‹ Lettres de Madame Swetchine (volume 2)Chapitre 5 sur 5 · I.ETTB'SS DE JIme SWT5TCHÏWE T · texte numérisé non relu

I.ETTB'SS DE JIme SWT5TCHÏWE T

nistères, l'intérêt religieux était si manifeste, qu'il ne pouvait reculer. En France, c'est le ministre des cultes qui présente la nomination des éveques, et c'est \\ sa fonction la plus importante ; d'une part l'épiscopat garde l'Eglise, de l'autre l'instruction publique est le seul moyen puissant de la régénération des populations, auxquelles un ministre pervers prépare si aisément le poison ou refuse le remède. M. de Falloux a refusé de premier mouvement ; mais quand on a vu cela, on lui a mis le marché à la main en lui montrant pour remplaçants immédiats les hommes du monde qu'il devait craindre davantage pour la cause qu'il veut servir. Mais que sont, chère amie, ces succès partiels, auprès de ces dangers renaissants, de ces murmures sourds qui grondent toujours comme la menace de nouveaux orages ? Jamais on n'a vécu à ce point au jour le jour. Ce qui adviendra dans l'avenir le plus rapproché se présente tellement comme obscur, qu'il faut surseoir pour oser se permettre la plus petite prévision. Le parti légitimiste cependant est toujours celui qui passe pour avoir le plus de chances et qui croit le plus à la puissance de son remède. Mais le pays est et sera, je crois, longtemps encore dans la position d'un écervelé qui, tout en ne sachant pas se conduire, ne s'en soumet pas davantage à un mentor. J'attends la monarchie pour revoir des républicains ; et si tout ce qui ressemble à un coup de main, à une aventure qu'on brusque, est facile en France, le moindre succès de ce genre recèlerait des dangers inattendus.

Paris, 2,3 avril i84»j.

Voilà bien des jours, chère amie, que je recule devant le chagrin de vous on faire ; mais je ne veux pas que les détails que demanderait votre amitié vous arrivent inexacts ou grossis.

Un dimanche matin, en sortant de l'église, je me suis accrochée à un paillasson ; je ne suis pas tombée, mais l'effort que j'ai fait pour ne pas me laisser choir a porté sur le nerf d'une jambe qui s'est trouvé froissé. J'ai pu néanmoins rentrer chez moi à pied; ma jambe a cnilé, et j'ai cru en être quitte pour les suites habituelles d'un accident de ce genre. J'étais loin de compte! Cette même nuit du dimanche au lundi, je veux me moucher, et en faisant ce mouvement, je reste stupéfaite, ahurie, sous des élancements rapides et successifs comme des éclairs, tranchants et douloureux comme des coups de lancette. J'essaie de nouveau ; les mêmes douleurs aiguës se renouvellent, s'étendent tout le long de la joue ! Au même moment je fus saisie de terreur, je mesurai la gravité du mal et l'appelai par son terrible nom : le tic douloureux ! La confirmation de mes conjectures me paraissait si certaine et par conséquent si redoutable, que c'est seulement le surlendemain que j'en parlai à mon médecin, qui prit la chose au sérieux. Depuis ce jour-là le mal n'a cessé d'augmenter ; il me poursuit en mangeant, en parlant, en marchant, à chaque mouvement que je fais et dans l'immobilité même. Le médecin dit que je guérirai, mais je crois que c'est aussi incertain que le mal luimême est obscur et irrégulier dans sa marche. Les

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moyens les plus actifs ont été employés vainement !. Voilà plus de cinq semaines que je ne suis sortie ; je mange un peu plus aisément et je parle presque comme à l'ordinaire, quand je ne suis pas prise par ces lames de stylet, dont la menace vit toujours dans ma pensée, lors même que je n'en suis pas atteinte. Voilà, chère amie, où j'en suis C'est sous l'impression de l'invasion de ce mal que j'ai reçu votre neveu, et vous ai écrit cette longue lettre à qui je demandais de me distraire de la griffe dont je me sentais empoignée. Grâce à Dieu, pas plus dans le premier effroi que dans la triste certitude, je ne me suis sentie un seul instant désunie de la volonté de Dieu. Il ne faut cependant pas s'abuser là-dessus ; si mon état actuel persiste, je suis frappée dans toute ma vie extérieure ; tout contact, toute communication du dehors, toute liberté d'esprit dans mes rapports avec les autres se trouveront paralysés. Et moi qui me complaisais tant dans la pensée de vivre jusqu'au bout, de mener de front l'énergie de la volonté, l'activité du cœur et de l'intelligence, jusqu'au moment de cette délivrance qui leur donne un dernier complément ! Le premier moment a été rude, mais le bon sens a bientôt prévalu, et s'il me faut quitter ce que je faisais pour Dieu, ce sera pour faire sa volonté bien plus sûrement encore, en souffrant l'épreuve qu'il m'envoie. Cbaque jour mon imagination, effarouchée d'abord, se réconcilie davantage avec le sacrifice ; s'il m'est irrévocablement demandé, je veux que la conso-

