A MADAME LA COMTESSE DE NESSELRODE
Vichy, 10 juin 1819.
Chère amie, tout dans le cœur se rattache à une première et profonde habitude. Lorsque j'ai de la peine, il faut que mes amis présents m'en arrachent l'aveu, et des questions faites à six cents lieues ne triomphent pas aisément d'une concentration naturelle ; mais estce pour cela manquer de confiance ?
J'irai retrouver ma sœur dès que j'aurai fini ma cure, c'est-à-dire dans dix-huit ou vingt jours. La soumission qui m'empêche de l'abréger me coûte beaucoup plus que dans toute autre circonstance. Jusqu'ici vous-même ne trouveriez pas à reprendre à mon exactitude et à mon ardeur ; malgré la peur que me font tous les irritants et la réputation des eaux de Yichy, qui passent pour très actives, j'affronte tous les ma-
1 Marie Gourief, fille du comte Gourief, ministre des finances de l'Empire et des apanages delà couronne, mariée au comte de PSesselrode, qui fut, durant quarante ans, ministre des affaires étrangères en Russie.
laises. et avec encore plus de courage, l'imbécillité où ils me jettent. M. Lucas, le médecin de ces eaux el de Mmela duchesse d'Angoulême, est fort renommé, et joint à la science, dont je ne suis pas juge, une sagacité et une pénétration qui me paraissent fort remarquables. Il a sur mon mal d'autres idées que celles des médecins, qui croyaient qu'il suffisait pour me faire beaucoup de bien de me saigner à blanc. Il croit, au contraire, que ma force apparente cache une inertie, une disposition continuelle à la dilatation, et qu'en cherchant à dissiper les engorgements du foie, il faut redonner de la vigueur à la machine entière. En conséquence de ce raisonnement, il joint aux eaux de la fontaine la plus forte et la plus dissolvante de Vichy les bains d'eau minérale pure qui sont extrêmement toniques, et je me trouve assez bien de mon traitement pour en passer partout où l'on voudra. En arrivant ici, je ne marchais qu'avec beaucoup de peine ; j'ai déjà repris de l'élasticité et des jambes ; aussi j'en fais grand usage, avec ce plaisir orgueilleux que donnent la prise de possession et les vertus nom elles. A Paris, le thermomètre a été au delà de ^ingt-six degrés, et ici nous en avons eu plus de vingt-huit; je ne sais rien de pis, si ce n'est les mêmes chiffres en sens inverse. L'établissement des bains de Vichy est le plus beau qui soit en France, et il se trouve situé dans un très joli pays, dont les proportions sont précisément celles qu'on voudrait, non dans les lieux où l'on passe, mais dans ceux qu'on habile. Mon mari. AI" de Ségur el Nadine si.nl ici a\ee moi, mon mari et Nadine en amateurs, M"" de Ségur pour son compte '. Au milieu de la foule 1 Félicite d'Aguesscau, arrièrc-pctite-nllc du chancelier
et du mouvement, nous y vivons on véritables anacho- - ; et ce bruit, ce mouvement, même quand ils n'atteignent pas, suffisent pour fatiguer, dès qu'ils n'amusenl plus. Commencer le salon à cinq heures du malin, pour parcourir ensuite le cercle le plus complet que je connaisse des misères de la vie animale, voilà ce qu'on appelle la saison des eaux, qui est pour beaucoup de gens celle des plaisirs.
Mais au lieu de vous débiter toutes ces niaiseries, que j'en vienne, ma bien chère amie, aux circonstances pénibles qui m'ont préoccupée, absorbée, tout l'hiver et le printemps qui viennent de s'écouler. Le retour de M. Fischer en Russsie, son retour solitaire, vous aura dit le renversement des projets que j'avais si anciennement formés l ; peut-être savez-vous déjà depuis long-
d'Aguesseau, et dernière du nom, pctite-fdle, par sa mère, du marquis de Lamoignon de Basville, garde des sceaux sous Louis XVI. Elle avait épousé le comte Octave de Ségur, fils du comte de Ségur, ambassadeur de Louis \A f près de Catherine II, grand-maître des cérémonies sous l'Empire, et promu à la pairie en 1819. Déjà veuve reus la Restauration, la comtesse Octave dé Ségur éveilla au plus haut point l'intérêt et bientôt l'attachement du Mme Swetchine. On retrouvera sans cesse, dans ces deux volumes, le nom de la comtesse de Ségur et celui de ses enfants : le comte Eugène de Ségur, pair de France par hérédité en 1800, marié, en 1819, à la comtesse Sophie Rostopchine, fille du comte Rostopchine, gouverneur de Moscou en 1812 ; le comte Adolphe de Ségur-Lamoignon, marié, en i8a3, à Louise de Lamoignon, sa cousine et dernière du nom ; le comte Raymond de Ségur-d'Aguesseau, marié, en 1826, à la fille adoptive de Mme Swetchine, puis, en iS'|5,àla princesse Valentine Lubomirska.
1 Le docteur Fischer, après avoir fait ses études médicales à Leipzig, devint professeur d'histoire naturelle en Russie, puis directeur du muséum à Moscou.
temps les obstacles qui s'étaient élevés et qui m'ont fait une peine, donné un trouble, qui me poussaient malgré moi au silence. Ma seule consolation dans tout ceci, si toutefois ce qui nous est purement personnel peut servir de consolation au mal qu'on a fait involontairement, est de ne pouvoir me reprocher un seul instant d'avoir manqué de prudence ou de franchise. Il y avait plus d'un an que M. Fischer me pressait de l'autoriser à poursuivre ses projets sur une jeune compatriote dont la famille me témoigne, de longue date, une confiance entière ; j'avais toujours éloigné, presque combattu son idée, jusqu'au moment où les idées de la jeune personne elle-même vinrent à changer, et où je crus qu'un établissement paraissant lui convenir, il n'y en avait pas qui pût garantir davantage son bonheur. Je parlai à Olga de M. Fischer; elle me répondit qu'elle n'estimait personne davantage, qu'elle croyait qu'elle l'épouserait sans répugnance, mais qu'elle ne voulait prendre préalablement aucune espèce d'engagement, et qu'il fallait se connaître beaucoup plus pour aborder la question principale. Je rendis fidèlement ces paroles à M. Fischer, qui me répondit que c'était plus qu'il ne lui en fallait pour tout tenter ; et cependant, dans la même lettre, je lui avais répété que je trouvais ses espérances trop vagues, les chances trop incertaines pour entreprendre, clans ce seul but. un si long voyage. Il n'en tint compte; dominé par une seule idée, il me répétait sans cesse qu'il était résolu à y tout sacrifier. Depuis cette première lettre, que je communiquai à Olga, je m'étais l'ait une loi de lui montrer toutes celles que je recevais de M. Fischer, comme toutes celles que je lui écrivais : et elle me ré-
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pondait toujours : Je ne puis rien dire que je ne le connaisse davantage. C'est dans cet état de choses que M. Fischer arriva. J'abandonnai complètement Olga à ses propres impressions ; puisqu'elle savait mon amitié, ma vénération pour M. Fischer, il me semblait que toute autre influence sur elle aurait été abusive et devait lui ôter complètement sa liberté. Je m'aperçus bientôt qu'elle était non seulement combattue, mais tourmentée à l'excès, livrée malgré elle à un vrai désespoir. Je la laissai quelque temps dans cet état; enfin, prise de tendre pitié pour elle et aussi d'affection pour M. Fischer, qui n'apercevait pas aussi bien que moi ce qui se passait dans son cœur, je consentis à ce qu'il lui demandât au bout de cinq semaines une réponse décisive. C'est alors que l'état de la pauvre Olga devint vraiment violent, combattue qu'elle était par toutes les raisons qui devaient lui faire désirer ce mariage, l'éloignement qu'elle ressentait, et la peur qui se saisissait d'elle à l'approche d'un consentement formel. Tout en me disant qu'elle épouserait M. Fischer, si je le voulais, elle éprouvait de tels déchirements intérieurs, que moi-même, qui avais rattaché à ce mariage des espérances chères et qui paraissaient si fondées, je la conjurai avant tout de se rappeler qu'elle était parfaitement libre et que tout valait mieux qu'une union contractée sous de tels auspices ; elle prit alors sur elle d'annoncer à M. Fischer lui-même son refus. Jamais je n'ai vu une douleur plus touchante, plus profonde, plus vraie, que celle de ce brave excellent homme : il était dans un état de stupeur, de bouleversement, qui ne peut se décrire. En repassant dans mon esprit ce qui aurait pu, sinon adoucir le coup, du
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moins en affaiblir la trace, je me suis quelquefois reproché de n'avoir pas eu, clans ces premiers moments, la fermeté d'exiger de M. Fischer de partir sur-lechamp : mais il avait fait six cents lieues, il était chez moi : mon amitié, ma délicatesse, tout enfin se réunissait pour m'ôter le courage de prononcer un arrêt si sévère. Il resta, et il resta pour enfoncer chaque jour davantage le sentiment qu'il n'arrachera jamais de son cœur. Get homme si rare, réellement si parfait, aimait pour la première fois, à l'âge où l'on conserve encore toute l'ardeur de la jeunesse, quand elle a été sage, et la profondeur des sentiments qui appartient à l'âge plus mûr. Jamais je n'ai vu la passion faire plus de ravages dans une âme à la fois plus douce et plus soumise ; sans cesse il reprenait l'espoir, et pendant près de six mois, je n'ai fait autre chose que de tâcher inutilement de le lui ôter; vous pouvez imaginer son état à mon départ ! Actuellement encore, je suis sure qu'il n'a pas une autre idée que de rattacher toute sa vie aux plus faibles lueurs d'espérance ; car il en a rapporté beaucoup, et que je ne crois pas plus fondées que les autres. Je lui ai donné, ma bien chère amie, une lettre pour vous ; la mort du comte Razoumowski remettant toute son existence en question, il doit passer à Pétersbourg. Je suis bien sûre que vous recevrez le bon Fischer comme il le mérite, et que vous lui accorden quelque chose de plus encore par intérêt pour moi, et surtout par celte bienveillance qui s'attache si aisément aux hommes capables d'affection si pure et si désinté-
e. Vous imaginez, mieux (pic je ne puis v dire, à quel point tout cela m'a éprouvée. Sans moi, cet être si bon et si simple aurait vu peut-être couler
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paisiblement sa vie entière, et c'est à la juste appréciation que j'ai faite de son rare mérite qu'il doit toutes les amertumes dont il est abreuvé! Ah! que nous sommes aveugles, et que nos meilleures intentions sont souvent trompées !
Adieu; parlez-moi beaucoup de vous, du comte, des chers petits, que j'embrasse, ainsi que vous de [oui mon cœur.
Je reçois à l'instant une lettre de M"10 de Duras ; elle se portait bien el parlait pour Andilly. Cette pam re Mmo de Montcalm m'écrit aussi ; sa douleur est toujours plus profonde, et je suis bien pressée de l'aller retrouver '. Adieu.
Paris. 18 août 1819.
En pensant à la part que votre amitié vous aura fait prendre à mon accident, je regrette presque que vous n'ayez pu tout attribuer à la négligence. Je ne reviendrai pas sur les détails que vous ignorez encore : cet accident dont je ressentirai longtemps les suites a été affreux ; il s'est trouvé disposé de manière qu'une seule chance pouvait me sauver, el la bonté de Dieu a permis que cette seule chance put me servir contre toutes les autres. Enfin j'en ai été quitte pour être couverte de contusions et avoir eu le bras cassé audessus du poignet. C'est vraiment en avoir été quille à bon marché, quand on considère ce qui naturellemenl aurait dû arriver, aussi n'y ai-jc vu que ce que j'avais évité et ma reconnaissance a été pure, même de
1 La marquise de Montcalm, sœur du duc de Richelieu.
regret. Ali ! qu'il serait bon, qu'il serait heureux d'acquiescer aussi volontairement aux peines morales !
M. de Chastellux se donnera complètement à la famille dans laquelle il va entrer ; il en prend le nom, les armes et participera, dans l'avenir, à tous les avantages que peut donner l'adoption. Vous connaissez assez cet intérieur pour savoir à quel point un gendre pourrait y être craint, heureusement on a pu en faire un fils-
Quand M. de Chastellux connaîtra Clara comme je la connais, il saura que c'est par les côtés les plus élevés que son sort est vraiment digne d'envie. Clara, dans les choix qui lui étaient offerts, ne s'est arrêtée qu'à un point unique, savoir lequel de tous garanti rait davantage la certitude, dont elle et sa mère ont besoin, de n'être pas enlevées l'une à l'autre. Tout le reste ne s'est présenté à elle que comme un pur accessoire.
Sans doute j'aurais désiré pour le bonheur de Mme de Duras d'abord, comme aussi dans un intérêt supérieur, que plus de désappropriation lui fut possible, que, obéissant à la nature des choses, elle voulût consentir à ne point accepter une part si forte, si active dans la destinée de sa fille ; mais lorsqu'on veut juger ou conseiller, il faut prendre pour point de départ le caractère individuel, tel que la nature et les événements l'ont fait. Jamais on ne fut plus passionné. plus susceptible des rasages de la douleur. M"1C de Duras en exigeant beaucoup, fait aussi de son côté ce que peu de gens font; elle donne tout, mais tout, à li Lettre, à sa fille. C'est sur elle que sa vie est concentrée; tout ce qui viendra de Clara l'atteindra au
cœur ; et si c'était de la souffrance, le coup serait mortel.
Saint-Gloud, G septembre iSiq.
Enfin, voilà Clara mariée ! le 28 août au soir le contrarie mariage a été signé. Quand je serai moins fatiguée, je vous enverrai tous les détails de nos prouesses solennelles et joyeuses. Quelque insignifiants qu'ils puissent paraître, ils vous intéresseront et vous ne les trouverez pas de trop. Pour les cœurs faits comme le vôtre, ils n'en savent jamais assez sur les gens qu'ils aiment, chaque circonstance s'anime quand elles les regardent, et l'on se console, en apprenant ces riens, de la connaissance de tant de choses importantes qu'on voudrait ne pas savoir ou pouvoir oublier, après les avoir sues.
Pour vous mettre tout à fait au courant de ce qui a occupé notre bonne duchesse et même l'a agitée péniblement pendant plusieurs jours, il faut que j'entre dans des difficultés que sa persévérance a vaincues avec un plein succès. Vous savez déjà que M. de Chastellnx devait prendre le nom et les armes des Duras; le Roi, depuis plus d'un mois, y avait donné son plein consentement ; mais la famille de Duras se trouvant partagée entre deux branches, celle des Duras dont le duc est le chef et celle des Durfort, le duc de Lorges, chef de celle-ci, s'est opposé à l'introduction de M. de Chastellux dans la branche aînée de sa maison et a protesté contre. Cela devient matière à procès pour les armes et cela eût fait également difficulté pour le nom, du moment où on aurait voulu y joindre, par
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la bonté du Roi. le titre de duc. Pour obvier à cela et soustraire l'avantage du titre aux longues formalités tle l'examen des droits respectifs des deux branches, M. de Duras a obtenu du Roi que son gendre, au lieu de s'appeler duc de Durfort, ainsi que cela devait être d'abord, s'appellerait duc de. llauzan, ancien m mu porté par des membres de la famille et qui est celui d'une terre qui lui appartient encore. Clara est donc aujourd'hui duchesse de Rauzan, et ce nom concilie les idées de cette France toujours vieille au milieu de la France nouvelle, et élude -ans les braver les prétende l'autre branche de la famille.
Ne tro:vez-vous pas singuher qu'on se divise encore aujourd'hui pour des noms, et cela dans un pays où tous ces intérêts semblaient rentrés dans l'ombre ! Je vous assure que la Révolution est si peu faite à cet égard, qu'en fait de nom ceux mêmes qui n'en ont guère n'ont pas d'autre vanité que d'attacher un grelot à celui qu'ils portent. La raison de ce mal ou de ce bien, comme on voudra, est bien profonde. On recommencera peut-être les bouleversements, mais ce sera pour recommencer toujours les mêmes préventions, les mêmes préjugés. L'individu, les nations, le genre humain, sont tous représentés au naturel par gros Jean, et se retrouvent toujours les mêmes comme devant.
Quoique la bienveillance du Roi pour M. cl M Duras ait été extrême, vous pensez bien que les dispositions de M. Decazes n'ont pas ('«té- indifierenl
-. Les ministériels et même les libéraux ont toujours fait avec justice une part séparée à M " de Duras. Beaucoup moins d'exagération que dans le reste de
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son parti la lui méritai! : et puis, quoique très ferme dans son opinion, on n'a jamais pu citer d'elle aucune de ces paroles hostiles laissant dans l'esprit un levain qui ne s'évapore jamais. Joignez à cela son obligeance naturelle qui ne lui a jamais laissé manquer l'occasion de rendre service, et vous comprendrez qu'elle ait trouvé des amis, au besoin, même parmi ses adversaires, que les ministres aient été aises de l'obliger, que M. Dcoazes surtout ait profité de cette circonstance pour la distinguer de ceux dont il n'espère pas la détacher.
Vous voilà donc enfin revenue au milieu des vôtres, jouissant avec plénitude d'un véritable bonheur : là le dédommagement de l'intensité qu'ont vos peines, car quelle que soit la coupe, vous buvez toujours ce qui est au fond. Quant aux nuages à côté de vous, qu'y faire? Les maux imaginaires font souvent beaucoup souffrir ceux qui les éprouvent, mais on ne peut cependant sympathiser parfaitement, s'unir par une participation complète à des peines qui n'existeraient peutêtre pas, si on le voulait tout à fait de bonne foi, et si on y employait les remèdes convenables. Il n'y a dans ce monde que des gens qui regrettent le bien-être qu'ils n'ont pas et des gens qui gâtent le bien-être qu'il dépendrait d'eux d'avoir ; les exceptions sont peu nombr
Pari-, 24 octobre 1819.
Je ne veux pas laisser partir M. de Gabriac sans lui donner, chère amie, une petite lettre pour vous *. Je
1 Le marquis de (jabriac, fils de Louis-Claude Cadoen, mar-
l'aurais faite longue si, d'une part, je n'avais espéré un peu de répit, et si, de l'autre, une crise de tête suivie d'une saignée ne m'avait très ennuyeusement occupée. Elle me laisse une fatigue que je n'ose trop combattre ; mais pour me refuser le plus, je ne veux point m 'interdire le moins, et en songeant surtout aux nouvelles que j'attends de a^ous, je me dis que quelques mots valent encore mieux que le silence.
J'ai dû à M. de Gabriac le réel et vif plaisir de causer de vous avec quelqu'un qui venait de vous quitter, et malgré tous ses droits à paraître spirituel et aimable, il n'en est cependant pas qui lui en donne davantage à mon intérêt. Je ne l'ai vu qu'une fois et sa conversation me le fait regretter; elle m'a reportée au milieu de vous, en me faisant sentir ce que je substitue au mal du pays, le mal des absents, d'une absence indéfinie. Ah ! s'il n'y avait que deux cents lieues à franchir ! Vous savez déjà que j'ai manqué madame votre mère, et que je suis revenue à Paris trois semaines après qu'elle l'eut quitté. Il me semble qu'elle s'est déplu à Paris, et je ne m'en étonne pas ; on peut appliquer à Paris cet éloge banal, que l'on prodigue beaucoup, et qui, selon moi, est le plus grand des éloges : il gagne à être connu ; on peut s'y déplaire jusqu'à la veille du jour où, les habitudes et les affections mises à part, on le préfère à tout.
quis de Gabriac, aide-dc-camp du prince de Gohdé, venait d'être nommé premier secrétaire d'ambassade à Saint-Pétersbourg, près «lu comte de la Ferronnays. Il fut successivement, sous la Restauration, ministre plénipotentiaire en Suède nu Brésil ri en Suisse, promu à la pairie sous Louis-Philippe, et au Sénat sous le second Empire.
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Vous savez, chère amie, ou plutôt vous ne pouvez savoir assez combien tout ce qui vous touche de près m'intéresse. J'en ai une nouvelle preuve dans le plaisir que j'ai eu à revoir votre frère Nicolas. J'ai trouvé qu'il avait encore gagné, et ce n'est pas peu de surprise que de voir un jeune homme, appelé par toutes les prospérités de ce monde à jouir plutôt qu'à penser, manifester par le nombre et l'enchaînement de ses idées, une habitude de réflexion et une raison peu communes. Au reste, il a souffert, et on le voit bien ; aussi ce mot de prospérité dont je me suis servie n'est point une inconséquence, il s'allie trop souvent et avec justesse au sentiment de profondes peines. Mme de Duras devait vous écrire, et je pense qu'elle le fera par M. de Gabriac. Elle m'a lu l'article de votre lettre qui me concerne et m'a menacée d'une réponse virulente; j'en suis très peu inquiète, car je suis sûre qu'au fond elle n'est pas mécontente de moi et que nos rapports, dans tout ce qui est réel, seront toujours les mêmes. J'y vais très souvent, excepté le soir, ce qui est le grand point de dissidence : comme elle ne sort pas, elle ne peut du moins contester que ce soit moi seule que les obstacles n'arrêtent pas. J'ai eu le bonheur de trouver les enfants de ma sœur à merveille, non seulement rétablis, mais fortifiés, grandis, plus beaux que jamais ; c'est la plus belle partie de notre histoire, et, au milieu d'eux, on se concentre avec une pleine satisfaction dans le moment présent. Ne m'écrirez-vous donc pas? J'espère que vous répondrez à cette question avant même qu'elle vous parvienne.
Adieu, chère amie ; je vous écris à onze heures du soir, et telles sont mes habitudes provinciales que
c'est vraiment pour moi heure inclue. Je vous embrasse tendrement ainsi que tous vos chers petits l'un après l'autre.
Paris, 12 mars 182 1.
Quelle preuve nouvelle de votre active sollicitude pour moi, ma chère bonne amie ! En véfité, je ne sais si toutes les appréhensions, et pour le présent et pour l'avenir, ne sont pas compensées parla certitude d'un intérêt si tendre et si constant. C'est avec larmes que j'ai remercié Dieu de voire amitié qui, dans les suppositions les plus alarmantes, sera encore, malgré tout, ma consolation. Je tâche de me persuader, ma bien chère amie, que je puis m'en reposer sur tout ce que vous faites pour me rassurer. Mais est-il bien vrai que cela puisse être, et votre amitié ne me cache-t-elle rien ? Quoi qu'il arrive, je ne douterai pas au moins qu'elle n'ait tout entrepris, qu'elle n'ait fait au delà de ce qui pouvait dépendre d'elle pour faire passer dans les autres cette bienveillance si vive dont elle est animée. Nous sommes si obscurs, si pénétrés du désir sincère d'être oubliés, nous avons si complètement perdu tous les avantages qui excitent l'attention ou qui nourrissent l'envie, que la seule chose à laquelle il me serait impossible de croire, c'est à la malveillance. Heureusement, ma bien bonne amie, heureusement une seule chose survit à tout, et celte seule chose les vaut toutes : c'est une vraie confiance en la Providence, une persuasion intime (pie rien n'arrive sans sou expresse volonté, et que cette volonté veut avanl toul noire bien. Cette persuasion n'est pas seulement
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dans mon intelligence, dans mon âme, elle a passé dans mon sang. D'ailleurs on n'a pas beaucoup souffert
sans voir éteindre en soi la source de toute révolte, et tout le passé m'a si bien préparée aux maux de l'avenir, que si je les juge tels qu'ils sont, je ne les sens plus comme je les aurais sentis. L'abattement ressemble quelquefois à la résignation, et quand il ne nous empêche pas complètement d'agir, Dieu sans doute le regarde sans colère. J'ai pensé, comme vous, qu'il aurait été inutile de donner à mon mari de vives craintes, que son imagination aurait encore grossies. Il se boulin <tsc beaucoup plus aisément que moi; il y a dans son esprit une disposition à porter les choses au pis qu'il faut ménager toutes les fois qu'il n'y a pas urgence. Jusqu'à mes petits embarras d'affaires, je m'attache à les lui dissimuler, et il gagne en repos tout ce qu'il perdrait à être instruit. A la réception de votre lettre, il se trouvait précisément à la veille de son départ pour Rome, voyage qu'il a l'occasion de faire à très peu de frais, et dont il se promettait un extrême plaisir, et cette circonstance a renforcé toutes les autres considérations qui me faisaient pencher pour le silence. \ uns pensez bien, ma bonne chère amie, que si je lui laisse faire seul un voyage qui est tout d'agrément, rien dans le monde ne m'empêcherait de le suivre en Russie, s'il y était appelé. Je sais ce que sont les dégoûts, les inquiétudes, les amertumes, et certainement je ne me soumettrai pas à l'y voir exposé sans les partager, sans tenter tous les moyens de relever et d'allerinir son courage. Ma bien chère amie, ce n'est pas comme cela que je préférerais vous revoir ; mais croyezle, croyez-le bien et de tout cœur, me réunir à
vous sera pour moi un immense dédommagement, et si on me fait beaucoup de mal, votre présence et votre amitié me feront beaucoup de bien. Mm0 de Duras s'est écriée hier, comme je lui disais que vous viendrie:'. on Allemagne prendre les eaux. « 11 est impossible que Mme de Nesselrode ne vienne pas à Paris. Dites-lui que si elle n'y vient pas, j'irai à Carlsbad. » Mais, ma chère amie, si vous ne pouvez vous décider à passer l'hiver loin du comte, pourquoi, après la saison des eaux, ne viendriez-vous pas passer deux mois à Paris!» Yous nous feriez à tous un plaisir extrême, et c'est assurément pour vous un moyen sûr d'en avoir beaucoup. Pensez-y; dites moi aussi bien exactement le temps auquel vous devez quitter Pétersbourg. Je rumine bien des choses, et ce n'est qu'à l'extrémité que je renoncerai à vous voir d'une manière ou d'une autre. Il ne m'est jamais permis de faire des projets, parce que tout pour moi et autour de- moi est incertitude, mais je dois à l'impossibilité d'en arrêter un, la faculté d'en former plusieurs. Dans tous les cas, je vous attendrai ici et je reculerai mon départ pour l'Italie, tout à fait jusqu'à l'arrière-saison.
i5 avril 182 1.
Pourquoi Carlsbad est-il si loin ? Je voudrais bien essayer de ses eaux. Cependant depuis quelque temps il nie semble vraiment que j'en ai moins besoin. Il est constantque Vichy m'a lait du bien. Combien je vous ai trouvée bonne dans votre sollicitude pour ceux mêmes que vous ne connaissez pas personnellement ! Mais un cœur comme le vôtre suffît à tout, et il démontre ce que j'ai toujours pensé, c'est que la force dans un sen-
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tïmcnl note rien à cette bienveillance qui n'appauvrit jamais que les âmes peu riches de leur fond. Une terrible inquiétude a été ôtée à cette pauvre Mrae de Ségur dans la nécessité où s'est trouvé son fils aîné, bientôt après son mariage, de quitter le service. Tout était incompatible avec l'état de sa santé qui demande de grands ménagements. Aucun de ses enfants n'y est dans ce moment, et la comparaison de sa sécurité pour eux avec les angoisses de tant de mères n'est pas encore la seule, la dernière grâce qu'elle vienne de recevoir de la Providence. Le second de ses fils, Adolphe, va faire le plus beau mariage de France : il épouse l'héritière du beau nom de Lamoignon et d'une fortune immense pour le pays ; ce mariage fait passer sur lui et le nom et la pairie. Vous pensez, chère bonne amie, combien ses consolations me sont personnelles et si je puis assez admirer les voies qui adoucissent des souvenirs, hélas ! ineffaçables. Ce qu'il y a de sûr, c'est que les progrès véritables et journaliers de Mmc de Ségur justifient, en tant que possible, les grâces que Dieu lui accorde, et c'est encore un spectacle bien doux que cette correspondance d'efforts et de volonté. Tous ces changements dans sa situation vont nous séparer un peu ; elle doit aller cet été-ci dans la famille où son fds va entrer, et cela dérange bien mon été. Je n'ai pas tardé cependant à en disposer : Mm0 de Montcalm, dont l'amitié pour moi augmente chaque jour et dont la triste situation réclame autant de soins que d'affection, me fera passer beaucoup de temps à Paris. Le reste du temps, je serai avec Mme de Duras à Andilly, comme elle me le demande avec beaucoup d'amitié, mais plutôt encore près d'elle qu'avec elle, sa maison ne
nier point. Vous avez toujours rendu justice à l'étendue cl à la justesse d'esprit de Mme de Duras, mais vous ne lui connaissez pas un talent vraiment admirable et qui s'est développé avec une rapidité prodigieuse: c'esl celui d'écrire. Elle le portait en germe et je me rappelle que je lui ai dit souvent que son activité d'âme et d'esprit ne pouvait manquer de se développer avec bonheur dans des ouvrages d'imagination. Au premier essai, l'histoire d'une jeune négresse, amenée à l'âge de trois ans par M. de Boufflcrs et élevée par la princesse de Beauvau, a si parfaitement réussi, lui a valu des suffrages si flatteurs, un succès si brillant, qu'il a été suivi depuis par trois autres petits romans dont chacun suffirait à la réputation d'un auteur. Elle ne se résoudra jamais à les faire imprimer, mais elle en accorde la lecture, et je vousassure, ma chère bonne amie, que si vous venez ici, ce ne sera pas un de vos moindres plaisirs. Force et vérité dans la peinture de la passion, sagacité dans les aperçus, originalité dans les traits des caractères, style toujours approprié, toujours élégant, plein d'énergie et de fécondité, de pensées et d'il quelque chose de si sûr dans la touche, et ce dernier mérite, personne n'a pu en être plus frappé que moi qui ai lu ces charmants ouvrages page par page, à mesure qu'elle les écrivait, et qui ai pu m'assurer par !'i combien tout était de premier jet. C'est une vraie ressource qu'un talent créateur, et je suis convaincue que peu de choses pouvaient servir plus efficacement à la distraire.
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Paris, ni mai 1S21.
Comment vous exprimer, ma bien chère amie, ma joie el ma profonde reconnaissance1 ! Elle soulève le poids qui pesait tant sur mon cœur, et je ne me rappelle pas d'avoir éprouvé une émotion où la gratitude et la joie se confondissent davantage. Que Dieu soit béni et aussi celui qui sait si bien donner un avenir à ceux qui n'en avaient plus ; notre bonheur à tous est le plus sacré des engagements. Que ne vous devons-nous pas au comte el à vous ! Sans cet appui, l'espoir même de réussir, le courage même de tenter eussent été impossibles. Même lorsqu'on n'a de pensée que pour le bien, il ne se présente pas souvent d'occasion de faire participer à ce bien toute une famille.
Vous aimeriez encore davantage la duchesse de Duras, si vous aviez pu voir la part qu'elle a prise à notre joie commune. Je puis dire, à sa plus grande Louange, que je ne l'ai jamais vue si vive, si animée, dans la réussite des choses mêmes qui la concernaient personnellement. Ah ! que de grâces on a à rendre quand de toutes parts on recueille de si généreux, de si purs sentiments ! Hélas! celle joie même vient cependant d'être empoisonnée par cet affreux malheur si inattendu de la mort du duc de Richelieu. J'en ai été bouleversée, je le suis encore pour celle pauvre M""' de Montcalm, à laquelle je suis tendrement attachée et que son amitié pour moi, son entière confiance doivent
1 Nomination du prince Grégoire Gagarin à l'ambassade de Rome.
me rendre véritablement chère. Cette malheureuse femme, qui n'a échappé à aucun malheur possible, dont l'âme est un modèle de force et de courage, perd dans son frère son unique appui, le seul être dans la destinée de qui elle mettait chaque jour quelque chose et quelque chose de doux et de satisfaisant. Pour surcroît de douleur, elle s'était beaucoup plus intimement rapprochée de son frère dans ces derniers temps ; elle avait été s'établir chez lui, et il y a encore quatre jours, elle me disait qu'elle se félicitait de celte résolution, que j'avais appuyée de toutes mes forces, et tout cela pour assister à son agonie et passer d'une complète sécurité à la plus affreuse certitude ! J'ai passé une partie de la matinée avec elle, et sa douleur est de celles qui rendent impossible toute consolation. Enfin, depuis huit jours, j'ai passé par tant d'émotions diverses que je ne saurais lier deux idées ensemble. Mais qu'importe ? tout sera accueilli par votre amitié qui m'a toujours tout pardonné.
Paris, 18 juin 1821.
Chère amie, les trop longues séparations ne valent rien et quelques jours passés ensemble ôtent à la séparation ses plus redoutables inconvénients. Si dans la jeunesse, on compte sur l'avenir, si tout ce qui coûte n'y paraît que du provisoire, en avançant en âge, on ne l'ail pas si bon marché du présent, on voudrait tout ressaisir parce qu'on sent que tout est prêt à échapper. Ces impressions me sont devenues si habituelles, que, malgré mon extrême désir de revoir ma sœur, Grégoire, leurs enfants, malgré cette belle
DE NESSELRODE 3o5
Italie, qui réveille en moi le peu de curiosité qui me reste, cette absence de la France me parait un véritable sacrifice, non seulement par les regrets que j'éprouverai en quittant les gens que j'aime, mais par la lacune que ce voyage fera dans toutes les habitudes de ma vie. Je me sens si vieille que je crois ne pouvoir plus que continuer, que la raison de ce que je ferai le lendemain me parait tout entière dans ce que j'ai fait la veille, et que, plus d'une fois, l'idée d'une si longue interruption me paraissait tout remettre en question ; — même l'affection de vos amis, me direz-vous ? — Hélas! oui, dans mes mauvais moments j'allais jusque-là. Ce sont les soins qui sont nécessaires à la plupart des cœurs, et, pour être sûr de son fait, il est bien prudent de s'arranger pour y mettre chaque jour quelque chose.
Je ne puis vous dire mon étonnement de la retraite de monsieur votre père ! Il me semblait qu'après tous les services qu'il avait rendus dans les temps les plus critiques et les plus difficiles, il devait être ancré à tout jamais ; mais ce n'est pas là où l'on peut chercher de la stabilité. Les deux places qu'il conserve éloignent toute idée de disgrâce, à la vérité, ou de trop criante injustice ; mais, d'une autre part, tant de raisons devaient le maintenir dans son premier poste qu'il faut que beaucoup de dégoûts et d'entraves au bien qu'il voulait faire l'aient décidé impérieusement à le quitter. Du reste, il me revient de toutes parts que l'opinion publique l'a bien dédommagé des peines inséparables d'une telle décision. M. de Boutourline me disait que le jour où l'on apprit que sa démission avait été acceptée, ses salons étaient combles, ainsi que tous les jours sui-
LETTRES DE Mme SWETCHINE — I yO
3û6 \ IV COMTESSE
vants. Dans des circonstances semblables, on apprend à apprécier la foule. Il y a un moment où l'on ne savait plus ce que voulaient dire les mutations si brusques et si multipliées ; chaque jour on faisait part d'une disgrâce nouvelle; toutes les santés étaient dérangées, tous les postes vacants, cent mille autres bruits plus absurdes les uns que les autres se succédaient rapidement, et l'on se trompait d'autant plus qu'on voulait arriver à reconnaître un principe général pour les sources de tous ces mouvements partiels. Le voyage du prince Pierre ' a paru pour le moins aussi problématique que tout le reste, et s'il y avait quelque fondement à ce bruit presque universel de sa disgrâce, je l'en plaindrais fort. 11 a approché de trop près l'Empereur, il a été auprès de lui trop longtemps et sans interruption, pour que le besoin du crédit dont il jouissait n'ait pas passé dans ses habitudes. Que peut devenir la vie d'un homme, vide des occupations qui, pendant plus de vingt ans, ne lui ont pas laissé deux heures de libres dans sa journée ? C'est à la longue qu'on sent le coup qui nous est porté ; et celui qui se croit supérieur à ces besoins et à ces habitudes pourrait bien apprendre qu'il s'est trompé, par le sentiment de chaque instant. Nous en avons tant vu !
Parlez-moi de votre santé quand vous m'écrirez, et avec beaucoup de détails. Soignez-vous bien, de grâce, et après avoir donné votre confiance, faites qu'elle soit entière, et qu'il en résulte une véritable exactitude à suivre les conseils que l'on vous donnera. Adieu, ma chère bonne amie; je vous embrasse du fond d'un cœur qui vous est complètement dévoué.
1 Le folfl-marcchal prince Pierre Wolkomki.
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R 3 décembre 1822.
Voilà quinze jours, chère amie, que je me trouve à Rome, fort heureuse d'y être ci trouvant dans ce bonheur-là le dédommagement de toute la fatigue d'un long voyage. La curiosité ne me l'aurait pas lait entreprendre et elle ne m'aurait pas non plus payée de ma peine. Ne croyez pas pourtant que j'aie traversé l'Italie en vraie barbare, insensible à tant de beautés, à de si étonnantes richesses. J'en ai joui. J'en jouis vivement. Mais à mon âge, dans mes dispositions, un déplacement, l'interruption de ses habitudes sont une peine aussi, et voilà celle que je n'aurai plus jamais le courage de prendre que dans un intérêt pressant et cher. J'ai trouvé Grégoire à merveille, ce qu'il attribue à l'admirable ciel de Rome, et ce que je crois bien plus l'effet d'une vie active et convenablement employée. Il a reçu en dernier lieu une lettre charmante du comte, en qui il met avec juste raison toute sa confiance. Les enfants sont adorables. Ma préférence est toute pour les aines, mais cela ne m'empêche pas de trouver les petits pleins d'intelligence et de grâce. Ce sont deux petits lutins les plus amusants qu'on puisse voir. Adieu, chère excellente amie, vous savez ce qu'il faut faire pour moi : jouir de tout le bonheur qui vous a été départi. Mais comme vous ne dédaignez rien dans le bien que vous pouvez faire, vous y joindre/ aussi celui de vous souvenir de moi, de m'écrirc et surtout de m'aimer.
3o8 A LA COMTESSE
Rome, 2 avril i8a3.
Chère amie, je ne vous dirai qu'un mot par ce courrier ; mais je veux que vous n'ignoriez pas combien votre lettre, que j'ai reçue hier, m'a rendue heureuse Quel désir excite en moi cette invitation si bonne et si aimable d'aller vous retrouver à Carslbad ! Depuis votre lettre, je n'ai pas pensé à autre chose, j'ai fait succéder un plan à un autre en trouvant toujours malheureusement qu'il était lié à d'invincibles obstacles. Il faut que vous sachiez qu'il n'est nullement probable que je puisse quitter l'Italie avant l'année prochaine, c'est-à-dire l'été prochain. Une complication de circonstances très pénibles pèse sur moi et je vous détaillerai tout cela dans les volumes que je vous annonce. Vous y verrez que je puis savoir d'expérience que le repos, dans ce pauvre monde, est peut-être encore plus impossible que le bonheur. Ne suhrezvous pas l'idée d'aller voir votre belle-sœur et votre frère à Paris, comme Hélène m'a mandé que vous y pensiez? Ne pourrais-je pas aller vous rejoindre, dans ce cas-là, sur quelque point de votre route, ce qui m'éloignerait moins de l'Italie que Vienne? Si vous saviez quel prix je mets à vous revoir, vous sauriez aussi tout ce que je serai capable de faire dans cet intérêt si vif et si pressant. Je suis charmée de l'Italie, surtout de Rome qui laisse bien loin d'elle tout ce qu'on en peut imaginer; niais cola n'empêche pas que, chaque jour, je ne regrette la France, qui a pour ceux qui ont su s'y attacher un attrait à nul autre pareil. Je suis heureuse d'être avec ma sœur, Grégoire, leurs
DE NLSSELHODE
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enfants que j'adore, et cependant ce Paris, dont la raison et de graves considérations me ferment les portes, me rappelle impérieusement, comme le fera toujours un lieu auquel on rattache tout son avenir. Adieu, ma bien chère amie, je me console de ne vous envoyer aujourd'hui que des énigmes en me promettant de me livrer bientôt.
Rome, 16 novembre 183 4-
Chère amie, j'oubliai de vous dire, dans ma grosse lettre d'hier, qu'il fallait ne pas parler encore du mariage de iSadine. J'espère que mon mari n'aura pas étendu ses confidences.
J'ai été plus heureuse hier que je ne le croyais. Le duc de Laval est venu et m'a apporté des lettres de Paris, une entre autres de Mme de Duras, la meilleure, la plus tendre, je crois, qu'elle m'ait jamais écrite ; combien j'aurais voulu, pour toute réponse, aller me jeter à son cou ! Elle ne me dit rien de ce qui se passe autour d'elle, mais elle est si triste qu'il est facile de deviner tout ce qui peut l'affliger.
Le duc de Laval était pressé ; quand on se revoit, on parle de tant de choses à la fois, qu'on finit par n'avoir de détail sur aucune. Il paraît seulement que tout restera sur l'ancien pied, et que, depuis Henry l\ , jamais roi de France n'a excité plus d'enthousiasme et joui de plus de popularité '. M. de Laval m'a dit aussi que M. de la Ferronnays retournerait décidément en Russie, et cela sous peu.
1 Le roi Louis XVIII était mort le i5 septembre 1824, et son frère lui avait succédé sous le nom cle Charles X.
3lO A LA COMTESSE
Cély1, li septembre i8a5.
\ous pourrez imaginer ce que j'ai pu souffrir en apprenant que Grégoire et ma sœur sont décidés à retourner en Russie au printemps prochain. Une conviction complète de l'utilité, de la nécessité de cette détermination, aurait seule pu m'y faire contribuer ; mais, d'une autre part, j'ai senti que je ne devais pas m'y opposer, et même que, en la combattant vivement, je me chargerais d'une grave responsabilité. Je suis donc restée impassible en apparence, au milieu de toutes ces délibérations, me récusant comme suspecte à moi-même, ou bien redoutant l'imprudence d'imposer à Grégoire et à ma sœur un fardeau audessus de leurs forces. Leurs intentions sont si droites, si pure-, leur désir de se dévouer uniquement au bienêtre de leurs enfants esl <i sincère, que Dieu, je l'espère, leur donnera la force d'exécuter dans toute sa rigueur le dessein qu'ils ont formé !
C'est bien répondre à votre amitié, (hère bonne amie, que de vous donner tous ces détails, et vous concevrez combien il m'en coûte seulement de les tracer ! Il semble, dans ces cas-là, que dire ce qu'on sail est donner de la consistance à ce que l'on redoute. Il n'y a que les gens heureux qui puissent craindre le vague et l'incertitude; les malheureux regrettent la veille, les autres songent à peine au lendemain.
La lettre du comte était pleine de nouvelles joyeuses ; on y naissait, on s'y mariait; à chaque ligne la cause
1 Château de la comtesse Octave de Ségur, près Fontainebleau,
ou l*effet. Dans le même moment, nous faisions pendant à Jean qui rît, par les plus tristes événements venus coup sur coup contrister la société de Paris, le cercle où vous avez vécu,
Adieu, chère amie, c'est toujours du plus profond de mon cœur que je vous aime et vous désire.
Lejs Nouettes, G novembre 1825.
Ma bien chère amie, j'ai appris par le journal le cruel événement qui vous plonge dans la douleur '. Je n'ai pas osé vous en parler de suite, j'espérais encore ! La triste confirmation est venue et je n'ai plus qu'à pleurer avec vous. Je la connais si bien, cette douleur que je partage et que tout malheur semblable renouvelle si vivement en moi !
Qui sait tout le temps qui va s écouler sans que j'aie de vos nouvelles, sans que je sache les détails de cette douloureuse arrivée, et cependant comment n'auriezvous pas songé à mon inquiétude:» Ah! mon Dieu, c'est qu'il est des moments où il est permis de ne songer qu'à soi ! J'ai supputé les dates, compté les jours ; votre lettre de Cracovie était du 29 septembre; vous partiez le lendemain, il vous fallait douze jours. Etes-vous arriver- à temps? Les plus cruels déchirements vous ont-ils été épargnés ? Ce qui transperce le cœur y porte aussi une sorte d'apaisement qui plus tard devient une consolation. Je plains moins ceux qui ont pu recevoir une dernière fois la bénédiction paler-
1 La mort du comte Gourief, père de la com(c--e de Nesselrode.
3l2 A LA COMTESSE
nelle. Qu'il me "tarde, qu'il me tarde de tout savoir! Il faut compter aussi pour quelque chose de voir abréger d'affreuses souffrances qui n'avaient pas pour elles l'espoir d'une guérison ; mais tout cela, dans le moment, n'amortit même pas le coup ; on se flatte en même temps qu'on s'alarme, et se voir brusquement frappé par ce qu'on redoutait, mais si loin dans l'avenir, laisse à nos impressions tout le caractère de la surprise.
N'obtiendrons-nous pas un peu d'empire sur vousmême, quelque empire exercé sur des sentiments qui, si facilement en vous, deviennent passionnés et dévorants ?
Ma bien chère amie, rappelez-vous, rappelez-vous que tout ce qui est de ce monde passe, est destiné à passer ; combattez avec les pensées de l'autre. On n'arrive à la paix qu'en voulant ce que Dieu veut ; répétez-vous chaque jour, à chaque instant, que si telle chose est difficile, elle n'est pas impossible. C'est l'universelle condition pour échapper au malheur, c'est une condition bien plus expresse pour les âmes comme la vôtre. Si vous ne vous élevez pas au-dessus de vousmême, votre situation, si heureuse sous tant de rapports, ne vous empêcherait pas de voir altérer, peutêtre détruire, le bonheur dont la Providence voulait faire votre partage.
Je suis restée quelque temps sans vous écrire : depuis un mois je n'ai pas cessé d'être extrêmement souffrante, je l'attribue au brusque passage d'une saisi m à l'autre, à cette humidité froide que l'Italie, dans les deux hivers que j'y ai passés, m'avait fait oublier. On finit par s'accoutumer à tout et on se réaccoutume
DE NESSELRODE 3l3
encore plus aisément, il faut seulement que l'objet de comparaison s'éloigne.
Adieu, je n'ai pas besoin de vous dire que je vous écrirai beaucoup et régulièrement ; il y a dos choses que le fait même ne nous dit pas plus haut que notre instinct.
28 novembre 1825.
Chère bonne amie, votre sœur se plaît à répéter combien elle se sent heureuse de voir son fils confié à vos soins et son éducation s'achever en Russie. Je lui ai mandé, dans le temps, que vous étiez contente aussi, mais elle ne répondait pas encore à cette lettre et c'est par les vôtres qu'elle commence à prendre confiance en ses progrès. Quand ils ne seraient pas tout ce que vous pouvez désirer, il n'en résulterait pas qu'une éducation vraiment bonne restât pour cela sans fruit. Il y a telle nature qui ne dépassera pas tel degré, mais c'est encore un grand bonheur de l'atteindre, d'être tout ce qu'on pouvait être, et c'est ce qu'on ne peut attendre que de bonnes impressions inculquées habilement et de bonne heure.
On ne crée pas plus en éducation qu'ailleurs, mais soyez sûre qu'on étouffe le mauvais grain, qu'on le réduit du moins considérablement et que, d'une autre part, même dans les sujets les plus ingrats, ce qui n'est pas ici le cas, il y a toujours à développer. Le contre-poids, en s'établissant, peut faire rester stationnaire dans la médiocrité, mais n'est-ce pas une immense victoire, lorsqu'elle exclut les penchants coupables et qu'elle arrache à une complète nullité ? Des
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soins donnés consciencieusement sont rarement perdus; toujours, par un bout quelconque, la récompense se rattache au bienfait.
I ne vraie consolation pour moi, c'est de penser que, cet hiver, vous aurez une complète indépendance, que vous ne ferez absolument que ce que vous voudrez, que vous resterez par conséquent beaucoup chez vous, \ attirant les personnes dont la société peut vous être agréable. Ces choses, si secondaires sous le rapport de la place qu'elles tiennent dans notre vie intérieure, ne le sont pas dans leurs effets : la contrariété pour les actions, comme la continuelle contradiction pour les pensées, irrite ou épuise des forces dont l'emploi utile est ailleurs. Croyez-moi, quand le devoir ne s'y oppose pas, il ne faut dédaigner aucune des manières de se faire un peu de bien ; la tristesse porte au découragement, il faut la dominer. Dans la première jeunesse on se livre pieds et poings liés à des peines souvent imaginaires : plus lard, la vraie sensibilité ne sait plus que se redouter, la volonté doit lutter contre elle et lutter de manière à obtenir quelques triomphes.
Au milieu de tant de biens perdus, tant de biens vous restent, ma bien chère amie ! Vos peines ne vous ont ni isolée ni dépouillée ; elles n'ont fait que vous initier a la véritable nature d'un monde périssable. Le bonheur peut vous rester encore, vous n'en avez perdu que les illusions. Combien il me tarde que vous me paillez avec- détails de vos enfants, de ces trois petits êtres qui n'ont pas eu la moindre part dans cette lettre toute consacrée à un seul regret ! Quelle heureuse mère vous pouvez être! Les chagrins que vous avez éprouvés comme fille sont encore de-- avertissements pleins de
DE XESSELRODE .') 1 f>
sagesse et de prudence pour votre conduite comme mère. Sans doute il y a des périls qui n'auraient jamais existé pour vous, mais sait-on jamais si on aurait parfaitement deviné ce que l'expérience dévoile si bien, sait-on si les réflexions suscitées par des impressions douloureuses et profondes ne sont pas bien audessus des réflexions que nous aurions faites, abandonnés à nous-mêmes ? Il y a toujours dans nos souffrances plusieurs sens cachés ; il s'agit seulement de les pénétrer pour nous assurer qu'ils n'ont qu'un seul but, notre perfectionnement, et que la miséricorde vit toujours dans l'épreuve.
Paris, i5 janvier 1826.
Quelqu'un que je voudrais qu'on consultât toujours, ma lionne chère amie, c'est le général Pozzo '. L'orgueil national a beau s'armer contre sa qualité d'étranger, c'est, je le crois bien, la supériorité la plus incontestable, et tant qu'il sera à notre service, par respect pour son propre génie au moins autant que par conscience, il ne donnera jamais que des conseils utiles à la gloire du pays.
Ce que vous nie dites de la disposition du comte de ne rien accepter, s'il résignait ce qu'il possède, dissiperait le plus cher de mes rêves, si, avant tout, je n'avais pas la conviction qu'il restera toujours à son poste.
Tant qu'a vécu l'empereur Mexandre -, on le savait
1 Ambassadeur do Russie à Puris.
2 Mort à Taganrog, le ig novembre 1820.
Oit) A LA COMTESSE
ou on le croyait si jaloux de ne manifester jamais que ses propres idées, que la part du comte dans les conseils en était moins considérable ; aujourd'hui il reprend tous ses droits, et ce premier acte de force et d'indépendance, qui signale la politique de notre jeune souverain, est mille fois honorable.
On comprend bien que, dans l'intérêt de tous ceux qui veulent entraîner et séduire, on poursuive l'avantage de négocier avec le souverain même, mais le danger de négocier par soi-même est si évident, ses suites peuvent être si irréparables, que les fidèles serviteurs du trône ne sauraient trop combattre cette funeste manie.
Je suis vraiment désolée des lenteurs de l'enquête ! ! Ces tristes et nécessaires jugements se prononceront donc au milieu de cette foule d'étrangers plus avides de gloser que de connaître. C'est un terrible spectacle aussi à mêler à des fêtes. Si Tourguenief a pris effectivement le parti de conseiller à son frère de se réfugier en Amérique, il faut donc qu'il le croie coupable au premier chef? Dans cette situation, je ferais bien peu de cas de la vie sauve. Grand Dieu ! ne vaut-il pas mieux périr que vivre sous le poids du crime et du déshonneur ! Mais je sais qu'on déciderait cela pour soi et non pour les autres. Celte conviction doit le rendre plus malheureux que jamais. Puisqu'on croit n'avoir rien à lui reprocher, combien je voudrais qu'on l'employât, que des affaires vinssent remplir le vide si cruellement occupé par l'inquiétude et de dévorants
1 Sur la révolte à Pétersbourg qui a-wiit accompagné l'avènement de l'empereur Nicolas.
regrets ! Ce que je crains avant tout, pour ceux qui souffrent sans compensation, c'est l'amertume et l'irritation qui enveniment encore les souffrances les plus vives. Dieu seul y fait échapper, mais tout le monde invoque-t-il son secours ?
Paris, 3o janvier 182G.
Ma bien chère amie, combien je conçois vos angoisses par mes anxiétés à moi-même ', combien il m'est aisé de juger de ce que vous avez dû souffrir, vous, au centre d'événements déplorables, d'intérêts directs, d'impressions immédiates, par ce que je souffre moi-même, quoique je ne tienne plus à ce triste monde que par la conscience et quelques affections ! Jamais, jamais les hommes ne m'ont paru d'une inconséquence si odieuse, d'un orgueil si coupable, si ennemis d'eux-mêmes et de leur pays. C'est dans le moment où tout semblait remis en question, où les menaces, les ambitions et les envies de l'Europe pouvaient se concentrer sur la Russie, que ses enfants se divisent, conspirent des bouleversements, méditent l'anarchie, comme pour faire de ce colosse une proie facile. Quel patriotisme, grand Dieu ! et où en serions-nous, si la Providence, clans sa miséricorde, n'eût pas veillé sur nos destinées !
Voilà la moralité du siècle, il s'irrite contre la Sainte- Alliance et prêche aux peuples la sainte insurrection. Quelle grâce signalée qu'une si mauvaise cause se soit
1 Les complots et les mouvements révolutionnaires qui avaient menacé la Russie.
3l8 Y I.V COMTESSE
servie de moyens encore plus coupables, qu'ils aient flétri leurs tentatives dès leur origine, qu'ils aient mis au grand jour la plaie universelle qui menace do tout dévorer !
I ne telle issue ferait presque penser que tous ces mouvements n'ont été permis par la Providence que pour éclairer notre nouveau souverain, pour lui faire déployer aux yeux de tous un grand et beau caractère, pour lui donner confiance en lui-même, en même temps que la mesure de sa force morale et de sa capacité.
Ce qui ferait trembler, c'est la crainte que cette poignée de misérables factieux ne s'appuyât sur des moyens plus puissants et encore inconnus. Je ne pas un sentiment qui n'ait saisi l'âme à cet affreux spectacle, excepté peut-être, du moins pour moi, celui de la surprise. Vous rappelez-vous nos conversations à Carlsbad? C'est par les' critiques amères contre le gouvernement, par un esprit frondeur et mutin, que les bonnètes gens eux-mêmes préparent les voies aux grands coupables. Voltaire a bien dit, en parlant du meurtre d'Henry IV : « Le feu qui sortait de toutes les bouches prit à la cervelle d'un scélérat. » Voilà comment on est complice sans le savoir, comment la solidarité s'établit entre les coupables et ceux qui ne passent pas pour l'être. Je ne puis vous exprimer ma préoccupation continuelle de tout ce qui se passe die/ nous ; je ne vis pas ici, à la lettre, mais à buit cents lieues. Même clans l'année 181a, je n'ai pas senti aussi vivemenl toute la puissance du lien qui nous attache à notre pays.
Ce pauvre empereur Alexandre a donc su toutes ces
m: nesselrode 3 19
infernales machinations ; la perfidie a donc été pour lui comme l'avant-goût de la mort ; c'était de quoi la rendre douce.
La réception de vos lettres a été à la fois une blessure et un baume ; je savais que je pouvais me reposer sur les nombreux détails que vous me donnez et mon, imagination s'arrêtait aux limites que vous fixiez vous-même au mal ; je ne les ai montrées à personne en totalité, mais, dans des communications partielles, j'ai pu souvent combattre l'erreur par la vérité, donner des faits positifs pour dissiper des bruits fâcheux ou alarmants. Vous savez que je suis prudente, d même timidement prudente de mon naturel, que je me tais ou que je temporise volontiers, et dans un intérêt si cher j'aurais acquis en un moment les qualités que je n'aurais pas possédées. Mais on ne peut trop se le répéter aujourd'hui, la publicité et la plus haute publicité devient nécessaire ; c'est une de ces occasions où les diplomates, au lieu de masquer le mal, doivent le découvrir. Par cela même que l'Empereur a l'excellent esprit d'en appeler à la justice, il faut, si Ton doit sévir, que Ton connaisse bien l'étendue et la nature du délit. Combien je voudrais qu'on publiât toutes les pièces de cet important procès, que l'Europe entière put le connaître et que ce qui sera donné à la clémence lui appartînt dans l'esprit de tout le monde !
C'est lorsque les souverains oublient leur haute responsabilité et que les peuples usurpent des attributions qui doivent leur rester étrangères, que l'ordre est interverti partout; c'est alors qu'une centaine de misérables suffisent pour renverser un pouvoir légal qui n'a contre lui que de ne pas savoir se défendre.
Mais, ma chère amie, et c'est l'observation qu'il faudrait méditer chaque jour, le mal produit par les hommes passe avec eux, celui que font les doctrines est destiné à leur survivre de beaucoup ; il n'y a qu'elles qui le produisent sans cesse sans interruption et peut-être sans remède. C'est un poison qui atteint partout, qui pénètre jusque dans la moelle des os et qui, tôt ou tard, de quelque force de compression qu'on fasse usage contre certaines actions, finira nécessairement par amener une explosion, s'il n'est pas attaqué dans son essence même. Croyez-moi, sur la terre, comme armes humaines, il n'y a rien de si fort que les idées libérales, pour me servir du mot convenu ; elles s'adressent à tout ce qu'il y a dépassionné, de hautain, d'amer et d'envieux dans le cœur de l'homme, et c'est là l'homme aux trois quarts. Aucune institution civile, aucun moyen matériel ne s'en rendra maître ! Pour lutter avec elles et obtenir la victoire, il faut l'élément divin, non pas seulement un sentiment vague de croyance en Dieu, de piété sensible, mais l'enseignement sage et profond de la religion positive. La morale, et peut-être surtout la morale politique, ne peut émaner que de là ; tant que des hommes trompés par de faux systèmes croiront faire bien en faisant mal ; tant que leur conscience ne s'élèvera pas contre les suggestions de leur esprit, ils s'honoreront du titre de régénérateurs et d'amis du genre humain ; ils feront les actions les plus coupables en vue d'un bien imaginaire. S'ils réussissent, leur malheur et celui des hommes qu'ils auront entraînés pourront seuls les éclairer, mais trop tard; s'ils ne réussissent pas, ils seront à leurs propres yeux de nobles et d'intéressantes
victimes. Ce travail-là, il faut surtout le prendre en sous-œuvre, s'occuper des générations qui s'élèvent, et les prémunir par les saines doctrines contre le débordement des mauvaises. Il ne faut pas se le dissimuler, aujourd'hui il faut que la religion soit la science, qu'elle marche avec elle, qu'elle s'en fasse un auxiliaire. La science est devenue l'arme universelle, larme unique, c'est le moyen dont on se sert pour tout renverser, et c'est avec elle aussi qu'on pourrait tout réédifier. Voyez combien il est impossible que des intelligences neuves, actives, curieuses, ne soient pas la proie du premier mauvais livre qui tombe sous leurs yeux, quand une instruction, sans liaison et sans base, ne leur a jamais appris à distinguer l'erreur de la vérité? Il n'est plus question aujourd'hui de circonscrire la sphère des idées, de comprimer le mouvement des esprits, on y perdrait son temps et sa peine ; il faut les instruire, leur offrir le choix entre le bon et le mauvais, et jusqu'ici, certes, cela n'a pas été fait chez nous. Ce qui a manqué à la gloire du règne de l'empereur Alexandre, ce sont des établissements d'éducation sur des bases fortes, larges, sages et nationales.
