A RO\A>'DRE STOURDZA
l'adopte quand clic viendra à Pétersbourg ; » et M" de Nesselrode le fera comme elle [ç dit. car toutes ses paroles de bienveillance sont de bon aloi. C'est l'approbation la plus entière que je donne, ma bienaimée Roxandrc, à la marche que vous ave/ adoptée pour Marie ; cette marche résout le grand problème de l'accord possible entre une nécessaire liberté et une direction convenable. Le choix viendrait ici de vous et la préférence d'elle ; c'est vous, ce sont ses parents qui aurez préparé la matière d'élection ; et elle qui aura apposé sa sanction que le veto facultatif rehausse beaucoup. Enfin que, en agissant librement, elle agisse selon vos vœux, selon les nôtres, et surtout que Dieu inspire ce cœur aimant, délicat et si pur. Dans la première émotion ou dans le silence du cœur d'une jeune fdle, nous lirons tous la volonté du Très-Haut. Mon amie, si elle prononce contre nous, j'en suis bien sûre, vous concevrez, vous aimerez même mon affliction : mais vous saurez qu'elle est adoucie par ma soumission, que notre chère enfant ne perd pas pour cela mon cœur et qu'alors même je vous reste encore unie dans votre tendresse pour elle. Ma Roxandre, qu'il n'y ait pas une chance possible contre nous ! J'ai recommandé ce secret de toutes parts ; je suis aussi sûre de ma sœur que de Mm0 de Nessclrode, et ne puis deviner le nom de cet ami dont vous me parlez, venu de Pétersbourg, et qui se serait trouvé- si informé. Après cela, il faut s'avouer qu'il a a bien des menaces d'ébruitement pour une affaire qui se traite de si loin, par tant de personnes el depuis assez longtemps : nous touchons, je l'espère, à la lin de ce dernier incoinénient, et il n'en aura pal surgi de majeur dans Tinter-
valle. Ce qui me paraît le plus important, c'est surtout que ces bruits n'arrivent point à Marie. Quant à l'intérêt des empressements d'Eugène, et à celui de son amour-propre, en cas d'échec, je le plaindrais trop de sa peine réelle pour m'arrêter beaucoup à des froissements de vanité. Enfin, mon amie, dans trois mois nous en causerons davantage, nous saurons tout. Cette année i838 compterait pourtant dans ma vie, si elle assurait l'union de nos enfants, si elle m'amenait votre présence ! J'ai lu, relu la phrase presque incidentelle qui me promet, après cette visite que vous feriez à ma sœur à Moscou, de vous rapprocher de moi. Chère amie, cela serait-il vraiment possible ? Je le crois, parce que vous le voulez, et qu'un cœur sympathique comme le vôtre fait vouloir à tout ce qui l'aime tout ce qu'il veut. Je crois que le comte s'en fait une fête, que votre maman le permet, que votre frère le désire ; enfin, je crois au miracle de toutes ces volontés, Ma bien chère Roxandre, rendons-nous dignes qu'elle devienne, celle volonté, celle de Dieu ! Vous serez étonnée de la date de ma lettre après Versailles, mais vous savez qu'il n'y a que les gens habituellement retirés qui se mettent en retraite et, à l'entrée de l'hiver, sentant mes forces défaillir, j'ai obtenu de mon mari que nous passerions encore un mois à la campagne. J'y suis dans une vraie vie de délices, dont la solitude est toujours pour moi la source inépuissable. Ma bien-aimée Roxandre, ne perdons pas le temps pour le ciel ; comme l'a dit très bien une personne que vous connaîtrez, je l'espère. le temps perdu est perdu. Mot. profond dans sa simplicité, qui fait frissonner. Ne croyez pas, dans l'ordre du salut, de l'avancement spirituel, aux obstacles exté-
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rieurs. Les choses de ce monde peuvent être en opposition avec nos volontés humaines, les arrêter dans leur cours, mais il n'y a ni suspension ni lacune dans les moyens qui opèrent notre sanctification ; comme nous ne sommes ici que pour elle, tout, hors les déviations ou le sommeil de notre volonté, tout nous y conduit.