1 Mmc Swetchine demeura en eflet, à partir de ce jour jusqu'à sa mort, sous l'empire de ce mal cruel, qu'aucun remède ne put empêcher de reparaître d'intervalle en intervalle.

lation que j'en éprouve soit déjà partagée par vous, chère amie. Ne vous inquiétez pas et ne doutez pas que le bon Dieu n'y mette sa grâce.

Vous pensez bien que moins que jamais je renonce à vous revoir ; cet espoir est fixe dans mon esprit ; vous me direz le temps que vous resterez à Baden, et je tâcherai de tout concilier. Dans le cas où, après avoir épuisé tous les moyens de la médecine connus, j'en resterais au même point, je suis décidée à me mettre entre les mains d'un homœopathe, pour suivre consciencieusement cet autre système qui ne m'inspire pas plus d'éloignement que de confiance. Je pense qu'il faut être raisonnable, et que les préventions ne le sont pas, que le devoir est de s'aider tant qu'on peut, sauf à retrancher tout désir passionné d'arriver à ses fins. A présent, chère amie, que vous savez bien ma situation actuelle, vous pensez que j'aurai grand soin de vous tenir au courant, et qu'il n'y aura pas d'améliorations dont je ne vous instruise. Mais, je vous le répète, si tout est bien confus dans mon esprit, une seule chose y apparaît claire et positive, c'est mon inflexible, mon plus chaud désir d'aller vous rejoindre. Quand même je serais beaucoup plus malade encore, je le voudrais, car pour vous, bonne, chère et fidèle amie, ma vue sera toujours douce dans quelque état que je me présente ; les soubresauts, les saisissements qui me gêneraient devant le monde ne me gêneront jamais avec vous ; j'aurai toujours le cœur présent, qu'importe le reste ! Dans tous les cas, vous me retrouverez bien assez moi-même, pour me souffrir encore.

A la fin de l'année i846, Mmp Swetchine, on l'a \u, écrivait à Mmo de Nesselrode : « Nulle séparation, de part et d'autre, n'a jamais été comme celle que nous venons de subir. Peut-être pressentons-nous que ce doit être la dernière ! Dans ce cas, ma part serait la bonne, car je dois vous précéder de beaucoup. »

Ce pressentiment douloureux se réalisa, mais non selon le vœu qu'avait formé la tendre amitié de Mme SAvetchine. Elle survécut à son amie, la pleura jusqu'à son dernier jour, et parmi ses papiers, l'un des premiers qui se présentèrent aux yeux fut une enveloppe souvent ouverte, cela était aisé à reconnaître, et sur laquelle on lisait : Dernière lettre de M'"" de Nesselrode et lettre du comte de Bombelles à Alfred.

La lettre de M""' de Nesselrode était pleine de tontes les pensées de la vie et de toutes les espérances d'un prochain revoir. La lettre du comte de Bombelles, conservée à côté de celle-là, était ainsi conçue :

1 Monsieur le comte de Falloiu:.

• < Gastein, 18 août l8kg.

« Mon cher Alfred.

« Tout navré encore d'une scène bien déchirante, — la mort de mon excellente amie la comtesse de Nesselrode, qui nous a été enlevée en peu d'heures, — je viens te prier, au nom de ses filles, d'annoncer cette cruelle nouvelle à M"'1 Swetchine, sa meilleure amie depuis quarante ans.

M de Nesselrode a-vail quitté Ischl, il y a quinze

joins, pour venir prendre les eaux de Gastein '. Jel'y avais accompagnée. Hier encore, elle était fort bien à dîner, et tout le soir d'une sérénité remarquable. Je venais rie la quitter, quand elle s'est trouvée mal et a perdu entièrement connaissance. Deux médecins accoururent aussitôt et reconnurent les symptômes d'une apoplexie foudroyante. Tous les remèdes indiqués fu rent appliqués sans perte de temps. A l'entrée de la nuit, nous eûmes une lueur d'espoir, mais vers deux heures, il y eut un nouvel épanchement de sang. A quatre heures, elle entra dans une sorte d'agonie qui dura jusqu'à une heure après-midi qu'elle rendit sa belle âme à Dieu.

