Lettres de Madame Swetchine
Ma sœur et Nadine m'ont mandé que vous m'aviez écrit à Bologne une lettre que je n'ai pas reçue. Mais enfin vous vous êtes souvenue de moi ; vous avez pensé au bien que vous pourriez me faire ; peut-être avezvous cédé à un mouvement plus personnel ! S'il en était ainsi, je ne serais guère tentée de me plaindre. Ne m'aimez pas seulement pour moi, comme j'en retrouve toujours la crainte au fond de mon cœur. L'affection trop désintéressée n'est au fait qu'une très
1 Ces lettres sont adressées à M"1' Stéphanie de Virieu, Bile du comte de Virieu, membre de l'Assemblée constituante. L'élévation du caractèreet des vues de cet homme distingué, les circonstances touchantes de sa mort, constituent de véritables traditions de famille, <|iii doivent trouver ici leur place.
Le comte François-Henri de Virieu était né à Grenoble le i3 août 1754, d'une famille originaire du Dauphiné, partagée depuis le siv' siècle en deux branches, l'une demeurée dans les terres patrimoniales du Dauphiné, l'autre fixée en Bourgogne.
LETTRES DE Mm0 SWETCHINE ^11 I
généreuse aumône: la véritable amilié veut bourse commune et tient autant à ses droits qu'à ses devoirs. Je vous avais écrit le jour de mon départ, et puis j'ai déchiré mon billet au lieu de vous l'envoyer. D'ailleurs, il me semble que vous n'aimez pas beaucoup ces petits soins, ces petites coquetteries de sentiments. >*os rapports ont été presque immédiatement sérieux,
Son père mourut lorsqu'il était en bas âge, et il perdit à dix ans sa mère, dame d'honneur de Mesdames, lillcs de Louis W . En mourant, celle-ci le confia à son amie intime, la duchesse de Rohan-Chabot, qui dirigea son éducation et son entrée clans le monde avec une sollicitude éclairée et toute maternelle. Henri de Virieu se montra digne des soins assidus dont il était l'objet. A quatorze ans, il fut envoyé à Strasbourg en qualité d'aide-decampt du comte de Vogué, son oncle, tout en demeurant sous la direction d'un précepteur qui lui fit joindre aux études spéciales de sa carrière l'étude du droit et des langues étrangères.
Cette instruction libérale, fortement assise sur la base d'une éducation chrétienne, avait merveilleusement préparé le jeune homme aux épreuves que sa génération allait traverser, et il monta rapidement tous les degrés de la hiérarchie militaire, sans que personne songeât à y voir un caprice de la faveur. V vingt-huit ans, il épousa MUe de Dijon, d'une famille distinguée de (iascogne, mais protestante. Elle se fit instruire et embrassa la religion catholique avant son mariage.
Lorsqu'on 1776, le Dauphiné manifesta le désir de voir rétablir les Etats provinciaux, M. de Virieu entra vivement dans ce mouvement et y entraîna la noblesse de cette province. Le parlement s'unit à ce vœu ; mais bientôt, effrayé de l'organisation de rassemblée provinciale, il apporta des obstacles aux règlements d'exécution. M. de Virieu fit de grands efforts pour l'engager à ne pas repousser le bienfait des réformes administratives. L'esprit de corps l'emporta sur la prévoyance politique ; le parlement s'obstina, et l'agitation qui avait pris naissance dans son sein ne tarda pas à troubler la contrée tout entière. Au milieu du conflit, MM. de \irieu, de la Blache et de Viennois, furent chargés de porter à
parce qu'une sorte d'instinct les a toujours rendus confiants. Plus je les médite, et moins j'y fais de part à l'imagination. .le ne sais comment cela se fait, mais il est sûr que ma tendre affection pour vous a tous les caractères d'une vieille amitié. Il s'y joint seulement l'émotion qui se mêle à la joie d'un bienfait récent. Je ne puis vous dire avec quel intérêt j'ai suivi, les trois
Versailles un mémoire sur l'état de la province. Ils obtinrent l'autorisation de réunir les trois ordres du Dauphiné dans nue assemblée restée fameuse sous le nom d'assemblée de Vizille. V cette époque déjà, l'on ne voulait plus comprendre que pour conjurer une terrible révolution, il fallait procéder avec des ménagements réciproques : 1rs uns voulaient tout réformer à la fois, et les autres tout défendre sans distinction. C'est dans ces circonstances que MM. de Virieu cl Mounier furent élus pour le Dauphiné aux Etats généraux de 178g.
Le comte de Virieu, que ses aspirations vers la liberté n'avaient jamais porté à méconnaître les droits de l'autorité royale, comprit de plus en plus qu'on aurait bientôt à lutter contre l'anarcbie : << Nous avions cru en arrivant ici, écrivait-il à sa famille, qu'il nous faudrait la massue d'Hercule pour détruire lesabus, cl nous voyons que les épaules d'Atlas ne nous suffiraient pas pour soutenir ce monde qui s'écroule. » Attaché à la famille royale par les sentiments les plus élevés du respect el de la reconnaissance, et sincèrement dévoué aux intérêts d'une sage liberté par toutes les tendances de son éducation et de son esprit, il tourna tous ses efforts vers une conciliation qui pouvait tout sauver. Il servit souvent d'intermédiaire à Louis \\ I près du côté droit de l'assemblée, et ce fut sur l'im itation formelle du Hoi qu'il vota pour la réunion des trois ordres.
En 1790, porté à la présidence de l'assemblée, il prêta sermen en cette qualité. Mais la gauche, sur la motion de M. de Lameth, avant demandé que le serment s'appliquât même aux actes île
l'assemblée non sanctio ss par le Roi, M. de Virieu descendit
du fauteuil. Dès ce moment il fut, ainsi (pie ses amis, Glermont- Tonnerre, Mounier, Lally-Tollendal et Malouct, voué au poignard
l\ \ MADEMOISELLE DE VIRIEU
premiers jours de mon voyage, cette route que vous deviez faire si tôt après moi ; combien l'idée que vous verriez tout ce que je vois, que vous admireriez tout ce que j'admire, ajoutait au charme des objets. Ces figures si animées qui se trouvaient sur mon passage, il me semblait déjà les voir rappelées dans vos charmants dessins ; enfin, vous vous unissiez si naturellement à
dans d'infâmes libelles, et un jour que le chevalier de Cocherel fut pris pour M. de Virieu, au sortir de l'assemblée, cette méprise faillit lui coûter la vie.
Après la clôture de l'assemblée constituante, le comte de Virieu, cpii, dès les premiers jours de trouble, avait refusé le grade de maréchal de camp, afin de conserver au roi la fidélité de son régiment, resta encore à Paris, dans l'espoir d'être utile à la famille royale. Les dangers auxquels elle était exposée appelaient le dévouement personnel de tous ses défenseurs. Il fut de ceux qui passaient leur vie armés, toujours prêts à courir au château des Tuileries menacé par de perpétuels attentats. Sa présence d'esprit et son cour.age sauvèrent Mesdames, tantes du Roi, et protégèrent leur départ, au moment où la résidence de Bellevuc allait être envahie. Après que la famille royale fut devenue prisonnière au Temple, il se retira à Lyon. Ce n'était pas le découragement du désespoir qui s'était emparé de lui, mais son intelligence pénétrante ne lui laissait plus d'illusions, et il comprit que désormais l'état du pays ne pouvait être modifié que par des événements ultérieurs. Il attendit donc que ces événements mêmes lui traçassent son devoir ; ils ne tardèrent pas. Bientôt il apprit la mort du Roi. puis il vit établir dans Lyon le règne affreux de la terreur, il vil la guillotine établie sur le pont Morand, afin que les corps disparussent plus rapidement dans le Rhône. Quand la municipalité voulut protéger la vie des citoyens, il l'encouragea ; et quand les citoyens se levèrent à leur tour pour défendre leurs magistrats contre les fureurs de la Convention, il s'arma avec eux. Désigné par son expérience militaire pour exercer le commandement, il préféra combattre comme simple volontaire dans les rangs de cette généreuse milice lyonnaise qui résista, pendant
toutes mes impressions que, par moments, l'illusion de votre présence était presque complète. Ces deux jours de repos à Bologne m'étaient bien nécessaires. Nous repartons demain à la pointe du jour pour marcher sans relâche jusqu'à Garlsbad. Je fais main basse sur toutes les curiosités qui se trouveront sur mon passage. Pour en jouir, il faudrait avoir un but moins déterminé.
