‹ Lettres de Madame SwetchineChapitre 2 sur 26 · LE R.-P. ROSAVEN A MADAME SWETCHINE · texte numérisé non relu

LE R.-P. ROSAVEN A MADAME SWETCHINE

Je vous remercie de la brochure de M. de Lamennais que vous m'avez envoyée. Je l'ai lue avec intérêt, il est incontestable qu'elle renferme de grandes vérités ; mais j'ai été frappé d'une réflexion : il est facile de signaler le mal, mais ne serait-il pas mieux d'indiquer Je remède ? Vous reprochez au gouvernement, dirai-je à l'auteur, de donner des lois qui ne sont pas assez chrétiennes, mais le gouvernement ne pourrait-il pas répondre : Donnez-moi un peuple chrétien à gouverner et je lui donnerai des lois qui seront selon la perfection de l'Evangile? Un gouvernement peut-il se mettre en opposition avec la masse du peuple qu'il doit gouverner ? Un ancien législateur disait qu'il avait donné, non les meilleures lois, mais les meilleures que le peuple sût porter. Si les apôtres avaient fait un code de loi parfait, et qu'ils l'eussent présenté aux souverains de Rome, croyons-nous que les souverains l'eussent accepté, ou que, l'acceptant, ils eussent pu le faire observer ? Axant de donner des lois chrétiennes aux peuples, il fallait les rendre chrétiens, et dès qu'ils

1 L'importance de cette lettre me détermine à la joindre ici comme l'avait fait Mmc Swetchihe. On ne constatera pas, sans un vit intérêt, l'admirable bon sens (pii inspirait déjà plusieurs membres du clergé à l'époque où toute la faveur du Gouvernement lui était assurée, et les catholiques qui se plaisent à représenter quelques idées libérales comme absolument nouvelles seront sans doute surpris de les retrouver sous la plume d'un vieux, jésuite, dont toutes les idées avaient été formées avant la révolution française.

A MADEMOISELLE DE V1R1EU 'd']

cesseront d'être chrétiens, il ne dépendra plus àeê gouvernements de (aire observer les lois du christianisme. Si donc vous voulez qu'on redonne à la France ses anciennes lois si chrétiennes, laites renaître dans les cœurs des Français leurs anciens sentiments religieux ; mais ceci n'est pas l'affaire du gouvernement ni des lois. Il faut de nouveaux apôtres, il faut des missionnaires brûlant de zèle. C'est le clergé, dit-on, qui a formé le royaume de France, c'est le clergé seul, c'est-à-dire la religion, dont les prêtres sont les ministres, cpii peut le réformer. Tout ce que le gouvernement peut faire est de favoriser les efforts du clergé'. Mais, sous ce rapport, je crois qu'on ne peut pas lui faire de sérieux reproches. Il favorise les missions et toutes les œuvres qui tendent à renouveler l'esprit religieux. Il me semble donc, sauf meilleur avis, que les hommes véritablement zélés, au lieu de déclamer contre le gouvernement, de critiquer toutes ses actions, d'exiger de lui plus qu'il ne peut faire. devraient réunir tous leurs efforts pour tendre au même but et soutenir le gouvernement dans le peu de bien qu'il fait et qu'il peut faire, l'encourager, l'excuser même dans ses fautes, et lui donner le moyen de mieux faire en ranimant dans l'espril de la multitude la foi morte ou languissante, par la prédication des grandes vérités de la religion. Quand on m'a continuai que la législation en France est athée, qu'en résulte-t-il dans mon esprit ? un sentiment de tristesse et de découragement. Que j'aimerais Itien mieux que l'auteur éloquent qui me donne cette triste conviction employât cette même éloquence à diminuer le nombre des athées en France ! Lorsque le peuple sera religieux.

le gouvernement, fùt-il athée, sera bien obligé de lui donner des lois religieuses, et tandis qu'il sera impie, les lois les plus religieuses ne remédieront pas au mal. En lisant la brochure de M. de Lamennais, je n'ai pu m'empêcher, en rendant toute justice à ses intentions, de le comparer à quelqu'un qui querellerait un médecin de ce qu'il n'emploie pas un traitement 1res bon en lui-même, mais que l'état du malade ne comporte pas. Vous en jugerez ; je n'aime pas à parler politique, ni même à y penser ; je voudrais faire un peu de bien dans la petite sphère de mon activité, et je crois que si ceux, à qui Dieu a donné plus de moyens, s'appliquaient plus à bien faire qu'à bien dire, le monde en irait mieux.

Paris, 3o janvier 1826.

Chère amie, vous me parliez dans toutes vos précédentes lettres de votre voyage à Paris d'une manière si vague, que je n'osais pas y compter. Il me semblait que c'était un espoir calculé pour me faire du bien, et au besoin une illusion destinée à relever mon courage. Votre lettre de ce matin chasse tout cela; elle me met en main une certitude que je saisis avec une hâte, un bonheur, et, je puis le dire, une reconnaissance pour Dieu qui me donne déjà l'avant-goùt de miIic présence. Vous verrez au bout de quelques heures si votre amie de Rome n'est pas encore plus tendre à Paris. Mon silence vous a inquiétée, et, s'il vous a fait présumer de grandes tristesses, une foule d'obstacles qn'aurail surmontés à peine une volonté plus forte que la mienne, vous ne vous êtes pas trompée.

\ MADEMOISELLE T>E VHtIEU 3()

La mort de l'empereur Alexandre m'a consternée; les nouvelles les plus alarmantes se sont succédé de puis. L'hydre de la révolution a levé ses cent têtes dans notre pays ; mais heureusemenl l'intelligence a

manqué à la méchanceté, et pour celle ibis, ceux qui ont médité les massacres et les assassinats, n'ont pas su conspirer. J'ai été instruite de tous les détails par 111"1' de Nesselrode, et, par cela mémo que j'en savais plus que les autres, je vivais moins qu'eux.

Quelle douceur dans l'espoir de vous revoir! Si vous êtes un peu libre, vous me trouvère/ toujours disponible. Je ne sors que le matin et encore n'est-ce pas, à beaucoup près, chaque jour. Tous les soirs je reste chez moi et ces soirées commenceront aussitôt que vous le voudrez, pour finir aussi tard qu'il vous plaira. Je viens de passer un bail pour un logement cpii me convient à merveille, rue Saint Dominique, n° 71. Venez, venez le plus tôt que vous pourrez. Le froid ne reprendra plus et je vois par instant un soleil superbe.

2 août 1836,

Enfin, ma chère amie, j'ai la chaîne non interrompue de foules vos bonnes et chères pensées qui pénètrenl si avanl dans mon cœur. Aussi n'échapperez nous jamais, je le prévois, à aucune des ini^èrev. des défaillances de mon âme. .le voudrais, quand ce serait uniquement pour vous donner un peu plus de bonheur, qu'elle ne fût pas aussi flétrie. Le grand travail est fait, grâce à Dieu ! Mais tuer la maladie

n'est pas toujours un moyen sûr de faire vivre le malade. Le combat est fini, je sens qu'il n'y a plus pour moi qu'une seule manière d'être ; mais il s'agit de recueillir des forces que le mal même alimentait et d'en avoir assez pour aller passablement jusqu'au bout. Je fais ce que je puis pour contempler le passé avec une parfaite indifférence, pour ne considérer que comme des moyens les fautes mêmes que j'y ai commises. Souvent on se demande compte avec amertume de ses peines, après en avoir profité, comme ferait l'homme qui, après l'achèvement d'un édifice, ne voudrait pas payer les échafaudages qui ont aidé à le construire. Pourvu que nous soyons clans la disposition que Dieu exige impérieusement de nous, pourvu que nous marchions dans ses voies, les résistances, les souffrances qui ont précédé importent peu : ce sont là les souvenirs qu'il faut fuir dans les bras de Dieu même. A l'extérieur, je suis calme ; au dedans, il n'y a plus de tempêtes, mais souvent un poids terrible qui se soulèverait bien aisément. Autrefois, j'étais la personne du monde qui savait le moins attendre ; mon ardente imagination appelait à elle tout ce qui n'était pas encore. Aujourd'hui, je n'ai de la vie que ce qu'on en met dans chaque jour, et j'espère que cela vous paraîtra un assez puissant motif pour ne me refuser aucune douceur, quelque petite, quelque imparfaite qu'elle soit.

Mes peines s'aggravent toujours avec mes inquiétudes; la situation de mon beau-frère et de ma sœur devient de plus en plus critique. Ma bonne chère amie, encore des lamentations! ^ ous comprendrez *\ celle-ci, par le principe qui vous fait comprendre les

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autres. Puisque vous voulez tout savoir, il faut que vous en portiez la peine ; c'est encore l'arbre de la science ! Ne croyez pas pourtant que je m'abandonne trop indignement à des peines auxquelles, sans injustice, je ne saurais faire dépasser la mesure commune. Si la vie me paraît longue, mes journées me semblent courtes ; elles s'écoulent avec une rapidité et souvent avec un intérêt qui est la preuve de quelque liberté d'esprit. Penser avec un autre ou rêver avec moimême, j'y trouve bien de la douceur. Méditer avec Dieu est une autre jouissance plus sévère et non moins attachante. Enfin, quand je ne souffre pas beaucoup, j'éprouve cet ineffable sentiment par lequel on sent, à travers l'exil, l'air doux et embaumé de la véritable patrie. Aussi ne me plaignez pas trop, ma bonne et tendre amie. Ce n'est pas sans douleur qu'une nature raide et violente comme la mienne peut être réduite. Le salut peut coûter beaucoup plus cher et il ne s'achète pas à moins.

J'espère bien que désormais aucune lacune ne viendra attrister notre correspondance ; mais enfin, si je restais encore longtemps sans vous écrire, ditesvous que c'est précisément le moment où je vous aurai parlé davantage. Ma correspondance csl démesurément étendue : c'est par des volumes qu'il faut que je réponde aux volumes que je reçois ; souvent je n'y suffis pas. Cependant ce que je voudrais toujours, c'est suffire à tant de devoirs que l'intérêt et la confiance m'imposent. Je suis aussi quelquefois soulfrante ; mon mal n'augmente pas, mais mon corps vieillit. Qu'importe, pourvu que mon âme meure debout ! Si cela arrive, c'esl à vous que je le devrai ; ear vous êtes la

première personne qui, en l'aimant, lui ayez fait entendre le langage complet dont elle avait besoin.

J'ai reçu hier une lettre de M. de Divonne, datée de Divonne. Comptez-vous aussi y aller? Je le voudrais bien, cela vous serait de quelque, distraction, et après le plaisir de voir mes amis, je n'aime rien tant que ce qui les réunit.