« Ses pauvres filles sont accablées ! La manière dont elles ont dominé leur douleur par la prière, pendant colle longue agonie, a été bien édifiante. Le curé de Gastein a donné le secours de ses prières ; nous nous y sommes tous joints.

(f Ces dames, accompagnées de leu r cousine. MmcKalergis, qui leur est d'un grand secours, partent demain. Elles vont à Varsovie retrouver leur malheureux père.

« Adieu, mon cher Alfred ; je retourne à Ischl où j'avais laissé tous les nôtres, cl je t'embrasse tristement.

« Hexry de Bombelles. »

Il me fut impossible, en lisant cette lettre, de ne pas pressentir la profondeur de la blessure nouvelle, qui allait s'ouvrir dans le cœur de Mme Swetchine. J'étais aux eaux de Nêiis ; je partis en toute hâte pour Vichy.

1 Les bains d'Ischl, près de Linz, en Autriche. Gastein est à peu de distance d'Ischl.

J'y arrivai dans la soirée, m'annonçant comme venant faire une visite de voisinage. Bientôt, je dis à Mme Swetchine que j'avais reçu une lettre qui me parlait avec inquiétude de la santé de Mme de Nesselrode. Elle repoussa cette première ouverture. — Vous ne pouvez en avoir de nouvelles plus fraîches que moi, me dit-elle ; voici une lettre d'elle-même que je reçois précisément ce matin. — Et elle se mit dès lors à me parler du projet de la rejoindre bientôt avec une telle vivacité d'affection et de joie, que je n'eus plus le courage de remplir ma mission, et qu'après avoir balbutié quelques mots de doute, je me résolus à laisser du moins à Mmo Swetchine le bénéfice d'une nuit calme.

Le lendemain, je revins de bonne heure, et je ramenai encore la conversation sur la santé de Mme de Nesselrode. Pour cette fois, elle se troubla aussitôt. — Il est bien singulier que vous essayiez ainsi de m'inquiéter ! — Puis, fondant en larmes et se laissant tomber à la renverse dans son fauteuil. elle s'écria : — Elle est morte ! elle est morte ! — Pendant longtemps, les sanglots ne lui permirent ni de proférer ni d'écouter une seule parole. Lorsqu'enfin elle eut repris un peu de calme, je lui présentai et je lui lus la douloureuse lettre qui contenait les seuls détails qu'il fût possible de lui donner. — Une mort subite ! encore une mort subite ! s'écria-t-elle en joignant les mains, avec un accent que rien ne peut rendre, comme mon pauvre père !

Je ne la quittai qu'après que son courage lui eut rendu un peu de force, laissant entre ses mains les deux lettres que, au bout de huit années et après sa mort, je devais retrouver, pour ainsi dire, encore sous ses yeux.

A MADAME SWERTCHKOF '.

Paris 26 février 1828.

Ma bonne chère Hélène, ce n'est pas par des paroles, c'est par d'incessantes pensées que je me suis unie à vous dans cette terrible crise que vous venez de subir. De telles pensées sont à la fois de la souffrance et de la prière, deux éléments si faits pour aller ensemble, qu'on peut à peine concevoir qu'ils puissent être séparés.

Ma pauvre amie ! si j'avais été auprès de vous, je ne vous en aurais pas dit davantage, j'aurais pleuré avec vous, et puis d'autres larmes auraient béni avec vous la miséricorde adorable qui vous rendait plus de tranquillité. Combien je vous sais gré du besoin de m 'écrire dans de tels moments ! Ah ! je sens bien que ce sont ceux-là surtout qui m'appartiennent. Quel baume que des sentiments tels que les vôtres, que ces mouvements qu'on peut bien appeler surnaturels, mêlés à tout ce que la sensibilité humaine peut éprou-

1 Sœur de la comtesse de Nesselrode.

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ver de plus déchirant ! Oui, c'est bien à Dieu que j'en rends grâces, car un tel effet ne peut venir que de lui. Je vous ai autant admirée que plainte ; je me sentais combattue et aussitôt presque élevée avec vous au-dessus de vos peines. Nulle part je n'ai vu d'une manière pour ainsi dire plus palpable l'action de Dieu sur une âme chrétienne. Voilà le secret de toute notre vie sur la terre et de toutes nos souffrances. C'est ainsi qu'avant de mourir nous ne sommes ici-bas que pour arriver, que pour redresser cette volonté qui s'égare toujours, jusqu'au moment où elle se perd tout entière clans la volonté de Dieu qui nous appelle. Nous savons cela, mais de le savoir à le pratiquer, qu'il y a loin !