Je crains que les ramifications de cet odieux complot ne soient bien étendues ; je me console en pensant qu'elles ne sont pas profondes, rien ne l'est chez nous, et encore moins le désordre qu'autre chose. Le choix des hommes en dit plus que tout ! Quels organes, grand Dieu, de cinquante millions d'hommes ! La seule idée qu'ils avaient émise et qui, comme tant d'autres, peut bien n'être qu'un prétexte, la seule idée avec laquelle on puisse sympathiser, l'affranchissement des serfs, est encore une de ces améliorations désirables
lifiïînBS DC Mme ÏWBTCHISB — I ?.j
que la révolte rendrait plus impossible que jamais.
L'opinion en France s'est prononcée d'une matière unanimement bonne à la mort de l'empereur Alexandre; on ne parlait pas d'autre chose, et dans des termes d'admiration chez les uns, de bienveillante justice chez les autres, et de reconnaissance dans le très petit nombre qui s'honore de garder le souvenir des grands bienfaits. Les coupables espérances des révolutionnaires y faisaient seules exception, mais il est encore vrai de dire que clans les premiers jours elles étaient fort contenues et se revêtaient des formes les plus convenables.
Accoutumé comme on l'est ici aux entreprises de l'ambition, aux vues étroites de l'intérêt personnel, la générosité du combat entre les deux frères, quoique sentie, n'a pas été complètement comprise ; on a cru voir peu de liberté dans la renonciation du grand-duc Constantin. Les lenteurs," accrues nécessairement par les distances, pendant l'interrègne, usaient la patience d'un peuple et d'une société qui n'en ont pas beaucoup. Les plus bizarres, les plus ridicules suppositions trouvaient place dans les esprits : on ne se rencontrait que pour se demander qui régnait en Russie et cela avec cette légèreté qui mêle la plaisanterie à toute chose. Pour ceux dont l'avenir, les intérêts les plus importants étaient tenus en suspens, vous pouvez juger quelle souffrance leur ('lait infligée!
Je vous ai déjà mandé que le Journal des Débats avait excité une véritable animadversion même dans ies plus lièdes ; il n'a probablement été approuvé que par les amis du Constitutionnel, cent fois moins perfide que lui. C'est fomenter le trouble à l'ombre et à
DE M^SELRODF.
couvert et mettre ses actions hors la loi. tandis qu'on se repaît d'impunité. Je sais que M. de Chateaubriand a d'abord désavoué les articles, que. beaucoup plus tard, il a prolesté contre leur esprit, mais tout cela est loin de l'affranchir de la responsabilité. On sait l'ascendant qu'il exerce sur le Journal des Débats, qui est, plus à lui qu'à M. Bertin de Vaux. Il fallait, ce qui lui eût été plus que facile, ne pas permettre l'insertion de ces articles, juger la tendance de tous sur le premier, tandis que ce n'est qu'après que l'opinion a été empoisonnée par une série de numéros d'un journal dont on ne se méfie pas assez encore, que M. de Chateaubriand arrive avec ses tardives el très incomplètes justifications. C'est un admirable talent qui demanderait l'alliance d'un beau caractère. Les passions irritables et ambitieuses l'entraînent à tout vent. Je vous assure qu'il existe bien peu d'illusion sur lui ; on l'aime, il intéresse, par les embarras même dans lesquels il se met et qui préoccupent sur son sort, mais l'estime et la confiance ne sont pour lui dans aucun cœur, à très peu d'exceptions près ! .
Paris, 5 mars 1826.
Ma bien chère amie, je vous conjure de ne pas trop vous laisser absorber par des choses qui, quelque graves, quelque importantes qu'elles puissent être,
1 Ces impressions sont celles du moment, et, à ce titre, elles appartiennent à l'histoire contemporaine ; mais, si l'on veut avoir le jugement réfléchi de Mme Swetchine sur M. de Chateaubriand, on le trouvera au chapitre xiv de la Vie.
sont cependant des choses qui passent, et dont il ne restera pour nous que le bien ou le mal moral dont elles auront été l'occasion. Cherchez à vous élever audessus d'elles, à les considérer déjà sous le jour de l'éternité, que votre point d'arrêt soit dans le ciel, afin de n'être point trop entraînée par ces mouvements dont l'irrégulière impétuosité tend sans cesse à nous ôter tout repos ! Soyez sûre que Dieu ne vous a pas donné beaucoup sans vous demander, sans attendre beaucoup. Cette surabondance de forces morales, qui s'est si souvent tournée contre vous pour vous dévorer, lui appartient ; quand elle sera remontée à sa véritable source, vous sentirez une nouvelle puissance s'ajouter aux forces que vous possédez déjà, et le vide qui existait encore en vous sera rempli. Vous luttez infructueusement parce que vous n'avez pas encore mis sérieusement la main à l'œuvre, parce que, tout en vous soumettant au principe, vous en éludez les conséquences. Ne voyez qu'une seule chose nécessaire pour vous-même comme pour les autres, et tout «'aplanira. Il y a des gens en ce monde qui peuvent vivre de très peu, de presque rien. Vous n'avez pas été créée dans ces proportions-là, et les dons que vous avez reçus seront nécessairement contre vous s'ils ne sont pas pour vous. Que je serais moins confiante dans les moyens que ma pensée intérieure vous propose sans cesse, si je n'en avais fait la solide expérience ! Pourquoi ne vous le dirais-je pas, ma bien chère amie, cela seul me donne le courage de vivre, me relève quand je défaille, adoucit mon cœur qui, plus qu'un autre peut-être, serait susceptible d'abattement excessif et d'amertume. Mon intelligence sait
qu'il en est de beaucoup plus malheureux que moi ; mais qu'importe ! la souffrance est un fait aussi, et les raisonnements passent à côté sans l'effleurer. Il n'en est pas de même des consolations de la piété, elles laissent subsister les formes du caractère, comme une charpente, mais pour les revêtir, les pénétrer d'une substance nouvelle. C'est ainsi que les mêmes choses prennent une nature et un nom différents ; l'inexprimable fatigue des choses de cette vie en fait naître le détachement, le dégoût qu'elles inspirent devient l'espoir de la félicité future, et le sentiment de sa faiblesse, un appel sans cesse entendu à cette force qui est notre unique appui. Voilà, ma chère amie, les seuls biens universels, notre seul véritable patrimoine ici-bas ; nous nous agitons inutilement hors de cette sphère et toute l'économie de la puissance invisible tend à nous y ramener.
Paris, 26 avril 1826.
Chère bonne amie, il me revient de toutes parts que le couronnement de l'Empereur serait reculé jusqu'en juillet et même jusqu'en septembre ; cela pourrait modifier les projets de Grégoire, et je vous serais très obligée de me tenir au courant de ce qui aura été décidé.
La nomination de l'ambassadeur l paraît avoir été beaucoup plus facile que le choix de ceux qui doivent
1 Le maréchal duc de Raguse fut nommé ambassadeur extraordinaire pour assister au couronnement du czar. Il arriva à Pétersbourg, accompagné d'un brillant état-major.
l'accompagner. La concurrence est énorme, on dit qu'il y a eu plus de cent demandes faites. Tout ce qu'il y a de mieux parmi les jeunes gens désire vivement cette faveur, jamais la Russie n'a tenté un plus grand nombre d'étrangers, qui sont séduits surtout par l'appât de la voir en habit de fête.
Yous ne saviez pas qu'en me nommant N***, vous me parliez de quelqu'un que je connais et qui, dans le court espace de mes relations avec lui, m'avait fort intéressée. 11 avait beaucoup vu ma sœur en Italie et cela nous avait rapprochés. C'est un jeune homme fort distingué et je déplore sincèrement de le voir impliqué dans une si odieuse histoire1. J'aurais parié qu'il était incapable de se trouver parmi les grands coupables, mais par quelle fatalité a-t-il pu en rechercher le dangereux contact, et se croire lié à des ménagements pour des hommes que le mépris et l'horreur lui faisaient quitter? "Malheureusement, le faux honneur du monde se charge de combler les abîmes, et on a vu plus d'une fois des gens, qu'une mauvaise action révoltait, s'associer au crime par leur silence. Ces étranges aberrations ne peuvent venir jamais que de ce que la conscience ne parle pas assez haut, et surtout parce qu'elle n'est pas assez éclairée. On cède à un mouvement qu'on croit généreux et on néglige le plus impérieux des devoirs ; on respecte des rapports souvent involontaires, et on trahit le serment que l'on a prononcé avec connaissance de cause. Enfin, par l'effet de la contagion de tout ce qu'on lit et
1 Conjuration de Saint-Pétersbourg, du i4 décembre 1S2J, contre la famille impériale.
de tout ce qu'on entend, toute rectitude s'éteint ; la justice n'est plus que d'invention humaine et le cœur meurt à tout, si ce n'est à la seule pitié pour les seuls coupables ! Combien elle est grave cette maladie qui, dans ces derniers temps, a faussé les âmes ! Que de puissants remèdes ne demande-t-elle pas !
Xe suis bien impatiente, ma bien chère amie, de voir mise au grand jour cette horrible affaire ! Que ne sommes-nous déjà au temps où la justice et l'ordre rétablis et satisfaits auront permis qu'elle entre dans l'oubli! La publicité qu'on est dans l'intention de lui donner est l'œuvre de la magnanimité et en même temps d'une admirable politique ; c'est aussi une innovation chez nous, mais une innovation éminemment salutaire.
Je vous envoie un petit mot pour Tourguenief qui me préoccupe bien. Je vous le recommande, chère amie ; tout ce qui est malheureux sans l'avoir mérité est sur de votre compassion.
Je vous embrasse du fond de ce cœur qui vous aime tant et si bien.
Paris, 2~t avril 1826.
Vous me forcez à changer toutes mes théories sur l'insuffisance de tout dédommagement dans l'absence. Quand on s'écrit avec cette confiance, cette suite et ces détails, les douceurs de la présence et de l'intimité se reproduisent comme par enchantement.
Quant à consulter la somnambule, ma bien chère amie, j'ai précisément en moi l'opposé des conditions qui seraient requises : d'abord la répugnance la plus
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prononcée, ensuite une méfiance absolue. J'ai lu beaucoup sur le magnétisme, je me le suis fait raconter, par ses adhérents les plus instruits, dans ses (ails et ses détails les plus prodigieux ; je ne nie aucun de ses effets, mais leur marche, si vacillante et si peu générale, si circonscrite d'après les uns, si illimitée d'après les autres, me paraît tout ce qu'il y a de plus éloigné de la vraie science qui procède d'un pas égal et sûr. Au milieu de tant d'obscurités, comment ne pas faire la part du charlatanisme ou de l'imagination trop prévenue ? Comme dans tout ce qui se fait un peu au hasard, si l'on cite des conseils de somnambules qui ont rendu la santé, on en cite aussi qui ont tué leurs malades. Le docteur Marc est fort partisan du magnétisme, non pas comme l'exerçant lui-même, mais comme ayant soutenu à l'Académie que c'était une force qui méritait d'être soigneusement examinée et que les progrès qu'il avait faits en Allemagne justifiaient bien l'attention que les médecins français pourraient y apporter. Son opinion a prévalu, et une commission a été nommée dans ce but. J'étais tout à fait de l'avis de Marc, l'examen en toute chose est utile et honorable ; c'est sous le rapport de l'application seulement que je ne voudrais jamais qu'on allât vite, et cela en quoi que ce soit. Ce n'est donc de ma part, chère amie, ni obstination, ni obscurantisme. Je veux qu'on tente tout, mais qu'on éprouve longtemps. Ne m'accusez pas davantage d'une négligence de laisser-aller ou d'une négligence systématique; je sais que nous devons chercher à prolonger notre vie comme nous devons tâcher de la rendre plus tolérable, j'y travaille plus qu'on ne le croirait, mais
ce n'est ni par un désir ardent de succès, ni par le stimulant de l'inquiétude, et je pense que cette disposition est plus favorable que nuisible. J'abandonne en tout et pour tout ma destinée au bon Dieu, je ne voudrais vivre pas un seul moment de plus ou de moins que ceux qu'il m'a marqués ; tout ce qui viendra de lut sera bien venu.
Il est vrai que ce n'est pas là la résignation qui me coûte. Quel triste monde, ma bonne chère amie, soit qu'on regarde en arrière ou qu'on s'enfonce dans le présent ! A mesure que l'on avance, on voit toujours davantage le peu que l'on vaut et le peu que l'on fait. Notre influence ne croît pas à beaucoup près avec nos bons désirs, et la moisson trompe sans cesse l'espoir des semailles. Avec soi-même, on n'en a jamais fini; si on ôte quelques taches, d'autres points brillants de force et d'éclat se ternissent ; le dégoût ùte à l'énergie ; en faisant le bien que l'on a à sa portée, on perd la force d'entreprendre celui qu'il faudrait aller chercher, et si l'intelligence conduit plus sûrement, signale mieux les dangers, les mouvements naturels n'ont plus cette élasticité, cette spontanéité qui caractérisent la jeunesse. Ah ! mon Dieu, il faut tout accepter, tout, et même sa propre insuffisance. L'incomplet doit faire, d'une manière ou d'une autre, la souffrance d'une existence trop imparfaite pour atteindre un véritable but.
Il y a tant de candeur, tant de sincérité dans ce que vous appelez votre confession, que j'affirmerais que c'est une des meilleures actions de votre vie, qui en compte tant. Quand on sent si vivement ce qui nous manque et à quoi l'on manque, on est bien près de
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s'amender. Je crois que vous avez raison en reconnaisant que vous avez plus de force morale que de force religieuse, mais l'une est la matière première de l'autre. C'est des qualités qui constituent l'ensemble d'un caractère que s'empare la religion, pour les pénétrer de son esprit et les élever à la hauteur de la spiritualité du christianisme. La greffe sur le sauvageon produit les fruits qui sont inhérents à l'arbre sauvage ; il ne les change pas, mais il les modifie et les perfectionne. Voilà pourquoi vous trouvez dans les personnes pieuses et véritablement pieuses, les mêmes diversités offertes par les caractères abandonnés à eux-mêmes, à la seule différence que la variété est limitée à la sphère de ce qui est bien.
Il ne faut pas croire qu'une piété tendre, affective, sensible, soit la seule véritable piété ; c'est peut-être ce qui en fait le charme, ce qui en donne davantage le goût, mais c'est souvent plus humain qu'on ne le croit, et la véritable notion d'une piété profonde et solide se compose d'éléments encore tout autres. Courber invinciblement la raison sous le joug de la foi, laquelle parle si haut à la raison ; subordonner tout à un consciencieux examen de ses devoirs : servir Dieu et sa cause dans toutes les occasions, sans égard à aucune considération mondaine ; ne voir dans le monde que Lui, et dans les hommes que ses instruments ; adorer ses décrets, non pas d'un respect de commande mais avec l'intime conviction que nous ne perdons pas un cheveu de notre tête sans qu'il l'ait permis pour notre bien ; faire tout le bien qui est en notre pouvoir; travailler sans relâche à se connaître et ;'i se corriger : supprimer le frivole et l'inutile ; rapporter les choses qui passenl
à Celui qui ne passe pas ; se regarder comme étranger ici-bas et voir dans le ciel sa véritable patrie : voilà, ma bien chère, ce qui nous initierait bien vite aux mystères de notre destinée future, voilà ce qui porterait en nous des fruits solides.
Votre intelligence est forte, votre pensée bien capable d'aborder et d'approfondir de hautes questions ; arrachez-la souvent aux objets qui l'absorbent ; renfermezla, pendant quelques moments chaque jour, dans le cercle des vertus éternelles ; ne poursuivez pas les effusions du cœur ni les consolations, elles viendront à leur tour. Que votre pensée soit bien dirigée, et votre àme s'améliorera peu à peu, l'onction y pénétrera et vous éprouverez ces joies sensibles qui sont bien plus la récompense d'aimer que l'amour même. J'ai souvent dit à votre sœur que si jamais vous parveniez à une haute piété, vous auriez celle d'un homme. Cela tient à l'essence même de votre caractère et il n'y a pas de quoi vous plaindre. Essayez seulement de marcher dans cette roule, ne vous laissez pas abattre par les difficultés qui doivent naturellement prendre les dimensions de votre caractère, et croyez, avant tout, que le repos pour vous est à ce prix. Vous avez bien raison de penser que tous les avantages de votre position, toutes les félicités dont vous êtes en possession ne sauraient entrer en comparaison du bonheur que l'on peut goûter dans \e< larmes et le plus complet dénûment. Le ciel n'est pas plus élevé au-dessus de la terre que la vie du véritable chrétien ne l'est au-dessus des prospérités humaines. D'ailleurs, n'est-il pas juste, raisonnable, de soigner avant tout les seuls biens que l'on emporte avec soi ?
Je me trouverais bien ridicule de parler ainsi, si ce n'était pas à vous que je parlais, à vous pour qui mon âme et mon coeur s'ouvrent entièrement et laissent échapper tout ce qu'ils possèdent. Je ne puis vous aimer comme je vous aime sans vous identifier à tous mes vœux pour moi-même, sans vous dire ce que je me répète sans cesse. Dans ces vicissitudes continuelles, au milieu de ces coups qui retentissent et ébranlent au loin, savons-nous ce qu'il nous est réservé de moments ! Gomment ne pas se hâler, quand tout, d'un instant à l'autre, peut crouler ! Ne remettons plus, chère amie, et que la rapidité de notre marche répare nos lenteurs passées.
Certes vous avez bien raison de croire que mon affection pour vous redouble et s'anime encore de toute votre confiance. C'est en remuant les profondeurs que les âmes se touchent de plus près, et c'est dans un but si grand et si solennel qu'elles peuvent s'unir d'une manière intime et à l'abri de tout danger.
Vous m'avez fait une joie extrême en me disant que nous nous séparions un peu de l'oblique et incertaine politique européenne pour prendre « des déterminations à nous seuls. » L'empereur Alexandre pouvait suivre le mouvement général, parce que, soit avec raison, soit avec illusion, il pouvait croire qu'il le dirigeait effectivement. Dans l'esprit de sa nation, dans celui de beaucoup de gens en Europe, sa puissance morale était immense : sans en affecter la hauteur, il était le roi des rois, l'Agamemnon de l'Alliance, on le reconnaissait même en le contestant. La position de son successeur est autre, il n'a pour lui ni l'expérience, ni les services rendus à la grande cause, il ne dispose encore
que de la force matérielle de son vaste empire, et n'étant plus incontestablement le premier, il faut qu'il soit le seul, et que, perdant les avantages, il se dérobe aux inconvénients. Et certes on peut en signaler de graves au milieu de cette brillante prépondérance qui, toujours pure dans ses motifs, n'a pas toujours été heureuse dan$ ses résultats. Le plus naturel de tous aurait dû être de s'attacher l'Europe par les liens de la reconnaissance : tant de générosité, d'efforts, de sacrifices semblaient en prescrire la loi ! Eh bien, comment n'y a-t-on pas échappé ! La mort de l'empereur Alexandre a-t-elle excité un sentiment vif et profond ? Dans les dangers, dans les affreux bouleversements dont la Russie vient d'être menacée, les souverains et les peuples se sont-ils émus d'indignation et de douleur ? Je ne le pense pas. La crainte chimérique du grand colosse, l'envie longtemps comprimée, se sont bientôt fait jour à travers les premières émotions. La Russie se serait déchirée tout entière de ses propres mains, que tous, presque tous, seraient restés froids spectateurs d'un si horrible spectacle. L'intérêt personnel lui-même n'aurait pas suffi pour éclairer les courtes vues.
Tout gouvernement est tenu d'avoir l'âge de raison et doit consulter la prudence tout en laissant parler la bonté. Il y a beaucoup d'ingrats parmi les individus, mais il y en a bien plus encore parmi les gouvernements et les peuples. Pour eux, à la moindre résistance qu'ils rencontrent, le souvenir du passé s'etTace tout entier. Voilà, il me semble, le point d'où il faut partir, non pas pour nourrir des idées d'animosité et d'orgueil désappointé, mais pour se bien persuader qu'il faut B'occuper de soi, et ne compter sur la bienveillance et
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la participation que dans les temps de prospérité et de bonheur. D'ailleurs, il est juste de remarquer que par nos besoins, par notre organisation intérieure, par les difficultés si compliquées d'un ordre de choses qui nous isole, nous ne pi un uns être ni jugés ni connus parfaitement dans ce que nous sommes et dans se que nous voudrions être.
Comme je crois vous l'avoir mandé, il serait impossible de faire sympathiser quelqu'un avec le pouvoir absolu et l'esclavage des paysans ; il y a certes quelque chose de juste dans cette répugnance, mais qui se demande ce que deviendrait notre pauvre pays, dans le déchaînement prématuré d'une classe pleine d'énergie et d'ignorance, et dans un pouvoir partagé entre des hommes qui ne le méritent pas ? J'en reviens toujours là : puisque nous sommes si différents des autres qu'il paraît impossible de leur faire comprendre notre position, vivons seuls, agissons' seuls, autant que possible, et qu'une suspecte amitié dans les temps de repos ne nous entraîne pas dans des périls extérieurs qui nous feraienl oublier nos périls intérieurs, destinés à subsister bien longtemps encore, je le crois, ("est jusque dans la moelle des os qu'il faut porter le remède. Je ne crois pas que l'esprit révolutionnaire ait pénétré jusque-Là ; mais ce qui y a pénétré, ce sont les désordres de l'administration, la corruption des individus, l'absence de tout esprit public et des doctrines les plus nécessaires ;i la conservation d'un Etat. C'est là ce qui donne beau jeu aux agitateurs, qui n'acquièrent guère de véritable ascendant que lorsque la souffrance est ancienne et générale.
La difficulté ne doit pas arrêter, on ne l'élude pas
en refusant de la combattre, et il y a dans le bon droit une force qu'on ne reconnaît bien qu'après avoir commencé à la mettre en œuvre.
Ce qui nous manque ce sont des hommes ; mais où ne manquent-ils pas !» Cette France si avancée, si spirituelle, h instruite, a-t-elle des hommes d'Etat? Tout le monde s'acharne contre M. de Villèle et pas dix personnes ne s'accordent pour lui désigner un successeur. Certes ce n'est pas l'embarras du choix qui fait la difficulté, niais c'est une pénurie reconnue unixersellement. La nomination de M. de Rivière ' a excité une clameur générale et jamais, mais jamais, je n'ai vu trois personnes désignant un même individu pour remplacer M. de Montmorency. Si on voulait réfléchir un peu sur cela, il y aurait bien de quoi abattre l'orgueil national.
Je ne suis pas étonnée, chère amie, que, dans des circonstances si graves et si tristes, le concours de tant de hauts personnages ait passé devant le public de Pétersbourg comme inaperçu -. Il est dans la nature de la peine de rendre moins sensible aux choses uniquement brillantes ; tout ce qui tient à la vanité s'évanouit devant les fortes réalités, et certes la douleur est la plus substantielle de toutes. Tel succès, qui aurait fait battre un cœur livré à l'illusion, n'amène que des réflexions graves et amères sur la futilité des biens que
1 Le dur de Rivière avait été nomme' gouverneur de M. le duc de Bordeaux, le 10 avril 1826, après la mort du duc Mathieu de Montmorency.
- Le duc de ^ cllington, le duc de Raguse et les ambassadeurs extraordinaires des grandes puissances avaient apporté à l'empereur Nicolas les félicitations de leurs cours.
l'imagination convoite. Pour ma part, je ferais bien bon marché de toutes les cajoleries comme de tous les hommages de l'Europe, je résignerais même volontiers la domination pour être sûre de l'indépendance, seule véritable nécessité d'un état comme attitude extérieure. Quand on me dit que le duc de Wellington, l'Autriche et même la France sont peu contents de nous, je suis très disposée à m'en réjouir ; nous en serons plus maîtres de nos actions et ne ferons alors que les fautes qui nous appartiendront en propre.
Ce qui paraît avoir été décidé pour la Grèce me semble excellent. Pourquoi n'avoir pas fait cela deux ou trois ans plus tôt? Dans cette démarche, l'empereur de Russie ne paraît pas comme fauteur de l'insurrection des Grecs, mais comme souverain libre et puissant qui exige l'entière exécution des traités. La merveilleuse défense des Grecs méritait bien qu'il parlât hautement en leur faveur. C'est à leur puissance morale et d'opinion que les gouvernements ont fait un tort immense en ne prenant pas la défense d'un peuple chrétien opprimé : la perte d'une province est une moins grande perte que celle-là. La croix en opposition du croissant devait l'emporter spontanément dans les conseils ; quand on voit frapper son père, on se jette sur celui qui le frappe avant de demander si son père a raison. Cette politique toute de conscience aurait peut-être été, parle résultat, une politique d'intérêt, en ne laissant pas cette cause sainte livrée à l'exploitation de tous les révolutionnaires du monde, qui y trouvent un prétexte trop plausible de calomnier les pouvoirs légitimes.
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10 mai 1826.
Chère amie, je regarderais comme également imprudent et pénible de quitter mon établissement en France ; c'est bien assez d'avoir quitté une fois sa patrie, son nid et ses amis ; il ne faut pas recommencer un si rude parti, dans toute l'incertitude d'une destinée que je ne pourrais suivre, sans subir toutes les chances d'irrésolution et de déplacement.
J'éprouve le besoin le plus impérieux de fixité ; j'ai perdu aujourd'hui les dix-neuf vingtièmes de la force sensible et humaine que j'avais, lorsque je vins pour la première fois en France ; je ne puis plus songer à vivre que là où je dois mourir, et c'est tellement vrai que, si mes impressions avaient été telles dans les circonstances qui m'ont fait quitter la Russie, les plus redoutables inconvénients n'auraient pas été assez puissants pour me déplacer. Je ne vous aurais pas quittée, ma bonne chère amie, j'aurais conservé la princesse Alexis, et mon pauvre cœur, dans ses tristes retours, conçoit toute la force et toute l'étendue des consolations qui lui auraient été laissées. Je ne sais si on aime mieux en vieillissant, mais il est sur que toutes les affections se concentrent davantage sur les êtres que l'on aime. Quand on est jeune, on peut toujours se dire que, dans la foule des indifférents, il est peut-être quelqu'un qui répondrait à notre cœur; plus tard, il n'y a plus d'avenir mortel, on possède tout ce qu'on possédera jamais. On pourra perdre, on ne pourra plus acquérir. Ah ! que de bonnes raisons pour soigner, chérir da-
«TTREB DE Mm» SWETCHISË — î 93
vantage ce qui nous reste, pour resserrer toujours les rangs toujours prêts à s'éclaircir !
Paris est vraiment une étrange chose, il suffi t d'y rosier en place pour faire beaucoup de chemin, au moyen de tout ce qui y passe et repasse. Mon salon, cette annés. ressemble à celui de Pétersbourg à > \ méprendre. Le bon Tourguenief n'en fera pas, je l'espère, le moindre ornement ; c'est vraiment en sœur que je le recevrai, avec une affection et une joie toutes cordiales. Certes, s'il eût dépendu de moi, je l'aurais bien empêché de prendre le parti qu'il a pris *. J'appréhende, je pressens même de tardifs et d'amers regrets, et il n'est pas difficile ni présomptueux de croire que l'on connaît un homme, que l'on a suivi pendant longtemps dans un mouvement d'affaires et d'incessante activité, beaucoup mieux qu'il ne peut se connaître lui-même. Quant à fécueil que vous me signalez, je vois d'avance que je no pourrai l'y faire échapper. La princesse Sophie aura sûrement pris les devants, tracé la route, préparé les voies. Tourguenief commencera par tomber dans les bras de la comtesse Razoumowski et toute la société l'embrassera dans la même étreinte. Moi, j'arriverai plus tard, et trop tard, comme les gens qui n'ont pour eux que la raison. Roxandre me dit que sa famille passera six mois à Paris, à dater du icr novembre ; elle supposait aussi que le comte Gapo d'Istria y ferait un voyage dans le courant de l'hiver ; cola nous mettra en nombre, el, pour le coup, je puis craindre t\r me trouver beaucoup plus d'amis que de chaises.
1 II s'exilait volontairemenl jiour se rapprocher de son frère j
compromis dans les derniers troubles de la Russie.
DE NESSELRODE 33o,
J'étais bien sûre rjue la mort de Bartholdy ' vous ferait grand'peine ; elle frappe davantage par le contraste do tout ce que cet homme avait de vitalité dans l'âme et dans l'esprit, et aussi par le malheureux choix de ses opinions, qui semblaient le faire volontairement renoncer dans l'avenir à la continuation de cette vie intellectuelle si riche, si animée, si brillante. Un orgueil faux et irritable semble l'avoir accompagné jusqu'au dernier moment, mais peut-être a-t-il eu le temps de dire à Dieu son véritable secret ! J'ai eu de longues conversations avec lui après votre départ, j'ai pu y voir de l'égarement, mais tout autre chose que l'indifférence et le calme plat de l'insouciance. On voyait que, dans ses attaques mêmes, il cherchait surtout à se rassurer. Une observation générale et qu'il est bien utile défaire, c'est que l'erreur fait des hypothèses et n'a presque jamais de véritables convictions. Il y a toujours entre elle et le vrai la différence des gens qui cherchent et de ceux qui ont trouvé. Je ne sais pas encore ce que deviennent ses ouvrages et ses collections. Je pense qu'il les aura légués, puisqu'il a eu le temps de mettre ses affaires en ordre.
J'ai reçu, il va deux jours, une charmante lettre du duc de Laval, qui est toujours à Albano ; il venait d'apprendre que la nombreuse société des Esterhazy lui arrivait pour dîner, première station de la délicieuse et pittoresque tournée de Neptuno, Porto d'Anzo et Monte Cavo, qu'il allait faire avec eux. Il me mande aussi que M. Blank, établi à Albano et passant sa vie
1 Membre du Consistoire de Steltin, auteur de plusieurs ouvrages, entre autres d'un Voyage en Grèce, traduit en français.
3/fO A LA COMTESSE
chez lui, était rappelé à Naples ; il était ravi, l'édit qui rappelle une certaine catégorie d'exilés napolitains devant paraître dans quelques jours. J'espère que vous me ferez votre compliment sur la joie du pauvre Blank et que vous la partagerez un peu en songeant à sa pauvre mère, dont les soixante-quinze ans n'ont pas d'autre consolation.
On dit que M. de la Ferronnays part décidément pour la Russie au mois de décembre. Je pense que cela vous fera plaisir en vous donnant la certitude de le garder.
L'état de l'impératrice Elisabeth m'inquiète '. Je la crovais entièrement rétablie. Quand ce genre de mal traîne en longueur, il est bien rare qu'on s'en tire. Dieu veuille la conserver !
Saint-Germain. 9 juillet 1826.
Quelle douloureuse et nouvelle tristesse répandue sur nous tous, chère bonne amie ! Depuis six mois, nous ne cessons d'apprendre, de toutes les manières imaginables, la force des liens qui attachent au pays, combien ceux qui, par leur éloignement, restent le plus passivement soumis aux événements qui s'y passent, conservent encore de sensibilité aux impressions qui en viennent. Rien sans doute ne peut se comparer entre ce dernier coup et l'autre ; la mort do l'empereur Alexandre nous a foudroyés ; celle de l'impératrice
1 L'impératrice Elisabeth mourut âgée de 18 ans, le !\ niai 1826, à Bélef, dans le gouvernemeni de Twer, où le triste état de si santé l'avait forcée de s'arrêter en revenant de Taganrog, apiv- la mort de l'empereur Alexandre.
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Elisabeth a été triste comme son agonie ; elle est un grand malheur pour ceux qui l'approchaient de près, pour les infortunés qu'elle découvrait de si loin, mais enfin, elle ne remet pas en question le repos, la sécurité de cette chose publique où tous les intérêts individuels vont se perdre, à qui l'on sent que l'on doit tout sacrifier.
C'est peut-être un effet naturel de l'âge : à mesure que l'on a\ance, on voit grandir les idées, les choses qui leur servent d'expression, et amoindrir les personnes. On emprunte tout à l'éternité à mesure qu'on en approche. C'est clans ce sens qu'un souverain est beaucoup plus qu'un homme, et que les générations ne comptent pas devant un résultat heureux et durable. Quand on a suivi la destinée de l'impératrice Elisabeth, on est contraint de dire que sa mort est le seul événement personnel qui lui soit venu à souhait, de tous ses vœux ostensibles le seul qui ail été exaucé. Humainement, le choix du moment a été une grâce, et religieusement, nous devons penser que ce n'est pas à cette grâce seule que s'est bornée la bonté de la Providence. Je ne puis vous dire combien je suis occupée de M1 Walouef. Je voulais lui écrire, j'y pense encore, je ne sais si je l'oserai après un si long silence ; mais le malheur qui laisse dans l'isolement est un si grand malheur qu'il anéantit le passé et fait disparaître toutes les lacunes.
Quand je vous écrivais de Fresnes ', je ne croyais
1 Le château de Frcsncs, département de Seine-et-Marne, arrondissement de Meaux, fut bâti sous Henry IV, par M. Forget, secrétaire d'Etat, qui dressa Pédit de Nantes. Il fut magnificpienient agrandi sous Louis XIV, par M. Duplessis-Guénégaud, qui,
pas que j'y serais retenue encore plusieurs jours. Les Ségur restent à Fresnes, qui donne tout, hors de l'argent, jusqu'au moment où l'on parviendra à se défaire de ce beau lieu, dont il faut, en attendant, manger les choux et les carottes. On a beau s'indigner' contre la bande noire, elle est devenue une des nécessités du temps ; rien de ce que l'on a bâti autrefois n'est dans les proportions des fortunes actuelles. Ce n'est pas la peine d'avoir une salle des gardes, pour deux domestiques qu'on ne peut seulement pas retenir dans l'antichambre, et des écuries pour soixante chevaux, quand on a deux haridelles, et comme luxe, un âne monté successivement par deux ou trois générations.
L'affreux sort de Missolonghi a été un coup terrible pour nos amis Stourdza ; je ne les ai pas revus depuis, mais on comprend tout ce qu'ils ont dû souffrir. Il est bien probable aussi que leurs espérances, sur la nature delà réponse à l'ultimatum, se trouv aient en opposition du résultat qu'elle a amené. Ils y voyaient la chance d'une libération prompte et décisive pour la Grèce, et cette chance, quoique existant toujours, va être abandonnée aux lenteurs d'une négociation.
L'humanité s'émeut pour les Grecs et quand on leur appartient par des devoirs imprescriptibles, il est impossible que la cause générale, avec tous ses intérêts et toutes ses conséquences, ne disparaisse pas un peu.
'ii, partagea la disgrâce du surintendant Fouquet. La très belle chapelle du château, construite sur les dessins de Mansard, servit de modèle à l'église du Val-de-Grâçe à Paris. C'est dans la terre de Fresnes, possédée parle chancelier d'Aguesseau, que, pendant deux exils, tel illustre magistrat composa une partie de ses ouvrages, entre autres les Instructions à ses enfants.
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Placés différemment, c'est vers un autre but que nous devons tendre, d'autres devoirs doivent nous guider. On conçoit que le chef de cinquante millions d'hommes consulte et fasse prévaloir leurs véritables intérêts, et ne s'engage point, pour faire un bien douteux, dans une lutte dont, avant tout, il me paraît impossible de prévoir les résultats.
Ln gouvernement ne peut se dévouer comme un homme qui, en s'exposant, ne dispose que de lui-même, et ceux qui exigent impérieusement aujourd'hui que nous allions en enfants perdus, tous ces hommes d'Etat de salons, dont l'ignorance n'a qu'une lactique, celle d'accuser toujours, se riraient bien des malheurs que l'imprudence pourrait si facilement attirer sur nous ; nous n'avons que trop couru au secours du voisin quand le feu était chez nous, et il est bien juste, en vérité, que les malades songent à se guérir eux mêmes. Nos plaies ne sont pas imaginaires comme celles de beaucoup d'autres Etats. Gomme administration, il y a beaucoup à changer, à créer, relativement aux choses les plus fondamentales ; il faut préparer de loin les utiles transformations dont la né,nssité se fera toujours sentir de plus en plus.
Les journaux, comme à l'ordinaire, sont pleins d'absurdités sur ce grand événement. Puisque toute l'Europe est citée sans cesse à ces étranges tribunaux et que, par une réaction immédiate et si dangereuse, elle s'impressionne de leurs arrêts, pourquoi donc ne donne-t-on pas un organe instruit et habile à la vérité? Je souffre vraiment de ne la voir jamais ni développée ni défendue, pas plus dans la presse que dans les ouvrages politiques de circonstance. Puisque tout le
monde a le droit de parler à l'opinion, il me semble qu'on ne devrait pas laisser parler tout seuls ceux qui se donnent la mission de l'égarer. Dans l'état actuel, il n'y a que les notes officielles qui, de temps en temps, déclarent les vues et les principes qui servent de direction, mais ces notes ne paraissent que de loin en loin, et passent souvent inaperçues. Aujourd'hui, au milieu de tant de voix assourdissantes, il est nécessaire de parler bien haut, et puisque c'est aux nations que l'on s'adresse, à ces masses qui sont toujours un peu enfant, il faut, comme dans l'éducation, ne passe lasser de répéter les mêmes choses, de faire prendre toutes les formes à ce que l'on veut graver dans les esprits.
Vous avez pu voir, clans les débats de la Chambre, beaucoup d'allusions à l'épouvante causée par un bruit sourd et vague du rétablissement de la censure. Soit conviction qu'on peut s'en passer, soit faiblesse, il semble que M. de Villèle y a renoncé. Je pense que c'est un bien ; il ne s'agit pas ici de considérer la liberté de la presse en elle-même et dans ses effets les plus généraux, il faut en juger dans ses rapports avec la situation actuelle, tenir compte de sa disposition générale des intelligences, et sous ce double point de vue, il me parait indubitable que sa suspension aurait des inconvénients incalculables, en regard d'avantages fort circonscrits.
Le prince Serge vient de m'écrire au sujet de mes affaires. Si votre excellent mari veut en prendre connaissance, il le pourra plus que personne, et vous rlrs à vous deux et de toutes manières, pour moi et pour les miens, mon véritable ange gardien au département des choses humaines. Adieu, je vous aime et
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vous embrasse de toute la tendresse de mon cœur.
Paris, 3o octobre 1826.
Qu'ils sont désolants, mon amie, les détails que vous me -donnez sur cette pauvre princesse Sophie Wolkonski, et que de symptômes funestes ! La terreur et jusqu'au regret de la mort disparaissent devant l'épouvante que cause le mal cruel que l'on redoute. L'idée qu'elle aurait pu l'éviter ajoute encore à ce qu'on éprouve ; car, du moins, dans les choses inévitables, la nécessité vient de Dieu, et par cela même porte quelque consolation avec elle. Si les médecins n'entrevoient pas dans son voyage un avantage positif, il serait, selon moi, à désirer qu'elle ne l'entreprît pas ; je ne sais rien de pis que ces déplacements qu'on impose aux mourants, au lieu de les laisser finir paisiblement, au milieu de leurs amis et de leurs habitudes : ces moments sont précieux, il n'en faut rien distraire. Je suis bien étonnée qu'Aline se soit décidée à quitter sa mère dans cet état. On ne sait pas souvent les regrets qu'on se prépare en ne faisant pas pour le mieux, lors même qu'un devoir rigoureux ne commande pas. Je vous ai bien reconnue, ma bonne excellente amie, dans vos soins pour Sophie ; ce qui révolte l'égoïsme ou la molle insouciance est du baume pour votre cœur : vous aimez spontanément tous ceux à qui vous pouvez être utile. Pourquoi ne puis-je espérer aussi être soignée par vous dans mes derniers moments, ou dans ceux d'une vive souffrance quelconque ? Il me semble que j'aurais tant de choses à vous dire, tant de conso-
lations à recevoir, tant de douceur à recueillir mes dernières forces pour vous remercier de ce que vous avez été pour moi! Chère bonne amie, devinez au moins lout ce que vous n'entendez pas, et tenez-moi compte par avance de l'abandon où vous me laisserez.
Le rescrit que vous m'avez envoyé m'a fait un plaisir extrême ' ; c'est une véritable association des services les plus utiles aux temps les plus glorieux de notre Empire, un intime mélange, comme cela doit être, du souverain et de son fidèle ministre. Le coin le a dû en être bien vivement touché ! Lne parfaite justice est plus rare et surtout plus difficile qu'on ne le pense.
Je vous ai adressé plusieurs questions auxquelles j'attends une réponse. Je sais où vous êtes logée ; mais il me manque encore bien des détails auxquels vous suppléerez, j'espère. Je voudrais savoir particulièrement l'arrangement de la pièce qui contient vos merveilles d'Italie. Je vous écris dans celle qui renferme Ions mes souvenirs ; mais elle n'est point encore arrangée, et je n'ai de placés que mes tableaux, petits et grands. Je cherche à gagner du temps, par la raison que, quand toutes les jouissances arrivent en masse, les mémoires suivent la môme marche. Lorsque vous viendrez à Paris, et quelle joie cette simple supposition ne me fait-elle pas éprouver ! il est impossible que vous me fassiez le chagrin de ne pas venir loger chez moi. J'ai fait cent fois déjà mes arrangements en conséquence. Je vous donnerai ma chambre, vous mangerez
1 Témoignage de haute satisfaction de l'empereur Nicolas au comlc de ÏNcssclrodc.
mon petit dîner pour vous reposer de vos délices et de
Paris, 23 janvier 1827.
Après avoir dîné en ville, je rentre pour vous écrire, ma bonne chère amie, et j'y aurais apporté un esprit libre et un cœur content, si je ne venais à l'instant de recevoir une nouvelle qui me fait beaucoup de peine, celle de la maladie très grave et même du danger d'une personne à qui je suis fort attachée, la duchesse de Damas. C'est la grand' mère de ce jeune Léonce de Vogué que je vous ai tant recommandé, une des meilleures et plus spirituelles personnes que je connaisse, qui a toujours eu pour moi une bonté parfaite et qui faisait exception, je puis le dire, dans la bonté même des personnes qui m'en témoignaient le plus. Je suis bien contristée ! quelle pénible chose de craindre et de souffrir toujours; voilà ce qu'on gagne à vieillir! Des vides se creusent autour de nous sans cesse, à l'âge où l'on ne remplace pas, où il serait difficile de remplacer, si même on en avait la volonté. Ce que l'on traite légèrement, dans la saison des richesses et de l'avenir, achève, avec tant d'autres peines, de nous abattre. C'est salutaire, sans doute, mais toujours douloureux.
Mn,e de Duras est mieux, mais elle souffre tant, il y a dans cet état tant de symptômes extraordinaires, qu'en vérité on ne sait qu'en penser. Dans les moments où l'on ne s'inquiète pas prodigieusement, on s'afflige encore de la voir si différente de ce qu'elle était autrefois. Peut-être le temps viendra-t-il à notre secours,
mais quel auxiliaire, quand on pense qu'il nous entraine bien plus sûrement qu'il ne répare ! Ce centre si animé n'étend plus autour de lui que de tristes ravages ; quel mal nous ferait la vue de cette maison, la comparaison entre ce qu'elle est et ce qu'elle était ' Tout est frappé de stupeur et de souffrance ; cette bonne Clara, qui a tous les éléments de bonheur possible, mène une existence que des gens très à plaindre pourraient ne pas envier. Il est facile de faire place aux maux de cette vie, mais ce qui la fait juger avec une plus juste rigueur, c'est devoir combien les plus grands avantages sont souvent paralysés et inutiles au bonheur. Voilà ce qui nivelle les existences à très peu d'exceptions près. Vous entendez bien cela, vous, chère bonne amie. En considérant cela attentivement, on en vient, sans cesser de souffrir, à trouver que rien ne tente, que rien ne doit tenter et que, à peu de différence près, toutes choses sont égales.
Depuis huit jours, Paris a bien fourni aux conversations, dont il est l'objet, d'un bout du monde à l'autre; l'Académie s'est introduite sur la scène politique. Ses inconvenantes délibérations sur un sujet qui est purement du ressort des deux Chambres avaient générale ment produit une impression assez défavorable contre elle, lorsque des destitutions fort mal calculées et toujours fort peu dignes, puisque un peu de vengeance en était le principe et l'argent le moyen correctif, sont venues donner une tout autre impression. On ne voit guère faire de fautes à l'opposition sans que le gouvernemenl ne s'empresse de les réparer en reportant par de fausses et mesquines mesures l'intérêt sur ceux qui attaquent. Il fallait, en cette circonstance comme dans
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tant d'autres, tenir compte du passé. Les Bourbons ne doivent rien à M. Villemain et se seraient cependant placés beaucoup plus haut en dédaignant de le punir ; mais ils doivent à M. de Lacretelle, surtout à M. Michaud, dont toute la vie et les opinions sont du royalisme le plus pur, ce que, dans aucun cas. une démarche inconvenante ne devrait faire oublier '. En agissant de cette manière, on est sûr d'ameuter contre soi amis et ennemis, et de s'aliéner tous les gens qui pensent. Aussi, pouvez-vous voir, si vous suivez les journaux, à quels pitoyables écrivains le ministère commet aujourd'hui sa défense. En tout, les pertes que fait la bonne opinion publique, sont innombrables. Depuis quatre ans, ce qu'il y a de gens détachés, devenus indifférents, désaffectionnés, est vraiment prodigieux. Pendant que les mauvais crient et s'agitent en tous sens, les honnêtes gens se séparent à petit bruit, et ces défections moins apparentes sont un symptôme cependant beaucoup plus effrayant. Il y a, dans tout cela, un manque d'habileté bien fâcheux. Ce n'est pas avec de petites mesures, bonnes, tout au plus, pour faire sortir de l'embarras du moment, que l'on peut conduire la chose publique à travers tant d'écueils. On s'est mis dans une situation si fausse que tout l'avantage du terrain est pour l'ennemi. On dit le Roi fort en colère conlre l'Académie ; cette colère est bien à lui tandis que les actes qui en émanent sont sûrement mi-
1 Une ordonnance royale révoquait M. Villemain des fonctions de maître des requêtes, M. de Lacretelle cessait d'être censeur dramatique et M. Michaud l'un des lecteurs du Roi, à la suite d'une délibération de l'Académie sur la loi de la presse, sous le ministère Villèle.
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histériels. On m'a dit qu'il s'était écrié, à la nouvelle de celte opposition : « Ne suis-je pas le Roi ? » Ah ! mon Dieu, non, il n'est pas le Roi, dans le sens où le pouvoir cesserait d'être subordonné aux droits qu'il a concédés et à l'opinion qui s'est londée sur ces droits mêmes. Il faut la ménager, cette opinion, quand ce ne serait que pour l'empêcher de se dépraver davantage.
L'aventure de M. de Talleyrand a fait oublier un moment l'Académie; vous l'aurez vue, quant au fait matériel, dans les journaux '. Cet acte de violence exercé contre un vieillard est bien coupable ; il n'est pas clair, jusqu'ici, à quel point il a élé provoqué par les antécédents. Cette brusque et insultante agression doit être plus pénible à M. de Talleyrand qu'à tout autre; plus il y a de taches dans une vie et plus l'injure reçue laisse de traces profondes. On varie dans les explications que l'on donne des motifs de ce Maubreuil ; les uns disent que c'est un homme en délire, d'autres qu'il est poussé par une juste vengeance (deux mots qui ne vont guère ensemble^ ; on prétend aussi qu'il est l'instrument d'un parti, et enfin que, ayant des révélations qui compromettraient beaucoup de personnes qui ne sont pas compromises, ou qui compromettraient davantage celles qui le sont déjà, il a voulu donner un grand éclat à ses griefs, afin de se faire payer plus cher son secret.
L'impassibilité et le calme de M. de Talleyrand ne se sont pas démentis dans cette périlleuse circonstance :
1 M. de Maubreuil avait frappé le prince de Talleyrand sur le seuil de l'église de Saint-Denys.
quand le procureur du Roi est venu chercher auprès de lui sa déposition, il l'a faite toute à la décharge de de M. de Maubreuil : il a déclaré ne point le connaître, il a dit qu'il ignorait les motifs de cette agression, qu'au surplus il n'était pas, dans le moment où il a été frappé, fonctionnaire public, ce qui aurait aggravé la peine du coupable, et il a ajouté que bien avant les dix-neuf jours que la loi porte comme le terme à l'incapacité de travail, il serait parfaitement rétabli de la secousse. La générosité qui aurait voulu atténuer, avec la faute, le châtiment du coupable, s'accorde très bien ici avec l'intérêt qu'il pourrait y avoir à désarmer la rancune et à lui imposer silence ; a-ous attribuerez la mansuétude de M. de Talleyrand à l'un ou à l'autre de ces sentiments. On s'est porté en foule chez lui, et les gens qui l'ont vu l'ont trouvé tout ce qu'il est habituellement. Quoi qu'il en soit, à travers cette indifférence insouciante, on peut deviner ce qui se passe en lui.
Votre grande lettre par courrier, à laquelle je n'ai pas répondu comme je l'aurais voulu, me fait grand bien. Dans le siècle où nous vivons, il est impossible de se défendre de toute crainte ; je vois bien des motifs d'espérer dans la ferme volonté et cette haute intelligence qu'annonce notre jeune souverain. Quand même il ferait quelques fautes, il a tout ce qu'il faut pour en profiter et imprimer à son règne cette marche suivie qui a toujours manqué à son prédécesseur. Combien je le bénis de porter toute son attention sur l'intérieur, sur cette administration si négligée, on peut dire si oubliée ! Si l'ordre se rétablit, on pourra dire qu'il l'aura créé* car depuis aue j'existe (90us trois
règnes différents de marche et de système), je n'en ai pas vu dans notre pauvre pays. Ce qui me ravit, c'est de voir qu'il n'y a dans l'Empereur ni engouement, ni excès de confiance, ni disposition au favoritisme.
Toutes les effusions, les dilatations de la belle âme de l'empereur Alexandre n'ont servi qu'à le rendre vulnérable par tous les bouts, et à le faire mourir de tristesse et de dégoût pour avoir peut-être donné trop de prise à l'égoïsme et à l'ingratitude. Il faut surtout, pour régner, se conserver une âme sainte, forte, énergique et courageuse. La moralité, sous le rapport des mœurs, sert merveilleusement à protéger les hauts devoirs qu'un souverain est appelé à remplir, et en outre du grand et noble exemple d'une conduite vertueuse, on ne saurait calculer la bienfaisante influence qu'elle exerce sur le caractère. Dieu veuille protéger de si grands, de si heureux commencements !
Vous avez bien raison de jouer au Avhist ; je suis convaincue que c'est un des meilleurs moyens, pour ceux qui sont obligés de vivre dans le grand monde, d'échapper à une foule d'inconvénients.
Paris, juillet 1827.
Vous me demandez des nouvelles du courage de Mme X. Du courage elle en a beaucoup, mais savezvous ce qui lui manque? C'est le christianisme dans le cœur.
C'est un haut sujet de méditation que de voir tant de qualités naturelles non seulement paralysées, mais tournant contre elle-même une pointe acérée ; ce sont
précisément les caractères comme le sien qui ont particulièrement besoin de cette religion adorable, qui régularise, modifie et pénètre les plus nobles mouvements de la nature humaine ; sans cette loi, comme les comètes, ils errent dans l'espace sans que leur passage soit un bienfait.
Je vous ai mandé les altercations que nous avons eues, au sujet de ce qui remue si douloureusement son àme ; je vous mandais que je craignais vivement que mon opposition au parti qu'elle avait pris ne m'ait nui près d'elle et ce que je craignais, avec toute l'illusion d'une crainte que l'esprit indique et que le cœur ne s'avoue pas, est peut-être consommé. Je lui retrouve bien les mêmes formes avec moi, mais je ne retrouve plus l'abandon de' la confiance; elle en a peut-être encore davantage qu'avec ses autres amis, mais ce n'est point par les comparaisons que se console une réelle amitié ; elle ne peut rien perdre, même pour avoir fait son devoir, sans un regret amer.
Vous me dites que vous espérez que le bonheur d' avoir marié sa fille, de la garder, de la voir heureuse, l'aura ranimée ; cela n'est pas, ma bien chère amie ; son cœur a été froissé, flétri, meurtri. Dans les moments où elle est parfaitement elle-même, elle revient d'un changement progressif dans une disposition qu'on ne peut arrêter que par les plus puissants efforts, par l'action d'une religion dont les plus étonnants miracles s'opèrent dans le fond de nous-même. Dans ces moments-là, le découragement de la pauvre femme est extrême ; dans tous les autres, elle évite de s'appesantir sur des maux auxquels elle ne veut apporter aucun remède efficace ; elle se distrait, s'étour-
dit, se livre au tourbillon, et l'affection la moins clairvoyante verrait, à travers le mouvement qui s'annonce par des effets brillants, le ver rongeur qui la mine et finira par la faire succomber. Tout cela est déplorable ; tant de trésors seraient à sauver dans son âme ! On l'a raidie, méconnue et c'est sur elle-même aujourd'hui qu'elle venge le mal qu'on lui a fait. Ce qui atténuera la peine que tout ceci vous fera sûrement, c'est d'apprendre que sa fille est heureuse, contente de son mari cl de sa nouvelle situation bien au delà de ce que je croyais.
Vous n'avez point vu pendant votre séjour en France déjeunes personnes destinées à s'appartenir, et. d'après cela, vous ne pouvez vous faire aucune idée de l'indifférence, de la réserve que* l'idée de la convenance met ici dans ce genre de rapports : c'est de l'état d'insouciance le plus complet, du moins en apparence, que l'on saute, à pieds joints, dans toutes les familiarités du mariage, et l'étranger de la veille doit être fort étonné d'être le mari du lendemain. Pour la pauvre fille, le passage est encore plus brusque ; ce jour-là elle ne marche, comme dans le conte de fée, qu'avec des bulles de sept lieues. D'après cela vous trouverez très simple qu'il soit dilficile de voir poindre la moindre inclination, le moindre penchant ; niais heureusement, pour avoir pris le roman par la queue, on n'en arrive pas moins souvent au même résultat, et, huit jours plus tard, on voit paraître ce qu'on aurait attendu quinze jours plus tôt. A oiià l'histoire de Clara; depuis un mois, son sentiment pour son mari s'e:\alte toujours davantage ; j'espère qu'il en est de même de lui, mais plus froid et plus réservé qu'elle de manières, on n'en
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peut juger aussi bien. Le comte de Maistre prétendait qu'une femme honnête s'attachait toujours beaucoup l'homme qui lui enseignait l'arithmétique de manière à lui démontrer qu'un et un font trois !
Je ne sais si vous aurez appris la mort de ce pauvre Henry de Laval, fils unique du duc et de la duchesse de Laval, que vous connaissez. Ce pauvre jeune homme avait été faire un voyage en Italie avec son cousin le jeune duc de Luynes. et une fièvre pernicieuse l'a emporté en moins de trois jours, à Naples, où il était arrivé depuis fort peu de temps. La douleur de la pauvre mère est sans consolation humaine, comme vous pouvez le penser.
Adieu, ma bien bonne amie, parlez de moi au comte Capo d'Istria, à M. de Lebzeltern, s'il est déjà avec vous. Le comte de Modène m'oublie complètement, dites-lui que je ne fais pas comme lui.
Saint-Germain, août 1827.
Ma bonne chère amie, je ne sais si le nom du docteur Broussais vous est connu, c'est le patriarche du système qui ne voit partout que l'inflammation à combattre au moyen des saignées; c'est lui que Mme de Duras voit depuis deux mois et il faut convenir que les conseils qu'il lui a donnés ont été aussi sages qu'efficaces. On a eu bien tort de traiter de fantasque son séjour à la Muette ; elle y a plus de facilité pour la promenade que partout ailleurs et elle y évite aussi beaucoup de contrariétés. Mme de Duras a bien plus la sociabilité de l'esprit que celle du caractère; elle
aime à causer, mais n'a pas le besoin d'être entourée, de vivre d'habitudes intimes ; son premier mouvement la porte toujours à faire des frais, et c'est ce qui fait que ses meilleurs amis lui font encore souvent l'effet de visites. A la Muette, elle n'en prend que ce qu'elle veut. J'ai été y dîner il y a deux jours, nous avons bien parlé de vous et de votre tendre intérêt dont elle est si touchée. Je vous recommande, chère amie, le plus absolu silence sur tous ces détails. Les salons de toutes les capitales du monde se touchent aujourd'hui.
Je vous disais, dans ma dernière lettre, mon inquiétude pour Mme de Damas et les journaux vous auront dit que, dès le lendemain, tout était fini ! J'ai été profondément peinée et attristée par cette nouvelle perte. Sans doute, il y a loin de là à mon affliction de la mort de Mme de Rosambo, qui me faisait passer immédiatement après ses tout premiers intérêts, mais il est bien triste encore de perdre une bienveillance ancienne, tendre, soutenue, qui invitait à la confiance et met lait dans les rapports une grande douceur. Mme de Damas (iait une personne si supérieure d'esprit et d'àme, qu'on se trouvait encouragé par sa bonté, par son approbation qui satisfaisait autant l'amour-propre que le cœur. Il faut bien que, dans notre pauvre nature, ces deux éléments soient quelquefois confondus. Quand un vieillit, tout ce qui disparait laisse un vide et il faut que le cercle, qui ne s'agrandit plus, s'appauvrisse toujours.
Ma vie esl très remplie par mes devoirs religieux, les œuvres qui s'j rattachent, l'étude que j'aime toujours davantage, mais je sens que tous les progrès et toutes les préoccupations du monde ne me feront pas
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remplacer complètement les personnes par les idées et les choses. Je suis quelquefois très abattue, et clans ces moments de morosité et de mélancolie, la solitude m'est très nécessaire; mais cet élat est passager: par une sorte d'élasticité je me relève et tous mes sentiments reprennent leurs droits; j'ai besoin de communication, d'échange, de soins par la confiance et l'amitié. Un goût trop vif pour l'esprit se réveille aussi souvent en moi ; c'est une grande force, c'est la seule séduction qui subsiste encore pour moi et sa magie ne me quille que pour me reprendre. Voilà de grands aveux, chère amie; heureusement il n'est pas à craindre que cette disposition dégénère en mondanité et en vanité qui s'exalte, le contre-poids est trop grave et trop sévère. Je conserve et je soigne tant que je puis toutes mes relations, je vois à peu près toutes les personnes que je voyais, mais Paris n'est pas très commode pour cela, le nombre s'oppose à ce qu'on donne à chacun tout ce qu'on voudrait donner. Il est si difficile de s'y rencontrer, même quand on se cherche, et si facile de s'éviter, quand on se fuit, que c'est le lieu du monde où il y a le plus d'entraves pour s'aimer et où il serait le plus commode de se haïr. Je suis au mieux avec Mme Récamier quand je la vois, mais je ne la vois pas souvent.