Vous me ferez bien plaisir, ma bonne Roxandre, si votre frère avait conservé en entier un manuscrit, dont j'ai de nombreux fragments, intitulé : Le Monde mo~ rai et le Monde physique, de me le faire copier. J'aime beaucoup cet ordre d'idées et j'aime beaucoup un jeune homme à qui elles sont familières ; je voudrais bien lui faire lire ce manuscrit, que depuis longtemps, je pense à vous demander. Adieu, mon amie ; mes respectueux hommages à votre maman, et tout ce que vous voudrez dire de moi à votre frère. Que je passe par vous, pour arriver à tout ce qui vous entoure et à tout ce qui vous aime !
Paris, i3 janvier 1808.
Ma bien chère amie, la durée de mon anxiété pour vous en rend le poids toujours plus douloureux ; ces précautions si inefficaces, ces moyens si inutiles jusqu'ici pour combattre le fléau me pénètrent de plus en plus d'effroi. Ce que j'ai su pour moi, au milieu des terreurs du choléra, ne me sert en rien pour vous, et un trouble bien pénible est au fond de mon âme. Ce n'esl pas la première fois que la peste est à Odessa, mais elle y avait toujours été contenue, repoussée dans certains quartiers, et le petit nombre des vie-
times ôtait beaucoup à l'universalité du danger ; aujourd'hui ce ne sont plus seulement les faubourgs, c'est la ville même. Qu'est-ce donc qui est arrivé? Le mal est-il plus intense ou les mesures moins bonnes et trop tardivement prises? Cette cruelle préoccupation me domine et m'écrase, elle m'imprime une sorte de stupeur ; loin de questionner, je redoute les nouvelles du dehors ; je ne trouve de soulagement qu'en me recueillant et en concentrant fortement toutes mes impressions à l'intérieur. Tout, du reste, répond à cette espèce de stagnation. Je suis sans nouvelle aucune de Mm* de Nesselrode. Ma pauvre sœur, du fond de sa profonde retraite, ne me parle encore que de ses tribulations ; elle n'avait point la nouvelle de l'arrivée d'Eugène, et quant à moi, j'en suis restée à son départ de Vienne. Voilà plus de dix jours que, chaque matin, j'espère, j'attends une lettre qui m'en dise davantage, qui me rende, si ce n'est la joie, du moins quelque tranquillité d'esprit. Ce que Dieu permettra ou exigera de nous reste un profond mystère, et l'abandon seul peut nous préparer les voies. Des volontés qui ne se gouvernent pas et que nous ne voudrions pas gouverner peuvent, mon amie, nous imposer de grands sacrifices. Je sens si bien, pour ma part, ce qu'il en coûterait de renoncer à cette espérance d'union! Et si, après avoir cherché vainement à nous retrouver et à nous confondre dans les objets de notre sollicitude et de notre affection, il fallait encore renoncer à nous revoir avant de mourir ! Ah ! ma chère Roxandre, quelque séparée que je sois de cette terre, je sens que cet arrêt me sera bien rude et bien sévère. Ces craintes qui me traversent le cœur
A 1U)\\M>IŒ STOURDZA.
n'ont pourtant aucune permanence : d'une part, mes yeux sont si habituellement détournés de ce monde el si fixés ailleurs, et de l'autre, la félicité que je goûte au dedans de moi et que rien n'interrompt, me donne tant de confiance ! Il m'est évident que Dieu a béni notre amitié, et c'est une de ces miséricordes dont le secret est quelque miséricorde plus grande encore ! Laissons faire Dieu, acceptons ces retards et l'ignorance où il nous laisse ; son crépuscule vaut encore mieux que toutes les autres clartés.