2r4 août 1826.

Chère amie, au lieu de nous diviser par des nuances légères, de nous échapper en vivacités dans la discussion, nous aurions dû nous ramener réciproquement aux grandes bases, en bénissant Dieu d'avoir permis qu'elles nous fussent communes. On croit mieux faire de ne pas reparler de ce qui a surpris ou blessé, et je crois que c'est la pire des choses. Dans l'intimité des âmes et des esprits, le seul pli d'une feuille de rose peut mettre mal à l'aise, si l'on ne se presse de le redresser. Je sens qu'il ne faut pas accuser en tout notre volonté et notre imprévoyance ; il faut laisser une large part à tous ces inconvénients de la vie de Paris où le temps de faire mal existe toujours sans donner jamais celui de réparer. D'ennuyeuses affaires, celles de tout le monde ; de plus fastidieux tracas, la chaleur, la fatigue, l'espèce d'irritation involontaire qu'elles donnent, entrent comme élément plus puissanl qu'on ne le croit, dans les intérêts qui paraîtraient devoir planer bien au-dessus de si petits obstacles. Celle vie d'efforts, de soins et de soucis rend à peine possible la bonne contenance qui n'est

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qu'au profit des indifférents ol demeure toute factice : c'est comme une machine inventée pour un certain temps et dans un certain but; hors de là tout est affaissé, presque anéanti. Heureusement l'élasticité naturelle à noire âme résiste, pour le fond, à cette force de compression ; on redevient soi-même, mais avec le profond regret de se retrouver trop tard et dans une solitude où ce qu'il y a de mieux en nous ne surgit que pour être tristement refoule. Ma chère amie, si avec du repos et de la liberté d'esprits par devers nous, nous axions un jour la certitude de rester un peu de temps ensemble, un frottement habituel aurait bien vite usé ces légères inégalités, ces petits angles saillants qui n'écorchent qu'au premier moment. Vous auriez bien vite adouci mes aspérités et mis un frein à ces formes présomptueuses, qui souvent ne viennent que de l'impuissance de développer toute sa pensée ou de déduire toutes les conséquences d'un principe pose et consenti.

3 septembre iSaG.

Chère amie, si nous vivions ensemble, si je vous avait revue pour longtemps, votre action paisible renouvellerait en moi do obères persuasions. Elle n apprendrait rien à mon intelligence, elle se ferait sentir à mon cœur. Mais l'absence, l'absence! qui esl co qui peut avoir d'immuables certitudes à opposer toujours à ses craintes, vivre assez d'espérance pour défier ses lentes et imperceptibles destructions ? .le n'ai jamais rêvé autre chose que cette parfaite intimité des âmes qui rend superflue toute espèce de témoignages

extérieurs ; mais peut-être n'est-elle vraiment et longtemps possible, que lorsqu'elle se trouve protégée par une autre réalité sensible, la présence. Il est bien petit le nombre des pieux solitaires qui ont pu vivre de Dieu sans culte, et je pense que c'est encore dans un plus petit nombre de cœurs que l'affection pourrait se maintenir vive et puissante, sans le secours des mouvements et du langage qui l'expriment. Voilà pourquoi dans ce présent si pauvre et cet avenir qui ne promet rien, j'ai mendié quelquefois des assurances, dont j'ai bien plus besoin pour me consoler que pour me convaincre. Vous êtes la plus forte de nous deux ; bien loin de vouloir vous imprimer ma manière de sentir et d'aimer, je suis entraînée à prendre la vôtre. Mais. comme tout ce qui n'émane pas naturellement de notre propre fond, cela a occasionné en moi une sorte de lutte, ou plutôt des oscillations. Avant tout je voudrais vous plaire et me faire aimer ; je serais à ce prix trop heureuse de perdre quelque chose de mon individualité. Si je m'y livrais cependant, je serais plus tendre, vous verriez mieux à quel point vous m'êtes chère. \ous êtes l'amie de mon choix : combien il est profondément vrai que c'est vous que je désignerais à la Providence, si elle me laissait nommer la compagne de tout ce qui me reste d'existence sur cette terre ! J'aimerais d'autant plus ce bonheur, que je suis sûre de vous le faire partager. Oui, je le crois, il y a dans ces replis où vous pénétreriez aisément, tout ce que j'ai cherché moi-même dans les autres, et tout ce qui, en moi, n'a jamais servi à personne. Vous marcheriez par des sentiers qui n'ont point été battus ; vous découvririez ce qui n'a pas été connu, comme dans ces

solitudes anciennes et cependant nouvelles, où les pas de l'homme n'ont jamais pénétré! Que je sache une fois que vous croyez avoir rencontré en moi une partie, <lu moins, de ce que je sais avoir trouvé en vous, et je renonce à toutes protestations. Voilà les voix qui s'élèvent du fond même du sanctuaire ; voilà ce que je puis vous dire en toute vérité et en toute conscience; voilà ce que j'aurais su taire aussi, si votre dernière lettre ne m'avait rendue davantage moi-même. \'ous en repentirez- vous? Battrez-vous en retraite pour m' avoir vue faire quelques pas ? La parole de ce monde qui m'a toujours paru la plus tendre, c'est : Que voire volonté soit faite. Il en coûte souvent de l'adresser sincèrement à Dieu, mais c'est notre propre misère qu'il faut en accuser. Je m'y engage cependant à tout risque, et je crains bien moins mes sacrifices que je ne crains de gêner votre liberté. "Nous avez bien raison, j'ai encore en moi les éléments de ce repos animé, de cette vivacité d'impression qui fait prendre aux choses et aux idées en elles-mêmes. Tout pourrait servir d'aliment à ma pensée dans ce monde où, selon moi, il y a trop de plaisirs et pas assez de bonheur ; mais dans les circonstances où je me trouve, soit personnellement, soit pour les autres, le contrepoids de peines et d'inquiétudes est trop fort pour ne pas ôter à l'élasticité de ma nature. Mes bons moments sont ceux où je m'absorbe complètement par l'occupation ; j'y perds avec mes peines le sentiment tic ma propre existence ; mais je ne le retrouve guère (pie pour succomber presque sous le dégoût de la vie. Ce n'est point un dégoût amer, ou qui me porte à des mouvements d'envie, de murmure ou de révolte ; c'est seu-

lement cette extrême lassitude qui vient d'une extrême faiblesse, une sorte d'effroi pour une impression, souvent la même, toujours douloureuse; on dirait une blessure que rien ne peut fermer, une souffrance qui ne se déplace jamais, qui va comme le temps, que rien n'arrête ni ne dérange. Si je pouvais agir, je crois que je retrouverais tout mon courage ; mais en le divisant sur chaque détail qui ne se passe pas de lui, je suis ostensiblement au niveau de mes affaires ; j'accomplis à peu près ce que je dois, mais il ne me reste rien en réserve ; ma force ne suffit qu'à l'action commandée et je retombe sur moi-même dans un dépouillement complet. C'est certainement une maladie de l'âme qu'une telle disposition. Il ne faut en chercher la raison dans aucun chagrin, dans aucun obstacle extérieur ; c'est peut-être un châtiment. J'y vois aussi, cependant, quelques moyens de plus et quelques dangers de moins : la souffrance est un fait incontestable, mais est-ce vraiment un mal? D'une autre part, je ne vois pas que cela nous rende moins propres et moins disposés à faire le bien, quand l'occasion vient s'offrir même à la chercher, et il est bien vrai que cette constante et pénible impression m'épargne beaucoup de fautes que l'inconsistance et la légèreté naturelle de mon caractère me feraient peut-être commettre. Comme vous le dites si bien, avec la liberté extérieure, avec la sécurité, renaîtraient mille volontés puériles et frivoles; aux biens véritables viendrait peut-être se joindre l'abus que j'en ai tant fait; I n point douloureux quelconque est le vrai Mémento mori des chartreux ; il fait paraître sous leur véritable jour tous les objets qui pourraient encore se colorer d'une fausse

lumière. Je vous assure que je suis bien vos conseils ; je laisse dormir le passé et j'anatomise moins que jamais mes impressions du moment. L'ardente conviction que la situation où nous sommes est la seule, rigoureusement la seule qui nous convienne, quand elle est indépendante de notre choix, me fait aimer jusqu'aux choses que la uature repousse. Je ne voudrais pas plus toucher à ma destinée que, sous l'ancienne loi, je n'aurais voulu porter la main à l'arche du Seigneur. Ce qui me peine davantage, c'est que sous plusieurs rapports la volonté de Dieu sur moi ne se prononce pas assez; j'ai des partis à prendre qui offrent, chacun d'eux, du pour et du contre. Enfin, quant aux déterminations humaines, je me trouve souvent, comme dit le psaume, sur une terre sans route et sans eau; et je voudrais, si j'osais vouloir, que tout lût assez positif et assez clair pour que je n'eusse qu'à obéir et à marcher.

J'attends mon mari qui doit avoir quitté Aix le 01 : je pense qu'il ne s'arrêtera que quelques jours à Paris et viendra me rejoindre ici, pour régler nos autres projets. Je compte toujours rester avec M"10 X. jusqu'à la lin du mois. De tout ce que je puis taire pour le moment, rien ne m'est plus doux, parce qu'il me semble que, sans illusion, je puis le croire utile. Les progrès de cette jeune femme sont vraiment frappants. Son caractère, naturellement fort jusqu'à la raideur. avait peut-être besoin que des conseils, tels que la vérité les inspirerait à ton--, passassent par une voix amie. Le goût de tout ce qui est bien, des occupations sérieuses, un plus haut degré d'attention sur ellemême, se développent presque simultanément dans

cette bonne nature, qui fait germer dès le lendemain ce qu'on a semé la veille. Je ne cherche point à obtenir des actes isolés ; c'est une impulsion générale, salutaire et puissante, que je m'attache à lui imprimer. Partout il faut se garder de trop administrer ; ce qu'il importe de former, c'est la volonté dont tout émane, sauf un très petit nombre d'occasions où il s'agit d'un point décisif et important.

Savez-vous que le mariage de M. de la Garde 1 est positif ! Il épouse la fdle du comte Charles d'Autichamp ; c'est ma vieille amie, la marquise d'Autichamp, du Louvre 2, qui a arrangé cela et qui me paraît heureuse de son succès, quoique cependant un peu troublée de sa responsabilité. Notre bon M. de la Garde s'est laissé faire ; il était ennuyé d'un genre de vie dont je suis ennuyée depuis longtemps pour lui, et voulant se marier, il s'est livré à sa tante qui a bien pour lui toute la sollicitude d'une mère.