Je voudrais vous nommer les personnes que je vois, mais à l'exception de Mme de Montcalm, de Mme de Clermont. des Ségur, les noms que je vous citerais ne vous diraient rien; cependant, j'ai bien envie de faire exception à ce silence commandé, en faveur de ma vénération toujours croissante pour une personne dont la vie est toute âme et toute intelligence, la mar-
quîse de Pastoret. Elle avait eu dans la première partie de son existence beaucoup de célébrité comme esprit ; un malheur affreux, la mort d'un fils âgé de dix-huit ans qu'elle adorait, lui fit chercher la force de vivre dans l'espoir de faire du bien. Depuis Lus, elle s'est consacrée à toutes les œuvres qu'une ardente charité peut embrasser ; non seulement elle les a servies efficacement, mais elle en a perfectionné quelquesunes, établi d'autres et enfin s'est mise à la tète de plusieurs grands établissements de ce genre. On ne comprendrait pas la possibilité de multiplier à ce degré ses soins, si la charité ne faisait tout comprendre, même les miracles. Au milieu de cela, elle trouve encore le temps de veiller à l'éducation de sa petitefille et même de la faire, de donner, tous les malins, quelques heures à l'étude, et tous les soirs, quelques heures à ses amis. Les hommes les plus remarquables se réunissent souvent chez elle, et elle compte, parmi ses habitués, M. Cuvier, M. Abel de Rémusat, M. Cousin, et beaucoup d'autres moins connus et qui seraient faits pour l'être. La conversation y est excellente, variée, agréable, nourrie ; jamais un mot de politique, interdite par la situation de M. de Pastoret, son attachement au gouvernement et cette modération qui. pour éviter le choc des extrêmes, leur é\ite l'occasion de se manifester. Mes rapports avec Mme de Pastoret ont commencé par des affaires du genre de celles qui l'occupent exclusivement, et en la voyant de près, j'ai vu que son esprit et sa société nie convenaient aussi bien que son cœur et, quand je suis libre, je vais passer délicieusement une heure ou deux dans ces entretiens pleins de charmes. Cela ne se re-
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nouvelle pas souvent, je n'y ai jamais été jusqu'ici plus d'une fois tous les huit ou dix jours, el je suis restée quelquefois plusieurs semaines sans pouvoir y aller. Ce n'en est pas moins une précieuse ressource; la perspective d'un bon moment est un bien aussi.
Paris, 5 septembre 1827.
Ma bonne chère amie, aucunes relations ne m'ont été plus douces que celles entretenues avec les intéressants et malheureux N.; mais comme société exclusive, habituelle et prolongée, je trouve que. rendus à un état tout ordinaire, ils sont trop jeunes pour moi. Le malheur, quand il frappe la jeunesse, l'élève à l'âge mûr ; il fait que les objets sont jugés du même point de vue, que sans effort on parle la même langue ; une tristesse commune, quoique momentanée dans l'un et fixée dans l'autre, est comme le crépuscule qui rapproche et confond les teintes les plus opposées. Ajoutez à cela que, toutes les fois qu'on se propose un but et qu'on a des consolations à donner, on trouve son temps toujours assez rempli.
En quittant la Normandie, j'aurais voulu aller un peu à la campagne d'un autre côté, si je n'avais été rappelée à Paris par une foule de commissions dont j'étais chargée. Une prolongation d'air et d'exercice aurait été utile à ma santé ; mais Paris, même dans cette saison, est loin de me déplaire; j'y suis occupée de soins qui me sont chers, d'œuvres qui m'intéressent, j'y trouve un mouvement de livres, d'idées, d'études, qui fait que le temps manque aux choses, jamais les
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choses au temps. Le bon Dieu permet que, grâce à lui et grâce à vous, les plus vives inquiétudes qui m'éprouvaient se soient dissipées : elles n'empêchaient pas la paix intérieure, mais elles troublaient le repos humain dans sa source, en menaçant toujours du lendemain.
Maintenant tout se trouve apaisé, la peine a porté son fruit et je recueille. Jamais, jamais, je ne me suis sentie plus heureuse, mais de ce bonheur qui console sans attacher. Ah! quelle bonne et douce situation, chère amie, que celle où l'on possède sans avoir la crainte de perdre ! Il n'y a que Dieu et l'affection éprouvée, sortie victorieuse de toutes les vicissitudes, qui puissent ménager cette impression-là. Vous trouvez que je mets à trop haut prix tout ce que fait votre amitié et c'est bien juste: chacune de nous dit et sent ce qu'elle doit sentir et penser. Rien ne doit vous paraître plus naturel que d'embrasser par le dévouement la sphère entière des intérêts de ceux que vous aimez, de moi que vous aimez tendrement. A ous agissez, et vous ne seriez pas contente si cette action n'était pas complète ; il faut qu'il ne vous reste plus rien à faire pour que le moins cesse de vous tourmenter. Je serais de même, je crois, si je pouvais aussi travailler pour vous : niais pendant que je vous vois faire, je suis dans l'inaction, dans un état passif, je recueille les mouvements qui vous échappent presque à votre insu, et j'évalue, au fond de mon àme, tout ce que vous me prodiguez sans lé compter. Si jamais je puis faire quelque chose pour vous, je le ferai comme vous, .-ans presque j penser, et alors ce sera vous qui m'apprendrez ce qui scia venu de moi-même.
Dl, NESSELRODK
Combien je vous ai reconnue dans la sagacité et la pénétration qui vous font prévoir, à travers les joies du moment, tous les petits nuages qui peuvent survenir dans l'avenir ! C'est là aussi où vous cherchez déjà à me rassurer; vous faites bien, ma bonne chère amie, c'est de la sécurité pour tous les temps que celle que vous me donnez. Pour peu qu'on connaisse le cœur humain, on en connaît les vicissitudes, les méfiances, les préventions, les mille et un fantômes; non seulement, vous les souffrirez avez indulgence, mais vous les apprécierez à leur juste valeur, par cela seul que vous les verrez et les jugerez de haut. C'est de prévoir les choses et de s'y préparer qui fait que, dans l'occasion, la première inspiration est toujours sûre, utile, raisonnable et bonne.
J'ai revu le comte Capo d'Islria avec un grand plaisir ; mon intérêt pour lui fait que j'ai quelque chose sur les épaules du poids qui pèse sur les siennes, mais je serais bien fâchée qu'il reculât devant cette tâche si pénible, si imposante, et dont le succès est si problématique1. Il est impossible de moins appeler qu'il ne l'a fait, l'illusion au secours de sa force. Il est dans une bien bonne disposition à cil égard, il ne se promet lira et affronte tout. Les lumières de son esprit ne découragent pas son âme, au besoin il se passerait même d'espoir. Je l'ai trouvé plein de prudence et de sagesse dans l'accueil qu'il a lait à plusieurs propositions qu'on avait cherché à lui faire agréer. Beaucoup de
1 Le comte Capo d Istria, élu président de la république hellénique, s'était rendu en France et en Angleterre dans l'intérêt de la Grèce.
gens voulaient suivre sa fortune, par cela seul peut-être qu'ils étaient mécontents de la leur ; le comte Capo d'Istria a très bien démêlé tout ce que la passion, l'intérêt personnel, mêlent ici au zèle de celui que semble émouvoir la cause qu'il sert ; il a écarté tout cela fort habilement et je ne crois pas qu'il obtienne grande faveur soit auprès du comité grec de Paris, soit auprès des autres libéraux qui auraient voulu l'affubler de quelques-uns des leurs et surtout l'accaparer luimême.
J'ai entendu le comte Capo d'Istria expliquer, devant des personnes intéressées, la défaveur dont plusieurs officiers français ont eu à se plaindre en Grèce, uniquement par leur attitude, désavouée par leur propre gouvernement, et c'est bien juste : tout ce qui se fait volontairement étranger à son propre pays, tout ce qui est hostile à son gouvernement, ne saurait guère être regardé que comme transfuge. S'il est des exceptions à cela, elles sont en bien petit nombre, et demandent des investigations multipliées que le temps seul peut protéger. Mais ces vérités, quelque évidentes qu'elles soient, ne sont pas admissibles pour ceux qui ne cherchent qu'un prétexte, honorable à leur esprit, d'emportement et de vengeance.
Je ne sais si je vous ai mandé, ma bonne chère amie, que, après avoir fait un petit séjour à Gênes, M"" de Duras était arrivée à Nice, où elle compte passer une partie de l'hiver ; Mrao de Rauzan devait partir hier ou aujourd'hui pour aller la rejoindre et relever Mmc de la Rochejacquelein, qui revienl à Paris. Les dernières murs elles de M"" de Duras étaient à peu près 1rs mêmes: elle est mieux sans en convenir et ses tris-
tesses n'avaient pas diminué. Quand la racine du mal est là, les choses extérieures ont beau s'améliorer, les funestes émanations du dedans gâtent et perdent tout.
Paris, ->3 octobre 1827.
Ce que vous me dites de l'intéressante princesse de X., nia chère bonne amie, m'a été au cœur, et je sens combien cela doit agir sur le vôtre, si propre à s'identifier aux peines qu'il accueille. C'est une de ces positions où tout ce qui s'émeut davantage dans la jeunesse, la sensibilité, l' amour-propre blessé, le dévorant besoin d'épanchement, d'appui et de confiance, se liguent contre le repos, comme de dangereux ennemis. Plus la situation est haute et plus il est urgent que la force de la volonté et de la raison lutte contre ces dangers. Les moindres mouvements sont épiés, commentés, envenimés par des gens jaloux, et, ce qui est pis, par des gens assez vils pour guetter une imprudence, une légèreté, un mouvement d'humeur dont ils puissent se prévaloir. Jamais la vertu ne fait autant de plaisir aux bons que le mal, et tout ce qui en a l'apparence, ne fait de plaisir aux méchants. Je ne sais rien qui oppresse, qui serre davantage le cœur, que de voir la malveillance prête à spéculer sur l'aliment le plus insignifiant qu'on pourrait lui fournir.
Il semblerait vraiment que la position naturelle d'une femme est d'être heureuse en ménage, tant il y a d'inconvénients accessoires et de dangers à ne l'être pas ; tout devient difficile, épineux, dans celte attitude du délaissement. C'est alors qu'une véritable amie, sage,
éclairée, dévouée, sans illusion, est le bien le plus précieux ; vous serez cela pour la princesse de X., si votre influence croît et se maintient avec l'habitude qu'elle prendra de vous. Prenez garde cependant ; tout ce qui annoncerait trop vos rapports, tout ce qui exprimerait trop hautement votre juste et si noble partialité, appellerait peut-être l'impatience, le dépit, pitoyables en eux-mêmes, mais qui suffiraient pour gêner et rendre difficiles des relations, où, pour faire le bien, vous avez besoin du temps. Plus on a de torts et plus on court risque d'en avoir, de les étendre, de loin comme de près, à tout ce qui, ne partageant pas nos préventions et nos mauvais procédés, semble les condamner. Il vous faut, ma bien chère amie, dans ces circonstances, autant de prudence qu'à la princesse. "Votre prudence ne sera que dans son intérêt, et c'est ce qui vous la rendra facile ; si vous avez de l'ascendant, il ne peut être que conciliateur, médiateur, et qu'il soit en apparence ce qu'il est dans le fond. Tâchez de réprimer toute expression de blâme, d'indignation envers le prince ; je suis bien sûre que vous le faites avec la princesse, mais il importe aussi que ces sentiments bien naturels ne s'expriment pas par la froideur ou quelque chose de sec et de raide dans les manières ; lâchez d'être aimable, très aimable avec lui, soyez sûre que cela réagira plus haut. J'en ai vu tant d'exemples ! Il n'y a pas à combattre des dispositions Ici 1rs que les siennes, pour le moment ; mais la vérité, la justice est de voir, à travers les torts qui nous frappent, l'amendement futur, L'amendement toujours possible, quand il n'\ a pas véritable corruption ou absence complète de bonté. Ce sont de longs orages
qu'il faut laisser passer. Dans la famille même de nos maîtres, n'avons-nous pas vu de grands changements opérés par la douceur et la patience, et qui se seraient môme accomplis beaucoup plus tôt, si les moyens qui les ont provoqués avaient été mieux appropriés!' Il n'y a pas jusqu'au grand-duc Constantin qui n'eût fini par être bon mari, si les torts avaient été tous d'un seul côté.
Ce qui est Je plus naturel, le plus humain, c'est-àdire le plus faible et le moins intelligent, c'est de se révolter contre l'injustice, de se laisser décourager par elle, de ne plus rien faire pour la vaincre, par cela seul qu'on n'en triomphe pas comme on voudrait, mais c'est aussi le plus périlleux des pièges. Une femme, dans le monde, n'a guère d'existence, de considération, que par son mari. C'est deux fois, dix fois plus vrai d'une princesse, d'une princesse étrangère et isolée par le fait le moins douteux. Reprendre ses droits est donc pour elle reprendre sa place ; toutes les vues humaines, comme toutes les vues du devoir, s'accordent à ne lui présenter qu'un seul but : conquérir l'estime, l'approbation de son époux, si tant est qu'il soit impossible d'arriver à son amour. 11 me semble que c'est là que doivent tendre tous les efforts, toutes les démarches, tous les conseils, je dirai même toutes les espérances, car la Providence protège, presque toujours, pour les en récompenser dès cette vie, les femmes qui ont su parcourir, avec volonté et persévérance, cette route ardue et rocailleuse. Quand on a un bras pour s'appuyer, on n'est pas encore tout à fait malheureux; soyez-le, ma bien chère amie, ce bras secourable, et pour cela, ne vous livrez pas à ces mou-
vements naturels de sensibilité extrême. Conservez
ton le l'indépendance de votre intelligence pour vous laisser guider par elle, ne vous identifiez pas tellement à la position qui vous afflige que vous ne puissiez la juger un peu à distance, seul moyen peut-être de la juger bien. Faites pour une autre ce qu'il est presque impossible de faire pour soi quand on est jeune : faire taire les bruits, les tempêtes des passions et des intérêts soulevés ; apercevoir la vraie rouie au milieu detourbillons, et chercher avec calme les moyens les plus propres aux difficultés du moment. Un bon et sage médecin raisonne jusque dans les cas les plus désespérés, et qui pourrait dire combien de dangers, réputés inévitables, ont été évités par sa liberté d'esprit !
Il est aisé de concevoir l'effet produit clans la société si bien ordonnée de Pétersbourg par l'apparition du nouveau ménage S. On dirait qu'il apparaît au même jour comme pour distraire l'attention et diviser la critique, ce qui n'est pas tout à fait la désarmer.
Quant au comte S., je ne puis être entièrement de voire avis, ma chère amie ; il n'est pas dans l'âge de faire des folies, il est de tous les âges de les réparer. Les sacrifices qu'il avait acceptés lui imposaient aussi des devoirs ; M,m *** a acheté si cher son bonheur, si tant est qu'il puisse être réel après tout ce qui l'a usé à l'avance ! Il me semble qu'il n'avait d'autre parti à prendre que de rompre ou de faire ce qu'il a fait. Et quelle mauvaise grâce n'aurait pas eu la rupture, au
lens si connus
moment où il pouvait légitimer des li Lue chose à la fois bien digne de réflexion et bien redoutable, c'est que, dans les inextricables combinaisons où la faiblesse entraîne si souvent, il n'est quel-
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quefois plus possible de faire bien ; quelque parti que Ton prenne, c'est au moins mal seulement qu'il devient permis de viser, dure punition de n'avoir pas été plus attentif et plus sévère sur ses propres démarches.
Le comte Capo d'Istria est parti hier ; il a passé avec nous la soirée de la surveille de son départ, et plus d'une fois, j'ai pu être frappée du contraste bien remarquable de l'absence de toute illusion sur l'avenir qui l'attend et de la sérénité répandue sur son visage. On sent qu'il s'est fait supérieur par l'âme aux difficultés, aux pièges, à la résistance, et peut-être à l'ingratitude dont son zèle sera payé. J'ai observé aussi en lui, avec un grand bonheur, les progrès très visibles du sentiment religieux ; toutes ses espérances sont consacrées par une pieuse confiance, toutes ses idées partent d'une base qui est à la fois la seule solide et la seule vraie. Aussi m'a-t-il paru voir entre elles beaucoup plus de cohérence, moins de divagations, de subtilités dialectiques, un sentiment profond et juste, tout classé dans Tordre qui lui appartient, dans la place qu'il doit occuper. Rien ne me parait plus douteux que la chance de lui voir faire tout ce qu'il voudrait ; il fera tout ce qu'il pourra, et cela suffit, pour peu que chacun de nous accomplisse ses véritables destinées lt
Le prince Gortschakof, qui paraît lui être très attaché, a attendu son départ pour fixer le sien, et je pense que sa santé le retiendra encore quelques jours
1 Les prévisions de Mme Swetchine ne se réalisèrent que trop et le comte Capo d'Istria ne tarda pas à tomber sous les coups d'un assassin.
de plus à Paris. C'est un roseau que ce jeune homme ; il semble devoir plier à tout vent ; la pâleur de son visage accompagne cette délicatesse de complexion comme pour ne pas la démentir.
Alexandre ïourguenief est plus calme, aussi malheureux, mais plus égal et moins irrité de ne pas rencontrer, dans ceux qui s'intéressent vraiment à lui, cette conviction passionnée qu'il a de l'innocence de son frère ; certes, on se reprocherait vivement de le blesser, la source du sentiment qui l'anime est trop respectable, mais, même pour faire du bien, on ne pourrait affecter ce qu'on n'éprouve pas.
La naissance de notre nouveau prince » a été une véritable joie pour moi ; le hasard a fait que, ce jourlà, il y avait un dîner de quelques Russes chez la comtesse Bobrinski et que le comte Gapo d'Istria avait reçu la nouvelle de l'heureuse délivrance de l'Impératrice, venue par l'estafette^ qui l'avait portée à Berlin et qui a devancé de deux jours la nouvelle publique : il venait de l'apprendre comme pour nous la communiquer, elle fut accueillie avec une allégresse bien sincère, et tout le monde but à la santé de ce jeune prince qui, en ajoutant au bonheur de la famille, ajoute au nôtre et aussi à cette sécurité qui nous est si nécessaire. Adieu, je vous serre contre mon cœur.
Paris, décembre 1827.
Bonne chère amie, on a beaucoup dit dans ces derniers temps que M. de la Ferronnays serait ministre
1 Constantin, fils de l'Empereur Mcolas, né le 21 septembre 1827.
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des relations extérieures ; les uns blâmaient ce choix comme celui d'un homme qui, au besoin, renverserait la charte, les autres verraient volontiers en lui quelqu'un qui sacrifierait le trône aux libéraux ; car voilà comme nous sommes justes et pénétrants en France ! Ceux qui voient M. de la Ferronnays tel qu'il est, un homme sage^ droit et consciencieux, ne doutent pas que son attachement à la dynastie ne sût fort bien s'arranger des libertés publiques, mais ceux-là, étant en tout le mieux informés, n'ont jamais cru à cette nomination au ministère; on n'a prononcé le nom de M. de la Ferronnays que parce que tous les noms possibles ont été passés en revue dans cette crise de toutes les opinions à la fois. Je sais que quelqu'un, ayant parlé à M. de la Ferronnays de sa prétendue entrée au ministère, il a répondu : « Je voudrais qu'on me le proposât, afin de bien prouver que ces places si enviées se refusent aussi quelquefois. » Je crois fermement qu'il le ferait comme il le dit.
Le bon sens seul de M. de la Ferronnays suffirait pour le mettre à l'abri de ces inconcevables tentations de l'amour-propre. On sait d'ailleurs le temps que peut durer un ministère ! Une ambassade, pour être retirée, demande des torts graves, réels ou présumés, tandis qu'au ministère on court sans cesse le risque de sauter, par une de ces mesures générales qui enveloppent l'habile et l'imprudent, l'innocent et le coupable. Tout intérêt mis à part, j'ai d'ailleurs beaucoup de peine à comprendre que l'homme puisse s'accommoder de ces outrages, où le mépris paraît encore plus que la haine ! Je sais que la vertu doit savoir les braver, mais c'est seulement lorsqu'elle a aussi le sentiment de cette supé-
LETTRES DE Mlnc SWETCHINE I l'±
croient la posséder.
Nadine vient d'accoucher d'un garçon, enfin venu à terme ; je dois être la marraine de ce second enfant et je compte aller incessamment passer quelques jours à Fresnes, où ils sont encore établis.
M"" de Duras est toujours à Nice avec Mme de Rau/.an ; j'ai eu de ses nouvelles par quelqu'un qui l'y a vue et qui m'a confirmé la permanence d'un état pénible, mais sans aucun danger. Elle prenait part à la conversation, s'y montrait tout à fait la même, mais évitait encore ces distractions de la société qui lui seront si utiles, dès qu'elle pourra les supporter sans trop de fatigue. Je ne sais encore rien de ses projets futurs, je pense qu'elle ne quittera Nice qu'à la fin de l'hiver.
Adieu encore une fois, ne me laissez pas sans nouvelles, et qu'un petit mot dans l'intervalle des courriers me donne le courage de les attendre.
j8 février ib'i>8.
Vous aurez ri, chère bonne amie, de vous trouver obligée de retirer foi et allégeance aux professions très sincères d'ailleurs, de répugnance et d'éloignement pour le ministère que je vous avais transmise- de M. de la Ferronnays '. Il est bien vrai qu'il a lutté très
1 Une ordonnance loyale du 4 janvier t8a8 avait nommé If comte Portalis à la justice, le comte de ta Ferronnays aux affaires étrangères, le vicomte de Gaux à la guerre, le vicomte de Martignac à l'intérieur, le comte de Saint-Cricq au commerce et aux colonies, le romle Roy aux finances. Le comte de Chabrol gardait
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sincèrement, qu'il s'est défendu vigoureusement1 ; cela ne suffirait sûrement pas à l'honneur d'une femme, mais j'imagine qu'il faudrait être bien difficile pour en exiger davantage d'un homme qui soutenait ne vouloir pas être ministre. M. de la Ferronnays a obéi, strictement obéi. Son bon jugement devait lui rendre la résistance facile. Par le temps qui court, malgré la longévité de M. de Villèle, rien ne doit paraître moins inamovible qu'un ministère.
le ministère de la marine qu'il céda bientôt à M. Hydc de Neuville.
1 « Les instances des amis et des collègues de M. de la Ferronnays, pour le faire entrer au ministère, n'ayant pu vaincre son refus, fondé sur ce qu'il appelait l'inexpugnable conscience de son incapacité, le roi décida de faire une démarche directe et l'aborda en lui disant: « \ ous ne voulez donc pas être mon ministre? — Aon, Sire, répondit .M. de la Ferronnays, après avoir exposé respectueusement les motifs de son refus. Jamais, dit-il en terminant, jamais la France n'eut plus besoin d'être gouvernée par des hommes qui aient fait leurs preuves, et dont les antécédents soient assez bien établis pour aider Votre Majesté à conjurer les dangers qui nous menacent. » A ces mots la physionomie du Fioi changea d'expression. « Eh bien ! reprit-il, d'un ton de voix que tout contribuait à rendre irrésistible, eh bien ! s'il y a des dangers, refuseras-tu de les partager avec ton ami ? » Cet appel fait sur le ton familier de l'ancienne intimité eut raison de la résistance de l'ancien compagnon du duc de Rerrv; il céda, et le lendemain, écrivant à un de ses amis : « J'ai accepté cette horrible place. J'aurais résisté peut-être aux ordres du Roi, j'ai cédé à sa tristesse, à sa bonté, et me voilà enchaîné. Vous lirez ce matin ma sentence au Moniteur. » (Epilogue à l'art chrétien, par M. Rio, tome Ier, p. 001.)
Paris, février 1828.
Ma bonne chère amie, depuis que M. de la Ferronnays est ministre, ses amis entrent, comme de raison, dans les retranchements que subissent ses loisirs ; je ne l'ai pas encore rencontré chez Mme de Montcalm, mais j'ai prie celle-ci, quand elle le verrait, de lui dire tout ce que renferment d'aimable pour lui vos regrets. L'ne rude besogne l'attend, mais peut-être est-ce commencer sous de favorables auspices que d'être très effrayé des difficultés ; cela prouve du moins qu'on les a jugées, que la présomption n'aveugle pas, et qu'on mettra la prudence et la mesure à la place de cette supériorité de talent qui souvent inspire si mal. Le glaive de Tarquin ne trouverait rien à abattre en se promenant sur la tête des ministres actuels ; il n'y en a pas qui dépasse positivement les autres, mais aussi tous sont également au-dessus de la médiocrité. Sous ce rapport-là, comme sous celui de l'honorabilité des caractères, il y a homogénéité.
Dans un gouvernement absolu, un seul homme devant être l'intelligence de tous, sa grandeur morale et intellectuelle comprend, à elle seule, toutes les prospérités du pays ; sous le régime représentatif, s'il n'est pas une simple apparence, la volonté du cardinal de Richelieu lui-même finirait par se briser contre l'expression de l'opinion publique qui prend corps dans les Chambres. Il est sûr que la partie la plus importante du gouvernement réside en elles. Il s'agit donc surtout d'être raisonnables et fermes, de ne vou-
loir que ce que l'on peut, d'éloigner de soi les mesquines et honteuses ressources de la duplicité et de la corruption, et d'honnéles gens s'entendent à cela beaucoup mieux que des hommes seulement supérieurs. A la formation du ministère, tous les cris l'ont signalé comme transitoire, et depuis, on a pu apercevoir un progrès très réel dans l'idée de sa stabilité. Ce qui me frappe dans ce ministère, comme principe de faiblesse, c'est la présence de quelques membres du ministère dernier qui y siègent encore. Ce n'est pas assurément. que je croie qu'aucune vue personnelle d'ambition les v retienne, ni même qu'on put mieux choisir, mais il me paraît si contraire, non seulement à la conscience politique, mais encore à l'honneur humain, de dire, le lendemain, le contraire de ce qu'on a dit la veille, d'apposer son consentement à des actes opposés à ceux qu'on a provoqués ou consentis, que, par ce seul fait, on prête le flanc à la malveillance. Tout le monde ne peut pas dire ses raisons comme M. Huskinson, ni surtout les faire aussi généralement goûter. Le public français n'a pas la bonne foi de celui de l'Angleterre, et l'embarras, le malaise d'une situation équivaut ici à un tort. Au reste, nous verrons. Jusqu'à l'entière constitution des Chambres, il y aura fluctuation dans les parties ; les manœuvres se succèdent avec rapidité ;
tère veut marcher dans cette voie, il est permis d'espérer qu'une majorité, formée des hommes les plus considérés, lui prêtera son concours. Quand il serait la perfection même, il aurait toujours contre lui ceux qui veulent renverser les Bourbons et ceux qui, ne sachant
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pas trop ce qu'ils veulent, rêvent celle monarchie ancienne que je crois impossible.
Il y a des temps où les maladies de l'esprit humain ont tant d'intensité que le plus habile médecin doit transiger avec elles, et lorsque tout nous dit qu'on ne peut maîtriser un mouvement qui, du reste, n'a rien de précisément coupable, il ne reste plus qu'à se mettre à sa tête. Qu'a fait M. de Yillèle, que diviser les royalistes, les affaiblir par la division, en pousser un nombre infini dans les rangs opposés et amener une unanimité que les plus pénétrants auraient crue impossible, il y a cinq ans ; cl tout cela, pour avoir voulu soi-disant régénérer la France et lui rendre les habitudes et les directions qu'elle avait perdues? Ce peuple-ci est, plus qu'aucun autre peuple, dominé par l'esprit de contradiction ; il lui faut un joug sévère et éclatant qui l'éblouisse et l'opprime, ou bien il méprise ceux qui le gouvernent et les contrecarrera dans toutes les impulsions qu'ils voudraient lui donner. Par cela seul qu'on suppose les tendances du gouvernement favorables à la religion, la religion sera en butte à toutes les attaques. Ce n'est pas qu'on ne soit très disposé à se faire ami du pouvoir, mais c'est à une seule condition, qu'on en profitera et que l' amour-propre et la cupidité s'en trouveront également bien.
Je vous assure, ma bien chère amie, que passanl continuellement sous les yeux, tout ceci offre un assez triste tableau. Les passions, les intérêts qui sont la matière première de ces passions, paraissent soin < ni dans une telle nudité qu'on s'en contriste malgré soi. et pour se reposer des égarements d'un égoïsme
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ignoble, on n'a que les inspirations pins coupables encore d'un orgueil effréné. Sans doute., de très nombreuses exceptions doivent être faites, mais il est bien sûr que l'amour des places d'un côté, et de l'autre, cet esprit d'indépendance si généralement répandu, mettent en évidence les maux les plus particuliers de notre époque.
M. de la Ferronnays n'était pas seulement effrayé des autres, sa modestie trouvait en lui-même de quoi s'alarmer ; il se croit incapable de parler à la tribune, doute qu'il n'est nullement français, et il lui semblait, ainsi qu'au duc de Richelieu, que dans un gouvernement loquace par essence, c'était une raison suffisante pour s'en éloigner1. Il parlera ou se taira, mais il est de fait que bientôt il faudra qu'il en vienne aux prises et que, descendu une fois dans la périlleuse arène, ses belles, nobles et généreuses qualités ne le défendront pas toujours contre de violentes attaques ; il n'y a pas de cuirasse contre la haine au service de l'esprit. Certes si l'on ne voulait que de la sagesse, de la modération ot de la bonne foi en France, on ne pourrait demander autre chose que le ministère tel qu'il est composé aujourd'hui; il représente les vœux de la majorité, eu égard aux idées du temps, et surtout ses
1 Sans être un grand orateur, M. de la Ferronnays obtint des succès de tribune, parce que sa parole fut toujours comme un écho des plus nobles traditions françaises. Dans le courant des mois de mai et juin, le nouveau minisire des ail'uires étrangères monta plusieurs fois à la tribune de la Cliambre des députés ou de la Chambre des pairs, pour justifier l'intervention armée que méditait le gouvernement en faveur des Grecs, et qui finit par triompher de toutes les résistances,
intérêts, par la disposition sincère où je le crois de s'en tenir aux termes de la charte. Mais une liberté raisonnable, c'est-à-dire continue, juste et libérale pour tous, n'est nullement ce que veulent les niveleurs ; une première concession ne fait autre chose que les enhardir à d'autres, et ce n'est pas à mi-chemin qu'ils consentent jamais à s'arrêter.
Vous me demandez, ma bien chère amie, des détails sur ma manière de vivre, sur les gens que je vois, sur ce qui a rempli ces douloureuses et larges lacunes, parmi lesquelles vous ne comptiez pas encore celle qui ne vous paraissait que passagère et la plus sensible de toutes. Mme de Rosambo me manque encore comme dans les jours qui ont suivi sa perte ; voilà juste un an, à pareille date, que je perdis la duchesse de Damas dont la bonté pour moi et le charme de conversation étaient une de mes plus grandes consolations, et aujourd'hui ! Quand on dit que les rangs ne s'éclaircissaient que pour se resserrer de nouveau, on a parlé sans doute pour un autre âge que le mien; d'année en année les rapports, même établis, s'enlacent plus difficilement, et je ne sais comment il se fait qu'on se lie d'une manière moins prompte et moins intime, lors même que l'affection de part et d'autre est vive et sincère. La jeunesse est un élément qui accélère tout, et on avance d'autant plus lentement qu'on a moins de temps à perdre. Ajoutez à cela que plus les caractères, les idées, les sentiments se fixent et se prononcent, et plus on est difficile sur le choix de ceux avec qui de véritables rapports peuvent s'établir. Je ne répare donc que bien lentement mes pertes, mais de toutes les pcr-
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sonnes à qui je pourrais devoir ici ce plus grand des bienfaits, c'est MmC de Pastoret, dont je vous ai déjà parlé l'année dernière et dont la véritable bonté pour moi s'est beaucoup accrue depuis cette époque, que je dois vous signaler. Si vous pouviez la nommer devant des gens qui la connaissent, vous entendriez dire, sans aucun doute, que c'est peut-être la femme la plus accomplie de cette société de Paris, si riche en agréments et en mérites de tous genres. Mme de Duras avait pour elle beaucoup de goût et la plus profonde vénération ; instruite de mes relations avec elle, elle me dit plusieurs fois que Mme de Pastoret était la personne qu'elle aurait désiré voir davantage. Esprit supérieur, instruction variée et profonde, bonté qui n'a laissé sans la soulager aucune misère connue, Mme de Pastoret passe sa vie entre les bonnes œuvres qu'elle a fondées, ses livres, et l'éducation de sa petite-fille. Ses amis pour qui elle est d'une indulgente condescendance, se reprochent presque les moments qu'elle leur accorde, parce qu'ils sont tous enlevés à un bien plus grand encore. Voilà, ma bien chère amie, comme rapports de goût et de sentiment, ce qui fait ma plus grande consolation ; je sens que ce contact me fait du bien, qu'il me fait aimer davantage tout ce qui console de la vie ellemême, en apprenant à l'employer et à la quitter dans tout ce qu'elle renferme de vain et de frivole. La duchesse de Narbonne, très remarquablement distinguée par son cœur, son esprit, son amabilité, qui est une espèce de type des temps qui ne sont plus ; la comtesse Emerie de Narbonne, sa nièce, qui est charmante ; Mme de Montcalm dont j'aime beaucoup la
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société ; ma bonne vieille amie la marquise d'Autichamp, sont les femmes que je vois le plus, que je vois très souvent, sans compter le fond de ma société, qui se compose toujours des Sérent, des Gaumont, de ma pauvre petite M"8 de la Grange, qui est toujours pour moi la plus affectueuse et la plus constante. Le reste roule sur douze ou quinze femmes que je vois assez souvent pour trouver quelquefois, ne les aimant pas assez, que je les vois trop ; en hommes, une douzaine de compatriotes, quelques gens de lettres, d'anciens amis, comme M. de la Garde, M. de Quinsonas, M. de Divonne que la pairie vient de me rendre, et plusieurs autres dont je ne vous apprendrai pas les noms.
En tout, ma vie est pleine, occupée, pas un moment pour l'en uni, s'il en est toujours pour la tristesse. J'ai bien dos peines, je pourrais dire que j'ai peu de consolations, et cependant, comment serais-je tentée de me plaindre, puisque je sens n'avoir jamais été si heureuse ! Tout est en accord dans le fond de mon cu'iir. et avec cela il semble qu'il y a toujours assez d'harmonie dans les choses extérieures. L'étude fait aussi mes délices. J'ai conquis, sur mes devoirs de société et autres, deux heures de la semaine pour faire un cours de géologie. J'ai renouvelé mes pauvres petites notions de physique et de chimie ; je poursuis aussi des éludes qui s'adressent plus directement à mon âme et à mon intelligence, je lis le plus que je puis pour me tenir au courant de ce qui parait ; enfin je lais marcher de mon mieux la vie de l'âme et celle de l'esprit ; il n'y a que celle du corps qui m'arrête bien souvent. Ce mois de janvier quoique
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extrêmement doux., ne m'a guère laissé un jour de santé- Paris, mars 1828.
\ os regrets, ma bonne chère amie, ceux de la cour et do la ville, doivent bien toucher M. do la Ferronnays, ils sont très réellement flatteurs1. Il est dit que tout, d'un bout à l'autre, sera honorable dans sa vie. Son caractère est une vraie puissance ; il appuie si bien le reste, qu'avec moins de talsnt, il en imposerail à un public que le désintéressement, la parfaite loyauté et la vraie indépendance frappent encore, quand ce ne serait que par la rareté du lait.
Toutes les paroles de M. de la Ferronnays ont été également dignes et convenables, sa politique sera sincère et généreuse ; elle offre déjà un contraste bien frappant avec Y illibéralisme extérieur de la libérale Angleterre. Comme il s'est élevé par les sentiments et le langage au-dessus du grand capitaine a ! La médiocrité de celui-ci ne sVst jamais signalée davan-
tage que dans ces hautes questions ; il me rappelle quelqu'un qui disait à M. de Villèle, au sujet de la reconnaissance de Saint-Domingue : « Vous oubliez, monsieur, qu'il y a aussi de l'argent au fond de l'honneur. » Il est vrai de dire que, au fond de l'honneur, plus encore que de l'argent, il y a de la puissance et de la sécurité, .le ne eumprends pas qu'on se
1 II avait quitté fambassade de Saint-Pétersbourg en entrant au ministère.
- Le due de VTellington.
compromette ainsi et que les gouvernements pensent n'avoir rien à perdre en morale. L'esprit public d'un pays libre devrait empêcher de telles dérogations ! Je crois qu'il serait impossible, à moins de se perdre dans l'opinion générale, de suivre en France une telle marche, et, dans cette circonstance, je m'en réjouis doublement.
Vous devez être contente du choix qui vient d'être fait d'un ambassadeur en Russie ; il est très approuvé et par les nôtres et par les gens du pays. C'est presque une concession faite par le ministère à M. de la Ferronnays que le sacrifice du duc de Mortemart, qui réunissait chez lui les pairs qui sentaient davantage les nécessités du temps reconnues par le ministère actuel. La réunion qui se faisait chez lui, était composée des hommes les plus raisonnables ; ils iront se concerter ailleurs, mais dans toute assemblée, même partielle, on sait ce que peuvent la modération et la sagesse d'un seul.
On ne crovait pas beaucoup, il y a trois semaines, à la durée de ce ministère ; aujourd'hui il semble qu'on ne croie plus à sa chute, terme moyen qui annonce une de ces influences combattues, qui tantôt prennent le dessus, tantôt le dessous, et dont le succès, dans l'avenir, reste problématique, succès de véritable supériorité. Le ministère est loin d'avoir toujours eu la majorité dans la Chambre des députés, mais d'une autre part il est homogène, ce qui rend toujours fort, il est estimé individuellement plus encore qu'en masse. Ses actes jusqu'ici ont été irrépréhensibles, ses nominations bonnes, sa marche sincère, et tout cela ne donne ni la raison ni la force d'une existence, pane
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que, n'agissant pour ainsi dire que sur les dehors, ne faisant bien que sur les détails, il s'est encore abstenu de toucher aux questions vitales, à tout ce qui constitue intégralement les grands intérêts publics. Pour cela il faudrait beaucoup de force, de talent véritable et l'appui nécessaire d'un grand nombre de voix. Un ministère, en gardant sa place, qui doit être la première, peut bien chercher hors de lui la majorité, mais il me semble que c'est à la condition qu'il sera à sa tête et non à sa queue, qu'il la dirigera et non pas qu'il se laissera remorquer par elle.
Rien jusqu'à présent ne peut faire juger s'il fera l'un ou l'autre. Dans une foule de dissidences, il s'est abstenu de se prononcer afin de ne pas se compromettre ; mais viendra aussi le moment où il lui faudra présenter des lois, les soutenir vigoureusement, l'emporter ou se reconnaître battu. Ce sera l'heure de la grande épreuve, plus périlleuse encore que décisive.
Je vous parle de la France parce qu'elle vous intéresse et qu'elle ne vous est pas aussi présente, mais quant à moi, pour le moment, je ne suis occupée que des Russes, des graves circonstances où nous sommes engagés et dont toutes les chances, même en admettant qu'elles soient contraires, me paraissent compensées par la noble et belle attitude de notre gouvernement. La rupture du traité de paix avec la Perse m'avait atterrée, ces deux guerres d'Orient, si difficiles et si coûteuses, me paraissaient un terrible poids ; mais avec une volonté ferme, sage et prudente comme celle de notre jeune souverain et le dévouement d'une nation puissante, on viendrait à bout de bien d'autres difficultés. Les grands revers ne me paraissent guère
possibles, nous suffirons toujours aux revers peu considérables.
Je craindrais davantage pour nos masses l'enivrement du succès ; il y a chez nous, et j'en juge surtout par les individus, une ardeur d'ambition vague, et par cela même démesurée, qui pourrait bien avoir Je danger de se laisser entraîner dans de fausses routes. Il me semble crue pour les nations comme pour les personnes, lebonheur ferait toujours bien, elles grandes prospérités souvent mal. C'est vers le bonheur, qu'il dépend de notre souverain de donner à son pays, que je voudrais qu'il tournât toujours ses regards, et que les distractions mêmes de la gloire ne pussent le lui faire oublier. Son dessein de se mettre à la tête troupes me fait trembler ; j'en suis profondément contristée. Songe-t-il bien qu'il est la sécurité, toute la sécurité de sa grande famille ?
Je vous avoue que ce "que je vois de pis dans ces deux guerres, que, malgré leur justice, leur nécessité. il est impossible de ne pas considérer comme un malheur, c'est la résolution de l'Empereur de les faire par lui-même. Vive alarme au dehors, suspension de tout mouvement utile au dedans ; il nous faudra vivre dans un provisoire qui peut se prolonger au delà de toute attente. Ah ! s'il était possible que nos forces si menaçantes en imposassent encore ! La rapidité de nos mouvements en Perse me l'ail espérer que ce ne serait pas impossible de ce côté-là, cl le même espoir serait sans doute fondé du côté de la Turquie, si celleci n'était soutenue dans son absurde et aveugle i lance par de perfides conseillers.
Mais adieu, chère bonne amie, cette lettre, qui devait
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être si courte, est encore un volume ; elle ne contient pas la millième partie des choses que je voudrais vous dire, ce sera pour la première fois.
Paris, juin 1828.
Ma bonne chère amie, ce sujet si intéressant de l'éducation des filles, dont vous parliez dans votre dernière lettre, n'est étudie que trop superficiellement par plusieurs mères de famille qui trouveraient cependant là un aliment bien digne de leur zèle et de leur activité. Ah ! vous avez bien raison, il arrive souvent que ce que l'on ne fait pas, ce que l'on retranche en apparence de l'attention que l'on donne à certains caractères, leur est plus utile parfois que l'action dont ils sont le perpétuel objet. Leur plaisir est dans la résistance et la résistance se nourrit souvent des efforts mêmes que Ton fait pour la vaincre. Il faut alors, il faudrait au moins les mettre aux prises avec les choses, ou avec des êtres nouveaux et impassibles, toujours prêts à s'éloigner d'eux quand le contact leur devient incommode.
En général, je ne préférerais pas l'éducation publique pour les femmes, mais je pense que dans les dispositions que vous me dites, on pourrait en essayer avec avantage- Je sais que, dans ce pays-ci, des mères fort éclairées ont pris le parti de se séparer de leurs filles pendant quelques années pour les mettre au couvent, et qu'elles en ont retiré l'avantage qu'elles se promettaient ; elles n'avaient en vue que l'amélioration du caractère, et c'est là précisément le bien qui doit
résulter de ce froissement perpétuel des individus entre eux et de cette justice immédiate faite au délinquant.
Si la personne pour laquelle vous me consultez pouv ail obtenir qu'on oubliât assez complètement ses avantages de position pour que la manière dont on serait pour sa fille ne s'en ressentît pas, un des instituts de Pétersbourg conviendrait tout aussi bien qu'autre chose, mais la première des conditions devrait être qu'elle fût mise complètement au rang de toutes les autres, mêlée avec elles de manière qu'aucune distinction, même la plus petite, ne vînt donner aliment à sa présomption. Si l'on n'obtenait pas cela, ce parti serait le pire de tous, on éterniserait l'orgueil dans son cœur, on l'y éterniserait sous une autre forme beaucoup plus séduisante et plus dangereuse que la première, car le nombre de ceux qui plient sous nos volontés ajoute beaucoup à l'infatuation produite par le sentiment d'une chimérique supériorité.
Je crois, ma bien chère amie, que ce qu'il faut le plus ménager, ce sont les paroles ; les sermons ne font guère de bien qu'à ceux qui, à la rigueur, pourraient s'en passer, l'action seule laisse trace, dans les imaginations jeunes et mobiles, et plus cette action porte en elle-même des conséquences pénibles, surtout par leur durée, et plus on peut en espérer une impression salutaire. Par exemple, il me semble que si ma fille avait manqué à sa femme de chambre et que ce ne fût pas un tort purement accidentel, je la préviendrais qu'à la première récidive, elle aurait à se servir ellemême, et je tiendrais parole. Croyez-vous que la contrainte et l'embarras qui en résulteraient ne seraient
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pas la meilleure de toutes les leçons, en donnant à l'épreuve le temps nécessaire ?
Je lui ôterais ses maîtres, si elle n'en profitait pas, je la priverais de sa gouvernante en l'abandonnant, en apparence, aux soins d'une personne subalterne ; je la séquestrerais de tout ce qu'elle pourrait sentir avoir mérité de perdre ; je la livrerais à l'ennui et au désappointement qui naîtraient nécessairement bientôt d'un véritable abandon. Je tâcherais de faire en sorte que cet abandon eût des témoins qui pussent affecter en même temps et la surprise et une pitié tant soit peu dédaigneuse. Il me paraît presque impossible que l'humiliation n'en résultât pas, car quelque difficile qu'il soit à découvrir, il me paraît indubitable que c'est l'orgueil surtout qui est le premier principe des défauts dont vous me parlez.
Nous voulons toujours que la religion et la morale qui en émane suffisent pour frapper et convaincre l'intelligence du premier âge, et cependant nous pourrions reconnaître, qu'en outre des préceptes qui nous sont donnés, c'est par les circonstances où elle nous place, par les peines et les épreuves auxquelles elle nous condamne, que la Providence poursuit et accomplit en nous cette seconde éducation dont le terme est la mort. Il faut tâcher de faire comme la Providence, il faut amener autour de l'enfant les combinaisons les plus propres à lui faire sentir que l'accomplissement du devoir est, en tous sens, la source du bien-être, et qu'il n'est pas une chose exigée de lui qui ne le soit pour lui faire éviter quelque mal ou goûter quelque bien.
Je vous écris à la hâte, ma bien chère amie, les idées
LETTEES DE ilmc SWETCHINE I 25
qui se présentent à moi, mais c'est dans une bonne conversation avec M1"" de ***, que je voudrais les développer, quoique, au fond des choses et an texte qu'elles me fournissent, je ne crois pas que j'aie à les modifier. Quand elle les verrait comme moi, je ne me dissimule pas les difficultés qui l'arrêteraient encore. On rencontre tant d'entraves dès que l'on quitte la roule La Hue ! D'ailleurs on répugne à faire connaître ses véritables motifs, dans la crainte que, plus tard, la malveillance n'en fasse d'injustes préventions. Ce qui serait heureux dans de semblables circonstances, ce serait de s'éloigner du théâtre sur lequel on paraîtra plus tard, de n'y paraître que pour le dénoûmenl, après avoir mis dans l'ombre les moyens dont on a cru devoir se servir.
Paris, 1 5 juillet 1828.
Oui, bonne obère amie, il faut sans cesse remonter la machine et recommencer tous les matins les résolutions que, presque tous les soirs, on s'accuse de n'avoir pas assez suivies. Vous me pardonnerez de vous parler ainsi, vous m'êtes si chère! et ce n'est pas seulement votre vie, votre bonheur, c'est aussi les progrès intérieurs que vous devez à Dieu plus que personne. Rappelez-vous souvent la parabole du talent. Il faut des efforts peu communs aux Ames peu communes ; tout est gratuit et cependant tout se prppor donne entre les choses reçues et celles qu'il nous faut accomplir. Croyez-moi, il n'y a pas de routine morale pour les êtres qui uni de la force el de l'intelligence, il faut qu'ils arrivent à tout le bien qu'ils en In-
voient, qu'ils se domptent au lieu de suivre simplement la nature, qu'ils emportent tout à la pointe de Tépée. C'est là probablement ce qui inspirait cette réponse à Massieu, sourd et muet, à qui l'on demandait ce que c'est que l'homme vertueux ? « C'est l'homme de guerre moral », répondit-il.
Vous avez bien raison de dire qu'on est souvent l'ennemi de son propre bonheur, les exemples en fourmillent ; un des plus frappants assurément en est offert dans Mme de Duras pour ceux qui la connaissent bien et qui sont initiés aux détails de son intérieur. Elle a quelquefois paralysé ce qui lui était le plus dévoué. Vous pensez, chère amie, sous le sceau de quel inviolable secret, je vous fais cette confidence. Hélas ! je ne suis pas seule dans ce secret, mais ce n'est point une raison pour que j'en parle à une autre qu'à vous, en vous recommandant le silence. C'est un fond de jalousie inquiète qui gâte dans Mm0 de Duras les meilleurs sentiments : elle ne comprend dans l'affection que ce qui est exclusif, c'est-à-dire la passion ! Hors de là, il n'y a pour elle qu'indifférence et ingratitude ! En partant de là, un mari, des enfants, deviennent presque des ennemis de son bonheur. La duchesse douairière de Duras me disait l'autre jour que non seulement Félicie1 n'avait jamais été négligente, mais qu'en dernier lieu la princesse de Talmont l'avait assurée que ce que Félicie aimait le mieux, et cela aujourd'hui, c'était sa mère. La vieille duchesse n'y porte quant à elle-même ni partialité ni passion, elle juge de tout cela avec
1 Fille aînée do la duchesse de Duras, mariée d'abord au prince de Talmont, puis au comte de la Rochejacquelein.
l'équité de ceux qui n'attendent rien pour euxmêmes.
Je suis heureuse de pouvoir vous dire que l'amélioration de la santé de Mmo de Duras est visible. Cette altération des traits, qui me faisait tant de peur, n'existe plus : aujourd'hui vous retrouveriez son visage, son animation, son son de voix, enfin c'est comme par le passé, à la maigreur près. Je crois bien que l'Italie entre dans ses projets. Comme je le lui disais, elle doit également l'Italie à son corps et à son esprit.
Paris, 16 décembre 1828.
Ma bonne chère amie, je n'ai pas, tant s'en faut, de meilleures nouvelles à vous donner de Mme de Duras, le mal fait des progrès, Les forces s'épuisenl, la voix est méconnaissable comme le visage ; c'est une lente destruction.
Mme de Duras ne veut voir personne à la Muette, je pense que l'idée de se débarrasser d'importunités, dont son bon cœur est cependant touché, n'a pas peu contribué à lui donner le désir de s'éloigner. Il lui en coûte de se laisser voir dans un tel état de souffrance et d'abattement, il est en elle de vouloir plaire à ceux qu'elle aime ; elle oublie que le dévouement, l'affection véritable, n'ont pas besoin de l'attrait qui a contribué à les faire naître. C'est un regret déchirant au milieu de tous les autres de ne pouvoir la soigner comme j'aurais voulu ! Il aurait été si parfaitement dans mon cœur et dans ma volonté de ne pas la quitter d'un instant ! Ma bien chère amie, il serait injuste
DE 3ESSELRODE 38g
d'accuser les médecins français de l'état où elle est, personne n'y eût rien fait. Ce sont des difficultés dont il est impossible de se faire une idée, quand on n'en a pas été témoin. Mmc de Duras professe la plus grande méfiance contre la médecine et les médecins, et cela ne l'a pas empêchée de les consulter tous, les uns après les autres. Mais comment? à bâtons rompus, en en voyant quatre à la fois, essayant de tout pendant des jours, se rebutant au premier échec, les renvoyant tous à la fois et puis les rappelant un à un pour modifier tout ce qu'on lui conseille ou y mêler, à leur insu, les choses qu'ils désapprouvaient le plus. La personne la plus ennemie de sa propre vie et de sa santé ne pourrait faire mieux. Les observations qu'on lui fait échouent. Son éloignement pour un voyage est peutêtre aussi funeste que cette continuelle résistance à ce qu'il serait raisonnable de faire. Si elle avait voulu, il y a dix-huit mois ou même un an, s'acheminer vers un climat plus chaud, plus égal, je suis convaincue qu'avec la distraction et l'intérêt d'objets nouveaux, elle aurait trouvé de quoi soutenir la lutte du moment. Que de regrets inutiles, ma bien chère amie, qui vont s'engloutir dans le passé avec tant d'autres douleurs ! Il me semble que c'est hier que j'ai perdu Mme de Rosambo ; son souvenir m'est si présent, qu'il se mêle encore à toutes mes impressions habituelles. Hélas ! ce n'est que trop juste, elle m'aimait tant ! Dans cette blessure, toute ouverte, va frapper un autre coup, aussi sensible. Il faut que je le confesse, je suis navrée. Il semble que le monde croule et se détruit, pièce par pièce, par la perte des gens que l'on aime. Quand je ne suis pas très abattue, je ne retrouve en
moi que la volonté de secouer, de briser les dernières chaînes qui m'attachent encore à ce qu'on peut appeler le monde.
Le néant de la vie et le vif sentiment qu'on prend du néant par la seule action de vivre, doivent conduire directement, ce me semble, à l'ardent désir de servir Dieu d'une manière moins indigne. Je n'ai pas une autre pensée. Hors la conversation d'un très petit nombre de personnes et le plaisir de l'étude qui y ressemble, je ne trouve rien qui puisse me ranimer. Chère amie, je n'oublie pas l'affection ! quand je veux me faire un peu de bien, je me reporte à la vôtre qui m'est si chère et je me dis qu'elle sera toujours ma consolation.
La bonté du comte me touche profondément ; elle devrait me surprendre avant tout, mais c'est une extension de la vôtre, et cela fait tout comprendre, tout, mènie ce qu'on n'aurait jamais pu imaginer, qu'un homme à la tête des affaires qui réagissent sur l'Europe, puisse trouver du temps pour soigner d'insignifiants intérêts ! C'est qu'un excellent cœur crée tout, même du temps, pour l'employer à faire du bien.
Quel malheureux éclat que cette aventure de la jeune Mme S. ! Même quand on doit mal finir, il est rare qu'on débute aussi jeune dans une aussi funeste carrrière. Je crois qu'elle a été bien mal élevée el au milieu de souvenirs, d'exemples, quoique éloignés, qui auraient dû faire apporter un soin plus judicieux à son éducation. Je vous avoue que des parents qui repoussent un coupable, ne me paraissent pas dans le vrai, ni au point de vue du sentiment, qui n'abandonne jamais, ni au point de vue du devoir, qui
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ordonne do multiplier les efforts, môme contre toute espérance. N'oxpose-t-on pas la pauvre coupable à faire encore plus mal. à s'étourdir par le bruit du monde, des passions el du vice, sur le malheur d'une entière scission avec tout ce qui lui appartient!' La bonne sévérité morille est connue la loi : elle châtie et ne se venge pas.
Paris, février 182c).
Je vous assure, ma chère bonne amie, que vous me calomnieriez si vous supposiez que je ne me soigne pas, ou que je fasse des choses en opposition avec le régime qui m'est indiqué; j'ai par-dessus beaucoup d'autres malades l'avantage de ne pas me laisser troubler d'inquiétude ou de désir de guérir ; je prends les choses comme elles me sont données et du moins ma paix n'en souffre pas. Jamais peut-être je ne me suis sentie si heureuse, et cependant sans désirer de mourir. Je tiens peu à la vie ; j'ai tellement le sentiment de ce qu'elle a de passager, d'incertain, de toujours périlleux, je sais si bien surtout que vivre c'est survivre, que je ne puis prendre beaucoup à quelque chose qui est si peu notre destination véritable. Tant que le bon Dieu voudra ! Mais si la durée m'importe peu, je sens bien cependant qu'il importe beaucoup de faire ses efforts pour conserver assez de santé pour agir jusqu'au bout et c'est là la meilleure de toutes les raisons.
Je ne répondrai pas à votre article sur notre cher pays -et sur toutes les tribulations que nous avons en-
durées pendant si longtemps ; Dieu veuille que ce travail préparatoire soit suivi d'effets décisifs et glorieux.
Oh ! vous avez bien raison, non seulement mon cœur est resté russe, mais jamais il ne l'a été autant ; tout ce qui touche à la prospérité du pays, surtout à sa dignité, résonne dans mon cœur comme s'il était vide, et cependant je ne crois pas qu'il y en ait de plus plein ! C'est peut-être cette plénitude qui use avant le temps, qui fait qu'il faut compter par l'intensité des impressions, au lieu de compter par leur nombre.
Mon plus vif intérêt, concentré sur la Russie, ne m'empêche pas d'en prendre à la France, si heureuse au milieu des terreurs chimériques des uns et des projets hostiles des autres. Le mouvement qui a agité le ministère, et que l'on peut considérer comme une de ces crises communes dans les maladies chroniques, m'a d'autant plus intéressée que, certes, la politique extérieure de la France aurait pu s'en ressentir et nos intérêts se trouver lésés par un changement ou une simple addition d'hommes.
C'est bien malgré tous les gens raisonnables que le duc de Mortemart n'a point fait partie du ministère, que sa seule présence eût consolidé en prévenant l'intrusion d'un nouveau membre du conseil, mesure qui subsistera tant que la place de M. de la Ferronnays restera vacante '. L'union du ministère a suffi pour opérer l'éloignement du prince de Polignac, lui seul pouvait achever de servir les projets qui lui étaient contraires et donner un peu de confusion aux amis qui avaient [enté de le porter au pouvoir. Sa ridicule et in-
1 Le Roi avait accordé un congé de trois mois ;i M. de la Ferronnays pour le rétablissement de sa santé.
DE XESSELHODE 3o,3
tcmpestive incartade clc la tribune des pairs l'a coulé à fond, l'idée d'une profession de foi politique, à l'occasion de l'adresse, eût paru déjà assez extraordinaire, et cette singularité a été bien dépassée par l'excessive niaiserie de la manière dont il l'a exécutée. En vérité, il faudrait d'autres talents pour se faire chef de parti et pour prétendre servir la politique astucieuse d'une nation aux dépens de la bonne foi et de la sincérité d'une autre, au grand mépris de tous les intérêts réels du pays. On aura beau faire, l'Angleterre et l'Autriche trouveront bien toujours des adhérents dans les salons dorés de Paris, mais jamais d'écho dans les masses.
J'ai bien pensé que le mauvais état de M. de la Ferronnays vous affligerait et que la société de Pétersbourg y prendait une part très vive. Depuis son départ, les rapports sont contradictoires, mais on l'a cru bien, bien malade, tant qu'il a été ici. On dit son changement excessif, et c'est sûrement un des symptômes les plus alarmants. Il était très pressé de s'éloigner, disposition commune à presque tous les malades et bien plus naturelle encore dans un ministre plein de franchise et de loyauté. Je crois que, bien sincèrement, il ne s'est jamais réconcilié avec sa position, et cependant il n'est peut-être pas aussi délivré qu'il le croit lui-même de ce besoin des affaires, si tenace dans ceux qui s'en sont longtemps occupés, car, à peine arrivé à Nice, il a écrit pour qu'on lui envoyât six journaux. On peut y voir une preuve de l'amélioration de sa santé, ou bien de cette préoccupation dont il est si rare de s'affranchir.
3g4 A. LA COMTESSE
Paris, 25 février 1809.
Comme j'étais sûre, chère bonne amie, qne vous seriez profondément affectée de la perle de Mme de Duras, qui laisserait un énorme vide, si quelqu'un ou quelque chose pouvait l'aire vide à Paris ! Mais dans le mouvement qui le possède, et surtout par les habitudes en vogue, la disparition de l'être le plus marquant n'est que le léger sillon que laisse un esquif après lui.
Comme centre de société, elle pourrait manquer, mais qui donc aujourd'hui aime vraiment la société en France, cette société qui n'est que la conversation vive, féconde, embrassant dans son universalité les in térêts de l'esprit et du cœur? La politique d'une part et là foule de l'autre ont lont envahi. 11 n'y a jamais ni quelqu'un de trop ni quelqu'un de moins pour des gens qui vivent au milieu de deux cents personnes, el les salons qui les contiennent se ressemblent tous, à bien peu de nuances près ! La visite tue la soirée ; quel intérêt de conversation serait possible au milieu de
continuelles entrées et sorties? M de Montcahn, qui
s'-, connaît bien et qui esl placée mieux qUe personne pour en juger, me disait que. hors ses matinées, elle attendait la belle, saison pour causer. Alors, du moins, chacun '-si contraint dé vivre de son propre fonds, d'apporter son contingent, de ne pas compter pares sensément pour ses idées «lu jour sur le journal du malin, la nouvelle de la veille el le quart d'heure de la visite.
DE NESSELRODE Ôgi
Paris, 12 décembre 1829.