Gomme je conçois l'impression que vous a laite la lettre de votre bonne sœur, toute pleine de sa joie, au milieu de vos affreuses angoisses qu'elle était si loin de pressentir ! Tout est contraste dans notre pauvre monde, contraste successif ou instantané, en nous ou hors de nous ; mais il est des circonstances plus rares où les rayons les plus opposés et les plus intenses se réunissent pour frapper dans le même foyer ; alors, on ne sait comment il peut se faire que les forces ne succombent.

Ce que vous me dites du courage de votre excellent mari, de sa patience, de sa résignation, me fait un bien extrême : c'est ainsi qu'on peut être sûr qu'en recouvrant la santé, il fera un bon usage de tous les biens qu'il va retrouver.

Je me suis gardée de communiquer à votre sœur toute mon inquiétude à votre sujet ; qui mieux que moi sait à quel point elle s'alarme et s'afflige ! On peut bien dire que votre bonheur fait partie du sien. Il y a plus, elle est à chaque instant de sa vie prête à

A MADAME SWEfcTCHKOF 0$~

faire pour vous ce qu'elle ne ferait certainement pas pour elle-même.

Adieu, ma bonne chère amie, je demande à Dieu des nouvelles toujours meilleures, et qu'il vous maintiennent dans des sentiments dont l'élévation me console et m'attendrit si profondément.

Paris, 10 mars i8'.>8.

Ma pauvre chère amie, le voilà donc accompli ce terrible sacrifice que Dieu a exigé de votre pieuse et profonde soumission ! Toutes les douleurs se réunissent dans la douleur qui vous accable, aucune force humaine ne suffirait pour la faire porter dignement. Mais notre Sauveur est là, il va au-devant de vous, avec toutes ses grâces, toutes ses adorables sollicitudes pour l'âme qu'il afflige. Chère bonne amie, comme vous avez déjà répondu à ce qu'il attendait de vous ! que n'avez-vous mis d'efforts, de volonté dans le cours de cette affreuse lutte ! Jamais je n'ai vu plus que dans vos lettres la foi d'une âme chrétienne aux prises avec la plus juste et la plus vraie sensibilité. Vous seule, votre seul exemple aurait suffi pour me ramener à Dieu, si j'avais eu le malheur d'en être éloignée, en me montrant ce qu'une créature humaine peut faire en courage et en résignation, lorsqu'elle cherche en lui son appui. Ah ! combien la nature abandonnée à ellemême est loin de là ! C'est la lui et l'humilité, sa plus fidèle compagne, qui seules peuvent porter à cette prodigieuse hauteur. Je puis dire que vous avez été au delà de tout ce que j'osais même demander pour vous.

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Ce que vous avez obtenu de votre courage me donne la mesure de ce qu'il continuera à vous inspirer dans ce reste de vie solitaire et affligée qui devient notre cruel partage. Ce n'est plus pour aucun des mouvements de votre âme que je m'alarme, mais je suis inquiète, ma bonne chère amie, de votre santé si cruellement ébranlée, épuisée, par des coups si redoublés et si redoutables. Ah ! ce n'est pas seulement à vous soumettre qu'il vous faut employer votre volonté, c'est aussi à soutenir votre pauvre corps, à le guérir, à le faire vivre. C'est bien plus difficile dans les détails de journées vouées à l'abattement et à l'affliction, que de ramasser ses forces en une seule pour subir un déchirant arrêt. Mais songez, chère amie, qu'un devoir, même accompli en apparence, ne se complète véritablement que par d'autres devoirs ; songez à ceux qui vous restent. Qu'est-ce que la durée de quelques jours pour ceux qui sont hors du temps ou qui s'élancent au delà du temps par la pensée et l'espérance ? Encore quelques années, et vous serez réunie à celui que vous pleurez si amèrement ; encore quelques années, et vos enfants iront aussi se perdre dans le sein de Dieu et dans le vôtre. Tout ce qui nous semble si long n'est qu'un éclair rapide, qui ne se fixe comme réalité que par ce qui l'a rempli. Ma pauvre chère amie, ne repoussez aucune chose qui puisse vous faire quelque bien. Ce n'est pas aux consolations de votre pauvre cœur que je puis penser dans ce moment ; quand elles seront possibles, elles seront encore surhumaines ; Dieu seul, qui peut vous les donner, ne vous laissera pas manquer, mais c'est de votre santé que je m'occupe, c'est elle qui me fait trembler.