Je vous ai déjà mandé que ma sœur vous avait répondu immédiatement; comment pouvait-il en être autrement, sa réponse étant si hâtée par sa reconnaissance? Pauvre sœur! elle exprimerait encore bien davantage, elle irait plus au-devant de tant de sentiments qu'elle mérite, si une sorte de découragement, de défiance d'elle-même, ne paralysait ses mouvements. Tout en se taisant avec moi, j'espère bien que M""' de Nesselrode vous aura immédiatement répondu; toutefois, il ne serait pas impossible qu'elle y ait mis quelque délai, l'inexactitude étant très habituellement son tort et lui attirant souvent des reproches. Dans cette occasion je serais vraiment chagrine qu'elle en eût mérités; ces inadvertances, qui ont si peu de valeur dans l'intimité et dans l'affection qui les rachète, prennent un caractère tout différent sous d'autres conditions.
A la demande que vous me faites, ma bien chère amie, de ne vous laisser ignorer aucun des obstacles que j'arriverais à apercevoir, je ne puis répondre que dune seule manière, c'est que vous saurez, et immédiatement; tout ce que j'aurai bu •!<■ né saurais en
COMTESSE EDLIXG 27 1
faire plus, mais je sais aussi que je ne puis faire moins pour répondre fidèlement à ce que vous devez attendre de moi, et aussi pour me satisfaire moi-même. Nous sommes là, placées aux avant-postes, et c'est à nous que les parlementaires doivent d'abord s'adresser. Ce que vous me dites de votre santé, ma bonne Roxandre, me peine. Quant à moi, dont l'organisation robuste a toujours manqué d'équilibre, qui suis depuis si longtemps sous l'empire d'une affection toujours un peu destructive, j'ai quelque peine à reprendre et à garder le dessus. Je ne sais quel médecin a dit: « Lïime se fait son corps J ; » je ne suis pas assez heureuse pour que la mienne ait autant de puissance, mais tons les médecins qui ont été appelés dans ma grande maladie ont fait, dans ma guérison, une grande part à ma volonté, à ce qu'ils appellent le ressort dans les malades. Le plus vrai de tout cela, c'est seulement que je n'y pensais pas, que les médecins et la nature me semblaient faire toujours au mieux, et que si la vie me parait encore parfaitement belle, la mort néanmoins me parait parfaitement désirable. Mon amie, cette parole n'est pas dure, qu'elle ne le soit pas pour vous ; j'aime, j'appelle le moment qui me réunirait à vous, quoiqu'il passe, parce qu'il se lie à ce qui ne peut passer.
Paris, 25 janvier 1808.
Je reçois de vous, ma bien-aimée Roxandre, une lettre sans date, mais tout me laisse croire qu'elle est
1 Stahl, après Sailli Thûûias «i'Aquini
272 A ROXAXDRE STOURDZA
récente, et que je puis me sentir rassurée par les quinze jours passés sans accident ; ce terrible Qéau persistait néanmoins dans les lazarets. Les répits laissent respirer, mais qu'il y a loin de ces repos momentanés à la sécurité ! Quand le mal est en présence, la veille ne garantit en rien le lendemain. Au moment même où j'ai reçu votre lettre, j'allais vous écrire pour vous parler de deux autres lettres que je venais de recevoir, Tune de ma sœur, qui m'annonçait, avec une joie extrême, que M. de Nesselrode avait très impérieusement déclaré à Eugène qu'il lui défendait Odessa tant que la peste y exercerait ses ravages ; que c'était un sacrifice qu'il lui imposait de sa pleine autorité et que devait lui rendre moins pénible une respectueuse pitié pour les alarmes de sa pauvre mère. Ma sœur, depuis longtemps, était aux abois ; elle m'écrivait, du Ier janvier, toutes ses craintes qu'Eugène ne poursuivit sa course jusqu'à Odessa, dont les nouvelles, parvenues à Vienne, étaient très inquiétantes. D'autres alarmes suivirent celles-ci. Eugène était resté longtemps sans écrire ; d'immenses dangers, qu'il a courus au passage du Niémen et de la Dwina, avaient retardé son arrivée à Pétersbourg, et dans la lettre qui rendait compte à ma sœur de ces obstacles, les paroles du comte de Nesselrode ont été d'autant plus un baume pour son cœur si déchiré, qu'elles ont coïncidé avec le bruit répandu à Vienne de nouveaux ravages faits par le mal et de la marche de trois bataillons à la frontière pour renforcer le cordon.