Ecrivez-moi bien vite à Garlsbad et rappelez-vous qu'en fait de confiance je n'ai en moi que celle qu'on me donne.
plus de deux mois, aux soldats de la Convention, diriges par Dubois-Crancé. Les ressources des assiégés étant épuisées, M. de Précy, commandant en chef, divisa ses troupes en deux corps, l'un sous ses ordres, l'autre sous ceux de M. de Yirieu, pour se frayer un chemin à travers les rangs des assiégeant. M. de Précy parvint à gagner le Forez avec un petit nombre de ses compagnons. M. de Yirieu, après avoir pourvu à tous les préparatifs d'un coup si hardi et retrempé son courage aux sources cl rétiennes, le visage calme et presque radieux, revint à la tête de ses hommes et leur dit : << Messieurs, je vous conseille à tous de faire connue moi, la foi ne nuit pas à l'intrépidité du soldat. » Cette petite troupe sortit de Lyon au grand jour, le !\ octobre 170,3. A peine avait-elle traversé La Saône, qu'un boulet emporta M. de Virieu ; une mort héroïque avait couronné une noble vie.
M. île Virieu, âgé de 3g ans, laissait derrière lui, en tombant, sa jeune femme et trois enfants. L'une de ses filles devint la comtesse Adelphe de Quinsonnas ; son lils Aymon de Virieu, camarade de collège de M. de Lamartine, demeura jusqu'à sa mort l'ami fidèle du poète ; sa seconde fille, M"' Stéphanie de Virieu, dont \[. de Lamartine a célébré le talenl d'artiste ' et à qui les lettres cpion va lire sont adressées, ne se maria jamais, consacrant sa vie à des soin-, à des omvres que ces lignes vont maintenant faire connaître.
1 Cours familiers de littérature, GXVI* entretien.
A MADEMOISELLE DE YIRIEU
Munich, il\ juin 1824.
J'aurais voulu vous répondre immédiatement, mais deux lettres si rapprochées vous auraient fait jeter les hauts cris, et n'ayant pas en moi la mesure de ce qui est raisonnable, c'est en vous que je l'ai cherchée. A oyez comme, dans le monde, chaque chose ou chaque être prend naturellement la place qui lui convient ! Je suis plus âgée que vous, j'ai plus de cette expérience trop chèrement achetée : j'ai été probablement soumise à des épreuves plus nombreuses, plus compliquées, et cependant, à peine la confiance nous a-t-elle livrées l'une à l'autre, que vous avez été mon refuge et mon appui. Ah ! que vous ave/ raison de croire que je sais m'identifier à ceu\ que j'aime ! Je suis cent fois plus sensible à leurs joies, à leurs peines, qu'ils n'oseraient l'être eux-mêmes. Si nous étions beaucoup ensemble, pas un de vos mouvements ne m'échapperait. Il me semble qu'alors je vous donnerais quelque bonheur ; mais peut-être est-ce une illusion, peut-être suis-je coin me ces esprits tourmentés par un instinct de talent, qui cependant ne doit jamais produire. Combien je voudrais vous rassurer sur la crainte que vous avez de me voir souffrir ! De plus grands malheurs que ceux que j'ai eu à supporter jusqu'ici peuvent assurément m'atteindre et m'éprouver cruellement ; mais je crois, en vérité, que j'ai perdu la faculté de souffrir comme j'ai souffert, d'une manière aussi dévorante, aussi aride, aussi désordonnée. 11 y a des crises pour l'âme comme pour ie corps, cl on ne recommence rien de la même manière. Je reconnais mon injustice sur quelques
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points, ma déraison sur beaucoup d'autres, et, sur tous, cette nécessité, dont vous me parlez si bien, de diriger ce qu'il y a de plus ardent dans mes vœux, dans mes espérances, vers Celui qui ne nous manque jamais. J'ai toujours été mon propre fléau, l'instrument de mes peines ; les autres n'en ont été tout au plus que l'occasion. Mais, d'ailleurs, si vous vous attachez à moi avec force et durée, n'aurais-je pas dans celte pauvre misérable vie le plus solide dédommagement que l'on puisse y goûter ? Notre séparation, une séparation indéfinie, sera sans doute une grande peine ; Dieu sait si elle me pèse dès à présent ! Mais espérons de l'avenir et suppléons-y par une union intime dans une même volonté, vers un même but. Les obstacles extérieurs ne nous feront jamais le mal que produisent ces barrières invisibles qui détruisent souvent tout le bienfait de la présence. Connaissez-moi seulement telle que je suis, non telle que j'ai été trop souvent, inquiète, susceptible, boudeuse. Je conçois parfaitement que l'amitié rend l'intelligence aussi sévère qu'elle fait le cœur exigeant : ainsi, je ne sollicite pas ce qu'on appelle simplement de l'indulgence ; traitez-moi sans ménagement, quand vous aurez à reprendre, pourvu seulement que mes défauts et mes fautes vous attachent à moi. \ous \oyez que je ne vous demande pas peu de chose, mais peu ne vaut pas la peine d'être demandé. Quel regret que nous ne soyons pas restées au moins quelques jours de plus ensemble ! Les questions se présentent en foule dès qu'on est séparé, et il faut les refouler tristement. Que je n'ignore plus rien de ce qui vous touche ouvou> occupe ; donnez-moi les plus petits détails ; imaginez que je suis là, attentive, avide. Quand
vous serez chez vous, je vous écrirai tous les quinze jours. Je règle cela d'avance afin d'être sûre de n'en pas faire davantage.
J'ai été dans le ravissement du Tyrol. Après l'Italie, c'est comme si on passait de l'Enéide aux Eglogues. C'est aussi pittoresque et cent fois plus beau que la Savoie : toujours les mêmes Alpes, toujours le même torrent et toujours, toujours des aspects et des effets nouveaux. Ah ! si vous aviez élé là !
Adieu, grondez-moi de trop penser à vous. Que votre idée me soit présente, à la bonne heure, mais il ne faut pas qu'elle soit fixe.
Carlsbad, 3o juin 1824.
Ma chère amie, j'ai bonne envie de guérir, de maintenir mes forces aussi haut et aussi longtemps qu'elles pourront aller. La situation de mon âme est bien propre à aider ces efforts. Je suis calme, beaucoup moins soumise aux mouvements qui me dominaient autrefois. Je ne perds pas de vue le but que je me propose, et, quand le but apparaît clairement, on ne manque guère de la force nécessaire pour y marcher.
Le séjour de Rome m'a fait un bien prodigieux. Pendant quelque temps, il a eu pour moi tous les avantages d'une retraite spirituelle, et puis tous ceux d'un soulagement ardemment désiré. Si je ne souffrais beaucoup, beaucoup pour les autres, je me sentirais beureuse comme je ne l'ai jamais été. J'aime à vous redire cela. Dans tout ce qui m'est purement personnel, la pointe la plus aiguë de mes peines estémoussée.