Quelle peine m'a fait éprouver, chère amie, cette lettre d'Enderlach qui me disait votre bien fâcheuse méprise de route ! Même chose nous est arrivée, à mon mari et à moi, au commencement de noire voyage de Rome à Carlsbad l'année où je vous revis, chère bonne amie, et qui resserra encore nos rapports. Mais on peut se tromper tant qu'on veut en Italie, et nous n'en fûmes que pour des lieues et des écus, ce qui ne peut cire mis en balance avec vos fatigues, vos dangers et vos inquiétudes. Les villes de passage, où plusieurs routes se croisent, jouent souvent de ces tours-là. Quand on est plein d'une idée, on croit cpie c'est celle de tout le monde, et l'on est pris au dépourvu en s'apercevant que des postillons ne devinent pas, avant tout, la route que vous voulez faire. Que de gens nous traitons en postillons! Enfin, tout cela s'est trouvé heureusement réduit aux proportions d'une contrariété, quoique vive et grande. J'en craignais les suites, surtout à propos de ces alarmes que je me doutais bien ne vous avoir pas été épargnées '. Ce qui ne doit pas nous être dit est précisément ce qu'on apprend, et il est si difficile de penser qu'on échappera à une rumeur générale, que ce qui est encore le plus prudent, c'est de la prévenir par la vérité. Enfin vous êtes tranquille et heureuse comme on l'est quand le plus terrible
1 L'empereur ISicolas venait d'échapper à un grave accident et le bruit de sa mort avait couru en Allemagne.
3o6 a la comtesse
orage a passé sur nos têtes sans éclater ; vous avez remercié la Providence, qui nous rend ce qu'elle nous conserve. Demain un Te Deum est chanté à la chapelle ; je ne sais qui en a eu l'inspiration. Comment se fait-il que la reconnaissance et ce qui l'exprime hautement ne soient pas un besoin impérieux ? Hélène ira demain à l'église avec votre sœur '.
D'après mon calcul, chère bonne amie, ce courrier ne vous trouvera plus à Berlin ; il vous dépassera probablement en route. Comme je conçois qu'il vous tarde d'être rendue dans vos foyers ! Mon impatience de vous savoir à Pétersbourg augmente encore de cette inquiétude dont on ne peut se défendre pour une autre, et qu'on n'a pas pour soi-même.
Tourguenief m'a apporté l'autre jour une lettre du prince Koslowski, que j'aurais voulu vous faire lire, et que j'ai trouvée bien pensée et passablement écrite -. Quand on connaît cet homme et son histoire, la situation et les habitudes qu'il s'est faites, il y a presque un problème à résoudre dans la réunion d'un sens profond, de doctrines saines et d'une vraie générosité de sentiments, avec ce dévergondage de mœurs et ce manque de poids et de mesure. Cette lettre traite de l'état de la France et surtout de l'attitude du Roi, dont le meilleur de ses serviteurs n'aurait pu apprécier davantage les bonnes intentions et la situation difficile. Il y faisait la part des difficultés données, et avec une
1 Hélène Gourief, mariée à M. Swcrtchkof, ministre plénipotentiaire do Russie à Florence.
2 C'est le prince Koslowski, désigné seulement par une initiale, qui figure pour un entretien remarquable clans l'introduction au Voyage en Russie du marquis de Custine.
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équité bien grande, faisait ressortir les conséquences du sentiment habituel d'un danger public permanent. A la suite de ce tableau venaient de tristes confidences sur sa situation. Il engageait Tourguenief à vous y intéresser, et lui disait qu'il s'en était ouvert avec le comte Matushéwitch. Il me faisait demander aussi de vous en parler, en mémoire de trois ou quatre mois de séjour qu'il fit en même temps que moi à Paris, à mon arrivée en France, époque à laquelle je le voyais beaucoup, et où je restai frappée, comme je le suis encore, des contrastes qu'il offre. Il semble qu'il aurait un vif désir de rentrer au service, et que, du reste, ainsi que tous les gens dépossédés, il se regarde comme très lésé, et attribue sa disgrâce à la même source que celle du comte Frédéric Palhen, aux préventions données contre eux à l'empereur Alexandre par le prince de Metternich. Mais à propos de ce nom, le voilà luimême plus à plaindre, si l'ambition ne le console pas de tout l. Quelle autre victime de cette mort que cette pauvre jeune femme qui, peut-être sans avoir plus de torts qu'une autre, a amassé tant de blâmes sur sa tête ! On dit qu'elle est restée en Italie pendant que le jeune homme se mourait à A'ienne. Il me semble que c'est ce moment-là que je n'aurais cédé à personne.
Mme de Montcalm me charge d'une foule de choses pour vous. C'est une personne dont la pénétration à votre égard ne s'est pas démentie ; c'est en masse et en détail qu'elle a senti tout ce que vous valez. Je n'ai pas rencontré chez elle M. Portai -, mais j'ai prié
1 Le prince de Metternich venait de perdre l'aîné de ses fils.
2 Le comte Portai, ancien ministre de la marine, ami dévoué du duc de Richelieu.
3û8 \ r, \ COMTESSE
M"" de Montcalm de lui transmettre vos coquetteries. Elle m'a assuré qu'elles répondraient à une impression très vive, et votre ambassadeur n'a point été en reste de flagorneries. Adieu, chère amie; dites-moi bientôt que vous êtes arrivée en bonne santé.
Paris, 10 janvier i83o.
Ma bonne chère amie, enfin le voilà terminé ce voyage, si douloureux dans ses premières impressions, si pénible dans sa longue durée ! Vous avez bien raison de dire que votre force suffit à tout ; mais ce n'est pas la force de votre corps, c'est celle de votre âme qui s'applique à la fois partout où elle est nécessaire. C'est là ce qui vous fait marcher si vite, c'est là ce qui vous a l'ail arriver. Ce qu'on appelle le repos, après de telles secousses, ne l'est pas ; les émotions, surtout l'arrivée, mettent à une nouvelle épreuve, et la joie a son agitation comme le chagrin. Quoique cela, elle est toujours la bienvenue ; mais il est vrai que pour en jouir il faut avoir repris la possession de soi-même et avoir apaisé le mouvement des flots. Ce que vous me dites delà réception que vous avez eue m'a touchée jusqu'aux larmes ; que de vraie sensibilité il y a dans tant de
ai su-
soins et de recherches de ce qui peut faire plai Chère amie, de toutes les dispositions du caractère, c'esl bien celle du comte qui assure le mieux le bon heur, le sien, celui de tout ce qui l'entoure, et l'affection réelle, dans cet aimable mélange avec une parfaite bonté, est comme une lumière qui ne baisse jamais et dont on n'a pas à craindre les vicissitudes.
J'ai été plus souffrante depuis un mois. La souffrance positive, comme douleur, est bien peu de chose, dans mon état, auprès du malaise et des angoisses qui deviennent une espèce de situation où l'on ne vit vraiment d'une vie active qu'à coups de volonté. La moindre lacune dans les soins, les efforts, les surveillances, m'affaiblirait, je le sens. Il faut rendre sa servitude complète pour l'alléger ; il faut y mettre toute sa volonté pour soutenir tout son courage. Je suis loin de généraliser ces nécessités-là ; elles sont simplement celles de mon caractère. Je n'ai guère pu atteindre un but dans ma Aie qu'en le dépassant, et je suis un peu comme Orphée dans mes entreprises, perdue si je regarde en arrière. Mais voilà, chère, ce qui, avec la grâce de Dieu, ne sera pas. Quelquefois les obstacles m'ébranlent un peu, je me sens intérieurement abattue ; mais je suis loin de me décourager, et après un instant de faiblesse, je n'en poursuis qu'avec plus d'ardeur, sans pouvoir juger le succès comme quelqu'un du dehors, la vue continuelle d'un même objet faisant disparaître les modifications qu'insensiblement il éprouve.
Je crois que sans illusion je puis reconnaître dans noire cher enfant des améliorations considérables ; la volonté s'éclaire, et, lorsque les défauts l'emportent, ce n'est pas du moins sans combat. Il m'est bien démontré qu'avec elle il ne faut pas lutter corps à corps ; elle m'aurait indiqué à elle seule la tactique qui, aujourd'hui, fait, tourner les villes, au lieu de s'acharner à les prendre ; soit que tous les moyens de rigueur et de privations aient été épuisés, soit que son caractère y oppose une barrière naturelle, l'emploi d'une vive force ne pourrait plus être que nui-
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sible et dangereux. J'ai essayé de la froideur et de la sévérité, et je me suis assurée davantage encore que par ces moyens-là il était absolument impossible de faire résonner utilement une corde quelconque. Ce qu'il faut, quand elle fait mal, c'est d'avoir toujours raison et par le fond, et par la forme, de ne pas trop se presser de la convaincre, de laisser passer l'ouragan et profiter ensuite d'un moment opportun pour faire appel à son intelligence. Avec ces précautions on arrive à la justice ; elle ne manque pas dans son cœur, mais la justesse manquant quelquefois à son esprit, on ne la persuade de son tort que lorsqu'on l'a éclairée elle-même et qu'on lui a laissé le loisir de le reconnaître. Il est incontestable que c'est en fait de raison qu'elle est le plus arriérée ; elle commence bien à entrevoir des vérités dont elle n'avait pas idée, mais c'est un faible crépuscule, et ce crépuscule sera long, son imagination très vive et très développée mettant sans cesse son faux jour à travers le reste. Sous le rapport de l'instruction, il y a des résultats obtenus, des choses qu'elle a apprises et que je crois qui ne s'effaceront pas, et surtout l'apparition de certains stimulants dont vous déploriez l'absence, et qui sûrement activeront ses progrès. Je vois poindre en elle, par exemple, l'émulation et une sorte d'utile confusion de son ignorance. L'autre jour, ayant entendu la petite Louise de Yirieu, elle fut très frappée de son talent, et le lendemain et les jours suivants, son étude de piano s'en ressenti) d'une manière très favorable. Un autre jour, à une allusion qui lai fut faite et dont elle ne comprit pas le sens, elle me le demanda le lendemain et m'exprima le
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regret d'être étrangère au genre d'instruction qui rencontre son application dans les entretiens de salons ; il s'agissait d'un nom historique fort connu ; je profitai de cela, comme vous pouvez bien penser. De même, ayant commencé des leçons avec un nouveau maître, elle me pria, avec un peu d'embarras, que je regardai comme un bon symptôme, de lui recommander de ne pas divulguer le peu qu'elle savait. Je l'assurai qu'il n'en aurait pas la pensée, mais que cependant la discrétion d'un seul ne pouvait être le silence de tous, qu'en général ce qui était perçait toujours, et que, lorsqu'on ne voulait pas paraître devant les autres sous un jour défavorable, il fallait s'arranger pour être vraiment bien.
J'en resterai là sur elle, chère amie ; mais je la reprendrai dès le courrier prochain, vous pouvez en être sûre. Je suis un peu fatiguée et, avant de fermer ma lettre, je veux vous dire que M. Eynard est venu chez moi et qu'il m'a chargée de ses plus tendres et plus respectueux hommages '. Il m'a répété, avec un grand accent de vérité, que personne ne lui avait fait plus d'impression que vous.
Adieu, chère amie ; ma main ne va plus, et que de choses j'aurais encore à vous dire ! Celle que vous savez le mieux, c'est mon tendre et inaltérable attachement pour vous.
1 M. Evnard, genevois, avait donné, dans toute l'Europe, le signal des efforts en faveur de la Grèce.
LETTRES DE Mme SWETCHINE — I 26
Taris, 1 8 janvier i83o.
Ma bonne chère amie, ce qui nous menace est encore pire que ce qui est : il y a environ quinze jours que les nouvelles de Mmc de Duras sont devenues très alarmantes. Après cette terrible anxiété on a presque reçu avec consolation les nouvelles qui ont suivi ; elles étaient bien mauvaises, et cependant on respirait. Ce que souffre notre pauvre amie fait vraiment frémir. Sa vivacité, son agitation, ont cédé probablement aux ravages de la maladie. Elle n'a plus de volonté, elle ne se raidit plus contre la nécessité! Elle est calme, soumise. Elle a demandé elle-même à être administrée. Elle a recules sacrements avec la foi et cette sincérité de piété que tous ceux qui l'ont vue de près ont pu reconnaître en elle.
M. de Kersaint, son neveu qui lui doit tout et qui lui a tout payé en dévouement et en affection, est parti sur la nouvelle de son danger; les bulletins représentent toujours le danger comme imminent, mais elle vit encore ; qui sait?
On blâme beaucoup dans le monde M. de Duras de n'être pas parti au moment où il a su sa femme en danger; il serait plus charitable d'entrer clans les motifs qui le retiennent à Paris: M. de Duras est atteint d'une maladie qui lui rend la voiture impossible el provoque des accidents qui mettent sa vie en danger. Je ne le crois ni dur ni indifférent, et je sais par quelqu'un de sa maison que pendant qu'on l'accuse d'être l'un el l'autre, il pleure beaucoup et paraît très attristé.
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L'espèce de justification que j'entreprends ici est bien peu suspecte, je n'obéis qu'à ce que je crois être la justice qui se révolte toujours un peu, en voyant la
malveillance si alerte.
28 janvier. Ali ma chère amie ! qu'il y a loin encore de la plus a ive inquiétude, de l'inquiétude même dépouillée d'espoir à la certitude douloureuse ! Je me croyais préparée à la perte de M",c de Duras, et quand la cruelle et définitive nouvelle en est venue, je me suis trouvée saisie comme on l'est par l'imprévu. A chaque courrier l'état paraissait plus alarmant ; la communication télégraphique ayant été interrompue, on resta deux jours sans nouvelles; ce silence présageait le dernier et le plus complet de tous ! Enfin on le rompit pour annoncer l'arrivée de M. de Kersaint, et, dès le surlendemain, celui dé Mme de la Rochejacquelein et de son mari. Mme de Duras, à l'arrivée de son neveu et de sa fille, avait encore sa tète et son cœur qui ne devaient pas l'abandonner. Elle témoigna de la joie de voir M. de Kersaint. elle put dire à M"" de la Rochejacquelein : « Merci, merci, soignez bien votre sœur. » Puis après, toutes ses facultés l'abandonnèrent l'une après l'autre ; « Ce matin ma mère a perdu l'usage de la vue, » écrivait Félicie ; elle ajoutait à la fin du même jour : « Elle n'entend plus. » C'est ainsi en détail que s'est évanouie cette vie si animée, si forte, si précieuse !
Les sentiments les plus parfaits, nourris de tous les secours religieux, ont entouré et rempli ses derniers moments. Sa douceur, sa soumission, sa foi, ont pris le dessus sur toutes ses souffrances, sur tous ses déchirants regrets de quitter la vie, qu'elle croyait encore pouvoir être heureuse ; toutes les légères imperfections
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de la nature humaine, même la plus noble, ont cédé à des influences plus hautes; il n'est pas une petite ni une grande vertu qu'elle n'ait pu exercer. Ah ! quel baume sur nos blessures qu'une telle fin ! Tout est passé pour elle comme épreuve, tout passera pour nous comme douleur et regrets ; cela seul qui est immuable, ce sont tant de mérites amassés et peut-être aussi tant d'espérances de réunion qu'il nous est permis de concevoir.
C'est le duc de Duras qui m'a annoncé le douloureux événement dans un billet qui se sentait de son trouble et de son affliction. Cette pauvre Clara, dont la santé est dans un état déplorable, est restée vingtsix nuits sans se coucher ! A l'arrivée de sa sœur, l'émotion de la voir la fit tomber dans une faiblesse qui se prolongea beaucoup. Je tremble pour elle, c'est encore s'occuper de sa mère ; car si sa santé était sérieusement atteinte, il ne manquerait pas de gens qui, aux témoignages d'intérêt pour la fille, mêleraient ces allusions aux sacrifices acceptés par la mère. Jamais, jamais la mémoire de ceux qui nous ont été chers ne nous paraîtra assez intacte, assez honorée. C'est là où se réfugient nos susceptibilités, lorsque celles de l'affection sont condamnées à disparaître.
Vous aurez vu un article sur Mmc de Duras dans le Journal des Débats, il est de M. de Chateaubriand ; ce que j'en aime le mieux c'est tout ce qu'il n'y a pas mis ; car de la part d'un ami, je ne sais rien d'aussi blessant que cette liberté d'esprit qui permet d'user du sien, jusque dans le saisissement d'une douleur récente. Plus lard, il sera doux, convenable et sûrement très facile de la bien louer ; mais plus tard y pensera-t-on ?
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Cette loi générale de l'affaiblissement des regrets et des souvenirs ne reçoit nulle part plus de sanction que dans le léger, rapide et mobile Paris. Les météores passent, s'éteignent sur nos têtes, et à peine a-t-on eu le temps de les observer, que d'autres phénomènes y ,succèdent. La première leçon que je reçus ici du faible sillon que laisse après soi tout ce qui meurt, m'a été donnée à la mort de Mme de Staël qui occupait, animait si vivement l'esprit de tout ce qui la connaissait ; deux jours après, Paris n'y songeait plus. Je n'étais pas faite encore aune telle promptitude d'oubli; il se grava en moi en traits aussi sombres qu'ineffaçables.
Paris, 2^ janvier i83o.
Revenons à notre enfant commun, sujet de sollicitude, d'inquiétude et quelquefois aussi de satisfaction. Comme ce n'est pas journellement seulement que je m'en occupe, mais encore une très grande partie de la journée, et que j'y pense comme si elle était là quand je ne la vois pas, cette présence à peu près perpétuelle m'ôte la possibilité de juger de ces changements, qui peuvent frapper ceux qui n'y regardent qu'à des époques distantes les unes des autres. Cependant en tant que je puis en croire mes yeux et mes oreilles, et surtout échapper à la juste défiance d'une prévention trop naturelle, il me semble que, pour ce qui est extérieur, il y a progrès. Elle a gagné en prévenance, elle est très généralement aimable pour tous ceux qu'elle voit dans mon salon, et le résultat de cela est qu'elle plaît réellement et qu'elle inspire quelque
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chose d'affectueux. Elle a de l'esprit et du mouvement dans l'esprit. Ce mouvement est surtout celui de son imagination qu'il faut brider, lâcher de dominer, de diriger ; elle commence à se juger, mais l'aveu de ce qu'elle doit blâmer en elle-même n'est pas encore a^s-z positif, assez franc, assez prononcé; elle s'entrevoit, mais l'humeur amène encore le déluge de paroles qu'il faut proscrire, et c'est plus lard, dans les moments lucides, qu'on voit la raison chercher à percer. Elle a alternati\ cinent vingt ans et six ans, un enfantillage extrême et puis quelque chose d'arrêté, d'inébranlable, soit dans ce qui est louable, soit dans des idées déraisonnables. Son imagination une fois frappée, l'opposition la plus douce l'endurcit, et, si on n'y prenait garde, on lui ferait un mal extrême, tout en ayant parfaitement raison sur le fond de ce que l'on combat. Dès que ses impressions se sont fixées sur un objet, cette impression unique, compacte, n'y discerne plus qu'une seule forme, qu'une seule couleur : c'est ou tout blâme et dédain, ou tout admiration et enthousiasme. Cela tient évidemment au développement encore incomplet de sa raison, dont il faut hâter les progrès en l'exerçant sur des objets généraux, en se gardant bien de vouloir la redresser sur chaque détail. On prend très difficilement de l'empire sur elle; elle se fait encore trop de bruit à ellemême pour bien entendre les autres. Quand elle rencontre de l'inflexibilité, elle paraît céder, mais au fond elle ne cède pas, sa conviction reste la même, elle se renferme seulement, parce qu'elle sent qu'elle a affaire à trop forte partie. Gomme jusqu'à présent, je n'ai pas vu cette disposition la porter au mensonge, ni même la faire aller directement contre une opinion ou un
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sentiment que je lui connaissais, je la regarde plutôt comme la forme d'une qualité utile que comme un mal. Cela la rendra discrète d'abord et peut-être prudente, ce qui est loin de nuire à la sincérité que l'on doit positivement aux autres et qui n'est pas l'abandon complet de la confiance, mais la conformité des paroles avec les sentiments qu'on éprouve. Mes leçons avec elle vont bien ; je les crois très utiles, d'abord parce que !<• travail d'analyse et d'extraits que je lui fais luire fixe plus qu'aucune autre chose son attention, exerce plus son intelligence, et aussi parce que ces leçons, où beaucoup de questions se soulèvent, me donnent la facilité de la connaître davantage et celle de placer d'une manière indirecte les avertissements, les observations les plus urgentes. Elle saisit d'une manière remarquable les beautés qui sont marquées au coin de la grandeur et de l'élévation ; tout ce qui l'émeut fortement la transportai et si plus tard la dissipation ne l'entraîne pas. je crois qu'elle aura beaucoup de goût pour la littérature et que son esprit cherchera à se nourrir d'un aliment qui lui convient tout à fait. Nous lisons maintenant les tragiques grecs, les traductions des originaux. A chaque sujet traité par les anciens, je fais suivre toutes les imitations des modernes dans les langues qu'elle sait. Cela fait une ■ de tout qui captive son attention et aiguillonne sa curiosité. Vous ignorez peut- être encore que je lui ai donné un maître de plus. M. Sayger, qui m'a été vivement recommandé par M. Cuvier, et qui fait honneur même à celte recommandation-là.
C'est pour un cours de géographie générale que je l'ai demandé, et il est entré admirablement dans mon
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intention. Sa science est la plus claire, la plus intéressante, et elle est communiquée si spirituellement que l'ennui ne saurait s'en mêler. Jusqu'ici Hélène en est charmée. Si elle y prend goût, on rattachera à la géographie politique, qu'il n'est permis à personne d'ignorer, toutes les notions qui appartiennent à notre globe, sous les différents rapports de sa structure, de ses éléments et des phénomènes principaux qu'il présente. Ce ne serait pas moins que l'histoire de la terre, des cieux et de l'océan, mais en se bornant aux faits les plus généraux, on ne cherchera qu'à lui donner connaissance de ce qui, journellement, passe dans la conversation même des salons. Je tente cet essai sans être bien sûre qu'il réussisse; aussi nous étendrons ou nous resserrerons le cercle que nous voulons lui faire parcourir, selon les chances que son goût offrira.
Adieu, ma bonne chère amie, à bientôt.
Paris, ii février i83o.
Ma bien chère amie, cette catastrophe affreuse de la mort du prince *** m'a violemment remuée ; un tel événement arriverait au Japon qu'il remplirait d'épouvante, et quand on sait les noms, qu'on connaît les personnes, qu'on aime ceux sur qui réagissent ces cruelles commotions, c'est bien autre chose encore ! Il y a un degré de malheur que nous n'apprenons jamais sans nous le rendre propre el parmi les âmes qui s'assimilent tout ce qui les frappe douloureusement, la votre, bonne chère amie, est certainement au premier rang.
L'état de santé du malheureux prince *** antérieurement dérangé, le trouble, la tristesse sombre qui ont précédé cet acte de désespoir, peuvent, ce me semble, sans indulgence relâchée, servira son excuse. La ligne de démarcation qui sépare la folie du plein usage de ses facultés et de ses sens, n'est pas réellement tranchée ; il n^est pas certain que tout soit délire d'un côté et raison de l'autre ; bien des états intermédiaires occupent l'intervalle, plus troublés ou plus lucides, selon qu'ils se rapprochent de l'un ou de l'autre point. Que de sortes de monomanies, depuis celle qui conduit au crime jusqu'à celle qui n'est que le travers d'une tête faible ! Dieu seul, qui perce à travers les obscurités de ce labyrinthe où la pensée humaine est presque sûre de s'égarer, peut savoir où la culpabilité commence. Voilà pourquoi il me paraît sage et peut-être juste de s'attacher à tous les prétextes que les circonstances extérieures peuvent offrir pour éviter l'application des lois qui ne sauraient être trop rigoureuses, si une volonté libre et entière les avait provoquées. Mais combien les espérances, que les plus indifférents sentent le besoin d'accueillir, ne doivent-elles pas paraître insuffisantes et fragiles à ceux qu'un personnel et puissant intérêt domine ! Pauvre malheureuse femme, pour qui la foi elle-même est un surcroît de douleur !
Le dérangement de leurs affaires est encore une de ces raisons aggravantes qui ne se rencontrent que trop souvent comme élément du suicide. Le désordre, sous quelque forme qu'il apparaisse, n'a jamais que des effets plus ou moins funestes. Toutes les passions ne sont que cela, l'opposé de l'ordre et de la régularité qui maintiennent en équilibre les puissances de l'âme.
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Vous savez que MmP de la Rochejacquelein va bien, qu'elle est d'une grande piété et qu'elle y puise de précieuses consolations. Je crois les deux sœurs fort tendrement l'une pour l'autre, mais quoiqu'elles aient, en pins de leur affection mutuelle, la base commune de très bons sentiments, elles ont appartenu et appartiennent encore à des sphères très différentes. La société de Mme de Duras et celle de la princesse de Talmont sont aux deux bouts de la chaîne ; idées, personnes, sujets de conversation, opinions, touty est autre et rien n'est plus difficile que de mêler ces oppositions-là. A Paris, c'est plus difficile qu'ailleurs; les habitudes de l'esprit y exercent plus d'influence, un salon en traverserait un autre sans se confondre avec lui, comme < -es fleuves de l'Amérique dont les eaux douces traversent l'Océan à une grande distance, sans se mêler avec lui. Dans la société de Mme de Talmont, on ne rencontre que des gens d'une même couleur : religion, politique. tout y est positif; ce qui s'en sépare n'est pas seulement, blâmé, mais repoussé, mais regardé comme non avenu. Le salon de Mmc de Duras, qui fait et fera toujours probablement les traditions de Clara, était, au ei h, Maire, comme un pays neutre. Toute distinction y ; i \ .lit accès, rien n'y était assez exclusivement professé pour amener des disparates ou des collisions fâcheuses, et ce genre de libéralisme qui n'avait rien d'explicite, niellait à l'aise tout ce qui se ressemblait le moins. Clara, dans son contact habituel avec sa mère, a trop pris le goût des plaisirs de l'esprit, le sien à elle-même s'est assez développé pour qu'elle cède à cet attrait, qui, en général, n'agit sur les femmes que plus lard, à moins que les circonstances et les dons nalu-
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rels ne se réunissent pour faire tout marcher de front. Vous me demanderez sûrement quels ont été les regrets dont M. de Chateaubriand a payé le plus inaltérable des sentiments ? S'il avait pu le sentir avec son génie, je n'en serais pas inquiète. Maïs c'est avec l'àme qu'on sent, qu'on paye, qu'on souffre, qu'on justifie ce qui vient d'une autre âme, et ici la supériorité de celle" qui donnait n'est que par trop avérée. Jamais a eus ne vous ferez une idée de tout ce qu'il y a eu de tendre, de passionné, de dévoué, de continu, d'ingénieux même, dans l'affection de Mmc de Duras pour cet ami si préoccupé de lui-même qu'il ne lui restait que bien peu d'attention pour les vives affections dont il a été l'objet. Comment n'a-t-il pas été à Mec ? comment ne lui écrivait-il pas sans cesse ? comment sa douleur n'est-elle pas au niveau de ce que son intelligence lui démontre qu'il a perdu ? Je crois bien que M"" de Duras, depuis longtemps, avait été éclairée sur tout ce que ce caractère a d'égoïste, d'aride, de léger, de frivole, mais je suis bien sûre aussi que ces lumières sont restées sans influence sur ses sentiments, et c'est bien naturel. Une vue claire et exacte suffirait pour empêcher un attachement de se former, de prendre racine ; une fois venu, arrivé à toute sa force, toutes les illusions peuvent s'évanouir sans nuire à l'aireclion. On m'a bien dit pourtant, et j'en ai quelque joie, que la nouvelle de la mort de Mmc de Duras l'avait fort attristé. Je ne puis me joindre non plus à ceux qui lui reprochent tout ce qu'a d'un peu sec, peut-être, l'article que nous avez lu dans le Journal des Débats. Cette liberté d'esprit qui laisse, si près du cercueil, toutes les facultés du talent, ces confidences faites au public de
tout ce que le cœur peut éprouver de plus intime, ne me parait nullement enviable, et, sous ce rapport, j'absous entièrement M. de Chateaubriand. Il lui a rendu un hommage auquel l'usage l'autorisait, il a pu même s'unir à la sollicitude constante de Mme de Duras pour la mémoire de son père, parles lignes qui tracent son éloge ; je trouve que c'était suffisant pour le moment. Plus tard, il pourra agrandir, compléter ce qu'il n'a fait qu'ébaucher.
Si vous étiez ici, ma bonne chère amie, vous ne penseriez probablement pas que le ministère actuel, dans son intérêt, doit ménager beaucoup M. de Chateaubriand, quoiqu'on eût dit de lui, avec assez de justesse, « qu'il n'était jamais qu'ennemi redoutable et toujours ami inutile ». Son pouvoir de nuire est aujourd'hui fort affaibli, vous venez de voir son échec dans la Chambre haute ; son influence pâlit et s'éteint et on s'en aperçoit bien au dégoût, au profond découragement qui le possède. Il est surtout ennuyé ! Cela me rappelle un mot qu'on me citait l'autre jour de Benjamin Constant devant qui on disait que M. de Chateaubriand s'ennuyait beaucoup : « Ah ! il s'ennuie ; eh bien, quelque ennuyé qu'il soit, je le défie de s'ennuyer comme moi. » Ne trouvez-vous pas que l'ennui de ces deux supériorités si incontestables renferme une leçon pleine de vérité philosophique ? Toute la puissance de l'esprit ne suffit donc pas pour garantir du vide, de l'absence de tout intérêt, qui décolore et frappe comme de néant l'existence entière ; il ne suffit pas pour réveiller nos impressions engourdies, c'est l'âme seule qui échappe à ce pénible sommeil et qui, dans une activité toujours renaissante, trouve toujours,
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au dehors comme au-dedans d'elle-même, les aliments nécessaires. Ceux qui vivent fortement par des sentiments vrais ne s'ennuient jamais : une seule conviction vive et intense suffit pour faire éviter ce fléau. J'en appelle volontiers, pour justifier mon opinion, à ces existences si obscures et si dépouillées en apparence, et trouvées si riches par ceux qui ont su pénétrer dans leur intérieur. Ah ! combien la meilleure part dans co monde est loin de là où on la croit !
Paris. 21 mai i83o.
Le comte Matushévs itch, que je ne savais pas encore arrivé, est venuhiersoir, ma chère bonne amie. J'étais absente ; Hélène, de son côté, était allée dire adieu aux petites Sérébatof; nous n'avons donc pas vu votre envoyé, mais j'espère que cela se réparera bientôt. J'en suis bien pressée pour ma part : il vous quitte, et il semble que ceux qui ont vu récemment les personnes qui nous sont chères, en emportent quelque chose pour notre consolation. D'après votre lettre, il ne nous parlera pas de votre santé comme nous l'aimerions ; vous souffrez beaucoup, et les maux dont le siège est à la tête sont les plus insupportables de tous. Je crains que votre régime ne soit pas bien approprié à votre état ; vous ne faites presque pas d'exercice et vous veillez, ce qui, d'une part, épaissit le sang et, de l'autre, l'allume. Je suis contente que vous ayez fait l'acquisition d'un cheval ; c'est au moins du mouvement et de l'air, sans que je croie pourtant que cela supplée à l'exercice qui,
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comme marcher, fa i f agir à la (bis et régulièrement tous les muscles.
Vous m'avez mal comprise, ma chère bonne amie, si vous avez cru que je renonçais formellement à mener moi-même notre chère Hélène aux bains de mer. Je sens ce que les raisons qui peuvent m'arrêter ont d'impérieux ; me rendre malade tout à fait, c'est me rendre incapable, et il serait absurde de ne pas sacrifier deux mois au temps qu'Hélène doit passer avec moi. Mais ce mal, ce danger, ne sont pas encore positivement démontrés ; il serait déraisonnable aussi de confondre une impression désagréable, soit même une sorte d'agacement de nerfs, avec un mal positif. Dans les quinze jours que je passerai avec vous à Dieppe, il faut faire la part du mauvais temps, de nos inquiets et ennuyeux débats de gouvernante, etc. Rien, à moins que je n'aille beaucoup plus mal, ne saurait m'empècher d'essayer ce voyage, en y mettant le bon sens nécessaire, c'està-dire la ferme volonté de quitter, du moment où de nouveaux et plus fâcheux effets se prononceraient. Je vous découvre ici le fond de ma pensée, sans rien décider et me conservant libre de faire selon que les circonstances en ordonneront.
Profitons des deux mois qui nous restent jusqu'à la mer pour laisser les circonstances prononcer ellesmêmes ; il me semble que c'est presque toujours ainsi que nous parle la Providence, .le vous promets de n'y mettre aucune obstination et de ne rien entreprendre légèrement. En attendant, laissons les choses établies connue je les crains, et prenez pour poinl de départ que. si je ne puis aller avec Hélène, vous préférez pour elle le Havre à Dieppe. Ce qui me désolerait le plu-
alors, ce serait de suspendre une action qui me devient de jour en jour plus chère, d'interrompre un devoir, de m'exposer pendant deux mois à un état de trouble et d'inquiétude que toute ma raison et toute ma confiance dans M" Fanny ne sauraient empêcher. On calcule bien le mal que peut me faire un air trop vif ou Irop irritant"; mais qui aurait la mesure de mon malaise habituel et des alarmes possibles que tant de chances contraires peinent susciter tout à coup? Et puis, il est bien vrai, on n'a vraiment de la force pour l'accomplissement des choses difficiles que lorsqu'on s'y donne tout entier : les lacunes découragent au lieu de reposer, et la tâche que l'on a prise perd de son charme, dès qu'on fait marcher de front avec elle des intérêts secondaires. J'ai trouvé Léon Potocki on ne saurait plus content de son voyage, de l'accueil qu'il avait reçu, de la confiance que lui avait montrée le comte, et de tant de bons offices qu'il lui avait rendus. Il en est vraiment reconnaissant, jamais je ne l'avais vu encore si content. Vous pouvez m'en croire, ce ne sont point des paroles qui m'ont donné cette idée-là, mais l'impression certaine d'une satisfaction intérieure. C'est Léon qui m'avait annoncé l'arrivée du comte Matushéwitch et sa destination pour Constantinople, qui de toute façon doit flatter son amour-propre et satisfaire son ambition. Il a bien mérité de notre pays et il en est bien récompensé. Si sa conduite à l'égard du comte a été loyale el dévouée, il est bien Mai aussi qu'il a rencontré en lui un puissant appui et un ami plein de zèle. Cela fait l'éloge des deux : mais j'aime encore mieux ce qui fait celui du comte, qui dans de si nombreux rapports, a vraiment su se concilier, et sans presque d'exceptions,
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l'affection de tout ce qui a été dépendant de lui. Comme homme d'Etat, je ne sais rien qui le loue et le caractérise mieux que de pouvoir dire, avec tant de justice, que toujours il a su attirer à lui le mérite, et que toujours il peut s'en passer. J'espère que le comte Matushéwitch sera content d'Hélène. J'aime bien mieux que cela vous vienne d'une autre part que de la mienne. Pour moi, vous trouverez simple que je sois, comme vous, avide de toujours mieux et insatiable dans ce qui fait nos chers et vifs désirs.
Le Havre, 26 août i83o.
En lisant la lettre dont je vous remerciais hier, ma bonne chère amie, je n'éprouvais qu'un seul besoin, me livrer à toute mon effusion, me répéter cent fois que je ferais tout ce que vous vouliez, en demandant à Dieu de l'exécuter le moins mal possible. Mais les émotions les plus profondes et les plus vraies ne font pas disparaître les avertissements toujours froids et calculés de la raison. Quand j'en reviens donc aux motifs qui ont dicté mes lettres précédentes, je ne puis cesser de dire qu'ils sont graves, bien graves, et que pendant bien longtemps encore, en mettant les choses au mieux, ils mériteront sérieuse considération f. Vous passez outre, ma bien chère amie, je le conçois, et je pense comme vous que la chance même de dangers
1 Mmc Swetchine, surmontant les obstacles indiqués dans la lettre précédente, avait conduit elle-même Mllc de ^esselrode au Havre et j avait été surprise par la révolution de Juillet.
matériels ne doit pas faire renoncer à des avantages d'un ordre supérieur. Je reste donc peinée des fluctuations angoissantes que j'ai élevées dans votre esprit. Cependant, aujourd'hui encore, je crois qu'il a été utile d'appeler votre attention sur tant d'éventualités menaçantes, de vous avoir fait envisager les différentes faces de la-question, quand même l'unique résultat de ces c« msidérations diverses eût été de vous confirmer davantage dans le parti que vous avez pris; car de bien savoir ce que l'on veut et pourquoi on le veut est le principe véritable de la persévérance et surtout du repos d'esprit. A ous savez, ma chère amie, si déjà mes sentiments pour Hélène étaient tels que vous pouvez les attendre de moi ; mais il est bien vrai qu'en ajoutant encore à mes droits, vous complétez en moi aussi des dispositions maternelles. C'est ainsi que sans pouvoir rien déterminer pour l'avenir, chaque lendemain pouvant avoir le sien tout à fait étranger à celui de la veille, je vous promets seulement de bien sentir mes devoirs envers vous et de n'obéir qu'aux inspirations les plus consciencieuses. Je me tiens à présent pour autorisée à rester comme à partir, et à me croire la même liberté pour le choix du lieu, quand même il me ferait quitter cette France où les personnes surtout m'attachent. Vous pouvez croire que je ne déciderai rien sur des motifs légers et que vos pleins pouvoirs sont entre les mains d'un dépositaire fidèle. Hélas ! il n'est pas en moi d'abuser de la latitude que vous me laissez ; Dieu veuille seulement que j'aie le courage d'en user si la circonstance se présente ! Je le désire, ce courage, parce que je sens que d'entreprendre au-dessus de ses forces les use et les perd inutilement.
LETTRES »E Mme SWETCHISE — I 37
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Pour arriver à cette tranquillité d'espril qui serl à toutes choses, j'ai eu besoin aussi de m'entendre avec M"e Fanny sur quelques détails qui demandent sa coopération. J'ai été parfaitement contente d'elle, i l je ne doute pas qu'elle uc me rende la justice que je suis incapable d'agir par l'effet d'une volonté capricieuse. Tout ce que je demande, en effet, c'est de n'être pas entravée et d'être affranchie, au milieu de tant de tristesses, de ces ennemis microscopiques qui abattenl la volonté en lassant la patience Quant à ce que vous m'offrez, ma bonne chère amie, de me séparer d'Hélène, soit dans un moment de danger, soit dans une circonstance qui réclamerait ailleurs ma sollicitude, je ne puis m'y soumettre ; c'est la seule perspective que j'écarte de premier mouvement.
i a septembre i83o.
Je ne vous ai jamais dit, ma bonne chère amie, combien j'avais trouvé d'élévation, de justesse, de force, dans les sentiments que vous m'exprimez sur nos tristes événements. J'y ai reconnu toute la nobles se et toute la pureté de votre âme, qui, par inspiration même, vous eût l'ait deviner la \érité. Quand on pense aux bases sur lesquelles tout l'édifice actuel est appuyé, les ébranlements qui l'exposent sont loin de surprendre. « Quand le peuple est roi, disait Ri va roi, la populace est reine. » Aussj c'est elle qui paraît à présenl dans L - (I (''-ordres de chaque jour, désordres réprimés, ou plutôt contenus avec tant de faiblesse et d'incertitude. Les choses se ressentent toujours de leur origine ; ce
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que le peuple a donné, il sent qu'il peu! l'ôter, et il ne se gène pas dans ces menaces insultantes dont Dieu veuille qu'il ne fasse pas précéder des actions plus terribles. Les basses flatteries dont il a été l'objet, cet héroïsme, cette magnanimité dont on l'enivrait, n'étaient pas même pour lui un engagement pris d'éviter les voies sanglantes d'une inutile et atroce vengeance. Ce peuple si généreux, si plein de modération après la victoire. demande aujourd'hui, avec fureur, la tête des hommes dont les fautes el les erreurs n'ont fait que hâter son triomphe. On est honteux aujourd'hui, surtout embarrassé, d'avoir si ridiculement exalté l'instrument dont on s'était servi; on voudrait bien le briser, mais la peur domine, et aussi cette conviction qu'on s'est ôté le droit de sé\ir. L'anarchie est moins dans les esprits que dans les pouvoirs ; il y a encore des gens qui savent ce qu'ils veulent, mais, à la lettre, personne ne sait i e qu'il peut, d'uni' manière régulière et soutenue. Les forces de l'Etat sont réduites à la situation précaire des individus. Chaque instant du présent est problématique, et je défie qu'on essaie même de se former une idée de l'avenir. Voilà où conduisent les devoirs unus! Gomme le disait liés bien le comte de Pontécoulant à la Chambre des Pairs, el certes celuilà n'est pas suspect : Des droits seuls peuvent constituer des droits. Cela est profondément vrai, on ne peut ni les improviser, ni suppléera leur absence; la force matérielle peut bien les remplacer, mais dès qu'une sorte de calme est rétablie, les vides paraissent et bientôt deviennent des abîmes. Ce qu'il y a de plus désolant dans l'époque actuelle, c'est qu'il n'existe pas un point d'appui pour les amis de l'ordre. De tout ce triste
passé de la Restauration, il n'y a de sauvé que les droits sans réplique d'un faible enfant. Je ne suis cependant pas de ceux qui regrettent qu'une régence n'ait pu servir de transition entre le règne de Charles X et la majorité d'Henri V ; je crois que c'eût été un grand malheur dans l'intérêt des idées qu'on aurait cru faire prévaloir. S'il serait très fâcheux, très affligeant que M. le duc de Bordeaux fût élevé comme ses ancêtres, j'avoue que je n'aimerais pas mieux qu'il le fût comme M. le duc de Chartres. Le libéralisme a aussi sa camarilla, son OEil-de-Bœuf, et l'héritier présomptif d'un trône ne fait guère mieux son dur apprentissage dans une compagnie de canonniers que dans une antichambre de courtisans. Ce que je pense sur ce mode de régime regretté par quelques-uns. je l'applique aux éventualités du moment. Sincèrement dévouée au principe de la légitimité, je suis loin de désirer le retour actuel de M. le duc de Bordeaux au milieu d'une population aliénée, aveuglée de vertiges et de haines. Si la Providence le permet jamais, espérons que ce sera sous d'autres auspices, lorsque la dure et souvent cruelle expérience aura fait entendre son intelligible voix ; il faut pour que ce remède soit puissant et efficace, qu'il ait été préparé par une sorte de régénération, par ces mouvements qui replient sur soi-même.
Déjà, depuis que je suis ici, j'entends remarquer un changement notable dans les dispositions de la classe inférieure, la seule au profit de qui tout ait paru se faire ; le commerce commence d'amères réflexions ; les artisans ne voient pas l'amélioration apportée par un ordre de choses qui n'augmente pas leur salaire ; les chefs d'ateliers sont aux abois. Le relieur de mon
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mari lui disait l'autre jour : « Ah ! monsieur, depuis que nous avons la liberté, nous n'avons ni ouvriers, ni ouvrage ! » La passion qui croit observer ne voit rien de la marche de ces impressions ; comme elles ne paraissent pas au dehors, rien ne peut les faire constater. Mais c'est toujours ainsi en France : on dirait qu'elle ne renferme qu'un seul parti, parce que le parti vaincu y reste toujours soigneusement caché. Dans le temps où s'agitait partout le mouchoir blanc, aucun drapeau tricolore ne s'y trouvait mêlé, et vice versa ; toujours tout un ou tout autre, et cela plus il y a de tourmente intérieure, de manière qu'en France c'est au temps de la plus grande division des esprits qu'on aurait tout lieu, en jugeant par l'apparence, de crier à l'unanimité. Oui, ma chère amie, je conçois ce que vous dites : que le premier mouvement d'une âme désolée par le triomphe de l'injustice et de tous les mauvais penchants humains, soit de chercher des yeux la Providence et de se plaindre de ne la pas voir intervenir ; mais combien ce premier mouvement cède bientôt à la réflexion, à la plus légère connaissance des desseins de Dieu sur les hommes ! Impénétrables, quant à la forme, à la direction des événements, ces desseins sont clairs et précis dans leurs enseignements ; ils nous disent que dans les bons les plus légères déviations seront punies, et que le plus terrible châtiment des méchants sera d'être, pour un temps, abandonnés à eux-mêmes. Oui pour un temps ! car Dieu se réserve le sien et se réserve aussi de paraître dans ces causes secondes dont l'enchaînement exprime sa volonté. N'oubliez pas cette parole de saint Augustin : « Dieu est patient parce qu'il est éternel. »
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Vous désireriez qu'Hélène prît le goût de la bonne conversation. Mais c'est encore une de ces variétés infinies de la souffrance actuelle, que le désordre jusque dans le langage, qui fait fléchir l'acception des mots sous le renversement de toutes les notions du bien el du mal. Les journaux poussent dans ce genre à tous les excès, et le salon, il faut en convenir, ne demeure pas tout à fait étranger au style des journaux. Plus que dans aucun autre temps, on doit s'estimer heureux d'avoir de vrais amis, unis avec nous d'intelligence et d'àme. Je l'ai bien ce bonheur, et cet autre bonheur plus grand de pouvoir admirer la consciencie'.; noble rectitude des cœurs qui me sont le plus chers. Plusieurs de mes amis m'ont donné cette consolation, niais aucun davantage que M""' de Pastoret et toute sa famille. Dès les trois premiers jours. M. de Pastoret a donné sa démission de la place de chancelier, qu'on aurait beaucoup désiré lui voir garder. Pour ne pas prêter serment, il a également renoncé à la pairie, et son fds a suivi son exemple. Tous ces sacrifices ont été accomplis de la manière la plus prompte, la plus modeste, sans un retour sur ce qu'on perdait, sans un regret de ces pertes. Mme de Pastoret. qui au besoin aurait été l'âme de ces résolutions généreuses, en a bien joui ; c'était la récompense que la Providence lui réservait et que personne ne pouvait mieux apprécier qu'elle. Tout, dans ces temps-ci. devient difficultés et obstacles ; il n'-\ a pas jusqu'aux consolations, que l'activité dans les œuvres de charité peul offrir, qui ne soient empêchées par la nécessité de ce -(•'■ment qu'on exige pour se mêler même des hospices. G'esl une des plus vives privations de M. de Pastoret. qui. depuis
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cinquante ans. s'y était dévoué avec une sollicitude infinie. J'ai ma très petite part de cette privation; je suis obligée de quitter ma présidence des sourdesmuettes, la Reine ayant voulu en être, ce qui m'aurait mise dans la plus fausse position. C'est par M. de Gérando que je l'appris ; il s'adressa à moi pour communiquer ce désir de la Reine et m'inviler à régler les formalités par lesquelles le comité lui aurait porté son adhésion et sa reconnaissance, .le répondis que la protection de la Reine serait un bienfait, que toutes uns daines en seraient certainement convaincues, mais que ma santé ne me permettait pas de continuer plus longtemps mes fonctions ni par conséquent de remplir, dans cette circonstance, les devoirs que ma qualité de présidente m'imposait. En même temps, pour éviter une démission brusque, j'ai prié Mme de Saint-Aulaire de me remplacer, et c'est plus tard que je me dégagerai. Je suis bien loin assurément de vouloir leur manquer, mais vous concevez, chère amie, que. me trouvant à la tête du comité, il m'aurait fallu porter la parole, aller au Palais-Royal, recevoir la Reine dans notre asile, me mettre en relations directes avec elle. Ajoutez à cela la publicité que les journaux donnent à tout et jugez de l'inconvenance qu'il y aurait eu pour moi de paraître, lorsque je devrais être partie et que je ne suis ici que par une tolérance exceptionnelle. Dans une telle position, l'assemblée de charité reste interdite tout comme le salon. Certes, aucune de mes objections n'aurait pu être tirée de la personne même delà Reine. Je la crois bien malheureuse, on m'a cité ces paroles d'elle : « Je pleure la nuit et j'obéis le jour. » C'est bien triste.
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Le général Athalin ne paraît pas mettre son amourpropre à faire mousser la faveur de la réception qui lui a été faite ; comme subterfuge, c'est sur les événements de la Belgique qu'il rejette le peu de grâce de Pétersbourg. De bonne foi, comment ne sentirait-il pas, dans le for intérieur, qu'aucune des puissances de l'Europe intéressée à sa propre conservation ne saurait voir sans inquiétude un tel développement de l'élément ennemi ? Il ne faut pas se le dissimuler : si nous n 'avons pas plus tard la république, c'est que nous l'avons déjà, nous jouissons du fond en attendant la forme. Quelqu'un me disait : « Le roi Louis-Philippe prend son parapluie pour un sceptre. » Je ne sais si même il se fait cette illusion, car il parait plus honteux de commander que d'autres de lui obéir.
Ah ! ma chère amie, sans entrer dans les complications de la politique, ni m'élevcr dans ces régions où l'on fait abstraction de tout ce qui émeut fortement -la conscience et l'âme, pour ne consulter que des intérêts généraux et éloignés, combien je sais gré à notre Empereur de sa généreuse indignation, des difficultés mêmes qu'on a dû rencontrer pour faire céder sa noble inflexibilité ! « Un des malheurs de notre temps, me disait la vieille duchesse de Duras l, c'est qu'aucun roi ne sache mourir.» Un autre malheur qui devance celuilà, c'est qu'aucun roi n'ait plus la foi dans sa propre autorité ; une autre aberration plus commune encore, c'est de ne pas regarder les rois comme solidaires entre eux, de ne pas s'appliquer mutuellement les dangers ou les outrages dont ils sont l'objet. Leurs fautes sont
1 Anne de Coetquen, duchesse douairière de Duras.
un avertissement aussi, mais tout est leçon, depuis les dangers jusqu'aux torts. C'est beaucoup qu'un souverain montrant du haut de son trône une âme affligée et courroucée à la vue de grands désordres ; si le jour du danger arrive pour lui, il n'aura pas du moins d'imprudentes paroles à démentir : la conscience alors ne paraîtra pas un pur égoïsme. C'est cette désapprobation morale de tout ce qui s'est fait ici que j'ai vue surtout dans l'ordre donné aux Russes de quitter la France. Croire qu'on se sauvera en évitant un contact, qui est partout, serait puéril ; mais prononcer son blâme, fermer la route qu'on signale comme mauvaise, est une sage admonition faite aux siens et, en même temps, une reconnaissance solennelle, à la face de l'Europe, des principes qu'on regarde comme conservateurs.
Paris, o5 novembre i83o.
Vous me traitez, chère bonne amie, en enfant gâté qu'on accoutume non seulement aux plus tendres soins, mais encore à toutes les recherches d'une ingénieuse bonté. Votre crucifix est charmant ; il va entrer immédiatement dans l'arrangement d'un petit oratoire qui se composera d'objets aussi chers que respectés. Depuis six semaines, on dirait que mes amis se sont donné le mot pour l'orner, et cette inspiration était digne de vous comme toutes les autres.
Chère et bien véritable amie, je ne sais comment il me serait possible d'apercevoir dans votre cœur une sollicitude réelle et soutenue, sans me sentir entraînée par le désir de la calmer. Ma première idée, au milieu
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du tourbillon politique qui m'enveloppe, avait été de suspendre toute délibération à l'égard d'Hélène : mais le mal que vous fait toute préoccupation, toute incertitude sur ce qui vous intéresse profondément, m'ôte à moi-même la liberté d'esprit nécessaire pour ajourner ma réponse. Je n'ai qu'une chose à vous dire, c'est que, sauf dos chances indépendantes de ma volonté, garder Hélène est mon plus cher et mon plus intime désir. Cependant je ne vous dissimulerai pas qu'en mémo temps c'est une grave responsabilité qui m'effrayerait avec ton! autre qu'avec elle et aous. Ce n'est assurément pas comme soins à donner, encore moins aucun motif venant de celle chère enfant, qui expliquerait ma résistance, si je pouvais m'y livrer; mais, je puis vous le dire, à vous qui entendez si bien les dispositions mêmes qui vous seraient étrangères, tout ce que j'ai vu. senti, souffert depuis quelques mois, a achevé de briser le peu de liens qui m'attachaient au monde ; le besoin d'une vie plus isolée, plus grave encore, se fait incessamment sentir, et, par un mouvement naturel, je ne chercherais plus dans la vie extérieure que ce qui pourrait se mettre en parfait accord avec les seules idées, les seuls sentiments qui me dominent intérieurement. Voilà l'essor qui enchaînerait tout à lui, si dans les devoirs qui me restent, dans le bien qui se présente à faire, ne se trouvait pas un contre-poids que je regarde aussi comme l'expression des desseins de Dieu sur moi. Mon mari, en oulre, souffrirait d'une existence toul à l'ail privée de mouvement et d'animation. V>us croyez qu'il est profitable pour Hélène de rester avec moi ! ( Ihère amie, j'impose silence dès lors à toutes les objections qui naîtraienl des dispositions vers lesquelles
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j'incline, sùrc, en faisant ainsi, de suivre un meilleur guide, de mieux me conformer à la voix du Ciel, que si je suivais ma vive el forte impulsion.
Chère amie, par cela même que je vous ouvre mon cœur entièrement, j'oserai, sans craindre de céder à un amour-propre qui disparaît aisément devant les hautes pensées, j'oserai convenir que, dans mon ardent désir du progrès et du bien-être futur d'Hélène, je dois m'unir à vous dans l'idée de l'avantage qu'elle peut retirer de la prolongation de son séjour ici. Je crois que, dans cette transition de l'adolescence à la jeunesse, l'atmosphère de Pétersbourg ne lui serait pas bonne. Un seul obstacle me semblerait menaçant, une seule difficulté me semblerait invincible, ce serait une déclaration de guerre. Ici encore, ma bien chère amie, je vais vous parler avec un abandon entier. Lors même que ce malheur arriverait, ma volonté, mon désir bien arrêté serait de ne pas quitter la France, ou, pour mieux dire, Paris, qui est pour moi toute la France ; pour en obtenir la permission, il n'est pas de privations, d'obscurité, de solitude auxquelles je ne voulusse me résigner. Je suis tellement attachée ici d'affection, une Me nomade, décousue, dissipée par cela même, me répugne à tel point, que je courrais toutes les chances pour y échapper. Mais, chère amie, ce qui est naturel pour moi, juste, convenable même, eu égard à de réelles quoique invisibles convenances, il est absolument impossible que j'y soumette Hélène. S'il y avait guérie entre la Russie et la France, Hélène ne serait plus ici que la fille du premier ministre de Russie, par conséquent un point de mire, avec tous les inconvénients, les dangers d'une telle situation. On sait quand
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la guerre commence, on ne sait pas quand elle finit. Après avoir encouru le désagrément d'une expulsion violente, qui nous dit que les portes ne seraient pas fermées ? Je puis facilement me cacher au point de défier tous les contacts ; mais il est impossible de faire subir ce régime à une jeune personne, sans lui faire perdre tous les avantages de son séjour. D'après ce que vous me dites de l'état intérieur du pays, soit de sa force morale, soit de sa force effective, et d'après cette lettre de Varsovie, qui me paraît un tableau vrai en tous points, la guerre, même pour nous, serait une grande calamité ; cependant cette calamité n'arrêtera peut-être pas, tant l'ascendant de considérations plus hautes peut devenir puissant, tant les événements imposent leurs arrêts aux hommes ! Si nous devons donc, chère amie, voir éclater au printemps cette nouvelle cause de désastres et de périls, il faut que nos plans d'aujourd'hui ne comptent plus et que vous m'autorisiez alors à vous remettre aussitôt Hélène.
Vous qui aimez la Gazette et les opinions qui y prévalent, du moins dans sa manière de représenter les hommes et les choses, qu'aurez-vous dit du plaidoyer de M. de Kergorlay1? Ses paroles ont eu des échos dans tous les cœurs honnêtes ; on ne sait combien de moralités chancelantes elles ont pu étayer. Il semble que l'effet produit a été prodigieux. Quelqu'un d'un bord différent me disait : ((M. de Kergorlay semblait
1 Le comte de Kergorlay, qui appartenait à la Chambre des pairs, avait été traduit devant elle pour y répondre des termes dans lesquels il avait refusé de prêter serment au nouveau pouvoir.
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le juge de cet auditoire, au lieu de l'accusé. » Ce discours si noble, si logique, auquel on ne pourrait reprocher qu'une seule épithcte peu mesurée, est la couronne de toute une vie consacrée aux mêmes vertus et aux mêmes principes. Pendant les Cent- Jours, au lieu d'une signature qu'on exigeait, il motiva sa résistance par des paroles où se trouvait toute l'énergie qu'il vient de déployer. C'est de ces caractères d'autrefois dont le frottement n'a pas effacé l'empreinte primitive. La séparation du monde produit cet effet-là ; et pour ceux qui y vivent, la piété, qui en sépare intérieurement et qui offre an saint refuge, peut seule y suppléer. Ce procès est une faute de ce gouvernement-ci. Je sais avec certitude que Louis-Philippe, il y a huit ou dix jours, disait à quelqu'un qui lui en parlait : « Voilà encore une affaire qu'il fallait laisser tomber ; je l'ai dit à satiété, mais j'ai été seul de mon avis. » N'y a-t-il pas du Louis XV dans cette impéri tie qui, de la voix d'un roi exprimée fortement en son conseil, ne fait qu'une voix de plus? Louis XV agissait ainsi, et se frottait les mains, par un mouvement de joie, lorsque, le bon avis qu'il avait donné n'ayant pas prévalu, on en recueillait les suites funestes. Je ne sais si Louis- Philippe se frotte les mains comme son aïeul, mais ses amis sont déconcertés, et je ne pense pas que ce soit au donneur du dernier conseil qu'il en sera immédiatement demandé. Ah ! que vous avez raison de le croire déchu de sa prospérité, de son repos, ce pays si étonnamment comblé de tous biens avant le ministère Polignac ! A mesure que les passions s'apaisent, que la colère cède, on peut juger davantage à quel point on commence à sentir que tous les véritables in-
terris sont compromis. Certes le retour à l'ordre ne saurait être trop chèrement acheté ; mais, à mon avis, ce ne sont point les moyens violents, extérieurs, qui jamais y ramèneront la France. La guerre aurait l'inconvénient de réunir tons les esprits dans la haine et la résistance à l'intervention étrangère ; abandonner à elle-même, la France arrivera, je crois, à se mieux juger ; c'est comme les malades qu'il faut livrer aux efforts seuls de la nature, qui élabore et absorbe lentement les principes viciés. Cet affreux remède de la guerre aurait encore d'autres dangers pour la France; ce sont ceux du succès ; le plus petit de tous les exalterait pour longtemps, et une longue suite de revers désastreux pourrait seule les éclairer. Il n'y aurait pas d'équilibre entre les chances favorables et les chances contraires; c'est un puissant motif pour ne s'y décider qu'après avoir tout fait pour l'éviter.
Vous les voyez de loin, chère amie, les maux qui résultent de cet état de choses; mais si vous pouviez, comme moi, voir toutes les formes dont ils se revêtent, lire dans les consciences des souffrances qui n'ont ni nom ni mesure ! C'est ce qui me paraît le plus redoutable dans le malheur des révolutions, ce malaise, ces scrupules tourmentants, celte inquiétude, ces regrets qui dévorent à la suite d'un parti pris souvent dans des vues consciencieuses et pures. Les hommes assez a plaindre pour vivre en paix avec ce qui ressemble au remords perdent chaque jour du sentiment de ce qui est bien, et les autres ne conservent leur moralité qu'au prix d'un supplice incessant. Dans un état de société si avancé, après quarante ans de révolutions, les principes ont moins de vitalité, et les devoirs aussi, en se
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compliquant, mettent quelquefois l'intelligence aux abois. Combien l'obéissance à un souverain incontesté me parait pins douce, plus noble, que cette dépendance du caprice et de la vraie tyrannie de tous !