Voilà où nous en sommes. Je ne sais ce qui s'est décidé depuis. Dans sa lettre du 27 décembre, M"'1' de iNcsselrode me dit (je copie textuellement) : « Eugène
COMTESSE EDLIM. 2^6
a de la logique et le sentiment de l'honneur au plus haut degré. Le fait est que M'" Edling ne peut rien trouvé de plus positivement bon et de plus rassurant pour le présent et l'avenir. Je lui ai écrit dans ce sens dernièrement, et que notre jeune homme partirait dès que l'état sanitaire d'Odessa serait sans danger. » Et plus bas : « J'avoue que j'ai de l'espoir; si la jeune personne a du cœur, elle aura de l'attrait pour Eugène. » Je l'espère, comme Mme de Nesselrode, ma chère bonne amie ; mais ce n'est point en conclusion des qualités que nous pouvons reconnaître à Eugène et à Marie ; nous entrons là dans le domaine de l'involontaire, de l'imprévoyable, de ces enchaînements d'impressions intérieures qui ont bien leur principe et leur raison, mais s'expliquent peu, parce qu'ils ne résultent que des forces qui sont toutes à l'état latent. Dieu en ordonnera ce qu'il lui plaît ; rappelons-nous bien que nous ne voulons que ce qu'il aura voulu. J'ai été frappée, de cette petite lettre de Marie, enfermée dans la vôtre; elle annonce une âme profonde et l'instinct des choses élevées; le néant de tout ce qui est purement humain y apparaît, comme ce point noir au ciel qui révèle aux mariniers l'orage. On sent en elle l'impression de tout ce qui supplée à l'expérience et ce qui est le fruit d'une bonne éducation. Il est aisé de faire, dans cette lettre, le triage de ce qui est importé et de ce qui a été simplement développé en elle par l'atmosphère où elle a vécu. C'est une nature riche, et qui par cela même doit être disposée à s'assimiler tous les genres de richesses.
Je vois, mon amie, que, par un mouvement vers lequel j'aurais incliné également, vous n'oubliez pas
LETTRES DE Mmc SWETCHIXE I .8
2^4 A ROXANDRE STOURDZA.
mon pauvre Grégoire, un peu sacrifié par nos prudences réunies. Du moment où il crut que son frère saisirait avec joie l'avenir qui s'était ouvert devant lui, il n'a plus pensé qu'à Eugène, et je ne saurais vous rendre la manière chaude, cordiale, dévouée, donl il exigeait qu'on ne s'occupât plus que de son frère. Tout ainsi, jour par jour, semblait s'arranger dans l'intérêt d'Eugène, et ma prédilection pour l'aîné qui, grâce à Dieu, n'ôte rien à ma tendresse pour les autres, se tut devant un concours qui semblait faire parler la Providence. Chacune de nous, mon amie, a agi, dans celte alî'aire, par les vues 1rs plus désintéressées et les plus pures ; espérons que, dans nos obscurités, nous avons fait à tâtons tout ce que peut approuver le grand jour.
Paris, 20 février i838.
Je viens de rerevoir, ma bien-aimée Roxandre, voire lettre du 16 janvier, et je vois que rien ne m'a été épargné comme sujet d'inquiétude ; le fléau de la peste n'avait pas cessé pour moi, que vous me faites passer par la terreur d'un tremblement de terre. Que de maux et dans quelle proportion ! "Notre courage, votre placidité, résistent atout cela, et vous vous montrez toujours un peu plus forte que vos épreuves. Je dis, comme Marie : Cette solennelle impression subie, on sciait bien fâchée de ne pas la connaître : on seul qu'il sera toujours utile de la retrouver avec son cortège de majestueuses el pénétrantes pensées.