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\ous aurez bien vu clans ma dernière lettre qu'une sombre crainte l'emportait de beaucoup en moi sur l'espérance, et cependant j'ai été saisie, atterrée, à la cruelle certitude, comme si rien ne m'y avait préparée. Ah ! qu'il y a loin, dans ce qui nous touche profondément, de l'anxiété à l'événement même ! Pour remplir^ l'espace, il y a tout cet immense besoin de l'homme de croire et d'espérer. Que cette fin admirable, où la miséricorde de Dieu s'est montrée avec plus d'évidence cent fois que sa sévérité, soit votre consolation, celle de votre sœur, celle de nous tous ! Que nous serions ingrats si nous cessions un seul moment de reconnaître l'ineffable bonté de tels secours ! Que d'âmes pieuses privées dans ceux qu'elles regrettent et de tels exemples et de telles consolations ! Vous sentez cela, ma chère bonne amie, et c'est parce que vous le sentez vivement que l'affliction n'empêche en vous ni la justice, ni la force, ni la vraie résignation, Adieu, je vous écrirai incessamment ; à chaque instant de la journée, vous m'êtes présente.

Paris, 18 mars 1828.

Quelques jours de plus, ma bonne chère amie, pèsent sur votre cruel malheur et sans doute sans rien ôter à la douleur qui vous déchire. Le temps n'a ni action ni vicissitude, on le dirait sans division et n'ayant qu'une face lorsque l'âme et l'intelligence sont absorbées par une même et cruelle pensée. Pour en supporter les ravages, combien n'avez-vous pas besoin d'invoquer cette force si supérieure à la nôtre et que

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pointant nous pouvons nous approprier si bien ! Vous no sentez pas, vous ne sentirez peut-être pas de longtemps le Dieu qui console, mais vous avez déjà une bien juste et grande idée de la puissance du Dieu qui soutient. Il commence par vous tendre une main secourable ; plus tard vous trouverez dans son sein les tristes et saintes joies qui se mêlent aux larmes et leur ôtent leur première amertume. Votre bon cœur ne restera non plus indifférent à aucun des soins qui vous sont rendus, à la sollicitude si tendre dont vous êtes l'objet; vous ne repousserez pas ce qui vous reste et vous compterez pour beaucoup tant d'intérêts précieux que vous possédez encore et dont la vie d'un si grand nombre de personnes se trouve dépouillée. Le malheur qui vous a trouvée si forte, ma bien chère Hélène, vous laissera juste, et dans l'équitable appréciation des destinées, il y a souvent de quoi nous réconcilier avec la nôtre. Combien d'êtres qui sont frappés des plus redoutables calamités, et qui n'ont pas dans le cœur cette foi, cet amour pour Dieu, ce désir du ciel qui, en tout état de choses, font pencher la balance en faveur de ceux qui espèrent, parce qu'ils croient? D'une autre part, que d'âmes pieuses profondément et incessamment remuées par de trop justes craintes qui se mêlent à leur douleur et qui, au prix de déchirements encore plus grands, poursuivraient la confiance qu'il vous est si permis de concevoir ? Àh ! ma bonne chère amie, lorsque votre pauvre âme sera un peu apaisée, avec quelle reconnaissance vous repasserez dans votre mémoire tous les rares et difficiles exemples de fermeté, de patience, de piété, que vous a légués à vous et à vos enfants celui que vous pleurez! \u\ ne pouvant se

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soustraire au sort commun, les plus précieuses, las seules vraies grâces ne sont-elles pas celles qui assurent notre salut ou nous donnent l'assurance de celui des êtres qui nous sont chers ? Ah ! mon Dieu, pour peu qu'on y regarde de près, toute la vie et ses apparents intérêts se réduisent à cette ultérieure consommation de toutes choses.

Comme je me sais gré d'avoir deviné tout ce que vous pouviez attendre du cœur de Mm" Dubois ' et de lui avoir rendu d'avance un juste hommage ! Quand il y a vraie sincérité des deux parts, le temps ne devient pas un élément aussi indispensable pour fonder la vraie confiance. Quel regret me restera toujours de mon éloignement dans cette terrible crise ! Je vous aurais été bien peu utile, mais je me serais sentie soulagée moi-même par des soins, par une continuité de sollicitudes qu'on n'a pas besoin de croire efficaces pour qu'ils nous semblent nécessaires. L'inaction dans l'inquiétude ou dans une vive participation est un poids ai pénible ! C'est tout ce qu'on ne fait pas qui se refoule sur soi.