Comme j'ai remercié Dieu, comme je le remercie chaque jour, et des dangers dont il vient de sauver notre Empereur et de la généreuse pensée qui les lui a lait affronter ! 1 Ce qui l'ait mon orgueil fait aussi ma consolation ; mon mouvement le plus habituel est de le faire connaître dans tous ses détails de courage véritable, d'abnégation de lui-même, cl j'ai quelquefois le bonheur de l'entendre sincèrement admirer. Il faut que je vous dise un mot d'Hélène à la nouvelle du départ de l'Empereur pour Moscou. Comme nous en étions tous émus jusqu'aux larmes, elle s'écria d'une voix tremblante : « C'est comme cela qu'on prévient les révolutions ! » Ce mot était si frappant de sentiment et de justesse, que je le répète avec bonheur. Ma chère amie, Hélène vous sera rendue avec des sentiments pour son souverain plus arrêtés, plus développés peut-être, que si elle n'avait pas quitté son pays ; c'est en moi une chose de la conscience et aussi un attrait véritable pour le caractère de l'Empereur. Je lui sais gré d'avoir jugé avec une généreuse indignation des injustices qui ne le loucbaient que de bien loin ; je lui sais gré d'avoir laissé paraître tous les mouvements de son âme au milieu des dissimulations de la politique. Il s'élève assez par ses actions
1 Le choléra exerçait d'affreux ravages sur presque toute retendue de la Russie, et l'empereur Nicolas prodiguait, avec un admirable dévouement, sa présence ou ses soins partout où il pouvait craindre une insuffisance de secours.
pour que ses pensées acquièrent plus d'ascendant sur l'opinion ; les exemples donnés de si haut ont une vertu qui plus d'une fois a retardé le progrès du mal dans le monde. Dieu veuille l'éclairer sur les moyens d'améliorer l'état de notre propre pays ! Jamais on n'en fera assez pour ôler tout prétexte ou même toute raison à la révolte, parce qu'elle est un mal qui est dans les cœurs indépendamment souvent de ce qui l'alimente au dehors. Mais l'Empereur mérite de faire bien, de faire ce qu'il y a de mieux, et je voudrais de toute mon âme que cela même qui n'assurerait pas encore le bonheur et la sécurité du pays s'ajoutât cependant à sa gloire.
M. de Rauzan est rentré à la Chambre, ayant considéré son mandat de député comme toute autre chose que des fonctions du gouvernement. La portion de la Chambre où il siège est on ne saurait plus honorable ; lui et mon excellent ami Arthur de la Bourdonnaye ont envisagé leur situation de députés comme un difficile et pénible devoir ; et, pour que personne ne pût prendre le change sur leurs intentions, ils ont renoncé à toutes les autres places ou grades dans l'armée. Leur délicatesse va jusqu'à s'interdire de paraître au Palais- Royal, même avec la Chambre des députés en corps. Adieu, chère amie ; je suis sûre que Labensky grogne déjà1. Adieu, à bientôt.
1 M. Labensky, secrétaire de l'ambassade russe à Paris ; enlevé par une mort prématurée à Berlin, il a laissé, en langue française, des poésies d'une rare délicatesse et qu'on doit regretter de ne pas voir publiées par sa famille.
Paris, 23 décembre i83o
Quelle émotion profonde, chère amie, m'a causée cet admirable mouvement de l'Empereur ? On ne prend que dans son âme de telles inspirations, surtout quand on les exécute ainsi. De jour en jour, ou plutôt d'épreuve en épreuve, je prends pour l'Empereur un sentiment que je n'avais pas connu, ce sentiment si doux par lequel le devoir, la soumission, qui sont déjà de si bonnes choses, s'ennoblissent et s'exaltent jusqu'à l'admiration et au dévouement ; c'est la plus grande et la plus belle incorporation du principe de l'autorité, et je le remercie sans cesse de donner, en les remettant à l'aise, un point d'appui vivant à tant de convictions réelles, incontestables, mais compromises, mais en souffrance dans leur application ' .
Je ne puis dire combien cette disposition des esprits, toujours envahissants, toujours hostiles, m'est antipathique ; si je ne vivais, si du môms je ne me reposais de tous ces dégoûts avec de vrais amis dont l'âme répond à la mienne, j'aimerais mieux fuir dans les bois. Il semble que tout ceci ne soit que la mise en pratique du plus désolant de tous les systèmes de philosophie, celui de Hobbes, qui établit que l'état de nature pour l'homme, c'est l'état de guerre.
Vous me demandez, chère amie, si beaucoup de gens de l'ancienne cour ont fléchi devant la nouvelle
* Ici, Mme Swetchine rend compte du procès des ministres du roi Charles X devant la Chambre des Pairs. Ce fragment a été inséré dans la Vie, p. 33g, ch. xm.
LETTRES DE Mme SWETCHINE I 28
idole, si beaucoup de gens, en faisant des vilenies au nom de leurs sentiments les plus chers, ont rappelé ce mot de M. de Talleyrand : « Ne me parlez pas des pères de famille, ils sont capables de tout- » Eh bien ! non, chère amie, les femmes de la bonne compagnie, les hommes qui sont au Palais-Royal en amateurs sont encore en très petit nombre, marqués au doigt et môme tant soit peu conspués. La société, celle qui a pour elle des titres et des formes, possède, pour reconnaître la durée, presque autant d'instinct que le commerce ; l'un et l'autre tiennent le pouls de l'Etat et ne risquent rien, tandis que les passions qui ne sont pas bridées par l'intérêt hasardent tout. La confiance est, en toutes choses, ce qui s'établit le plus difficilement, le plus lentement. En France, ce que l'on compromet le moins, c'est son amour-propre et son argent ; le reste est marchandise plus légère. Cette durée, dont le sentiment fait défaut partout, apparaît aux différents partis comme un fantôme de crainte ou d'espérance. Ceux qui appartiennent par leurs charges, leurs affections et leurs rapports, à la famille d'Orléans, se gardent jusqu'ici de parler d'avenir ; ils mettent à l'éviter toute leur bonne grâce, ou du moins leur urbanité. On m'a assuré que l'autre jour quelqu'un causant avec le Roi, celui-ci disait qu'il aurait voulu faire pensionner Charles X par la France, et que ne l'ayant pu, il ferait tous ses efforts pour lui conserver ses biens du Charolais. — Ce sera très sage, Sire, reprit son interlocuteur, très sage : c'est un précédent. Venons-en, ma chère bonne amie, à cette ingrate Pologne ' qui absorbe maintenant toutes nos pensées.
1 Pour comprendre cette expression dans la bouche de Mme Swct-
La nouvelle, répétée aujourd'hui par le Journal des Débats, de la défection de l'armée de Lithuanie renouvelle mon inquiétude. Je n'ai vu personne pour la dissiper. Quand la révolte s'étendrait à tout le rovaume, si elle ne va pas plus loin, les forces les plus voisines doivent être assez considérables pour l'étouffer. En tout,, je ne vois à la Russie d'ennemi vraiment redoutable cpie l'esprit révolutionnaire, le seul que les baïonnettes ne puissent atteindre; avec celui-là, ni pacte, ni paix, ni trêve, et pour cela aucun moyen coercilif n'est nécessaire ni utile ; l'essentiel est que le pouvoir se prononce et suive toujours avec les siens la même ligne, qu'il avertisse de ce qu'il veut, et ne renouvelle pas ces tristes souvenirs du règne de l'empereur Alexandre; règne, quant à la direction de l'opinion, scindé, coupé en deux, et dont la première partie a préparé les tendances et les dangers de la seconde. C'est cette nécessité de se prononcer en toute occasion qui m'a fait entrer, tout en m'afïligeant, dans les vues de l'Empereur au sujet de l'ordre donné aux Russes de partir. Mais vous ai je assez remerciée, chère amie ? vous ai-je assez dit combien j'étais heureuse et reconnaissante d'avoir été mise par vos bons soins dans une exception si désirée ? C'est du fond de l'âme que je vous en ai bé-
Chine, il faut se rappeler la date de sa lettre et surtout l'époque à laquelle elle avait vécu en Russie. Sous l'empereur Alexandre, les Polonais avaient souvent joui d'une grande faveur, et le prince Czàrtorisky, particulièrement, avait possédé longtemps la confiance du souverain. En i83o, la Pologne avait sa frontière distincte, son administration, des institutions et une armée nationales. On peut soutenir que la révolution de Pologne fut utile à la révolution de juillet, mais on ne peut nier que cette double révolution n'ait été funeste a la Pologne elle-même.
nie. Suppliez la princesse Alexis J d'entrer dans ma position d'âge, de santé ; elle verra que mon éloignemcnt de la France recommencerait toutes les douleurs de l'expatriation, moins l'espérance, comme consolation, de retrouver encore dans l'avenir quelques jours de douces habitudes. J'ai le sentiment d'avoir bien peu d'années à vivre, et si je quittais la France, quelle chance d'y revenir, de retrouver des amis encore plus âgés et plus infirmes que moi ? Il n'y a plus un plaisir dans ma vie, pas une distraction, dès qu'il me faut être sevrée de la confiance, de la libre et continuelle communication d'idées identiques et de sentiments mis en commun. Un tel exil sera pire que la mort. Cependant si la Providence l'ordonnant s'exprimait dans la volonté de l'Empereur, j'obéirais ; je ne mentirais pas, par une tardive révolte, aux mouvements et aux actions, j'ose le dire, de toute ma vie. Mais pour cela, ma chère amie, il ne faut pas croire que ce sont les douceurs du monde, ni même celles de la société, dont je demande la continuation à Paris: j'en suis plus séparée que jamais. En dernier lieu surtout, j'ai éprouvé qu'on avait peu à gagner au souvenir de ses compatriotes. Vous ai-je dit que quelqu'un d'entre eux m'avait accusée d'avoir provoqué par vous le départ de nos Russes? et il y a quinze jours, j'ai été avertie par Mme de Mon tcalm qu'un autre avait prétendu que» par affection pour les Bourbons, je poussais à la guerre. Trouvez-vous cela assez injuste, vous qui avez mes seules paroles et toutes mes pensées ? Ce n'est que par les siens que l'on peut être traitée ainsi. Ils
1 La princesse Alexis Galitzin.
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me connaissent bien mal, ceux qui peuvent croire que, même dans la situation présente, je puisse vouloir être hostile à la France ; ils méconnaissent mon cœur aussi bien que ma conscience. Mes principes à cet égard sont arrêtés comme sur les points les plus importants. Je crois qu'il serait éminemment coupable de susciter, de désirer des embarras ou des maux au gouvernement sous la protection duquel on vit, que c'est trahir l'hospitalité que l'on reçoit, et que tout séjour libre dans un pays exprime l'acceptation de devoirs réciproques. Je sais que les libéraux se gardent de penser ainsi, mais je ne suis pas de leur école et je trouve les vues de l'homme trop bornées, sa puissance trop restreinte pour tenter de faire le plus petit mal en vue du plus grand bien, dans la cause même qui me serait la plus chère et me paraîtrait la plus sacrée.
Quant à vos lettres, pour peu qu'elles renferment ce que je ne voudrais pas voir ébruiter, elles sont détruites deux heures après, et vous me feriez plaisir de faire subir le même sort aux miennes. Je ne crains aucune révélation, mais je redoute les fausses interprétations dictées par la malveillance ; elle aurait beau jeu dans la hâte et l'abandon que je mets en vous écrivant. Je vous envoie la lettre d'Hélène ; je l'ai trouvée à merveille et, comme vous dites, pensée par une personne de vingt ans ; son esprit a souvent cet âge-là.
Paris, n janvier i83i.
Je réponds, ma bonne chère amie, à votre intéressante lettre du 23 décembre, qui m'initie à tant d'im-
pressions vives et inquiètes que je pressentais, pour ainsi dire, avant de les partager. Tout cela est bien grave et bien douloureux ; mais ce développement de l'énergie et de l'esprit de sacrifice, qui est avant tout le plus beau des spectacles, est presque aussi utile aux nations qu'aux individus ; c'est comme cela que les uns et les autres apprennent tout ce qu'ils doivent et tout ce qu'ils peuvent. Ce dévouement de Moscou est magnifique. J'admire au moins autant celui de la Courlande ; la nationalité pour elle est conquise depuis longtemps, et ce sont de beaux titres à ajouter aux anciens. Du moment où la soumission ne l'emporte pas sur une ingrate et imprudente effervescence, il faut bien recourir aux armes ; Dieu veuille que la force matérielle manifeste la justice! C'est peut-être le sort de l'Europe qui va se décider dans les plaines de la Pologne! Dans l'état actuel des choses, il est impossible qu'à la longue nous ne l'emportions pas ; niais qui sait les difficultés, les dangers qui peuvent être suscités contre nous ? Au siècle où nous vivons, une étincelle suffit pour tout embraser. Si je souffre et si je tremble pour la Russie, tout en comptant inébranlablement sur elle, combien ne. doivent pas souffrir les hommes consciencieux qui ont deux patries ! J'ai ici des Polonais qui sont vraiment des modèles d'honneur, de fidélité et de noble réserve; c'est Léon Potocky et Labensky. Je vous assure que chacun à sa manière peut mériter d'être étudié comme une péris (lion de mesure et de délicatesse.
Vous oubliez trop souvent, chère amie, l'étal de lacération dans lequel vous arrivent nos lettres ; je le conclus de votre trop franc parler. Qui vous donne la
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certitude que les vôtres ne sont pas également ouvertes ? Soyez plus prudente ; rappelez-vous que la liberté n'est pas toujours libérale, et que, sous ce régime, on prend peut-être plus de suspicion et d'humeur que sous tout autre. S'il parait quelque chose de piquant ou d'amusant dans l'intervalle de ce courrier à l'autre, je vous l'enverrai. Bien des amitiés à votre sœur.
Paris, 6 février iS3i.
Voilà notre lutte commencée : au moins pour cette fois les chances sont pour la justice et le droit, non pas tels que la passion les représente, mais tels que la gratitude, l'équité et quelques regards jetés autour de soi auraient dû les signaler à jamais. Aujourd'hui l'impatience de toute subordination est si excessive, qu'il n'est pas de manière assez prompte pour briser un devoir ; les voies du droit et de la prudence restent comme interdites, et clans ce siècle de rationalisme, c'est à coups de canons que les problèmes reçoivent leur solution. Ah! quel vilain temps! j'en supporterais encore les misères si on ne voulait pas quelquefois m'y faire envisager des progrès. Vous ne pouvez croire avec quelle impatience de curiosité et de sympathie pour les Polonais, on attend ici les nouvelles des premières hostilités; vraiment, je crois que la question de l'introuvable roi Belge ne préoccupe pas davantage, et qu'en y pensant de tout autre façon que nous autres, on n'y pense pas moins que nous. Mais laissons là les affaires générales, dont il faudrait
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tâcher de ne s'occuper que pour y appliquer sa résignation, et parlons de nos affaires propres, sur lesquelles du moins nous pouvons quelque chose.
Hélène vous a mandé sa joie du premier bal qu'elle ait vu à Paris, joie d'attente, de préparatifs, joie du moment et joie du souvenir. Tout ce que je connais à Paris s'interdit les réunions nombreuses ou brillantes, autant que si on avait un deuil de famille, et mes vues ne sont pas de mener Hélène au bal des ambassadeurs : mais plusieurs de ses petites amies allant à une modeste soirée chez Mme Balklay, qui, Russe d'origine, voit beaucoup de Russes, je m'y suis fait prier. Elle a trouvé l'avantage de danser toute la soirée, par l'attention continuelle de la maîtresse de maison à la pourvoir de danseurs. C'est ce qui ne serait pas arrivé à un grand bal où elle n'aurait pas été très connue, et son plaisir y a beaucoup gagné. D'ailleurs, j'ai été bien aise de faire mon essai sur une échelle un peu moins élevée ; je ne l'ai pas perdue de vue un seul instant, et je puis vous dire que j'ai été parfaitement contente. D'abord elle était simplement et convenablement mise ; la toilette lui sied extrêmement ; c'est une tout autre personne que celle du négligé du matin. Son maintien à ce bal a été excellent : de la grâce, du naturel, beaucoup de naturel. A peine avait-elle fini de danser qu'elle revenait auprès de moi et paraissait occupée, de la manière la plus aimable, de ma fatigue ; tout ce qui était près de moi ne tarissait pas sur cette attentive préoccupation ; c'était la tendre solde de ma complaisance, et peut-être aussi une prime d'encouragement. La jeune K. était assise à mon côté ; celle-là, il ne faut
pas, ma chère amie, nous le dissimuler, fera, plus d'une fois dans sa vie, du cœur avec sa tête ; mais vous savez ma profession de foi là-dessus : la raison conduite et éclairée peut remplacer ces mouvements spontanés dont le charme n'est pas toujours sans inconvénients. Vous me demanderez peut-être si je compte accorder beaucoup aux plaisirs qui parlent si vivement à l'imagination. Après tout, il faut que vous sachiez que mes concessions se bornent pour ce carnaval à deux bals, un dîner chez Léon Potocky, une soirée de théâtre Italien, des proverbes joués par les Ségur, quelques très petites réunions de jeunes personnes et une promenade en voiture en l'honneur des masques, l'un des trois derniers jours gras. Vous voyez que le budfjet du plaisir n'est pas excessif et que c'est ce que j'ai octroyé librement, du moins en apparence, pour être bien sûre qu'on ne m'en arracherait pas davantage. La privation qui n'apparaît à la jeunesse que sous la forme de la raison rigoureuse ou d'une nécessité absolue, lui semble tyrannique et peut la conduire tout droit à une espèce d'endurcissement où il n'y a plus rien à attendre d'elle. La reconnaissance, au contraire, du plaisir sagement accordé, produit des effets d'amélioration sur tous les points. Cette impression n'est pas, il est vrai, très durable, mais on y gagne, en cas de déviation, de lui rappeler qu'on pouvait mieux attendre d'elle. Je crois qu'il faut un peu traiter les jeunes gens comme Solon traitrait les Athéniens, en leur donnant, non les meilleures lois possibles, mais les meilleures qu'ils pussent porter.
Je ne veux pas oublier de vous demander d'en-
voyer à Hélène une Vie des Saints en russe ou en slavon ; elle vous demande aussi les œuvres du jeune Pouchkine, ce qu'elle peut en lire. Mon beau-frère me mande qu'il a reçu sa nomination pour aller complimenter le jeune roi de Naples1 ; mais pour cela, il faut que l'élection du Pape soit faite".
Adieu, ma bonne amie; je ne vous en dirai pas plus long aujourd'hui ; j'ai encore été souffrante, mais c est toujours pour me faire tout à fait vieille femme : mon corps y a plus de peine que mon esprit. Ne m'en veuillez pas davantage de ne point consulter Coref; j'ai toute confiance en Kappler : sa prudence est ce qu'il faut à des ressorts affaiblis ou usés. Dans cette situation, rien n'est plus dangereux que de poursuivre une guérison radicale ; j 'en ai vu de funestes exemples. Il faut, quand on descend la montagne au lieu de la monter, accepter simplement un bras, pour ne pas dégringoler trop vile et ménager des forces qui défaillent. Je ne vous remercie pas moins de vos gronderies et de vos conseils ; je vous assure, chère amie, que si je le croyais utile, je saurais bien vaincre mes paresses et mes répugnances dans la seule vue de vous donner une preuve de plus de mon amitié.
Paris, 2 mars i83i.
Ma bonne chère amie, après avoir parlé des autres, je reviens à vous pour mon propre compte, le cœur
1 Ferdinand IF.
'Grégoire \\l remplaça, en iWi, Pie NUI, qui n'avait régné <juc quelques mois.
bien triste, bien abattu, comme vous pouvez le penser, des hideuses scènes qu'il nous a lallu subir1. L'impression générale qu'elles ont laissée est un profond sentiment de dégoût et un amer découragement de l'avenir. Rien n'y a manqué : violence sacrilège dans la populace, glaciale el systématique indifférence dans la force qui devait protéger et disposition plus que douteuse, peut-être perfide, dans une portion du gouvernement, qui, du reste, a achevé de se déconsidérer lui-même, à un point incroyable, dans l'opinion générale. Ces trois affreuses journées, avec leur queue de désordre et de pillage, ont jeté plus de terreur dans les esprits, plus d'indignation dans les cœurs, que celles de juillet. Tout le monde en convient ; mais ce que tout le monde ne peut pas voir, c'est qu'elles en sont une conséquence naturelle, nécessaire, et que l'ordre, une fois ébranlé, renversé sur un point, doit, d'une manière plus ou moins immédiate, entraîner la chute de tout le reste ; c'est absolument dans le corps politique ce que sont les lésions organiques dans le corps humain, dont les parties nobles sont solidaires les unes des autres. De grandes autorités nous l'avaient certifié, mais pour le croire il faut vivre ici, s'assurer par soi-même de l'abaissement dans lequel sont tombés, dans l'opinion, les représentants du pouvoir et des éléments conservateurs. La société a l'air de s'en aller en poussière, de
1 Le sac de l'Archevêché et la clôture de l'église Saint-Germain l'Auxerrois, à la suite d'un service funèbre célébré, le io février, en mémoire de M. le duc de Berry.
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régénération y paraisse encore. Ah ! c'est, je vous le jure, un bien triste spectacle ! Je croyais ne pouvoir souffrir davantage que je n'ai souffert en juillet, et par les événements et par la prévision de ce qui devait suivre; pourtant il y a, dans l'épreuve qui justifie les tristes prévoyances, un degré de souffrance que l'imagination à elle seule ne peut atteindre. Oui, c'est bien la souffrance, quelque expérience qu'on en ait, qui a toujours des terres inconnues ! Mais à présent sur quel point du globe n'a-t-on pas à souffrir?
Et cette Pologne, où je vis par mes craintes, par mes vœux ! Si vous saviez, ma bonne chère amie, ce qu'est le supplice de ne recevoir les nouvelles que par des sources trompeuses ! Tout ce que nous apprenons de fraîche date est inexact, con trouvé, du moins très exagéré et les nouvelles, auxquelles nous pouvons donner notre confiance, sont si anciennes, qu'elles ne sauraient nous rassurer.
Je vous parlerai d'O..., en vous écrivant par la poste, et je ne veux répondre ici qu'aux idées que vous émettez sur son établissement futur. Je crois qu'il sera très facile de lui en donner de raisonnables, et j'approuve les vôtres. Je ne m'étonnerais pas qu'on accordât davantage à la considération de la naissance, avantage qui mérite ce nom par la raison qu'il est indépendant des vicissitudes et du caprice des hommes. Quant au rang et aux places, c'est, selon moi, le comble de la déraison d'y sacrifier : il ne faut pas baser les intérêts de toute la vie sur ce qui peut échapper en une seconde.
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Paris, il mars i83i.
Ce n'est pas des choses générales que mon intention est de vous entretenir aujourd'hui, ma chère bonne amie ; je n'y tombe jamais que par un pur hasard, et, à présent que nous touchons peut-être aux circonstances les plus graves, je sens le besoin de ne vous occuper que de moi. Il est impossible de se dissimuler que la guerre ne puisse être imminente et que la plus médiocre prudence ordonne de s'y préparer. Devant cette terrible menace s'élève pour moi une terrible question, savoir, s'il faut que je me soumette à quitter la France ?uJe sens, chère amie, qu'elle est résolue ; mais il faut que vous entriez avec moi dans le détail de tous mes combats, que nous fassions ensemble la part de ce que j'ai de force et de ce que j'ai de faiblesse, et qu'enfin ma volonté de bien faire et votre désir que je fasse bien, ne me surprennent pas un consentement que je n'aurais peut-être pas le courage d'exécuter tolérablement.
Pour commencer par un acte de véritable franchise, je vous dirai, chère amie, que de quitter un lieu auquel m'attachent de si intimes et si profondes affections me paraît un tel malheur que, je le confesse, il me serait beaucoup plus facile de le quitter pour mourir ; car mourir me paraît souvent bien doux, par les chères espérances que la bonté de Dieu me permet de nourrir. J'ajouterai à ce premier aveu un autre aveu que je vous dois encore pour les avoir faits tous : c'est que, si j'étais seule, si je n'avais pas
mon mari et Hélène, je resterais ici, je ferais au chagrin que mes amis me témoignent, à ma douleur de les quitter, le sacrifice de mes répugances pour l'état actuel de la France et de mon désir de me soumettre à ce qui serait approuvé chez nous, et que je rachèterais l'une et l'autre déviation par tant d'obscurité, une si profonde retraite, que je forcerais à l'oubli de moi ceux qui seraient disposés à m'accuser. Mais telle n'est pas ma position, je ne puis pas ainsi trancher dans le vif. Si je n'ai pas le courage d'un renoncement complet, il faut du moins que je prenne des tempéraments qui concilient mes devoirs et mes vœux pour ce court avenir qui m'est réservé. Commençons par Hélène : Vous savez, ma bien bonne amie, que, sans manquer à mes engagements, je pourrais vous la rendre, puisque j'exceptai toujours la chance de la guerre. Mais il ne s'agit pas ici d'un droit réservé, ni même de la violation d'une promesse : Tin autre intérêt me presse, c'est celui d'Hélène, et je sens que, par ce que j'ai déjà fait pour elle, j'ai contracté l'impérieux devoir d'en faire davantage, d'achever la tâche que je me suis imposée. Je me crois obligée de reconnaître qu'il serait vraiment fâcheux pour elle d'être séparée de moi dans ce moment-ci, que cela compromettrait tout ce que j'ai obtenu, et aurait peut-être sur son caractère le plus irréparable effet. Si cette idée, qui se fortifie pour moi d'obs< r\a lions journalières, de l'impossibilité jusqu'ici de tout autre action sur elle que la mienne, si cette idée était une illusion, Dieu sait que ce n'est pas du moins l'orgueil <jni en est le principe et que ce qui décide contrairement à mon indépendance, à cette liberté de
mouvements qui me serait si précieuse, est bien désintéressé. Je suis arrêtée aussi par le chagrin d'Hélène, qui chaque jour me témoigne plus de goût, d'attrait pour nos entretiens. Quand je parle du chagrin que je suppose qu'elle aurait à me quitter, j'entends parler, chère amie, de celui qu'elle aurait à passer sous l'influence directe d'un autre intermédiaire ; car si c'était pour n'être plus qu'auprès de vous, je vous garantirais bien, au contraire, sa joie et son bonheur. Mais voilà l'époque que je voudrais gagner. Les changements de joug sont déplorables en général, et avec le caractère d'Hélène en particulier, on la perdrait, en la prenant à faux.
Voilà donc, ma bonne chère amie, les impérieuses considérations qui m'enchaînent, qui me décident, qui me font prendre avec vous, si elles vous frappent comme moi, l'engagement de garder Hélène jusqu'à ses dix-sept ans révolus, c'est-à-dire jusqu'au printemps de l'année i83a. A cette époque-là, vous la reprendrez pour la traiter non plus comme une enfant chérie, mais comme une amie ; vous serez, pour elle, et vous-même et moi, moi qui l'aime plus peut-être que je n'ose me l'avouer et qui toute ma vie la suivrai avec la plus tendre et la plus constante sollicitude. Je vous ai dit, chère amie, qu'il fallait faire les parts de tout ce qui combat en moi; voilà celle de la force, de la volonté, du devoir, dans ma résolution de quitter Paris, aussitôt que notre ambassade en aura donné le signal, pour aller, je pense, nous établir à Genève, ville d'études et de ressources d'éducation et qui n'a pas les inconvénients d'une capitale, dont les dissipations comme celles de \ ienne, par exemple, auraient
l'inconvénient d'élever sans cesse des fantaisies ou des résistances. C'est donc quatorze ou seize mois que je vais consacrer, chère amie, à l'unique idée d'Hélène et de son avancement; mais actuellement, venons à cette part qu'il faut que vous fassiez à ma faiblesse. Je vous l'avoue, chère amie, l'idée de quitter la France pour un temps indéfini, de rendre mon chagrin, mes regrets, ma tristesse, dépendants d'événements qui peuvent envahir le cours de plusieurs années, m'est insupportable; il faut m'y arracher, quand ce ne serait que pour me donner le courage d'accomplir les devoirs que je m'impose. Vous le savez, et peut-être ne le savez-vous pas encore assez, ma vie a été pleine de sacrifices. La force qui me les a fait faire se retrouverait encore aujourd'hui, si j'étais plus jeune, si ce que j'aime davantage ici était moins vieux. Mais songezvous, chère amie, sans pitié, sans déchirement pour moi, à la douleur, à l'isolement qui m'attendraient, s'il fallait me jeter dans un avenir inconnu, indéfini, de regrets sans mesure et sans limites? C'est donc du plus profond de ma pensée et de mon abattement que je vous consulte, chère amie, sur les moyens de rentrer en France à ce printemps de i832, qui probablement sera compromis par les événements de la guerre. Le tout est de nous ménager à mon mari et à moi des motifs de rentrer, des motifs qui nous fassent échapper au malheur de laisser croire à l'Empereur que nous, ses sujets les plus soumis, j'ose le dire, aient quelque chose en eux qui veuille braver son autorité. Une fois mes devoirs accomplis dans Hélène, tous les miens se concentrent dans mon mari. Ne croyez-vous pas que notre obéissance à tous deux fût
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suffisamment représentée par mon départ immédiat et que mon mari pût, en restant obscurément ici, en alléguant de justes motifs de santé, échapper au blâme et à L'animad version ? Si son séjour ici pouvait n'être pas trop mal pris, il aurait pour nous l'immense avantage de protéger tout ce que nous avons ici, et surtout, et voilà ce qui me frappe, de me ménager le motif le plus plausible, le plus puissant, de rentrer en France lorsque je vous aurais remis Hélène. C'est la certitude qu'il serait à merveille ici qui m'a fait accueillir, quoique bien légèrement encore, ce projet. La présence de Nadine et de Raymond, qui ont pris le rez-dechaussée de la maison où nous sommes, ferait que mon mari se trouverait pendant mon absence vraiment en famille. S'il n'y avait pas d'autre moyen que celuici d'échapper à un avenir qui mettrait en souffrance les petites choses comme les grandes, je le prendrais, quoiqu'avec une peine bien vive ; mais ce ne serait qu'un pis-aller, et, si vous n'étiez pas trop effarouchée de nous voir rentrer tous les deux, je préférerais mille fois emmener mon mari. Etudiez donc, chère amie, ces deux projets, et, s'il le faut absolument, meltez-les tous deux au néant. Rappelez-vous seulement de quelle portée peut être l'arrêt que vous prononcerez. Je vous le répète, je suis trop avancée dans la vie, je suis trop près de l'éternité, pour fléchir devant autre chose que le devoir, pour qu'une considération purement humaine agisse sur moi. Ne croyez pas que, si je rentre en France, ce soit même pour recommencer ce que j'y fais, pour y goûter encore les douceurs de la société ; non, c'est pour y mener une vie dont la retraite puisse rivaliser avec celle du cloître. Ce que je
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poursuis, chère amie, c'est de continuer à entendre et à être entendue, à m'établir dans les rapports les plus circonscrits et à fermer à jamais nies oreilles à tous les bruits du monde. Pouvez-vous imaginer ce que ce peut rire que de recommencer dans une telle disposition une vie errante, déracinée, sans abri, sans habitudes, n'avoir même plus l'usage, la jouissance de ces objets devenus nécessaires à des goûts sédentaires et studieux? Si on m'enfermait dans une prison, on m'y laisserait au moins mes li\res. Mais que la volonté, la chère, l'adorable volonté de Dieu se fasse en tout et partout! Je crois qu'humainement on doit faire tout ce qu'on peut pour éloigner ce que l'on sait, ce que l'on sent être pour soi le malheur, et puis, que la résignation la plus absolue doit suivre immédiatement l'action qui nous est commandée. Voilà, chère amie, tout ce que je confie à votre amitié, pesez bien toutes les parties de cette lettre et dites-vous qu'il n'en est aucune qui n'importe essentiellement à mon cœur.
Paris, i5 mars iS3i.
légalité, jamais les domiciles n'ont été plus violés, les personnes dont on se délie plus suivies, plus guettées ; enfin les formes mesquines de la tyrannie ne manquent pas au milieu de toute l'impudeur de la licence et de l'impunité. Vous êtes sûre, de toutes laçons, qu'aucun genre d'indiscrétion ne trahira votre confiance; votre dernière lettre a été lue, relue, sue par cœur et immédiatement déchirée et brûlée. J'ai fait la même chose
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à l'égard de toutes les autres; j'ai détruit, pendant ces dernières alertes, mes papiers., toute ma correspondance depuis plus de vingt ans ; menacée de partir peut-être dans les vingt-quatre heures, j'ai voulu alléger mon bagage et surtout soustraire les confidences et les épanchements de l'amitié aux regards de tous les genres d'alguazils. A oilà clans quelles pensées d'incertitudes et d'instantes alarmes se sont écoulés plusieurs jours. La création du nouveau ministère me rassure un peu contre la guerre el me fait croire au moins à un répit, si ce n'est au Mai rétablissement delà sécu rite. Celte expérience sera décisive, nous saurons si le milieu peut l'emporter jamais. Jamais les circonstances ne lui ont été plus favorables : la fatigue de tant d'agitations, la peur pour tant d'intérêts, le choix d'hommes honorables et forts, je les concentre tons ici dans la personne de M. Casimir Périer ; tout établi & des chances pour l'ordre qui commence. S'd ne s'établit pas, c'est qu'il y a impossibilité manifeste, dans un siècle où tout le monde raisonne, qu'un gouvernement se soutienne par des moyens opposés par leur nature à celle de son régime. Louis-Philippe abdiquant, pour ainsi dire, ses prédilections et son pouvoir, se confiant à un homme de tête, de volonté et de co-ur, et cela à la suite d'excès effroyables et d'imprudences audacieuses qui ont démasqué le parti révolutionnaire, offre sans doute pour le retour à l'ordre la combinaison la plus heureuse. Si elle ne réussit pas, c'est que le mal est au fond même de la situation ', Si de la bien-
1 M'"e Swetchine entre ici dans de très remarquables considérations sur l'avenir de M. le duc de Bordeaux et sur la situation
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veillance et de l'empressement sont une raison de succès à Pétersbourg, Hélène plaira sûrement : elle a précisément cela, et c'est par la conversation qu'elle attirera et se laissera attirer; c'est la séduction dont je me sers près d'elle ; après les soirées nombreuses et de plaisirs bruyants, ce qu'elle aime encore mieux c'est notre tête-à-tête ; elle le prolonge toujours et les heures passent comme des moments. J'ai écrit à *** pour lui dire les excellentes raisons que vous lui donnez pour retarder son voyage en Russie. Il est dévoré d'inquiétude, il ne la supporte que parce qu'il s'en distrait quelquefois, mais elle revient trop souvent et avec trop de force pour ne pas abréger ses jours. Ah ! que de malheurs, de profonds malheurs dont nous sommes les propres artisans !
Adieu, chère amie, mille et mille tendresses dont vous savez mon cœur rempli pour vous.
Paris, i!\ juin i83i.
Ma bonne chère amie, j'ai eu hier votre lettre du Sund, qui seule m'eût décidée à vous aller joindre, quand toutes mes pensées n'eussent pas été pour cette joie, si chère à mon cœur '.
Non, chère bonne amie, je n'ai point attendu votre adorable menace d'encourir plutôt tous les blâmes par
de la France. Ces pages sont imprimées dans la Vie, pages 294, 290, 296 et 297.
1 La comtesse de Nesselrode accompagnait en Angleterre la grande-duchesse Hélène, Mme Swetchine forma le projet d'en profiter pour revoir son amie.
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une escapade à Paris que de manquer cette occasion de nous revoir, occasion qui se renouvellera si peu dans ma vie presque infirme et déjà avancée. Ce voyage m'est une chose difficile ; mais le cœur n'est content que lorsqu'on fait au delà de ce qu'on peut, et ici, je le sens, il eût été plus fort que ma raison. J'aurais été si malheureuse, si troublée de rester, qu'un coup de tête, je crois, aurait pris le caractère de la volonté la plus juste et la plus réfléchie. Vous pouvez donc compter sur moi pour les premiers jours de juillet ; je vais commencer tous mes arrangements, et je partirais plus tôt, si je ne croyais que vous voulez nous devancer à Sidmouth.
Vous avez su toutes nos tribulations pour la chapelle ; enfin la messe du jour de Pâques y a été célébrée. Il n'y a eu cette année pour Olga aucune pratique commandée dans le saint temps d'où nous sortons ; j'ai fait tout ce que j'ai pu pour y suppléer, mais quel levier puissant me manque ! Et si tous les cœurs ont besoin de celui qui les a tous faits pour lui, combien le cœur de cette jeune femme ne demanderait-il pas plus particulièrement, plus impérieusement encore, d'être remué, réchauffé, par les moyens dont la religion seule dispose ! Je me garde de trop oser avec elle, je cherche sans cesse à faire naître dans elle de bonnes et pieuses pensées, mais sans les imposer, sans même les trop provoquer. Je ne suis pas faiseuse de ma nature ; avant tout, je crains de gâter ce à quoi je touche, et une excessive prudence dans la chose qui m'est particulièrement chère, me porte peut-être trop à temporiser ; j'ai mille fois pensé à obtenir d'elle qu'elle écrivît à MUe F., mais comme je ne laisse jamais s'écouler
un long intervalle sans lui en parler, et que sa confiance me fait pleinement connaître l'état de son àme, je vois que les germes de rancune et d'aversion n'y sont pas à beaucoup près effacés ; elle n'a peut-être encore sacrifié que la vengeance, et si ce sacrifice est fait, ce dont je ne suis pas sûre, du moins il l'a été librement, et dès lors ce serait un pas de fait. Je ne doute pas que, profitant d'un moment d'attendrissement pour moi, je n'en obtienne cette lettre ; mais qu'est-ce qu'un tel mouvement, lorsqu'il est arraché, désavoué peut-être par la révolte intérieure:' Imitons, chère amie, imitons la patience de Dieu qui ne se lasso pas de déposer les germes du bien dans notre âme, mais qui laisse à notre liberté le soin de les faire lever, et qui, tout-puissant et miséricordieux qu'il est, nous fait reconnaître qu'il ne veut rien pouvoir sur nousmêmes sans notre propre et libre coopération.
Chère bonne amie, cessons de chercher sur cette terre un véritable refuge, il est plus haut : dans le ciel sont les vrais tabernacles : ici-bas, il suffit de dresser une tente.
Douvres, 10 juillet i83i.
Voilà bien de quoi dissiper vos cloutes et les miens, chère amie, sur la joie qui nous attend : celte date vous en dira plus que mes paroles ! Arrivées hier à Calais, où nous avions donné rendez-vous à l'excellent Léon, nous nous sommes embarqués ce malin à neuf heures et demie, et à midi trois quarts nous étions à Douvres ; traversée la plus heureuse possible, par une brise fraîche, favorable, et qui n'a rendu malade per-
sonne, pas même moi. J'ai supporté ce passage, toujours problématique, infiniment mieux que je ne l'aurais supposé : je ne m'en ressens nullement, et mes trois jours de voyage pour aller de Paris à Calais ne m'ont pas laissé même de fatigue. Calmez donc, chère amie, toute espèce d'appréhensions ; Hélène et moi sommes aussi bien que son âge le comporte, ce qui veut dire la perfection, et pour le mien ce qu'il permet, l'absence de malaise. Remerciez-en notre bon et aimable protecteur, dont les soins vigilants, infatigables préviennent tout, pourvoient à tout. Adieu ; lorsque cette lettre yous joindra, je serai bien près de vous et du moment si heureux où je vous embrasserai. Hélène est toute impatience : ce moment qu'elle devance est sans cesse devant elle.
Paris, 27 octobre i83i.
Vous ne l'avez que trop pressenti, ma bonne chère amie, votre décision en faveur d'un bateau de commerce m'a été bien pénible, et d'inquiétude pour tant de chances qui peuvent être contraires et de regret de tant de souffrances qui vous attendent, que vous éprouvez déjà à l'heure où j'écris ! Sans cesse j'ai devant les yeux ces cabines emportées ou contrariées par le vent, qui peut tellement prolonger cet affreux malaise. Cette pauvre Hélène qui me parlait de quinze jours ! Le comte Medem, beaucoup moins consolant, prétend qu'un mois serait encore, clans cette saison, une traversé de faveur. Enfin tout est dit : quand vous lirez • elle lettre, bien des impressions seront apaisées ou même éteintes, et, j'en suis bien sure, votre affectueuse
sollicitude aura reparu pour diriger également vos actions et vos paroles. Avec quelle impatience je vais attendre votre lettre d'Elseneur ! Combien j'aurai besoin d'espérer que, si prématurément le golfe charrie, vous aurez la prudence de vous faire descendre à Revel et d'abréger ainsi ce pénible voyage. Mais tout ce que je vous dis là restera sans fruit et sans réponse, et ce qui me préoccupe tant sera déjà rentré dans l'ombre du passé, lorsque mes tristes pensées paraîtront devant vous ; aussi n'est-ce pas une lettre que je vous écris.
A ces lamentations qui me soulagent, je veux joindre quelques détails personnels qui vous traceront, ma chère bonne amie, la ligne que je veux suivre à l'égard de toutes les choses où la politique et mon attitude comme russe pourraient entrer. Il m'a été demandé si je verrais Nicolas Tourguenief qui se trouve maintenant à Paris. Quelque regret que je puisse avoir du mécontentement que mon refus causera à son frère, j'ai répondu positivement et irrévocablement que je ne le recevrai pas ; que, sans rien préjuger sur sa culpabilité ou son innocence, me trouvant à Paris par une tolérance de l'Empereur qui seule, à mes yeux, légalise le séjour que j'y fais, j'obéis à ce qui se décide à Pétersbourg, tout comme si j'y étais encore, et que nia dépendance, très volontaire et très réfléchie, ne transigera avec aucun acte de soumission. En suivant la même idée, j'ai passé des personnes aux choses, et j'ai retiré mon nom de la liste des souscripteurs du journal F Avenir où l'Empereur et la Russie sont aussi peu compris qu'indignement jugés. Je sais le cas qu'il faut faire de ces sortes d'insultes, et combien encore elles peuvent être outrageantes en étant plus mesurées : je
DE M-SSELRODE /| 5 7
sais que cette âpreté de l'Avenir, dont j'aime, comme vous savez, un des collaborateurs, est un manque de convenance et une forme de style ; mais je pense aussi que, ne partageant pas leurs sentiments politiques et appartenant à un pays qui est sans cesse l'objet de leurs clameurs, je ne dois pas m'associer à eux, même par la voie très irrépréhensible de l'abonnement, quelle que soit ma vive adhérence aux efforts du zèle dont ma foi religieuse est l'objet. Ces deux choses restent bien distinctes dans mon esprit ; elles pourraient ne l'être pas dans l'esprit des autres, et c'est ce que je veux prévenir ici comme ailleurs. Du reste, ma chère bonne amie, vous savez si les paroles que j'énonce sont sincères et si les sentiments qui les dictent peuvent être entachés de servilité ou de dissimulation ; ma raideur a fait ses preuves. Ce n'est pas même des considérations de prudence, sans doute permises, qui agiraient sur moi ; je suis trop près du jugement suprême pour redouter beaucoup le jugement des hommes, ma vie est trop fragile pour que je songe même à sacrifier aux consolations qui la rendent douce ; mais je suis profondément occupée à faire entrer mes résolutions de tout genre dans la ligne du plus strict devoir, à n'écouter que ma conscience, seule à seule avec elle-même ; et c'est comme je vous les expose que les parts de soumission et d'indépendance se sont faites à mes yeux.
Paris, 3o janvier i832.
Votre cœur a besoin de rapporter à moi quelque chose des satisfactions qu'il éprouve ; le bonheur ne
vous suffit pas, vous voulez en faire un mérite el je vous reconnais, chère amie, à celte ingénieuse manière de me dire que ma tendresse vous est présente. Ah ! oui, elle ne vous manque pas, elle se nourrit de toutes vos sollicitudes, s'identifie à tous vos intérêts, elle méfait vivre fortement sur tous les points qui vous touchent ; par ceux que j'aime, je me sens riche et comme rassasiée de prospérités et d'espérances. Pourra il -on craindre l'isolement, au milieu de ces impressions toujours réagissantes sur nous, de cette plénitude de sentiments que l'un partage!1 La séparation est une triste chose dans certains moments surtout, mais elle ne nous dépouille pas de ce qu'il y a peut-être de plus précieux, de la puissance d'anéantir tous les obstacles matériels et de vivre dans les autres. Jamais, jamais je n'aurais cru que cette chère petite Hélène eût pénétré si avant dans mon âme ; elle me remue le fond des entrailles, j'y sens ces tressaillements maternels si redoutables et pourtant si doux. Indépendamment de toute partialité, il nie semble impossible de n'être pas touchée du caractère que portent les motifs de sa préférence ; son cœur aimant l'a tenue éloignée de toutes ces idées de vanité frivole, orgueilleuse ou cupide, qui font une partie des pièges tendus dans ce bas monde. Mais l'éclat des choses futiles et passagères a disparu pour elle devant l'image qu'elle se fait du bonheur domestique, tel qu'elle se sentait digne de le goûter. Que ce jeune homme, dont je pense tant de bien ' et qui déjà m'est si cher, ait soin lui-même de son bonheur, qu'il le respecte, qu'il voie dans sa femme l'être chéri
1 Le comte Michel Chrcptowitch.
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confié à sa protection et dont un jour il aura à rendre compte comme de lui-même. Chère bonne amie, parlez-moi de lui, faites-m'en parler, que je le connaisse autant que possible ; donnez-moi le plus de détails que vous pourrez sur la nature de son caractère, le genre de sa figure. Est-ce à son père ou à sa mère qu'il ressemble? A leur retour de la campagne, seront-ils établis chez eux ou chez leurs parents? Conlinuera-t-il à suivre la carrière diplomatique? Sera-ce celle des missions? Mes vœux pour les Russes sont les mêmes que pour la Russie. C'est que, autant que possible, les Russes habitent le pays, et que la Russie, autant que possible aussi, soit servie chez elle. Dans cet intérêt-là, combien je voudrais que les places de l'intérieur devinssent plus considérables et plus considérées, plus lucratives, c'est-à-dire qu'elles donnassent ce qu'on a le droit d'attendre d'un emploi auquel on se dévoue, de quoi vivre. Ah ! si telle chose existait, comme j'insisterais pour que Grégoire échangeât Rome contre nos provinces ! Vos dispositions, ma bonne chère amie, me paraissent pleine de sagesse et de prévoyance. L'idée de les faire partir pour la campagne bientôt après le mariage me parait excellente. Hélène y jouira mieux de son bonheur et, en s'y recueillant, élèvera jusqu'à lui ses goûts et ses habitudes. Supprimer jusque-là et sa véritable apparition dans le monde et sa présentation à la cour me paraît également bien vu. Ces trois ou quatre mois qui restent jusqu'à ses dix-sept ans révolus peuvent être bien utilement employés, et certes elle ne se plaindra ni de leur vide, ni de leur insignifiance. Un amour si jeune et si pur est un bien puissant moyen entre des mains habiles. Il serait bien dé-
46o A LA COMTESSE
sirable de pouvoir intéresser sincèrement la raison du jeune homme à l'heureuse influence qu'il peut exercer. Hier Mmo de Ségur est venue dîner avec nous et nous avons bu à la santé du ménage futur. Je n'oserais pas répondre que ce toast ait été pour moi sans pénible attendrissement ; par un de ces retours sur soi tout empreints des regrets de l'absence, je vous l'avoue à présent, ma chère amie, j'ai regretté qu'Hélène ne fût pas restée avec moi encore cet hiver, jusqu'au moment où j'ai su son mariage. Mais il satisfait à tout, il complétera tout; il la maintiendra dans cette voie plus douce que le plaisir, plus solide que la raison du monde, et qu'il eût été si difficile de lui faire suivre à Pétersbourg, sans cette heureuse combinaison.
Paris, 10 avril i832.
J'ai reçu hier, chère amie, votre lettre du 2 avril si touchante de sollicitude pour nous ' ; laissez-moi vous en remercier bien tendrement, et vous rappelez combien mon exactitude à vous écrire dans ces derniers temps a fait foi de ma confiance dans votre si bon intérêt. Successivement rassurée, la décroissance du fléau achève de vous tranquilliser ; cependant, chère amie, n'oublions pas qu'il est toujours présent au milieu de nous. Je crois que le bon Dieu fait tout dans sa bonté, et je le remercie de m'avoir épargnée ; mais je lui demande de le remercier avec une égale sincérité si je venais à être frappée. Hélas ! il est beaucoup de sacri-
1 Le choléra sévissait alors à Paris pour la première fois.
lices bien autrement difficiles et que l'abandon à la Providence rend pourtant possibles. Vous aurez vu dans mes lettres, chère amie, que nous n'avons pas songé un instant à nous éloigner de Paris ; je ne sais pas si c'eût été le parti le plus prudent, mais je sais qu'à moins d y être décidée par la terreur d'un autre, la pensée même ne m'en serait jamais venue. Heureusement, mon mari a conservé beaucoup de calme et n'a nullement désiré s'éloigner ; c'est donc moi, chère amie, moi en personne et non par procuration, qui ferai toutes les commissions dont vous m'avez chargée.
Adieu; si d'ici à jeudi, jour du courrier, j'en ai le temps, j'écrirai à ma chère petite Hélène, que je remercie, en attendant, de m'exprimer d'une manière si aimable son inquiétude pour moi. Je n'ai pas même été malade.
Paris, i4 mai 1882.
J'ai bien pensé, chère amie, qne votre inquiétude nous suivrait dans ce développement de calamités, d'alarmes, de regrets, d'impressions pénibles de toutes sortes. L'éloignement grossit encore les objets qui frappent l'imagination, et il est presque plus facile de se distraire de ceux qui sont sous les yeux. Tout ce que je puis dire, c'est que l'affliction et presque l'attente du mal n'ont jamais été pour moi mêlées de terreur. Je n'ai fait pour cela que de m'abandonner complètement à la volonté de la Providence ; car, de précautions je n'en ai pris aucune : j'ai fait les mêmes choses, été dans les mêmes lieux, aux mêmes heures ; je n'ai rien changé à mes habitudes, rien changé à
mon régime; j'ai regardé le fléau comme non avenu, et, à la manière dont il frappait au tour de moi, sans distinction d'âge, de tempérament, de condition, il m'était démontré que tout ce que l'expérience m'avait prouvé généralement bon devait être suivi, sans autres modifications que celle d'une observance plus attentive des choses utiles en tout temps. J'ai surtout regardé celle universelle présence du principe de destruction comme un immense avertissement qui devait hâter nos pas dans la seule carrière qui ne puisse nous être fermée ; et je me suis rappelé que pour conserver, pour augmenter sa force, il faut surtout se rapprocher de sa source- Dieu a béni cette marche puisque je vis. S'il m'avait retirée à lui, j'aurais cru qu'il me bénissait encore, le moment de notre fin devant nécessairement, pour tous ceux qu'il n'abandonne pas. être fixé dans sa miséricorde. Voilà ce que j'ai fait, chère amie, parce que mon mari ne voulant pas s'éloigner, je n'avais à disposer que de moi seule. Mais si Hélène avait été avec moi, je vous promets bien que j'aurais été à la tète des fugitifs. Lorsqu'il s'agit d'un autre, et d'un autre dont on a la responsabilité, il ne suffit plus de consulter ses sentiments intérieurs les plus Mais et les plus forts, il faut encore répondre à la prudence la plus générale et même la plus timide, et pour cela exploiter jusqu'aux plus petites ressources de l'intelligence humaine.
Au milieu de ces ravages et de cette dévastation, quels incidents à la fois absurdes, extraordinaires, romanesques et terribles ! Qu'aurez-vous dit de cette déso- Janle échauffourée ', de la vive inquiétude où elle nous
1 apparition de M"'c la duchesse de Berry en France.
laisse, de cette maladie de M. Périef, qui seul, au dire de sou parti, pouvait sauver la France et le monde, et qui parait irrévocablement frappé dans sa raison, si ce n'est dans sa vie, et de cette foule d'incapacités qui viennent prendre la place d'un homme qui était quelque chose, beaucoup plus par son caractère encore que par sor^ esprit ! Sans rabattement où jette le mauvais succès d'une entreprise si mal conçue, si imprudemment exécutée, quels avantages ne retirerait-on pas aujourd'hui de la sensible décadence de tout ce qui est opposé ! Il n'aurait fallu que rester les bras croisés et le corps immobile pour en profiter.
ileurv 1. 14 juillet 1802.
Chère bonne amie, je soulève le poids d'une chaleur de vingt-huit à trente degrés pour venir causer avec vous. Il y a longtemps que je n'avais vu un élé en France ; celui-ci verse des torrents de feu. Je ne sais comment le choléra en jugera ; après tout, il est comme ces gens toujours riches en prétextes et pauvres en raisons : ce n'est jamais rien de ce qui s'explique qui les décide. La reprise que subit Paris à présent est désolante, elle s'étend à toute la banlieue. Les ravages du choléra dans les provinces sont plus redoutables encore ; c'est une manière de conscription dont la loi n'est connue que de la Providence. Fleury n'a pas été tout à fait épargné en dernier lieu ; mais il est placé sous des conditions si favorables, que, l'influence ad-
• Habitation de la marquise de Pastoret. à Meuclon.
mise, nulle part on ne peut espérer être autant à l'abri ; aussi demain je ramène ici mon mari pour l'y faire rester à demeure.
Ne songez-vous plus aux bains de mer pour Hélène ? Cette idée, qui me préoccupe, a été le texte de ma dernière lettre. Je crains quelquefois pour mes sermons, car la disposition de l'auditoire en fait souvent l'efficacité; aussi je calcule, je divise la besogne, et je m'abstiens de ce qui produit l'ennui encore plus que de ce qui engendre l'impatience. Hélène est convaincue, je crois, que je l'aime réellement, et elle a bien raison. C'est une bien bonne position pour dire la vérité, et je ne m'en fais pas faute.
Je conçois que, dans plus d'une occasion, Mlle K. vous ait ôté toute douceur dans ce que vous faisiez si généreusement pour elle ; mais il serait bien utile que vous vous attachassiez à distinguer, dans ses torts, ce qui tient à ses défauts de ce qui pourrait manquer à sa reconnaissance. Vous le remarquez vous-même : dans les grandes circonstances, elle ne laisse rien à désirer, par la raison que dans les occasions qui l'émeuvent, une forte impression fait disparaître sans combat les tristes mouvements qui paralysent ce qu'elle a de meilleur. Étudiez-la, et vous verrez que ces défauts tiennent beaucoup plus à son caractère qu'à son cœur, et, dès lors, le vôtre en souffrira moins. Il y a si loin d'un tort d'humeur ou de vivacité à une seule omission qui constate soit l'ingratitude, soit même l'aridité et l'égoïsme ! D'ailleurs on se corrige de ce qui est défaut, et Dieu seul peut créer dans une âme ce qui lui manque ; nous autres, pauvres créatures, dans nos infimes ressources, nous ne pouvons agir
que par voie de modification ou de retranchement. J'attends avec une véritable impatience les deux portraits que vous m'annoncez ; quelle bonté à vous d'avoir pensé au plus cher présent que vous puissiez me faire !
Fleury, 28 juillet i832.
Chère amie, quoiqu'à Fleury, je suis tenue par Medem au courant des courriers. Ce sont de si précieuses occasions que celles qui permettent de s'ouvrir librement : on dirait de l'air donné à la chambre d'un prisonnier ! Certes, je ne suis ni très malicieuse ni très agressive, et la poste ne devrait pas être un contrôle qui m'effarouchât ; aussi, lorsque je tiens tant aux occasions expresses, c'est pour ne pas diminuer le vrai plaisir décrire : laisser courir sa plume, laisser taire sa prudence et presque son jugement. Quant à votre lettre que j'attendais, elle ne m'est point venue ; mais vous savez que je ne suis point exigeante, et qu'il est plus dans ma nature de remercier que d'arracher.
J'ai dîné, la semaine dernière, chez Mme de Rauzan, que j'ai trouvée toute charmée de la lettre qu'elle avait eue de vous. Ce jour-là, je faisais connaissance avec son nouveau logement, modeste et confortable second, qui atteste à la fois l'élégance et la raison de ses hôtes. Les sacrifices que le bouleversement de Juillet lui a imposés n'attristent que ses amis ; non seulement il est évident qu'ils n'ont pas été jusqu'à son cœur, mais qu'ils n'ont pas même constristé sa vanité, qu'ils n'ont pris ni sur ses jouissances profondes et vives ni
LETTRES DE Mme SWETCHOE — I 3o
sur ses goûts qui ne sont pas ceux que l'argent satisfait. Sa sollicitude maternelle n'a fait porter aucune privation à ses enfants, et le salon de la jeune femme brillante n'a, intellectuellement parlant, rien perdu de son éclat. Vous auriez été contente d'elle, en la jugeant sous des rapports qui n'avaient point encore paru à vos yeux, si vous a\iez pu suivre, dans leur vive sincérité, ses angoisses pour sa sœur i, dont la sûreté personnelle pouvait être si vivement compromise. Vous me demanderez ce qui peut cire changé dans le fond de cette inquiétude, la situation réelle étant restée si parfaitement la même ; je vous répondrai par le fait inexplicable d'une sécurité qui est dans l'esprit de tout le monde, sans être dans la compréhension de personne. Ce qui est vrai pour Mme de La Rochejacquelein est également vrai pour la duchesse de Berry ; on dirait aujourd'hui que c'est l'oubli, en apparence général, qui la garde ; mais, malgré cela, la haine, le besoin d'extirper un point qui entretient une irritation dangereuse, la cupidité des agents subalternes qui spéculent sur tous les dangers et sur toutes les infortunes, n'oublient pas ! Avant que telle chose fût, qui l'aurait crue possible ! Traverser la France d'un bout à l'autre est certes une moindre merveille que de rester cachée dans la Vendée, pays découvert où la fidélité est seule un asile. Quelqu'un me faisait observer le singulier contraste d'une aventureuse entreprise du x\B siècle se détachant sur l'indifférence glaciale du notre ; en réa-
1 l.;i comtesse de La Rochejacquelein avait partagé 1rs périls de Mmc la duchesse de Berry dans la Vendée, et venait d'échapper à de premières poursuites.
lité, c'est surtout un anachronisme. La tendance générale, en dépit des mouvements partiels, d'autant plus violents qu'ils sont inconsidérés, est tellement au repos, que la chose publique se maintient et marche même à une sorte de consolidation, sans qu'il n'y ait ni affection, ni estime, sans même qu'aucun intérêt soit vraiment satisfait. Les ambitions individuelles, les haineuses passions de quelques-uns, ne peuvent rien contre cette force d'inertie, qui constate si clairement l'espérance morte au fond des cœurs et l'intérêt matériel servant à lui seul de lien social. Si vous demandiez aujourd'hui pour qui sont ces glorifications desjournées de Juillet, on serait bien embarrassé de vous répondre. Ces anniversaires deviendront bientôt aussi repoussants d'hypocrisie qu'ils ont toujours été odieux en morale ; ils peuvent encore faire des coupables, heureux droit qu'ils ne perdront jamais, il ne feront plus de dupes.