Chère amie tout cela ne vous distrait pas de votre impatience de voir Eugène, impatience que je par
COMTESSE EDLDÏG 2^5
avec vous et qui me maintient dans cette incertitude pénible, dont j'ai si bien pour vous-même la conscience. Il y a si longtemps que je n'ai pu suivre mes neveux, que, tout en recueillant l'opinion si généralement bonne que l'on a d'eux, le jugement bienveillant, mais avant tout profondément sincère, et de leur mère et de Mmc de Nesselrode, juges à la fois aussi indépendants et aussi intègres que s'ils étaient désintéressés, je ne puis vous donner l'équivalent de ces impressions vives, actuelles, qui, dans vos lettres, me peignent Marie. Dans la présence, on étudie la nature vivante, toutes ses faces, tous ses phénomènes ; tandis que, au contraire, ce qu'on ne dit qu'en le répétant ou d'après ses conjectures participe nécessairement de ces copies froides qui donnent les traits sans donner la physionomie. Plaignez-moi donc, ma bien chère amie, de me trouver privée moi-même des impressions dont se nourrirait si avidement ma chaude affection pour ces deux bons excellents enfants. Ma sœur m'a mandé qu'elle avait reçu une lettre de vous qui l'avait beaucoup touchée ; je lui ai déjà écrit que je venais d'en avoir une, et à présent, chère amie, vous avez pris place entre nous deux, et vous êtes mêlée à toutes nos préoccupations. Dieu veuille que les choses s'arrangent de manière à ce qu'il en soit toujours ainsi! Dans l'obscurité où nous sommes encore, il n'y a qu'une seule chose certaine, c'est que, quoi qu'il arrive, notre amitié restera intime et irrévocable. A présent, laissons agir Dieu ; il se fait toujours, et comme naturellement, un silence avant le prononcé de l'arrêt. Je me dis bien souvent : cet intérêt si grave et si cher, à l'heure où je suis, est sans doute résolu. Seulement je l'ignore,
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et cette ignorance fait tout refouler au dedans de soi ; successivement on écoute au fond de son cœur, on interroge tout doucement la Providence, on espère, on se soumet pour espérer encore. Voilà, ma bien chère amie, où j'en suis, ne m'éloignant pas beaucoup, bien certainement, de votre état à vous-même.
Vous me demandiez, en me parlant de Grégoire, si l'attacher ici serait impossible, si l'on ne me donnerait pas un de mes enfants avec moi ? Je viens de faire une expérience, chère amie, qui vous prouverait bien que, infiniment plus humble dans mes vœux, je n'en ai pas davantage, pour cela, chance de les voir réalisés. Un de mes amis d'ici faisant une course à Munich, je l'avais prié de me ramener mon neveu qui obtiendrait, je le croyais, facilement un congé de quinze jours ou trois semaines. Le pauvre Grégoire prit très vivement part à ma proposition ; mais M. de Séverine, avec une parfaite bonté d'ailleurs, lui ht bientôt comprendre que c'était impossible. Pour effacer ce petit chagrin, il profita d'une expédition qui se présentait pour l'Italie, et j'ai eu, il y a quelques jours, une lettre de lui datée de Naples. Ma sollicitude les suit et les suivra partout, sans que j'espère jamais qu'il m'en revienne quelque chose ; il n'est sûrement point entré dans les desseins de la Providence, qui m'a comblée de biens, que mon cœur possédât jamais. Mais, chère amie, l'âme se nourrit de tous les sacrifices, de toutes les privations; et, du reste, la félicité que je goûte, la paix profonde dans laquelle Dieu me fait la grâce d'entrer, sont, après tout, les seuls biens pour lesquels je voulusse renaître.
Paris, i3 mai i838.