J'ai reçu une très aimable lettre du duc de Laval, établi à Albano. On me mande qu'il est entre deux jeunes beautés dont l'une a, selon lui, les plus jolis pieds, et l'autre les plus jolies mains du monde. Sa belle taille et son air noble le tirent jusqu'ici d'affaire, quanta la dignité d'attitude. C'est quelque chose pour le monde, ce n'est pas assez pour ses véritables amis.

10 septembre 1826.

Toutes mes affaires de Russie et de Paris se sont

1 Ambassadeur de France en Espagne.

2 Le marquis d'Autichamu clait gouverneur du Louvre.

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concentrées sur 1rs loisirs que j'avais destinés au repos en plein air et sous de beaux ombrages. Mes livres restent là avec les cahiers de M. Cousin, que je n'ose pas regarder, pour ne pas subir le supplice de Tantale en y joignant le danger de succomber, que l'on ne connaît pas aux enfers. Mmede Duras voulait que je retournasse à Saint-Germain, et j'ai un vrai regret de ne le pouvoir faire ; mais je viens d'être encore si souffrante, que j'ai besoin de l'air de la mer et de quelques semaines de pleine solitude. Cela me crépira d'âme et de corps pour cet hiver de Paris, où de toute façon on dépense plus que l'on a.

Paris, 5 mars 1827.

Il faut, chère amie, que j'aime beaucoup pour que mon âme s'ouvre, et l'intensité de mes sentiments ne se manifeste véritablement que dans mes phis étroites confidences. Quand le silence n'est pas impossible, c'est tout ce qu'il y a de plus commode. Je passe ma vie à ne pas mettre en dehors, même momentanément, ce qui vit ou souffre en moi. Le bavardage au moins n'aura pas profané le triste poids que presque tous nous portons en nous-mêmes. Chère amie, je vous parle comme je sens ; jamais je ne serais interrogée par vous sans vous laisser voir mon ('lai intérieur comme Dieu le voit. A force de combattre et de vouloir m'élever à ce que Dieu exige de nous, je n'ai plus de forces disponibles que contre ce qui «'si répréhensible. Mes autres impressions, je les laisse se faire douces ou amères, je les laisse pour ce qu'elles sont ; ma volonté ne prend parti ni pour, ni contre, elles n'ont

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donc rien d'irrévocable. Si vous m'aimez vraiment, vous trouverez qu'il n'y a pas lieu à m'abandonner. Si Arous ne m'aimez que comme une relation dont on attend do la facilité et de l'agrément, vous aurez bien raison de nie laisser là ; vous en trouverez mille qui valent mieux que moi, et d'ailleurs, dans les rapports de ce genre, il v a toute chance pour que la peine passe le plaisir. Chaque jour, je me retire un peu plus des consolations humaines ; je cherche à me fortifier de tout ce que je perds, comme ceux qui s'enrichissent des dettes qu'ils paient. Le repos me fuit, mais je me console avec cette paix véritable qui commence à pénétrer en moi, et souvent, à l'instant même où je serais tentée de me trouver malheureuse, je sens que je ne le suis pas. Chère amie, croyez-vous qu'il y ait beaucoup de gens, dans le monde, à qui je parle ainsi ? Ne méjugez pas sur des formes convenues et générales ; mon silence n'est pas plus de l'oubli que mon exactitude n'est delà tendresse. On ne peut me soumettre avec justice qu'à une seule pierre de touche, savoir si je parle ma langue ou celle des autres. Les cultes anciens avaient bien raison d'avoir un idiome à part pour les initiés.

Mon voyage de Metz, entrepris clans la plus mauvaise saison, s'est passé très bien. C'est une amie de vingt-cinq ans qui, pendant tout cet espace de temps, n'a cessé d'avoir pour moi la sollicitude et la tendresse d'une mère, que j'ai été voir à Metz. Elle venaity consommer un douloureux sacrifice. Sa fille, âgée de (rente ans, et dominée depuis divans par la plus haute vocation religieuse, avant enfin obtenu de sa pauvre mère un consentement si désiré, celle-ci prit le parti de l'amener elle-même en France, et pour diminuer

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un peu l'éclat que Ion le cette simple et pieuse affaire faisait en Russie, elle n'a voulu venir que jusqu'à Metz, où se trouvait une maison du Sacré-Cœur, l'ordredont sa fille avait fait choix. La princesse Alexis Galitzin, cette ancienne et excellente amie, a quatre fils ; mais elle n'a que celte fille, et c'était le seul enfant qui vécut avec elle. Dans ces pénibles circonstances, j'ai cru devoir lui donner la seule preuve d'attachement qui fût en mon pouvoir et je passai outre malgré des hésitations très fondées. Le môme jour nous quittâmes Metz, «'Ile pour faire sept cents lieues jusqu'à Pétersbourg, et moi pour revenir à Paris.

Toutes mes autres inquiétudes se sonl bien aggravées ; c'est un dédale de peines : deux terres, dans des gouvernements différents, ont été ravagées, l'une par la grêle, l'autre par une récolte manquée ; on m'annonce un incendie pour la troisième, et enfin un procès qui m'est intenté, brochant sur le tout. Voilà sommairement, ma chère amie, de quoi je vis et ne vis pas. Il y a longtemps que je devrais être accoutumée à la mauvaise fortune ; mais c'esl précisémeni parce qu'on perd toujours qu'on est tristement surpris de perdre encore. Si, me prenant comme je suis, vous n'êtes pas trop mécontente, trop aliénée, rendez-moi quelque courage en me parlant de vous. Ceux que j'aime peuvent faire vibrer en moi les cordes les plus silencieuses. Adieu : mille hommages à madame votre mère.

Paris, [ \ juillet 1827.

Chère bonne amie, je dois vous paraître bien cou-

pable et cependant, voyez quelle inconséquence ! Je pense à vous souvent, pendant bien plus de temps qu'il n'en faudrait pour vous écrire, Je vous aime d'affection et de confiance si tendre qu'à chaque instant de ma vie j'aurais quelque chose à vous dire ; mais nous sommes loin, séparées pour longtemps ; les choses se pressent les unes sur les autres ; on est accablé sous le poids, le découragement s'en mêle, et on finit par là jusqu'à la consolation qu'un peu de ferme volonté finirait par raniner. Pardonnez-moi ; avec une mauvaise santé les forces morales diminuent, et avec elles tout ce qu'il faut de confiance pour regarder complaisamment dans l'avenir. \ous revoir et vous garder serait bien une des plus heureuses pour moi ; nos petits différends, les légères nuances qui nous séparent disparaîtraient bientôt dans ce grand nombre de points de contact qui réunissent et confondent nos âmes. Vous me feriez du bien chaque jour et c'est comme cela qu'on en fait.

A ous avez déjà su le mariage de Mme de X., cette fin d'un roman qui m'a causé bien des tracas et bien des peines et dont le dénoûment est jusqu'ici le bonheur le plus \if et le plus complet. Celte pauvre \. est heureuse précisément de la même manière dont elle souffrait* avec plénitude, ne comprenant rien au delà de sa félicité, comme elle n'entrevoyait rien au delà de son infortune.

Ecrivez-moi, chère bonne amie, et pardonnez-moi; je m'engage à ne plus reculer devant le regret de ne vous dire qu'un mot : c'est trop à la fois de se charger de privations et de reproches.

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Paris, 18 septembre 1S27.

Chère amie, il faut convenir que le bon Dieu est un grand envahisseur ; il sait bien arranger toute chose pour gagner du terrain, se mettre au large et faire aimer jusqu'au vide qu'il fait ; il ùte tout et il donne tout, et il n'ôte que pour donner. Quand, par hasard, je me laisse ressaisir par mes anciennes idées et que je regarde autour de moi, j'en ai comme des vertiges; j'éprouve quelque chose de ces terreurs paniques qui prennent dans une profonde nuit ; mais tout cela est bien fugitif, bien faible comme traces qui survivent. Une réflexion, une comparaison, une tendre et sincère élévation vers Dieu suffit pour me faire reconnaître toutes les vues de sa providence. Elle nous pousse au salut. Qui de nous pourrait dire qu'il l'eût réellement choisi ! Dès qu'il s'agit ici de réaliser les meilleures intentions, de mettre la main à la charrue, nos idées les plus positives s'éclipsent souvent et c'est toujours dans un avenir qui ne deviendrait jamais le présent, que se relèguent ces bonnes résolutions qui pavent l'enfer. Je me suis assujettie à des œuvres qui ont commencé par nie paraître très pénibles ; je n'ose pas même nie re paître de l'espoir que j'y suis utile ; le bien qu'on fait an\ autres est bien problématique auprès de celui qu on essaie de se faire à soi-même. Je fais ma vie comble ; je n'y laisse que le moins d'interstices possible. Par zèle pour celle qui esl invisible, je soigne l'autre ayee plus de suite que je n'en avais encore mis. Il en ré suite que, par l'effet d'un excellent régime, quoique plus vieille et plus malade, me- maux prennent moins

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de place ; ils m'entravent bien, mais sans m'arrêter.

Ne me dite- pas que des points assez importants nous divisent. M. Bal lanche disait un jour, fort spirituellement et fort justement, que pour disputer ensemble il fallait être du même avis. Eh bien ! nous sommes précisément en position de justifier cela. Partantdes mêmes bases, contenues dans la même route par les mêmes jalons, nous ne pouvons laisser d'espace entre nous que ce qu'il en faut pour dresser nos batteries et nous exercer aux plus innocentes manœuvres. Nos intentions et notre but sont identiques ; les moyens que nous croyons propres à les assurer sont analogues. Si quelquefois nous ne nous sommes pas entendues, c'est que l'humeur s'en mêlait, une humeur fort étrangère à la discussion, et il arrive sans cesse qu'on est poussé aux choses qu'on énonce par l'ascendant secret de pensées qu'on n'exprime pas. Il en résulte qu'en disant son opinion on l'exagère, on la défigure par celle exagération même, et qu'on se parait méconnaissable à soimême, quand on se juge dans le calme de la réflexion. Nous sommes si bien averties, qu'il n'y aura plus de dangers pour nous à cet égard, et si quelques différences subsistent, en dernier ressort, un peu d'indulgence et beaucoup d'amitié suffiront bien pour les couvrir. Combien vous m'affligez, ma chère amie, par cette affliction où je vous vois, au sujet de la santé de madame votre mère ! Combien j'ai besoin d'être tranquille pour vous sur ce pieux et premier intérêt de votre vie ! .Ma pauvre chère amie, tout ce que vous avez de bonheur est de la vertu et le bon Dieu sait bien protéger ce bonheur-là.