Dans le moment où vous ne vouliez voir personne, vous avez voulu voir Marie A\ oronzof ; je le conçois bien, la plus forte de toutes les sympathies existe entre deux âmes également souffrantes. Rien ne rapproche comme le malheur ; on est »i sûr de s'entendre, quand on se parle par tout ce que l'âme peut éprouver de plus intense et de plus profond ! Celte pauvre Marie, comme je la plains aussi ! Quelle sera son

1 Gouvernante choisie par M"*" Swetchine pour les filles de Mme Swortchkof.

592 A MADAME SWERTCHKOF

existence, quand le sacrifice sera accompli 1' Dieu ne l'abandonnera pas ;il y a toujours eu dans son cœur de quoi justifier son secours et son incessante miséricorde. Adieu, ma bien chère et malheureuse amie, je vous presse contre le cœur du monde qui sent davantage les amertumes et les déchirements du vôtre. Vous pou-

Paris, 10 avril 1828.

Vous m'offrez tout ce qu'il y a de plus rare dans le moment de l'épreuve, c'est un entier accord avec le sentiment si chrétien et si élevé du devoir et toutes vos actions et vos moindres paroles. Ce qui doit tout dominer vous domine, tout est mis à sa place, les intérêts du ciel comme ceux de la terre et les redoutables bouleversements, qui couvrent si souvent l'àme de ténèbres, ne sont pour vous que de nouvelles clartés. C'est par cela même que vous sentez l'immensité du sacrifice, que vous tremblez d'en perdre le fruit ! C'est la voie que vous a tracée celui que vous pleurez ; il a combattu, triomphé, vous voulez combattre, triompher aussi, afin de rendre vos destinées plus semblables et plus indissolublement unies. Une conscience délicate et éclairée comme la vôtre doit sentir que Dieu exige d'elle tout ce qu'il lui fait apparaître comme meilleur, plus juste, plus dévoué, plus parfait. 11 ne s'arrête pas dans ses adorables exigences, il nous demande, comme piété et comme vertu, tout ce dont ils nous donne l'idée, et dans l'accomplissement de ses décrets s'opère le complément de tout ce qui nous manque.

A MADAME SWERTCHKOF [)(),')

Ce n'est pas sur une seule de nos dispositions morales que sa bonté s'exerce pour la perfectionner, c'est sur toutes à la fois, particulièrement lorsque cette bonté nous soumet à de cruelles épreuves. Dans ce cas-là, la résignation serait déjà d'un grand prix, mais, pour répondre à l'intention de Dieu sur nous, à la résignation il faut allier le courage et cette sainte liberté d'esprit, qui conservent à l'âme chrétienne toute sa puissance. C'est ainsi seulement que, dans les plus violents déchirements de l'âme, l'ascendant de la volonté peut encore se laissersentir, que tous les actes deviennent méritoires, et qu'on s'arrache à une impression unique pour se retrouver sensible et attentif aux affections et aux devoirs qui restent à remplir.

La nature abandonnée à elle-même n'a que des impulsions aveugles ; tout, hors ce qui la frappe sur un point, disparaît pour elle, et dans son instinct passionné, on ne reconnaît qu'un étroit égoïsme.

Combien la véritable piété nous rend et plus justes et plus généreux ! Vous m'en donnez un grand exemple, ma bonne chère amie ! Les douleurs de la femme la plus tendre ne vous ont pas laissé oublier un instant que vous étiez mère ; vous trouviez encore en vous de quoi vous occuper des autres, quand vous pouviez être si absorbée en vous-même, parce que Dieu avait élargi et réglé votre cœur pour le rendre plus digne de lui. Ces premiers pas me disent suffisamment la route que vous continuerez à suivre, c'est un enga gement de plus que d'avoir déjà fait si bien. De plus en plus, vous sentirez le besoin d'élever toutes vos actions à la hauteur des sentiments qui vivent en \ouset qui désormais sont les seuls qui puissent vous faire vivre.