Ma bien chère amie, je vois que votre santé a souffert ; vous me l'apprenez, mais quand vous ne me l'auriez pas dit, je l'aurais deviné. Je le vois à la teinte générale de votre lettre, qui n'est pas la tristesse, mais une sourdine mise à la joie. Mon amie, souffrons sans révolte et sans surprise, c'est la condition de tout ce qui vit et peut-être son secours, si ces peines, qui n'ont point un autre but, nous font verser un peu plus complètement du côté de Dieu.
Je serais disposée à croire que vous avez bien pénétré le caractère d'Eugène ; du moins le portrait que vous m'en faites est celui qui ressemble davantage à ma propre impression. Depuis, tout ce qui m'a été transmis par ma sœur s'y est rapporté. Eugène est beaucoup plus réfléchi que la plupart des jeunes gens, ses idées plus arrêtées ; par cela qu'il se fait moins de bruit à lui-même, il est plus susceptible d'observation, et cette disposition du caractère, en laissant plus de liberté à l'esprit, développe sa pénétration et sa finesse. Je lui crois en même temps une grande loyauté, beaucoup de sincérité et de droiture, quoique sans abandon. Le contraste des deux caractères d'Eugène et de Marie, contraste qui selon vous ne trouve d'exception que dans un seul point identique, leur bonté, est presque toujours considéré comme un avantage. Je pense du moins que ce n'est point un inconvénient, tout en confessant que je ne vois de garanties solides que dans la domination des principes religieux. Quant à la fortune, ma bien chère amie, les avantages que
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vous leur faites ne laissent rien à désirer. Une terre occupera très utilement Eugène, qui a le goût de la propriété et de la recherche des améliorations dont elle peut être susceptible. Qu'il se donne une carrière ou qu'il n'en ait pas. du moment où ses pensées et ses actions sont tournées vers un but honorable et utile, je Jais bon marché du reste. Je suis convaincue qu'en Russie particulièrement un des moyens les plus sûrs de servir efficacement son pays, c'est de vivre dans ses terres et de donner, qu'on y vive ou non, de grands soins à leur administration. Que Eugène compte au service, qu'il ait même une place à Odessa, je le trouverais très désirable, pourvu que son ambition n'arrive qu'en seconde ligne. Je regarderais comme fort heureux pour lui de s'enraciner près de vous, près du lieu où vous vous proposez du moins de toujours revenir. Le goût des voyages et des déplacements est ce qui perd la Russie, en tant qu'elle peut se perdre. Je suis loin, certes, de préconiser les mesures coercitives, mais je voudrais, par le fait des aimants qu'offrirait le pays, qu'on n'y fût pas toujours sur le qui-vive et comme inévitablement placé entre des yens qui arrivent et d'autres qui s'en vont. Celle Aie nomade ne peut s'expliquer, ni porter en ellemême l'excuse de tout le mal qui en résulte en masse et en détail. Quand Hélène s'est mariée, j'ai conjuré sa mère de lui faire prendre des habitudes locales, et de la disposer à partager son année entre sa famille et celle di1 son mari.
J'appelle votre attention, mon amie, sur ces considérations que je vous soumets; elles sont bien plus graves qu'on ne pense; la famille, la fortune ) sont
COMTESSE EDLIXG 279
très intéressées. On ne peut prendre aux choses comme aux personnes que par ce qu'on y met ; c'est par les sacrifices qu'on s'attache ! Que Eugène mette, pendant quelques années, le superflu d'un revenu dont il peut si facilement réserver la part la plus considérable, qu'il le incite en améliorations, comme vous le dites si bien, dans cette terre qu'il va régir, et il y a cent contre un à parier qu'il s'attachera à son ouvrage et que tous ses goûts s'y rapporteront. Je sais, ma bonne lloxandre, que c'est m'ôter toute chance, et qu'ici je parle tout à fait contre moi ; mais appellerais-] e jamais ainsi ce qui se trouverait être pour eux ! Vous avez pu voir à quel point je m'identifiais à leur sort ; cet amour si vrai a des élans et n'a point de retours personnels. Vous, mon amie, si aucun devoir ne vous arrête, si vous n'en avez pas un emploi meilleur, vous me devez votre présence, mais vous seule, ma bonne Roxandrc, parce que vous seule pouvez avoir besoin de votre amie, comme elle a besoin de vous !