J'ai de bonnes nouvelles d'Italie ; mon beau-frère a

présenté ses lettres de créance ; le Saint-Père a été pour lui d'une amabilité parfaite. Quand il a su sa nomination, il lui a fait dire que ce choix lui était agréable de préférence à tout autre. Ils me redemandeiit à Rome, avec une instance qui me touche sensiblement. Je ne veux pas y renoncer ; mais, d'une autre part, l'idée de , recommencer une vie décousue et provisoire combat bien fortement le désir si grand que j'ai de les revoir. Me voilà revenue à Paris depuis un mois et pour lout l'hiver ; c'est commencer de bien bonne heure ; niais cela a des avantages qui me font passer sur les inconvénients. A bientôt.

Paris, 2 2 octobre 182

Ma bien chère amie, la dernière fois que vous m'écriviez, vous étiez atteinte de tristesse, vous luttiez contre une sorte d'inquiétude, et, là comme ailleurs, lutter n'est pas toujours triompher.

Ma sœur m'écrit aussi tristement. Les idées sinistres auxquelles elle se livre dans toutes ses grossesses, qui percent dans tout sans qu'elle les exprime, agissent sur moi comme si la Providence n'en avait pas déjà fait quatre fois justice ; mais il y a tant de choses dont on rit le lendemain et dont il était fort simple tic pleurer la a cille !

Mme de Montcalm est toujours connue je vous l'avais dépeinte, spirituelle, exigeante, ne donnant rien et fort scandalisée de ne pas recevoir tout. Heureusement pour la justice et pour elle, elle ne tient guère qu'aux apparences : elles lui laissent encore beaucoup de sinVis de mécontentement. Combien n'en aurait-elle pas davan-

tage, si elle s'avisait de regarder un peu plus avant ! M. Desjardins est meilleur pour moi de jour en jour. Quand la bonté est réelle, elle est nécessairement progressive. A ous devez être tout à fait rassurée sur M. de Lamennais : sa santé parait bien remise. J'en ai des nouvelles aussi fraîches que sûres par M. de Coriolis qui est en correspondance fort établie avec lui. Que de choses n'aurai-je point encore à vous dire ! \ dire silence serait un petit obstacle à mon bavardage, mais l'idée de votre inquiétude possible gâte tout. Adieu, ma bonne excellente amie.

Les Nouettes, \ novembre 1827.

Chère amie, j'ai reçu avant-hier les deux lettres dont le retard avait fait une si considérable lacune : c'est seulement le lendemain qu'on fait bon marché de l'inquiétude de la veille. Je vous adresserai, quand vous le voudrez, des excuses sur mon inquiète exigence ; nue fois rassurée, je deviens juste et facile. Je vous entends bien quand vous parlez de cette incapacité absolue, de ce mal qui est nulle part et partout, qui nous met si bas sans nous faire prendre l'attitude de malade. Rien ne se ressemble moins que n'être pas malade et m' bien porter ; entre ces deux états, il y a peut-être toute la distance qui sépare les êtres véritablement bons de ceux qui ne sont pas méchants.

\ oilà donc M. votre frère décidé à passer son hiver \\ Florence, qui lui offrira beaucoup de ressources, s'il veut chercher un peu de distraction. Je lui recommande fort la maison de la comtesse Jioulourline, une

A MADEMOISELLE DE VIKIEU O7

de mes meilleures et plus agréables compatriotes. La comtesse Marie Woronzof, sœur de la comtesse Boutourline, joint à beaucoup d'esprit naturel une originalité assez piquante. Le comte Boutourline est un excellent homme, bibliophile au point de ne s'être pas découragé par l'incendie de vingt-six mille volumes qu'il avait à Moscou et de reconstruire sur nouveaux frais. Dites seulement ce que veut M. votre frère, car je sais qu'il v a des prévenances qui deviennent incommodes, et je m'en abstiens pour n'agir que d'après vos instructions.

Je me trouve fort bien chez mes excellents amis Ségur ; mon mari parait s'y plaire, la matinée n'est jamais assez longue pour tout ce que j'accumule d'occupations, et la soirée, qui finit de bonne heure, passe comme un éclair. Tout ce que je sais et tout ce que je ne sais pas m'attache également, m'attache ou m'attire du moins. Je sens que toutes les traverses de la vie ont laissé mes ressources intactes : le repos du cœur protège le repos de l'esprit, et dans cette disposition, on peut braver la retraite, même quand elle serait de la solitude. Soyez tranquille pour moi, ma chère, ma bien chère amie ; en passant le torrent, il a bien fallu en boire quelques gouttes, mais je suis de l'autre côté de la rive et je vous réponds bien que c'est pour marcher en avant, sans être tentée de rebrousser chemin.

Cro\ez qu'il me faut un peu de pbilosophie pour rie pas me contrarier beaucoup de n'être pas logée et d'avoir mille choses, auxquelles je tiens trop dans tous les «oins de Paris. De toutes les douceurs matérielles, un logement agréable est celle ijui me trouve le plus sensible. Cela me rend un peu difficile ; tant que je ne

suis pas logée, je m'imagine que je le serai très bien et j'aime mieux cela que de l'être mal.

Adieu. Vous ai-jeditque ma sœur devait être maintenant établie avec ses enfants à Sienne ? Dieu veuille que ce parti réponde à tous nos vœux !

Paris, 29 mai 1828.

Je suis toujours bien sensible à la bonté de l'évêque de Béarnais '. Il trouve encore le moyen de m'accorder quelques moments au milieu des soins de sa place si précaire et si redoutable. Les premiers mots qu'il m'adressa en me revoyant, après sa nomination au ministère, m'ont fait plaisir : — -J'ai bien pensé à la peine que vous éprouveriez en me sachant ministre. — Certes, c'était me connaître, et l'on doit de la reconnaissance à quiconque nous connaît si bien.

Adieu, chère amie, c'est du fond de l'Ame que je vous aime et vous embrasse.

Paris, 17 juillet i8']2.

Comme vous l'avez si bien deviné, chère amie, à chaque instant de ma vie, j'ai le besoin de me dévouer ; mais le désintéressement le plus complet est l'âme de ce dévouement et le mécompte est devenu pour moi une menace impossible. J'ai besoin de

1 M. Feutrier, ministre des cultes dans le ministère Marti-

tniae.

A MADEMOISELLE DE VHUEU 5q,

m'unir à tout et de n'appartenir à rien, ,1e suis loin de uie faire illusion sur le peu de constance, sur la fragilité de beaucoup de témoignages que je reçois; pourtant je suis aussi loin de désirer que des éléments plus intenses, plus vivaces, se produisent dans ma vie. Je suis heureuse de ne rien posséder, de ne laisser après moi que des regrets tels que les éprouve la bienveillance, de n'être par conséquent nécessaire à personne et de n'être l'objet d'aucune préférence. Pour une personnalité ardente et exclusive comme était la mienne, c'était bien passer d'un pôle à l'autre ; mais l'impossible pour moi aurait été de m'arrêter dans le milieu. Le bon Dieu a eu pitié d'une de ses créatures : en me donnant l'instinct, l'attrait de tout quitter intérieurement pour lui, il n'a rien olé en moi à l'appréciation des habitudes douces, suivies, composées d'intimité véritable, d'estime et de confiance. Le morcellement et les disparates se sont mis à la place de l'accord et de l'unité, et puisque dans ma situation donnée, je ne puis me livrer à aucune spécialité, c'est une indication de plus de sacrifier au nombre. Voilà, ma bonne chère amie, la paraphrase de tout ce que vous avez pénétré. Seulement, je ne sais si votre induction n'est pas souvent ébranlée el flottante ; je le crains, toutes les fois que je rencontre votre surprise aux mouvements les plus simples cl les plus naturels de mon cœur. Vous pourriez n'avoir pas entendu parler de moi pendanl longtemps, el puis recevoir un grand témoignage d'affection qui vous prendrait au dépourvu ! C'est là. chère amie, que serait votre tort ; car. de mon côté, pas la plus légère solution de continuité n'aurait laisse prise à votre élonnenienl.

6û A MADEMOISELLE DE V1ÏUEU

Paris, 5 janvier i832.

Chère amie, la Providence a daigné dans sa miséricorde infinie compatir à ma misère, me donner la consolation qu'elle réserve aux petits, celle de retrouver sans cesse la force et le conseil dans des épanchements pleins de sympathie et de véritable affection. \ous étiez à Paris à l'époque de ma première rencontre avec Mme Pastoret. Devenue humble, de toute l'aversion que le christianisme donne pour l'orgueil, sa pensée unique est de se perfectionner dans cette grande voie et vous pouvez comprendre combien il m'est doux de l'y suivre. Sous tous les rapports, ma situation est pleine de moyens d'avancement, de principes d'activité, de consolations puissantes. Ce qui surmonte le tout, c'est la grâce d'une pensée de reconnaissance, d'amour toujours croissant pour Dieu, pensée si dominante, si impérieuse, qu'elle pourrait être unique. Ce bonheur de la vie, chère amie, si loin de repousser la pensée de la mort, cette conscience qui se trouble par la justice, qui se rassure par la clémence de Dieu dans ses jugements, voilà, voilà ce qu'il y a au fond de mon Ame, ce qu'elle nourrit sans cesse, avec une augmentation toujours nouvelle de force et d'intensité. Dans une semblable disposition, croyez-vous qu'on oublie ce qu'on a aimé, qu'on cesse d'aimer ce qui répond à des impressions si intimes:' Croyez-vous, enfin, qu'une amie telle que vous ne reprit pas son droit d'investigation illimitée, du moment où de telles communications cesseraient d'être impossibles? Ah ! chère amie,

A MADEMOISELLE DE VIRIEU 6l

vous pouvez m'en croire; au milieu de tant de richesses, votre présence serait pour moi un bienfait, votre amitié un trésor, ei vous êtes toujours au nombre de ces deux ou trois personnes epic je voudrais voir habiter sous mon toit.

Ma bien chère amie, c'est du fond de l'âme que s'échappent ces paroles, c'est sous les yeux de Dieu que je les écris : prenez garde qu'un doute s'y attache : vous vous rendriez coupable et me blesseriez profondément. A. enez, venez seulement passer quelques jours avec votre heureuse amie, vous a errez alors si votre impression la démentira.

Paris, 28 janvier i8iv>.