Après avoir souffert de nies affections, je commence à en goûter les consolations, par cela seul peut-être que je me méfie davantage de moi. Mme de Ségur m'a reçue avec joie, avec une amitié bien faite pour me toucher et me satisfaire. Autrefois, je m'occupais plus de moi que d'elle, je voulais lui imposer ma manière de sentir et déjuger ; je voulais lui faire goûter ce charme infini, intime, si indissolublement uni dans mes idées aux affections profondes. J'oubliais combien un cœur abreuvé, comme le sien, d'amertumes, fatigué de tous les mouvements violents et en lui-même et dans les autres, devait redouter la vivacité des sentiments les plus permis ; enfin, j'exigeais tout ce dont aujourd'hui je me borne à éprouver le besoin. L'amitié telle que je la conçois remplirait, transformerait une existence, et j'ai encore quelque peine à entendre que, partagée à un certain degré, elle ne remplisse pas beaucoup de vide, quelle ne déplace pas certaines choses et n'agisse pas sur leur forme et sur leur couleur. Mais aujourd'hui, assez de raison m'éclaire pour savoir que ce n'est pas de hautes luttes qu'on obtient rien dans ce genre, qu'il faut se soumettre aux caractères comme on se soumet à toutes les autres nécessités. D'ailleurs qui nous dit que cette extrême susceptibilité, ces délicatesses subtiles, ces recherches, ces raffinements de sentiment ne sont pas une maladie du cœur nu de l'imagination bien plus que de la vraie sensibilité? Dans ce cas-là, il me faudrait avouer que mon cœur est encore bien malade. Mais, du moins, j'ai acquis le très important avantage de ne vouloir plus imposer tous mes maux à une autre.
Maintenant, c'est à peu près tout ce dont je voulais
vous informer qui me reste à vous dire ; il faudra que je recommence bientôt et que vous le souffriez sans trop de résistance.
Carlsbad, 24 août 182').
Chère amie, les formes extérieures de notre vie appartiennent à tout ce qui nous entoure ; cette autre vie cachée, silencieuse, peut n'appartenir qu"à Dieu et à nous-mêmes. Je ne vous demande qu'un libre accès dans le sanctuaire ; donnons-nous mutuellement ce que jamais presque personne ne songe à demander ; nous nous enrichirons par ces dons inaperçus qui ne lisent aucun droit et n'excitent nulle envie. Vous vous trouvez bien hardie quand vous me faites de ces observations si pou blessantes que l'orgueil du plus grand roi les porterait sans sourciller; mais c'est moi qui, avec plus de raison, pourrais m appeler téméraire de mètre laissée voir, depuis que je vous connais , si complètement ce que je suis dans les haillons de ma misère. Je crois que je trouve en vous le caractère le plus noble et le plus droit, l'esprit le plus éclairé et le plus juste. Si tout cela est l'effet de l'aveuglement, qu'y puis-je? Je suis bien loin d'être disposée à vous flatter ; je me dis que sans doute vous avez des défauts qui m'ont échappé et des qualités restées imparfaites ; je me dis, avec plus de certitude encore, qu'il vous reste beaucoup à acquérir, puisque l'idée de ce que nous sommes appelés à devenir grandit toujours à nus yeux à mesure que nous nous élevons vers elle. Croyez que lorsque je trouverai à reprendre en vous, je me
donnerai pleine carrière ; je vous demande en retour la plus rigoureuse franchise ; je l'attends de votre conscience, qui m'inspire encore plus de sécurité que votre cœur, soit dit sans blasphème. Il n'y a pas de vérité si difficile dont, j'ose le dire, je ne veuille faire mon profit. Osez tout et vous verrez si, entre vos mains, je suis flexible. Réalisons entre nous ce que le monde même dédaigne d'imaginer, des rapports vraiment francs et sincères ; travaillons ensemble à rnous secourir, à nous fortifier; appelons Dieu à notre secours : cet auxiliaire-là ne trouble pas le tête-à-tête et c'est le ciment qui empêche les cœurs de se disjoindre. Amis avez bien raison, avec un amour pour Dieu que quelquefois je pourrais croire ardent, ma piété même est encore beaucoup trop naturelle. Elle se mêle à tous mes sentiments, à toutes mes impressions et ne m'élève pas au-dessus deux. Je juge les choses comme quelqu'un qui croit, mais j'en souffre comme quelqu'un qui n'a pas d'espérance. Je me prépare encore à devenir ce que je devrais être depuis longtemps et l'on dirait, en me voyant, qu'une autre vie intermédiaire m'est promise pour y exécuter les bons propos de celle-ci. Surveillez-moi et tout ira mieux, si ce n'est bien, niais avant font ne me manquez pas. Les mécomptes laissent une impression bien plus ineffaçable, bien plus pernicieuse , dans l'âge avancé, et c'est encore une preuve de celle justice que l'on retrouve partout, car la prudence qui appartient aux années pourrait nous faire éviter ces écueils presque inévitables dans la jeunesse. Je l'ai peu consultée avec vous cette prudence, peutêtre parce que j'agissais par l'ascendant d'un instinct supérieur à elle; toujours est-il vrai que si j'avais été
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induite en erreur, ou par vous ou par moi-même, mes regrets ne seraient pas sans reproche. De l'intérêt, de la bonté, de la bienveillance, j'en ai vraiment à satiété ; chaque jour j'en reçois de nouveaux et de nombreux témoignages, mais rien de cela ne peut me rendre riche, quelque sensible que j'y sois. Ce qu'il me faut, c'est de mettre en commun avec un autre tous mes goûts, mes sentiments et mes pensées. Pourvu que nous ayons sur la terre un seul témoin de ce qui se passe au fond de notre cœur, nous sommes bien plus aisément satisfaits de ceux qui ne sont témoins que de nos actions.
Milan, 5 octobre 182^.
Nous voici à Milan depuis cinq jours et prêts à en partir demain sans éprouver le moindre regret. Nous avons été ici bien contrariés par le temps, par une foule de petites choses, de soins officieux qui m'ont empêchée de voir à ma guise, et de tirer quelque profit ou quelque jouissance de ce que je voyais. Une amie qui me connaissait bien, uniquement peut-être parce qu'elle m'aimait, me disait que j'avais surtout besoin de repos ; c'est peut-être vrai. Mais ce repos n'est-il pas notre dernière chimère comme le bonheur notre première illusion ? J'ai beau faire, je suis toujours tourmentée, surtout dans l'intérêt des autres dont les peines me laissent encore moins de relâche que celles dont je reconnais la justice dans ma propre destinée. Tout ce que vous me dites est d'une admirable justesse ; ce que vous exigez n'est pas la perfection, je sens que c'est le nécessaire. Chaque époque, chacune
A MADEMOISELLE DE VIIUEU l3
des vicissitudes de ma vie, n'expriment que le sens si profond et si vrai de vos paroles. Mais on ne change pas à volonté, sans beaucoup de temps et d'efforts, une fausse direction ; on retombe souvent dans la route que l'on se proposait de fuir, et le courage qui fait recommencer toujours est encore autre que le courage qui fait persévérer. On se croit de loin une force que l'on reconnaît trop tôt avoir été présomptueuse. Cependant, n'en concluez rien contre des progrès irrécusables. Pour vous donner la mesure du bien immense que vous m'avez fait, j'aurais voulu que vous pussiez comparer l'état où je suis et celui où j'étais. Ma plus grande peine, aujourd'hui, n'équivaut pas à la plus légère d'autrefois ; et même, quand vous me dites qu'il ne faut chercher nulle part le bien que j'ai poursuivi avec tant d'ardeur, vous entraînez ma conscience et frappez de silence jusqu'à mes regrets. Laissez-moi seulement les formes de mon caractère, pour que je n'aie pas tout à refaire à la fois. Je vous demande, moi, de rester comme vous êtes. Jamais vous ne me verrez rien exiger. Vous ne ferez pour moi que ce que vous voudrez ; quelquefois seulement, je vous dirai que j'ai besoin de vous, et je me trompe fort, si ce qui est à mes yeux la première des séductions n'agit pas aussi sur vous. Vous voyez que je joue avec vous cartes sur table ; je ne déguise rien, et, avant tout, je sens qu'il subsiste entre nous un pacte de vérité que, au prix de tout le bonheur du monde, je ne voudrais pas rompre.