Paris, 25 août i838.
Savez- vous, chère amie, que, tout en courant, vous dites des choses qui m'attristent? Pourquoi vous sentez-vous vieillir et mourir !» J'ai beau en rabattre beau- Coup, ce qui en reste a encore une trop sombre signification. Vous avez, j'espère, bien du chemin à faire pour en venir au point où je suis, ce qui ne m'empêche pas, heureusement, de compter sur une grande joie avant d'en finir, sur la joie de vous revoir. Ah! sans tout ce qui rend votre présence précieuse, nécessaire, urgente peut-être, comme je vous conjurerais de ne
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point attendre et de vous mettre en route, notre mariage une fois fait ! Ce retard de quinze jours n'y serait point un obstacle ; vous vous transporteriez très rapidement d'Odessa à Vienne, et de Vienne, même dans cette saison, le voyage serait facile. Je vous avoue que je n'ai aucune confiance dans les eaux factices ; rien ne s'imite moins que les complexes saveurs qui sortent du grand laboratoire ; excepté celles où le soufre domine en maître absolu, l'imitation est bien incomplète ; la plupart de ces essais ne sont même pas sans inconvénients. Tàcliez de gagner, au moyen de quelques ménagements, le printemps prochain, et alors entreprenez une cure véritable. Enrayez surtout jusquelà, pour les charges que l'on vous fait porter; c'est bien assez déjà d'être le d'IIacqueville de toutes vos affections l. Mmc de Nesselrode s'engage donc à vous joindre à Manzyr, où je suis aise de savoir que se fera la noce. C'est un fond de tableau qui va merveilleusement au sujet principal ; tous les accessoires importent aux souvenirs que l'on veut garder. Je suis convaincue que M"" de .Nesselrode s'en fait un vrai plaisir; son cœur affectueux cherche les contacts et les sympathies. Dans les intérêts purement utiles, vous en serez également contente, si vous lui laissez le temps et le droit, sans contestation, de faire passer avant tout ses sollicitudes maternelles. Il y a des positions hors ligne ; elles s'acquièrent par des services qui établissent de véritables droits. Que la faveur descende des pères aux
1 Allusion à l'obligeance d'un des amis de M""-' de Sévigné, de qui elle disait : « Je l'appelle les d'Hacqueville, tant il se multiplie. »
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fils, ou remonte de ceux-ci à leurs pères, comme en Chine, cette faveur et ses conséquences sont clans l'éternelle nature des choses ; il faut vouloir les conditions du monde où Ton vit. Après cela, chère amie, ce qui seul me semble simple, juste, commode, c'est de se retirer de ce monde lui-même intérieurement et de ne lui livrer, tant qu'on y est obligé, que son simulacre. Vous me faites comprendre, comme si je la voyais, cette vraie distinction de Marie, qui, pour le moment, peut se laisser confondre dans la foule, mais qui lui prépare si sûrement une place tout à part ; qu'elle ne se hâte pas de la prendre et rien ne la lui ôtera. Si on savait assez, quand on est jeune, tout ce qu'on gagne à attendre, à achever, à perfectionner en silence l'œuvre de sa culture ! Son instruction, son amour de l'étude, me l'ont un plaisir véritable. Je ne regarde comme de véritables biens dans la vie que ceux qui prennent le caractère d'appui, de ressources personnelles, de contre-poids intérieurs aux vicissitudes du dehors, que ce qui établit au fond de nousmême abri et refuge. Notre attrait naturel est bien pour ce qui nous rend indépendants, mais l'expérience, comme la foi, nous fait incliner pour tout ce qui prépare en nous l'heureuse liberté des enfants de Dieu.
