Eve plus que jamais. Je ne sais si j'aurai le courage de naviguer avec vous en pleine mer ; mais ce qu'il y a de sûr, c'est que si je ne puis vous retenir au port, je vous suivrai de mes vœux. Ne sont-
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ils pas de ceux qui obtiennent que tout vienne à bien î J'ai craint quelquefois que votre imagination ne s'exaltât trop dans l'atmosphère où vous vivez, et que si les vérités des hommes supérieurs, que vous admirez, n'étaient pas purgées d'erreurs, vous ne les prissiez avec les vérités. Mais je me rassure en pensant à votre bon esprit, qui préserve toujours le respect dû aux choses qui se trouvent placées hors du cercle où s'agite l'esprit humain. La foi antique est, par cela même, la foi positive, puisqu'elle a traversé les siècles sans s'altérer. Voilà le tronc qu'il faut tenir fermement embrassé, sans défendre à ses regards de porter au loin leurs recherches. Tout ce qui est vrai se combine toujours avec une vérité divinement révélée, universellement répandue, et l'alliage se manifestera comme tel, par cela seul qu'il s'en détachera.
Je ne puis vous dire combien je suis occupée de M. Baader et de ce que vous me dites de son système. Je crains qu'il n'aille trop loin en qualité de savant d'Allemagne ; ces savants-là fondent souvent sur le vrai pour s'égarer ensuite dans les conséquences qu'ils en tirent ; mais je ne doute pas que dans les bases de son hypothèse ne se trouve renfermée la solution de grands et d'intéressants secrets. Pénétrez-vous donc bien, mon amie, de tout ce que vous apprendrez de lui, pour fournir à nos discussions une pâture que je savoure à l'avance. N'apporterez-vous pas aussi quelques-uns de ses ouvrages ? Je doute qu'aucun sujet puisse fournir autant que celui-là en combinaisons, en aperçus, en résultats nouveaux.
J'ai toujours oublié de vous dire que j'avais beaucoup vu le prince Ypsilanti et sa famille. Le père m'a
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paru, ainsi qu'à tout le monde, un homme de beaucoup d'esprit, rempli de connaissances et que le contraste de son vêtement oriental et de ses manières tout européennes rendait piquant. Mais je vous avoue que, disciple de Lavater, purement d'instinct, d'instinct aussi je ne me serais pas sentie disposée à lui accorder une confiance illimitée. Quelque chose de scrutateur dans le regard, de pénétrant sansêtre sensible, d'incertain et de douteux dans l'expression de la physionomie, qui est bien véritablement l'accent de la figure, m'eussent tenue sur la défensive, quand j'aurais eu d'ailleurs de bonnes raisons de n'en pas rester là. Je fis sur lui plusieurs épreuves que je vous conterai quand nous serons ensemble et qui avaient toutes pour but de me démontrer jusqu'à quel point la bonhomie, une franchise simple, pouvaient surprendre et démonter la finesse, la subtilité et toutes ces qualités auxquelles l'esprit se confie. Quant à son fils aîné, qu'on nomme Alexandre, je crois, il m'a complètement plu ; on n'est ni plus modeste ni plus loyal. Je serais bien trompée si ce jeune homme n'avait pas autant d'honneur que d'honnêteté ; parfaitement simple, sans nulle jactance, son air calme et un peu triste lui a valu plus de suffrages que n'en auraient obtenu des avantages plus éclatants '.
1 La famille Ypsilanti avait donné, en 1774, un hospodar à la Valachie, le prince Alexandre Ypsilanti. II fut fait prisonnier par les autrichiens en 1788. En 1799, son fils Constantin fut nommé prince de Moldavie, et réunit, en 1807, la Moldavie et la Valachie sous la même souveraineté. Le prince Alexandre vivait à cette époque retiré à Constantinople. L'ambassade anglaise, pressentant la colère du Sultan à la nouvelle de la réunion
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Adieu, mon amie ; je devrais vous demander pardon de cette immense lettre où le désordre l'emporte sur la longueur ; mais il y a bien longtemps déjà que toute formule entre nous est abolie, ou pour mieux dire, et c'est une joie pour moi quand j'y pense, jamais nous ne nous les sommes permises. Notre amitié a été ancienne dès le premier jour où elle se forma ; la correspondance des sentiments et des pensées l'avait fondée à notre insu, et nous ne fîmes que sanctionner ce qui se trouvait déjà fait.
Campagne Bariatinsky, 25 juillet i8i5.
Mon excellente amie, quand j'étais plus jeune il me semblait que s'écrire, se communiquer toutes ses pensées, se transmettre toutes ses impressions, suffisait au besoin de notre âme ; mais je suis bien revenue do cotte illusion. On ne se dit pas tout dans ses letlres, on ne se le dit pas absolument comme on l'éprouve ; la couleur primitive de nos sentiments s'y peint, les mille et une nuances qui s'y mêlent y manquent toujours. Oh ! combien un quart d'heure de confiance intime nous ferait plus de bien ! Nous avons essen-
des deux principautés, fit mettre une frégate à la disposition du prince Ypsilanti. Celui-ci refusa ce moyen de salut, se contentant de répondre : — A quatre-vingt-cinq ans, on attend la mort, on ne la fuit pas. — Il fut décapité à Constantinople, le 8 mars 1807. C'est de son fils et son petit-fils qu'il est ici question. Ce jeune prince Ypsilanti justifia, dans le soulèvement delà Grèce, le jugement porté par M"" Swetchine. La Grèce lui décerna le titre officie] de lieutenant-général de la nation grecque.
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tiellement besoin l'une de l'autre, et à moins que la grande muraille de la Chine ne nous sépare, nos pensées, nos aiïections, nos peines, nos eflbrts de tous les instants, doivent être mis en commun. Mon amie, je n'ai rien rencontré de plus doux, de plus consolant à aimer que vous ! L'admirable simplicité de votre caractère, son égalité, son abandon, ont un charme qui l'ait mieux que d'attirer, il fixe. Vous m'avez traitée avec une patience, une indulgence dont ma vive et profonde reconnaissance vous fera recueillir le fruit. Rien avec vous ne saurait m'embarrasser jamais. Avant de vous connaître, je croyais déjà que les âmes passionnées étaient comme ces riches dont la profusion annonçait la ruine, mais qui, pour peu qu'ils voulussent y penser, trouvaient dans leur fortune entamée d'immenses ressources qui la rétablissaient plus belle et plus solide qu'auparavant. Quelle force votre seul exemple donne à cette penséelà, ma bonne et chère amie, vous qui n'avez sondé les profondeurs des passions humaines que pour vous élever au-dessus d'elles, et pour planer sur les intérêts de cette vie, qui suffit si peu à qui vous ressemble !
Vous avez conçu la religion, ses secours, les moyens d'avancement qu'elle nous offre d'une autre manière que je ne les conçois. La nouveauté et quelque chose d'irrégulier dans la marche que vous avez prise éveilleraient toujours en moi de l'inquiétude, si, avant tout, je n'étais occupée à bénir les effets qu'ils produisent sur vous. Votre imagination est sans doute de la nature de celles qui entraînent quelquefois au delà des limites que l'on ne doit pas franchir ; mais votre àme
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aussi, par son extrême pureté, est de celles qui mènent tout à bien et qui arrivent, sur les ailes de l'inspiration, là où les autres ne parviennent que par de pénibles efforts, de lents et douteux succès. Je crois que ce sujet si intéressant sera bien souvent celui de nos entretiens, et je suis bien sûre que si toutes nos opinions ne s'barmonisent pas, le point de départ et le but étant les mêmes, une divergence momentanée ne nous désunira jamais. C'est si bon ef si utile de marcher appuyées l'une sur l'autre, les bras entrelacés, vers cette région qu'on ne peut appeler inconnue ! Mon amie, encore une fois, serait-il possible que la vivacité de nos discussions dégénérât en aigreur, ou bien qu'elle prît sur notre affection si parfaitement mutuelle ? Pour le craindre seulement, il faudrait que je visse vous et moi tout à fait autres que nous ne sommes. Ilien n'est plus éloquent et plus entraînant que tout ce que vous me dites sur les progrès si rapides des impressions, qui vous dominent aujourd'hui. On doit aisément être séduit par cette étendue immense, que le système que vous adoptez offre à la pensée délivrée de ses entraves, errant au gré de ses désirs dans l'immensité des choses créées et invisibles ; mais dans cet essor de l'esprit qui est peut-être le plus haut point de sa culture, voyons-nous, comme vous le voyez retracé, le caractère imprimé à la religion dès les premiers temps du Christianisme ? J'y vois une seule route uniquement approuvée et toute espèce de déviation sévèrement désapprouvée ; j'y vois l'imagination et ses rêves les plus brillants redoutés comme la source et les effets de l'illusion, une soumission sans bornes à ce qui est établi d'un commun consentement,
un respect pour la tradition presque égal à celui qu'inspiraient les saintes Ecritures, et une parfaite conformité d'opinion avec les véritables chrétiens par les liens d'une fraternité pleine de charité sans faiblesse. Non, mon amie, ma foi n'est pas assez mal assurée, pour que je craigne d'approfondir les bases sur lesquelles elle repose. Je dis, comme vous : la religion chrétienne est non seulement la religion de l'amour, mais encore celle de la science. Plus je m'instruis, plus je réfléchis, plus enfin je vis de la vie de l'âme et de la pensée, et plus je crois. Mais je ne sais si toute espèce de science, en s'unissant immédiatement à elle, lui est véritablement utile, si elle ne nourrit pas notre orgueil qui fait pâture de tout et si, quand on a trouvé la foi, la foi véritable, il n'est pas plus sage d'en faire doucement germer les vertus dans notre cœur que d'exposer notre esprit à s'égarer dans le labyrinthe de ces idées, presque toujours ingénieuses, mais que la foi humaine, peut-être, a seule divinisées. Et moi aussi, chère amie, je me suis enfoncée dans des études dont le but est le même. Je me tiens le plus que je puis à la grande route, là où on a moins besoin de ce fil d'Ariane que vous trouverez en vous-même ; j'avance péniblement à petites journées, n'ayant pour toute consolation que le sentiment de la ferme volonté que j'ai de connaître et d'aimer toujours de plus en plus la loi de ce Dieu de miséricorde, en qui nous avons tant besoin d'espérer. Mon amie, qu'il me sera doux d'unir mes espérances aux vôtres, de les nourrir ensemble ! Ah ! que nous vaudrons mieux, et pour le ciel et pour la terre, lorsque nos âmes se pénétreront de la bienfaisante douceur de s'épancher l'une dans l'autre !
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La nature, un ami et des livres, voilà ce que demandait Mme du Châtelet dans son quatrain ; en vérité elle n'était pas dégoûtée, et si je faisais mille vers pour exprimer mes désirs, je n'ajouterais rien à ceuxlà. Mon amie, comme j'ai bien prévenu l'ordre que vous me donnez de m'occuper de vous dans cette maison où je vous place partout, comme si je vous y avais vue ! Ce bosquet de bouleaux, que vous vous rappelez si bien, cette plage sablonneuse, vous vous y êtes promenée avec moi encore hier, encore ce matin. Vous m'entendiez si bien, je vous répondais si juste ! Chère Roxandre, dans ces moments où une tristesse sèche et aride, de la nature de celles que les saints Pères mettent au nombre des sept péchés capitaux, ne vient pas désenchanter mes plus chères espérances, vous êtes bien près de mon cœur et je suis parfaitement sûre du vôtre. L'ennemi, pendant les ténèbres, vient malheureusement semer l'ivraie dans ce champ, qui ne devrait faire germer que des semences d'affection et de confiance ; mais rapportezvous-en à moi, mon amie, pour le soin de réparer le dégât.
Mon amie, quelle foule de choses il me reste encore à vous dire ! mais ma tête et mes yeux m'obligent d'en rester là. Ma santé est réellement bien mauvaise ; je suis poursuivie de migraines qui mettent ma patience aux abois. Ah ! l'ennuyeuse chose d'avoir besoin de s'écrire pour se parler ! C'est tout comme si, après s'être marié par procuration, on était obligé d'en rester là.
J'ai rencontré votre confesseur à un baptême, et je l'ai revu avec une émotion que je ne puis vous rendre,
en me rappelant le matin du jour de notre séparation. Je ne sais comment il a fait pour me reconnaître, mais quand je l'abordai pour lui parler de vous, il me rappela ce même jour. Je lui ai proposé de vous faire passer sa lettre s'il voulait vous écrire ; il m'envoie celle-ci pour vous. Pardon, ma bonne et chère Roxandre, d'avoir tardé de plusieurs jours à vous envoyer cette autre petite lettre du comte de Maistre ; il ne me pardonnerait jamais ce retard ; mais comme vous, vous me pardonnez tout, gardez-m'en le secret. ,
Rome. icr décembre i8a3 l.
Ma chère Roxandre, je vis et je vous aime ; voilà, ce me semble, ce que vous serez toujours bien aise d'apprendre, voilà ce que j'aurai toujours besoin de vous
1 Dans l'espace de sept années cpii sépare cette lettre de la précédente, de grands changements s'étaient accomplis dans la destinée des deux amies. Mme Swetchine, après une excursion en Allemagne où elle revit son amie, s'était établie en France, et venait d'entreprendre un voyage en Italie. Roxandre Stourdza avait épousé en 1816 le comte Edling, qui occupait le premier poste à la cour du grand duc de Saxe-Weimar, beau-frère de l'empereur Alexandre. La comtesse Edling obtint bientôt de son mari la réalisation d'un projet qu'elle avait longtemps caressé et qu'on a entrevu dans le cours de cette correspondance, celui d'une grande création agricole dans un pays où elle pourrait apporter, au gré de son ardente imagination, tous les bienfaits de la civilisation. Le comte et la comtesse Edling reçurent de l'empereur Alexandre et augmentèrent de leurs deniers une immense étendue de terres incultes, à dix lieues d'Odessa. Rs y fondèrent cet établissement de Manzyr qui est aujourd'hui, à tous les points de vue, l'un des plus florissants de la Russie. C'est à Manzyr que seront désormais adressées les lettres suivantes.