Nous prenons la route de Parme et Bologne pour faire celle que vous avez faite par la Marche d'Ancône, et nous arrivons à Rome vers le 10 de ce mois. Ah ! si
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je vous y retrouvais ! De toutes façons, je suis bien impatiente d'y être, pressée de revoir les miens et de me retrouver à poste fixe ; cette vie nomade me déplaisait chaque jour davantage. C'est ce besoin de fixité, surtout, qui me fait désirer vivement de retourner à Paris et qui donne peut-être quelque prix au sacrifice que je n'oserais refuser à l'année sainte '. Tout ce qu'on fait sincèrement pour Dieu se retrouve un jour ou l'autre. Je le sens plus que jamais, il faut se hâter de vivre là où Ion doit mourir, et le corps seul peut se bien trouver de ce mouvement, de ce changement perpétuel de rapports et de lieux. On perd plus qu'on ne gagne à trop courir le monde. Ce que j'y gagne pourtant, sans qu'il me soit jamais possible de le mettre en première, ni même en seconde ligne, c'est une amélioration sensible dans ma santé. Je reconnais actuellement que les eaux m'ont fait grand bien. Ne pensez donc plus à ma santé et remerciez le bon Dieu avec moi de m 'avoir rendu des forces que je pourrai employer hardiment à son service. J'ai emporté de Carlsbad la petite coupe dans laquelle je buvais, .le vous la destine ; car vous avez droit sur tout ce qui m'a fait quelque bien.
Pendant que vous m'écriviez, quel grand événement se préparait à Paris - ! Il n'amènera pas, j'espère, de changement matériel trop subit ; car, heureusement, dans la situation actuelle, il y a peu à faire pour que les choses aillent aussi bien qu'une machine humaine le comporte. Je ne crains qu'une seule chose, c'est
1 Le Jubilé de 182 5.
2 L'avènement au trôno du roi Charles X.
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qu'on ne favorise trop tout ce que j'aime; certes, on ne se plaint guère de cela. Cependant, il est impos sible de dire que ce soit toujours sans dangers. Quand le mal est dans l'opinion, il ne se déracine que lentement ; et si le pouvoir lui oppose des remèdes violon ls. l'obéissance du moment ne rachète pas les dangers de l'avenir. Je voudrais pour la religion ce que les économistes demandent pour le commerce, qu'on laissât faire sans trop s'en mêler. Mais, de nos jours, on ne veut pas se donner le temps pour auxiliaire, ce temps qui, avec une bonne et sage direction, affaiblit ce qui est pernicieux et consolide tout ce qui peut être vraiment désirable. J'ai eu beaucoup de lettres de Paris, mais toutes antérieures à la mort du Roi, et qui, cependant, laissaient déjà juger et les craintes et les espérances.
De toutes façons, je suis décidée à retourner en France immédiatement après Pâques qui vient de bonne heure. A otre pays est tellement devenu le mien, que, hors de là, je suis étrangère partout. Je ne veuv pas du Simplon, qui pique la curiosité de tout le monde ; j'aime le mont Cenis à la folie et je ferais cent lieues de plus pour le joindre. Vous trouverez cela bien extraordinaire, mais n'est-il pas permis d'aimer le mont Cenis ?
Adieu, ne me dites rien, mais laissez-moi vous dire que je vous aime de toute mon âme.
Rome, •>.- octobre 18a \.
Je saurai toujours assez ce que vous voulez être,
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chère amie ; ce qui m'importe, c'est de savoir ce que vous êtes dans chacun de ces moments de l'existence qui laisse quelque trace. Pourquoi nos âmes ne vivraient-elles pas d'une vie commune ? Pourquoi ne connaîtraient-elles pas toutes leurs épreuves et même tous leurs dangers ? Nous n'avons qu'un but, pourquoi diviserions-nous nos forces ? Je ne sais si c'est un rêve qui a toujours fasciné mon esprit, mais cette parfaite solidarité des âmes ne saurait me paraître impossible, et si j'y vois le plus haut degré d'une félicité vraiment noble et pure, j'y vois aussi un moyen puissant de perfectionnement bien digne de s'associer à des motifs d'un ordre supérieur. Je suis donc très loin encore de pouvoir dire avec vous : — Qu'importe qu'une faiblecréature nous admire, que nous soyons ce qu'elle a de plus précieux ! — Quant à l'approbation, j'en fais très bon marché, tout comme de cette promesse de la gloire du ciel qui m'a toujours trouvée souverainement insensible. Mais, dans toute disposition, à tout âge, serait-ce au lit de la mort, une affection sincère et profonde me paraîtra un bien au-dessus de tous les biens. Loin que le goût, le désir de l'éternité, ôtent à son appréciation, il me semble qu'ils nous préparent et nous disposent à sentir encore mieux ces jouissances qui appartiennent à paine au monde terrestre, qui ne connaissent aucun obstacle extérieur, qui sont graves et sérieuses comme la vertu, intenses comme si l'âme était dégagée de ses liens ! L'affection conçue, éprouvée ainsi, est presque digne du ciel. Si vous croyez que je délire, ne contestez pas trop ma folie ; elle n'a été jusqu'ici qu'un vrai fléau pour moi ; mais cela tient bien moins à l'essence du principe qu'à la fausse application
et aux dangereux auxiliaires que lui donnaient les défauts de mon caractère.
Si vous saviez tout ce que j'éprouve en passant dans ces rues qui conduisaient chez vous ! A peine entrée à Rome, votre souvenir est venu se mêler à toutes mes émotions ; je vous cherchais, je vous demandais, comme si vous étiez là pour m' écouter et me répondre. J'espère que vous avez eu mon petit mot de Milan ; j'en suis un peu inquiète, parce que je n'ai pu porter moi-même mes lettres à la poste, et que, lorsqu'elles m'intéressent, les voir couler dans la boîte est la seule chose qui me donne de la sécurité.
J'ai trouvé ma sœur, son mari, les enfants, à merveille, tous bien bons et bien aimables pour moi. Dans ce qui m'est personnel, j'ai bien des grâces à rendre, mais, d'une autre part, il faudrait me défendre de penser pour m'arracher à une foule d'inquiétudes poignantes.
Comme je vous l'ai mandé, je quitterai Rome immédiatement après Pâques et reprendrai le chemin de la France. Il y a si peu de place en moi pour la curiosité, que j'avais complètement renoncé à Naples, quand une lettre très pressante de Mme de Nesselrode est ^ellue me donner de bonnes raisons pour faire une chose qui n'éveillait pas mon plus léger désir. En attendant, mon seul dédommagement, ma seule jouissance est de vivre en famille et de me préparer à tirer quelque profit de cette année qui approche et qui devrait stimuler si puissamment nos meilleurs sentiments. Je n'ai pas répondu à ce que vous me disiez de M. de X***. J'ai beaucoup d'amitié pour lui, mais cette confiance, arrachée par le besoin de la plainte et à qui tout ce qui
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l'écoute eomplaisamment suffit, est une des choses du monde qui révolterait le plus ma sensibilité et peutêtre mon orgueil. Je me confie parce que j'aime, et je n'aimerai jamais parce que je me serai confiée.