Quoi ! c'est vous qui vous plaignez du temps, chère amie ! Savez-vous qu'aujourd'hui 28 juillet, je puis vous affirmer, du haut de la colline qui regarde Meudon, que nous avons eu à peine trois jours d'été ; et Mme de Ségur me mande qu'il a gelé blanc en Normandie. Il fait peut-être chaud en Laponic ! Cela me consolerait presque. J'ai bien pensé que le départ de vos enfants, cette masse de mouvement et de vie qui se retirait tout à coup, vous laisserait regret et vide. En présence de cette impression, on ferait bon marché du repos qu'on estime d'ailleurs, et on rachèterait bien cher cette foule de petits tracas qu'on qualifiait d'insupportables. Voilà comme à l'épreuve, non pas seulement les dimensions, mais la qualité des choses,
viennent à changer. Heureusement, chère amie, ces privations ne pèseront pas longtemps sur votre cœur, si tendrement maternel. Je vous envoie une lettre pour Hélène ; je fais toujours de mon mieux pour leur donner la substance d'un sermon et lui en sauver la forme. C'est un soin hien urgent; un prédicateur maladroit serait sans doute assez mal venu au milieu de tant de bruits, des réalités nouvelles, des rêves enchanteurs qu'élèvent à la fois la jeunesse, l'amour, la prospérité, sur tous les points et sous toutes les formes, enfin toutes les puissances enivrantes de ce monde ! Mon mari me charge de le mettre à vos pieds.
A propos de caractère, dites-moi comment la princesse *** a été pour vous dans cette circonstance du mariage d'Hélène, où votre cœur ouvert à toutes les émotions lui laissait si beau jeu pour agir sur vos impressions ? Chère amie, prenez garde à n'être pas injuste : ce que vous attendiez d'elle, ce que vous aviez droit d'en attendre comme réciprocité, n'est peut-être pas dans elle. Ce n'est pas sur la mesure, la force de vos sentiments qu'il vous faut, pour être équitable, juger ceux des autres ; cette source de mécomptes est certainement la plus générale : on peut être lésé sans avoir le droit de se plaindre, parce que, après tout, chacun de nous ne s'engage à donner que ce qu'il a. La princesse *** a sûrement de grandes et réelles qualités ; je la crois juste et vraie, et c'est immense ; mais cela suffit-il pour sentir, pour reconnaître la véritable amitié? Certainement non, et voilà pour vous la part de l'illusion. Adieu, ma bonne chère amie; c'est de toute mon âme que je vous aime et vous embrasse.
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Paris, 20 décembre i832.
Je ne suis pas étonnée, chère amie, de l'impression de Pétersbourg sur les événements du jour ; elle se rapporte parfaitement à celle de la société de Paris, du moins celle que je vois. Du reste les plus ardents philippistes ne vont pas au delà de l'impatience de voir l'expédition finie, sauf pourtant à faire mousser la conquête de la citadelle d'Anvers bien au-dessus de notre très modeste admiration pour les hauts faits du passage du Balkan et de la prise d'Andrinople. Mais quand je parle de la conquête de la citadelle, aura-t-elle vraiment lieu? Depuis les faits militaires jusqu'aux évolutions des Chambres, y a-t-il quelque chose qui laisse place aux prévisions ? Je disais à notre ambassadeur, dans une longue conversation que j'aie eue avec lui, que les hommes les plus supérieurs en étaient dans leurs jugements politiques au même point que les plus grands médecins pour le choléra : toujours prêts à confesser leur impuissance. On ne traite qu'avec l'inconnu, et il n'y a pas un pouce carré sur lequel appuyer le levier de l'intelligence. Les Chambres, celle des députés particulièrement, n'ont-elles pas trompé toutes les prévisions? Quelqu'un de très bien informé me disait l'autre jour que les ministres étaient occupés à modérer son dévouement au pouvoir actuel, et qu'ils sentaient qu'il y avait quelque chose de compromettant, même pour eux, dans une ardeur si inattendue et si peu réfléchie. Les hommes pris individuellement font éprouver autant de mécomptes que pris en masse.
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Qui aurait dit que la loi de l'état de siège pût venir dos hommes légaux par excellence, les doctrinaires, et que c'esl dans les rangs des impérialistes, façonnés à toutes sortes d'arbitraire, que ce projet de loi rencontrerait le plus d'opposition? M. de Bassano et M. de Pontécoulant sont ici les adversaires les plus redoutables du ministère; et c'est encore M. de Bassano qui a réclamé avec le plus de force contre la confiscation de Ghambord ! Tout est à l'avenant, et la position des choses et des personnes change si souvent, que vraiment on ne comprend pas que, hors de France, ces mouvements perpétuels soient intelligibles. Néanmoins je dis comme vous, chère amie : il est probable que tout cela aura sa durée; et quoique Louis-Philippe, malgré M"° Boury ', se croie, ce que je puis vous garantir, d'une part dévoué aux poignards, et de l'autre certain que sa dynastie s'établira, c'est précisément le contraire qui me parait probable. J'aime à me persuader que la Providence laissera, pendant quelques années de ce règne si contristant pour toute âme élevée, user l'esprit révolutionnaire et que, sous de meilleurs auspices et un ciel plus serein, elle rétablira les droits de la justice.
Je pense que vous pouvez être tranquille pour Mme de la Rochejacquelein ; il n'y a pas d'intérêt à la trahir, et il est bien probable qu'elle échappera au sort
1 I il coup de pistolet ayant été lin' sur le roi Louis-Philippe, qui se rendait à l'ouverture des Chambres, Mlle Bourj affirmait avoir détourné l'arme meurtrière. Cet attentat, dont la réalité fini! par demeurer incontestable, tut, pendant quelque temps, regardé comme une manœuvre de police et servit de texte 'i beaucoup de railleries.
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de sa courageuse patronne. Concevez-vous que c'est depuis le 17 juin jusqu'au jour où une infâme trahison l'a livrée, que Mme la duchesse de Berry est restée cachée à Nantes dans cette même maison ? Les nouvelles qu'on en a sont assez bonnes ; un moment on a craint qu'on ne rendit sa captivité plus rude, afin de la réduire à s'engager par des promesses, si on lui laissait quitter la France. La permission de pénétrer jusqu'à elle donnée à M de Castéja et bientôt révoquée avait fait craindre un système arrêté de privations ' ; mais le départ de M. de Brissac pour Blaye, où le gouvernement l'autorise à se rendre, atténue cette crainte, rassure et console. En tout, on est fort occupé d'elle ; ses ennemis mêmes respectent son courage et son malheur ; et dans le peuple, surtout dans la classe tout à fait inférieure, il y a beaucoup de sympathie pour la destinée que la hauteur de ses sentiments a osé affronter. Je crois que la partie de la nation qui est le moins sensible est celle précisément
1 Caroline de Bombelles, comtesse de Castéja, était fille du marquis de Bombelles, qui, colonel et ambassadeur avant la Révolution, devint veuf pendant l'émigration, embrassa l'état ecclésiastique en Autriche, et resta curé d'une petite ville de Moravie jusqu'en i8i4. Sous la Restauration, il fut nommé évêque d'Amiens. Mmo de Castéja, qui avait fait partie de la maison de Mn"' la duchesse de Berry, s'était rendue de premier mouvement à la citadelle de Blaye, aussitôt qu'elle avait appris qu'on y conduisait la princesse. Ce ne fut point le gouvernement, comme on le crut d'abord, qui lui interdit le séjour de Blaye, mais la demande antérieurement exprimée par la princesse à la comtesse d'Hautefort, qui, répondant aussitôt à cet appel, ne quitta plus Mmc la duchesse de Berry, ainsi que le comte de Brissac, jusqu'au j >ur * 1 < ■ la mise en liberté,
qui fait la force de Louis-Philippe, dont le Constitutionnel exprime l'opinion et que représente la garde nationale, celle pour laquelle le juste milieu réserve ses tendresses et qui les paie par un assez grossier encens.
Paris, il février i833.
Chère bonne amie, le petit motque je joins ici n'aura pas le bonheur d'être le premier qui vous rassure ; mais les lignes que vous y trouverez pour vous iront à votre cœur1. Vous avez partagé notre inquiétude, mais combien vous l'auriez ressentie encore plus vivement, si vous aviez pu la suivre presque d'heure en heure et pendant près de quarante jours ! La force d'âme, de tête, l'énergie de son caractère, sa décision, son sincère et habituel dédain de ses aises personnelles et même de sa sécurité, sont au-dessus de tout éloge ; avec cet oubli de soi-même qui élève si haut la nature, il y a une occupation des autres, de leurs plus petits intérêts ou agréments, qui la fait vraiment aimer. Du fond de la plus juste perplexité, j'ai vu des lettres d'elle de quatre pages où, à l'exception de quelques mots rapides et pénétrants sur sa confiance dans la Providence, elle ne donnait que des preuves de fidèle et généreuse sollicitude pour tout ce qui l'intéressait. La Vendée et ce cœur-là devaient sympathiser. Je suis bien sûre que, dès qu'elle a été en sûreté, son premier soin aura été de vous écrire, et que j'arrive bien tard
1 Ces lignes étaient de la main de Mmc de La Rochejacquelein.
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pour vous donner de ses nouvelles., mais pas trop pour que l'expression de mon estime pour elle vous paraisse superflue. Sa sœur et moi avons vécu de la même anxiété.
A bien des époques, chère amie, le séjour de Paris a pu offrir plus de dangers véritables, mais jamais, je crois, il n'a offert plus de tristesse ; pour ma part, j'ai senti renouveler quelque chose de mes déchirements aux. journées de Juillet. L'impossibilité d'apercevoir une issue qui ne soit pas funeste, la difficulté même de faire des vœux affaisse l'âme et la comprime ; on se dit que tout cela dépasse la portée humaine, et que ce n'est pas seulement malheur à l'individu, mais que c'est malheur au parti, à la force quelconque qui oserait prendre l'initiative, dans un temps que Dieu, sans doute, se réserve de régler selon ses desseins. Notre ambassadeur est toujours à Londres ; avec un homme comme Medem, les affaires s'en passent bien. Je suis toujours plus frappée de sa très réelle distinction, et je ne sais rien qui aille mieux à son esprit que son caractère ; l'un est la vraie doublure de l'autre. Ce n'est pas seulement par la rapidité, par la justesse de ses vues que me frappe son intelligence, c'est par sa force d'arrêt; cet homme n'agira jamais qu'à bon escient et la partie rationnelle l'emportera toujours sur l'autre.
Paris, 6 février i833.
Chère amie, vous m'avez demandé ce que je pensais du système de la Gazette de France. Je ne la lis pas et
ne sais qu'imparfaitement, hors ses points principaux, l'ensemble des moyens qu'elle propose ; seulement il m'a paru qu'ils étaient bien plus une voie d'arriver qu'un système d'adoption finale. Il est évident que la classe populaire, dans certaines provinces de France, serait la plus favorable à une restauration, et que, par l'influence de son nombre, le vote universel donnerait quelques chances au rappel de la légitimité. La décentralisation du gouvernement, en olant à l'omnipotence de Paris, pourrait servir le même but ; mais le pouvoir rétabli n'en resterait-il pas affaibli? Serait-il certain que le simulacre même de l'assentiment de tous ne donnerait pas un nouvel essor à la démagogie ? Le peuple français est-il de ceux qui, après avoir usé du pouvoir dans un but utile et général, savent le résigner!1 Ce que je redouterais du succès qui amènerait une restauration, c'est qu'il fût de nature à en rendre le maintien impossible. Dans l'ardeur de triompher, c'esl chose à laquelle personne ne pense. Henry V, selon moi, ne peut pas, par des moyens forcés et violents, fermer la révolution et faire commencer pour la France une ère nouvelle ; il faut qu'il y ait assagissemenl général, rapprochement sincère de la nation vers lui et de lui vers la nation, parla connaissance précise et exacte de ses besoins, de sa tendance en ce qu'elle a de légitime, par l'appréciation du bien qui existe et des solides moyens de son progrès. Il faudrait, pour ainsi dire, que, dans cette lutte, ni l'un ni l'autre ne l'emportât, niais que la victoire réelle appartînt à ce que les doctrines hautes et généreuses ont de vrai comme application, dépouillées des exagérations de partis, qui cachent toujours des passions trop humaines
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ou des intérêts trop cupides. Belle et chimérique utopie, me direz-vous ! J'en conviens, chère amie, si on en imaginait la réalisation parfaite ; mais je crois que la voie dont je parle est la seule possible si on veut de la durée.
Nous en sommes toujours au même point sur Blaye ; l'annonce du mariage de M",e la duchesse de Berry prévaut. Les journaux en parlent ouvertement aujourd'hui. Tout cela ne raccommode pas les affaires de Louis-Philippe ; si on est découragé d'une pari, on ne se rattache pas de l'autre, et sa conduite, à l'égard de la prisonnière de Blaye, a jeté de la déconsidération jusque sur la reine Amélie ; on lui sait mauvais gré de ne savoir pas mieux protéger sa nièce et de sembler entrer dans tous les motifs allégués pour sa destruction. Un entretien qu'elle a eu avec le chargé d'affaires de Naples, qui intercédait pour M"1" la duchesse de Ben\ , n'a pas tourné à la gloire de sa royale tante, qui a tout repoussé, dit-on, avec beaucoup de sécheresse et de froideur, et a été même jusqu'à donner le menu du dîner de la princesse, comme témoignage desabonne santé. Sans la fatigue, qui explique tout, on ne comprendrait pas comment le gouvernement subsiste entre les royalistes, qu'il déteste, et les républicains, qui le font trembler ; c'est de la faiblesse de tous les partis et même du sien, que naît une sotie d'équilibre qui singe l'ordre et la tranquillité. Ce qui en fait foi comme un apologue, c'est une conversation du salon de Mme Récamier qui m'a été transmise immédiatement par un des assistants. C'était entre M. de Chateaubriand, M. Comte, rédacteur du Temps, fort attaché à la maison d'Orléans, et M. Ampère, jeune et ardent républicain. M. de
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Chateaubriand disait : « J'ai fait mes preuves comme attachement aux Bourbons ; je leur dévoue tout ce qui me reste de talent et de vie ; mais je ne m'abuse pas sur leurs espérances, et je suis trop convaincu qu'Henry V ne reviendra pas, etc. » M. Comte venait après lui : « On sait, disait-il, si quelqu'un a contribué plus que moi à mettre Louis-Philippe sur le trône, et pourtant je ne me dissimule pas qu'il est impossible qu'il s'y maintienne. » M. Ampère reprenait : « La République a tous les droits, et certes, beaucoup de sympathies en France ; mais il est bien triste que les dernières tentatives aient montré qu'il ne fallait pas penser à l'établir chez nous. » — Vous voyez d'après cela, chère amie, que ce serait le Riennisme qui aurait seul des chances en France, ou que du moins la logique de nos gens d'esprit n'aperçoit que de nouvelles incertitudes dans sa destinée future. Avec cela on va au jour le jour, et ici s'adapte le mot de M. de Talleyrand : « Nous faisons du présent, la Russie fait de l'avenir. »
En attendant, l'Europe me paraît bien malade et surtout les classes aristocratiques européennes. Au retour d'un voyage, sous l'Empire, on demandait à Rcederer ce qu'il avait vu dans les pays étrangers qu'il venait de parcourir. Il répondit : « J'y ai vu beaucoup de ducs sans ducats, et de princes sans principes. » Ah ! ma chère amie, où en serions-nous si les principes n'étaient pas toujours là pour suppléer aux personnes, et s'il fallait que nos vœux suivissent le cours de nos vicissitudes ! Quand on s'efforce de ne donner à chaque intérêt que le degré d'importance qui lui appartient, de ne sacrifier jamais la rigoureuse vérité à aucun avantage du moment, à aucune des chances du succès, on
est bien rarement découragé d'une opinion consciencieuse, ni détourné des voies qui peuvent la faire prévaloir un jour. Tenez-vous donc bien en garde, mon amie, contre les violences du langage qui inondent les salons ; lorsqu'une faute est sentie comme le plus affreux des malheurs, toute sévérité devient impossible, le châtiment la suivant de trop près. Ce mot même de mépris qui, dans les temps où nous vivons, vient se placer à l'ombre de quelques droits, devient une indignité lorsque l'humiliation est si profonde ; il me rappelle le mot d'une vertueuse Toulousaine à un jeune homme : « Je bénis Dieu de n'être pas si honnête femme que vous. »
Adieu, ma chère bonne amie ; j'ai attendu au dernier moment, mais voilà le soleil qui se fait chaud, et je vous écrirai au lieu de grelotter ; c'est pour moi la saison de toutes les améliorations, de tous les bons et doux loisirs. Embrassez ma chère Hélène.
Paris, i5 mars i833.
Chère amie, quelque consternée que je fusse aux dernières nouvelles de Blaye, jamais je ne me suis sentie plus confiante dans les destinées de M. le duc de Bordeaux. Le courage de sa mère ne pouvait ajouter à ses droits et le dénoûment de son entreprise ne peut rien leur ôter. N'ayant jamais cru qu'une restauration pût se faire au moyen de l'initiative prise par des impatiences et des tentatives tout humaines, son mauvais succès ne m'a paru que devoir écarter pour longtemps des pensées aussi inefficaces que dangereuses. Si M. le
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duc de Bordeaux doit revenir pour faire le bonheur de la France, le renouvellement de l'esprit du pays aurait dû le précéder : sa présence ne pourra être que la consécration des principes conservateurs de la société. Il y aurait alors bien plus qu'une question de dynastie, de légitimité : ce n'est pas seulement cette vérité po- . litique, c'est toutes les autres vérités qui seraient en jeu. Mais ces hautes considérations, ces grands événements qui décident pour longtemps de la moralité des peuples, ce qui est beaucoup plus encore que leur prospérité, la Providence ne permet pas qu'on les provoque imprudemment; elle se les réserve, en rendant simplement les hommes instruments dans l'action qu'elle règle selon les lois connues de sa seule sagesse. Il y a un moment où l'impulsion est donnée, où les hommes se sentent appelés à se prononcer, où les [dus prudents et les plus sages sentent le devoir d'agir. On dit alors qu'ils obéissent à la force des choses. Eh bien ! c'est cette force des choses qui est l'impulsion divine et qui est le signal du moment venu. En descendant d'une région plus bas, je vous avoue, chère amie, que je ne pense pas que la captivité de Blaye soit de nature à faire un mal long et notable aux intérêts de M. le duc de Bordeaux; cet échec, selon moi, a des inconvénients plus apparents que solides. Il ne faut pas se le dissimuler, de grands périls pour la cause d'Henry V étaient contenus dans la disposition du parti de M' " la duchesse de Berry, qui se trouvait attirer à elle toutes les têtes chaudes, toutes les imaginations exaltées et fantasques, et leur donnait pour aliment les visions les plus chimériques dans l'avenir. Celte espèce de Gamarilla, qui se groupait autour d'elle, ou rayonnait au
loin enfermant autant de pelils foyers d'intrigues et de commérages, se trouvera dissoute par ce terrible désappointement, et, sans doute, tout ce qui serait à désirer, c'est qu'elle ne pût se reconstituer jamais, car, en lui reprochant les imprudences du passé, on a bien le droit de la croire capable de compromettre l'avenir, encore une fois, encore mille fois, si elle avait à recommencer. Par le fait de ce qui vient de se passer, les royalistes qui veillent activement sur les droits et les intérêts de M. le duc de Bordeaux concentreront dans leur nombre réduit ce que la France peut compter de plus honorable par le caractère et de plus éclairé par l'intelligence. Ce conseil d'hommes dévoués ci force l'opinion, par l'hommage même qu'elle leur rend, à respecter leurs convictions et par cela même la prépare à les admettre. Plus libres par l'éloignement d'une action double et souvent dominante, ils pourront mieux régler, mieux calculer leur marche et répondre davantage aux besoins de la raison publique, qui, hélas ! il faut le croire, finira par se frayer jour. Elle n'en fait pas mine jusqu'ici.
L'affaire du coup de pistolet cl ses débals vous auront montré, chère amie, les dispositions générales dans tout ce qu'elles ont d'hostile. L'auditoire, ici, parl'improbation haineuse qui frappe tout ce qui vient de l'autorité, est un bien plus mauvais symptôme que les entreprises des accusés : c'est la société en regard de quelques individus. Vous retrouvez le même esprit dans les journaux, dans les pamphlets, dans les salles de spectacle et jusque clans les rues. L'Académie elle-même vient d'en donner un déplorable exemple dans la nomination de M. Tissot, démagogue, dont le nom se lie,
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dit-on, aux scènes les plus sanglantes de la Révolution. C'est ce même M. Tissot qui disait à quelqu'un : Monsieur, vous portez la tête bien haute. Il lui fut répondu : — Au moins n'ai-je jamais porté que la mienne.
Paris, 4 avril i833.
Chère bonne amie, ma dernière lettre aura répondu à plusieurs des questions que vous me faites, entre autres de savoir si les derniers événements pourront nuire aux intérêts de M. le duc de Bordeaux. Non, ils ne lui nuiront pas, je ne puis le croire ; ils ajournent sans doute toute tentative téméraire ; mais ce n'est pas le moment non plus d'affronter les périls d'une navigation que, même sans les écueils, de trop mauvais pilotes auraient achevé de rendre dangereuse. 11 faut que tout mûrisse pour rfenry V, en lui et hors de lui ; il faut surtout qu'il ne soit pas menacé par l'impéritie des siens. Comme on le disait tout récemment dans un salon : — Ah ! que le duc de Bordeaux reviendrait aisément, s'il n'avait, en France, que ses ennemis ! — Au fond, bien des absurdités auxquelles je fais allusion sont profondément touchantes, mais elles prouvent aussi que l'idolâtrie ne devrait jamais se mêler à nos affections, même les plus respectables.
La prospérité commerciale commence à renaître ; toutefois je ne sais si cette prospérité recouvre un bienêtre très vrai et très solide. Quant au gouvernement, ce qui le maintient, c'est de n'avoir pas un concurrent qui puisse faire valoir ses droits, et d'avoir clans ses ennemis, les républicains, les ennemis de tout le
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monde : mais cela suffît pour vivoter sous l'influence des menaces renouvelées sans cesse, et non pour marcher dans un système régulier et soutenu. Le discours de M. Viennet, qui nous apprend, entre autres, qu'il est urgent et louable d'exploiter la cupidité dans l'intérêt public, est vraiment l'expression la plus vive et la plus exacte des difficultés qui pressent de toutes parts. La légalité nous tue, quel aveu et quel dilemme ! car si on est sûr de mourir en restant dans la légalité, on est sûr de se tuer en en sortant. Toute la marche se ressent de la nécessité de faire et de ne pas faire ; et on a beau appeler cela louvoyer, ce n'est pas aller assez vite pour échapper au canon ennemi. La politique étrangère est empreinte de la même vacillation. Ils sont éternellement tentés de tout ce qui peut leur faire prendre des airs de hauteur, une attitude d'arbitres européens, et au fond ils ne se soucient que d'une chose, c'est de durer, tellement, quellement, aux conditions les moins onéreuses possible. Le bien-être matériel, voilà ce qui est au fond de toutes les pensées. Comme je vous l'ai mandé déjà, chère amie, l'état du pays ne me parait pas composer une amélioration prochaine dans son régime ; ce n'est pas l'édifice seulement qui est en question, c'est le sol qui manque sous les pieds, et la France n'est pas plus gouvernable aujourd'hui pour Henry V que pour Louis-Philippe. Il faut que les méchants soient réduits, que les bons s'assagissent. Je ne sais rien de plus honorable, de plus éclairé, de plus modéré que les hommes considérables à la tête du parti royaliste, et qui sont vraiment, avec l'objet de leurs vœux, l'espoir de la France ; niais la masse du parti n'est pas encore revenue, à beaucoup près, à la vérité de ce qui est et
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de ce qui peut être. Cetle masse est peu éducable ; on peut dire cela de beaucoup de masses dans beaucoup de pays ; mais la France ne pourra être sauvée que lorsqu'une petite catégorie d'honnêtes gens, un pou plus vaniteux et un peu plus niais qu'ils ne le croient, aura perdu beaucoup de ses prétentions et qu'elle ne songera plus à faire revivre le passé dans sa partie frivole et transitoire. Quelque chose qui arrive, les royalistes n'auront plus jamais, et tout au plus, que la nue propriété d'une restauration, et non son usufruit. Dans quelques jours, je vous parlerai de la Gazelle de France ; aujourd'hui, chère bonne amie, je ne sais plus ce que je vous dis, tant je tombe de fatigue.
Paris, ii avril i833.
Ma santé, chère amie, n'a nullement souffert du carême cl de sa fin laborieuse ; cela m'a fait conclure qu'il n'y a rien de profondément entamé dans une organisation qui se ploie et suffit encore à ce qu'on demande d'elle. Il faut convenir aussi que bien des consolations ont soutenu pendant ce saint temps ceux qui vivent d'elles; depuis dix-sept ans que je connais Paris, je n'y avais encore vu ni une telle affluence dans les églises, ni un tel zèle. Combien la Restauration avec ses impulsions religieuses, avec les exemples de ses princes, a été loin d'obtenir de tels résultats ! La politique qui s'y mêlait pour les uns, l'ambition qui s'y mêlait pour les autres, étaient funestes au plus grand nombre qui, étranger à ces influences, mettait son point d'honneur à les braver. Et puis il faut faire
la part de l'esprit de contradiction se raidissant toujours contre le pouvoir. En France, on est plus difficilement qu'ailleurs de l'opinion de ceux qui régnent ; et la coupable indifférence du gouvernement actuel est certes, par l'effet, plus utile à la religion que ne le serait sa piété. Singulier peuple, dont on n'a jamais le dernier mot ! Des ressources immenses se découvrent tout à côté des pertes les plus déplorables. Je ne sais rien de plus impudent, de plus audacieux que le parti perturbateur, mais, à coup sûr aussi, rien de plus insuffisant en principes que le parti réputé pour y défendre l'ordre et la stabilité. C'est la disposition du moment, c'est le plus léger incident qui décide, et l'on sent combien il est impossible que, à la longue et toujours, tant de défaillance morale n'échoue.
L'autre jour, le comte Pozzo est venu causer avec moi, et vraiment ces deux heures qu'il m'a données m'ont paru tout ce que je sais de plus piquant et de plus amusant. Il doit passer prodigieusement dans ses dépèches de cet esprit si original, si juste, si pittoresque dans son langage, si animé ; il fait vivre tout ce qu'il peint, et surtout sa pensée. Cet homme excellerait dans le genre des Mémoires, et s'il n'écrit pas les siens, c'est vraiment une perte à déplorer. On aurait pu dire la même chose de M. de Chateaubriand ; mais il n'a pas voulu laisser ce regret à la postérité, pas même à tous ses contemporains ; car, tout en renonçant à imprimer ses Mémoires de son vivant, il en fait des lectures qui, pour le moment, sont très goûtées, très suivies. C'est chez Mme Récamier qu'elles se font.
Paris, 2 septembre i833.
Les journaux avaient tant parlé et depuis si longtemps du départ de notre Empereur, que, selon la louable coutume qu'ils m'ont fait prendre de révoquer en doute ce qu'ils affirment, j'ai eu autant et plus de surprise de ce voyage que si on n'en avait pas parlé. On lui avait fait prendre la tournure d'un congrès, et il semble que c'est précisément ce qu'on a jugé à propos d'éviter par des entrevues partielles. Dieu veuille que l'Empereur en retire la parfaite connaissance des hommes et des choses ! Il y a six mois encore, j'espérais que, dans le cas où il s'agirait de s'armer contre l'ennemi commun, l'élément révolutionnaire, les puissances du nord et de l'est de l'Europe offriraient pour la première fois le spectacle d'une entente qui exclurait toute ambition, toute vanité particulières, qui sacrifierait, sans réclamation, jusqu'aux intérêts personnels ; peut-être la stabilité, la durée de tout ce qui constitue le monde actuel était à ce prix. Mais pour cela, il faut savoir positivement où est le devoir des chefs de nations, l'action qu'ils doivent exercer sur leurs destinées, et jusqu'à quel point on doit faire taire, pour éloigner un avenir menaçant, ces douces et pressantes sollicitations qui invitent à jouir du présent. Les vieux rois veulent mourir dans leurs capitales ; leurs jeunes héritiers ont peut-être plus de passions cl d'impatience que de principes. Dans l'état actuel des choses, d'après ce qu'on dit de l'Allemagne, de la disposition des gouvernants qui n'échappe point aux
agents de ce pays, il n'est sûrement pas probable que notre Empereur soit stimulé par les souverains qu'il va visiter.
Quand on se reporte seulement de quelques mois en arrière, on voit les pas de géant faits par l'esprit révolutionnaire ; il nous entraine tous, et ceux qui s'en plaignent et ceux qui le nient, comme le mouvement de la terre inaperçu, continu et rapide. Le Portugal perdu sans ressources ; la Péninsule, qui nécessairement suivra son sort, déjà la proie des Anglais jusqu'au moment où la France s'appuiera sur l'Espagne régie par son influence ; la Belgique toute française ; la Suisse, au centre de l'Europe, faisait triompher l'élément démagogique s' ouvrant à lui, aplanissant devant lui tant d'obstacles matériels, encourageant du geste et de la voix toute l'Italie du nord, en même temps qu'elle offre à l'Allemagne du midi les plus dangereux exemples ; voilà, chère bonne amie, le produit de ces six derniers mois. Il consterne, et fait bien douter que Ton soit à temps, avec les moyens dont on dispose, hommes et choses, pour combattre avec avantage. Comme forces matérielles, les agitateurs disposent de moyens immenses. Cette France si refaite, redevenue si riche d'hommes et de prospérités de tout genre, pourrait sacrifier un million d'hommes et un milliard sans s'affaiblir et sans s'appauvrir. Les politiques de ce moment ne seraient pas mal représentés par le pauvre voyageur dans les hauteurs des Alpes, pressé entre l'avalanche qui fond sur sa tète et le précipice qui est à ses pieds ; aucune route n'est tracée ni pour avancer, ni pour reculer, et l'incertitude, l'ignorance, ajoutent leur poids à tant de maux positifs et si justement
redoutés. Mais n'oublions pas, chère amie, que ce monde, théâtre de si tristes ravages, d'aberrations si coupables, a besoin d'être éprouvé, et que de longs délais de la justice de Dieu sur la terre importent peu à son éternité. Les hommes sont devenus insouciants et dédaigneusement négligents du premier de leurs intérêts, de leur vocation d'êtres spirituels et immortels ; comment les avertissements qui leur sont donnés leur seraient-ils manifestes et sensibles, si ces avertissements ne les frappaient dans la partie encore vivante d'eux-mêmes, dans leur amour pour le bien-être, dans la possession, enfin, des biens qui les attachent à la terre? Si Dieu les abandonnait spirituellement, le plus grand et le plus funeste des abandons, s'en apercevraient-ils? Mais Dieu leur parle une langue que leur passion du moment leur rend intelligible, et les bons pâlissent avec les méchants. Dans l'enfance des nations comme dans celle des hommes, les punitions sont plus immédiates ; vous voyez pour les enfants, comme dans les contes chinois, toute action porter immédiatement siMi fruit naturel : le mal est puni, le bien récompensé. Mais, dans une société avancée comme la nôtre, si comblée de grâces et de lumières, dont elle aurait dû faire un meilleur usage, la Providence s'abstient longtemps de paraître ; elle abandonne les choses et les principes à leurs conséquences, et après avoir dit aux hommes cette terrible parole : — Faites, faites à vous tout seuls, — elle permet pour châtiment le succès dans le mal.
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Paris, a4 décembre i833.
Ma bonne chère amie, c'est hier à cinq heures que Labensky m'a remis votre si tendre et douloureuse lettre ; il est dix heures, je rentre et je suis avertie que que le départ d'une estafette me permet de vous rassurer sur l'impression que redoutait votre parfaite amitié1. Bénissons Dieu de tout ce qu'il ordonne, de tout ce qu'il permet; bénissons-le surtout d'avoir assoupli notre cœur à sa volonté, de nous l'avoir fait aimer et vraiment vouloir. Chère amie, il n'y a dans ce monde que deux choses qui vaillent : aimer Dieu et faire son devoir; je crois que non seulement il est dangereux de reculer devant lui. mais plus pénible, et que les sacrifices exigés doivent être laits sans hésitation et sans arrière-pensée, J'ai bien souffert dans ma vie, mais, dans ces souffrances, j'ai appris à être heureuse, d'un bonheur que rien ne peut ôter, ni l'exil, ni surtout la mort. Ah ! c'est bien vrai, celle-ci en France m'eût paru bien plus facile ! Mais pour arriver dignement à la grande séparation, il faut qu'elle s'accomplisse en détail, et la seule voie sûre est celle où Dieu nous conduit. Chère amie, je ne vois que lui dans ce monde, et pas un homme, pas plus dans les événe-
1 M"'e Swetchine venait d'être avertie par Mmc de Nesselrodc que des inimitiés opiniâtres arrachaient à l'empereur Nicolas la révocation du permis de séjour en France, et faisaient même craindre des mesures plus rigoureuses, avec exil dans l'intérieur de la Russie et interdiction de paraître à Saint-Pétersbourg et à Moscou.
ments qui changent la destinée des empires que dans ceux qui décident du sort des individus ; avec cela, toutes les pensées sont de paix, de douceur et même de prière. Ma peine la plus vive est de prévoir l'effet de cette terrible nouvelle sur mon pauvre mari ; je tremble du ravage qu'elle peut causer. Je ne me le dissimule pas, il en sera profondément atteint, car, sous cette apparence d'indifférence paisible, la trace de quelques-unes de ses souffrances a toujours été ineffaçable. A soixante-seize ans, ce qui bouleverse les habitudes et toute l'existence est autrement difficile à supporter que dans l'âge moins avancé ; et puis son bon cœur souffrira pour le mien, il comptera mes peines et il ne sentira pas mes consolations. Chère amie, ne croyez- vous pas qu'une amie comme vous, comme la princesse Alexis, cet excellent et cher Léon, que tant de participation, tant de tendre et sincère sollicitude, ne soient pas .une compensation? Non, non, je ne suis pas ingrate; je sens, dans le malheur, tout ce qui m'est donné, tout ce qui me reste, quand ce ne serait que l'espoir de nous retrouver un jour là où l'on ne se quitte plus ! Chère amie, il y ajuste deux mois, j'ai vu mourir un saint ', et ce saint était pour moi l'ami le plus tendre; ce lit de mort m'a révélé avec plus de force de bien hautes vérités ; ces vérités que Dieu met à la portée des plus petits et des plus simples et qui ne demandent qu'un cœur docile. Ne soyez pas inquiète de ma santé ; souffrir ne fait pas de ravages ; la paix de l'âme les prévient tous, et à chaque effort s'attache un secours. Après tout ce que je redoute de dévorant dans
1 L'abbc Desjardins.
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la douleur de mon mari, mon plus grand chagrin, à moi, est la peine que je cause, celle que je ferai subir à ce qui m'aime. Mais tout n'est-il pas menacé de devenir affliction dans cette vie ?
Labensky, dans cette circonstance comme dans toutes les autres, m'a montré le cœur le meilleur et le plus dévoué; il me demande ma lettre pour l'estafette, ce qui m'oblige à la fermer précipitamment, quand j'aurais tant de choses à vous dire. Comptez toujours que je n'agirai et tâcherai de ne faire agir que par vos conseils ; vous n'avez à redouter ni résolution exaltée, ni précipitation ou demande hasardeuse ou irréfléchie ; nous discuterons à froid le parti qu'il y aura à prendre, comme le choix du lieu, puisque l'exclusion des deux capitales m'ôte la consolation d'être près de vous ou de m'en tenir rapprochée. J'en appelle à la rectitude et à l'énergie de votre caractère : soyez amie jusqu'au bout et amie sans faiblesse; éclairez-moi, sacrifiez-moi à moi-même, et préférez toujours, dans vos conseils, ces résolutions qui coûtent dans le moment, mais qu'on est si heureux d'avoir prises quand on les considère dans leur principe. Adieu ; je vous écrirai souvent par la poste pour vous donner simplement de mes nouvelles. En attendant, soyez bénie de toute la consolation que vous me donnez, de tout ce que vous faites pour moi ; c'est à Dieu que je lègue ma reconnaissance et ma dette.
Dites à Léon que c'est du fond de l'âme que je le remercie. Remerciez votre bonne sœur aussi, dites-lui que je compte entièrement sur son amitié. Et ma pauvre sœur à moi ! Elle sera plus malheureuse que moi-même. Grégoire a écrit une lettre parfaite à La-
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bensky, à ce même triste sujet ; enfin, mon cœur est plus ému encore, plus reconnaissant qu'il n'est malheureux. Dites au comte que je suis pénétrée de sa bonté, que je m'y confie entièrement et que rien ne pourra jamais dépasser l'idée que j'en ai. Embrassez ma chère Hélène, Michel, Grégoire, Eugène; ditesleur que je les remercie et les aime de la plus sincère affection.
Adieu, ma bonne chère amie, sûrement à bientôt.
Paris, 12 janvier iS34- l
Chère amie, j'ai écrit à la princesse Alexis Galitzin une longue lettre qui pourra suppléer aux détails qui m'auraient échappé dans celle-ci. Je la prie de ne parler de mon mari et de moi qu'en se concertant avec vous sur ce qu'il sera convenable de dire; je m'en remets entièrement à vous deux. Kappelez-vous que si je n'ai pas la confiance au moins de travailler au mieux possible, je perds tout repos ; rappelez-vous que. quoique bien vivante et bien vivaee, toutes nies forces, mes préoccupations sont pour un avenir qui ne peut manquer d'être prochain. Regardez la princesse Alexis comme ma seconde conscience ; je lui donne mes pleins pouvoirs, à la condition de les lui retirer si elle n'était pas assez sévère, seule manière pour la conscience de manquer de tendresse et d'affection.
C'est à Dieu que je parle surtout de ma reconnais-
1 La plus grande partie de cette lettre, omise ici, est insérée dans la Vie de Mme de Swetchine, ch. \iv.
DE ?»ESSELRODE l\(Jl
sance pour vous ; une amitié comme la vôtre est certainement une haute vertu à ses yeux. Je ne vous dis rien de la reconnaissance de mon mari : vous vous êtes arrangée pour que les paroles nous manquent.
Paris, 3 mai 7804.
J'ai revu le comte Léon, ma bonne chère amie, et son arrivée a été comme le signal d'une bien favorable modification de tout ce que notre situation avait de plus cruel. Il m'a apporté vos bonnes et consolantes paroles ; il y a joint les communications qui avaient été faites à Munich par ma sœur. Ce sont des dispositions rassurantes, inespérées, et tellement propres à nous rendre la sécurité de l'avenir, que j'oserais à peine les articuler ; c'est ce que j'évite à la lettre et même au fond de moi. Je redoute presque de sortir de mon chagrin, par la frayeur d'y rentrer ; ma joie est encore presque aussi triste que mes épreuves. Je suis comme ces masses prises de glace et qui lentement, bien lentement, cèdent à l'action de quelque chaleur. Je bénis Dieu et l'Empereur de me permettre de respirer, ne fût ce que pour reprendre haleine; et ma reconnaissance se concentre humblement clans le présent, sans me permettre un regard trop curieux sur ce qui viendra. Je vous ai écrit dans toute la sincérité de mon âme, dans toute sa bonne foi, dans tout son accord avec les éléments qui me composent, même dans ce premier moment, où j'aurais obéi immédiatement pour faire mon devoir et ne laisser aucun doute sur ma profonde et inaltérable soumission. Avec la grâce
de Dieu, j'aurais subi le martyre ; mais vous avez cru, chère bonne amie, que je serais tentée de le provoquer, et ceci n'est pas, je vous l'assure. Quoique éloignée du pays depuis tant d'années, aucun des liens qui m'y attachent ne s'est relâché ; je puis en être loin et non séparée. Pour échapper à ce malheur -là, j'aurais affronté tous les autres; car il vaut encore mieux être étrangère dans son propre pays qu'en dissidence forcée avec l'autorité qu'on révère, au milieu d'un public bienveillant. Voilà, chère amie, quelles étaient mes impressions et mes pensées avant l'arrivée de Léon, avant cette lettre qui fait prendre corps à tout ce que vous suggéraient d'espérance ce cœur si avide du bien-être de vos amis et cette intelligence si pénétrante et si juste. A présent, je n'ai plus, secourus comme nous l'avons été dans notre plus pressante nécessité, qu'à remercier, et, dans le silence, l'obscurité à tâcher d'arriver et de me maintenir dans le bienheureux repos dont jouissent les oubliés. Mon seul désir, et je puis dire mon seul soin, est de faire de la vie qui me reste comme un noviciat de l'autre ; je puis bien dire devant Dieu que mon séjour ici m'est encore plus précieux pour y mourir que pour y vivre. Je suis sûre, chère amie, d'être approuvée par vous en vous disant que le premier emploi de ma tranquillité a été de faire passer mon foie sous une inspection sévère. Vous pensez bien que mes angoisses depuis cinq mois ont dû lui être pernicieuses ; jamais je n'avais tant souffert. Je me suis décidée alors à consulter sérieusement. Le foie a été trouvé trois fois et demie plus Aolumineux qu'il ne doit l'être; il gène ou déplace tout ce qui l'entoure ; c'est la cause de tant de ma-
laises pénibles, et particulièrement de l'impossibilité où je suis de rester dans mon lit au delà d'une heure ou d'une heure et demie de suite.
Votre tendre préoccupation des autres, bonne chère amie, vous aura soulagée de la douleur que vous portez en vous-même ; de nouveaux devoirs auront été votre consolation. C'est bien plus sur eux que sur le temps que je compte, par la raison qu'il y a une force en vous qui se peut détourner, mais qui ne saurait être vaincue. Ce qui m'inquiète encore plus que vos souffrances morales, c'est votre santé ; qu'avez-vous fait pour elle ? Le comte Medem est si heureux de l'idée de vous revoir, ainsi que le comte, que sa présence pourra vous faire du bien ; car, à votre insu même, vous resterez toujours sensible à l'attachement dont vous [n'aurez pu douter. Vous compterez pour quelque chose aussi le plaisir de l'entendre : c'est un esprit, à la fois, prompt, juste et dont la portée est bien remarquable. Il me frappe toujours par le nombre de choses qu'il sait écarter, et la force des conclusions qu'il tire des points que sa sagacité lui signale ; tout cela, appuyé sur un caractère ferme et résolu, en acquiert une influence nouvelle. Je n'ai jamais vu un homme de son âge qui me parût destiné à aller plus loin. Il y a bien longtemps que je lui ai fait son horoscope, et vraiment pour cela il n'est pas besoin d'astrologie.
Chère amie, je ne vous en dis pas davantage ; je suis bien abattue et dans une mauvaise veine, mais pour rien au monde je n'aurais voulu remettre à vous dire que j'étais tranquille, doucement portée par de meilleures espérances : je sentais trop que je vous de-
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vais les prémisses de ce contraste avec ce qui l'a pré cédé.
Paris, Ier juillet i834.
Mon Dieu, qu'une bonne conversation par trimestre, puisqu'il faut être modeste et humble jusque dans ses désirs, nie ferai l du bien ! Ce sont bien les longues séparations qui oppressent ; Dieu veuille, du moins, qu'elles ne séparent jamais ! J'ai tant de choses à vous dire que je ne sais par quel bout commencer. Ah ! le plus entraînant encore de tous les sujets, est la crainte saisissante du plus affreux des crimes qui serait à la fois le plus grand des malheurs. On m'avait bien dit qu'une ténébreuse et infernale association avait été jusqu'à ce degré d'horreur, le régicide, mais j'étais loin de craindre que des informations mieux assurées vinssent renouveler de si douloureuses impressions. Combien vous avez raison sur l'inutilité de toutes les précautions : il n'en est pas qui préserve, mais Dieu garde celui qui est lui-même la sauvegarde et la plus sûre défense de son pays. Quand on voit les excès dans lesquels l'esprit de parti pousse les hommes, on prend dégoût et défiance des sentiments mêmes auxquels ils ont donné le nom de vertu ; le patriotisme, qui semblerait devoir bien inspirer, dans quels égarements n'a-t-il pas conduit jusqu'à des hommes qui auraient dû être gardés par des vérités plus hautes ? Ah ! chère amie, quelle triste terre que la nôtre, si on cesse un instant, un seul instant, de la considérer comme passage et initiation aux félicités et aux clartés d'un monde
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meilleur! J'avais deviné les impressions excitées en vous par la vue du triste et utile tableau de la mort de M... La pensée de la mort, si on veut bien la méditer, sert à tout ; elle servirait au besoin à régler ce qu'il y a de plus frivole après avoir réglé ce qu'il y a de plus grave et de plus sérieux. Vous vous sentez devenir bonne ; Dieu en soit béni. Je sais ce que vous voulez dire par là et vous-même, si vous voulez marcher dans cette voie, saurez toujours mieux l'immense et riche récolte qui vous y attend. Chère amie, de grandes qualités naturelles, des qualités les plus rares vous ont été accordées, mais ceci est un don ; avec la foi. ce premier des biens, ce plus efficace des moyens, vous a été accordée une autre grâce, celle d'arriver aux vertus chrétiennes, à ces vertus que l'on peut appeler surnaturelles, parce que la nature ne les apprend pas, parce qu'elles ne nous ont été révélées ni par la chair ni par le sang. Chère amie, mettez votre volonté droite, ferme, puissante, que j'appellerais volontiers incorruptible, tant je la crois sous la garde de l'âme la plus pure et la plus pieuse, mettez-la, dis-je, à vous approcher de Dieu, à y tendre sans cesse, et vous verrez si une transformation plus heureuse, plus pure, plus éclatante, aura jamais frappé votre âme. Chère amie, pardon de cet écart, ce n'est rien de ce que je voulais vous dire, mais que Dieu bénisse mes paroles !
Merci des nouvelles de mes neveux. Pauvres chers amis, quel bonheur c'eût été pour moi de pouvoir veiller sur eux ! mes efforts eussent seuls suffi à me récompenser.
Paris, i5 juillet i83'|.
Chère amie, je vois que vous vous débattez comme un pauvre oiseau contre les barreaux de sa cage pour échapper à l'idée de la durée du gouvernement actuel, ici. Vraiment, espérer encore pour un avenir éloigné prouve bien la force cachée qui réside dans les principes. Tout ce qui se palpe, tout ce qu'on voit, tout ce qu'on entend est mille fois propre à faire croire la partie perdue à tout jamais ; et pourtant, la confiance contraire, sans pouvoir articuler un seul fait qui vienne à son secours, ne s'ébranle ni ne diminue. C'est vraiment le triomphe humain de l'insaisissable, un instinct qui imprime un caractère fugitif à une situation, et cela uniquement parce qu'elle est entachée de blâme.
Après tout ce que nous avons eu à subir l'année dernière à Blaye, on est venu fixer toutes nos préoccupations sur Prague. Vous aurez vu dans les journaux le renvoi de M. de Barande, précepteur de M. le duc de Bordeaux, son remplacement par deux hommes que je suis disposée assurément à croire très estimables, mais qui n'en sont pas moins très impopulaires en France. On dit de tous côtés que la duchesse de Guiche ' avait apporté ces nouvelles en les accompagnant de l'improbation la plus vive. Là-dessus, division, colère, déchaînement dans les salons ; chacun
1 Anno-Ida d'Orsay, duchesse de Guiche. Le duc de Guiche, duc de Gramont à la mort de son père, avait suivi la famille royale à Prague, ainsi que la duchesse de Guiche et ses entants.
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s'était choisi un objet particulier d'indignation, une victime enfin, les sacrificateurs se trouvant toujours en nombre dans la bonne compagnie. On dit que l'exaltation de Mmes de 13. et de G. perçait dans toutes leurs paroles, que l'humeur, l'irritation, n'étaient pas moindres dans l'opposition, contraste que le monde offre constamment, tandis que la sincère affliction cherche le silence et l'obscurité. Puis tout ce bruit c'est trouvé suspendu tout à coup par la très simple observation que peut-être la nouvelle même était controuvée ; chose, comme il arrive toujours, à laquelle personne n'avait pensé. >ious en sommes là. Certes, je suis loin d'attribuer une importance décisive au renvoi d'un homme dont l'influence était particulièrement satisfaisante. D'après toute probabilité, ce que M. le duc de Bordeaux sera, il le sera, à quelques nuances près, fort indépendamment de son précepteur ; mais il est certain aussi que si les motifs les plus graves n'ont pas forcé au renvoi de M. de Barande, ce renvoi est une grande faute. Six ou sept années de soins établissaient prescription, et puis, je pense que plus on est élevé et plus il sied de consulter l'opinion générale quand ce n'est pas un devoir de la braver. Ce n'est pas en prenant une nation toujours à rebrousse-poil, qu'on peut arriver à s'en faire élire, et c'est bien le seul parti qui reste, puisque aucune souveraineté ne veut de secours étranger. En tout, chère amie, le parti monarchique donne un bien triste et bien rare exemple, celui d'une minorité qui se décime elle-même, qui se divise et se réduit sans cesse en nombre et en force. L'union est comme inhérente aux partis maltraités par la fortune ; comment les royalistes de France oublient-ils cette
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première condition de tout espoir pour l'avenir ? Malgré cela, je persiste à croire que cet avenir leur appartient, ou du moins n'appartiendra pas au roi Louis- Philippe. Il me représente un soliveau qui s'enfonce bien dans la terre par son poids, mais qui ne peut prendre racine. Rien n'ajoute à sa consistance, parce qu'il ne gagne rien en vraie considération, les expédients mêmes dont il profite ne tournant pas à son avantage; ils sauvent le moment et vont se placer comme un éternel reproche dans son avenir. C'est un dissipateur qui emprunte, qui grève tout ce qui n'est pas le présent, niais qui finit par payer. Du reste, il est certain qu'on éloigne ce moment par tout ce que la souplesse peut inspirer d'habiles tactiques. Hier, j'ai vu déplacer la table de marbre du piédestal qui attendail depuis si longtemps, sur la place de Louis XV, la statue de Louis XYI, et voici une particularité assez frappante que pourtant je ne vous rapporterais pas, si je ne l'avais vue moi-même pendant plusieurs jours consécutifs : le drapeau tricolore qui surmontait ce piédestal, au lieu de s'effacer en blanc sale, ne livrait plus au vent que sa partie bleue, si foncée qu'elle paraissait noire. Cela peut très bien s'expliquer : le drapeau, au milieu d'une place exposée à tous les vents, s'est vu entamer successivement, et la partie attenante au bois qui le porte étant la partie bleue, a résisté la dernière. Aussi n'en veux-je rien conclure de merveilleux et constater uniquement un effet singulier, qui Le saurait être un symbole sinistre que pour ceux qui trouvent la menace au fond de leur conscience.
\ ous avez vu par les journaux les voyages successifs qui ont été faits à Prague. Le vieux chancelier de
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Pastoret s'y rend actuellement avec son fils, et Mmo de Pastoret les accompagne jusqu'au Rhin dont elle suivra le cours ; charmante excursion qu'elle aurait voulu que je fisse avec elle. On n'entend pas souffler M. de Chateaubriand ; il se renferme dans le silence, après avoir été parfaitement juste et convenable clans toutes ses paroles sur Prague, où, quoi qu'en disent les journaux, il a été très bien reçu par le Roi. Singulier homme que M. de Chateaubriand ! il les réunit tous ; la médaille du héros a son revers, et tous les instincts de la vertu se manifestent dans son âme, sans que, dans aucune ligne, son caractère ait assez de force pour le faire aller jusqu'au bout. On me contait un trait de lui qui le peint bien. Laborie », il y a quelques années, en parlant de Mme de Chateaubriand à son mari, se servit de l'expression : Cette bonne Mme de Chateaubriand. M. de Chateaubriand l'arrête et lui dit : « Dites une excellente femme et non pas une bonne femme. » En dernier lieu, Laborie, je ne sais à la suite de quoi, lui rappela cette rectification d'épithète : « Eh bien, reprit M. de Chateaubriand, si Mme de Chateaubriand, au heu d'être une excellente femme, n'avait été qu'une bonne femme, les Bourbons seraient encore aux Tuileries. » Je crois bien que l'esprit de représailles de Mme de Chateaubriand, contre le roi
1 M. Roux-Laborie, royaliste très dévoué et lié activement à l'histoire du parti royaliste, depuis les projets d'une seconde évasion de Louis XVI, après le 20 juin, jusqu'à la fin de la Restauration. Il fut l'un des propriétaires du Journal des Débats, à l'époque où ce journal défendait avec éclat les principes monarchiques.
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blessé dans son mari, a beaucoup contribué à aigrir les inimitiés de celui-ci ; mais la fanfaronnade est de vouloir persuader que ses coups seuls avaient tout renversé. Hélas ! ce propos est bien le pendant du discours au Luxembourg, où, pour exprimer la puissance de la plume et de la sienne en particulier, il affirmait que, les Bourbons exilés, elle seule les rappellerait au bout de quelques mois. Rien n'est si commun que la vanité qui s'accuse cruellement en ne poursuivant qu'un triomphe. S'il est vrai qu'il eût dépendu de M. de Chateaubriand que les Bourbons fussent encore aux Tuileries, une cellule de trappiste ne devrait -elle pas être son seul asile ?
Vous devez être bien préoccupée des événements du Piémont, Je crains qu'ils ne soient graves, au moins comme symptômes ; presque à l'unanimité, on s'élève contre la sévérité du gouvernement. Le comte de Sales, que je vois souvent, est le plus équitable et le plus saintement vertueux des hommes ; il est très attristé de tout ce qui menace son pays ' .
Vous me dites, chère amie, que mes neveux s'amusent à Pétersbourg ; rappelez-leur que s'ils perdent leur temps, ce soit au moins pour s'amuser beaucoup ;
1 Le roi Charles- Albert avait succédé en i83i, au roi Charles- Félix et. inaugurait son règne par une extrême sévérité envers le parti libéral. Le comte de Sales, petit-neveu de saint François de Sales et dernier héritier de son nom, était un vieillard du plus noble aspect et de la plus attrayante vertu. Il a été donné au Piémont, avant d'entrer dans les voies révolutionnaires, d'être représenté à Paris par deux ambassadeurs, types accomplis de l'ancienne et vraie grandeur patricienne : le comte de Sales et le marquis Brignole.
le symptôme fâcheux est quand on ne le perd que pour s'en débarrasser. Je suis à bout de mes forces.
Paris, 20 septembre i835.
Quelle gloire pour les diplomates s'ils venaient non pas à régénérer le monde, mais même à maintenir son humble statu qao ! Je ne puis croire à la guerre ; tous les partis reculent devant ce qui est décisif, tous veulent que les événements seuls portent une responsabilité que personne ne veut assumer sur sa tète. Il y a dans cette disposition générale un profond sentiment des malheurs innombrables qui naîtraient d'une collision générale. Dans ce pays-ci même, si influencé par l'impression du moment, les colères s'agitent, bouillonnent peut-être au dedans, mais ne s'échappent point au dehors. Jamais la disposition belliqueuse de la France, son instinct martial ne m'a tant frappée. Je sais qu'ils ne résisteraient pas à un revers, mais qui peut dire qu'ils n'auraient pas de succès? L'homme qui les gouverne faisant cause commune avec eux, partageant leurs ressentiments, leurs passions, leurs instincts, serait, pour le moment, l'homme qu'il leur faut. Car il ne faut pas se le dissimuler, c'est par là que Louis-Philippe convient au plus grand nombre, c'est en ne valant pas mieux que lui. Il convient au peuple français comme "Voltaire convenait au siècle qu'il corrompait, parce qu'il en était le produit, l'expression. Une morale qui ne considère qu'une utilité matérielle, un de ces bons caractères qui ne se fâchent que lorsque l'impunité est assurée à leur colère, un
manque d'élévation qui met toutes les idées à la hauteur de celles de la tourbe, sont de puissants moyens de succès, auprès de l'esprit cpii règne dans la société ; il n'y a pas aujourd'hui un sentiment coupable ou bas qui ne vous assure la laveur de quelques millions d'hommes, et c'est de quoi donner à bien des gens des chances de popularité.
Paris, n novembre i835.
Une longue causerie m'est interdite par l'état de mes pauvres yeux, qui portent l'endosse d'une douleur névralgique loin d'être encore dissipée. C'est une fâcheuse disposition à l'entrée de l'hiver, qui donne déjà une activité nouvelle à mes maux plus anciens et me laissera bien peu libre, d'après toute apparence. Mais il faut bien que tout se presse et s'aggrave vers le terme final, et les vides douloureux que nous laisse la perte de ce que nous aimions, et la destruction physique, et les afflictions et les sollicitudes de toutes sortes ! Plus on se rapproche de la patrie et plus il faut que l'affranchissement qu'elle exige s'accomplisse. Voir briser ses liens, perdre ses appuis est toujours le déchirement le plus cruel pour nos pauvres cœurs : Mourir ou survivre ! Voilà la grande loi que nous subissons et qui condamne notre volonté à fléchir en opposition d'un vœu qui lui serait si naturel.
Paris, 25 mai i836.
J'ai appris avec grand plaisir, chère amie, votre
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promotion l, faveur si juste, tardive, mais dont la vraie bonne grâce a été de vous nommer seule ; c'élait rendre l'acte plus libre et par conséquent plus flatteur, les fournées étant admirablement propres à confondre et à laisser perdre dans le nombre ceux pour qui on veut être équitable sans trop les distinguer. Les choses de ce monde émeuvent peu ceux qui en sont si loin, mais ici, ma cbère amie, ma sensibilité s'ébranle un peu ; ce qui appartient naturellement à une position ne peut lui être refusé sans une sorte de dommage, et la convenance veut ce qui la complète. Cela va traverser vos projets de retraite et contrarier bien plus certainement encore tous vos goûts ; mais, chère amie, songez que rien ne vous affranchit, qu'il faut en porter la chaîne tout entière, et que tous les avantages de ce monde ont aussi leurs corvées et presque leur expiation. Je conviens avec vous que la présence dans le monde d'une femme qui n'est plus jeune est une chose monstrueuse, mais c'est quand elle y est en simple amateur» qu'elle se crée cette obligation au lieu de la subir, que sa vanité ou sa recherche du plaisir l'y conduit, et elle ne s'y trompe pas, pas plus que le monde, qui. en masse, a toujours l'esprit des plus habiles.
Les détails que vous me donnez sur les difficiles et compliquées circonstances où se trouve la princesse Alexis m'affectent et m'inquiètent pour elle -. Je sais
1 Mme de Nesselrode venait d'être nommée dame à portrait, charge de cour qui autorise à porter comme une décoration le portrait de l'Empereur.
2 La princesse Alexis Galitzin, devenue catholique, voyait quelques-uns de ses enfants et de ses petits-enfants menacés de mesures très rigoureuses pour avoir embrassé la même foi.