LETTRES DE Mme SWETCHINE I 38

5g4 A. MADAME s\\ E KTCIIkOF

Vous sentirez le besoin d'une vie activement dirigée vers le seul but qu'il nous importe d'atteindre, le seul qui plus particulièrement reste aux infortunés. Vous fuirez l'abattement comme un piège et un péril, et pour vous v soustraire plus sûrement, vous vous garderez de l'inaction, que l'on peut considérer comme une sorte de brèche par laquelle peut toujours pénétrer l'ennemi.

Le bonheur, à la rigueur, pourrait être désœuvré sans grands inconvénients, mais soyez sûre, ma chère bonne amie, que l'activité est de rigoureuse nécessité pour tout ce qui souffre. Si on m'objectait à cela l'utile douceur de la contemplation, je répondrais que la contemplation est aussi une activité, quoique invisible et purement spirituelle. Elle met enjeu toutes les forces de l'âme et de l'esprit, et là, il ne saurait y avoir d'inertie. Mais cette route n'est pas la route commune, et c'est dans l'ordre à peu près général qu'il nous faut aller chercher nos ressources, jusqu'au moment où Dieu nous inspire autrement.

Vos chères petites filles, dans les soins qu'elles réclament, peuvent vous être d'un admirable secours ; faites-vous une tâche positive dans leur éducation ; travaillez sur un objet quelconque pour les instruire. Réglez bien votre journée, il n'y a que cela pour abréger leur longueur accablante pour tout ce qui souffre. Vos petites ont déjà deux mères ; ce que je leur désire maintenant, c'est deux gouvernantes.

Paris, 24 décembre i83o.

Chère Hélène, j'ai su que vous aviez été inquiète de votre fille, avec toute raison d'abord, car tout mal

V MADAME SWERTCHKOF 5()5

peut croître, et puis avec cette autre raison du ■ si puissante, si sage, quoi qu'ori dise, mais qui seulement ne se formule pas cl ne se démontre pas si bien. J'ai souffert avec vous, ma pauvre amie, c'est là seule chose que laisse faire l'absence, en faisant taire les gronderies qu'on recommencerait peut-être, si on était ensemble. Les dernières nouvelles nous montraient Pauline en pleine convalescence : il y a sûrement de la croissance dans celte petite maladie : à son âge, elle se mêle à tout : l'arbre pousse, étend ses branches dans tous les sens et il serait difficile que cette extension s'opérât sans que l'harmonie de l'ensemble n'en souffrît un peu. Marie est jusqu'ici le Turc de la famille, et Dmitri, à ce que me mande votre sœur, est tout à fait remis; ses études sont bien rétablies aussi de leur interruption. Voilà donc le petit cercle dans lequel vous vivez, disposé maintenant à ne mêler aucune alarme aux consolations qu'il vous donne.

C'est le tour maintenant des préoccupations publiques, car Dieu nous aime assez pour ne pas nous laisser sans épreuve. Le choléra de la Pologne est encore plus redoutable (pie l'autre ; que de coupables et que de malheureux cela va faire ! Les événements, plus forts que tant de consciences faibles, sont peutêtre les plus affligeants de tous.

Gomme je comprends tout ce que vous me dites de vos impressions, et comme j'ai reconnu la justice de votre cœur dans l'appréciation que aous faites des douceurs, qui vous sont encore accordées! Il faut bien, lorsqu'on est condamné à entier dans une route nouvelle, qu'un instant, les rouages s'arrêtent ; mais la \ raie continuité, la véritable identité se retrouvant

596 A MADAME SWERTCHKOF

dans nos vues, nos opinions et nos sentiments, on se refait bientôt tout soi, on se retrouve compact, et en doublant le pas, le temps perdu par l'interruption se répare.

Quelque part que vous alliez, ma bonne chère Hélène, vous saurez retrouver ou créer autour de vous des intérêts et de douces habitudes ; c'est de quoi distraire le Heimweh1 de l'Italie en alimentant toujours davantage le Heimweh de la véritable patrie.

Chère Hélène, vous avez donc apprivoisé Eudoxie et vous l'avez mise en valeur sur tous les points en vous faisant adorer d'elle. Il y a vraiment dans la vie si peu de choses qui aillent à elles toutes seules, que lorsque l'on veut que des rapports subsistent, il faut souvent y porter une main habile et surtout ne pas enregistrer les froissements. Ah ! qu'il serait sage de ranger toujours sur la même ligne les petites joies et les petites peines, sans permettre de se les exagérer jamais ! Sans elles, il y aurait encore tant à faire et à souffrir !