Adieu, je vous conjure de me tirer d'inquiétude comme .-i mes supplications abrégeaient les distances. Que le bon Dieu vous comble de bénédictions, vous qui souffrez avec tout ce qui souffre !
Rome. 2 4 novembre 1824.
Clière amie, j'ai reçu votre bonne lettre du 30 octobre. Vous y êtes plus rassurée, plus calme, plus contente, c'est du baume pour moi. Ce que je brûle d'apprendre maintenant, c'est de meilleures nouvelles de M. votre frère et de sa femme. Lu premier malheurfait découvrir comme un monde nouveau dont tous les objets sont terribles; la surprise ajoute à la douleur, mais enfin ses ravages s'exercent sur une âme jeune et saine, tandis que la débilité suit de longues et anciennes souffrances, et, quoique moins frappé d'abord, on est plus incapable de reprendre à celte confiance qui fait, à elle seule, toutes les illusions et tout le bonheur de la vie. Dites-moi si vous réunirez cet hiver tous les vôtres. Les grandes distances sont connue l'indifférence, il est tout simple qu'elle- >éparent ; mais, quand on peut se tendre la main, il faudrait pouvoir se toucher, comme s'aimer toujours davantage quand on s'aime déjà. Il m'en coûte beaucoup di' renoncer à vous voir ce printemps. Ce moment-là m'apparaissait comme une petite oasis; j'en nourrissais
A MADEMOISELLE DE VllUEU î f)
l'espoir sans me dissimuler tout ce qui pouvait le menacer. Je suis si dépendante moi-même, si indécise par la volonté d' autrui, que je ne forme de projets que dans l'intérêt du moment présent. Ce qui m'importe surtout, c'est que vous restiez pour moi ce que vous êtes ; avec cela nous ne pouvons manquer de nous retrouver un jour ou l'autre. Ne pensez pas pourtant que cette philosophie, qui n'est qu'une volonté réduite et brisée, soit ou peu sincère ou trop facile. Je nie convaincs de plus en plus qu'il ne faut fermer la main ni aux choses ni aux personnes, et je sens trop encore les retours de cette sensibilité qui voudrait toujours être satisfaite, pour qu'il n'y ait pas dans mon sacrifice le regret que Dieu tolère chez les imparfaits.
Le mariage de *** me parait décidé. Pour atteindre au bonheur, il ne faut pas l'acheter à si grand frais. On risque trop, avant d'en jouir, de s'user par les efforts mêmes qu'on a faits pour y arriver. Heureusement je suis dispensée d'émettre en pareille matière un désir ou une opinion. C'est en maniant d'autres intérêts que les siens que l'on apprend le scrupule, cette inquiète et dévorante maladie de l'âme.
Sans avoir ni dettes ni procès, l'extrême baisse des grains en Russie et même souvent l'impossibilité de rien vendre, sont telJes que j'ignore complètement sur quel revenu je puis compter. Mais, d'après toute probabilité, j'aurai toujours en me restreignant, en mettant de l'ordre dans ma dépense, de quoi vivre.
L'étal de la fortune de ma sœur, le sort à venir de ses enfants sont tels, que j'aimerais encore mieux grever le présent de nouvelles charges que de compromettre davantage l'héritage que je dois leur laisser.
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Pressée par des considérations si fortes, je puis faire maintenant de cruelles réflexions sur le peu de soin que j'ai donné à ma fortune, sur l'usage souvent vaniteux et coupable que j'en ai fait. L'expérience est bien plus un châtiment qu'une leçon, car elle n'éclaire la plupart du temps que lorsque son application devient impossible. Si nous étions ensemble, vous liriez dans mon cœur comme Dieu même ; je vous montrerais, comme à lui, toutes mes misères, pour vous inviter plus puissamment à m'être secourable. Cependant je commence à croire que mes peines n'auront pas été sans fruit. Cette renaissance, qui seule peut nous consoler d'être nés, je l'entrevois du moins si je ne puis encore en jouir. Ce monde fantasmagorique s'abat devant mes yeux et je sens que mes ailes commencent à pousser. Que de miracles, que de souffrances n'a-t-il pas fallu pour en venir là ! Quel mystère que ce qui est si juste, si nécessaire et même si compréhensible, ne nous frappe pas immédiatement comme tel ! On ne peut concevoir que, tenant entre nos mains le iil conducteur, nous ne voulions jamais le dérouler jusqu'au bout. Yous n'avez pas été étrangère à ce travail et plusieurs de vos lettres l'ont bien hâté. La vérité dans une bouche amie est douée d'une si grande puissance ! on ne lui conteste rien et quand elle parle d'efforts et de sacrifices, il semble qu'elle en partage le poids.
Le bon P. Rosaven, dont le nom se place tout naturellement ici, m'a bien demandé de vos nouvelles; il vient me voir assez souvent et me comble de marques d'intérêt.
J'ai revu aussi le duc de Rohan, qui prend la part
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la plus vive à toutes les peines que vous avez eues. Je l'ai trouvé plus rassis, plus maître de sa jeune imagination. C'est réellement un jeune homme excellent, plein de bienveillance générale et de douceur. Son ambition est loin d'être ce que lui-même pourrait la faire croire : la barrette rouge lui ferait bien plaisir ; eh bien! il s'en passerait sans sourciller. Il est très résolu a retourner en France pour le sacre ; le voilà donc bientôt perdu pour nous '.
M. d'Argenteau mène une vie fort retirée, n'aspire qu'au moment de devenir prêtre, et, en attendant, entasse toutes les bonnes œuvres du monde sur son passage. Sa candeur, son calme me plaisent beaucoup : c'est comme la transparence du cristal qui laisse voir toute la pureté de son âme. Il vient me voir quelquefois le matin, et alors nous causons -.
On attend le baron et la baronne de Montmorency, et Mmfl d'Hautefort 3. Il ne serait pas impossible que M. Mathieu de Montmorency vint avec sa femme, et nous sommes sûrs de posséder Eugène, frère du duc de Laval, qui nous est revenu, il y a huit jours, fort satisfait de se retrouver à Rome, et plus heureux encore de tout ce qu'il a vu à Paris.
L'enthousiasme qu'excite le Roi est sans exemple ; il faudrait remonter à Henry IV pour se faire une idée de sa popularité. ^ ous avez vu l'article sur Saint-Denis
1 Le duc de Rohan est mort cardinal-archevêque de Besançon.
2 Le comte de Mercy d'Argenteau exerça, durant quelques années, les fonctions de nonce apostolique en Belgique.
3 La comtesse d'Hautefort, née de Maillé, dame d'honneur de Mme la duchesse de Berrv.
2 2 V MADEMOISELLE DE VIHIEL
de M. de Salvandy, cet admirable article, qui prouve combien une impression seulement vive place audessus des sophismes d'une opposition systématique. M" de Saint-Aulaire me mande de son coté que tous les partis n'ont plus que des fanfares, que toutes les inquiétudes, soit de prévoyance, soit de souvenir, sont abjurées. Je jouis d'une impression si générale. sans pouvoir m'empécher pourlant de me demander pourquoi ces soudaines illuminations ont tant tardé et comment il se fait que la mobilité d'une forte portion du peuple le fasse passer si brusquement de la crainte injurieuse à la joie la plus confiante. Ce serait beaucoup plus aisé à concevoir si la bonne foi avait toujours présidé aux conseils des ennemis du gouvernement. Car certes, il y a dans les vertus émanées du trône de quoi les désarmer ; la presse, si noblement libérée, les paroles prononcées par M. le Daupbin, à cette occasion, disent mieux qu'autre chose dans quel esprit le Rdi se propose de gouverner. La première page du règne de Charles X est comme certain sonnet, elle vaut à elle seule un long poème. Je suis française depuis que je me connais : dans cette France, je n'ai jamais admiré d'autre pouvoir que celui des Bourbons, et je sens, comme leurs meilleurs serviteurs, la gloire de leurs triomphes. Peut-être que si j'étais à Paris, entraînée par le mouvement général, une réflexion quelconque me serait devenue impossible; mais dans l'éloignement, tous les intermédiaires disparaissent et on est frappé de voir le lendemain si différent de la veille. Ah ! pauvres gens que nous sommes, si une bonne fois pour toutes nous pouvions nous établir dans la justice et l'impartialité !