Quatre ans après la date de cette lettre, la dernière qui nous ait été conservée, la comtesse Edling put accomplir enfin la promesse de consacrer quelques mois à son amie. Elle vint passer à Paris l'hiver de 1842. Elle avait perdu sa mère, et peu après le comte
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Edling, mort le 1 1 décembre i84i à Weimar, où il était venu chercher un oculiste habile et se préparait à subir l'opération de la cataracte. « Intérieurement avertie de la défaillance prématurée de ses forces, dit Alexandre Stourdza, du déclin de sa santé si peu ménagée par elle, ma sœur éprouva le désir de revoir encore une fois l'Europe occidentale, où l'attendaient, à chaque pas, d'intéressantes connaissances et de vieux amis. Après avoir traversé une partie de l'Allemagne et visité la Suisse, ma sœur se rendit à Paris, qu'elle voyait pour la première fois.
« Au retour de ce voyage, elle éprouva un vif désir de visiter Conslantinople, sa ville natale et berceau de son enfance, d'aller retrouver sur les rivages du Bosphore les traces sanglantes des catastrophes de notre famille, et d'évoquer sur les lieux mêmes tant de souvenirs Lugubres que les récils de notre mère nous avaient conservés. Mais hélas ! la triste réalité, lorsque ma sœur se fut rendue à Byzance, l'accabla. Le deuil de l'Eglise, veuve et désolée, et tant d'autres douloureux spectacles affligèrent si cruellement la voyageuse, que lès beautés pittoresques du Bosphore lui parurent couvertes d'un voile noir. Elle nous revint plus malade de corps et avec les dispositions d'une âme déjà plus mûre pour la vie éternelle.
« A dater de son retour de Conslantinople, ma sœur ne vécut plus que des affections du cœur. Ses souffrances physiques s'aggravaient, bien qu'elle s'étudiât à nous les dissimuler et à les supporter avec le calme d'une résignation entière à la volonté du Seigneur. Et nous, témoins de celle destruction que nous n'osions envisager, nous aimions à nous bercer en-
corc d'une vainc confiance clans la force de sa complexion.
« Vers la mi-octobre i843, ma sœur revint de Manzyr a Odessa. Pour elle, le calice de la souffrance était près de s'épancher ; néanmoins la malade passait des journées entières hors de son lit, recevant quelques amis, cherchant à fortifier son àme par de fréquents entretiens avec son confesseur, et finit par témoigner un vif désir de recevoir l'onction des infirmes. Ce sacrement lui rendit des forces et apporta quelque soulagement à ses souffrances. Elle en profita pour recevoir la sainte communion. Dès lors, prêter l'oreille à de pieuses oraisons fut sa seule joie. Elle renonça à la lecture des journaux, et pendant ses longues insomnies dans les nuits d'hiver, surtout la nuit de Noël, ma sœur écoutait avec consolation le son des cloches de nos églises, appelant à la prière en commun. Le 16 janvier 1844, c'était un dimanche, ma sœur passa les premières heures de la matinée dans son lit, puis le quitta pour donner quelques soins à l'ordre de sa maison, nous accueillit avec plaisir lorsque nous vînmes la voir, au sortir de l'église. Elle nous recommanda de venir dîner chez elle, bien que, depuis longtemps, elle ne fût plus d'aucun repas. L'heure de celui-ci n'avait pas encore sonné, que déjà nous étions tous orphelins !
« Tout ce que m'avait commandé avant de mourir cette sœur, ma seconde mère, je l'ai rempli. Le lieu de son repos, désigné par elle-même, est consacré maintenant, selon sa dernière volonté, par la construction d'une église dédiée à Notre-Seigneur. »
La notice d'Alexandre Stourdza est accompagnée
284 A ROXANDRE STOURDZA
de l'oraison funèbre prononcée en langue russe dans la cathédrale d'Odessa, et porte en tête le portrait de la comtesse Edling avec ces paroles extraites de ses dernières instructions à sa famille ;
« Puissions-nous tous contribuer, par notre vie et notre mort, à la grande pensée de Dieu, qui est le rétablissement de l'ordre et de la vérité parmi les hommes. »