LETTRES DE Mme SWETCHINE I l4
A ROXANDRE STOURDZA
dire. Si l'affection ne nous avait pas unies une bonne fois pour toutes, elle ne se passerait pas ainsi d'habitude, le doute userait contre nous de cette force qu'il a pour décourager ; mais il m'est si impossible de ne pas juger votre cœur d'après le mien, que c'est au fond de moi-même que je constate tous ses mouvements. Où en serions-nous, ma chère bonne amie, si le simple attrait, la conformité des goûts, nous eussent seuls rapprochées ? Dans tout ce qui ne fait que plaire, on est intéressé, on veut que chaque moment rapporte son avantage ou son plaisir ; mais nous nous sommes touchées par l'âme, et le bonheur réel de notre liaison aurait encore moins duré qu'elle eût été aussi indissoluble. J'ai toujours votre petite bague au doigt ; ce symbole, fragile comme tous les symboles, ne me quittera jamais ; il me survivra sans doute, mais je ne lui envie rien, car je suis sûre que le sentiment qui m'y fait mettre tant de prix lui survivra à son tour.
Malgré le peu de chances en ma faveur, je nourris encore l'espoir de vous revoir, de vieillir avec vous. Cette chimère m'est si douce, qu'elle se mêle à toutes mes consolations et que je l'appelle encore plus souvent pour remplir le vide de toutes celles qui me manquent. Cet établissement nouveau que vous projetez, cette civilisation toute religieuse que vous vous proposez d'appeler dans des déserts où, sans vous, l'homme ne serait pas ou ne végéterait que pour son malheur, sourit à votre imagination qui se repaît de vertu. J'aime à vous voir aussi bonne, aussi élevée que vous-même, mesurant votre action sur votre caractère ; et cependant, ma chère véritable amie, je porte avec impatience le poids de ces nécessités qui vous re-
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tiennent loin de moi. Si vous n'aviez pas échangé vos belles montagnes si vertes, si pittoresques, pour des plaines incultes, je vous aurais revue cette année, je vous reverrais peut-être l'année prochaine, et, au défaut de possibilité matérielle, l'espoir du moins m'en serait resté. Je vous admire d'avoir le courage d'entreprendre : j'ai à peine celui de continuer. Le jour me paraît si avancé, c'est si bien de ses derniers rayons que le soleil colore pour moi les objets qui me restent, qu'il me semble toujours que c'est à peine si j'aurai le temps de regagner mon gîte.
Vous serez étonnée de voir encore à ma lettre la date de Rome ; mon projet de l'année dernière était bien de retourner à Paris ; il n'y a rien eu de volontaire dans ma détermination, puisque je n'aurais pu jouir démon indépendance apparente, sans me condamner positivement. Il serait trop long de vous détailler ce conflit de motifs qui tous ont parlé à ma conscience. Cet été, j'ai fait un long voyage dans l'intérêt de ma santé. J'ai quitté Rome, que j'aime autant qu'on peut aimer un lieu, auquel on ne rattache pas son avenir, pour aller chercher un peu de bien-être au fond de la Bohême '. C'est folie que de vouloir guérir, surtout de trop répugner à souffrir, car enfin il faut que chacun fasse son métier, et souffrir est le nôtre. D'ailleurs je n'ai jamais vu les parts aussi inégales qu'elles le paraissent quelquefois, surtout si on en retranche les maux dont nous sommes nous-mêmes les artisans. Les mieux traités sont ceux qui emploient les forces d'en haut pour maintenir l'équilibre avec celles d'ici-bas, et c'est avec
1 Aux eaux de Carlsbad.
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une profonde reconnaissance que j'observe en moi, chère amie, comme résultat de tant de vicissitudes, le désir plus solide et plus sincère de ne m'occuper que d'une seule chose pour faire moins mal toutes les autres. Nos intelligences, ma bonne Roxandre, n'ont pas suivi précisément la même route. Qu'on se le dissimule ou non, c'est toujours un regret, un profend regret, mais Dieu qui juge la matière du différend ne veut pas pour cela qu'il divise le cœur de ses enfants ; il leur sait gré même d'une union rendue plus difficile, et l'épreuve à laquelle il nous a mises nous eût condamnées toutes les deux, si nous n'avions su en triompher. Dans tout ce qui tient aux choses élevées et généreuses, de quelque point que l'on parte, on est toujours sûr de se toucher par quelque bout.
Cette lutte de la Grèce, si admirable, si héroïque, qui fonde en vous de si justes, de si saintes espérances, c'est aussi l'objet de mes vœux ardents. On est si distrait dans ce monde, tellement absorbé par l'intérêt personnel, que les intérêts généraux qui émeuvent davantage les esprits n'y trouvent plus l'aliment convenable ; cela seul peut expliquer comment tout ce qui juge d'après soi n'est point entraîné à une constante attention donnée aux efforts les plus purs, les plus louables dans leur principe, qui aient jamais été faits dans l'intérêt d'une cause sacrée. Les libéraux d'Europe, la plupart du temps, me repoussent et m'indignent ; les libéraux de la religion et de l'indépendance nationale me paraissent, en Grèce, dignes de toute admiration. De tristes et dangereuses divisions, peut-être des ambitions individuelles, déparent-elles quelquefois un si noble essor ; mais où chercherait-on, dans un
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monde d'imperfections, de vives clartés sans ombre et sans nuage? J'ai toujours pensé qu'aucune cause icibas ne pouvait se soutenir à la longue, si on avait le malheur de toujours voir des hommes là où l'on ne doit chercher que des principes. Le dévouement de lord Byron et sa fin prématurée vous ont sans doute touchée : il était simple qu'un grand poète mourût là oMa poésie est toute vivante ; mais, comme me le disait quelqu'un ', il semble que la Providence n'ait pas trouvé son caractère digne de donner de si beaux exemples.
Offrez mes amitiés bien sincères au comte. Vous le consolez de tout, mais le parti que aous avez pris tous deux, doit lui paraître bien sévère après la vie si douce et si animée dont il avait pris l'habitude.
23 avril 1826, Paris.
Ma bonne chère amie, vous ne m'accusez pas et je ne songe pas à me défendre ; mon silence n'est point un tort, parce que mon cœur ne saurait en avoir avec vous : il est un regret. Je parais vous négliger, et jamais cependant je n'ai mieux senti^combien vous m'étiez chère et ce que sera toute la douceur de notre amitié quand ce mur de séparation sera abattu. Il faudrait souvent, avant de dire la plus petite chose, reprendre de si haut, pour savoir ses impressions comprises et partagées, attendre si longtemps, que le découragement a mille fois lieu de se placer entre le besoin de communication et nous-mêmes. Dans une vie si en-
1 j^mc je Saint-Aulaire, dans une lettre à Mme Swetchine.
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tassée, si coupée, c'est le plus pressé qui l'emporte ; on ne vit plus de jour en jour, mais d'heure en heure. L'affection va toujours son train au milieu de ces mouvements extérieurs : la mienne pour vous est si inviolable que lorsque nous nous retrouverons, vous découvrirez, je n'en doute pas, qu'elle a gagné plusieurs degrés. Peut-on vivre sans devenir moins mauvais, et devenir meilleur sans aimer davantage ? Je ne le pense pas, mon amie. Il y a dans l'amour de Dieu une force qui donne à tous nos autres mouvements plus de souplesse et plus d'agilité, qui, nous faisant jouir d'un plus haut degré de liberté, communique une sorte de rapidité à nos impressions. L'àme aussi est plus vive quand elle se sent dégagée de tout ce qui appesantit. Tant que j'ai ici votre famille, je crois posséder quelque chose de vous-même; je fais tout ce que je puis pour la vpir davantage, et cependant, à beaucoup près, je ne la vois pas autant que je le voudrais. Vous dire ce que l'état de notre pauvre pays m'a fait soutîrir, depuis ces cruels événements, serait au-dessus de l'expression ; j'> ai plus vécu depuis quatre mois que dans les trentetrois années que j'y ai passées1; ses malheurs, ses dangers, ont été pour moi une pensée unique et absorbante. Quelle terrible manière de voir réveiller en soi toute la force du patriotisme ! Cette trame si noire, ces crimes projetés dans l'ombre et comme de sang-froid,
1 L'empereur Alexandre venait d'expirer à Taganrog, obscure petite ville à l'extrémité de la Russie. Des complots mystérieux avaienl enveloppé ses derniers jours ; sa vie était menacée d'un imminent attentat, mais on avait pu dérober à son regard mourant les périls qui attendaient son successeur, et qui éclatèrent à l'avènement de l'empereur Aicolas.
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me remplissent encore chine terreur horrible. Quels novices dans cette effroyable carrière ! Ils commençaient par où les plus scélérats finissent. Notre jeune souverain et son admirable conduite sont la seule consolation donnée à tant de maux. Les traits touchants qu'on cite de lui prennent une valeur nouvelle au souvenir de son courage calme jusqu'à l'impassibilité. Mais qu'il aura à faire et quelle nécessité c'est pour lui de reprendre le travail en sous-œuvre ! Pour diriger les générations venues, il faut les comprimer, fâcheux et insuffisant moyen ; c'est par l'éducation qu'il faut s'emparer des générations naissantes, et n'attendre de fruits solides que d'une sage et lente culture. Ce qu'il y a de plus malheureux, c'est que les éléments nationaux manquent ; la plupart des hommes, plus éclairés que les autres, ont bu à des sources empoisonnées. L'Allemagne a fait plus de mal qn'on ne croit à la Russie. Plus je vis et plus je crois que la force est bien plus dans les doctrines que dans les hommes.
Ma bonne chère amie, je vous écris en courant et bien souffrante encore d'une assez vive indisposition d'où je sors. C'est presque continuel aujourd'hui ; ma pauvre machine se délabre ; heureusement que je n'ai pas plus de regrets à la santé qu'à la vie !
Rien de plus pratique assurément que vos vignes et vos moutons, rien de plus raisonnable et de plus commode que l'argent qu'ils vous donneront; mais, de grâce, ne donnez trop ni à l'idylle ni à la bourse. Songez que votre amie est avide de vous, que nos jours sont courts après avoir été mauvais. Pressez-vous, chère bonne amie ; tout ne se hâtc-t-il pas en nous et autour de nous? Je vous promets ici tout ce que vous
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pouvez désirer : nous passerons notre vie ensemble; nous nous plairons aux mêmes choses ; tous mes amis sont déjà vos amis, ils trouvent que vous tardez trop. J'ai perdu complètement cette manière irritable et passionnée de tout sentir. Je vois bien que vous aviez raison et qu'une piété profonde finit par ôter à cette ardeur de personnalité qui anime souvent nos sentiments les plus dévoués, dévoués en apparence, car la première et la plus nécessaire condition du dévouement, c'est le désintéressement.
J'ai eu d'assez bonnes nouvelles de votre mari ; Ems lui fera grand bien, si ce sont des eaux adoucissantes qui lui sont nécessaires. Qu'il sera heureux d'aller vous rejoindre ! Adieu, ma chère et bonne amie ; écrivez -moi bientôt, aimez-moi comme je vous aime, c'est le seul exemple que je sois certaine de vous donner toujours sûr et bon.
Paris, 5 novembre i832.