Vous ne me dites pas que vous avez repris vos pinceaux, à leur défaut vos crayons. Je voudrais, jour par jour, savoir ce que vous faites, et quand je perds mon temps, je me consolerais en a^ous voyant employer le vôtre. L'élude m'a fait tant de bien à plusieurs reprises, que je me propose toujours d'y revenir, et ce projet est entravé comme tant d'autres. Je lis beaucoup actuellement sur Naples ; je veux me familiariser davantage avec son histoire, pour mieux jouir de son sol et de ses souvenirs. 11 n'y a rien de si long que ce que l'on fait en conscience ; on ne va vite qu'avec l'habitude et le goût du superficiel. Je fais toujours un peu de métaphysique, secondée par le P. Rosaven. qui ne veut pas du système de M. de Lamennais. J'ai lu en dernier lieu le Salvator Rosa de lady Morgan, qui m'a ramenée à l'Ecole napolitaine, et le simple récit de la Révolution du Piémont qu'on attribue à Constance de Maistre, qui a modestement caché son nom sous celui d'officier piémontais. L'ouvrage de lady Morgan n'est pas sans talent et sans intérêt, mais la haine y gâte tout et l'entraîne à des spropositi pitoyables. Celui de MUo de Maistre est écrit d'une manière piquante el originale. Ces deux dames, dont les points de départ sont si éloignés, se touchent par l'énergie. Leur style, qui ne se ressemble pas plus que leurs principes, est d'uni' vigueur que dément leur sexe. Je ne sais pas trop ce que serait un mari pour ces deux femmes- là ; elles réduiraient la plupart des hommes que je connais au niveau de ce pauvre M. de V, si mal affermi sur ses jambes.
Ce malin, pour la première fois, j'ai entendu les Pifferari; ces sons m'ont émue en me reportanl à
l'année dernière. Tous les ressorts qui éveillent nos souvenirs sont si mystérieux, qu'on ne sait jamais où l'impression du moment vous mène. Ce qu'il y a de sûr, c'est que bien des choses me ramènent à vous et que sans cesse je aous nomme dans mon cœur.
Rome, '>8 décembre 1824.
Chère amie, tout ce qui part de votre âme est si consciencieux, qu'il me semble qu'on peut compter sur vos sentiments comme sur vos vertus. Vous les puisez à la même source. Ah ! que vous avez raison de dire que je suis encore la même personne qui pourrait si aisément se laisser de nouveau entraîner au même degré d'exaltation. Cependant, en m'examinant bien, je trouve un changement positif dans ma disposition intérieure. J'ai toujours un besoin extrême de vivre d'affection, de m'occuper des autres et même de m'en préoccuper ; mais je ne scrute plus avec la même activité inquiète et ardente ce qui m'appartient dans les autres. J'ai quitté, perdu de la meilleure foi, la chimère de devenir le point central d'une autre existence, son jiremier intérêt. Je donne et je ne prête pas ; enfin, il y a moins dans mon fait de ce caractère de l'usurier, dont ne se rapproche que trop souvent la sensibilité passionnée.
Vous me dites que je me fais trop petite devant vous ; c'est mon éternelle attitude devant les gens que j'aime : je ne parais jamais devant eux que dans le costume des suppliants ; c'est assez naturel. Tout dans cette disposition-là n'est pas affection, j'en conviens ; il y
A MADEMOISELLE DE YIKIEU 25
entre aussi de la pafesse. Je consentirais volontiers à ne pas trop savoir où l'on me mène, pour n'avoir pas la peine d'y regarder. En général, je trouve que pour deux personnes, c'est bien assez d'une seule volonté. Dans presque tous les rapports un peu intimes, on obéit ou l'on commande ; exercer de l'ascendant me paraîtrait aussi assez doux : mais ce qui ne l'est point du tout à mes yeux, c'est cette liberté qui offre trop la facilité de se désunir.
A peine ai-je su que monsieur votre frère s'occupait de réunir les écritures de gens célèbres, que j'ai cherché à mettre à contribution tout ce que je connais. Jusqu'ici j'ai eu peu de succès; je ne possède encore qu'une lettre de Mgr Mai, celui qui a déchiffré le Palimpseste de Cicéron, une lettre du cardinal Gonsalvi à M. Italinsky. écrite fort peu de temps avant sa mort, une autre lettre, qui ne m'a pas été donnée, mais solennellement promise, de lord Byron. Je vous promets bien que mon zèle ne se ralentira pas et ne laissera rien échapper.
Je n'aurais pas demandé mieux que de faire pour vous le petit écrit concernant la grande charte que je me suis donnée ; mais il faudrait pour cela tout ce que je n'ai pas, du temps et de la liberté. Je me suis toujours promis de faire ce petil travail pour lequel j'ai déjà assez de matériaux cassemblés : je les retrouverai à Paris, et, si je les mets en œuvre, c'esl à vous que je les dédierai. J'avoue pourtant que j'aurais une sorte de répugnance à le laisser voir à d'autres, et votre argument n'y ôte rien. Ma confiance en moimême ne parviendra jamais à me faire croire que les lumières qui m'ont sufli puissent devenir secourables
2 fi A MADEMOISELLE DE VIRIEU
aux antres. Dans le doute abstiens-toi ; c'est seulement appliqué à la confession que cet adage perd de sa force.
Toute la société française est partie hier pour Naples. Al"1" de Nesselrode et moi parlons demain et j'ai voulu, pour prévenir votre inquiétude, vous écrire la veille de mon départ comme je vous écrirai le lendemain de mon arrivée. Aujourd'hui, nous dînons tous chez le duc de Laval, petit dîner d'adieu. Il ne sera composé que de notre société journalière et de Mmp Récamier dont il m'a rapprochée. Elle est on ne saurait plus aimable pour moi ; je la vois sans cesse el j'avoue que je suis fort séduite par l'agrément de son esprit et surtout le goût qu'elle me témoigne, car nos jugements sont bien peu indépendants de ce qui touche notre cœur. Je ne la crois pas heureuse ; la fixité et le repos ne sont pas encore, peut-être, dans son intelligence ; et, si notre relation dure et qu'elle me donne jamais quelque ascendant, je promets bien, à Dieu et à moimême, de ne l'employer que pour lui. Gardez bien pour vous ce que je vous dis là ; ce n'est pas un secret que je trahis, puisque je n'ai pas reçu de confidence.