Chère, chère pauvre amie, quel horrible coup ! quelle douleur inattendue et hors de toute prévision ' ! C'est hier, seulement hier au soir, que cette cruelle nouvelle m'est parvenue ; elle m'a bouleversée tout entière. Ma pauvre amie, quel sacrifice Dieu attend de vous, de vous qui n'avez jamais vécu que pour les autres, devons dont la sensibilité si profonde s'esl ton jours concentrée dans ses premiers et plus impérieux devoirs! Votre santé délicate et qui n'a pour toute force que celle de votre volonté peut, je le redoute, rester bien ébranlée d'une si terrible épreuve. Soignez-vous, soignez-vous, ma pauvre amie. Je vous le demande au nom de notre bon Dieu, de votre pauvre mère, de tout ce qui vous reste, «le moi aussi

1 M" de Virieu venait de perdre son frère.

qui vous aime si tendrement. Sans ma déplorable santé, quelle consolation c'eût été pour moi d'aller vous trouver ! Vous auriez bien vu alors que mon cœur sait entendre le votre et qu'il a pu mériter de souffrir avec vous. Chère amie, c'est aux pieds de notre Dieu que nous aurions cherché le soulagement de tant de maux soufferts, de tant de maux qui menacent. Unissons-nous de plus en plus dans cette pensée. Vivons d'abandon et d'espérance. Parlez-moi de vous, faitesm'en parler. Si vous êtes hors d'état de le faire, une ligne, une seule ligne ! mais qu'elle me rassure, qu'elle me laisse croire que ma chère Stéphanie a pitié de tout ce qui l'aime. Dites-moi aussi comment madame votre mère a supporté un si affreux déchirement. Ah ! c'est bien sur elle que je compte pour relever votre courage, vous en faire à la fois un devoir et une consolation.

Ma pauvre amie, combien votre absence a dû ajouter encore à votre douleur ! Mais, je me trompe, il n'y a pas d'absence, il n'y a pas de séparation : l'affection véritable est toujours présente et on n'a pas perdu ce qu'on est sûr de retrouver dans le ciel. Adieu, écrivezmoi, je vous en conjure.

Paris, 20 décembre i835.

Chère amie, ne me dites pas : « Je ne suis bonne à rien, vous ne m'aimerez plus si vous me voyez telle que je suis, etc. ; » ces paroles ne sont pas assez simples pour être dignes de vous, ni même de ce qui vous aime. Ce qui vous a mise toujours à part dans ma pen-

A MADEMOISELLE DE VUWEI." 63

sée et dans mon cœur ne se perd ni ne s'altère ; c'est ee qui survil au contraire à toutes les modifications possibles; c'est le point qui fait qu'on esl soi el pas un autre, le point par lequel on se louche cl on se juge une fois pour toutes.

Merci du petit croquis pour ma chapelle. Il me fait très bien comprendre son exécution pins finie ; mais je ne voudrais ni ogive, ni rosace ; je voudrais un dessin dans lequel on fît entrer, si ce n'est des figures humaines, du moins de ces animaux ayant droit de cité dans les arabesques qui sont comme les Mille et une nuits de la peinture.

Paris, 21 mai 1 8.J7 .

Très chère amie, quand vous ne pouvez me parler, comme on se parle dans l'intimité, ces paroles vraies qui sonl toute l'âme, pourvu que j'aie de vos nouvelles. je vous tiens quitte du reste. Les formes oiseuses et seulement aimables de l'amitié ne conviennent plus à la fatigue de ceux qui ont beaucoup et longtemps souffert. Vous et moi avons bien droit, et plus que jamais, de faire main basse sur les préliminaires.

Il y a eu mercredi quinze jours, j'ai appris que le malheur de ma pauvre sœur était consommé et vous pouvez juger de mes angoisses! La prévision ('lait si facile dans ces douloureuses circonstances, que l'évé nemenl funeste paraissait u \ pouvoir plus ajouter. El pourtant j'ai été saisie, bouleversée, comme si j'avais pu espérer. La triste situation de ma sœur se déroule aujourd'hui devant moi plus sombre encore et plus

difficile. Tous ses devoirs lui font une loi de son retour immédiat en Russie. Ainsi la moindre de mes peines est encore une séparation indéfinie. Il faut que ma sœur suive le mouvement qui lui sera imprimé par les jeunes vies ascendantes dont elle dépend, et que moi je reste immobile comme ceux qui ne doivent plus songer qu'à mourir, en soignant une existence de beaucoup plus avancée que la mienne, et dont la première nécessité, aujourd'hui, est le repos. La santé de mon mari est bonne malgré son grand âge; elle vient cependant de me donner de l'inquiétude, au milieu de mon anxiété la plus vive pour Munich. Sans l'impossibilité évidente de le laissser longtemps seul, j'aurais été rejoindre ma sœur ; au lieu de cela, je n'y puis penser et j'hésite encore à décider le voyage de Vichy. Chère amie, vous revoir à l'aise eût été pour moi une immense consolation, c'est du fond de l'âme que je puis vous le dire. ?Sous nous serions réciproquement douces et bonnes. Dieu me fait la grâce d'être plus heureuse que je ne l'ai jamais été de sentir que, me donnât-il sa puissance, aucun bien de ce monde n'ajouterait au bien-èlre que j'éprouve. En reconnaissant une telle grâce, il m'en coûte d'en jouir trop seule, et, malgré soi, on choisit toujours un peu ceux à qui on voudrait donner. Moi, vous donner, chère amie ! vous, à qui je ne pense que pénétrée de vénération, pénétrée de la douceur infinie de s'abaisser profondément devant ce qu'on chérit et ce qu'on respecte ! Ce n'est pas de vos mérites que la sagesse de Dieu peut jamais me faire l'instrument ; niais ce qu'il \ a de plus infini peut parler de sa miséricorde, et dans un ca>ur heureux, il \ a toujours contagion. Chère amie, ne les sentez-vous

pas plus près de nous, ceux que nous avons perclus, plus près qu'au milieu d'une ténébreuse et toujours menaçante réalité? Ne sommes-nous pas plus près de l'avenir, de cet avenir que nous touchons, que de ce passé qui fuit et nous échappe? Celle àmc qui aime ne sent-elle pas l'âme qui lui répond ? Voyons-nous Dieu, et cependant qui jamais nous a aimés et nous a parlé comme lui?

Adieu, ma bonne, ma chère et bien chère amie. Que Dieu rende à votre bonheur cette force qu'il n'a donnée jusqu'ici qu'à votre vertu.

Paris, 10 novembre 1839.

Chère amie, je veux me faire bien venir de vous en vous transcrivant un passage d'une lettre du 6 novembre que je viens de recevoir d'Alfred de Falloux que vous connaissez bien et qui, à présent, est à Rome, près de son frère : « Je vous ai gardé M. le duc de Bordeaux pour la fin et ce chapitre mériterait les quatre pages à lui tout seul. Il s'est échappé à travers une maille du réseau diplomatique qui prétendait l'enfermer, et il a fondu sur Rome tout à fait à l'improviste. Plus d'une ambassade a jelé de grands cris et a élevé de nombreuses difficultés de détails. Cependant le fait du séjour est sauvé el il vient de louer pour six mois le palais Conti, place de la Minerve, Le voilà donc enfin sur un théâtre où il est vu et d'où il peut voir, où son expérience va s'aguerrir et ses facultés recevoir le développement de l'exercice et de l'échange. On lui a fait prendre tout de suite l'altitude

LETTKES DE Mme SWETCLUNE tl 5

66 A MADEMOISELLE DE VHUEU

de simple particulier. Il a déjà passé une soirée chez la comtesse Rzewuska ' et cette première épreuve a été pour lui un véritable et sérieux succès. »

Vous avez donné des regrets à notre bon arcbevêque qui sera pleuré par la France, comme par son diocèse -. Rien dans sa mort n'a manqué. Tout pour lui est devenu matière de sacrifice dans un des plus saints et des plus volontaires holocaustes. Après nous avoir fortifiés par de tels exemples, Dieu Aeuille paraître encore tout entier dans le choix de son successeur ! Ce n'est pas à la France seulement que ce choix importe ; de proche en proche, c'est sur le monde entier qu'il réagit. Ah ! que de tristesses je viens de subir, chère bonne amie ! Mais avec ce qu'est devenue ma seconde et heureuse nature, il me suffit de savoir que Dieu aime ce vide, en attendant qu'il le remplisse, pour le regarder comme un trésor. Je jouis de ne passer qu'après beaucoup d'autres dans les cœurs que j'aime et de pouvoir disparaître sans faire verser une seule larme amère. Causer de la douleur, même après moi, me ferait trembler! Dans cette disposition, un grand zèle s'attache naturellement aux petites choses ; la fatigue est absorbée par la sollicitude, et cet éparpillement, qui serait si pénible, cesse de l'être, dominé par une même pensée ; l'unité de cette vie morcelée ici-bas et se reconstituant en Dieu. Je conviens que la volonté, si elle était libre, ne se condamnerait peutêtre pas à exploiter un pareil fouillis ; mais, dans la maison de notre Sauveur, les pis-aller mêmes sont pleins de charme.

1 La comtesse Rosalie Rzewuska, née Lubomirska< 1 M. de Quélen.

Ce que les journaux vous ont dit des malheurs de la foi consommés en Russie n'a, je crois, rien de controuvé. Quel malheur, dites-vous, qu'un tel clergé ! Mais sous les conditions qui jusqu'ici lui avaienl permis de vivre ou plutôt de végéter spirituellement, comment aurait-il été autre? De telles prévarications sont préparées de loin. Chère amie, vous avez deux amours que vous voudriez bien faire marcher de conserve, tâche ardue, sinon impossible; moi, toujours davantage, à mesure que ma vie décline, je sens mieux n'en avoir qu'un. Je ne demande plus aux hommes et aux choses de ce monde de foire du bien à ce que j'aime ; je leur demanderais de ne pas lui faire de mal, ou plutôt je désirerais de toute la force de mon âme et de mon intelligence qu'ils n'en aient. pas le pouvoir. La vérité n'aime guère les appuis humains, ils sont trop caducs, et, dans les conditions les plus favorables, c'est toujours un glaive à deux tranchants.

Comme j'aurais été contente de -sous faire faire la connaissance de cette excellente amie qui esl venue me trouver ' ! Je ne sais personne à qui je doive davantage, qui me soit plus chère, et ce serait un bonheur immense, si les esprits étaient à l'unisson comme les cœurs.

Adieu, ma bonne et chère amie, je vous embrasse et vous aime bien.

Paris. •>.- septembre i84o.

Chère amie, on ne sait vraiment que penser de ce 1 La comtesse de Nesselrode.

temps-ci. Tous les raisonnements sont pour la guerre, toutes les impressions sont contre ; tout le monde voudrait la paix et personne n'ose la vouloir.