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combien son âme si active est capable de donner à chaque intérêt distinct, combien tout vit en elle, et d'une vie trop consumante pour ses forces ; pourtant dans cet enlacement de difficultés, si beaucoup de menaces, de dangers et de perplexités sont à la surface, la plus grande des consolations est au fond, et certes ce n'est pas moi ici qui la plaindrais sans restriction. Elle a fait avec vous la part de ses peines terrestres, peines dont rien ne peut affranchir entièrement, elle l'a faite largement parce qu'elle était sûre que votre compassion l'entendrait, que votre courage moral éclairerait vos conseils, qu'il lui viendrait de vous, enfin, tout l'appui d'action que votre pouvoir comporte et qu'on peut attendre d'une âme généreuse et droite. Mais tout naturellement sûre de ne pouvoir être entendue, elle a dû retrancher, d'une autre part, avec vous, la joie intime, profonde, surhumaine, de voir dans la vérité ce qui lui appartient, joie que, après tout, elle préfère certainement à tout et quand même ! Si vous saviez, ma bien chère amie, combien l'âge, l'expérience de toutes choses, l'étude, la méditation confirment ceux qui ont marché avec la fidélité, du moins de l'intelligence et de la volonté, dans la voie qui m'est commune avec elle! Vous sauriez combien le premier de tous les biens, la profonde paix de l'âme et le parfait accord de l'esprit avec la foi, laisse loin de lui toutes les considérations humaines. Ces sentiments n'empêchent ni le respect pour ceux qui ne pensent pas comme nous, ni la réserve, ni la prudence ; on sent surtout que pour les choses si hautes, Dieu se réserve l'initiative, que, sans mission spéciale, sans provocation directe, on doit se faire une
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loi du silence, mais il n'en est pas moins vrai que, lorsque la conviction est réelle, souveraine, rien ne saurait être mis en balance avec elle et qu'entre ce qu'on croit être la vérité et l'erreur, il y a pour une âme élevée toute la distance qui sépare le temps de l'éternité. Cela n'exclut pas, je le répète, une sage modération, mais est-ce bien ce nom que l'on pourrait donner à la pusillanime et craintive prudence, qui empêcherait des parents de communiquer à leurs enfants ce qu'ils ont estimé au-dessus de tout prix pour eux-mêmes? N'est-ce pas pour eux un imprescriptible devoir d'implanter le principe de leur bonheur pour ce monde et pour l'autre, dans de jeunes cœurs qui sont comme l'extension, l'effusion d'eux-mêmes? Ici, chère amie, j'en appelle contre vous à la certitude que j'ai de ce que vous auriez fait vous-même, le point admis d'une entière, vivante et absolue conviction ; vous direz peut-être non, mais ce ne sera que du bout des lèvres, et la force et l'élévation de votre caractère me disent bien fort que vous n'eussiez jamais reculé devant la sincérité devant Dieu, et le sacrifice devant les hommes. Pardonnez-moi de vous tenir un langage si opposé à vos idées, mais vous avez touché cette corde, et certes vous n'avez pas attendu que je pusse, en vous répondant, dissimuler ou mutiler ma pensée. Je ne serais pas votre amie la plus dévouée, la plus inviolablement unie à votre âme que j'aime encore plus que vous-même, si je me sentais arrêtée par la crainte de vous déplaire.
Il est bien simple que, dans les mauvais moments, vous tourniez les yeux vers un ciel plus doux, mais pourquoi donc celui de Grimée ? Et une fois que
vous n'êtes pas à Pétersbourg, n'est-ce rien que de pouvoir joindre au soleil la chaleur d'une vieille amitié ? Vous savez que la vraie confiance ne choisi
Vichy, 27 juin i836.
Chère aniie. je suis ici d'avant-hier, heureuse de boire et de me baigner à celte source que je retrouve comme un ami qui ne m'a jamais fait que du bien. M. Prunelle me croit un peu d'eau dans la poitrine, seule explication de cette impossibilité sans cesse renouvelée de rester autrement que marchant ou debout. Au fond, c'est là, maintenant, la plus incommode de mes infirmités, et dont j'aimerais le mieux me trouver débarrassée avec l'enflure, si, après tout, on gagnait beaucoup à choisir, et que le vrai soulagement ne fût pas d'accepter. Voilà trois semaines que mon voyage ici est résolu; vous l'avais-je mandé? Il y a plus de dix jours que j'aurais dû être ici ; mais j'ai été retardée, et même au moment d'y renoncer, par les mauvaises nouvelles que nous avons eues de Nadine. Elle était acheminée a ers les Pyrénées, et Raymond de Ségur, retourné dans sa préfecture, avait été rappelé près (relie par un surcroît d'inquiétude. Nous en avons eu la réaction, car il m'aurait été impossible de laisser mon mari seul sous la menace d'un malheur. Quelques jours après, les nouvelles devinrent plus rassurantes, et avant pu mettre auprès de mon mari, pendant tout le temps de mon absence, un excellent ami à lui, qui avait été autrefois son aide-de-camp, et lui est
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entièrement déyoué l, j'ai c^\<'' aux instaures do Kappler.
Chère bonne amie, de quelque côté que je me tourne, je ne puis oser espérer que des sursis ; tous les horizons autour de moi sont ténébreux. Mon inquiétude pour ma pauvre sœur a été moins actuelle que les autres, et pourtant c'est la plus prononcée, la plus redoutable et peut-être la plus imminente. Ce qu'elle me mande de la santé de son mari est un état qui, absolument, ne peut durer. Il souffre, pauvre Grégoire, de cet horrible poids de l'irréparable ! Il devait aller à Carlsbad ; aujourd'hui, ma sonir me dit qu'il est retenu à Munich par la présence du roi Othon. Pour moi, je me renferme dans le silence, silence douloureux qui fait tout refouler sur soi-même, silence commandé, car là où l'action est impossible et la parole superflue, on doit le silence aux autres et à soi-même.
Je conçois, chère amie, la tristesse de Dmitri - en vous quittant ; il faut bien faire une part aux rêves de l'imagination et à ses entraînements ; mais je suis bien convaincue qu'en vous embrassant, il a senti que volontiers il serait revenu sur sa décision première. Vous ne l'auriez pas voulu, chère amie, et vous avez raison de conserver toujours et en toute occasion à votre admirable sentiment maternel le sublime caractère de désintéressement qui lui appartient. Il arrive de là que tout ce que vous savez sacrifier vous est
1 M. de Tyran, ancien émigré français.
2 Le comte Dmitri de Nesselrode, seul fils de la comtesse de JNesselrode, entreprenait alors un long voyage en Orient,
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rendu au centuple, et que le devoir, dans vos enfants, a la noble attitude des mouvements les plus généreux et les plus libres.
Cahors, Ier août i836.
Vous ne vous attendiez pas, ma chère bonne amie, à la date de cette lettre, ni au malheur qui m'a amenée ici ; la mort de Nadine, qui nous plonge dans l'affliction. Aux deux tiers de ma cure de Vichy, j'ai su son danger, et les derniers quinze jours n'ont été qu'une angoisse inexprimable, dont l'issue est la désolation de tout ce qui lui tenait de près. Il arrive dans les longues maladies ce qui est si douloureux dans les fins subites, c'est qu'on est pris au dépourvu ; on compte sur le temps par cela même qu'il s'en est écoulé beaucoup, et l'habitude d'un état équivaut presque à son ignorance. Cependant depuis six mois nous étions plus inquiets ; les nouvelles se succédaient sans cesse, et l'on craignait beaucoup pour l'automne. Raymond conservait quelque espoir, mais comme cet espoir s'affaiblissait toujours, je venais de prendre le parti d'aller le rejoindre dans les Pyrénées, lorsque la cruelle certitude vint nous frapper ! Je n'eus alors qu'une idée, parce que je ne pouvais avoir qu'une consolation, c'était de venir dans cette maison désolée, frappée au centre de toute sa vie. Vous ne pouvez imaginer rien de plus déchirant que la douleur du malheureux Raymond : douze années de l'union la plus intime qui fût jamais, pas un instant de cette longue durée qui ne fût, hors les inquiétudes de santé, le sentiment de la félicité la plus pure ! Elle s'est vue
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mourir, elle a gardé pleine et entière connaissance jusqu'au dernier moment ; sa fin a été toute chrétienne. Ses dernières paroles à son mari et à ses enfants ont été les plus touchantes ; elles respiraient encore l'affection qui avait animé sa vie. Ce n'est pas seulement un profond regret que Raymond voue à sa mémoire, c'est aussi un profond respect ; il pleure, clans l'amie la plus tendre, la mère la plus intelligente et la plus sage. Il est impossible de voir des enfants mieux élevés, mieux conduits ; c'était un modèle de direction sur tous les points que cette éducation. Voilà ce qui est irréparable, et pourtant Dieu y suppléera, car il ne refuse le vrai nécessaire à aucun de ses enfants. Le bonheur n'est pas plus réparable, peut-être l'est-il moins encore; mais on peut vivre sans lui, et sans lui la vie est encore belle pour ceux qui la savent bien employer.
Vichy m'avait fait ou commençait à me faire son bien accoutumé ; mais vous concevez, chère amie, que ce régime d'anxiétés et d'impressions douloureusement vives n'est pas celui des santés qui demanderaient le repos et le calme. La mienne se permet tout, elle est presque inventive ; après m'avoir laissé craindre l'hydropisie, elle s'est donné le plaisir de caprices sanguins qui ont fort déplu au médecin. Je suis comme les gens incendiés après avoir été submergés ; cependant je ne suis pas trop mal. Je compte, avant de retourner à Paris, faire une station à Tours ou à Versailles, et j'espère que mon mari consentira à s'y arrêter. Ma pensée de chaque instant est d'adoucir les chagrins de sa vieillesse si douloureusement éprouvée. Je vois avec bonheur qu'il aime toujours davantage mes soins,
et que sa bonté et sa parfaite douceur sont une partie de son bien méritant courage. Toutes ces angoisses, dans leur suite non interrompue, m'ont empêchée d'écrire à ma bien chère Hélène ; je vais le faire incessamment. Sa dernière lettre était charmante, bonne comme elle-même ; c'est tout dire de ce cœur que je connais si bien.
Merci de votre accueil à MM. de Falloux et de la Bouillerie. J'ai reçu une lettre de l'un de ces deux jeunes voyageurs, pleine de la reconnaissance la plus vive pour la bonté dont vous avez été pour eux. Ils sont enchantés de leur séjour à Saint-Pétersbourg, de tout ce qu'ils ont pu admirer ; ils comptent bien visiter l'intérieur de l'Empire. Ce sera un grand plaisir pour moi de les entendre me disant qu'ils vous ont vue.
Versailles, 7 septembre i830.
Chère amie, voilà que je vous arrive avec un précieux autographe de ce bon Laborie, que vous ferez déchiffrer comme un palimpseste ou comme une dépêche, par quelque déchiffreur particulièrement habile. J'ai appelé ici ce cher excellent homme pour lui faire lire vos honorables et consolantes paroles ; il en pleurait de joie, il battait des pieds et des mains ; enfin il se trouvait, grâce à votre justice si merveilleusement relevée par votre bonté, le plus heureux des hommes. Deux jours après, je reçus la lettre que je vous envoie ; vous y verrez que son intention était qu'elle vous parvint telle quelle. Je jouis de transcrire ce que je sais être de si bon aloi ; je jouis du mouve-
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ment qui se fait en vous, de ces progrès aperçus par d'autres et qui depuis quelque temps me frappent beaucoup moi-même. La récompense d'une bonne action est une action meilleure. Votre admirable conduite dans les pénibles circonstances qui vous ont atteinte en Suisse, m'a paru toujours, depuis, comme une base nouvelle que vous donniez aux miséricordes d'en haut. C'est en restant fidèle à toutes les bonnes inspirations, en saisissant toutes les occasions de bien faire, que vous fixerez de plus en plus les grâces dont vous avez besoin, et aussi, chère amie, en examinant vos pensées, naturellement droites et hautes, à la lumière de l'Evangile, en les rectifiant d'après sa loi, laissant là celles du monde, si peu dignes d'une âme comme la vôtre. Nous ne pouvons pas tout changer ici-bas ; notre influence même est resserrée de tous les côtés. Mais ne transigeons jamais avec ce que la loi de Dieu défend ; que notre indulgence n'appelle et ne laisse jamais appeler devant nous bien ce qui est mal, et mal ce qui est bien. La seule tolérance possible est un silence affligé, après avoir exprimé sa désapprobation.
Depuis ma lettre de Cahors, je ne vous avais point écrit, et tout l'intervalle qui s'est écoulé m'a été bien pénible. D'abord de plus nombreuses souffrances, ensuite la fatigue du voyage, l'impossibilité de trouver à Tours, que j'avais considéré comme ma station de repos, un abri, au milieu de l'affluence, que, à notre insu, y attirait sa grande foire. Nous revînmes à Paris, mais ce ne fut que pour y toucher terre et venir ici dans un modeste réduit, qui nous met presque dans le parc de Louis XIV. Mon mari est fort content de ce
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séjour ; nous y avons de l'air, de la liberté, de l'espace, de beaux ombrages, et c'est vraiment tout ce que l'on peut désirer quand on est vieux et malade. Ma sœur me mande que mon beau-frère se dit mieux ; Dieu veuille que ce ne soit pas illusoire ou trop passager !
Adieu, ma bonne chère amie ; quelle consolation pour moi de vous savoir bien ! Yous me le dites, et on me le confirme ; c'est ce qui fait que votre médecin, homme d'esprit, vous satisfait. En général, il n'y a de contents de la médecine comme science que les gens peu malades. Je vous embrasse de cœur et d'àme.
Paris, 27 janvier 1837.
Ma bien chère amie, c'est un certificat de vie que je vous envoie uniquement aujourd'hui ; les nouvelles de Grégoire me tiennent dans une angoisse inexprimable. L'arrivée de ma pauvre sœur a été affreuse ; elle ne se doutait de rien, et sa première impression a été que son mari n'avait pas trois jours à vivre. 11 avait pris non seulement le soin de la tromper, mais il avait exigé qu'elle restât, sous la raison ou peut-être sous le prétexte du choléra, qui, selon lui, s'attaquait précisément aux enfants de l'âge de ceux que ma sœur avait emmenés. Jamais perplexité n'a été plus grande que la sienne ; elle s'est décidée à partir et contre les injonctions qu'elle recevait et contre les conseils de la raison, qui lui montraient tous les dangers du monde accumulés sur sa route. L'avis unanime est qu'il y avait tort et folie d'exposer ainsi sa vie et ses enfants ; mais quelque chose me disait que je ne devais pas la retenir, et elle-
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même se sentait poussée par un mouvement irrésistible. La célérité de son voyage a été prodigieuse, et vous pouvez juger à quel point elle l'a bénie, au moment où le conflit des sentiments les plus douloureux laissait place encore à la sombre joie d'avoir échappé au plus grand de tous les malheurs, celui d'arriver trop tard ! Je ne doute pas que le congé demandé par Grégoire ne lui soit accordé ; mais ira— t— il jusqu'à ce mois de mars où la température, plus adoucie, lui permettrait d'entreprendre un voyage? Je vois que les médecins n'en espèren* rien ; ils n'ont pas même réussi à le dissimuler à ma pauvre sœur. Je ne connais pas de supplice comparable à celui qu'elle endure : à la fois toutes les menaces, toutes les douleurs, toutes les redoutables prévisions de l'avenir ! Que Dieu veuille venir à notre secours, comme courage du moins, si ce n'est comme allégement ! Je ne vis pas, chère amie, suspendue que je suis entre l'alarme donnée par la lettre reçue et l'alarme plus dévorante de la lettre attendue. En même temps, M. Tatischef avait demandé Eugène à son père ; celui-ci, après bien des hésitations, s'est décidé à le garder, et je suis bien sûre que cela sera compris et approuvé. Ma pauvre sœur le voyait avec déchirement s'éloigner du lit de son père mourant, sans oser insister pour qu'il restât, dans la crainte de révéler à Grégoire les lugubres pensées qu'inspire son état, lorsque Grégoire, répondant à sa propre pensée, se décida à garder son fils. « Il faut qu'il reste, dit-il, quand ce ne serait que pour mettre les scellés sur mes papiers après moi. » Bien d'autres paroles laissent supposer qu'il entrevoit son état, et qu'ainsi que la plupart des malades, il s'en distrait
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moins qu'il ne lui coûte d'en convenir. Vous me plaindrez, chère amie, de ne pouvoir rejoindre ma sœur, ni quitter mon mari dans le profond abattement où il est ; votre compréhension de ce qu'on peut souffrir embrassera l'ensemble de celte terrible situation qui ne laisse pas plus de liberté à l'esprit qu'au cœur.
Voilà un temps énorme que je n'ai rien de vous ; je sais que vous allez bien, et c'est encore ce que j'aime le mieux de ce que vous pouvez faire pour moi. N'êtes-vous pas frappée chaque jour davantage de tout le néant de ce triste monde ? Une ombre me paraît plus douée de réalité ! Adieu, chère bonne amie ; vous savez que je vous aime, et en vous ce qui seul ne passera pas de vous.
Paris, 3i janvier 1837.
Chère amie, dans tout ce dernier intervalle, j'ai vécu beaucoup plus à Pélcrsbourg qu'à Paris ; il me semble dater encore de cette funeste nuit, et des croisées de votre appartement suivre le fléau destructeur, en déplorer les ravages ' ! Quelle rapidité caractérise parli-
- Le palais d'hiver habité par la famille impériale venait d'être dévoré par les flammes. Dans les récits adressés à Mmc Swetchine se trouvait un mot qui mérite d'être conservé. Le palais d'hiver est situé sur les bords de la Neva ; mais à cette époque de l'année la Neva n'est qu'un fleuve de marbre, et aucun effort ne parxient à en extraire une goutte d'eau. Lorsque tout secours fut reconnu impossible, l'empereur jNicolas se rendit dans l'hôtel du comte de ÏN'esselrodc, situé en face même du palais, et de là, le front collé sur la glace d'une fenêtre, il contemplait dans une morne stupeur cet immense désastre qu'aucune puissance, pas
culièrement le mal sous toutes ses formes : partout un instant pour détruire, et que de temps ne faut-il pas pour édifier, pour guérir, pour redresser et réparer ! Je ne puis encore me lasser de tous les détails qui nous arrivent successivement ; je lis tout, jusqu'aux articles les plus insignifiants, même après vos deux relations. Il semble vraiment qu'une grande imprévoyance, presque de l'incurie, a donné lieu à ce terrible événement ; mais c'est là un effet inévitable des longues sécurités : on se croit armé par la prescription contre le danger, et on ne l'apprend que lorsqu'il éclate. Je ne m'étonne pas de ce que vous me dites des rumeurs de Péter sbourg. Quand les masses sont émues par la douleur ou la colère, elles se hâtent toujours d'incorporer leur haine, d'accuser quelqu'un de leurs regrets ; c'est un mouvement aveugle qui a besoin, avant tout, d'une victime. 11 semble que dans cette circonstance le prince Wolkonsky a porté la peine de cette disposition de tout public ; mais il est bien digne de l'Empereur, qui seul aurait eu le droit de marquer du mécontentement, d'adoucir la blessure en redoublant de générosité. Tout tient à la voie où l'on entre, et il est aussi naturel de s'irriter contre les personnes, quand on reste dans la région basse, que de fléchir et de se prosterner, quand on s'élève plus haut.
Tout ce que le temps et l'argent peuvent faire se trouvera magnifiquement réparé, mais que de choses
même la sienne, ne pouvait arrêter. On voulait et on n'osait l'arracher à cette désolante contemplation. La jeune grande-duchesse Olga s'avança enfin vers lui, s'approcha de son oreille et lui dit : « Mon père, c'est moins triste que si c'était une chaumière, car ce sera rehàti. »
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qui ne se remplacent pas, du petit au grand, des souvenirs historiques à nos souvenirs particuliers ! Nos pertes les plus sensibles sont loin de se mesurer au poids des valeurs intrinsèques et généralement appréciées ; mais encore, sous ce rapport, le nombre infini d'objets sauvés atténue beaucoup la perte, et après tout, comme monument national, la conservation du Kremlin a été un plus grand bienfait que l'incendie du palais n'est un grand désastre.
Votre lettre, que j'ai apportée avec moi, est la première à laquelle je réponde, votre lettre du 2 octobre, chère lettre toute empreinte d'une amitié qui sent la mienne à travers tout ce que devaient amener d'incompréhensions les habitudes différentes et les longues séparations. Ajoutez à cela que je suis amie trop dévouée, trop fidèle à mon premier mouvement, pour être toujours une amie aimable, et que j'oublie presque toujours la flexibilité habile, dans l'ardeur de l'impression, qui ne me laisse distinguer que ce bien-être que j'achèterais au prix d'une partie du mien. Mais, comme on l'a si souvent remarqué, le contact de la supériorité de caractère et d'intelligence n'est pas seulement récréant, il est commode ; toutes les intentions sont pénétrées, assignées à leur vrai principe. Chère bonne amie, vous avez des mouvements de cœur qui me feraient aller au feu pour vous ; mais loin que cela m'arrache la moindre faiblesse, la moindre complaisance que je ne vous croirais pas utile, je sens que mes oppositions, si le cas échéail. n'en seraient que plus vives. Il y a beaucoup d'années que j'écrivais : « Un ami, c'est un être prêt à déplaire cent fois pour servir une fois ; » vous dites de même, et ce qu'il y a de
DE XESSELRODE 5l"
généreux dans votre âme ne souffrirait pas qu'il en fût autrement.
Paris, 18 mars, i838.
Chère bonne amie, vous voulez que je vous parle politique ; c'est vraiment prendre presque le seul moyen de m'y faire penser. Au jugement de plusieurs, et entre autres de M. Rover Collard, la décrépitude monarchique avance, l'autorité perd chaque jour de sa domination. Cette Chambre, que vous croyez sous la séduction d'un dîner, d'un bal au château ou des places, quoique terne et sans caractère propre, n'est pas aussi malléable qu'elle paraît ; elle poursuit son œuvre, et, sans opposition systématique, tient pourtant fort peu compte du gouvernement. Ce qu'elle veut, c'est faire ce qui lui plaît ; et la majorité dont elle se croit sûre pour la conversion des rentes, question qui, depuis le soulèvement qu'elle a excité en 1826, a fait un si immense progrès, explique très bien, par l'impossibilité de lutter avec elle, comment le ministère n'en fait pas une question de cabinet. Si la question est résolue contrairement à l'opinion très connue du Roi, si son ministère est obligé de s'y soumettre et même peut-être de la porter lui-même à la Chambre des pairs, c'est pour le coup que le roi Louis-Philippe sera bien un roi constitutionnel. On veut bien qu'il conserve la force nécessaire pour défendre les intérêts, mais cette force, on la lui mesure parcimonieusement ; c'est la nécessité qui lui fait sa part, la seule nécessité, et nullement la confiance, le respect ou le prestige.
La société hérite bien un peu de ce qu'il a perdu ; niais reste à savoir si son assagissement progressif suffit pour qu'elle n'ait rien à craindre d'elle-même. Il est bien certain que chaque jour le besoin et l'amour du repos enseignent le discernement, l'appréciation de ses véritables intérêts et la nécessité de s'entendre pour repousser l'ennemi commun, les perturbateurs. La disposition actuelle des esprits est peut-être une de celles qui éloignent davantage la menace d'une catastrophe ; ce qui se faisait autrefois par bouleversement s'accomplit aujourd'hui à petit bruit, marche terre-à-terre, et se trouve conduit avec intelligence et modération. Quant aux attachements et souvenirs dynastiques, ils ont bien pâli ; le mal qui les ronge est au cœur, et ils s'éteignent chaque jour. Il n'y a place dans la préoccupation de personne pour M. le duc d'Orléans. Son mariage avant qu'il fût fait, son intérieur depuis, ont été l'objet de ces méchancetés que l'on s'efforce vainement de rendre gaies et qui me paraissent toujours, à moi, le sourire du diable. La vérité est, je le crois, qu'il n'y a rien à en dire, sinon que Mme la duchesse d'Orléans est très positivement grosse et très souffrante, que son mari est naturellement fort empressé pour elle ; mais, hors de vrais commérages de ruelles, je ne vois plus rien à ajouter.
Paris, ,3 avril i838.
Vous voulez que je vous parle de M. Guizot, et que je vous donne le secret de sa vraie chute politique. Je crois, chère amie, que c'est une faute qui a révélé
DE NESSELUODE 5l9
l'état véritable, habituel, de l'intérieur ; un de ces accidents qui ne font autre chose que constater l'état général. M. de Lamartine vous a dit que la France s'ennuie ; que c'est cet ennui qui, de temps en temps, la pousse aux crises qui l'exposent. Eh bien ! M. Guizot, de temps en temps, s'impatiente comme la France s'ennuie, et alors se découvre cette plaie profonde et hideuse de l'ambition, et d'une ambition dévorante. Pour en renforcer les traits s'y joint la haine, haine active, qui, contenue pendant longtemps, a fini par se montrer incompressible, qui perce, éclate et quelquefois rugit. On vous a peut-être rapporté les fameux « Crève, crève ! » répondus par M. Guizot aux paroles de M. Mole, qui exprimaient une fatigue extrême qui lui rendait toute défense impossible. Voilà comme se dément l'empire sur soi-même, lorsque les jugements humains sont notre récompense ou notre appui. L'orgueil de M. Guizot a été mis en jeu et en souffrance de mille façons, d'abord en donnant la majorité au ministère de M. Mole, qui le reconnaissait alors. M. Guizot croyait bonnement qu'il lui conserverait ou lui retirerait le pouvoir selon son bon plaisir ; ceci, il l'a exprimé sans cesse, avec cette morgue doctrinaire qui est vraiment une nouvelle variété de la suffisance. M. Mole, qui de sa nature n'est pas plus endurant, du moment qu'il peut se passer de M. Guizot et de ses amis, les abreuva de dégoûts, les poursuivit, en particulier dans ces premières élections où le ministère a surtout combattu les partisans de la doctrine ; de là, dans l'âme de M. Guizot, la haine et tous ses ravages. Cette haine est devenue le point de départ, le mot d'ordre, et,
depuis la coalition, un abîme qui empêche irrévocablement toute espèce de rapprochement. Comme la haine à ce degré est aussi exclusive que l'amour, les répugnances, les mécontentements de M. Guizot pour M. Thiers, pour le côté gauche, s'en sont trouvés affaiblis, et ne pouvant user d'un autre moyen de destruction contre le ministère Mole, M. Guizot s'est retourné, s'est, pendant un moment surtout, presque livré à la gauche, pour vaincre et accabler l'ennemi commun. Il ne l'a fait qu'aux dépens de tous ses principes, de la ligne qu'il se glorifiait de suivre. Se joindre à l'ennemi dont on a signalé la direction coupable, les intentions perverses, est immoral, dit-on avec raison ; mais qu'y a-t-il de vraiment, de strictement moral dans la guerre des partis ? Pour cela, il n'y a qu'à voir leurs représentants, les journaux. Je crois bien que, pour le moment, M. Guizot n'est pas sans voir que sa défection l'a dépouillé d'une partie de sa force, qu'une fois stigmatisé d'une manière indélébile par les éloges de M. Odilon Barrot, qui dans un de ses discours l'a tout à fait salué du nom de complice, il n'a plus la pureté originelle dont il se flattait. Mais les sophismes ne manquent pas à l'orgueil, ni les prétextes spécieux, et quand il est humilié par une faute capitale et une erreur d'ensemble, il se reprend en détail, et croit qu'on se justifie parce qu'on arrive à tout expliquer. Ajoutez à cela que M. Guizot n'a pas seulement à se défendre de lui-même, mais encore contre toutes les suggestions passionnées de ses amis politiques, qui comptent parmi eux des imprudents, des briseraison, des fanatiques, comme toutes les coteries
existantes. A cette raideur de barre de fer qui semble caractériser M. Guizot, il joint ce que le public ne sait pas toujours : beaucoup de faiblesse, qui le met à la merci de ses adulateurs, ce qui fait que dans sa conduite il y a souvent des mouvements qui ne sont pas de lui et qui le font passer d'un extrême à l'autre. Ce n^est pas assurément ce que doit faire l'homme d'Etat ; mais voilà précisément ce qui manque aux gouvernants de nos jours : cette autorité du commandement, qui, d'abord donnée d'en haut, s'appuie sur des principes. On vous aura dit, du reste, dans quel statu rjuo on demeurait encore ; les combinaisons se succèdent si rapidement, qu'il est impossible de prendre à celle du moment un intérêt qui ne saurait lui survivre. La scission contre M. Guizot et M. Thiers n'a jamais été irrévocable. M. Thiers, aux yeux de M. Guizot, a toujours été le seul homme qui, avec lui, M. Guizot, pouvait embrasser et satisfaire tous les intérêts, et toutes les sympathies de la France ; seulement, comme vous l'imaginez bien, à la condition de tenir le gouvernail et de forcer M. Thiers à nager dans ses eaux.
Paris, 26 juin i838.
Combien je vous ai reconnue, chère amie, dans votre sollicitude pour le pauvre comte de Modène1,
1 Les descendants de l'ancienne maison de Raimond, en possession de la seigneurie de Modène, dans le comtat Yenaissin. successivement érigée en baronnie, comté et marquisat, avaient, depuis plusieurs siècles, porté le nom de Modène. Le comte Charles de Modène prit du service en Russie à la suite de l'émi-
dans votre courageuse et si volontaire assiduité auprès de ce lit de mort ! Ce n'était pas pour vous un ami intime ; mais je suis persuadée que le pauvre mourant a bien jugé votre àme dans ce moment. Je le regrette ; il avait des qualités, et les inconvénients de son caractère n'ont jamais été fâcheux que pour lui-même. J'ai suivi vos instructions pour son malheureux frère. J'ai eu la première explosion de sa douleur ; elle était déchirante, mais certes pas davantage qu'elle ne l'est aujourd'hui ; il en est anéanti, il n'a pas figure humaine. Ce frère était tout ce qu'il aimait le plus au monde ; il ne s'était marié que pour lui faire plaisir, et la naissanee de son fds était un bonheur qu'il reportait sur le chef de sa famille ; enfin jamais fils n'a surpassé sa tendresse dévouée. Le malheureux ! il ne pensait qu'à partir pour le rejoindre, et il avait repris une sorte d'espérance à la veille presque du coup fatal. Il a certainement vieilli de vingt ans dans ce peu de jours. J'ai encore appris, quoique très indirectement, que votre excellent cœur avait prévalu dans une autre occasion, piège nouveau qui vous a été tendu par la Providence : elle veut accroître vos mérites. Quand, en parlant de vous, on prononce le mot de réconciliation, ceux qui vous aiment savent ce que ce mot comprend en vous de franchise, d'étendue et d'efficacité. Soyez remerciée,
gration, épousa Elisabeth Soltikof, petite-nièce du maréchal prince «le ce nom, el demeura à la coUr de Russie, chambellan et écuyer des deux empereurs Alexandre el Nipolas. Son frère, le comte Vmédée de Modène, âvâil quitté lé service de Russie pour rentrer en France, et avait été promu au grade de maréchal de camp sous la Restauration.
chère bonne amie, d'avoir fait si bien, d'être toujours disposée h l'aire mieux; c'est là. après ce que vous devez à Dieu, ce que vous devez le plus à vousmême .
Si jamais vous en trouvez le moment, remerciez le comte de l'attention qu'il a donnée à mes intérêts financiers. Je ne voudrais ni placements sur particuliers ni intérêt extra-légal. Je suis très contente de M. Turneyssen ', et j'espère qu'il est content de moi ; mais encore à l'exception de vous, il ne m'est jamais arrivé de demander un service personnel, ou le secours seulement d'un avis qui obligerait d'y penser. Soit que je n'y reçoive pas d'encouragement, soit répugnance naturelle, j'occupe le moins que je puis de moi-même. Une chose également vraie, c'est que j'aurais une sorte d'éloignement à transporter ici mon peu d'argent ; j'aime autant que la dépendance où je suis de mon pays soit entière, et ne me mettre aucunement en garde contre rien de ce qui pourrait venir de lui.
Le lendemain du jour où je vous mandais que je n'avais encore rien de M. de la Ferronnays, il m'est arrivé expressément pour entendre parler de vous, et nous y avons passé rien moins que deux matinées entières. Quelques jours après, la princesse Liéven est venue me demander de vos nouvelles. J'ai été lui rendre sa visite, et son accueil m'a donné le bilan de ses ressources de société dans cette pénurie de la saison. Du reste, c'est une raison de plus pour la trouver, comme de coutume, très agréable, vive, na-
1 Banquier à Paris.
choses qui se disent peu.
Combien vous êtes bonne d'avoir parlé à l'Empereur de ce projet de portes de bronze ! Je serais heureuse qu'un artiste d'un aussi haut mérite que M. Triquetty pût arriver à donner tout essor à son admirable talent ; mais ce n'est pas lui seulement qui m'intéresse : je serais bien contente aussi qu'un si magnifique objet d'art enrichît un de nos monuments. Ne le perciez pas de vue ; je vous assure que ce serait une grande et belle chose.
Vous me demandez mes pensées pour cet automne, chère bonne amie ; elles se tournent toutes vers une retraite complète que je n'aurais pu placer plus lot, parce qu'il aurait fallu pour cela soumettre mon mari à une trop longue réclusion. Je ne convoite donc que la possession entière d'octobre et de novembre, enfin de n'entrer que le plus tard possible dans les habitudes de l'hiver ; de plus, j'ai toujours le même goût pour la solitude et la campagne au plus fort du déclin de la nature. Les affinités de cette saison avec notre pauvre propre destinée quand l'âge nous presse me paraissent à la fois mystérieuses et douces : le crépuscule est si doux pour qui croit au réveil !
Adieu, embrassez pour moi Hélène.
Paris, 3o juillet i838.
Chère amie, le parti que prend Mma *** de s'éloigner me paraît très sage, le prétexte excellent ; je vous réponds qu'il aura toute la valeur d'une raison, si la
véritable n'est pas découverte, ce dont je serais bien fâchée. Vous pensez d'avance, avec les idées que vous me connaissez sur le mariage, que celui-là qui ne serait pas le bonheur de sa fille doit être évité avant tout ; mais ce qu'il faut mettre toute son attention à prévenir, c'est que, dans la générosité de la jeunesse en général et de son caractère en particulier, elle n'attache sa félicité à empêcher le malheur d'un autre, qu'elle ne s'exalte comme dévouement et que l'amour pour elle ne soit tout entier dans le sacrifice. Si la passion était établie dans son cœur, ancienne, bien constatée, il y aurait autre chose à dire. Mais, d'après les symptômes que vous me dites, j'y vois une sorte de prédisposition, de penchant à l'état d'impression vague, sans rien qui caractérise un sentiment prononcé. Il résulte de là que la facile condescendance, les fluctuations, l'attendrissement même, sont tout à fait à combattre et à écarter. Un tel mariage serait contraire à toutes les idées raisonnables, non pas seulement dans l'esprit du monde, mais dans sa sagesse. Vous me parlez d'un caractère honorable, d'un ensemble moral parfaitement satisfaisant, d'agrément dans les manières et l'esprit. J'accorde bien volontiers tout cela ; mais est-il donc assez certain que ces apparences soient de vraies qualités, que ces qualités s'élèvent à être de la vertu, et que cette vertu repose sur les principes qui seuls permettent de compter sur elle ? Je ne veux pas me rendre trop sévère en lui reprochant sa déclaration, mais je vous avoue que je n'aime pas beaucoup les mouvements auxquels si ostensiblement il se livre, ni ces manifestations qui donnent l'occasion et le droit aux indifférents de nous parler de choses intimes.
L'empire sur soi-même n'est pas seulement la qualité qui se fait le plus respecter, mais encore celle qui touche davantage. Ce qui est vrai en général l'est bien plus ici, où les avantages qui sont en vue doivent mettre mal à l'aise la passion en inquiétant la délicatesse. Priez notre amie de ne pas m'en vouloir, si je froisse un peu son impression de compatissance et d'intérêt. Tous les cœurs de femme sont émus à la vue de sentiments passionnés, tous les cœurs de mère sont vaincus par ceux qu'inspirent des enfants chéris ; c'est vrai pour tout le monde, c'est bien plus vrai pour elle qui, à l'élévation des sentiments, joint quelque attrait pour le romanesque. C'est comme cela que nous l'estimons, c'est comme cela que nous l'aimons, mais seulement il ne faut pas, dans une circonstance si grave, lui laisser porter la peine de ses qualités.
Chère bonne amie, sans doute vous jugerez de tout ceci comme moi ; mais songez que si votre prudence et votre franchise ne vont pas jusqu'au bout, vous n'aurez rien fait. Pour cela il faut que vous écartiez, que vous rendiez impossible toute surprise de sensibilité, que vous imprimiez, avec toute la douceur et toute la fermeté compatibles avec la tendresse éclairée, l'impossibilité évidente d'une telle union. Ne songez qu'à une seule chose, et subordonnez-y les autres. De tous les éléments qui semblent composer le bonheur, voyez, chère amie, d'après tant d'exemples, combien il y en a qui sont fallacieux ? La plupart du temps qu'y a-t-il, dans un mariage d'amour, autre chose que la satisfaction de quelques moments! Et la vie marche, au milieu de cela, avec ses devoirs, ses exigences ; elle presse de toutes parts, et si le refroidissement du
principe unique qui faisait vivre vient au milieu de tout cela, que reste-t-il:3 Non, ce n'est pas sur une espèce de fièvre que l'existence entière peut être calculée, et que sciemment on peut sacrifier les conditions qui réagissent sur la génération d'ensuite. Ce n'est pas soi seul qu'il faut voir dans un mariage, mais aussi les enfants qui en naîtront, et leur faire une part égale à celle qu'on a reçue de ses parents. Je vous traite en personne subjuguée, et votre meilleure amie se constitue votre partie adverse. Adieu, je vous écrirai souvent ; écrivez-moi vite.
Paris, 2 septembre i838.
Je viens de recevoir enfin, chère bonne amie, votre petite lettre d'Odessa, moins fraîche que celle de Roxandre ; elle m'est arrivée plus tard, par la raison que vous avez pris la voie de la poste et qu'elle a profité du courrier. Dieu soit loué ! vous avez laissé Mm0 *** en toute liberté d'esprit ; tout allait bien et même on ne saurait mieux, car en admettant qu'il y eût quelque effort de raison à manger, à dormir, à être gaie, à prendre à tout, cette raison et ce bon esprit se trouveront en plus d'une occasion. Je me confirme de plus en plus dans la consolante pensée que tout se bornait à quelque attrait excité par la reconnaissance ; ceci pouvait bien déjà avoir son danger, mais on a enrayé à temps, et me voilà sans inquiétude. C'est maintenant qu'il faut conjurer notre amie d'y mettre une grande prudence : il faut une si petite graine pour produire en peu de temps une longue tige ! Qu'elle écoute jusqu'aux inquiétudes les plus
sourdes de sa conscience maternelle, car il y a toujours quelque chose de vrai dans les malaises, et s'ils ne sont point un reproche, ils peuvent être une lumière. J'ai su par Roxandre toute la joie que votre arrivée a causée à Odessa ; elle prétend que vous assisterez au mariage d'Eugène et irez jusqu'à Manzyr. Indépendamment du motif qui y appellera votre bonté, le lieu même vous intéressera sûrement. C'est une de ces créations dont le caractère est particulier et qui ne sont possibles que dans un pays tout à fait neuf. Je ne puis vous dire toute la consolation que me donne l'appréciation que l'on fait d'Eugène dans sa nouvelle famille, et d'une autre part, l'attachement qu'il a pris pour elle. Il est impossible de mettre plus de discernement du cœur dans son jugement sur Marie, et de mieux sentir ce qu'il y a d'attachant dans les qualités de son esprit et de son âme. Quand vous dites : Le ménage ne doit pas bouger d'ici avant qu'il n'ait pris une assiette, c'est de toute ma vieille expérience que je ratifie ces sages paroles. Vous pouvez juger quelle joie ce serait pour moi de revoir ici ces chers enfants ! Mais il m'est impossible de ne point m'effacer dans cette circonstance et de ne point sentir le préjudice qui peut être apporté au bonheur du ménage, aux goûts et aux habitudes qu'il est désirable de faire prendre à Eugène, par un voyage qui l'y arracherait trop tôt. C'est comme toutes les moissons du monde, il ne faut pas les couper en herbe, et ces choses ne prennent consistance que lorsqu'on les a laissées se concentrer et se rasseoir. J'ai mandé l'équivalent de ces observations à Roxandre et au>si à ma sœur ; j'ai besoin à la fois qu'elles me sachent reconnaissante au plus haut
degré de la part qu'elles veulent me faire, et aussi de m'en montrer digne en m'ouhliant moi-même pour ne songer qu'au plus grand bien de tous.
Paris, 26 août i83ç).
L'espoir de vous voir enfin, chère amie, me fait un bien immense. Voilà cinq semaines où j'aurais été bien fâchée de placer autre chose que l'attente et la disposition à aller aussi bien d'un côté que de l'autre. Vous comptez mes pas, et ne songez qu'à abréger ma route ; réellement vous y regardez de trop près ; la bonne volonté donne plus de force que vous ne croyez, et elle ne recule guère devant les difficultés. Jusqu'ici j'attends des nouvelles de ma nièce, et ne suis rassurée que parce qu'on m'affirme sa bonne santé, ce qui n'empêche pas un peu d'anxiété. Roxandre me disait qu'elle les avait décidés à revenir à Odessa, ce que rend plus utile encore la présence d'un médecin, ami de toute la famille, et qui a soigné Marie depuis sa naissance. Dès qu'elle sera remise, Roxandre se mettra en route ; elle s'arrêtera un peu en Allemagne, et elle se faisait une fête de vous y rencontrer. Je pense que ce sera dans la dernière moitié du mois d'octobre que je l'aurai ici, pour la garder tout l'hiver, et faire de cette année une année de grandes consolations. J'ai tant de choses à vous dire que cela équivaut à l'impossibilité complète d'écrire ; la plus petite question soulevée remuerait toutes les autres. Tranchez comme vous l'entendez et ne me faites point entrer pour une trop forte part dans vos considérations ;
LETTRES DE Mrac SWËTCHIHE 34
53û A LA COMTESSE
j'obéirai à votre impulsion, qu'elle me fasse aller de droite ou de gauche. Le plus petit mot d'avis suffira.
Une direction ferme et jamais blessante est la source des bons résultats. Il est incroyable jusqu'où l'on peut pi nisscr la vérité, quand on sait la manier d'une main habile ; mais il faut que le cœur la conduise.
Paris, 9 mars i84o.
En attendant ce qui m'échappe, je touche, chère amie, à un triste moment : le départ de ma chère Hélène, qui décidément nous quitte demain. Au milieu de tout ce qui commande à Paris, de tout ce qui attire, de tout ce qui entraîne, vous ne sauriez vous faire idée du soin qu'a mis cette chère enfant pour me faire la plus grande par! possible dans son temps si tourmenté, si disputé. Je l'ai vue presque tous les jours, et quand elle n'avai! pu venir, elle y avait encore pensé. La tenir ici à demeure serait pour moi une jouissance centuplée ; car, dans ces courts passages, on est tout enfermé dans le moment présent, et les consolations qui n'ont pas un horizon plus étendu sont des plaisirs bien sombres. Mais tout cela est, pour nous, dans cette espèce de crépuscule où mille objets semblent surgir sans qu'aucun soit défini ou arrive à prendre corps.
11 y a très peu d'énigmes dont le mot soit plus cherché que le 110m de l'ambassadeur ou du ministre qui nous doit venir ; car ce sont les trois termes en ques tion, savoir : si nous restons comme nous sommes, ou bien si l'ambassadeur nous revient, lui ou un autre, enfin si nous ne descendrons pas d'un cran, fixés au
terme moyen d'un ministre dont la nomination ferait tant de peine à M. de Baranle1. Jusqu'à ce que voua en ayez décidé, on passera de l'un de ces termes à l'autre, en multipliant les combinaisons et les noms de candidats, chacun les faisant et les refaisant à son gré comme tout ce dont on prétend s'occuper sans mission et ^ans donnée. Pour le moment, entre autres, règne dans la société, et je n'exclus pas ses différentes divisions, la persuasion qu'un mariage est définitivement arrêté entre M. le duc de Bordeaux et la grande- duchesse Olga, que toutes les conditions ont été stipulées et tous les obstacles surmontés. Quoique je sache les illusions que chaque parti dans son temps est apte à concevoir, j'ai quelque peine à me rendre raison, dans la portion la plus modérée et la plus raisonnable des légitimistes, d'un degré de confiance qui ressemble à la certitude, et de l'ignorance absolue où paraissent être encore nos compatriotes de ce même événement. Il y a peu de jours qu'ils n'en parlaient pas même entre eux, et le problème est encore de savoir comment, s'il y a quelque chose de vrai dans cette nouvelle, les lettres de Pétersbourg n'en disent rien qui puisse seulement mettre sur la voie, tandis qu'un autre canal laisse arriver des notions si formellement arrêtées.
Je ne vous ai encore presque rien dit, chère amie, de la comtesse Strogonof, dont l'abandon et la simpli- Je suis vraiment touchée
1 Le baron de Barante gardait le titre d'ambassadeur à Pétersbourg, mais il attendait à Paris, pour retourner à son poste, cjue l'empereur Nicolas renvoyât de son côté un ambassadeur en France.
2 La comtesse Strogonof, née princesse Kotcboubey.
de sa manière parfaitement naturelle et affectueuse, qui m'a mise à l'aise bientôt, malgré que j'aie commencé par quelques-unes de ces préventions qui font qu'on se tient sur ses gardes. Elle a sûrement beaucoup d'esprit, de la justesse et de la pénétration ; mais si elle n'avait eu que cela, ma vieille expérience en eût été avertie. Ce que j'ai cru entrevoir bientôt, c'est une âme sérieuse ; avant de pénétrer clans ses profondeurs, on sent qu'elles existent. J'ai rarement vu, sans appui et sans secours extérieurs, une tendance plus prononcée à appliquer son intelligence à la connaissance de soimême et de ses devoirs. Je crois vraiment que c'est une personne qui, ayant infiniment à faire, comme tous les gens qui comprennent leur véritable fin, avancera beaucoup, si Dieu lui prête vie. Elle plait généralement aux personnes qui la voient ; elle a pris le bon parti en ne se prodiguant pas : ceux qu'elle désire connaître davantage l'en apprécient mieux, et les impressions qu'elle emportera seront plus formées, si elles sont moins nombreuses.
Si, par impossible, ma sœur était encore à Pétersbourg, soyez assez bonne pour la prier de m'apporter un almanach russe de la cour pour l'année 18/42 ; mon mari en est toujours friand. Au défaut de ma sœur, c'est à vous, chère amie, que je le demande par un premier courrier.
Paris, 20 décembre i84i.
Chère amie, un mot seulement pour vous dire que j'ai reçu hier soir la nouvelle de votre première et si vive joie de grand'mère, et que je la sens toute vivante
DE XESSELRODE 533
dans mon cœur. Avoir commencé par un garçon, lui donner le nom de Charles et retrouver déjà sur son visage des traits de famille, est une vraie bonne grâce de la part de Marie ' .
Combien je m'attendais peu, chère amie, à ce que ma lettre trouverait encore ma sœur près de vous ! A oil;\ bien des jours qu'elle ne m'a écrit, et bien des détails me manquent. Elle est avec quatre fils, c'est déjà une compensation ; j'en voudrais trouver une autre dans l'espoir que, partant plus tard, elle aura peut-être un froid moins rigoureux pour le reste du voyage et très certainement des jours moins courts ; mais quand je pense à l'espace qu'elle a à parcourir pour venir jusqu'à moi, je m'en effraie encore. Du reste ce séjour de Pétersbourg, à cause de vous, chère bonne amie, a eu pour ma pauvre sœur de grands charmes, etj'ai beaucoup aimé pour elle le partage de ce que j'aime tant pour moi-même.
Chère amie, vous ai-je remerciée de ce charmant petit almanach que vous m'avez envoyé, almanach aux couleurs tendres de jeune marié et dont la destinée était de tomber, par votre grâce, dans un vieux mé-
Paris, 16 janvier 18^2.
Chère bonne amie, nous sortons de peine, mais je mentirais si je me montrais à vous bien troublée par nos récentes alarmes ~ ; depuis dix ans, le feu a pris
1 Marie de Nesselrode, mariée au baron de Seebach.
2 II s'agit encore ici de la rupture diplomatique entre la France et la Russie.
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si souvent qu'on s'arme de sécurité contre le véritable incendie. 11 n'y a peut-être eu de sincère dans toute celte affaire que l'humeur venue de notre côté, et dont on a infiniment limité les suites; pour ce qui touche à L'attitude prise par M. Guizot, je croirais volontiers qu'il n'y entre pas plus de Russie ou de France que de Cochinchine. Au lieu de se préoccuper d'une prétendue offense, c'est aux Chambres qu'on préparait une réponse ; et cette manifestation altière m'a toujours paru une espèce d'argument victorieux que M. Guizot se met en mesure d'opposer aux hommes qui lui reprochent une politique timide ou abaissée. S'il ne s'était agi que de se poser fièrement devant l'Autriche ou l'Angleterre, c'eut été, à la vérité, un pas défait ; mais il en serait resté encore un à faire, et braver même négativement l'empereur Nicolas, c'est se montrer fort contre toutes les réalités et contre tous les fantômes, de quoi par conséquent immortaliser une politique. Du reste, je vous l'avoue, chère amie, je n'aime pas davantage qu'à Pétersbourg on n'ait pas voulu se payer du prétexte présenté par M. Périer '. Il faut se garder, je crois, de donner la tournure d'une offense à un incident dont on ne veut pas précisément se fâcher ; et j'espère qu'il ressortira de ces anodines collisions, comme vérité pratique, qu'en procédés de ce genre, il faut toujours prendre les choses pour ce qu'on vous les offre.
Le début de M. de **'~ fera certainement du chagrin à son père. Je crois que les royalistes en masse eussent
1 M. Casimir Périer, fils aîné de l'illustre homme d'Etat, était demeuré, ajjrès le déjjart de M. de Barante, chargé de la direction de l'ambassade à Saint-Pétersbourg.
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bien mieux fait de ne se retirer d'àlicune carrière, et do servir activement le pays partout où cela se pouvait honorablement ; mais, en admettant même cette direction imprimée à la masse, il y a toujours des noms que l'opinion eût dû mettre dans l'exception. Les noms des *** étaient un de ceux-là. Le parti ici a jeté les hauts cris : M. de *** s'en est ému, ce qui ne me parait pas bien raisonnable, car c'était à prévoir, et on ne pouvait s'attendre que des hommes passionnés et irritables, comme tous ceux qui composent ce qu'on appelle un parti, s'élevassent à la générosité de M. le duc de Bordeaux, qui. averti par M. de *** de la détermination de son fds, fit défendre à tous les journaux dont il dispose d'en mal parler.
Le prince Michel Galilzin manque infiniment à tous ses amis de Paris, el pour ma part, nous aurions encore ici plus de compatriotes, qu'ils ne me le rendraient pas. En femmes, nous sommes aussi bien partagés, et parmi celles-là, il me serait impossible, autant par goût que par reconnaissance, de ne pas mettre à part la comtesse Strogonof, venue à moi avec tant de bienveillance, que j'étais conquise avant que la suite donnée à sa bonne grâce ail complètement triomphé de mon étonnement. Je souligne ce mot. le seul vrai pour rendre mon impression : car mon âge. ma ligne, le sérieux de ma vie. qui me séparent du monde encore plus qu'en apparence je ne le suis, m'empêchent de comprendre par quel bout je puis convenir à une belle dame à l'apogée des prospérités du monde et de ce que l'Apôtre appelle l'orgueil de la rie. Enfin, je tranche le dilemme en me disant qu'il faut bien que ce qui est soit possible, el qu'on imaginerait difficilement qu'on
vienne chercher, sans mouvement sincère, une pauvre femme qui ne peut rien pour personne. Quant à ce que mon jugement en débrouille, je commence par lui trouver beaucoup d'esprit, beaucoup plus peut-être qu'elle n'en a mis en œuvre et que son horizon n'en a laissé déployer. Dans ce que je préjuge de son caractère, il y a encore pour moi bien des obscurités, traversées néanmoins par des éclairs ; on aperçoit une sorte de lutte entre l'esprit, qui entreprend sur le cœur, et l'imagination, qui n'est pas aussi absente qu'on pourrait le croire du conflit. Sous ces conditions-là, un caractère doit renfermer bien des secrets et des secrets pour lui-même ; car avant d'arriver à bien savoir ce qu'on est et ce qu'on veut, on peut s'abuser sincèrement sur ses vraies tendances et ses volontés. A l'âge et dans la position de la comtesse Strogonof, il y a un piège qui peut se dissimuler sous la forme d'une vertu : je veux parler de ce besoin d'existence considérable et influente que certaines femmes affichent personnellement, et que d'autres mettent à l'abri de leur zèle pour la carrière et la gloire d'un mari. Dans tous les cas, une femme qui s'identifie à l'ambition conjugale, même en satisfaisant la sienne, fait infiniment mieux que celle qui ne recherche et ne gratifie que sa propre vanité. Mais lorsqu'il serait vrai que certains écueils menacent plu^ ou moins les personnes engagées dans ces périlleuses navigations, je serais bien trompée s'il n'y avait pas quelque chose dans Pâme de la comtesse Strogonof qui, finalement, lui révélât le néant de tout ce qui n'est pas fruits de mérite solide et durable. J'ignore à quel point elle est aujourd'hui désabusée, mais elle me semble arrivée au moins à cette zone que
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Ton traverse plus ou moins rapidement, et où, sans en avoir encore tout à fait fini avec le monde, il est irrévocablement démasqué et gâté pour tout ce qui tient à ses plaisirs et à ses prestiges. Je serais vraiment téméraire, chère amie, si je vous donnais ce que je vous dis là pour un jugement, dont presque toutes les bases me manquent ; les idées que je vous communique sont encore à l'état d'impressions, et vous savez que celles-ci, qui n'exigent qu'une vérité relative, ne sont soumises à aucune responsabilité.
Je suis toujours chargée pour vous d'une quantité de choses par la duchesse de Maillé l, Mme de Saint- Simon et beaucoup d'autres. M. de la Bourdonnaye n'est point encore à Paris, mais je l'attends. Quant à vos gelinottes, dont mon mari me charge de vous remercier tendrement, je défie qu'on les mange plus fraîches et meilleures à Pétersbourg ; elles seront probablement parties gelées tout comme elles sont arrivées, et dès lors c'est l'histoire de la conservation du mammouth au pôle glacial. Chère amie, vous avez tout à fait régalé mon mari, vous m'avez sustentée pendant quatre jours, et le festin, pour être venu de si loin et de votre part, y a tout gagné.
Pendant que vous voulez bien vous occuper de ma cuisine, je dois vous dire que ma pauvre Thérèse est condamnée, je le crains bien, au moins à rester infirme toute sa vie. L'accident a été mal jugé, mal pris, hélas ! par sa faute à elle-même, et il est bien à redouter que le bras droit ne reprenne jamais sa force et son mouvement. C'est bien triste pour elle, mais à
1 Blanche d'Argenteuil, duchesse de Maillé.
cette tristesse ne se joindra pas celle d'une séparation ; quoi qu'il en puisse être de son service, elle restera avec nous. Les larmes sont venues aux yeux de cette pauvre femme quand je lui ai dit voire souvenir si plein de bonté ; c'est à plusieurs reprises qu'elle m'a demandé de vous en remercier. Et cet intendant que vous avez perdu, perte énorme clans une maison comme la vôtre, l'avez-vous remplacé convenablement ? Ces événements domestiques restent généralement en dehors des soins de l'affection la plus sincère, et c'est à grand tort, car ils prennent une vraie place dans la vie réelle, et y laissent trace.
Chère amie, j'ai inauguré aujourd'hui vos pantoufles. Vous croirez peut-être que c'est par oubli de ma part que vous n'avez pas celles que je devais faire pour vous, mais ma tapisserie h'éclôt, comme les fleurs, qu'au printemps ou en été ; quelque étude que j'en aie faite, je n'ai jamais pu trouver clans mes journées d'hiver la possibilité de quelques points. Attendez donc, chère amie, comme vous m'attendez toujours, et je vous promets de me surpasser.
Paris 29 avril 18^6.
Les jeunes compatriotes qui vous intéressent sont à Gastellamare. Je ne regarderai jamais leurs succès mêmes comme un pis-aller ; ils ont beaucoup mieux à poursuivre que le bon parti qu'ils ont tiré de Naples. Je suis toujours effrayée de ces existences qui, quelque ravissantes qu'elles puissent être, [lèchent par la solidité du fond : c'est trop courir après les fleurs de
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la vie et ne pas soigner assez l'arbuste qui les donne. Malheur ou ennui, même selon le monde, à celui qui ne mène pas la vie comme une chose sérieuse ! Toutes les fois que l'on n'agit pas dans un but grave, on trouve qu'on n'en a pas assez ni pour son temps ni pour
de vous, el je lui ai transmis la réponse que vous m'envoyiez sur la persécution de la Basilienne '. C'est un vrai dédale cpie cette affaire-là, et depuis qu'on s'en occupe, on est encore loin d'avoir le dernier mot. On ne se fait aucune idée de l'irascibilité pour ou contre que cette question a soulevée. Pour ma part, avec la conviction que prodigieusement de mal a été fait aux pauvres catholiques et qu'il est impossible que, sur une infinité de points, la violence ne se soit mêlée à la persécution sourde et organisée, j'ai toujours dit très hautement, au risque de blesser beaucoup de susceptibilités, qu'une foule de détails, dans cette histoire, m'ont paru incroyables, et que même sa contexture générale pouvait être discutée. A Dieu ne plaise que je soupçonne de mensonge la religieuse elle-même ! Tous ceux qui l'ont vue attestent que sa vue, ses blessures, sa simplicité pieuse et calme, per-
1 L'opinion publique était alors vivement émue par l'évasion de plusieurs religieuses catholicpies d'un couvent russe où l'on avait voulu les contraindre violemment à l'apostasie et où, sur leur refus, elles avaient subi les plus cruelles tortures. La principale d'entre elles, connue sous le nom de Mère Makrina, était parvenue à franchir la frontière russe, avait traversé l'Allemagne, l'Italie, et s'était placée sous la protection de Grégoire X.VI, qui lui fit ouvrir un couvent romain, où elle vécut longtemps, objet de la vénération de ses compagnes.
54o A LA. COMTESSE
snadent profondément ; mais il peut y avoir des exagérations, des ouï-dire donnés pour des faits personnels, de ces rêves qui assument dans les imaginations émues et montées toutes les apparences de la réalité, sans compter, clans une personne illettrée, toutes ces confusions de mémoire auxquelles on supplée comme on peut. Quand, dans des questions si compliquées, on cherche la vérité, on risque de déplaire à tous les partis extrêmes qui pardonnent si difficilement l'examen libre et consciencieux, et il faut bien affronter leur blâme ; mais au dedans de soi on est toujours entre deux écueils : la crainte de ne pas prendre assez vivement fait et cause pour les victimes, et celle d'être injuste pour le pouvoir. Du reste, à l'heure où je vous écris, la Russie a quelque trêve, et c'est l'Autriche qui fait les frais de l'indignation générale '. Il est certain que ces nouvelles de Galicie sont affreuses, les détails en font frémir ; et il faut convenir que la répression des délits politiques est achetée bien chèrement au prix d'encouragements donnés au moindre essai de bouleversement social. J'ai été heureuse de voir que dans la Pologne russe on avait fait précisément le contraire, et qu'au lieu d'une prime aux massacres, on avait puni exemplairement des paysans qui amenaient des prisonniers. D'après les détails qui viennent du nord, le ciel ne se rembrunit pas seulement, il est noir ; et ce n'est pas par le déploiement de la force matérielle toute
1 L'Autriche, à la suite de mouvements très violents qui avaient éclate en Galicie, s'était incorporé le dernier reste de la nationalité polonaise, la petite république et la ville de Gracovie. Le gouvernement autrichien était accusé d'avoir lui-même fomenté les troubles {tour atteindre ce but.