Je vous retrouve, ma chère Roxandre, comme après une longue absence ; mais le silence ne nous sépare pas plus que la distance, et pour ma part, je ne perds jamais le fil des pensées et des sentiments qui mènent à vous. Chère amie, une seule chose vaudrait mieux que cette confiance assurée et parfaite, ce serait de se revoir, de vivre ensemble ; tout cela, pourtant, à la condition que ce bonheur s'ajouterait à l'autre sans y rien ôler ; combien il est de présences stériles, de contacts qui consolent moins le cœur que ne le fait quelquefois un seul souvenir, une seule certitude d'avoir été compris une fois pour toujours ! M.i bonne Roxandre,
tout ce que vous faites est bien, tout ce que vous faites est utile. Votre famille est pour vous à la fois un centre de bonheur et de vertu ; je ne puis vouloir vous tirer de là, et pourtant, si des devoirs bien chers ne vous restaient point à accomplir, je sens que je parlerais pour notre amitié, qui vous offrirait aussi quelque douceur !. Je vous aime pour ce que vous êtes et pour la
1 Pour bien apprécier la valeur des obstacles qui dominèrent ainsi durant tant d'années l'ardent désir de se rapprocher qu'éprouvaient les deux amies, il faut se rendre compte de ce qu'était Manzyr. Dans la notice intitulée : Souvenirs de la vie de ma sœur pour ceux qui l'ont aimée, parlant de l'époque où la comtesse Edling détermina son mari à quitter la cour de Weimar, Alexandre Stourdza dit : « Ce fut en 1824 que ma sœur vit s'ouvrir devant elle une carrière d'activité moins brillante, mais plus chrétienne et plus conforme au désir qui l'animait de servir Dieu et le prochain. Il y eut à cette époque en Bessarabie, une grande distribution de terres incultes et désertes que le gouvernement voulait faire exploiter et rendre productives. Ma sœur obtint une concession de 10, 000 déciatines au delà du Dniester, dans les vallées que naguère habitait encore la race nomade des Tartares du Boudjac. Secondée par son mari, ma sœur commença à défricher le sol, à planter des arbres, des vignes, et à élever quelques chaumières dans un désert privé d'eau et d'habitants. Bientôt l'établissement naissant de Manzyr grandit à vue d'œil, et sembla, comme par magie, sortir d'une terre inculte. Ma sœur fonda, sur une plus grande échelle, un système rural ayant pour base le travail libre et justement rétribué. A force d'art, on fît sortir des entrailles de la terre plusieurs sources abondantes. Cette grande culture embrassa toutes les espèces de céréales, les vi gnobles et l'élève des moutons mérinos. La nécessité de tout construire et de tout créer, abris, maisons, bergeries, réservoirs d'eau, ombrages, églises, presbytères, écoles, infirmeries, absorba et remplit l'existence du noble couple. En 1825, Manzyr s'élevait seul comme une oasis culminante sur un plateau élevé au milieu
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part que l'involontaire occupe toujours dans nos affections ; je vous aime aussi pour votre amitié si tendre, si confiante, et pour avoir été si certaine toujours de la fidélité de mon cœur. Depuis que je vous ai écrit, j'ai passé près de Mme de Nesselrode deux mois en Angleterre, où je lui ai mené sa fille. Après bien des allées et venues, bien des incertitudes, ma séparation de ma pauvre petite Hélène a été effectuée. De Londres, où elle avait rejoint sa mère, elles sont parties sur un vaisseau marchand qui faisait voile pour St-Pétersbourg : pénible et dangereuse traversée, qui ne cesse de m'inquiéter. Me voilà déchargée d'un grand devoir, d'une responsabilité plus imposante encore ; un grand vide s'est fait autour de moi, vide par la suppression d'une préoccupation intérieure continuelle, et vide aussi dans ma vie du dehors. Eh bien ! chère amie, Dieu, dès le premier instant, a tout rempli, et par cette élasticité dont il est le principe, ce qui était comprimé
des steppes ; en i8/k>, un réseau de villages russes, de colonies allemandes et bulgares l'enveloppait de toutes parts et vivifiait la contrée depuis Caoutchahe, ancienne résidence du camp des Tarîmes, jusqu'à Bolgrad. Dans tout le canton, clans tamte la province, le nom de la comtesse Edling était dans la bouche du peuple, qui ne le proférait qu'avec un accent affectueux et l'expression d'une confiance sans bornes. Elle aussi payait le peuple des campagnes de retour, et sympathisait avec les besoins et les sentiments de cet assemblage de races si diverses. Les indigènes moldaves, avec eux des Russes, des Bulgares, des Allemands et des fines, accouraient de toutes parts à Manzyr, où ils étaient sûrs de trouver une demeure paisible et un travail productif. La Fondatrice s'appliquait à concilier, dans ses nouvelles créations, l'utilité cl l'agrément, l'ordre et l'amour du travail, enfin les ressources de la vie matérielle avec les besoins les plus nobles de l'homme cl du chrétien. >>
par l'ascendant de nécessités immédiates et impérieuses s'est relevé pour .donner de nouvelles formes à une seule et même activité. Tout est facile lorsque le but et le point de départ restent immobiles et invariables, que les intermédiaires changent seuls, et qu'avec des sollicitudes différentes, on conserve le même bonheur. Ce mot si rare, chère Roxandre, dans son application juste et sincère, je puis le prononcer ; je suis heureuse, plus heureuse mille fois que je n'aurais cru pouvoir l'être ! Je sais quel écho, dans votre cœur, trouveront ces paroles, et vous me remercierez de les écrire. Ma santé, quoique pleine d'infirmités et de misères, se soutient; elle ne m'arrête pas trop pour les seules choses auxquelles je tienne. Je commence à me faire tout à fait vieille, et il n'est guère de commencement de carrière sans écueils et sans aspérités.
Je vous assure, ma chère Roxandre, que non seulement je ne combattrais pas votre jugement sur la France, mais que le mien, peut-être, en dépasserait la sévérité. Gela n'établit aucune contradiction avec mon désir prononcé d'y vivre et d'y mourir, et par une raison très simple, c'est que je ne vis nullement au milieu de la France que nous blâmons, et que je ne vois que ce que j'admire, ce que je révère, ce que je brûle d'imiter. Ceci implique bien une séparation du monde, que chaque jour fait, pour moi, plus entière. Voilà à peu près deux ans que, recevant chez moi, je ne fais plus de visites et ne sors que pour des cas d'exception. Depuis le départ d'Hélène et celte position si aggravée d'incertitudes, je me restreins encore bien davantage et me renferme dans un cercle que je laisserai toujours amoindrir. La conversation, qui ne cessera d'être un
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plaisir pour moi, n'est, dans mes habitudes, rien moins qu'une nécessité ; je répugnerais à présent à des rapports qui ne seraient que d'esprit, et voulant me mettre, autant que possible, en dehors des événements publics, jamais assez d'obscurité ne protégera mon repos. Mon seul désir, et j'y travaille chaque jour, c'est de mettre en intime et parfait accord mes sentiments et mes actions. Dieu me laisse un intervalle pour exécuter les pensées dont je me suis toujours bercée ; c'est une grande grâce, et je veux en profiter, seul projet, peut-être, que des temps comme les nôtres et le choléra-morbus ne rendent pas insensé. Ah ! comme vous avez raison de dire que nous assistons à la grande crise de l'orgueil humain ! Quand un élément spirituel se mêle d'être coupable, il l'est à la façon des démons. Ne sont-ce pas eux qui ont dirigé les poignards contre notre malheureux et vertueux ami i ? Un cœur
1 Le comte Capo d'Istria, né à Corfou en 1776, passa au service de la Russie après le traité de Tilsitt qui soumettait les îles Ioniennes à l'autorité de Napoléon. Bientôt distingué par Alexandre, il siégea en qualité de plénipotentiaire aux conférences de Paris et au congrès de Vienne, où il s'efforça toujours de faire prévaloir des idées de justice envers son pays natal, et de modération envers la France. De retour en Russie, l'empereur Alexandre l'admit à partager avec le comte de Nesselrode le travail des affaires étrangères ; mais lorsque le Péloponèse commença ses héroïques combats, Capo d'Istria devint suspect à la diplomatie russe et se sentit blessé lui-même par la politique du Tzar envers la Turquie. Il donna sa démission et se retira ;i Genève, près de son ami M. Eynard. C'est là que vint le chercher le suffrage des Grecs recouvrant leur indépendance. Elu président de la Grèce en 1827, il y débarqua au commencement de 1828, peu après la bataille de Navarin. C'est au momeni même où il triomphait des premières difficultés <!<• son poste, el lorsque
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si pur, un dévouement si sublime, méritaient ce malheur selon la terre, la plus belle des récompenses selon Dieu : la mort du martyr. Comme j'ai pensé à vous, ma chère Roxandre, à toute votre famille, à l'arrivée de cette terrible nouvelle ' ! Comme je me suis reportée au temps où j'ai connu chez vous cet intéressant Capo d'Istria ! Depuis, nous avons tous été dispersés, nousxivons bien souffert, Dieu veuille que toutes ces divisions et toutes ces souffrances se résolvent en une heureuse réunion en lui ! Adieu, ma bonne chère amie.
Paris, 20 décembre i83a.
Ma lettre, pour vous joindre, ma bien chère Roxandre, ne prendra pas la "voie accoutumée. Une catastrophe s'est encore mise entre nous 2. Ce n'est donc ni l'opportunité, ni la promptitude qui me dé-
les puissances se déterminaient à l'aider franchement dans l'organisation de son malheureux pays, qu'il fut assassiné, le 27 septembre i83i.
1 La comtesse Edling méritait bien les condoléances de Mm" Swetchine. Elle n'avait cessé de témoigner à ses compatriotes la plus généreuse sympathie. On lit dans la notice déjà mentionnée d'Alexandre Stourdza : « Ma sœur ne cessait pas de leur prodiguer des secours sur ses propres fonds ; elle était infatigable dans des sollicitations en leur faveur et dans sa mémorable correspondance avec le prince Alexandre Galitzin, qui éveilla tant de sympathies généreuses et porta de si beaux fruits. En effet, de ce commerce de lettres résultèrent deux cjuètes consécutives dans tout l'Empire, dont l'une pourvut à la subsistance de huit mille émigrés, et l'autre servit [à la rançon de plusieurs milliers de Chiotcs et de Cretois emmenés en captivité. »
* L'arrestation de Mme la duchesse de Berry, le 7 novembre i832.
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cident ; je vous écris simplement parce que je ne puis être profondément émue, sans vous retrouver dans ces profondeurs de l'âme où tout s'ébranle à la fois. Nous vivons dans des temps bien étranges, ma bonne chère amie ; on les appelle de progrès, de transition, d'enfantement ; mais tout ce que cette brillante aurore nous laisse apercevoir, c'est le passé qu'on flétrit et un avenir que devancent déjà nos plus vifs et nos plus amers dégoûts, s'il doit contracter quelque chose de l'esprit qui le salue et le proclame. Je ne sais si, pour notre génération, il y aura encore quelque repos ; quant à la sécurité, l'expérience la lui rend impossible. Heureusement, la paix qui n'est pas de ce monde, la paix qui vient de Dieu, peut nous couvrir de son ombre, et à elle seule imprimer à l'âme une activité pleine de liberté et de délices.
Vous avez su l'ordre donné à nos Russes de quitter Paris, et je suis persuadée que votre cœur s'en est ému pour moi. La bonté de l'Empereur a daigné nous mettre dans l'exception, du moins temporairement. J'entre dans ses vues éclairées et paternelles. La contagion à part, c'est une belle chose dans un temps d'inconséquence et de faiblesse, lors même qu'on est seigneur et maître, de n'avoir qu'un poids et qu'une mesure, d'oser parler toute sa pensée, et, ce qui vaut mieux, toute sa conscience. Mais quant au malheur de quitter la France, vous pouvez penser, ma chère Roxandre, ce qu'il aurait été pour moi ; non pas que l'aspect général n'en fût aujourd'hui totalement changé à nos yeux, et que beaucoup de contacts ne soient plus que de douloureux froissements, mais j'ai le dédommagement de peines anciennes et nouvelles, et tout
COMTESSE EDI.INi;
ce qui m'arracherait à de si chères habitudes me ferait recommencer l'expatriation.
Vous me dites, chère amie, que vous avez conservé le mouvement, l'animation, la flexibilité de la jeunesse; il n'en est pas ainsi de moi. Je vis fortement, peut être plus fortement que jamais; je vous ai conservé le même cœur ; mais, hors un petit nombre de points sensibles, le reste est endurci à jamais. A mesure que les forces diminuent, par un mouvement naturel on les concentre, et je ne sais si la pensée présente de l'éternité peut laisser encore beaucoup de valeur à ce qui ne s'y lie pas. Malheureusement tout ce qui est grave et important, tout ce qui peut faire souffrir beaucoup y touche de loin ou de près, et il y a toujours trop matière à douleur. Les événements publics, dans cette disposition, préoccupent et affligent autant que les peines personnelles lorsque la monotonie des mêmes formes coupables révèle une essence ennemie. Ah ! ma chère Roxandre, la France, sous cet aspect, fait subir de cruelles épreuves ! Il faut y être pour la juger ! Que de fois je me suis dit que votre sévérité pour elle irait bien au delà de ma justice, qui me coûte tant ! Hommes et choses sont bien coupables, et ce n'est à rien de ce qui parait au grand jour qu'une admiration pure et sans mélange peut s'appliquer. Les exceptions existent, mais elles sont rares et encore ne nous apparaissent-elles pas sous les traits que nous voudrions leur donner. Mais, ma chère Roxandre, quand donc viendrez-vous voir, observer, causer avec votre amie, essayer de vous rendre compte de tant de problèmes inexplicables, dont les difficultés, dans l'absence, ne sauraient être énoncées ? Je reconnais que vous vous êtes fait la plus belle
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et la plus utile existence possible ; hélas ! je ne pourrais pas vous en donner l'équivalent ; mais deux âmes pieuses qui s'entendent ont bien aussi quelque encens à offrir et le bon Dieu, qui s'est montré si miséricordieux envers nous, ne sera pas difficile pour nos dons. Je vous assure, chère amie, que lorsque vous vous proposez de réaliser soixante mille roubles de revenus, afin de vous croire vraiment indépendante, c'est précisément le double de ce qu'il vous faudrait pour exister avec aisance à Paris ; croyez-en l'expérience, qui m'a bien fait rabattre de mon vol et me réduit au rôle humble et modeste de femme de ménage.
Après y avoir tant pensé, m'être tant inquiétée pour vous, je ne vous dis pas un mot de ce terrible choléra dont l'angoisse a succédé pour vous à celle de la peste1. On assure que cet affreux mal s'apaise dans
1 « La fondatrice eut à lutter avec de pénibles épreuves, dit encore la notice d'Alexandre Stourdza. La peste, de 1829 à i83o, vint frapper Manzyr à sa naissance, pendant que ma sœur s'y trouvait. Intrépide en présence du fléau autant cpic soumise à la volonté divine, elle demeura à son poste, en plein hiver, dans une solitude profonde, avec notre mère et les gens de la maison. Manzyr ayant été atteint de la peste au moment où l'on s'y attendait le moins, l'établissement ne fut pas cerné et la police du pays ne prit aucune mestire sanitaire. Or, à cette époque, une bande nombreuse de maçons et de charpentiers russes y travaillaient. Ces braves gens fournirent les premières victimes à la contagion, et la terreur du fléau les eût dispersés en tous sens, si ma soeur, mesurant le péril pour toute la contrée et convaincue qu'il lui serait impossible d'isoler tant d'ouvriers malgré eux, n'eut pris aussitôt le parti de leur parler comme à des chrétiens : — Mes bons amis, dit-elle à ces hommes déterminés, si vous commettez la faute de vous enfuir d'ici, vous répandrez la peste dans tout le
tout l'empire. Dieu veuille regarder notre contingent de malheur comme acquitté par ces ravages, et nous épargner, en fait de peste, le cumul ! On vient de nous annoncer un courrier ; j'en profiterai. Peut-être êtes- vous à Odessa avec votre famille, cela seul vous dédommagerait de Manzyr, qui ne vous aura gardée, sans interruption, pendant dix-huit mois, que pour vous attacher à lui davantage. Rappelez-moi à tout ce qui vous entoure, au comte très particulièrement ; dites-lui qu'attristée de vos ajournements j'ai cependant besoin que vous vous rappeliez toujours le projet de venir. Les illusions qui ne portent pas sur la volonté valent bien mieux que les réalités qui séparent. Vous ai-je dit que ma sœur, que devait passer ici deux années avec toute sa famille, avait été emmenée par son mari à la suite des événements de juillet? Que de bouleversements dans un seul !