Depuis que je vous ai écrit, j'ai reçu le sacrement de la confirmation, qui n'est pas valide dans l'Eglise grecque ; j'y ai pris le nom de Jeanne à l'intention de saint Jean l'Evangéliste, pour qui je me suis toujours senti une dévotion particulière. J'ai balancé entre ce nom et celui de Marie; mais je comprends encore mieux l'ami que je ne puis espérer comprendre la mère, et le premier l'a emporté. Ah! mon Dieu ! pourquoi n'êtes-vous pas ici! Je me résigne à tout, mais je ne puis plus, faire bon marché de rien. Qu'il est
A MADEMOISELLE DE YIIUEU 1~
loin de notre portée, ce bonheur de mettre chaque jour quelque chose dans la vie l'une de l'autre. Par cela même que dans la jeunesse on vit davantage par l'imagination , les obstacles extérieurs font moins; plus tard, il faut que les choses viennent à noire secours comme les personnes.
L'ouverture de Tannée sainte a été la plus belle chose du monde; la cérémonie très imposante s'est passée avec beaucoup de dignité et de décence. L'hospice des pèlerins est un établissement magnifique: ce bon jeune prince de Lucques y va tons les jours rendre d'humbles et pieux services aux pèlerins. L'autre jour, il y a trouvé un pauvre marin français qui, dans une tempête, avait fait le vœu de venir à Rome. C'est seulement le lendemain que ce pauvre vétéran, âgé de soixante-deux ans et chargé d'une nombreuse famille, apprit que la veille ses pieds avaient été lavés par un prince de la race de ses rois et qui avait été roi luimême. Il restait confondu et ne répondait que par ses larmes.
Adieu, j'aurais encore tant de choses a vous dire, que je doute si c'est la peine d'avoir parlé. .Mettez-moi aux pieds de madame votre mère que j'honore et que j'aime en \ous.
Rome, :>A) mars 1820.
Chère amie, je vous disais dans ma dernière lettre que je vous parlerais plus longuement de Mme Récamier, mais je ne le ferai bien à mon gré que lorsque nous serons ensemble. Il y a tant de choses qui ont besoin de la présence pour être bien comprises! Plus
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je la vois et plus je m'assure qu'elle a d'aimables et précieuses qualités ; mais, hors de ce qui fail l'essence de son caractère, l'élévation, la douceur et le désintéressement, tout le reste a été soumis de si bonne heure aux dangereuses influences du succès, que son développement n'a pu acquérir la consistance nécessaire ; c'est une plante qui a manqué de sucs nutritifs. Sa sensibilité même a été trop longtemps distraite et amusée ; on lui plaît facilement, elle se laisse entraîner par son attrait, mais je ne sais si elle aime véritablement et si elle se prévoit elle-même. Elle est toujours parfaitement aimable pour moi. Autrefois, je crois bien que rien ne m'eût mise suffisamment en garde contre un intérêt exprimé avec tant de grâce et de vivacité ; mais la tête devient meilleure par l'ascendant des souffrances de l'âme. Je sens que pour lui devenir utile, pour donner même de la durée à son affection, il faut que je m'arme de raison, que je me place, à son égard, dans l'attitude qui conviendrait à plus d'une des vicissitudes que je calcule à l'avance et que je redoute.
Sans vouloir aucune espèce d'engagement, Mmo Récamier m'a proposé à l'Abbave-aux-Bois un appartement dont elle dispose. Il m'arrangerait sous mille rapports : d'abord, parce qu'il est peu cher et que je suis dans une assez grande pénurie ; ensuite, l'avantage de l'église et même d'une chapelle intérieure. Le quartier me convient aussi ; mais en me décidant à l'accepter provisoirement, je me suis bien examinée pour savoir si les dispositions actuelles de Mme Récamier pour moi n'entraienl pour rien dans les convenances que j'y trouve. 11 serait plus que déraisonnable
de faire entrer des éléments si mobiles dans la considération d'un établissement qui doit durer. Sans doute, cette proposition m'offrait aussi l'appâl d'une société intime et agréable ; il est juste que cet appât, s'il n'est pas trompeur, ait beaucoup de prix; niais comme il pourrait s'annuler trop facilement, je l'ai écarté et l'écarterai avec soin. Nous causerons bien de tout cria ; vous verre/, que je suis toujours trop accessible à ce qui charme la vie, à ce qui en lait quelquefois oublier les rigueurs, mais vous verrez aussi que vos conseils ont porté fruit, que je suis déjà, et à l'épreuve, bien différente de moi-même, que je ne perds plus l'idée de Dieu, que je ne mets plus à sa place les misérables et futiles intérêts d'une sensibilité qui ne recherche qu'ellemême. Combien de fois déjà, dans cette relation, vous avez été mon modèle !
Je ne suis encore qu'à moitié chemin de mon jubilé, mais je vais mettre la main à l'œuvre avec une ardeur toute nouvelle. Ce n'est pas le genre de dévotion que je préférerais ; mais il n'en est pas une qui ne fasse beaucoup de bien, je le reconnais, ici comme partout.
Je suis obligée de finir; à tout instant on vient m'interrompre. Je ne vous écrirai plus que deux mots pour vous informer de ma marche. Adieu, ma chère Stéphanie, n'est-ce pas que vous me direz que je suis votre amie aussi, votre amie véritable ? Les paroles sont bien quelque chose, même quand les sentiments sont tout.
i5 juillet 1 8 ■>.').
Je me reproche bien d'être restée si longtemps sans
vous écrire ; je me dis que c'est mal, encore plus peutêtre que je ne le sens, car on n'est pas très sévère pour soi-même toutes les fois qu'on peut pleinement absoudre son cœur. Si je vous avais l'ait de la peine cependant ! Elle seule alors ferait la mesure de mon tort. Mais vous donnez tellement l'idée d'être inaccessible à ces petites susceptibilités, qu'on est quelquefois entraîné à ne pas prévenir même une juste inquiétude. En toutes choses, quand on n'en fait pas trop, on risque bien de n'en pas faire assez, et tel est le bizarre arrangement de ce monde, que votre amie même vous punit de ce qu'elle admire le plus en vous. Si je vous avais eue près de moi, jour par jour, heure par heure, vous auriez eu toutes mes actions et toutes mes pensées. \ous reprendrez, chaque fois que nous serons ensemble, ces hautes et délicates fonctions de juge, et vous serez témoin d'une conscience qui n'a pas de secret pour vous. Mais qu'il est différent d'écrire ou de parler ! Croire que l'on adoucit beaucoup l'absence est une des illusions de la jeunesse ; plus tard on ne se console pas à si bon marché : on se garde de parler, quand ce n'est pas l'affection qui interroge. Mais Je silence de nos peines n'est pas leur sommeil. Vous savez déjà que je n'ai aucune de vos lettres ; abandonnée ainsi à moi-même, vous croyant tranquille et heureuse, j'ajournais tout ce que j'avais à vous dire. Maintenant, il faudrait des volumes pour vous faire revenir sur les détails de ces deux derniers mois. Les embarras d'affaires ne m'ont pas manqué. Nos paysans sont réduits à une pauvreté dont jusque-là ils n'avaient pas eu l'idée; vous pouvez juger ce que l'éloignement ajoute à ma perplexité ! Quand il ne s'est agi que de
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moi toute seule mon parti a été bientôt pris. N'ayant pas d'établissement à Paris, je uic suis dit que ce n'était pas le moment d'en faire un ; j'ai demandé à Eugène de Ségur de me recevoir en pension chez lui tant qu'il reste à la campagne. Après avoir apporté un grand soin à toutes nies dispositions d'économie; après avoir fait, toujours à pied, deux ou trois trousseaux presque complets ; mécontenté tous nies amis de Paris qui voulaient, à la l'ois, et do fréquentes visites et un long séjour, je suis venue ici.