Laissez-moi vous parler de notre ami Labenski, qui vous intéresse beaucoup et que vous aimeriez bien davantage encore si vous pouviez voir comme moi tout ce que les circonstances ont développé en lui de rare délicatesse ; quand je dis développé, je me sers d'une expression bien impropre, les événements montrent les hommes tels qu'ils sont, ils ne les font pas. J'ai rarement vu une sensibilité plus sincère, moins fastueuse, une plus grande pureté d'âme et plus de loyauté dans tous les sentiments. L'Empereur

1 Mal du pays.

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n'a pas un plus fidèle sujet, et de cette fidélité de bon aloi dont l'essence est vraiment de la noblesse. Je suis bien aise, ma chère Hélène, de pouvoir tracer un éloge si sincère, et de savoir, en vous l'adressant, qu'il sympathisera avec le jugement que vous en avez formé. Ne l'oubliez pas, cet excellent homme, ni auprès de votre sœur ni auprès du comte. Le jour où sa position sera fixée d'une manière plus heureuse sera vraiment une fête aussi pour moi .

Je suis chargée de mille choses pour vous dé la part de Yermolof, que je vais perdre à mon très poignant regret ; il me manquera beaucoup et chaque jour ; c'est de ces vides que la société ne remplit pas ! Il part jeudi pour l'Angleterre, quittant son établissement, ses affections, ses habitudes, pour se soumettre à l'ordre donné par l'Empereur. Son peu de fortune et sa mauvaise santé auraient pu lui fournir beaucoup mieux que des prétextes, mais c'est un de ces hommes qui ne reculent jamais devant quelque chose qui s'appelle un devoir et dont les bons sentiments suffisent à tout.

Adieu, ma bonne chère Hélène, je vous embrasse de cœur et d'âme.

Paris, 7 janvier i83i.

Vous lisez de l'italien, chère Hélène, et moi de l'allemand avec un des professeurs allemands qui m'ont été légués par la révolution de i83o, un débris de l'éducation de M. le duc de Bordeaux. C'est Klopstock qui se place ici en regard de Dante, et si Klopstock

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est vaincu comme force de tête, étendue et sublimité, variété de connaissances et d'idées, il ne l'est pas comme sentiment ; cette poésie pieuse et recueillie dispose à la prière, elle est presque la prière elle-même, seule source de la grandeur progressive de l'âme humaine.

Paris, iô mars i83i.

Ma chère Hélène, je suis bien fatiguée d'un énorme courrier, mais je ne veux pas perdre cette occasion de vous dire que je compatis de cœur à la tristesse où vous êtes. Elle n'est peut-être pas fondée. L'énergie de votre volonté ne répond peut-être pas au désir que vous avez d'une résignation parfaite ; vous vous confiez et peut-être ne vous abandonnez-vous pas. Croyez, du reste, que je fais la part de l'excitation où vous a mise l'indisposition de Pauline, puis tant d'autres inquiétudes ; mais, chère amie, les maux incidentels, les plus justes préoccupations ne nous manqueront jamais, c'est la vie et son cortège ; c'est d'être plus forte qu'elle qui nous est demandé et cette force ne saurait être conquise, assurée, que par le déplacement du centre naturel de nos pensées et de nos affections. Ce qui sauve les personnes dont les principes sont faux, c'est d'y être inconséquentes ; ce qui perd celles qui s'appuient sur la vérité, c'est d'être infidèles à ses conclusions. Une fois qu'une conviction ardente a prononcé le nom de Dieu, toutes les choses de ce monde ne doivent plus être considérées que de ce point de vue unique et sacré. N'êtes-vous pas toujours sous sa main, et, puisque vous avez cru faire pour le mieux,

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n'avez-vous pas en lui le témoin de vos difficultés et de vos souffrances ? Laissez-le agir, chère bonne amie, sa miséricorde et sa puissance sauront bien modifier votre situation et vous diriger s'il le faut dans des voies nouvelles.

Rien de ce qui vous peine aujourd'hui ne me surprend et cependant j'ai été d'avis que vous l'affrontiez, parce que c'était le parti le plus simple, le plus raisonnable et qu'il faut en avoir épuisé les ressources pour oser se confier à d'autres déterminations. Courage donc, chère Hélène, vous êtes si bonne, si tendre de soumission, si remplie du désir de bien faire, que le sentiment d'une protection toute particulière ne devrait jamais vous manquer ; dites-vous seulement que vous voulez tout attendre de Dieu, maintenezvous dans cette disposition et vous verrez quel doux apaisement suivra de si déchirantes angoisses.

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