Paris, 18 septembre i834-
Ma bien chère amie, si ce n'était nos cœurs qui se sont entendus une fois pour toutes et qui ne permetcanton, et ce péché retombera sur vous. Je n'ai pas les moyens de vous en empêcher ; mais mettez votre confiance en Dieu et dans ma parole ; promettez-moi de rester où vous êtes et de vous garder vous-mêmes; j'aurai soin que vous ne manquiez de rien durant votre quarantaine, et le Seigneur prendra pitié de nous tous. — Ces hommes simples, nourris à l'école de la foi et d'un travail pénible, obéirent et tinrent leur parole inviolablement. Le fléau passa rapidement et fit relativement peu de victimes. Plus tard, ma sœur déploya le même courage contre le choléra, qui fit à Manzyr bien plus de ravages que la peste ; néanmoins ma sœur affronta le péril, se montra toujours inaccessible à la crainte et fidèle à son humble vocation. »
LETTRES DE Mme SWETCHI3E I l5
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traient ni doute ni incertitude, mes silences pourraient être étrangement calomniés par votre jugement et votre pénétration. Il n'y a que l'affection qui en sache plus long que les faits, que la raison, que nousmêmes. Je sens que vous vous confiez en moi, comme je me confie en vous, et que notre amitié, dépouillée de toute consolation humaine, a subi, pour ainsi dire, cette sorte de transformation qui fait passer ce qui survit dans ce monde à la région de l'immuable. Ma bien-aimée Roxandre, combien je serais heureuse de vous revoir avant de mourrir ! Quel doux rêve que celui de passer quelques dernières années ensemble, nous préparant mutuellement au passage également craint et désiré ! Vous êtes connue par mes plus intimes amis ici, non pas comme mon cœur, mais comme mon esprit vous connaît. Ce n'est pas à la foule que je vous raconte, ce serait une profanation, mais à tout ce qui est initié à mes sentiments les plus profonds. Chère amie, il suffit d'un ami pour avoir droit de cité dans le cœur de tous les autres, et je vous réponds que si vous veniez ici, vous n'y seriez pas étrangère un seul jour. Je n'ose m'arrêter à cette idée -là; il y aurait dans l'ardent désir de son accomplissement un empiétement sur les desseins de la Miséricorde. Il est des grâces qu'il ne faut pas demander : l'abandon de la volonté fait la prière. Jusqu'ici, je me suis abstenue de vous exprimer la joie que j'aurais de vous revoir, et même ma reconnaissance d'en retrouver toujours en vous la pensée; il me semble que l'une et l'autre gêneraient votre liberté, vous attireraient vers moi par un mouvement que vos devoirs actuels vous disent de combattre. Ma
COMTESSE EDL1XG 227
chère amie, si Dieu retire à lui l'une de nous avant notre réunion, la douleur de celle qui survivra deviendra une manière de présence. Si nous nous retrouvons, n'aurions-nous que quelques jours à passer ensemble, nous sentirons profondément ce bienfait ; car il y a de l'éternité dans tout ce qui remue et pénètre jusqu'au fond de notre àme. Qu'importe que le signet soit mis aux dernières pages, s'il y a promesse de savourer toutes les divines paroles dans les demeures éternelles ! Que tout s'ébauche ici-bas, mais que tout s'achève là-haut ! car rien ici n'arrive à sa perfection, à son complément, et pourtant ce n'est pas à moins que se repose notre instinct, éclairé par un rayon échappé au jour qui nous attend. Ah ! chère Roxandre, que de grâces nous devons à la Providence de nous avoir fait connaître, goûter la richesse de ses dons, dans l'âge où l'imagination encore vive, les facultés progressives, et le caractère à la fois énergique et flexible, rendent plus propre à s'impressionner, à se laisser modifier, façonner par l'influence religieuse ! Sans doute, à toutes les époques de la vie, les vérités de la foi peuvent exercer la plus salutaire influence ; mais dans cet amour au-dessus de tous les amours, quel malheur de ne pas compter un long passé, de n'avoir pas presque toujours aimé, de ne pouvoir supputer l'accroissement de ses richesses, en remémorer, pour ainsi dire, les dates ! Gomme le disait si bien la devise des anciens ducs de Mercœur ; Plus de foi que de vie! A un certain degré, la foi s'anéantit presque elle-même, car on finit par une impression si puissante des choses invisibles, que les voir n'ajouterait pas à leur évidence.
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Au jugement si généralement porté sur la France, vous pourriez croire, mon amie, que des dispositions si prononcées doivent m'isoler beaucoup au milieu d'un monde sceptique et glacé. Mais s'il est vrai qu'il n'y a dans la vie que ce qu'on y met, il l'est également qu'on fait le livre qu'on lit, le tableau qu'on regarde et surtout l'atmosphère qu'on respire. Quand le sentiment qui nous domine est vif, soit par voie de retranchement, soit par voie d'assimilation, nous n'attirons à nous que les éléments homogènes. Et certes, ce n'est pas dans un monde comme Paris qu'ils pourraient manquer. Dans aucun autre peut-être on ne les rencontrerait à un même degré de puissance et d'élévation. Mes amitiés le plus intimes et les plus précieuses sont de mon âge ou au-dessus ; mais à ces relations s'en joignent beaucoup d'autres, dont les idées religieuses et la tendance vers ce que la vertu pieuse a de plus touchant, sont le seul lien. De jeunes femmes qui sont tout ce que le monde goûte et recherche davantage, marchent dans cette voie avec une constance et un courage au-dessus de tout éloge, mais, n'en déplaise à notre sexe, elles valent beaucoup moins qu'un nombre considérable de jeunes gens dont je pourrais vous présenter l'élite. Ce qu'il y a dans quelques-uns d'entre eux de savoir, de foi, de vertu, de zèle, de talent, est inexprimable ; c'est à la fois toutes les pompes et toutes les séductions de l'intelligence, et tous les sentiments qui peuvent honorer l'humanité. De tous les centres de l'erreur nous arrivent de brillantes conquêtes faites par la vérité ; chaque coupable folie engendre quelque généreux défenseur de la foi. Ces Saint-Simoniens sur lesquels
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vous avez vu jeter tant de justes blâmes et tant de ridicule plus juste encore, sont une pépinière, comme une autre, d'âmes parmi lesquelles Dieu choisit ses élus. Un jeune homme que je vois les a quittés, il y a près de dix-huit mois, pour rentrer dans le sein de l'Eglise avec toute l'ardeur d'une foi rendue plus vive par l'aberration qui l'avait précédée. Ce jeune homme est un modèle d'humilité et de candeur ; c'est, en surcroît, un poète charmant, le cœur le plus vertueux et le plus touché. Ce mouvement dans les esprits existait bien avant la Révolution de i83o ; mais c'est elle qui. sans aucun doute, lui a donné plus d'essor : 0 altitudo! L'esprit de contradiction, l'amour-propre, ou même la délicatesse affranchie de la crainte du soupçon de céder à quelque avantage politique (tout sert en ménage), ont mis beaucoup de gens à l'aise. Le cœur de l'homme, d'ailleurs, est si naturellement religieux que, rendu à lui-même, il a concouru bientôt à ce mouvement instinctif qui pousse l'inquiétude humaine au besoin et à la recherche de la vérité ; c'est une tendance que l'on observe après toutes les grandes luttes. Ce qu'il amène n'est pas le christianisme pour le grand nombre ; ce qu'il fait, ce ne sont pas les chrétiens : trop de conditions sont demandées pour la régénération entière ; mais c'est de là que les chrétiens sortiront. Une congrégation qui vient de se former, ne recevant de la loi d'autre protection que de pouvoir se mettre à l'abri d'elle, atteste d'une manière bien frappante ce que j'avance ici. Cette congrégation essaie de faire revivre l'ancienne et docte société des Bénédictins. Ce sont six ou sept jeunes gens, tous d'un mérite distingué, et un d'entre
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eux d'un mérite supérieur, qui mettent à cette entreprise, à la fois haute et humble, leur science, leurs vertus, tout leur présent et tout leur avenir. Ils se sont établis dans la même province où autrefois saint Maur vint apporter la règle de saint Benoît ; ils ont racheté un ancien prieuré des Bénédictins, plein des merveilles de la sculpture au temps de la Renaissance1, et là, sans autres moyens que le zèle et la charité des fidèles, ils se livrent à leurs pieux travaux. Il me vient à l'idée de vous envoyer quelques-uns de ces prospectus, non pas que je puisse imaginer qu'une œuvre si distante et toute catholique puisse toucher beaucoup de personnes, mais pour vous donner une idée de ce qui préoccupe un grand nombre d'esprits, bien au delà de la politique, je vous l'assure. Qui aurait dit que saint Benoît n'attendait que Louis- Philippe pour revenir en France ! Voilà pourtant comment Dieu déjoue nos craintes aussi bien que nos espérances J D'une part, il brise ceux qu'on croyait ses instruments, et de l'autre, il force ses ennemis à concourir à son œuvre par leur impuissance même à l'empêcher. Ma bonne chère amie, vous m'avez sûrement blâmée d'avoir tenu à rester en France, et c'était bien juste pour ceux qui ne pouvaient pénétrer assez dans ma situation pour connaître tous les motifs qu'elle me suggérait. Mais pouvait-il être raisonnable à moi de quitter sans efforts une vie toute faite, toute remplie, toute portée vers un but unique, pour en aller recommencer une autre sur des bases tout à fait nouvelles, à un âge où l'on continue, mais
1 Solesmes près de Sablé, dans le Maine.
COMTESSE EDLIN'G
où l'on n'établit plus rien ? Ma vie, déracinée une première fois, qu'eût-elle été à la seconde? Perdre à la fois ses véritables affections et toutes ses habitudes ne saurait guère être volontaire. On n'a pas le temps de penser, pour un autre, que le bien rendu possible le lendemain a dû être préparé la veille, que la confiance, l'autorité, sont nécessaires pour le faire, et qu'elles ne s'acquièrent que par une considération et une estime lentement formées. A l'époque de ces tristes débats, on m'ouvrait les portes du monde, en me fermant celles de la France ; mes meilleurs amis, en Russie, ne m'y rappelaient pas ; tout leur était bon pourvu que je quittasse Paris. L'admirable bonté dont l'Empereur a usé à notre égard a maintenu l'heureuse et douce situation que nous avons conservée ; je la lui dois, et Dieu sait que je ne l'oublie aucun jour de ma vie. Je vous dis cela, ma bien-aimée Roxandre, parce que je ne puis vous écrire sans être en train de vous tout dire, et puis aussi, sans craindre que vous puissiez supposer que j'aime le Paris de tout le inonde, et je suis aise d'établir les choses dans leur parfaite vérité.
Le 19, au matin.
En reprenant ces feuilles, ma bien chère amie, je suis frappée également de leur désordre et de leur vraie inintelligibilité ; si vous voulez me comprendre, vous me devinerez, et ce moyen-là vaudra au moins l'autre. J'y voyais à peine et je bavardais sans m'arrêter, hier au soir ; je n'ai guère plus besoin de me rendre compte de ce que je dis ce matin et je poursuis sans m'amender.
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A travers toute la douceur de vos paroles, j'ai vu, ma chère Roxandre, que vous aviez beaucoup souffert, que la santé de votre vénérable mère, celle du comte, avaient eu sur vous cette réaction bien autrement pénible que la souffrance personnelle. Peut-être avez-vous eu d'autres peines encore ? Pourtant, il me semble que tout s'établit, tout se case, tout prospère autour de vous. Voilà Catinka mariée, votre frère heureux et occupé, sa fdle réussissant selon vos vœux : intérêts chers et premiers qui, assurés, rendent plus légère la part que réclame la souffrance. La prodigieuse augmentation de votre fortune doit être une jouissance pour vous, parce que vous la devez bien à votre courage et à votre persévérance. Dans ce que vous avez fondé, vous avez pu compter sur l'accroissement de votre fortune ; votre intelligence, appliquée à l'exploitation d'une terre féconde, devait nécessairement obtenir ce résultat ; mais en poursuivant cette vraie création, c'est à un autre instinct que vous obéissez. Dans le domaine de l'utile, vous ne pouviez réaliser d'une manière plus élevée, plus vaste, les idées qui vous sont propres et la grandeur qui les empreint. Au milieu de tant de sacrifices et d'efforts, vous vous êtes fait, pendant dix ans, la destinée la plus conforme à votre genio, destinée presque aussi poétique que votre imagination, car je ne sais, dans ce tableau de vignes et de troupeaux, de races d'hommes différentes, si au milieu des campagnes de Manzyr vous avez quelque chose à envier aux temps homériques. Vous leur avez pris ce qu'ils avaient de mieux, et vous y avez joint tout ce qui compose la supériorité du nôtre : une foi plus pure, plus spirituelle, lors même qu'elle n'est pas entière-
ment vraie. N'avez-vous pas des regrets infinis et toujours renouvelés de quitter ce petit monde, dont la variété fournirait le pendant du bouclier d'Achille ? Vous suffira-t-il d'avoir été le principe d'union de tous ces éléments divers? Ah ! combien j'aimerais qu'après avoir mérité tous les honneurs dus aux fondateurs, voire même ceux de l'apothéose, vous fissiez, mais à mon profit, comme le législateur s'éclipsant du milieu de son peuple !