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seule qu'on réprime la tempête ! Quoi qu'on fasse, ce n'est pas la terre qui fournira ici un élément de vraie répression : toujours davantage il faudra compter avec les intérêts et les besoins du monde intellectuel. Qu'il me tarde de causer de tout cela avec vous, ma chère amie ! Bien des questions assurément nous divisent ; je ~n'en ai pas moins la conviction que nous ne nous choquerons jamais, par la raison que notre enjeu mutuel est cette droiture, cette franchise qui guérit les blessures en même temps qu'elle les fait. Avec toute autre personne, je serais embarrassée d'user si largement des privilèges de l'amitié; mais je vous ai une reconnaissance si grande, j'ai en vous une telle confiance, enfin je vous aime tant que, prenant ce mot dans le sens de la liberté qu'il donne, selon saint Augustin : « Je vous aime et je fais ce que je veux, » c'est-à-dire que je fais passer avant vous et par vous ce qui n'importe qu'à moi seule.
La comtesse Strogonof est bien généreuse ou bien peu difficile d'être contente de la fréquence et de la suite de mes lettres. Je me suis bornée à quelques mots. Si on savait à quel point la confiance, l'abandon me deviennent de plus en plus étrangers, on n'en supposerait pas si aisément le caractère, dans les communications qui précisément y participent le moins. Il m'en coûterait trop de supposer que des protestations si vives et si renouvelées sont démenties par du mauvais vouloir ; mais entre croire qu'on vous trompe et croire qu'on vous aime, il y a un nombre infini de gradations et on va et vient dans le milieu sans approcher des deux extrêmes.
Il y a deux choses que j'approuve particulièrement
dans ce que vous me dites de votre santé : d'abord que n'ayant pas à vous plaindre de votre état général, vous glissiez sur les détails, sagesse la plus utile du monde à la santé, et puis, ce qui me ravit, c'est de vous voir joindre à cette pratique morale celle d'un régime sévère qu'il ne faut certainement pas exagérer, mais dont les exagérations mêmes, en fait de retranchement, sont loin de présenter le danger des inconvénients opposés. Moins on instrumente ce pauvre corps et mieux il s'en trouve, moins on y pense et moins il nous fait y penser, c'est un peu comme ces enfants dont les caprices tombent du moment qu'ils ne sont pas écoutés.
Paris, 20 septembre i846.
Ma bonne chère amie, quelque accoutumée que je sois à souffrir, le degré de "tristesse où me met votre départ me prend au dépourvu ; je ne puis comprendre comment un temps si court a pu me laisser reprendre à la douce impression de l'épanchement et de l'entière confiance : on dirait que c'est l'habitude qui m'est enlevée, tandis que c'est à peine un éclair de soulagement, qui me laisse ma nuit plus profonde. Chose étonnante ! tout, jusqu'à nos dissentiments si tranchés et si nombreux, ajoute en moi au sentiment que j'ai eu de votre affection ; car je sens qu'il la faut intense, substantielle et résistante pour couvrir et absorber les conséquences de douloureuses scissions ! Vous retrouver juste, généreuse, toujours sous le joug delà conscience dans votre lutte contre des répugnances et des préventions dont le propre est d'imposer silence à
l'équité et même d'y rendre inaccessible, est pour moi la plus vivante des consolations ; je me dis alors que, réciproquement, aucune contrainte, aucune arrièrepensée, ne peuvent se mettre entre nous, que tout ce qui nous rapproche est nous-mêmes, que tout ce qui nous sépare vient de causes extérieures plus fortes que notre double volonté, et que Dieu voit pour les bénir tous les efforts que vous faites pour chercher sa vérité et la reconnaître partout où elle frappe. Vous avez bien raison : comme il arrive de tout ce qui est inépuisable, nous ne nous sommes pas dit la moindre partie de ce que nous avions à nous dire. Je sens également comme vous ce besoin de se revoir, mille fois plus fort depuis qu'on s'est revu : que de douceurs auxquelles on reprend et dont l'impression avait été presque effacée ! Quand Dieu supplée à tout,. on n'est pas tenté de se plaindre ; mais après une longue privation des douceurs humaines, on y rentre par une pente facile et rapide. Ah ! si le malheur de ne plus vous revoir m'est imposé, vous aurez pu juger, jusqu'au bout, de la puissance sur moi d'un souvenir qui fait partie de moi-même !
Ma sœur me charge de ses plus tendres amitiés, mon mari est à vos pieds. Que Dieu vous conduise et vous garde !
Paris, y 8 septembre i8/|6.
Ma bien chère amie, je veux arriver en mémo temps que vous à Berlin, et je puis dire en toute vérité que ce ne sera qu'après vous avoir suivie sur toute la route, le cœur bien oppressé. Je me demande
quelquefois le sens mystérieux de cette marche de notre amitié tellement en raison inverse de la loi de notre pauvre terre. Tout était contre nous, et pourtant il est constant que ce lien d'affection n'a fait que se resserrer et que nulle séparation de part et d'autre n'a jamais été comme celle que nous venons de subir. Peut-être pressentons-nous que ce doit être la dernière ! Dans ce cas, ma part serait la bonne, car je dois vous précéder de beaucoup. S'il en était ordonné autrement, comme cette épreuve nous aurait appris à surmonter tout ce qui est surmontable, à tendre par une volonté forte à cette immense consolation, à la saluer de toute notre confiance et de toute notre joie! Enfin, chère amie, s'il faut laisser tout entier notre avenir entre les mains de la miséricorde divine, du moins elle veut que nous exercions notre action dans le présent et que nous sauvions de l'absence tout ce qu'on peut lui arracher- Rapprochons-nous donc par des communications plus régulières et moins rares ; laissons l'épanchement venir malgré les obstacles : il est évident à mes yeux que c'est par la sincérité surtout que nos cœurs se sont touchés. Ce sont là nos atomes crochus. Tant de sujets sur lesquels il reste énormément à dire ont enfin été abordés, le bloc est dégrossi, et c'est à nous à présent, au soin que nous mettrons à persévérer dans la consolation du souvenir, que sera accordée la réalité de tous les biens accessibles à ceux qui sont privés du premier de tous. Vous m'écrirez sûrement de Berlin, quand ce ne serait que quelques mots ; vous me direz si vous êtes allée à Stutlgard, ce que vous avez fait dans l'intervalle, et surtout comment vous vous trouvez de santé ; je crains que vous n'ayez
plus eu le soleil pour compagnon de route et que tout s'en soit aggravé.
Jean l est ici pour quelques jours ; son regret de ne vous avoir pas rencontrée est très grand, et je l'ai vu tout ému quand je lui ai dit vos bienveillantes dispositions. J'ose vous assurer qu'elles n'auraient rien perdu à le voir, et que votre impression spontanée vous aurait rendu sensible ce qu'aucune expression ne peut rendre. Vraiment il y a des signes tout particuliers pour marquer au front ceux qui ont tout sacrifié à Dieu !
Paris, 26 octobre 18/16.
Croyez-moi, chère bonne amie, s'il ne dépend pas de nous de rien ajouter, dans notre destinée, à notre bonheur positif, du moins nous pouvons agir négativement sur ce bonheur, en ôtant à nos peines, à leurs ravages, à leurs déchirements, sans rien enlever à leur profondeur, ni à leur durée. Rien n'est plus noble que la douleur ; nos cœurs, dans cette vallée de larmes, ont été faits pour elle ; mais par cela même qu'elle est l'essence de notre vie, elle ne doit en déranger ni l'ordre, ni l'économie.
1 Le prince Jean Gagarin, iils du prince Serge Gagarin, cousin-germain des neveux de Mme Swetchine. Très jeune, il avait été appelé, par un rare mérite, au poste de secrétaire de l'ambassade russe à Paris. Après quelques années de vie diplomatique et de séjour en Fronce, le prince Gagarin embrassa la foi catholique, puis entra, en i843, dans la Compagnie de Jésus.
LETTRES DE Mmc SAVETCHIXE I 35
5 /j 6 A LA COMTESSE
Taris, :>o janvier 18^7.
J'ai eu votre lettre du 21 décembre, ma chère bonne amie, et la boite aux six livres de thé, dont je vous remercie comme de la seule friandise passée dans mes habitudes. Ce qui m'est doux et ce qui m'est nécessaire me vient toujours de vous ; aussi, dans mes besoins, je ne me donne pas l'embarras du choix. Vous me paraissez un peu mieux de santé dans cette dernière lettre, et j'en augure mieux de l'hiver, sa première impression ne vous ayant pas été nuisible. Quant à moi, je vois jour par jour s'effacer le Bénéfice de Tours ; la lutte est trop forte, les ennemis hop nombreux pour ne pas me surmonter; l'appétit et le sommeil s'enfuient à tire-d'aile, et sont déjà remplacés par la fatigue. J'aurais peine à suffire à un seul ordre de préoccupations et de pensées* et j'en ai au moins trois, comme trois vies distinctes auxquelles il faut faire face. A quel point celle de ces trois vies qui est tout à fait extérieure n'esl-elle point un mensonge perpétuel:' Quelle fixité inquiète, quelle contrainte de la pensée ne cache pas ce mouvement de l'esprit qui est pour tous? Quand je sors de là pour rentrer dans ce monde fermé que je liens sous clef, je me fais toujours l'effet de quelqu'un rentrant du bal qui se hâte de se défaire de son domino; pourtant, grâce à Dieu, même dans le inonde extérieur, je ne cesse pas de parler nia langue et de rester moi-même : seulement c'est un autre moi, un de ceux de cette triple existence dont je parlais plus haut.
'^ a-t-il eu jamais quelque chose de mené comme
Les affaires de la Suisse!' Le rùle odieux est ici poux l'Angleterre : mais celui de l'Autriche et de la France n'est guère flatteur. Quant aux manifestations de la joie romaine, il faut en ('carier la piété ; la cause religieuse n'y était pour rien. Le Sunderbund n'a jamais eu aucun succès à Rome, ni même en Italie; on n'y a jamais vu que l'Autriche, et non pas seulement ce qu'on appelle son absolutisme, mais des agressions ultérieures qui n'eussent pas manqué, en cas du succès de Lucerne. C'est comme pour ces pauvres jésuites, qu'on fait complices de tendances politiques et que l'Italie aujourd'hui poursuit de sa haine : comment cela finira-t-il ? Ma plus vive sollicitude, comme vous pouvez le penser, est ici pour le Pape1, qui, je l'espère de toute mon àme, sera gardé contre l'entraînement des circonstances par le sentiment si vivant qu'il a de ses devoirs. L'intelligence peut souvent être poussée dans des voies très dangereuses, mais on sait toujours ce que la conscience ne fera pas. De tous les 'princes de l'Italie, Charles-Albert est celui qui se montre le mieux ; mais on dit sa santé dans un état déplorable ; on doute que sa vie puisse se prolonger beaucoup.
Adieu, ma bonne chère amie, je vous reviendrai bientôt ; vous ne direz pas trop tôt ?
\ icliy, i :> août 1847.
Chère bonne amie, si j'avais su à temps que vous alliez à Wildbad au lieu de rester à Badcn. je ne sais
1 Jean Màstaï-Ferretti, rié en 1792, avait succédé à Grégoire XVI, suus le nom de Pie IX, le 16 juin 1846.
ce que j'aurais fait pour une solitude où j'aurais eu le bonheur de vous retrouver ! Il est vrai que Vichy me convient parfaitement ; mais ce que j'y cherche surtout, c'est la liberté de mes goûts, l'exercice, le grand air, la vue des arbres, et les très-bonnes pauvres gens du pays. La vraie conquête de quelques mois passés à Tours rentre dans le même système. Tours est un climat excellent, c'est la Pise de France ; tout y est abondant, bon marché. Mon mari n'est pas très effarouché de celte retraite, quoique le mouvement extérieur lui soit plus nécessaire que jamais ; mais c'est un lieu nouveau, un centre d'excursions agréables, et déjà il fait des projets pour Nantes, qui, par le bateau à vapeur, est aux portes de Tours. Je pense qu'avec deux whist par semaine nous nous en tirerons liés bien.
Je n'avais jamais entendu nommer Wildbad avant ces dernières années ; ces eaux sont de découverte nouvelle, n'est-ce pas ? D'après ce que vous me dites de leur aspect sévère et sauvage, je croirais volontiers à leur efficacité ; car, pour donner l'idée d'un profit substantiel, c'est quelque chose déjà qu'un lieu où l'on n'envoie pas les gens> pour leur plaisir. Je comprends, chère amie, que le vôtre ait été un peu trop oublié, et que, sans vouloir ni du monde ni du bruit, vous vous soyez sentie un peu trop privée de vos ressources habituelles. Le pli fait on y tient, et pour tout ce qui a passé le méridien de la vie, continuer est le seul mouvement nécessaire. Notre Hélène est -mi- d'autres conditions ; aussi ne suis-je pas étonnée qu'elle ail fnieux supporté que vous ce brusque et absolu sevrage. On aime dans la jeunesse tout ce qui
tranche, on aime à passer d'un extrême à l'autre, et la solitude, en particulier, a une saveur délicieuse, quand elle contraste parfaitement avec ce qui la précède et ce qui doit la suivre. Le mariage de *** m'a fait un très grand plaisir. Depuis l'hiver dernier, je lui avais prédit qu'il se remarierait. Je puis certifier qu'il avait eu des objections contre plusieurs mariages très convenables, n'y faisant qu'une seule et unique exception, M"e X., qui lui avait laissé une impression mêlée de goût et d'estime. Si vous l'aviez vu à son départ de Paris, attristé, abattu ! et quel contraste avec ses lettres d'aujourd'hui ! Il m'a bien rappelé ce qui est plus ou moins dans tous les cœurs humains encore jeunes, et ce qu'exprimait si bien la naïve et ingénue franchise de Mme Z., quand, après ses premiers grands chagrins, elle me disait, en répondant aux consolations que je cherchais à lui donner : « C'est inutile, rien ne me consolera, rien ne me relèvera de mon abattement, jusqu'au jour où un sentiment nouveau maîtrisera mon cœur et lui rendra la vie qu'il a perdue. » Il était évident qu'à son âge notre jeune ami rechercherait encore un peu de bonheur, et si ce n'était pas généreux avant tout, rien ne serait plus habile à sa première belle-mère que d'être entrée dans ses vues, en les dirigeant sur la personne qui pouvait lui donner le plus de confiance dans l'intérêt du cher enfant qui lui reste. Comme la vue est claire quand le cœur est droit, bon et sensible, au lieu d'être passionné ! Une foule de mères, d'ailleurs très sincères, auraient cru faire preuve de la plus Aive tendresse en se révoltant contre toute idée de mariage, et dans ce mouvement de sensibilité aveugle, tous
les intérêts subsistant encore se seraient trouvés submergés.
Vous me parlez des Girondins. Je viens d'avoir ici Mme de Lamartine, que j'estime et que j'aime, nos attitudes respectives restant bien nettement prises. Et les discours de Màcon, qu'en avez -vous dit ' ? A son insu même, M. de Lamartine fait de la popularité; il court après la fortune qui l'attendait à sa porte. Que d'illusions dans ces aberrations ! et cela recouvert d'un si admirable, si sonore, si éclatant langage ! Il me rappelle toujours Luther disant qu'il y avait de très beaux diables étincelants et tout parés de belles plumes de paon et d'autruche. J'attends ici notre pauvre ami Alfred, qui a été souffrant tout eel hiver. Ce n'est pas seulement la politique qui met sur les dents, c'est tout ce qu'on mène de front ; on embrasse la charge de dix hommes, et on succombe sous le faix. Le docteur Butigny prétendait qu'à cinquante ans M"" de Staël était morte de la mort de Mathusalem, de vieillesse. Tout le monde en est là.
Paris, 20 janvier i84<S.
Je ne me trouve jamais dans une difficulté grave, sans que ma pensée se tourne vers vous, ma chère amie ; vous êtes mon orient humain, et mes yeux, qui
1 Ce qu'on appelai! dans le langage politique d'alors la campagne <irs banquets était en pleine activité ; la fête offerte par
la ville de Màcon à M. de Lamartine s'était signalée entre toutes les autres du même genre
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vous cherchent, savent cela de premier mouvement. J'aborderai un peu plus tard la grande résolution qu'il me faut prendre sur ma terre ; mais, en attendant, je voudrais bien que vous pussiez me dire si ces bruits d'émancipation ont enfin un sens vraiment consistant et positif, s'il y a immédiatement quelque chose à faire et si l'on peut prévenir le mouvement général au lieu de îe suivre, ce qui tout simplement s'appelle obéir ') Est-il vrai que des ukases promulgués en dernier lieu changent déjà ou du moins modifient beaucoup les rapports entre les maîtres et les paysans!» Je vais mettre sur une petite feuille séparée les dillérenls points qu'on me donne pour arrêtés ; comme ils ne me paraissent pas tout à fait compréhensibles ou exécutables, je pense qu'ils pourraient n'être pas présentés d'une manière exacte, ou que du moins ils demandent explication. C'est cette explication ou une confirmation que j'attends de votre bonté, chère amie; vous aurez bien quelqu'un sous la main pour me la faire donner. L'éloignement du pays, au milieu de telles préoccupations, se fait sentir d'une manière bien pénible, et en tout je me trouve dans des perplexités qui, sans l'inquiétude où je serais en m'éloignant de mon mari, m'auraient fait faire sans balancer le voyage de Pétersbourg. Dans peu de jours, je reviendrai avec vous sur ce sujet.
Voilà, chère amie, que je découvre encore, malgré vous, un de vos beaux traits ! Une circonstance particulière m'a rapprochée d'une pauvre compatriote, M'"" Arsenieff, appartenant de naissance à la petite Russie, dont vous avez été l'ange consolateur en Allemagne, où elle a eu le malheur de perdre une fille
unique. Il est impossible d'avoir conservé de votre charité une impression plus reconnaissante, de l'exprimer avec un accent plus affectueux et plus vrai. Cette pauvre femme porte en elle la nature du midi ; ce n'est pas la raison qui y domine, mais le cœur, qui marche trop souvent d'accord avec une imagination uniquement occupée à créer des chagrins et à les nourrir.
Au revoir, chère bonne amie. Nous avons froid, toujours un ciel de neige sans qu'il en tombe ; aujourd'hui, par extraordinaire, le vent chasse les nuages et ramène le soleil, toujours le si bienvenu !
Paris, 3 mars 1848.
On me propose, ma bien chère amie, une excellente occasion de vous écrire, et vous imaginez si je la saisis avec joie, particulièrement dans un moment où l'entière liberté n'est pas précisément dans les communications écrites ! La situation actuelle participe bien à ce caractère qui se retrouve souvent dans les grands événements, celui d'être moins compris à mesure qu'on s'en éloigne, et de voir ce qu'ils ont de mystérieux prévaloir sur tout le reste. Les gens qui l'ont faite, encore bien moins que ceux de i83o, ne s'y attendaient pas ; trois heures ont suffi, non pas seulement à briser, à faire disparaître une sorte de monarchie, mais encore à faire arriver à la surface la lie impure de la population et à la laisser seule maîtresse de la destinée générale ! Après le saisissement et la stupeur, on cherche à s'expliquer un si monstrueux bouleversement. En fait de raisons assignées, chacun a la sienne ; c'est l'obsti-
nation pour les uns. la peur pour les autres, cette succession de scandales criminels, qui ont achevé de dégrader la classe élevée, aux yeux du peuple. Tout cela aurait suffi peut-être pour faire descendre lentement, amener des perturbations, mais non sûrement pour frapper le coup terrible et solennel. Dans les circonstances des deux événements, avez-vous jamais rien vu déplus différemment semblable, déplus propre à nous montrer le second comme l'expiation du premier et la justice s'appesantissant sur la faute? Il me semble que jamais Dieu n'a fait une plus éclatante apparition dans l'histoire ; et comme répondit quelqu'un à qui on croyait indiquer ici le doigt de Dieu : — Que dites-vous, le doigt de Dieu? Ce sont bien les quatre doigts et le pouce. — Mais en reconnaissant cela comme justice d'en haut, je vous avoue que je n'en suis pas moins indignée de l'ingratitude du peuple de Paris, de sa haine effrénée pour un prince dont le régime n'a jamais été ni tyrannique ni violent, sous lequel la paix, la prospérité, le bien-être du pays s'étaient accrus, à qui, si le manque absolu de hauteur morale n'est pas compté, il n'y a pas un crime constitutionnel à reprocher, et dont l'égoïsme ou l'ambition, après tout, n'a ni fait couler les larmes, ni absorbé les sueurs de son peuple. Il y avait prodigieusement à combattre dans le système de Louis-Philippe ; il fallait résister particulièrement à ce qu'il caressait comme son utopie": ce bien-être matériel qu'exclusivement il élevait au-dessus des intérêts nobles et généreux ; mais l'opposition à une telle nature ne devait pas dépasser les proportions d'une juste indépendance, et n'aurait dû prendre de la force que ce qui en est nécessaire
pour présenter une digue au torrent. On a dit de Lally- Tollendal, qui était un très mauvais homme, mais qui avait péri sur l'échafaud par un jugement inique : Tout le monde avait le droit de le frapper, excepté le bourreau. Je retourne ici la phrase pour l'appliquer à Louis-Philippe : Excepté Dieu, personne ici n'avait le droit de le frapper. C'était à peine un roi en qui l'on pouvait atteindre la royauté, car dans sa personne elle avait terriblement décliné ! Aujourd'hui, ce n'est plus affaiblie, humiliée, menacée qu'elle est, c'est détruite ; mais je crains bien que la république ne soit pas prise plus au sérieux que ne l'a été la monarchie dans son existence douteuse depuis si longtemps. Ce que je cherche parmi les hommes politiques du jour, sans pouvoir le rencontrer, c'est un attachement vrai, profond, à un ordre politique quelconque, des convictions exclusives, cette ardeur, enfin, qui brûle au dedans pour la chose qu'on fait ou l'idée qu'on soutient. La république est revenue sur l'eau, par l'impossibilité manifeste de faire triompher aucune autre forme ou parti ; c'est un terrain neutre auquel personne ne pensait et qui, par cela même, peut réunir et faire marcher de conserve un plus grand nombre. Ce qu'on a vu ici, cette fois encore, c'est le péril commun rassemblant et, pour le moment du moins, confondant les éléments épars, souvent les plus dissemblables. La république a aujourd'hui toutes les adhésions, sincères pour la plupart, sans qu'il soit moins vrai ou moins probable que, à travers elle considérée comme passage, bien des gens ne se délectent déjà dans l'espoir d'arriver à la réalisation de leurs chimères respectives. Les légitimistes, en particulier, sont tout de flamme pour la
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république. Si l'état actuel laisse accessible à bien des terreurs et menace d'une foule de sacrifices, la cliute de l'ennemi commun met bien à l'aise certaine partie de ce pauvre cœur humain. Mais, à coté de cette satisfaction plus ou moins permise, que de pertes, que de perplexités, quel ténébreux avenir, que de perpétuelles menaces ! Les dangers de l'organisation intérieure, même pour aller jusqu'à l'Assemblée nationale, ne sont pas médiocres ; les embarras des finances sont grands. La question étrangère n'offre ni moins d'incertitudes, ni moins d'appréhensions. La guerre surgira- 1 -elle de tant de désordres et de conflits? Je crois qu'on a parfaitement le droit d'affirmer qu'on ne la veut pas en France, et qu'on sera très éloigné de se montrer agressif, si la force des choses encore là n'en décide. L'Italie, voilà la grosse pierre d'achoppement ! Si les provinces lombardes donnent le signal, la France leur ira en aide ; mais cette guerre même, qui entre dans le goût, la faveur et l'assentiment de tant de gens, serait pourtant regardée comme un malheur, comme un cas extrême qui rejetterait le pays dans tous les hasards et toutes les chances funestes. Le désarmement de la troupe, désarmement si honteux, si inexplicable aux yeux de l'honneur militaire, apparaîtra de jour en jour à l'armée comme ignominieux. Le grand argument pour écarter celte impression est de dire qu'après tout on a reculé devant la guerre civile, et que des Français n'ont cédé qu'à des Français ; néanmoins, la conscience s'élève contre ce spécieux prétexte, et la troupe doit être pressée d'effacer les traces de ce sophisme. Ce qui est certain, c'est que si nous avons été protégés, défendus, sauvés, ce n'est pas à la force régulière que
nous le devons ; c'est l'école de Saint-Cyr, de Saumur, et par-dessus tout l'école Polytechnique, ce sont à peine des jeunes gens qui ont sauvé la France dans cette dernière crise, Jamais rien n'a été si étonnant et si vrai, et l'emblème de la seule gloire qui ait été recueillie dans cette lutte serait ces pierres antiques représentant un lion maté et conduit par un enfant. Par quelque bout qu'il y arrive, sous peine d'un abaissement graduel et funeste, il faut que ce gouvernement fasse, dans un genre quelconque, de grandes choses, soit comme travaux de législation, de science ou d'art. Il faut que le pays se relève ou qu'il descende ; s'il reste en contact permanent avec la tourbe soulevée, il demeurera à son niveau. Une première grandeur et une première magnanimité ne lui ont pas manqué ; espérons que ce sera le diapason auquel tout le reste s'accordera. Deux beaux décrets sont déjà sortis de ce chaos qui compte aujourd'hui neuf jours : c'est l'abolition de la peine de mort pour délits politiques, et la suppression du serment qui n'est plus que la suppression du parjure. Il y a un bon sens suprême à en avoir délivré le peuple fiançais, qui se familiarisait sur tous les points avec le mensonge. Ces deux décrets émanent bien évidemment de M. de Lamartine, à qui je ne puis, malgré tous mes griefs anciens et subsistant toujours, dénier l'élévation des vues, le courage civil et les magnanimes inspirations. Quelqu'un disait l'autre jour que, dans ses Girondins, il avait dressé le théâtre sur lequel il devait monter ; quoi qu'il en soit de l'influence exercée par son ouvrage, il ne s'épargne pas du moins pour réparer le mal qu'il a fait, et il est impossible, sous le fer des baïonnettes qui l'ont touché
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l'autre jour à l'Hôtel-de- Ville, de s'être montré plus inflexible et plus de sang-froid. On dit que parmi les collègues de M. de Lamartine dans le gouvernement provisoire, il y a plusieurs hommes sages et honnêtes, et même un ou deux fort chrétiens. Ce qui est certain, c'est que les démonstrations du gouvernement jusqu'à présent sont loin d'être impies ; et c'est ce qui imprime à cette révolution-ci un caractère tout autre que celui de la révolution de 1800. J'avoue, pour ma part, que j'ai souffert de la première sans comparaison plus que de la seconde, et que le seul sac de Saint-Germainl'Auxerrois et de l'Archevêché, avec toutes les horreurs qui l'ont suivi, m'a fait plus d'impression que la menaçante anarchie au milieu de laquelle nous avons vécu pendant plus d'une nuit et plus d'un jour. Le danger pour les individus et pour les fortunes particulières était assurément bien moindre à cette époque, mais la haine sacrilège était partout, tandis qu'il n'y en a pas trace cette fois-ci. Ce n'est pas, néanmoins, que les droits de la religion me paraissent, sous ce nouveau régime, devoir toujours être respectés ; ils seront lésés très probablement dans plus d'une des dispositions qui la touchent, mais du moins ce ne sera plus le cri de ré\olte et de haine dans les masses.
Après vous avoir entretenue bien au courant des intérêts publics, je veux que vous sachiez ce que je fais de ma personne, et pour cela il me suffit de vous rappeler ce que vous m'avez vu faire. La vieillesse a cela de très bon, c'est qu'elle laisse presque nécessairement en toutes choses l'initiative à Dieu ; comme elle exécuterait mal ou difficilement, elle invente peu, elle attend que les choses et les personnes viennent la chercher.
C'est plus que jamais, chère amie, l'attitude que je me donne. En dehors de l'Eglise et de ses œuvres, je rétrécis mon cercle autant que possible ; j'ai habituellement le choix et le nombre nécessaire à une conversation nourrie, et je ne disconviens pas que j'\ prends plaisir, mais quant à tout le reste, je me tiens sur la réserve. Vous savez que M. et M"" de Lamartine ont toujours été excellents pour moi, lui très bienveillant, Mmc de Lamartine confiante et affectueuse ; j'espère qu'ils me conserveront ces dispositions, mais, tout en ne les déméritant pas, je ne ferai rien pour les alimenter. Le jour où j'ai su la terrible scène de l'Hôtel-deville et les justes et vives transes de Mmc de Lamartine, je suis allée la voir ; depuis, je n'y suis pas retournée. Je vous dis cela parce que, au milieu des gens qui écrivent et qui nomment à tort et à travers, je puis cire mise en jeu d'une manière peu exacte, ce qui me fait prendre les devants. A cela, il faut que j'ajoute un avertissement que je recommande particulièrement à votre attention, c'est la prière que sous aucun prétexte vous ne communiquiez les lettres que je vous écris, ni ne citiez en me nommant ce que je vous mande ; je n'y Jais aucune exception. Je puis bien dire qu'il n'est pas un de mes jugements ni une de mes pensées qui ne puissent paraître devant Dieu comme sincérité, et même être publiés sur les toits sans manquer à la prudence ; mais il y a presque toujours dans les choses rapportées le danger d'interprétations fausses, la supposition quelquefois fâcheuse de cela même qu'on retranche. \\ ce vous, ma pensée est à l'état libre et vrai; cette confiance en vous ne fait qu'augmenter, mais, je l'avoue, en raison inverse de celle que m'ins-
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pire la très grande majorité de la gent humaine.
Paris, 18 mars i<V|S.
Chère amie, le mode, la rapidité, le caractère de cette espèce de trombe politique qui a tout changé en quelques heures, m'ont jetée comme tout le monde dans la stupéfaction, sans que le fait même de la disparition de ce gouvernement m'ait fort surprise. Aussi frappée que personne de l'ingratitude de ceux qui n'ont su ni le défendre, ni même protéger sa fuite, il me faut bien convenir que dans son oubli des questions populaires, dans son acquiescement à un système qui n'était pas exempt de corruption, et dans le mouvement de cupidité qu'il avait imprimé, il y a de graves reproches auxquels on ne peut répondre. Conçoit-on, après tant de preuves d'habileté, l'illusion où était Louis-Philippe sur les dispositions publiques ? Les fumées du pouvoir avaient porté à la tète de bien des gens dont l'aveuglement était plus extraordinaire encore. On ne savait rien de la France, et ce qu'il y a de pis, c'est qu'on n'en voulait plus rien savoir. On regardait en Europe, et on ne voyait plus que la diplomatie, dont les suffrages comptaient seuls. On avait fini par se distraire de toute autre préoccupation où il était souvent impossible d'aborder les passants poulies vraies affaires du pays. La vanité joue de mauvais tours, même à l'orgueil ! Il suffirait pour expliquer tout cela de la durée au pouvoir, car la durée en France est un danger comme elle est une force ailleurs.
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On a dit avec assez de justesse que la République était entrée par une porte qu'on avait oublié de fermer ; mais c'est que personne n'avait eu l'idée de son intrusion. Rien ne saurait être plus oiseux: que la distinction des républicains de la veille et des républicains du lendemain, parce que la veille il y avait des radicaux, des communistes, une foule de gens de désordre, mais pas de républicains comme forme et système de gouvernement. Ils reconnaissent bien que la République, comme constitution et système politique, n'existait pas dans les intelligences. Elle n'est donc pas mûre, et nous nous en apercevons, car les mesures prises pour mûrir hâtivement ce beau fruit sont passablement acerbes. Les premiers jours on sortait d'un tel effroi, d'un tel abasourdissement que, par comparaison, on croyait pouvoir respirer, mais l'air libre dans nos poumons n'y a pas circulé longtemps, et nous sommes vite entrés dans la voie de l'intimidation. Ce revirement de bord si prompt s'explique peut-être, à la rigueur ; la République, dans les huit premiers jours, était un terrain neutre sur lequel se mettaient au large toutes les espérances. Rien n'en était défini et on décidait à son plaisir. Chacun tirait de son côté et il aurait bien pu se faire que de cette République si bien travaillée on eût confisqué jusqu'au nom. Les inconvénients qui auraient pu naître de cette division des esprits portés à l'extrême sont faciles à apprécier, mais je pense que pour les combattre on aurait pu user de moyens plus moraux, moins dangereux par cela même, moins subversifs de toute notion de droit et de justice. Il est évident que, aujourd'hui, hors de la République, il n'y a en France de possible que l'anar-
chie. Henri "V et la régence à beaucoup près ne se partageraient pas la France, il y a contre eux d'abord le grand nombre de gens qui n'en veulent pas, et puis le parti qu'aurait pour lui le prince de Joinville, la poignée d'hommes qui pourrait grossir, en qui vivent les souvenirs personnifiés dans le prince Louis et même dans un fils de Murât qui traverse, dit-on, l'Atlantique à la hâte, si ce n'est à la nage. Si donc la guerre civile est possible dans ce pays, et les meilleurs esprits doutent qu'on y échappe, elle ne l'est que dans le sein même de la République, entre les éléments de 89 et ceux de o3, entre le gouvernement de l'ignoble violence et celui de la raison publique, entre la loi agraire et le respect de la propriété.
Depuis quelque temps déjà, les symptômes de cette grande division s'annoncent. Hier lundi 17, nous avons eu un moment d'explosion, on s'agite encore aujourd'hui. La garde nationale, la mobile, la banlieue, composées de gens qui presque tous ont à perdre, se mettent enfin en devoir de résister. Il est bien à craindre que de sanglantes collisions devront s'ensuivre et qu'on ne pourra plus dire avec M. de Chateaubriand : — C'est étonnant, le feu est partout et rien ne brûle !
Toute lutte violente amène des malheurs, mais, même en ne les évitant pas, j'ai peine à croire qu'il y ait danger de massacres, ou même d'assassinats juridiques, comme dans la première Révolution. Ce n'est pas seulement l'abolition de la peine de mort qui me rassure, c'est que le vent ne souffle pas de ce côté. Si l'on tue, on ne tuera que les bourses, déjà bien malades avant qu'on y ait touché.
LETTRES DE Mmc SWETCHISE I 36
Ce qui nous protège jusqu'ici est un instinct d'honnêteté et de délicatesse indéfinissable, car pour la masse cet instinct n'a pas le devoir pour racine, ni aucune morale positive pour sanction. C'est un bon sens qui résiste jusqu'à présent aux doctrines les plus clésorganisatrices, mais qui sait s'il sera toujours le plus fort ? Il n'y a que les principes consentis généralement qui puissent combattre les justes craintes de l'esprit, et ces principes manquent. Il faut dire aussi que le mérite de ne pas attenter jusqu'ici aux droits d'autrui est fort diminué par l'absence presque complète de résistance. Tout le monde est nourri et tout le monde fait ce qu'il veut, la méchanceté n'a pas lieu de naître entre ces deux termes. Une chose particulière encore à ce temps-ci, c'est qu'il n'y a pas trace parmi le peuple de cette grossièreté si rebutante dans les souvenirs laissés par la République de oo. Armés comme des brigands, dans toute la précipitation de leur effervescence, ils se rangent pour vous laisser passer, ils quittent le trottoir pour vous faire place, et s'ils vous parlent, c'est avec une politesse toute bienveillante. Tout cela résume de grandes qualités nationales, mais ces qualités, c'est encore la nature qui ne préserve pas suffisamment, tandis que la vertu possède seule cette marche tracée et régulière sur laquelle le calcul peut s'appuyer.
Pour combien peut avoir été, dans la révolution de I&48, le mépris du peuple, excité par tant de fuis honteux, révoltants ou criminels, des deux dernières années de Louis-Philippe, serait facile à apprécier.
Cependant, à mes \eu\. cela n'absout pas l'ingra-
titudc; on pouvait faire les parts an lieu de verser du côté de la colère aveugle. Autrefois le bien et le mal étaient positivement tranchés, comme dans les grands caractères du moyen âge ; les nuances se perdaient dans la couleur générale. Aujourd'hui le bien et le mal sont mêlés au point de devenir inextricables. Presque partout il y a à reprendre, presque partout il y a à louer. Je ne sais si cela tient à une attention plus microscopique, ou bien à la lutte difficile de ces derniers temps : le -mal est arrêté par les lumières, le bien manque de force pour accomplir son œuvre. M. de Lamartine qui aurait des velléités sublimes, pourrait bien en être là ; le courage civil ne lui manque pas, mais je crains qu'il n'y ait pas assez en lui pour soutenir ce courage et le faire résister. La légèreté de ce caractère est grande, et il y a toujours beaucoup de faiblesse dans la légèreté. On fait ce qu'on peut aujourd'hui, mais, comme l'a dit M. Hyde de Neuville : — Ce sont des incendiaires qui se font pompiers — et il n'est pas plus clair que tous ses dévouements compensent la plus petite partie du mal qu'ont fait Les Girondins.
Adieu, je vous embrasse de toutes, les forces de mon âme.
Paris, 5 mai i8'|8.
Chère amie, j'ai eu hier une excellente lettre d'Olga, judicieuse et pleine de solide raison. Il semble que le point de l'Italie qu'elle habite réunit tout ce qui peut donner de la force à l'opposition ; l'impéritie et l'incapacité des gouvernants se montrent en plein, créant
des dangers qui auraient pu être si aisément évités. Rien n'est plus dur que de subir des maux qu'on aurait pu voir détourner. C'est dans les spectateurs que, en de telles circonstances, le sang doit bouillonner ; il faut se tenir à quatre pour ne pas sauver les gens malgré eux. En admettant que le séjour de Naples ne soit pas enlevé à Olga, c'est toujours d'une partie de son agrément qu'il lui faudra faire le sacrifice ; la sécurité, qui se retire des choses dont on jouit, suffit bien pour les mettre à néant. Les affaires, qui sont le plaisir de son mari, perdront également beaucoup de leur intérêt. Il n'y aura de longtemps, en Europe, de diplomatie régulière ; elle ne s'appuie guère que sur la base fixe des traités, et la table rase qui se fait partout ne promet pas de les voir respectés. Le bon côté de cette situation qui en a beaucoup de mauvais (vous savez, chère amie, que ces carrières du dehors ne me paraissent jamais qu'un pis-aller), c'est de rattacher encore davantage nos Russes au respect, à l'estime de tout ce qui se lie au pays et au foyer paternel. La vie nomade, qui en déshabitue les diplomates, ne me paraît compensée, à moins de grands services rendus, par rien ; elle les condamne à l'alternative de végéter en allant d'une cour à l'autre, ou bien de se préparer, après de longs séjours, à l'affliction que subissent en ce moment même les Appony. Ils ont été au surplus entourés de regrets ; mais les leurs ont été jusqu'aux sanglots. Je veux parler ici de la mère et de la fille : l'une qui s'était fait tant aimer et l'autre en qui des souvenirs chers et déchirants ont scellé toute une jeune vie. Cependant je sais tous les droits, sur un homme, de
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l'activité dans une carrière spéciale ; aussi ce n'est guère que la force des choses qui puisse y faire renoncer.
Enfin, hier, il y a eu l'ouverture de la grande Assemblée nationale, point de mire de tant de menaces et de sinistres horoscopes ! Tout s'est passé sans désordre hostile, sans manifestation malveillante, ce qui prouve au moins que beaucoup de haines et de colères ont été refoulées au dedans. Nous vivons tellement dans l'habitude des prévisions trompées, de quelque nature qu'elles soient, que si la men/ce se montre en défaut, la confiance n'en revient pas davantage. Quand il n'y a de règle que l'impression, d'autre donnée que le fortuit, quand le vrai point d'appui n'est nulle part, on navigue à la grâce de Dieu, paisiblement, sinon sûrement, pour ceux qui s'y abandonnent et savent que du naufrage même on en appelle au salut. Mais du moment où l'on se place en regard de l'horizon humain, les idées se brouillent, les objets même se perdent dans une effrayante confusion ; il n'est pas plus possible de se mettre sur la voie du résultat final de perturbations si profondes que de prévoir les moyens dont elles demandent l'emploi. Qu'on remonte dans le passé ou qu'on s'arrête dans le présent, on n'y trouve guère qu'un enseignement négatif, c'est-à-dire l'exclusion de ce qui a été fait. Mais nous reprendrons bientôt ce sujet.
J'ai grand plaisir à vous dire que j'ai vu le bon *** touché profondément du mouvement si généreux et si délicat à la fois de Dmitri. qui, le supposant dans l'embarras par suite des événements, est allé spontanément à son secours par l'envoi de cinquante ducats.
Peut-être l'ignoriez-vous ? Dans ce cas, j'aurais à vous l'apprendre un double plaisir. Adieu, ma bonne et si chère amie ; à bientôt !
Paris, iG mai 1848, sept heures du matin.
Je commence, chère amie, par marquer soigneusement l'heure à laquelle je me mets à vous écrire, chaque heure de la vie que nous menons ayant son événement. Hier, écrivant à Hélène à cette même heure matinale, ma lettre respirait le calme le plus insouciant, et les péripéties du jour, que vous diront les journaux, faisaient un terrible contraste avec ma liberté d'esprit1. Je lui parlais bien du mouvement annoncé en faveur de la Pologne, mais comme d'une de ces protestations usées jusqu'à la corde qu'on nous prodigue sous toutes les formes depuis dix-huit ans, et qui n'avait nulle consistance et nul écho. Aujourd'hui, c'est encore cela qu'on en pourrait dire; mais ce qu'on ignorait hier, c'est que ces clameurs n'étaient pas seulement vaines, qu'elles cachaient un complot formé, une révolution entière, un projet de victoire à l'instar de celle du i\ février. Nous l'avons échappé belle, et cela bien par la grâce de Dieu, car je ne crois pas que l'imbécile imprévoyance ait jamais pu être portée plus loin. La trahison de quelques hommes du gouvernement ou employés par lui ne suffit pas pour expliquer qu'aucune précaution "n'ait été prise ; les plus présomptueux dans leur quiétisme, tout en se
1 Le i5 mai, l'Assemblée a\ait été violemment envahie et
tenue pour dissoute pendant plusieurs heures.
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reposant sur ce que la manifestation du 5 mai avait eu d'inoffensif, auraient dû au moins entourer la Chambre des mêmes précautions. Quant aux perturbateurs, cette même audace qui leur avait réussi a servi celte fois à les égarer, à les l'aire tomber danfe leur propre pu >ire : ils avaient compté sur la rapidité d'un coup de main, sur l'épouvante, sur cette magique et fatale torpeur qui si souvent a fait succomber sous leur volonté forcenée une majorité saine : Dieu a permis que leurs trames ténébreuses vinssent au grand jour et qu'eux-mêmes servissent à se perdre. Si un peu d'énergie dans ceux qui commandent, si quelque chose de la science du gouvernement et du respect pour le repos public vient à notre secours, la position de la France se trouvera fort améliorée ; aujourd'hui vaudra cent fois mieux qu'hier, qui portait dans son sein, depuis le 'i'\ février, tous les dangers et toutes les tempêtes. Jamais amélioration n'aurait été moins chèrement achetée, car, au lieu d'une collision sanglante et peut-être d'une guerre civile, qu'on regardai! comme le terrible et nécessaire remède, la séparation entre ;le parti irréconciliable avec l'ordre et celui qui peut travailler à le rasseoir pourra se trouver faite. Les bons éléments sont en grand nombre, tout ce qui est présent ici nous le dira, mais comment les faire prévaloir? et que d'obscurités jusque dans ces lueurs sombres et vacillantes qui traversent ce noir milieu ! C'est un homme, c'est un grand caractère qui manque partout, un homme autour duquel pussent se grouper les volontés droites et dévouées, s'appuyer les volontés débiles. Tout est sans force parce que tout est épars; rien ne se montre
en faisceau : les honnêtes gens ne se rencontrent que fortuitement et rien n'est préparé pour qu'ils se retrouvent. Quant à la guerre, il n'est pas chose plus impopulaire ; les démagogues eux-mêmes ne la soufflaient que pour en faire de la terreur au dehors et de la tyrannie au dedans ; ils déclaraient en même temps qu'on ne les enverrait pas à la frontière, fermement résolus à n'être plus de la chair à canon. La Pologne, dans tout cela, a été tellement un prétexte, qu'elle n'est pas même nommée, et l'enthousiasme pour elle, si laborieusement, si inutilement réchauffé dans cette dernière tentative, laisse ses actions si bas, que ce n'est plus qu'une banqueroute. Si les Russes n'ont pas d'autre péril, ils peuvent être tranquilles ; mais quand ils se montrent unis dans un seul et même dévouement pour le souverain et pour le pays, on sent qu'ils pourraient également défier bien des ennemis conjurés. Je ne puis vous dire combien j'ai joui de ce magnifique déploiement d'un véritable esprit public, et aussi de cette haute et puissante modération empreinte dans toutes les paroles et dans tous les actes du maître. La force grandit singulièrement quand ellemême s'impose des limites, et que ce n'est ni par pusillanimité ni par concession que son bras s'arrête. Vous avez mille fois raison, ce n'est pas la menace qu'on hait en nous, mais uniquement la force ; cette haine est le symptôme de notre puissance, et le jour où cette haine s'affaiblira, nous aurons tout à redouter. Dieu et le devoir étudié en lui-même, je ne vois que ce fil pour bien conduire dans le labyrinthe des choses humaines. La belle conduite de nos provinces aile-
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bien la voie ; elle prouve qu'il ne faut pas désespérer des hommes et qu'il n'y aurait pas toujours danger à écouter de justes droits.
Ce que vous me dites de Mme Z. et de son ardeur à ressentir les maux publics tient à l'élévation de son caractère et à une qualité de son esprit, qui, impressionné par un intérêt majeur, ne gaspille pas son attention sur les accessoires, ce qui est rarement dans la nature des femmes. Vous avez toujours témoigné de l'intérêt à M. X., et vous aurez plaisir à le savoir justifié par une conduite qui se montre sage, élevée, prudente, courageuse en toute occasion et reconnue généralement pour telle. Il avait déjà conquis bien des suffrages flatteurs dans la dernière Chambre de Louis-Philippe ; depuis la République, qui, extérieurement du moins, défait les partis, ses mouvements sont encore plus libres et plus aisés. Je suis convaincue que tout moment difficile trouverait en lui les qualités que devrait toujours faire supposer l'élection, et que, jusqu'ici, par tout pays, elle s'abstient fort de garantir.
Mercredi 17 . — Cette lettre commencée hier matin, je la reprends pour la fermer et aussi pour vous dire, chère amie, que nous avons vu finir un peu en queue de poisson l'espérance d'une attitude qui aurait pu être haute, ferme, digne, rassurante enfin pour la nation entière. Nous voilà retombés encore dans les atermoiements, dans les compromis, les temporisations. Le plus grand mal de tout cela n'est pas qu'on ne décourage pas les méchants, mais bien qu'on affaiblit le courage des bons, qui déjà ne brillent pas par l'énergie. La politique de la transaction prévaut
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toujours '. Corder le premier rang dans un gouvernement populaire, sans l'estime et la confiance du peuple, est à soi seul la plus étrange anomalie. Un homme en blouse disait hier matin : « C'est très bien ! on a fait tomber beaucoup d'étoiles du ciel de la révolte, mais c'est la lune qu'il aurait fallu frapper. » Il entendait par là le large visage de Ledru-Rollin ; mais c'est que M. de Lamartine est le soleil de cette lune, et que le rôle de protecteur va à toutes les grandeurs et à toutes les faiblesses de son esprit.
Chère amie, vous êtes la seule personne au monde à qui j'osasse envoyer un fatras indigeste, écrit à travers tous les bruits et toutes les interruptions; mais vraiment personne n'est obligé d'avoir sa tète au. milieu de tout ce qu'on fait pour vous la faire perdre. Mon mari vous offre son plus affectueux hommage ; il a la république en horreur, et il s'en dépite au point qu'après la lecture de son journal la Presse, je suis forcée cle m'établir presque le redresseur des haineuses attaques de M. Emile de Chardin.
Paris, a5 mai t848.
Je tiens à vous dire que l'entrée du clergé dans les assemblées politiques n'a rien qui me flatte. Certes ce n'est point indifférence pour lui, mais je le voudrais toujours pioche et jamais mêlé à la société humaine.
1 Le gouvernement provisoire se refusa à destituer M. Caussidière, préfef de police, smis lequel s'était accompli l'attentat du i ."» i iai,
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poursuivaiii au milieu d'elle son cours, comme ces grands fleuves d'Amérique que, loin de leur embouchure, on reconnaît encore à la couleur de leurs eaux. Celle réconciliation du clergé avec les masses brille au moins par le désintéressement ; car il n'ignore pas qu'une des idées les plus arrêtées de la Constituante nouvelle est la suppression de son budget, des trois ou quatre millions que la France attribuait au clergé en indemnité des biens dont elle l'avait spolié dans la grande révolution. Il y a bien des années que je sais l'idée d'un clergé non salarié par l'Etat des plus vivantes dans l'esprit de M. de Lamartine, et je n'ai jamais douté que. sous une forme ou sous une autre, elle ne fùl produite. On dit généralement que la province n'est nullement de cet avis : la discussion pourra éclairer la matière.
Paris, 10 juillet i848.
Mme de Lamartine étant venue chez moi trois ou quatre fois de suite sans me trouver, je pris jour avec elle pour aller la voir à sa petite maison de Neuilly, et au lieu de la trouver seule, comme je m'y étais attendue, la première personne que j'aperçus fut son mari '. Je vous assure qu'il n'y a pas plus de trace sur son visage, dans son air, que dans ses paroles, de la déconfi'lure acceptée, de l'humiliation, de l'anéantissement
1 Les journées de juin avaient mis fin à l'existence du gouvernement provisoire, présidé par M. de Lamartine, qui l'ut remplacé par le général Cavaignac sous le titre également intérimaire de chef du pouvoir exécutif.
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dont le monde compose son attitude actuelle. Qu'on l'attribue à tout ce qu'on voudra, à la légèreté, à l'illusion, à l'orgueil, M. de Lamartine est calme, serein, confiant dans l'avenir, et non pas seulement dans celui du pays, mais dans le sien à lui-même. Cela perce par tous les pores et ne ressemble en rien à un rôle joué. Gela paraît incroyable, et néanmoins il y a toujours dans la foi en soi-même quelque chose qui impose. Ce qui, sans nulle contestation, appartient à M. de Lamartine en propre, c'est l'absence de toute aigreur, de tout ressentiment ; le mot ingratitude à son endroit n'approche pas, je ne dis pas de ses lèvres, mais même de sa pensée. Je ne crois pas qu'un homme ait été jamais plus maltraité, calomnié jusqu'à faire dire qu'il avait trahi sciemment la France, qu'il s'était fait créature de Ledru-Rollin pour partager avec lui, enlin mille horreurs qui accuseraient d'imbécillité des gens d'esprit, si la passion irritée ne faisait à elle seule tout comprendre. Selon M. de Lamartine, cela n'est que le va-et-vient des choses humaines, dont un homme d'Etat ne doit tenir aucun compte. Il a des excuses pour les procédés les plus détestables, des louanges pour ses ennemis les plus déclarés, et ce qui est bien autrement étonnant, de l'a vraie justice pour ses adversaires politiques, comme M. Thiers', par exemple, dont la présence lui paraît un élément utile. Quant à l'Assemblée, il n'est pas de témoignage d'estime, de confiance, d'approbation qu'il ne lui rende ; le suffrage universel a produit en elle, selon M. de Lamartine, tout ce qu'on aurait pu attendre des choix les plus éclairés. Vous serez peut-être étonnée de savoir, chère amie, que ce jugement est porté, sans presque d'excep-
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tions, par les sommités de tous les partis, qui reconnaissent qu'après tout le pays n'a pas encore eu de chambre élective meilleure. Quand vous voudrez, je vous citerai des noms à l'appui. « Cette assemblée, me disait M. de Lamartine, est si excellente, si pure et si honnête, elle l'est tant, qu'elle m'a repoussé uniquement parce qu'elle a cru que je ne l'étais pas autant qu'elle, et ceci, elle devait le penser, toutes les apparences s'étant conjurées contre moi. »
Paris, iô novembre i848 .
Les préoccupations surgissent en foule dans le cercle le plus restreint, mais pour vous la chose publique a toute la vivacité d'intérêt que comportent les intérêts personnels. À une époque où le monde est ébranlé sur tous les points, il n'en est pas un seul qui rencontre votre indifférence. Tout ce qui vit parles prévisions de la pensée en est là. Yous avouerais-je, cependant, qu'un certain ennui me gagne au milieu de ce ressassement perpétuel des mêmes points de vue, des mêmes jugements ? Il me semble que déjà j'aimerais à fuir au bout du monde la question de la présidence qui me poursuit du matin au soir, s'imposant toujours la même avec ses faces toujours changeantes. Ce qu'on affirmait hier est réfuté aujourd'hui ; la majorité va et vient au gré de celui qui parle, c'est un mouvement d'oscillation perpétuelle, comme ces cliquetis de couleurs et de soleil qui font fermer les yeux. On se montre fort alarmé ; les prévisions, si on s'arrête aux mots, sont sinistres : ce qui n'empêche pas que tous ces
arrêts ne soient débités avec une liberté d'esprit, avec un langage plein d'agrément et même de gaîté piquante, qui pourraient bien faire soupçonner qu'après tout on n'est ni si alarmé ni si malheureux qu'on le dit ; et puis ne se blase-t-on pas sur tout, même sur la peur !
Paris, 2 décembre i848.
Grégoire est téméraire pour lui, mais il ne peut l'avoir été pour sa femme. Je n'ai vu qu'un moment cette jeune femme, et dès lors une impression, même très bonne, compte pour peu; mais j'ai su d'elle, et sa avec une certitude entière, des choses qui m'ont révélé une élévation d'esprit, une droiture de caractère des plus rares. Ma profonde estime lui est acquise et j'ai le cœur déchiré d'angoisses quand je pense que sa perte peut nous menacer. On dit que c'est à Tiflis qu'a eu lieu l'accident, mais comment? dans quelle circonstance ? Peut-être vous-même, chère amie, avez-vous pensé à me le demander si vous n'avez pas cru à mon ignorance complète. Du reste c'est un point de départ qu'il ne faut jamais prendre : tout se sait, et le malheur plus vite et plus sûrement qu'autre chose.
Avant-hier, la nouvelle de la fuite du Pape ! On marche d'émotions en émotions douloureuses. Je ne puis vous rendre la commotion que j'avaiâ ressentie déjà à l'assassinat de M. Rossi, à la criminelle attitude de la population, qui n'est comparable qu'à la plus indigne impassibilité de l'Assemblée. Le cœur se si >ulève à la vue d'une si noire ingratitude, et plus que jamais on sent que si on ne faisait tout pour Dieu, le courage
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int au bonheur et à la dignité de la race humaine. Il y a des crimes, des excès qui sont de tous les temps : l'abandon dans lequel toutes les classes de Rome ont laissé l'admirable, le généreux Pie IY, le plus chrétien de tous les hommes, n'est d'aucun ! C'est l'abjection de la bassesse et de la peur; et vraiment il serait difficile de savoir qui indigne et révolte davantage, de ceux qui ont attaqué le Pape ou de ceux qui ne l'ont pas défendu. La passion, chez les ennemis, est quelque chose comme excuse, le sceau de l'infâme lâcheté s'imprime sur le front des amis ! J'ai respiré néanmoins un moment, un seul moment à la vérité, en voyant le noble élan du gouvernement français à la nouvelle des dangers du Pape, l'unanimité dans le conseil pour la résolution qui mettait à sa disposition le sol français et des armes pour le défendre. N'avezvous pas été frappée de la convenance, plus que cela, du respect profond, sympathique dans les rangs les plus ennemis? Même à part la foi, il n'y a qu'un cœur en France pour Pie IX, comme vénération et culte de sa vertu. Cela se lie à la tendance religieuse qui gagne beaucoup ; aussi, je l'espère, ceux pour qui cet intérctlà est le premier peuvent se tranquilliser : quelque gouvernement qui vienne, l'Eglise en France n'a plus à craindre, et toutes ses nécessités pour le salut des âmes sont sauvegardées. Cette pensée me rend à peu près calme sur le choix du Président. Toutefois le général Cavaignac est le seul qui m'inspire confiance ; c'est un caractère droit, loyal, sincère, autant que j'en puis juger. Mais à voir la ligue formée contre lui par tous les partis et jusque dans l'armée, il est certain qu'on entraverait sa marche et que tout appui lui
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manquerait. Le danger pour lui de ne pouvoir faire le bien, d'être rejeté dans les voies d'un passé funeste, et condamné, pour vivre, à subir d'indignes alliances, se renouvellerait sans cesse. A cause même du grand cas que je fais de lui, du véritable intérêt que je lui porte, je ne sais si j'ose désirer qu'il triomphe. S'il avait à quitter son poste après un essai malheureux, ce serait fini de lui, et non pas seulement de sa carrière, mais d'un nom dont aujourd'hui on chercherait vainement à ternir l'éclat ; on ne lui laisserait pas le moyen de sauver le pays et on le ferait descendre sous des conditions dont on ne se relève plus. Quant à son compétiteur, il me semble impossible de répondre davantage à l'idée que vous vous en formez. On lui pose toutes les questions comme à un homme sur la sellette ; on lui demande des engagements, il donne des rendezvous en maison tierce aux gens qui refuseraient d'aller chez lui. Son manifeste, livré aux sommités qui le protègent, a été plusieurs fois travaillé et repris en sousœuvre. Dans la ferme persuasion de l'emporter, il a frappé déjà à beaucoup de portes pour former son ministère, et, chose incroyable, il a rencontré bien des refus, malgré toutes les ambitions qui palpitent. Toutes les campagnes le veulent ; son nom les séduit et même les enivre. Les salons que les chefs de partis dominent, l'adoptent également ; mais là, ce n'est pas pour Louis-Napoléon lui-même, c'est un corps transparent à travers lequel chacun voit ce qu'il veut, le prenant pour quelque chose qui se traverse. Le mouvement qui le tait préférer est peut-être assez immoral ; on le traite comme l'œil louche traite l'objet qu'il fixe, voyant à un tout autre point que
celui où il semble regarder. Où ce système conduirat-il ? Les grandes déceptions n'attendent-elles pas ces combinaisons qui semblent percer l'avenir si avant? C'est toute la lumière et toute la sagesse de ce monde ; il sera curieux de voir les effets qu'elles porteront.
Vous me demandez si votre ancienne amie se repaît de chimères. Elle est absente pour le moment, et je ne puis vous en rien dire ; mais je pense qu'elle ne s'éloigne pas de son parti, et celui-ci n'est pas en arrière d'espérances. Figurez-vous que de quinze jours en quinze jours, depuis la révolution de février, quelques hommes, que je n'ai pas besoin de vous nommer, voient arriver Henry Y. On faisait cet automne mille projets pour l'hiver, que le retour du Roi devait rendre très brillant. Assurément ces sentiments sont bien honorables ; la force des arguments qu'ils portent en eux-mêmes, pris d'un certain côté, pourrait les rendre raisonnables ; mais l'application que ces principes reçoivent dans ces têtes-là, les illusions, les palpables ignorances qui s'y joignent, rappellent toute l'histoire du passé et attestent trop que les mêmes difficultés viendraient du même point, si c'était à ceux-là que l'influence dût jamais appartenir dans la direction de leur parti.
Paris, 12 février 1849.
Je comprends, chère bonne amie, que vous ayez été surprise de l'acceptation par M. de Falloux des deux ministères de l'instruction et des cultes. Dans la ligne des idées qui vivent si profondément en lui, l'intérêt politique n'était pas indiqué ; mais, dans ces deux mi-