Ma bonne sœur est à Moscou avec ses deux plus jeunes fils qui lui donnent grande consolation. L'aîné nous inquiète pour le moment : il est d'une expédition en Géorgie, expédition où il n'a que le titre de diplomate. Mais à peine engagé dans le Caucase, il v a fait une maladie dont la convalescence même ne suffit pas encore à nous rassurer ; ce climat est perfide et nous tremblons. C'est cet aîné dont je vous ai parlé souvent, qui a un très beau talent pour la peinture et un cœur qui lui gagne tous ceux qui le voient de près. Il a toujours été mon favori, un peu parce que je l'ai aimé avant les autres et aussi par sa nature toute sympathique. Les autres sont très bien aussi ; ils ont tous le cœur bien placé ; c'est loin de suffire, mais c'est très bon pour commencer. Tout cela, chère bonne amie, me fait vivre sur bien des points à la fois, c'est de l'ubiquité, ce qui ne m'empêche pas d'être immobile beaucoup plus que je ne l'aurais désiré; mais, à mon retour de Aichy, dans les premiers jours de juillet, j'ai trouvé mon mari si peu disposé à bouger, si effrayé même de toute proposition de ce genre, que j'ai pris, quoiqu'avec un peu de peine, mon grand parti de rester, et me voilà à poste fixe dans la rue Saint-Dominique qui, en fait d'habitants, ne garde guère que ses portiers. Je ne m'en trouve pas trop mal.

La punition de mon silence envers vous est de ne pas savoir seulement où vous prendre et d'écrire au hasard. Mais voilà comme nous sommes ; nous provo-

quons souvent ce qui nous peine et puis il semble que toujours nous soyons trop punis. J'ai revu ici, il y a peu de jours, Constance de Maistre. Je ne l'avais pas vue depuis son mariage avec le duc de Laval d'aujourd'hui. Elle s'est chargée des enfants de son frère, entre autres d'Eugène, petit garçon qui a de fort beaux yeux et que j'ai embrassé bien tendrement en souvenir de son excellent grand-père.

Adieu, ma bonne, excellente et bien chère amie.

Paris, 16 avril r8^ 1

Chère amie, c'est bien avec vérité que je puis me montrer accablée de votre malheur '. Je n'avais pas eu la simple idée de l'inquiétude qui l'a précédé ; c'est le journal qui m'a appris le coup affreux qui vous frappe et je ne puis vous rendre mon saisissement en pensant à vous. Hélas ! un malheur analogue, si récent encore, nous a bien mis sur la voie de ce que vous pourriez souffrir ! Dieu avait I prévu que vous ne souffririez jamais de vos fautes, vous a douée d'une sensibilité exquise, qui devait faire de vos épreuves une giande part de vos mérites. Aujourd'hui, ma bienaimée Kanny, tout ce que je crains, c'est (|uc celte force si souvent sanctifiée ne tourne contre vous, contre nous, et que les déchirements de la nature n'achèvenl d'altérer une santé souvent ébranlée. Je vous en prie, quand Mais le pourrez, un mot sur elle; mes sollici-

1 M"'' de Virieu venait do perdre une nièce1 qu'elle avait élevée comme sa iille.

tucles sont là. parce que là sont mes complètes ignorances. Pourvu (jue votre vertu, soutenue de votre foi, ait paré à la première impulsion d'une douleur aveugle, je serai rassurée. Dieu, sa force et toutes ses miséricordes ne vous manqueront pas. Dès cette terre, il vous fera comprendre comment des douleurs telles même que les vôtres, peuvent être embaumées de sa grâce. Ma chère, ma bien chère amie, depuis hier que j'ai su cette cruelle nouvelle, je ne vous ai pas quittée un instant . et je me sens si près de vous que je suis bien sure de ne vivre avec vous que d'une seule pensée, si ce n'est d'un même sentiment. Je vous en conjure, prévenez ces ravages par la considération du peu d'intervalle qui nous sépare de ceux que nous avons perdus î Prenons courage pour supporter dignement ce qui nous reste à subir de la vie; pensons que le plus fort est l'ait, que nous sommes sur cet heureux revers de la montagne, où les ombres sont en arrière et la lumière en avant.

Ecrivez-moi ou faites-moi écrire, mais par pitié ne me laissez pas sans nouvelles.

^ ichv, 1 1 juin i84i-

Chère excellente amie, votre lettre ne m'a fait aucune peine qui ne fût en germe dans le profond ébranlement que m'a causé votre malheur. Telles sont les voies impénétrables de Dieu. Je me demande quelquefois ce que sont à ses yeux même les consolations pieuses, quand c'est à von-- qu'il les refuse et à moi qu'il les donne. Il faut que la foi pure et simple, la vo-

A MADEMOISELLE DE V1IUEU 71

lonté droite, l'irréprochabilité, l'abnégation du soi, le dévouement aux autres, comptent pour d'immenses grâces, si grandes qu'alin <|ifelles ne dérangent pas tout équilibre, le bonheur de cette terre se retire et que Dieu lui-même se rende moins sensible. Mon amie, j'ai pour vous une telle vénération, une tendresse si vive et à la fois si respectueuse, vous me représentez tellement l'âme la plus haute et la plus limpide, que je ne sais où chercher les causes de vos apparentes lacunes ou imperfections. Si, avec la foi toute de vertu et de sacrifice, vous aviez celle qui transporte l'impression de la réalité dans les choses invisibles, ne seriez-vous pas trop bien partagée ? Ah ! chère amie, pourquoi n'oserais-je pas vous le dire, quand je le puis avec tant de vérité? vous me faites envie. Vous, qui avez tant aimé sur la terre et qui avez été parfaitement aimée, pour souffrir beaucoup il vous fallait survivre ! Que nous faut-il faire, chère amie, si ce n'est de nous jeter les yeux fermés dans le sein de Dieu, de consentir sincèrement à tous ses décrets, de tâcher de nous les rendre intelligibles par celte compréhension qui me semble être la chose du monde la mieux faite pour accompagner ce qu'on appelle les obscurités de la foi ? Les desseins de Dieu sur le salut de sa pauvre créature me paraissent le seul but qui explique ce monde. Si nous voulons y correspondre, pas une minute n'est perdue, tout le hâte jusqu'à nos tentations et nos fautes. Chère amie, que ne puis-je vous donner quelque chose du sentiment que j'ai du néant de celle pauvre vie < t de tout ce qu'elle contient, néant, du moment qu'on la prend pour terme, et déjà l'immortalité, quand ou la prend comme moyen ! J'ai hésité longtemps à vous

parler; on est si maladroit à distance! Une pensée innocente ou bonne, mal exprimée et partant mal comprise, peut quelquefois faire tant de mal! Voilà ce que je ne craindrais jamais si nous vivions près l'une de l'autre ; timide en vous écrivant, c'est une souveraine confiance que je mettrais dans tous mes épanchements parlés.

Adieu, ma bonne, ma bien chère amie.

Marly-le-Roi, 3 octobre i845.

Ma bien chère amie, comment avez-vous pu croire que j'avais su en son temps le nouveau coup qui vient de frapper votre famille ! C'est vous qui me l'avez appris. Les journaux se partagent les noms aussi bien que les idées et les systèmes. Comme je lis précisément celui de tous qui m'est le plus opposé, je n'y trouve jamais, outre cette marche de l'ennemi que je crois utile de suivre, les notions qui m'intéressent en ce qui touche les personnes. Les Débats ne m'avaient donc rien dit.

Au nombre, à la nature, à l'incessant renouvellement de vos épreuves, je sens l'estime que Dieu fait de vous. Quoi qu'on dise, je penche à croire qu'il use d'une sévérité toute particulière pour les siens, mais que seulement elle répond à une plus grande miséricorde. Aux devoirs difficiles que Dieu vous impose, comment ne pas conclure qu'il a mis en vous une énergie pleine de lumière ? Chère amie, j'ose vous le dire, parce que c'est ma conscience qui parle : Vous êtes par un seul bout inégale à voire lâche ; je veux

parler ici de cette confiance en vous-même qui vous manque, de celte confiance si absolument nécessaire quand de L'état de passivité on veut passer à celui de l'action. L'orgueil n'est orgueil que parce qu'il s'appuie sur lui-même ; mais, quand c'est sur Dieu qu'on fonde une ferme espérance d'accomplir une mission, que positivement il vous donne, douter de soi, c'est presque douter de lui.

Chère amie, je vous en supplie, de vos nouvelles ; entrez dans les détails ; n'omettez rien. Je vous ai laissé quelque temps de repos, mais voilà le pauvre fleuve rentré dans son lit, poursuivant son cours, et, après avoir énuméré les dévastations et les malheurs causés par la tourmente, laissez-moi suivre avec vous les sages mesures qui peuvent les réparer, autant, hélas ! que peuvent se réparer les conséquences d'un irréparable malheur. Je ne puis vous dire combien souvent j'y pense et avec quel tendre intérêt !

La date de ma lettre vous dira que, sans m'éloigner de Paris, je n'y suis pourtant pas en dehors de toutes mes habitudes. Nous avons cédé pour venir ici à l'insistance de l'excellente comtesse de Gontaut, sœur du cardinal de Rohan et lui ressemblant beaucoup. C'était bien le cas de faire une exception, à tout le reste s'ajoutant le bonheur de se trouver sous le même toit que le P. de Ravignan, son saint bote qui j esl à demeure; vivre dans son atmosphère est une de ces grâces qu'on se reprocherait de négliger, et il fuit convenir qu'elle renferme tout, l'essentiel et le superflu ; jamais plus d'agrément, de facilité d'humeur ne s'est joinl à plus de vertu.

Adieu, chère excellente amie. C'est de toute mon âme

que je vous embrasse, en demandant pour vous force et consolation.

Paris, vendredi 18^7.

Chère amie, perdre en deux années deux frères dans la primeur de l'âge, voilà des coups bien sensibles et qui sortent de la proportion commune, quand ils frappent un cœur comme celui de M. de Saint-Ferréol et cette amitié fraternelle qu'il sait si bien paterniser !. Nous vivons dans un temps où l'on ne sait si ce sont les malheurs publics qui doivent nous fortifier contre les malheurs particuliers, ou bien si c'est à ceux-là à nous préparer aux calamités sur la grande échelle. Jamais la prévision n'a été plus trompée ; jamais l'inouï ne s'est produit avec plus d'audace, et jamais la déception sur tous les points n'a été plus entière. La misère humaine est mise comme en enluminure.

J'ignorais que vos neveux fussent à Fribourg, et, néanmoins, pendant cette lutte si courte et si inégale, bien des fois, chère amis, ma pensée s'est reportée sur vous -. Tout afflige, mais rien n'étonne dans la manière dont procède la Providence. Je disais à quelqu'un que j'estimais fort : \ous me représentez précisément ce qu'il faut de mérite pour être puni. Je crois, en effet, qu'il en faut beaucoup pour s'attirer l'épreuve, tandis que le châtiment proprement dit est

Le marquis de Saint-Ferréol, possesseur du château et des eaux d'Uriage, dans le Dauphiné.