Vous avez su peut-être que mon beau-frère avait quitté Rome et qu'il était nommé en Bavière. Ils s'y établissent à présent et vous pouvez penser que ce n'est pas sans chagrin que ma pauvre sœur échange Rome contre Munich. Mon beau-frère est déjà probablement du même avis : mais il l'a voulu et cela rend toute plainte difficile. Mes neveux sont à Pétersbourg ; ils travaillent au département asiatique, et sont sous la bonne et vraiment amicale protection de Mme de Nesselrode, maternelle pour eux. Ce sont d'excellents jeunes gens, d'une conduite, d'un caractère, d'un cœur qui ne laissent rien à désirer ; Dieu veuille les maintenir ! L'Empereur et l'Impératrice les ont traités avec une grande bonté, la société de Pétersbourg les a fort accueillis; ils en sont touchés et reconnaissants, et ce retour tardif dans leur pays n'a eu aucun des inconvénients qu'on pouvait redouter.
Si vous connaissiez à Odessa qnelques personnes qui prissent intérêt à la fondation des Bénédictins, proposez-leur d'en être, ma chère Roxandre. L'esprit de foi n'est point arrêté par l'espace, et les prières qui s'élèvent chaque jour de Solesmes franchissent, je l'espère, un bien autre espace encore.
234 A ROXANDRE STOURDZA
Ecrivez-moi, ma bien chère Roxandre, et envoyez vos lettres à Mme de Nesselrode, on me les fera parvenir et je vous écrirai par la même voie. Surtout ne perdez pas de vue notre réunion possible ; pour moi, je vous promets que je tâcherai chaque jour de mériter de mourir près de vous.
Saint-Pétersbourg, 20 janvier i835 *.
Chère Roxandre, je n'ai point mis de hâte à cette réponse que vous attendiez, et, dans un sens, ne pas me presser était vous répondre, vous laisser deviner ma peine de ne pouvoir saisir cette main que vous me tendiez pour m'aider à m'élancer vers vous. Dès la réception de votre lettre, je vis que tout s'opposait à ce moyen de réunion qui s'était aussi présenté à moi ; mais retenue encore par des affaires et ne pouvant rien arrêter sur le moment de mon départ, je m'abandonnais à ces éventualités qui sont toujours espérées par ceux qui n'ont pour eux que l'imprévu : je m'abstenais de faire prendre corps aux obstacles que je jugeais invincibles, en les prononçant tels. Chère et bien bonne amie, vous comprendriez comment il m'est impossible d'allonger mon voyage d'un jour, si vous pouviez juger par vous-même de l'état de ma pauvre santé, de la situation de mon mari, de ses infirmités qui ont précédé mon départ, de celles qui l'ont suivi, de son extrême impatience de mon retour, impatience
1 M"11 Swetchine avait été obligée d'entreprendre un \oyage en lîussie donl les motifs impérieux sont relatés <laus sa 17c, chap. xiv.
presque déraisonnable, et de la souffrance où cette absence a mis tous nos intérêts. Il est si urgent, de toute manière, que je revienne au nid, que je me refuse de passer par Munich, ainsi que je m'y étais engagée avec ma sœur, et que je vais prendre la route la plus directe et la faire aussi rapidement que mes forces le permettront. Toutes les séductions de la bonté que j'ai retrouvée ici ne sont entrées pour rien dans les retards que mon départ a éprouvés ; il y a deux jours que j'ai signé un dernier papier nécessaire à l'arrangement de mes affaires, et je pars dans deux jours pour me rendre directement à Paris, par Kcenigsberg, Berlin et Francfort. C'est à peine m'éloigner de vous, et pourtant les mots, malgré nous, conservent tant de puissance, que de quitter le pays où vous êtes, me fait l'effet d'une séparation nouvelle. Sans doute, c'eût été une grande joie de vous revoir un instant et je ne la déprécierai pas quoique je ne voulusse pas m'y borner. C'est beaucoup d'abréger les absences ; dans trois jours et peut-être trois heures, il est bien facile de s'être donné l'aliment de tous les jours qui restent. Chère amie, il le faut ! Gardons notre courage pour viser sérieusement à notre réunion plus heureuse et plus longue.
Le projet que vous avez formé me paraît bien sage et vos moyens d'exécution me plaisent autant que votre but ; car, dans ce projet, aucune privation trop sensible n'entraîne ou n'expose la balance, et j'ai besoin avec vous et peut-être plus que vous, ma chère Roxandre, que votre cœur soit content. Si je pouvais ce que je veux, les personnes ne me suffiraient pas, je voudrais les choses, jusqu'à ce Manzyr où une partie
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de vous-même ne saurait manquer de rester attachée. Je vous assure que ce lieu est un de ceux, entre tous les lieux du monde, qui occupent le plus souvent ma pensée. On aime ceux qu'on aime, non pas seulement en eux, mais dans leurs prédilections et dans leurs œuvres. Manzyr est plus que votre création, c'est votre enfant ; vous lui avez donné les inspirations de votre âme, des inquiétudes toutes maternelles, et c'est par le fond des entrailles que vous vous appartenez réciproquement. Vous avez bien raison de dire que c'est par cet établissement que vous avez répondu aux facultés actives et pensantes dont vous avez été douée, et il est bien rare que la Providence permette une si haute et si utile manifestation de la pensée. De tout ce qui a jamais su se présenter à la mienne, rien n'y a répondu autant, comme vie extérieure, que l'existence que vous vous êtes faite. Je sens que tenter seulement de vous en arracher serait une mauvaise action, et qu'une vraie timidité de cœur doit saisir ceux qui, disposés à partager avec vous tout ce qu'ils possèdent, ne sauraient pourtant vous rendre la plus petite partie de ce qui vous aurait été ôté. J'en suis là, chère Roxandre ; mais se revoir n'est pas décider ni même préjuger ; revoyons-nous, et puis le bon Dieu en ordonnera.
Vous ne me dites pas l'époque à laquelle vous pourriez quitter la Russie. Dans tous les cas, il faudra m'en avertir à l'avance, d'abord pour me donner une joie d'avant-goût, qui compte pour ceux qui n'en auront plus que de courtes, et aussi pour me guider dans mes arrangements particuliers. Peut-être pourrionsnous nous revoir avant votre arrivée à Paris, où les étrangers ne se rendent presque jamais qu'à la fin de
la belle saison. Le besoin urgent que j'ai des eaux de Vichy me met en l'air pour l'été, et une fois qu'on est déplacée, il y a bien de la facilité d'aller d'un côté ou de l'autre. Vous apprendrez avec plaisir, chère Roxandre, que je suis fort contente du séjour que j'ai fait à Pétersbourg ; comme dans tout ce qui est évidemment amené par l'expresse volonté de Dieu, j'ai recueilli tous les fruits que je pouvais désirer. J'ai achevé toutes mes affaires, petites et grandes, libéré toute ma fortune ou ce qui m'en reste, assuré tous les intérêts après moi, pourvu à toutes les existences restées d'une manière quelconque sous ma dépendance et mon influence ; enfin, j'ai agi en personne avide de reposer à l'aise dans ce sépulcre où je descends si habituellement par la pensée. Le bien et le mal, comme impressions, ont été sans cesse mélangés pour moi ; quant aux personnes, d'aveugles chances, en apparence, ont semblé décider des dispositions des unes ou des autres : tout s'est trouvé inopiné, il m'a toujours été facile de détourner mes regards de ce qui pouvait les blesser, et de les arrêter avec reconnaissance sur les procédés bons ou aimables, me rappelant qu'on vit des coups d'un enfant et que l'on est touché de ses caresses. Relativement à un certain nombre qu'il faut savoir établir comme déchet de tous ses calculs, et qui me rappelait le temps où je vous disais que je perdais cinq ou six amis par semaine, j'ai trouvé de la constance dans tous les souvenirs et de l'appui dans tous mes besoins. Rien d'essentiel ne m'a manqué, rien de vraiment poignant n'est venu ébranler ce qui était de juste et de légitime confiance. Beaucoup de gens ont été 1res bien, et presque beaucoup ont été au mieux ; si bien
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qu'il m'a été dit, en assez haut lieu, que l'on n'avait jamais vu, après une si longue absence, conserver autant et de si chauds amis, en ajoutant qu'ici j'étais une exception à la règle. Tout cela, chère amie, n'a pas empêché que je souffrisse bien pour me décider à ce voyage, en le faisant et pendant mon séjour. Quand, par la nature de son caractère et l'enchaînement des circonstances, on a presque toujours été dans la lutte ou le mécontentement de soi, il en résulte un passé que la mémoire n'aborde qu'avec répugnance et tremblement. L'habitude seule émousse la pointe acérée des impressions, et il faut convenir que le bon Dieu a terriblement déjoué, en l'amenant ici, les calculs d'une personne qui avait mis son habileté et sa prudence à échapper à la vue du Pétersbourg en relief que l'on promène en Europe, toujours pour ne pas réveiller ce que le temps amortit. Enfin, me voilà à la fin de cet épisode du dernier volume de mon livre ! Dans un mois, si Dieu le permet, je serai rentrée dans mon orbite, y rapportant des dispositions, je l'espère, plus solidement établies encore et animées d'un nouveau zèle, ce qui est le sens et la fin de tous les apologues. Je suis heureuse de reprendre une vie de devoir et de régularité, de rentrer dans une ligne d'idées qui est celle de tout ce qui m'entoure ; de rencontrer, à chaque pas, intelligence parfaite de mes mouvements, véritable sympathie ; d'habiter une région commune, d'oser, non pas d'audace, mais de confiance incessamment encouragée ; de respirer enfin hautement et à l'aise, de retrouver mon pauvre mari, des amis bien chers, des enfants, car je puis les nommer ainsi, par leur déférence et leur tendresse ; mille autres biens au-
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dessus et au-dessous de ceux-là, et pourtant, chère amie, je suis éprouvée de cette séparation probablement dernière et par cela même solennelle ! Je n'éprouve point de lutte de volonté, mais d'impressions, mon cœur saigne sans être troublé, la tristesse présente intercepte toute joie à venir ; je suis heureuse de partir et déchirée, impatiente et rêvant de nouveaux délais. Comme il y a des situations si compliquées et si difficiles qu'il est impossible presque de bien faire, il y en a d'autres où, la division se trouvant à la racine même de nos impressions, il est impossible d'être humainement content. La vie scindée par le milieu est bien propre à placer dans ce terrible dilemme, et je sens, pour ma part, que si Dieu n'était presque uniquement mon but, tous les trésors qui m'attendent à Paris ne suffiraient pas pour affranchir ma volonté de tout combat.
Le comte Capo d'Istria m'a dit qu'il vous écrivait mardi dernier ; j'ai manqué ce jour-là, et ma lettre vous parviendra huit jours plus tard. J'ai été aise de le voir et de rendre, en lui, un hommage de plus à la mémoire de son frère, si vénérée et si sincèrement chérie. Je l'ai trouvé très bien, à la distance près qu'il y a entre un grand homme et un homme distingué, ce dont, je crois, on lui fait, comme de coutume, porter la peine. Du reste, les dispositions à son égard m'ont paru bienveillantes. Il m'a été dit que son affaire était en bon train et qu'elle se terminerait bien. J'en reparlerai avant mon départ, non que mon crédit y puisse quelque chose, mais parce qu'il suffit de rappeler, lorsqu'il y a bienveillance, et que. au surplus, il m'est doux de m'en mêler.
Chère amie, quand vous recevrez cette lettre, je
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courrai les grands chemins. Ecrivez-moi directement à Paris, faubourg Saint-Germain, rue Saint-Dominique, n° 71. Si je devance votre lettre, ce sera de bien peu, car je crains bien que ma célérité ne fasse honneur qu'à ma bonne volonté.
Paris, 22 septembre 18 35.