Je passe pour faire du bien à quelques personnes et je sens trop cependant qu'on pourrait m'adresser ces paroles : Médecin, guéris-toi toi-même. En vérité, si je savais, j'aurais bien la volonté de commencer par moi, car, à force de petits tourments et de grands efforts, l'âme contracte une sorte de malaise qui rend tous ses mouvements timides ou douloureux. Pour échapper aux inconvénients de mon caractère, j'en ai êmoussé, effacé les principaux traits. Ma vie est tout artificielle et je ne sais pas comment on pourrait nommer autrement cette masse d'idées et de volontés substituées aux impulsions naturelles. Ce n'est pas seulement d'avoir souffert qui m'a amenée là, c'est aussi d'avoir vu souffrir beaucoup, de voir toujours souffrir. Si jamais j'allume ma lanterne comme Diogène, je nous réponds, ma bien chère amie, que ce sera pour rencontrer un heureux ! Je finis, après une longue carrière d'observations et d'expériences, par croire que le bonheur sans nuage esl bien plus impos sible que la vertu sans ride- et sans taches.
Monsieur votre frère rencontrera à Plombière une personne que j'aime beaucoup, Mme de Ilosambo, et
je vais lui écrire de tâcher de se rapprocher de lui '. C'est une femme d'un caractère et d'un esprit parfaitement agréables ; son mari est la vertu même, son nom pourra passer dans la postérité comme un éloge. Mme de Rosambo a tous les dons d'une excellente femme et d'une excellente mère de famille ; de plus, elle est fort attristée dans ce moment-ci par la mort de la maréchale de Coigny, sa tante, à qui elle était fort attachée. Sa disposition actuelle ne l'éloigné pas, comme vous voyez, de monsieur votre frère.
19 août i8a5.
J'ai communiqué à mon beau-frère ce que vous me dites des ressources et des avantages que pourrait offrir un établissement à Lyon ; j'ai copié textuellement tout ce qui regarde les moyens d'éducation, en taisant les dédommagements personnels que trouverait ma sœur, afin de ne pas la rendre suspecte à elle-même, si son choix penchait pour Lyon. Il y a des gens qui se jettent d'instinct dans ce qu'il y a d'opposé à leur intérêt ; ma sœur est de ceux-là et c'est un piège comme un autre. Il est aussi fortement question de Sienne, qui aurait en sa faveur la proximité de Rome, et surtout l'immense avantage de calmer les inquiétudes de mon beau-frère, d'apaiser son impatience par des lettres à trois jours de date et de fréquentes
1 La comtesse Le Pelletier de Rosambo, née d'Andlau. M. de Rosambo était petit-fils de Malesberbes et oncle d'Alexis de Tocqueville.
réunions avec ses enfants. Les lois trop sévères ne s'exécutent pas et il faut toujours se rappeler Solon, afin de n'imposer et de ne prendre que des déterminations en rapport avec nos forces. Ces incertitudes leur sont fort pénibles; mon anxiété à moi ne s'arrête pas là, et je pense qu'ils auront encore beaucoup moins de peine à prendre un parti sévère, qu'à l'exécuter avec cette rigoureuse exactitude qui, pour premier auxiliaire, demande une minutieuse attention à chaque détail. Leur situation me tourmente à un tel point que je fais des efforts pour m'en interdire la pensée, et, comme il arrive trop souvent, c'est pour ne pas y réussir. Si ma sœur venait en France, j'irais bien sûrement passer cbez elle cinq ou six mois tous les ans ; celte facilité mettrait dans ma vie quelque chose de ces premiers et puissants intérêts, dont elle est si complètement dépouillée, et mon rapprochement de vous y ajouterait bien du charme : il n'en coûte rien à l'oiseau qui est sur la branche de passer d'un arbre à l'autre.
Ma confiance en votre amitié est comme ces vérités divines qui apparaissent tout d'abord dans toute leur évidence et tout leur éclat. Les illuminations soudaines viennent toujours de Dieu, mais ne s'attachent pas seulement aux choses de Dieu. Je ne gagne pas en bonheur: vous m'avez appris plus que personne à n'en pas tenir compte, mais je reconnais, avec une profonde gratitude, que j'ai fait quelques progrès en repos et en liberté. Mrs yeux sont ouverts depuis longtemps sur les vérités dont le complément e-l an ciel, mais de si terribles nuages les offusquaient quand ils se tournaient vers celle lerre, que ce mélange de
LETTRES DE Mmc SWETC1IINE II 3
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ténèbres et de clartés n'était pas même un crépuscule. Aujourd'hui, la grande séparation s'est faite : toute chose a repris à peu près sa place, les objets plus distincts sont aussi plus aisés à juger et le cœur était heureusement assez préparé pour que la justice ne dégénérât pas en amertume. Il nie semble qu'en racontant ma propre destinée, je raconterais tous les miracles de la miséricordieuse Providence. Les anciens avaient bien raison d'appeler l'homme un petit univers ; s'il voulait souvent donner à lui même l'attention qu'il donne aux phénomènes extérieurs, il découvrira il que pour changer, dresser, régler, assouplir son cœur, il n'a fallu ni moins de puissance ni moins de sagesse que pour enfanter et conserver toutes les merveilles de la création.
J'en étais là, lorsqu'on m'apporta une lettre du P. Rosavcn qui répond à une des miennes et à l'envoi de la dernière brochure de l'abbé de Lamennais. Ce qu'il m'en dit me parait si juste que je vais vous le transcrire à la fin de ma lettre. Le P. Rosaven ne me parle pas de M. d'Argenteau, J'ai bien pensé à lui le jour de l'Assomption, fixé pour sa première messe ; je suis sûre qu'un a rarement été plus heureux et plus digne de l'être que lui, au milieu des saintes fonctions qui lui faisaient atteindre ce haut degré où l'homme, avec ses faiblesses et ses misères, disparaît presque, pour n'être qu'un instrument tout divin. Aucune des dignités de l'Eglise ne me paraît pouvoir ajouter à celle di' prêtre, et celui qui peut appeler Jé>us-Chiïst sur l'autel, le distribuer aux fidèles, remettre et pardonner en son nom, peut bien voir ailleurs une influence et des droits plus étendus, sans que ces droits lui pa-
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missent ni plus sacres, ni plus élevés que les siens.
Je lis maintenant les conférences de M. Frayssinous qui offrent le majestueux ensemble de toutes les vérités de la religion el île toutes celles qui en découlent immédiatement. Je pense que cet ouvrage peut cire fort utile dans sa forme polémique, sans que pour cela il me satisfasse entièrement. La vérité n'y a pas sun plein et libre essor ; contredite par l'erreur, elle se met sans cesse sur sa piste. G'esl le caractère de la réfutation plutôt que celui de l'exposition franche et hardie du système intellectuel du Christianisme. On sent que l'auditoire dont s'occupe M. Frayssinous est un auditoire défavorablement prévenu, que cette idée le préoccupe et qu'il serait plus souvent sublime, s'il ne cherchait pas autant à se rendre inattaquable. Ne croyez pas, cependant, que mes délassements soient toujours aussi sérieux : je lis force romans anglais, dont plusieurs m'ont paru marqués au coin d'un talent supérieur. En général, il est impossible de refuser aux Anglais la palme dans ces sortes d'ouvrages: un but toujours utile n'y refroidit pas l'imagination ; la simplicité s'allie à l'élégance et souvent a l'éclat du langage. Ce sont, à la fois, des livres parfaitement agréables et parfaitement utiles à cette morale usuelle, qui peut glaner encore après la riche el abondante moisson que la vérité obtient sous des formes plus sévères.
Pour la collection de monsieur votre Frère, M"1 Récamier me promet toujours des lettres de GanoYa, el j'espère en avoir d'Allemagne*
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