2 La guerre du Sunderbund venait de se terminer par la défaite des catholiques à Lucerne cl la fermeture du collège des Jésuites, à Fribourg.

V \l VDEMOISELLE DE VIRIEU 75

l'abandon. Les pauvres .(('suites n'ont assurément pas cela à craindre. Du reste, vienne le choléra ou quelque autre occasion de dévouement, et la flagrante injustice dont ils sont l'objet aura bientôt disparu ; car on trouverait difficilement ailleurs un tel esprit de loi et d'abnégation. Leurs vues politiques ne sont peut-être pas parfaitement les miennes, mais plus la persécution et la haine les atteignent, plus je me serre contre eux. Ce qui me plaît, dans les vicissitudes de ce monde, c'est l'occasion pour ceux qui veulent faire le bien de déployer et d'appliquer leur conscience et leurs bons sentiments. Moins il y a de repos, plus il y a lieu à l'activité morale, à l'exercice de la volonté, à la puissance du sacrifice. Que serions-nous, grand Dieu, si nous marchions toujours de plain-pied :' Il y a telle circonstance qui, nous incitant à l'effort sur nousmêmes, décide de notre vie. La sage, prudente et dévouée conduite de votre neveu est une de ces circonstances-là; elle lui aura appris ce qu'il devait attendre, exiger de lui-même, et ce qu'il pouvail accomplir. Vous devez en être très heureuse, chère amie, et jamais bonheur ne fut mieux mérité.

Mon mari continue à aller très bien; j'ai retrouvé encore ma sœur ici, mais au milieu de tribulations, qui assombrissent les moments qui nous restent.

Adieu, chère amie. Rien de triste comme un adieu là où le revoir n'a pas une chance.

\ ichj . i s août 1847.

Ma bien chère amie, au dépari de votre neveu, je

voulais vous écrire, d'abord par lui et puis après lui, pour vous dire que c'est toujours avec un plaisir attendri que je revois ce véritable ouvrage de vos mains. Combien je suis heureuse de retrouver en lui celte tendresse que n'ont pas toujours ceux-là mêmes, qui ont le plus besoin d'être aimés !

Au moment où ce cher neveu vous rapportait de mes nouvelles, toutes les préoccupations pénibles, tous les chagrins et toutes les menaces qui se peuvent figurer tombaient sur moi. En fait d'affaires, de vrais désastres. Les tristesses sont, depuis bien des années, mon lot sur la terre, mais le soleil d'en haut, grâce à Dieu, ne se couche pas dans le désert. J'ai comme une vraie passion de la volonté de Dieu ; imaginez-vous, qu'à la lettre, j'éprouve du soulagement quand je me sens punie. Gela vient d'une telle peur, d'une telle terreur de l'abandon de Dieu que peu m'importe comment il parle, pourvu que je l'entende; mais la pauvre nature n'en porte pas moins le poids des épreuves et surtout celui de ses fautes, à la fin d'une longue vie. Ma bien chère amie, à ces paroles qui tombent de ma plume, ne sentez-vous pas combien il faut que je vous aime, pour que mon premier mouvement vers vous si loin soit pourtant l'intime vérité ?

Après le vrai bien que Vichy a fait à mon mari et à moi, nous obéissons au désir de le consolider en allant nous établir à Tours pour deux ou trois mois. On y trouve, me dit-on, aisément à se loger, mais de vous à moi, ce que je cherche, c'est, après les ressources nécessaires à mon mari, de la solitude ; j'en ai soif. Ce pauvre M. de *** à qui vous conservez un si bienveillanl souvenir, esl 1res près de nous, à Néris,

d'où il devait venir nous faire une petite visite, dérangée par un obstacle imprévu. C'est une santé déplorable et qui me donne do l'inquiétude, comme aussi celle de sa femme, bien digne de lui. Une activité intérieure, qui du cœur passe dans l'intelligence, détruit en eux tout équilibre avec leur frêle et délicate organisation. 11 résulte de cette prédominance de l'âme que ses conseils passent toujours avant les considérations de santé : je l'approuve et je m'en plains.

Tours, '1 octobre 1 8 ^ 7 .

Ma bien chère amie, à peine établis ici d'une manière complètement satisfaisante pour mon mari et qui me faisait espérer pour moi-même tout ce que j'\ venais chercher, un effroyable saisissement esl venu remettre en question tout ce bien être. De la troisième marche d'un escalier que nous montions ensemble, un faux mouvement fit perdre l'équilibre à mon mari. Il tomba renversé en arrière, et, tout le poids du corps portant sur le bras qu'instinctivement il avait avancé pour préserver la tête, il en est résulté une fracture au petit os du poignet, fracture sans déplacement, sans douleur, qui n'a été suivie d'aucune perturbation, pas même dan-- ses habitudes. Vous pouvez vous figurer ce qu'a été ma première terreur el les angoisses bien fondées des premiers jours. Dieu dans sa miséricorde m'a épargnée! Jeudi on délivre complètement le bras de son appareil. Puis-je \<>ns

rendre tout ce qui a traversé mon esprit el □ âme

depuis ce terrible jour, tout ce que j'ai souffert, tout ce

que j'ai appréhendé à la fois, toutes les douleurs et tous les frémissements de mon pauvre cœur! Dans ce que j'ai éprouvé, il y aurait de quoi convertir mille Ames. Aussi j'espère bien qu'il y en aura une, au moins, qui ne disputera plus rien à Dieu. Vous savez tout ce que j'ai à obtenir comme dispositions religieuses dans mon mari ; la seule vue du malheur irrévocable auquel j'échappais suffisait pour me bouleverser ; la menace ne me révélait que la pensée habituelle de ma vie, mais sous une forme saisissante qui la confondait presque avec la réalité. J'ai eu beaucoup île peine à me remettre de cette cruelle épreuve. Voilà donc, ma hien chère amie, l'historique du repos que je venais chercher ici, bien fait pi air démontrer combien nos pensées sont vaines quant aux moyens que nous nous proposons : Dieu, après avoir sanctionné uotre but, se réserve presque toujours le choix des voies qui doivent nous y conduire.

Vous reconnaîtrez, j'espère, ici, que si vous avez confiance dans mon amitié, ce qui est tout simplement faire preuve à la fois de bonté et de bon sens, l'abandon avec lequel je vus parle, vous le rend avec usure. Tours répond merveilleusement à nos exigences en offrant le mouvement dont mon mari a besoin, le libre choix entre le monde dont les châteaux abondent, et le calme d'une ville presque déserte, à portée des nouvelles, comme si on était à Paris, et des visites si bonnes qu'elles n'en sont plus.

Est-ce à Grenoble que votre neveu A irieu (je vous demande de nie donner leurs noms de baptême à tous) vient faire auprès de vous cet établissement qui me fait si bien penser de lui:' Ah ! comme vous avez raison

de vous féliciter surtout qu'on en ait fail un honnête homme. S'il tient, du côté de l'esprit, quelque chose de son père, il aura bientôt acquis ce qui s'acquiert en tout temps. On distribue, on décore tant qu'on veut la maison que l'on bâtit ; ce qui .importe, c'est que ses fondations soient solides. Ne soyez pas inquiète de son avenir ; présente ou absente, vous lui aurez ménagé toutes les grâces. La prévision du mal possible dans l'avenir est vraiment en disproportion avec les forces humaines ; voilà pourquoi Nôtre-Seigneur nous impose de vivre au jour le jour. Prévoir ce qui sera, quand ce n'est pas pour espérer, c'est doubler la colonne d'air qui pèse sur notre tête et en rester nécessairement écrasé.

Paris, 20 avril i848.

Ma bien chère amie, au lieu de ne me faire que l'interprète de vos excellentes réflexions sur le P. La cordaire, j'ai pris le chemin le plus court el le moyen le plus efficace, en lui envoyant votre lettre, au mo ment où je venais de la recevoir. Si vous le connaissiez comme je le connais, vous verriez (pie je ne pouvais mieux faire que de substituer à ma voix, un peu usée et trop familière à son oreille, un avis franc, indépen dant, pris de baut, et venant d'un milieu nouveau. A la manière dont je l'ai mi reconnaître la bienveillance et la justesse de votre accent, je n'ai pu douter d'un premier bon effet. Je suis certaine aussi qu'une raison ferme et nette dans son expression est toujours sûre d'agir sur lui.

Que vous dirai-je de l'effet sur moi de la nouvelle carrière, où je vois lancé le P. Lacordaire? Vous pourrez juger de l'impression que m'a faite l'idée de son journal, sa présence deux ou trois fois dans les clubs, sa candidature à l'assemblée nationale, quand je vous dirai que. dans mon premier mouvement, je n'aurais pas même souhaité un prêtre parmi les électeurs. Voilà pour le sentiment. Pour mon intelligence, elle est plus réconciliée avec ces voies jusqu'ici insolites. J'entrevois que si saint Jérôme eût vécu de nos jours, au lieu de sa Thébaïde, il se serait peut-être fait journaliste, et, quoi qu'il en soit, me récusant à cause même de la vivacité de mes répugnances, je baisse pavillon devant l'autorité suprême du diocèse, qui non seulement l'approuve, mais le pousse dans cette voie. Si vous lisez l'Ère nouvelle, vous aurez vu dans l'article du 22 que le P. Lacordaire ne considère l'immixtion du clergé dans les affaires politiques du pays que comme tout à fait temporaire, et propre seulement à constater une sorte de retour populaire vers le clergé et l'alliance des préceptes de la foi avec les principes d'une liberté raisonnable. A présent, arrivera-t-il dans cet le assemblée, lui et tant d'autres qui ranimeraient en nous la confiance ') Je ne crois pas au succès du P. Lacordaire à Paris ; je ne sais rien de Grenoble, mais on assure qu'il a beaucoup de chances dans le "S ar. Je ne sais rien non plus pour Alfred de Falloux, dont on doute peu, ni pour Montalembert, qui dans le Doubs a beaucoup de chances, toutes choses qu'on se demande oiseusement encore aujourd'hui, comme si on n'était pas certain de le savoir après-demain. L'honneur, l'éclat d'une grande assemblée tient aux

A MADEMOISELLE DE VIRTEU 8l

hommes, qui s'élèvent beaucoup au-dessus du niveau général ; l'important néanmoins est que ce niveau ne soit pas trop abaissé, que sa direction ne soit pas trop mauvaise, el vraimenl il me semble que c'est ce qu'il est permis d'espérer. Je Je conclusses efforts mômes qu'on a faits, pour pervertir et surtout forcer l'opinion publique '. Il y a des temps où le bon Dieu veut que personne n'y voie clair : c'est l'égalité de la cécité. Je ne crois nullement aux prodiges immédiats, mais je ne désespère pas qu'à long cours nus épreuves présentes ne profilent à l'humanité, qu'il en sorte de là des droits acquis, que bien des idées de justice éternelle ne prennent droit de cité dans les intelligences, qu'il n'y ait enfin quelque chose de comblé dans les abîmes et d'abaissé dans les montagnes. Ce peuple-ci s'est montré, dans tant de difficiles circonstances, si accessible à la raison, que je crois à son bon jugement, par conséquent à son progrès véritable et au retour de l'ordre, si ce n'est d'une immuable stabilité. Tout ce que j'ai de confiance repose sur cette raison publique, qui n'a point de nom propre et que nous avons vue concentrer à elle seule la résolution el l'énergie.