Ma bonne, chère et vraiment tendre amie, votre indulgente amitié a couvert plus d'un tort de ma négligence et de mon inexactitude ; elle a laissé les apparences pour ce qu'elles sont, vaines et trompeuses, s'attachant à une certitude telle qu'une aine forte peut l'éprouver, certitude inébranlable dans l'affection d'un cœur vraiment fraternel et ami. Quand je renonçai à vous voir sur ma route, j'obéissais à la fois à bien des considérations, et surtout à la plus impérieuse, au sentiment du mal que dès lors je portais en moi-même et qui me faisait souvent regarder comme problématique la possibilité d'atteindre le but. même par la voie la plus abrégée. La peine que je ressentais de mon sacrifice me donnait la mesure du vôtre, mais j'avais pour moi de sentir que je cédais à la nécessité, tandis que mon refus vous livrait à l'involontaire pensée que je ne faisais pas tout ce que j'aurais pu faire. Encore là. ma bonne et chère amie, j'invoquais votre confiance qui ne m'avait jamais manqué, et je demandais à Dieu de la fortifier en vous. C'est le quatrième jour de mon départ de Saint-Pétersbourg à Riga que parurent les signes de la longue maladie que je viens de faire. Ces symptômes annonçaient une perturbation générale qui ne s'expli-
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quait que trop par tout ce que j'avais moralement souffert et dévoré depuis dix-huit mois. Plus ma souffrance augmentait pendant ce rude voyage, et plus je le précipitais, ne craignant qu'une chose, d'être arrêtée et privée des seuls secours, auxquels je pensasse. Cette célérité me fit arriver à Paris le vingtet-unième jour de mon départ ; c'était pour moi toucher terre et avoir tout gagné. Huit ou dix jours se passèrent dans l'idée que le repos m'aurait bientôt remise, lorsqu'un soir, en moins de dix minutes, je me trouvai prise d'une enflure, vraiment prodigieuse, si on la considère dans sa rapidité. Ce fut l'ère d'une maladie toute nouvelle qui mit en lumière d'autres désordres non moins graves : dilatation au cœur, embarras dans la poitrine, etc. ; le liquide se faisant sentir partout dans l'enflure, on commença par l'attribuer à l'hydropisie ; plus tard, on perdit cette idée. Je fus mise entre les mains de trois médecins habiles qui, pendant quatre mois consécutifs, ne se virent jamais à la distance, d'abord de peu de jours, puis à celle de quinze, sans changer mon traitement. Vous dire tout ce qui fut employé serait interminable. Le mal de foie avait résisté à la présence de tous les maux nouveaux, mais il ne pouvait plus être question de Vichy; j'étais hors de la condition de ses eaux et intransportable par-dessus le marché. Aoilà, mon amie, l'état qui, après s'être arrêté pendant plus de trois mois à son apogée, a commencé à décroître depuis le mois de juillet, mais d'une manière si insaisissable, qu'il ne fallait pas moins de quinze jours ou trois semaines pour constater la plus légère amélioration. A présent, elle
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commence à se faire remarquer el à être incontestable : aucun symptôme n'est entièrement vaincu, à beaucoup près, niais tous sont affaiblis. Le sommeil, qui
avait manqué tout à fait, revient, et même meilleur que depuis nombre d'années ; je mange ; l'enflure est de plus en plus mobile ; le pouls se régularise ; enfin je reprends, si ce n'est à l'idée d'une guérison complète, du moins à celle de la possibilité d'un prolongement d'existence. Je crois que le danger n'a jamais été imminent, comme dans les maladies aiguës, mais on ne croyait pas que je pusse me tirer de celle complication de maux qui aurait accablé une organisation moins forte que la mienne. Les grâces d'un autre ordre que Dieu y a jointes ont, sans doute, bien contribué aussi à me soutenir. Je ne me suis trouvé aucune volonté propre, pas plus celle de vivre que de mourir. Quand j'allais mieux, j'étais contente ; quand j'empirais, j'étais plus contente encore : jamais je n'ai moins subi ce qu'on appelle la nécessité. C'est qu'elle n'existe pas pour le chrétien ; il n'a pas besoin de se soumettre à la volonté de Dieu, attendu qu'elle est la sienne, et qu'il n'aime que ce que la Providence lui envoie. C'est dans les commencements de la maladie que je reçus, mon amie, votre première lettre, qui me parlait de votre impatience de me savoir arrivée, et me demandait de mes nouvelles. Que pouvais-jc vous dire qui ne valût beaucoup moins que l'inquiétude même du silence ? Deux mois après, je reçus votre seconde lettre, qui vous montrait à moi parfaitement rassurée* parer qu'on vous avait mandé de Saint-Pétersbourg. Quelques lignes de moi n'auraient pu que détruire cet le tranquillité.
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et je m'abstins clans l'espoir que bientôt je pourrais vous parler sans mentir. Cet espoir s'ajourna toujours ; je me reposais sur votre sécurité, et plus tard, le peu de mois dont j'aurais été capable me satisfaisait trop peu pour que je n'ajournasse point encore. Une des plus cruelles épreuves de mon état, et qui subsiste, quoique bien diminuée, était de ne pouvoir rester assise, et d'être obligée à un mouvement perpétuel. Cinq minutes d'immobilité, pendant plusieurs mois, ont été pour moi un supplie-', et encore à présent, je marclie dans ma chambre au moins sept ou huit heures par jour. Une agitation fiévreuse inexprimable, des suffocations, une augmentation instantanée de l'enflure, me prennent du moment où je me disirais de la nécessité de toujours marcher ; et quand je m'impose cette immobilité par une contrainte volontaire, je suis à chaque moment menacée de me trouver mal. Vous pouvez comprendre ce que c'est que d'écrire dans un état pareil, et il n'en faut pas tant, chère amie, pour me justifier à vos yeux. Notre amitié est hors de la portée de tout ce qui peut compromettre les amitiés purement humaines ; elle est sous la sauvegarde du temps qui a pesé sur elle, de Dieu qui consacre tous les intérêts auxquels la piété se mêle, de cette intimité des .unes qui, une fois goûtée dans la paix d'une estime profonde, échappe à toute vicissitude. Rien ne pourrait absoudre ni vous ni moi de la plus légère altérai ion dans notre mutuelle confiance: chacune des pan «les d'âme et de cœur que nous échangeons a quelque chose de l'inviolabilité de la foi, et c'est jusqu'aux portes de l'éternité que nous devons porter intact le
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dépôt que chacune de nous a confié a l'autre. Ah ! chère amie, je ne vous demanderai jamais comme témoignage nouveau ce qui pourrait vous coûter un effort ou un regret : vous seule restez juge de ce que vous pouvez faire pour moi. Mais si jamais vos devoirs, vos liens, vos intérêts d'affections, se conciliaient avec mon profond désir de vous revoir, de passer avec vous assez de temps pour nous reposer ensemble, même de l'émotion de nous être revues, rappelez-vous que vous me le devez aussi, et qu'il n'est pas une disposition de mon existence intérieure ou du dehors qui me rende cette consolation moins désirable. Vous appartenez, dans mon âme, à cette première couche qui supporte tout le reste, et qui, elle-même, ne change jamais : Das beharrliche im Wechsel ' .
Ce que j'ai retrouvé ici de soins, d'affection, de sollicitude, est hors de - toute prévision et de tout calcul. Il a été dit que je mourrais insolvable, malgré cette bonne volonté de nracquitter qui pourtant ne me quitte pas. Pendant une aussi longue maladie, non seulement je n'ai pas eu à me plaindre de quelque délaissement, mais c'est plutôt l'excès opposé qu'il m'a fallu combattre, en toute sensibilité de reconnaissance.
Vichy, A juillet i83G.
Ma bien chère Roxandre, Hélène savait trop ce que vous mêliez pour ne pas aller à vous, comme à mon aller ego, et vous, ma si chère amie, pour ne pas la
1 La fixité dans le changement.
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recevoir comme mon enfant d'adoption. Une affection qui vient ainsi se mettre en tiers est une francmaçonnerie bien puissante, bien rapide. Les indifférents, comme vous le dites si bien, ne comprennent rien aux effets de cet agent invisible ; mais, en tout, l'indifférence a le beau privilège d'être peu compréhensive, et il y a bien longtemps que je crois vrai, dans toutes les acceptions, que pour connaître il faut aimer. Hélène me parle de vous avec beaucoup de sensibilité, et il m'a été bien doux que vous en ayez été contente. C'est un cœur bien aimable que le sien ; elle éprouve toute la bienveillance qu'elle témoigne, et son expansibilité n'empêche pas que sa puissance d'affection ne se concentre avec une grande force sur peu d'objets.
Chère amie, ce sont des existences entières qui s'écoulent entre nos lettres, et pour nous y faire pénétrer réciproquement, ce n'est rien moins qu'un monde d'impressions et de pensées qu'il vous faudrait soulever. Nous n'avons plus la force d'une telle tâche ; aussi, pour ma part, je me sens de plus en plus accablée de la longueur de notre séparation. Quel poids de moins, si je vous avais revue, même pour vous perdre, avec l'espoir, bien plus vivant que je ne puis l'avoir, de vous retrouver, le bonheur ne justifiant la confiance que pour l'augmenter ! Si nous avions repris les fils rompus de nos entretiens, l'habitude de tout oser dire, la distance même, ne nous empêcheraient pas de vivre à deux d'une vie très intime et même très une. Rien de tout cela ne nous a été permis, et dans les obstacles, nos volontés respectives ont été comptées pour rien ; je l'aime bien mieux,
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chère amie. Chacune de nous a été prise et conduite par une main forme et miséricordieuse, el il faut la suivre jusqu'au bout, non pas seulement dans les lois impérieuses, mais encore jusque clans les inspirations. Quel que soit mon ardent désir de vous retrouver, j'en croirais le bonheur profané, compromis, s'il «Mail acheté au prix d'une de ces consolations que vous donnez à tant d'autres et dont le souvenir sera un jour une de vos récompenses. L'absence de votre frère ajoute à vos pieuses obligations. Rien ne vous eût remplacée, ma chère Koxandre, et vous suppléerez à tout parce que vous vous multipliez vous-même; dans les inventions de votre piété filiale, vous saurez être mère, fille, toute une famille à la fois.
Au moment où j'allais vous écrire, j'ai relardé dans l'attente de la lettre (pie vous m'aviez promise et dont l'oubli ne m'est que trop explique maintenant par les tristes et intéressants détails que vous me donnez sur la lin de la jeune Mm" TVetchaef. Cette œuvre de bon secours et de eonipalissance vous avait été dévolue. ma bien chère amie; que ce ne soit pas votre dernière mission de ce genre ! Je voudrais bien faire un pressentiment de l'instinct qui me fait convoiter votre présence en semblable circonstance : j'en tirerais, de me semble, tous les genres de bons augures. Je croirais presque, chère bonne amie, que Dieu veut M)iis en laisser le temps, aux forces qui me restent, malgré leur prodigue emploi et les complications qui les usent. Il y a bien longtemps que vous me disiez que j'avais surtout besoin de repos; je l'éprouve bien ici : le peu que j'ai sauvé me fait supporter tout ce
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qui me manque, mon entière solitude, mon incapacité absolue de travail, et des journées qui pourraient paraître longues, quand elles s'allongent de presque toute la nuit, ce qu'elles ne m'ont point paru encore. j'ai souvent pensé que c'était par le cœur qu'on ne s'ennuyait jamais, les deux héros de l'ennui, M. de Chateaubriand et Benjamin Constant, m'ayant mise sur la voie de cette vérité en démontrant bien que ce n'est pas 1 esprit qui en sauve.
Je vous remercie, ainsi que voire bon frère, d'aimer un peu M. Lacordaire, mon autre adoption. Ce que j'aimerais, ce serait de vous le faire connaître, el en attendant, si c'est possible, de vous donner une idée de ses conférences à Notre-Dame. Les voilà interrompues par l'humble et sage résolution qu'il a prise retirer à Rome pendant deux ou trois ans, et de s'y livrer, dans la retraite, aux travaux que demandent sa vocation toute spéciale et les encouragements inouïs qu'il a reçus. C'est une belle et bonne chose qu'un sacrifice qui doit coûter beaucoup, même au zèle ! Il a élé fait avec tant de dévouement et de pureté d'intention que j'espère le voir accepté et béni.
Votre notice sur Manzyr n'est pas seulement une ebose prodigieusement intéressante pour qui vous connaît et vous aime, cet établissement est d'un haut intérêt général, il fait grand honneur au pays. De premier mouvement j'avais envoyé cette notice à un de mes amis pour l'insérer dans un ouvrage périodique ; un second mouvement, qui est toujours celui de la prudence, m'a fait préférer, chère amie, obtenir pour cela votre agrément. Je ne puis supposer cpie
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vous y trouviez le moindre inconvénient, et dès lors un exposé de ce genre, fait en termes si bons et si simples, ne peut qu'être utile et faire un bon effet. Dites-moi vite un mot là-dessus.
Le comte Nicolas Palhen m'a dit que son frère Frédéric et sa femme viendraient passer l'hiver prochain à Paris ; cela me charmerait. Vous avez été aussi notre lien, et je voudrais bien pouvoir leur rendre, dans un pays nouveau pour eux. l'impression que leur aimable accueil m'avait laissée. Et votre frère, ne poussera-t-il pas si loin son voyage ? Je ne puis même le désirer aujourd'hui, mais je ne veux renoncer à aucune de vos joies, ni à les faire miennes, et j'espérerai toujours que je vous reverrai et aussi votre Marie. qui m'est déjà bien chère. Ne m'abandonnez pas, me dites-vous, chère amie : s'abandonne-t-on jamais soimême ? Faites seulement que le foyer se rapproche de moi, et je me charge d'y entretenir le feu auquel je rallumerai le mien.
Paris, 10 août 1887.
C'est par vous, ma bonne et chère Roxandre, qu'il m'eût paru simple de commencer, et c'est presque par vous que je Unis, sans que vous ayez à vous plaindre, sans qu'aucun de vos droits soit méconnu, et sans qu'il soit moins vrai que sans cesse les mouvements de mon àme appellent ou votre douce compassion, ou votre compréhensive intelligence, ou bien même encore votre regard, sous lequel j'aimerais tant pouvoir vivre. Que n'aurait eu à vous dire ma tendresse ? Elle a recueilli comme un trésor, à travers les
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longues années qu'elle remonte, tout ce qui est venu de vous et tout ce qui est venu d'elle-même. Ma bienaimée Roxandre, que je vous écrive ou que je ne vous écrive pas, sachez que vous êtes au fond de mon âme et de mes pensées, que vous m'êtes proche, comme l'est ce qui nous pénètre par la fusion. Voilà un fait et à jamais notre point de départ. C'est à votre occasion que je reconnais avec plus d'évidence qu'il y a des époques, dans les amitiés, où il y a, non pas seulement besoin, mais nécessité de se revoir, non pour s'aimer davantage, mais pour se mieux entendre. Il y a des choses, mêmes intimes, qui peuvent se raconter, il y en a d'autres qu'on ne peut que laisser voir, dérouler lentement sous des yeux amis, qui demandent, pour être bien comprises, à être suivies dans tous leurs mouvements, jugées dans leur ensemble et dans toutes leurs conséquences. Je sens cela, ma bien chère amie, et j'ose vous dire : N'attendez pas longtemps pour faire que nous nous revoyions. Ah ! sans la grandeur, sans l'importance du saint devoir qui vous arrête, combien j'aurais été pressante ! Combien j'aurais soumis à ce vœu de mon cœur toutes les considérations qui vous font ajourner ! J'aurais usé de tous les moyens et même de toutes les séductions ; j'aurais tendu à votre affection de véritables pièges ; je me serais montrée à elle malade et faible, de cette douce faiblesse d'une santé sans avenir et d'un cœur avide des consolations que vous lui donneriez. Je m'en abstiens, chère amie, et cela par la tendresse qui m'identifie à vous : car je ne sais désirer pour vous que la perfection que j'aurais demandée à Dieu pour moi-même. Fions-nous-en donc
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à lui, et remettons-lui 1rs intérêts de celte amitié qu'il a gardée, et qui peut-être ne nous a donné encore ni son dernier mot ni sa plus chère récompense.
Nous avez su combien j'avais élé éprouvée. Depuis ôh mois j'ai vécu de deuil, d'inquiétude, et de ces souffrances de tout ce qui nous appartient, qui atteignent d'une manière non moins vive et non moins pénible que les souffrances directes el personnelles. Voiis avez su qu'au mois dé juillet dernier là pauvre Nadine avait été enlevée à un des bonheurs les plus complets de ce monde. A peine remise de l'ébranlement causé par une perte si cruelle à la vieillesse attristée de mon pauvre mari et par mon fatigant Voyage dans le midi, et comme je jouissais, non pas sans trouble, de la présence de ma sœur, qui était ventle me faire une petite visite à l'issue de l'automne, les nombreuses alarmes que je portais en germe ne tardèrent pas à devenir tout, à fait menaçantes. Ma sœur, que je ne retenais pas, par un pressentiment sériel, et que je laissais partir au milieu du bouleversement des roules, qui arrêta presque, pendant quelque temps, toute communication, n'arriva que pour rester mortellement frappée des ravages déjà faits par la maladie. Tout espoir lui fut ôté dans le moment même, et six semaines après mon pauvre beau hère, si animé encore d'esprit et de volonté, n'existait plus ! Ce malheur ouvra devant ma stiéùr un vrai gouffre de perplexités et de douleurs ; une immense responsabilité vient peser sur elle, son existence extérieure es1 détruite comme l'autre: ses charges -eules se proportionnent au nombre et à retendue dé
ses pertes : cinq garçotts dont deux ne sont point encore élevés. Léon, celui du milieu, achève son éducation à peine, et des deux aînés Grégoire seul a un pas de l'ail dans la carrière. Les bienfaits de l'Empereur sont venus à son secours. Tout cela, ma bieïiaiïïiée Roxandre, considéré au point de vue humain, serait bien lourd à porter. Son retour en Russie, où elle doit ramener ses enfants, est tout indiqué et se réalisera prochainement. Ou lui proposait Karkoi, u, et même Odessa. Ce dernier parti l'eût rapprochée de vous et c'en était le bon coté, mais j'y élève, pour ma part, des objections. Il s'agit de nationaliser de jeunes enfants nés hors du pays, et pour cela je ne trouve pas Odessa assez russe ; Moscou lui rend au moins, comme pays et comme famille, cet abri protecteur cpii lui est ôté dans son mari.
J'ai été vivement touchée du mouvement de voire frère vers moi, après une interruption de plus de vingt années de tout rapport direct, mouvement au fond duquel vous étiez, ma bien— aimée Roxandre, et qui Vous a été doux. Je lui ai répondu avec une effusion bien sincère ; sa belle àme inspire toute confiance à la sincérité de la mienne, et si jamais j'avais le très réel plaisir de me trouver rapprochée de lui, et que quelque difficulté s'élevât, je serais sûre de m'en tirer toujours par ma seule arme contre amis et ennemis : la vérité absolue. Je ne vous en ferais pas pourtant une égale et même application : son expression resterait négative avec Votre frère, mais avec vous, ma bien chère Roxandre, et pour vous, toutes mes idées et tous mes sentiments, dans leur abondance et leur désordre, toutes les expansibililés âVec leur abandon et leur cha-
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leur primitive ! Ah devant vous ! Comme je sens que je pourrai vous montrer mon âme tout entière, dans son centre et sa vie unique ! Ma chère Roxandre, quand vous verrez votre fidèle amie, en dépit de ses afflictions, de ses infirmités, de son dépouillement, la plus heureuse pourtant et la plus riche des créatures ; quand vous la verrez dans ces profondeurs qui ne s'ouvriront devant vous que pour trouver la vie bien belle et la mort bien désirable ; quand vous le verrez, ce pauvre cœur, couvert de cicatrices, toujours victime de lui-même et se blessant à toute chose créée, affranchi par la grâce, ne trouver ni terme à sa félicité, ni paroles pour sa reconnaissance, seulement alors, mon amie, tout le plan de la miséricordieuse Providence vous sera révélé sur la pauvre âme dont vous avez vu les premiers combats. Je vous parlerai, il me semble, ma bien chère Roxandre, comme je n'ai parlé à personne, sans réticence, sans étude, sans calcul, tous les voiles soulevés comme au grand jour. Je le sens bien, c'est à vous qu'appartient la vue complète de l'âme que vous ne pourrez savoir que parce que vous l'avez toujours devinée ; vous suivrez le merveilleux travail qui, dans une seule vue, fait embrasser deux états et l'économie providentielle tout entière. Ces paroles, chère amie, se sont trouvées au bout de ma plume presque à mon insu. Ce n'est pas ce que je voulais dire, j'en étais même à mille lieues; c'est pourtant ce que j'aurais à vous dire sans cesse, et pour ajouter à l'obscurité de l'énigme, ce qui faisait aussi un peu que je ne vous écrivais pas. Je ne puis librement vous donner que tout moi-même; ce que j'en distrairais dénaturerait ce que je vous donne, et
puis c'est grignoter au lieu de manger, et vous savez que ma nature n'est pas de celles qui se contentent des à peu près.
Combien je jouis de la sécurité que vous laisse la santé de votre maman et des espérances que vous donne Marie l ! Ce sont là vos deux pôles, et vraiment ils ont de quoi faire grouper autour d'eux bien des intérêts et bien. des vœux plus qu'à demi satisfaits. Il me paraît impossible que Marie ne soit charmante ; quelque chose de votre âme a dû passer dans la sienne, et votre frère lui-même ne l'aimerait pas tant, si elle ne vous ressemblait pas. Combien de temps doit durer leur absence de Russie ? Leur voyage d'Italie les fait-il renoncer à celui de France? Ne les verrai-je pas ici? Comme j'aurais été volontiers au-devant d'eux, de toutes les illusions la plus capable de me donner le change !
Sans cesse j'ai désiré faire honneur à votre recommandation par quelque empressement à me rendre agréable à la comtesse Palhen, dont j'avais conservé une impression très favorable ; mais toute ma bonne volonté est restée en chemin, par mon peu de disponibilité d'abord, et aussi par les inconvénients que j'ai redoutés à un peu plus d'intimité. Sa sauvagerie qui lui est assez reprochée, ne m'eût pas éloignée, comme bien vous pensez, elle aurait été même un attrait de plus ; mais j'ai senti ce que vous m'avez dit plus tard : qu'il y avait une direction, dans cet intérieur, si complètement différente de la mienne, que des chocs
1 Marie Stourdza, fille d'Alexandre Slourdza, frère de la comtesse Edling.
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inutiles pourraient être appréhendés. Je connais depuis un temps immémorial le comte Frédéric ; je lui ai toujours reconnu, avec des qualités très estimables, beaucoup de ressources dans l'esprit et une instruction solide, si j'en excepte celle à laquelle ne se croient pas obligés souvent les hommes les plus instruits ; mais particulièrement, en le retrouvant ces deux dernières fuis, mon sens intime et intérieur a été frappé d'une sorte de raideur, d'amertume, de ce peu de bienveillance dans les jugements qui nuit à leur rectitude : car plus je vis et plus je me convaincs qu'il faut aimer pour connaître. Ces partis pris comme blâme et dédain m'ont découragée. Quand on approche d'un intérieur soumis à cette sorte de triste homogénéité, un mouvement involontaire fait qu'on recule, et la prudence même l'inspire, lorsque rien ne vous donne mission du contraire. Ces difficultés n'existent pas dans des rapports purement du monde ; elles n'existent pas même pour des personnes pieuses d'ailleurs, mais qui ont par la pensée d'autres intérêts que ceux de Dieu et de sa loi. Il n'en est pas ainsi pour moi ; tout m'y ramène, comme ces mille issues ramenaient au palais de la fée Strygiline ; et dans une heureuse habitude d'être libre au milieu des gens que je vois, je cesse d'être moi-même, sous les restrictions, les interdictions et les ménagements calculés. D'après ce que vous m'en dites, je a ois que les préventions contre la vérité remontent bien haut, puisque ce n'est rien moins que la famille remplaçant Dieu, et l'amour souverain, que nous devons à Dieu, redouté comme pouvant ôler quelque chose au dévouement exclusif pour nos liens naturels. L'erreur serait ici à l'origine même
des choses, et <mi partant d'une base si profondément fausse, comment non pas seulement l'intelligence, mais la sensibilité même, ne seraient-elles pas dévoyées? Je le sais bien, ma bonne cbère amie, avoir si haut à remonter ne saurait être un motif de découragement, c'est simplement quelques tours de roue de plus ; mais, encore une fois, en maintenant son privilège de franc-parler il ne faut en user que s'il est utile.
Ma bonne Roxandre, voilà une énorme lettre écrite en courant et qui sent presque le coin du feu, comme l'avant goût d'une de ces conversations qui me rendraient si heureuse. Tenir votre main, vous regarder, supj léerait déjà à bien des paroles et me plongerait dans cette délicieuse paix où l'on goûte, comme dans la contemplation, tous les biens à la fois ! Adieu. ma chère, mon excellente amie ; je vous bénis et je vous aime. Puis-je vous remercier assez des deux cents roubles que vous donnez bien moins aux Bénédictins qu'à moi-même ? Ils ne cessent de prier pour vous, et c'est ce que je leur recommande sans cesse.
Paris, 18 août iS.'i; '.
Chère amie, à un premier .signe de faveur se rattache l'espérance de toutes les autres. Je vous ai dit
1 Dans celte lettre et dans les lettres qui vont suivre, M"" Swetchine se montre préoccupée d'une pensée, où elle s'était gardée de prendre la moindre initiative : c'était le projet d'un mariage entre la jeune Marie Stourdza, nièce et unique héritière de la comtesse Edling, et l'un des princes Gagarin, neveux de Mmc Swetchine. Ce fut le moment où la princesse Gagarin venait de perdre son mari et se voyait enlacée dans des
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l'excellente impression qui avait survécu à l'entrevue de Munich, le jugement si favorable de ma sœur, sa reconnaissance, la disposition qu'elle aurait eue à toutes les avances, si elle n'avait été contenue par votre générosité même et par des avantages si supérieurs à ceux qu'elle pouvait offrir. Je puis dire que dans cette circonstance, comme dans toutes les autres, je l'ai vue la personne à la fois la plus délicate et la plus consciencieuse, au point que ce qu'elle recherchait davantage était de savoir lequel de ses deux fils justifierait le mieux la précieuse confiance dont il pouvait devenir l'objet. Dès lors, chère amie, avec tous ceux qui le connaissent, ma sœur était revenue à Eugène, lui reconnaissant, plus qu'à son frère, les conditions d'un sort à deux irrévocablement fixé. Elle me communiquait ses réflexions à cet égard et ses pensées, lorsque me vint votre lettre du 16 juin qui contenait dans ses premières lignes : « Vos neveux ont gagné le cœur de mon frère, surtout Eugène, à ce qu'il paraît. » D'autres passages de cette même lettre se rapportaient à la même impression, et cela pendant que de mon côté mes souvenirs, les observations générales qui me parvenaient, le caractère qui perçait dans les lettres de mes
difficultés do toute nature, que la comtesse Edling choisit pour faire la première ouverture de ce jirojct d'union, et resserrer ainsi, par une inspiration aussi délicate que généreuse, ses liens avec Mme Swetchine. Ce mariage eut lieu en effet, et la jeune Marie Stourdza, devenue princesse Eugène Gagarin, se montra également digne de ses deux mères adoplives. Elle accourut au lit de mort de M'"° Swecthine, image touchante de la plus fidèle amitié, et elle perpétue aujourd'hui, à Manzyr, ainsi que le prince Eugène Gagarin, toutes les traditions de la noble fondatrice.
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neveux, me ramenaient précisément au cadet. Je n'hésitai pas à en parler à ma sœur. Nous étions parfaitement d'accord sur la justice de sacrifier le droit d'aînesse, et je vous aurais écrit immédiatement dans ce sens, si votre lettre ne m'avait point ajournée, pour de plus amples détails, au retour de votre frère. Aujourd'hui, enfin, ils me viennent dans votre lettre du 16 juillet. Il faut que vous sachiez que dans cet intervalle j'avais fort discuté avec Grégoire, une à une, les idées qu'il apporte au soin de son avenir et que, toujours sous l'impression des doutes qui me faisaient pencher vers son frère, je lui conseillais de ne pas s'imposer plus de raison qu'il n'en pourrait porter, et de faire même, s'il le fallait, de véritables sacrifices à son instinct d'indépendance. Cela fut très bien écouté. Le pauvre cher enfant est tout entier encore dans le domaine de l'imagination, et il est dans sa nature d'y vivre longtemps. Ceci fait, je sondai son frère et je ne puis vous dire tout ce qui s'est joint, de prime abord, de délicatesse, d'inquiétude de léser Grégoire, de lui ôter quelque chance, à la disposition franche et loyale, qui s'est montrée immédiatement en lui, d'accueillir l'espoir du bonheur qui lui était présenté. Je puis dire que son appréciation vive et complète des avantages que je lui montrais a élé égale, en tout, à sa modeste retenue, à la difficulté de lui insinuer même qu'il pourrait oser se mettre sur les rangs. Ma sœur y mettait une défiance plus louchante encore dans le cœur d'une mère; car il est si facile de douter de soi et il en coûte tant de douter, comme succès, pour ceux qu'on place si haut dans son cœur! J'allai jusqu'à dire que d'après vos lettres je croyais avoir découvert qu'Eugène comiendrait et
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peut-être plairait plus que Grégoire. Eugène répondait a cela que c'était impossible ; tandis que son frère regardai! connue inévitable, une fois les deux frères comparés, qu'il ne fui plus question de lui. J'en étais donc là depuis plusieurs jours, pendant lesquels les lettresde Munich ne me parlaient que de l'attente où ils étaient de l'arrivée du prince Serge Gagarin et de sa famille, quand je reçus une lettre de mon neveu Grégoire dont je vais textuellement transcrire les passages qui vous intéressent : « La dernière conclusion de toutes mes réflexions avait été que je deviendrais à tout prix un homme posé, qui sait sacrifier sa marotte à un bien réel ; mais depuis que je sais (pic c'est à Eugène qu'on pense, qu'Eugène adopte l'idée avec plaisir, qu'il m'en parle chaque jour, qu'il sourit d'avance à ses projets agronomiques, au bonheur de sa vie domestique, qu'il bâtit sur ce bonheur des plans et des châteaux en Espagne, je suis tout à fait heureux. J'ai l'intime conviction que tout le monde y gagner;!, lui et elle. Eugène s'attachera corps et âme, il deviendra le modèle des maris ; je lui connais toutes les qualités nécessaires pour le devenir. » J'ose vous introduire, ma hien-aimée Roxandrc, dans toute la liberté de ces épanchemenls ; ils n'auraient pas aux yeux d'un autre le degré de convenance exigible peut-être, mais des paroles, exprimées tout à fait comme elles résonnent (buis le for intérieur, ont bien leur prix. Grégoire, dans cette même lettre, m'en annonçait une autre de son frère sur le même sujet : dès que je l'aurai, je vous en livrerai le texte ;\\cc tout l'abandon que me dicte mon cœur et toute la franchise que je vous dois. Voilà donc; mon amie,, comment je réponds à votre inter
pcllation : Lequel de vos deux neveux deviendrait le mien ? C'est eu acceptant Ions les droits que vous me donnez sur Marie, c'est après avoir supplié Dieu de m'éclairer, de prononcer dans l'intérêt de Marie, comme si c'était le seul qui me louchât, comme si Marie était ma iille et aussi mon unique enfant, que mes vœux et ma confiance s'arrêtent ici sur Eugène; c'est lui, ma bien chère amie, que je voudrais donner pour iils à votre excellent frère et pour neveu à vous, déjà ma sœur. C'est avec clarté, je puis dire avec évidence, que la raison, la prudence, la sagesse de ce choix, ni'âppâraissent en renouvelant sans cesse leur sanction. Eugène a toujours eu depuis sa première enfance tous les caractères de l'honnête homme : l'humeur la plus douce et la plus égale, une solidité qui ne s'est pas démentie, quelque chose de steady \ comme disent les Anglais, une sensibilité véritable, et une de ces bontés qui jouissent avec sincérité du succès de tout ce qu'elles aiment. Aussi, moins brillant que son frère, comme je vous l'ai déjà mandé, il s'est toujours identifié à tous les avantages qu'il remportait, soit dans les salons, soit dans sa carrière ; dans plus d'une occasion, il a x eill*'- sur lui comme son ange gardien. Du reste, ici, le mérite d'Eugène se lie à celui de Grégoire sans le faire disparaître, car c'en est un aussi, dans un frère aîné, de reconnaître la supériorité de la ssse et de la raison et d'abdiquer presque sa volonté en leur faveur. Lorsque, pour la première fois de leur vie, à l'âge de vingt-deux et vingt-trois ans, les deux frères durent se séparer, jamais affliction plus tou-
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chante n'éclata des deux parts; mais ici encore, Eugène qui, à la vérité, demeurait, s'assura, par ses vifs et longs regrets, la priorité. Je crois qu'en tout sa vraie distinction penche vers le cœur, tandis que celle de son frère, sans avoir moins de cœur, incline vers l'imagination ; et de ces deux puissances, on déciderait bientôt celle dont le mariage sait tirer le meilleur profit. Comme je vous le disais, mon amie, il y a peu d'heures que votre lettre est entre mes mains ; j'y réponds de rapide et toute personnelle impulsion. Je vous dis, en en appelant à plus ample information, tout ce que je sais, tout ce que je juge et pense : c'est mon intelligence sur cette question et mon âme tout entière que je vous ouvre. Je vous écris en la présence de Dieu, l'écoutant, l'interrogeant tour à tour, selon la sainte familiarité qu'il permet à ses enfants ; toutes mes paroles, je vous les répéterais, ce me semble, dans l'éternité. N'est-elle pas déjà pour nous qui croyons plus que nous ne voyons et ne sentons ? Plus de foi que de vie, n'est-ce pas, mon amie? Ah! que je comprends bien saint Marlin clans sa colère quand il entendait dire : L'autre vie, — et qu'il reprenait brusquement : Il n'y en a qu'une. Je tiens à confondre nos avenirs; avec vous encore je repousse toute volonté inflexible et ardente de faire triompher le désir, pourtant bien vif, de mon cœur. Nous ne voulons, et cela avec une sincérité parfaite, que la sainte volonté de notre cher H adorable Maître, nous ne voulons qu'elle ; dès lors, toutes ses manifestations, les plus contraires même à nos vœux, auront, non pas seulemenl un involontaire acquiescement, niais notre consciencieuse adhésion «'I notre pleine confiance. Maintenons-nous, mon amie,
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sur la pointe de cette aiguille qui termine dans les
à leur base ! Bien des fois j'ai cru être près de mourir, — un saint attrait pour la mort quitte peu les âmes chrétiennes, — mais quand j'entrevois un rayon de l'avenir que me préparerait votre amitié, les décrets de Dieu me semblent ouvrir une tout autre route, et je ne sais quelle confiance me dit que bien des effusions de reconnaissance et de tendresse précéderont mon Nunc dimittis.
Je n'ai encore rien dit ici pour votre frère, mais c'est que tout, dans cette lettre, est pour lui comme pour vous ; lisez-y mon âme tout entière et son dévouement à jamais inaltérable. Le trésor qu'il me confierait passagèrement deviendrait mon vrai trésor, et je puis dire que je l'entourerais de toute la crainte et de tout le respect qu'inspirent les choses saintes. De telles consolations pourraient-elles m'être données encore ? Mon amie, les choses où Dieu est tellement portent en elles-mêmes leur sécurité ; naturellement, j'aurais de la répugnance à reprendre aux intérêts dont j'ai presque toujours eu à sacrifier le bonheur ; ils étaient religieusement gardés au fond de mon âme et il faut que ce soit Dieu qui leur rende la substance et la vie pour que j'ose me confier à la réalité, après avoir pendant si longtemps vécu seulement de son image ! Mon amie, ma chère et véritable amie, soyez bénie, récompensée, comme l'amitié bénit et comme Dieu récompense.
Je ne sais encore rien de la direction que prendra ma sœur quand elle aura quitté Munich. Grégoire me mandait que son oncle, le prince Serge, était arrivé
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depuis deux jours, et il ajoutait : « Jusqu'à présent on n'a encore rien décidé pour l'avenir de maman et de mes frères ; mais j'espère qu'il ne partira pas sans qu'on ait fixé les points controversés. » Les grands débats portent sur le lieu de l'établissement de ma sœur. A la réception de votre lettre du mois de juin, je lui ai communiqué les considérations puissantes que vous taisiez valoir d'une manière si adorable en faveur d'Odessa. Je ne saurais vous exprimer toute sa reconnaissance et toute sa conviction des avantages qu'elle pourrait retirer de vos lumières et de votre expérience ; mais ce qui la met en suspens, ce qui milite puisamment pour Moscou, c'est encore moins la proximité des terres que l'idée de moins l'éloigner de ses enfants. Eugène, dans le premier projet, devait naturellement prendre Moscou pour centre de ses affaires; Léon, le troisième, y achever ses études et peut-être y commencer sa carrière ; Théophile a seize ans et doit lui échapper bientôt. Tout cela trouble et divise son pauvre cœur de mère. C'est trop, à la fois, d'avoir à concilier toutes les tendresses avec les devoirs rigoureux et rationnels de chel de famille. Mais rien de tout cela ne peut tarder à se débrouiller, et aujourd'hui un intérêt plus puissant domine encore ces intérêts déjà si graves. Si, après cette longue lettre et son contenu, j'avais la disposition ou la force de vous faire une querelle, je a nus reprocherais amèrement le cottage de la cèle méridionale, infidélité pour Manzyr et. tant que je aïs, criante injustice à mon égard. \ pensez-vous, chère amie, et n'est-ce pas assez, pour nous séparer, d affaires et de vos devoirs : faut-il encore que j'aie à démêler avec vos plaisirs ? Je vous préviens que je prends
la cote méridionale en haine, et que je la regarde irrévocablement comme un très mauvais procédé. Adieu, mon amie ; mon plus tendre respect à votre maman ; pour madame votre belle-sœur, la plus affectueuse assurance de tout le désir que j'ai d'être rapprochée d'elle ; mes amitiés au comte, un baiser sur le front de Marie, et pour votre frère et pour vous tout ce qui peuUvous donner l'impression d'une reconnaissance profonde et intime.
Àuteuil, i5 novembre 1887.
Mabien-aimée Roxandre, vous aurez trouvé, comme vous vous y attendiez, une lettre de moi à votre retour ; elle se sera croisée avec celle que je reçois de vous, du 5 octobre. Cet intervalle a suffi pour changer bien des dispositions dont je vous parlais, de nouvelles perplexités étant venues s'ajouter à toutes celles qui accablent ma pauvre sœur. Elle était partie de Munich dans l'idée de se rendre immédiatement en Pmssie, et Odessa, de toutes façons, était le lieu qui paraissait le plus favorable à son établissement ; mais retenue à Munich par des difficultés de tout genre et de toutes dimensions, elle fut arrêtée à Salzbourg par la maladie du jeune professeur de russe que Grégoire avait fait venir et qu'elle ramenait en Russie. Celte maladie, qui menaçait d'être mortelle et qui ne laisse encore guère d'espoir, lui fit perdre près de quinze jours. Arrivée à Vienne, nouveaux déboires, nouveaux retards : elle est obligée de se séparer d'une femme de chambre ancienne et fort attachée, par un accident affreux arrivé au mari de cette femme, qui retournait en France. Au
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milieu de tous ces délais forcés, de ces désolantes lenteurs, toutes les inquiétudes possibles lui ont été données sur les difficultés de la route d'Odessa, sur les exigences de cette ville, sur le luxe de ses habitudes, et la saison avançait toujours ! Enfin, au moment où elle aurait pu se mettre en route, toutes les voix se sont réunies pour lui représenter comme le comble de l'imprudence de s'embarquer, au milieu de la fâcheuse Iransition de l'automne à l'hiver, dans des équipages frêles et incapables de résister aux mauvaises routes, sans personne de rompu aux voyages et qui eût vraie connaissance ou habitude du pays, l'impossibilité de marcher de nuit ; le manque de gîtes était encore une autre cause d'effroi. Je vous avoue que, pour ma part, je tremblais à la seule pensée de ce voyage fait sous de telles conditions, et, malgré mon très sincère désir de savoir ma sœur posée quelque part et hors d'un provisoire funeste, je me suis, abstenue de combattre sa première velléité de ne rentrer en Russie qu'au printemps. Je n'ai pas opiné plus vivement pour la décider à suivre sa première idée d'Odessa. Comme je le lui ai mandé à plusieurs reprises, je suis convaincue que sa présence vous eût été agréable : mais je ne l'ai jamais jugée indispensable au succès de notre chère et grande affaire. Je lui garantis que son désir de la conclusion était trop juste, trop sincère, pour rendre difficile en témoignage, et que l'expression de sa bonne volonté, sous toute autre forme, se ferait également bien comprendre de vous. J'ai tenu particulièrement, dans cette circonstance, comme je l'avais déjà fait antérieurement, à bien laisser ma pauvre sœur libre du parti qu'elle prendrait. J'ai toujours redouté qu'elle ne fût
tyrannisée, entraînée hors de ses propres voies, par la crainte de ne pas faire, dans l'intérêt d'Eugène, tout ce qu'elle aurait pu. Alors seraient venus d'autres scrupules, d'autres tiraillements dans l'intérêt de ses autres enfants. Yotre sollicitude, déjà affectueuse, votre prudence présidant aux destinées d'Eugène, quoi qu'il arrive, chère Roxandre, vous serez là pour tout compléter, pour tout établir, ou bien pour ménager, adoucir ce que vous n'aurez pu empêcher. C'est dans ce sens-là que j'ai toujours parlé à ma sœur ; je le ferai encore quand je saurai sa résolution définitive. Elle avait songé à Presbourg, qui est très rapproché, fort peu cher, et qui lui offre une retraite profonde, considération la plus déterminante, dans sa position. Je crois que ce point une fois arrêté, Eugène, dans son impatience dont me parle beaucoup ma sœur, ne tardera pas un moment à retourner en Russie ; malheureusement, je crains qu'il ne puisse prendre le chemin le plus court, et qu'il n'ait à passer par Pétersbourg. Mais, dans ce cas, il ne dépasserait pas de beaucoup cette fin de novembre, qui vous trouverait tous réunis. Tout tient aux directions qu'il recevra de Pétersbourg. Votre lettre àMme deNesselrode, chère bonne amie, est parfaite ; j'accepte la part que vous me faites dans votre pensée, comme j'accepte tout de vous ; mais la confiance qu'elle exprime pour Mmo de Nesselrode n'en est pas moins de la justice. Il est impossible d'y avoir mis plus d'intérêt, de cordiale sollicitude, et il n'y a pas à craindre que ces sentiments se refroidissent. En me parlant, dans sa dernière lettre, des avantages que peut offrir à Marie la famille nombreuse et unie clans laquelle elle entrerait, elle me dit : « Pour ma part, je