Mi préoccupation de votre France a été, chère amie, des plus sincères ; néanmoins, elle ne m'a pas seule absorbée. L'Italie a eu et a encore sa grande part, l'Italie qui est un peu le temple en regard du foyer domestique. Puis, mon propre pays est entré aussi en

1 Le jour du scrutin pour les élections générales à l'Assemblée constituante avait été fixé au dimanche de Pâques, et l'on avait généralement attribué ce choix au désir d'écarter du scrutin les hommes les plus préoccupés de leurs devoirs religieux.

LETTRES DE Mmc SWETCHNE — II 6

partage, et enfin de graves inquiétudes personnelles. Les projets n'ont pas beau jeu par le temps qui court ; aussi n'en formons-nous aucun autre que celui de rester bien immobiles. La peur de quitter les lieux que j'habite m'y a rattachée encore considérablement, et j'ai vraie joie de cet été à Paris que je redoutais autrefois. Quel secret ne possède pas Dieu de nous faire découvrir l'attrait que nous n'apercevions plus au fond des choses !

Pari-. 11 juillet i848.

Je n'ai rien perdu, chère amie, de la tempête homicide : j'ai assisté à ces sanglantes scènes avec le cœur ému, comme vous pouvez le croire, par les plus douloureux sentiments qui puissent le partager. En France, le mal comme le bien est toujours en saillie ; mais le mal, dans ces derniers jours, avait pris de si gigantesques proportions, que pour dépasser en hauteur l'espace qu'il se creusait dans l'abîme, il ne fallait rien moins que la surnaturelle beauté de la mort de notre archevêque. Nous sommes néanmoins en vraie trêve ; reste à savoir combien elle durera ! Le bon esprit serait d'en jouir sans prévision ; car prévoir n'est bon que s'il est utile ; mais vivre en aveugle, voilà le difficile, un peu d'avenir entrant toujours dans l'impression du vrai repos. Nous joignons la pratique à la théorie, en ne fuyant pas ce pauvre sol si ébranlé. Ma sœur el son plus jeune fds étaient encore ici: c'est vraiment pour eux et surtout pour lui qu'a été mon inquiétude. Dieu nous a tous épargnés. Maintenant un terrible voyage les attend. Ma sœur se rend dans le

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midi de la Russie par les contrées que le Danube traverse et qui vienneul d'être si troublées ; elle me promet bien de ne rien hasarder, mais aujourd'hui on ne choisit guère qu'entre des dangers, et humainement nulle promesse ne rassure. Le P. Lacordaire est bien près de vous, chère amie ; il est allé, profitant d'un moment de loisir, respirer l'air de ses Alpes. Je ne lui ai jamais vu l'idée de se donner complètement à son journal ; il s'est toujours borné à vouloir le fonder et le mettre simplement à flot. Comme vous le dites très bien, le P. Lacordaire n'est nullement homme d'Etat : il n'a d'autre politique que celle du christianisme ; rien n'en pourra faire un homme de parti, et la ligne suivie par lui jusqu'à présent n'est absolument que celle de sa conscience. Les motifs qui lui ont fait quitter rassemblée, se réduisent à la certitude acquise (et qu'il aurait pu deviner, je le confesse) qu'il n'y pouvait faire de bien, et que l'énorme temps qu'il y donnait pouvait être plus utilement employé ailleurs. Quant à des engagements pris avec qui que ce puissse être, je puis, comme M. Royer-Collard. affirmer ce que j'ignore. C'est là un de ces mille bruits explicatifs qui compliquent par des raisonnements à perte de vue la raison vraie, la plus simple du monde.

Adieu, chère amie, je vous remercie de votre bonne sollicitude.

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Chère amie, je vous avais quittée le cœur gros et je puis dire que, pendant toul l'intervalle écoulé jusqu'à

votre lettre, j'ai toujours attendu, attendu d'une attente anxieuse. Si vous avez été mécontente de vous-même, je vous en offre encore beaucoup mieux que la contrepartie. Je me suis fort reproché d'avoir inconsidérément blessé un point sensible quand aucune affection positive n'était pour moi en jeu. Nous perdions des moments précieux ; rien de bon ne pouvait en résulter, car nous avions le temps de divaguer, mais nullement celui de nous persuader, ni d'agir utilement sur nos jugements respectifs. C'était donc mille fois le cas de se taire, ou bien, après avoir parlé, de s'interrompre bien vite pour s'embrasser plus cordialement, plus tendrement que jamais, reconnaissant, comme gloire rendue à Dieu et justice à nous-mêmes, que, au-dessus du terrain livré à la dispute des hommes, nous en avons un libre, solide, immuable, où nos sentiments à l'aise et directement éclairés d'en haut pouvaient se promettre d'être à l'unisson. N'est-ce pas assez, chère amie, n'est-ce pas même tout pour de pauvres êtres, qui ont la mesure de l'infirmité des choses d'ici-bas, et qui, chaque jour s'approchant du terme, lui demandent d'absorber toutes leurs pensées?

Chère amie, vous vivez loin du monde; j'y suis plongée aux trois quarts, mais je n'y vis pas moins solitaire que vous. Mes pensées y sont aussi entières et pas plus usées par le frottement que les vôtres : elles dorment habituellement au fond de moi-même, et quand elles se réveillent et m'échappent, cette soudaineté même les produit dans un état peu fait pour la Lumière. Nous nous rencontrerions sur les grands résultats, mais nous ne nous arrêterions pas au même moyen pour y conduire. Peut-être aussi ne sont-ce

pas les mêmes formes extérieures qui nous plaisent ; car si le goût ou la répugnance ne sont pas de mise dans les choses sérieuses, on ne saurait disconvenir qu'une part est toujours faite à ce je ne sais quoi d'involontaire, qui nous incline plutôt d'un côté que de l'autre.

J'avoue qu'un retour à la protection trop étroite de l'Etat envers l'Eglise, qui rendrait si improductifs les malheurs passés, me paraîtrait fâcheux comme une expérience manquée, et qu'il faudrait recommencer plus tard. Ce serait un peu comme une vie d'homme qni. après avoir traversé de douloureuses vicissitudes, se retrouverait sous les mêmes conditions qu'à Min point de départ, Les plus belles inféoda lions me paraissent n'appartenir qu'au jeune âge ; je n'en exclus que par exception même les inféodations religieuses, et ma confiance dans les hommes est tellement ébranlée, qu'ils ne disparaissent jamais assez à mon gré devant les institutions, qui ont pour elles la double garantie de la publicité et de l'assentiment du nombre.

Chère amie, quelle peur ne me causerait pas cette longue habitude d'incorporer à soi l'Eglise, de la protéger, protection trop souvent bien venue du clergé et invoquée par lui comme position aisée et commode, protection qui, avec l'esprit actuel de suprême contradiction, ne se produira qu'au détriment de sa réelle et désirable influence ! Combien d'âmes faibles que le respect humain ferait reculer ou arrêterait dans la voie de la réconciliation et de la vérité! Je no serais pas moins contristée par les tendances infaillibles à i'espril courtisanesque, par les rechutes do servilité, de vanité puérile, d'idolàtrique dépendance d'un visage froid ou

d'un sourire. Voudriez-vous revoir la lutte pour arriver à la faveur d'un seul, substituée à la noble ambition que nourrissent les grands intérêts d'un pays!» Et cela, quand il importerait tant d'élever le niveau des aspirations humaines !

Chère bonne amie, vous avez beaucoup vécu de traditions de famille ; vous les continuez pour ce qui vous entoure. A os sentiments ont nécessairement déteint sur vos idées : la foi vous a imprimé une grande largeur ; elle a tout redressé, tout épuré, mais en même temps tout maintenu. Pour moi, déracinée comme je suis, tous mes liens brisés, je me trouve forcément affranchie de tout ce qui n'est pas la loi de Dieu. Là seulement sont mes dogmes positifs, et en tout ce qui ne les blesse pas, le choix me parait permis. Cette indulgence, qui est dans votre cœur et qui pour les personnes ne se dément jamais, commence chez moi dans l'intelligence.

En effleurant librement ce sujet, vous voyez que je ne dis pas comme vous : — Je n'y reviendrai jamais, — mauvaise parole qui blesse l'affection et qui la tuerait, si elle pouvait mourir. Prenons-nous bien comme nous sommes ; je vous assure, chère amie, que je n'y ai aucune peine. Si vous en aviez trop, ditesvous que j'ai un droit sur vous que vous ne pouvez méconnaître, c'est le besoin de votre amitié, le besoin de savoir que, quoique indéfiniment séparées, je vis toujours dans votre pensée et dans votre cœur.

Paris, 4 mai i84q.

Chère bonne amie, jamais vous n'avez vu un homme

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plus content que le l\ Lacordaire de s'être débarrasse à la fois do l'assemblée, de ['Ère nouvelle, du monde politique, hommes et choses. Ses idées, qui ne font que résumer ses sentiments, ne sont point en lui à l'état de système, et je ne sais pas un parti avec lequel il pût consentir à marcher toujours. Il est trop fidèle à la vérité, telle qu'elle lui apparaît, pour fléchir devant des considérations purement humaines, cl je ue puis encore me rendre compte par quelle déception toute de surprise il a pu sortir de la sphère du certain et de l'immuable, pour tomber dans celle des affaires humaines, susceptibles, selon la face à laquelle on s'arrête, de jugements si divers.

Celui de nos amis communs dont j'ai le moins à vous dire, c'est Cazalès. Nous nous retrouvons au même point, mais c'est toujours après nous être perdus de vue. Ses plus intimes en disent autant; lui-même s'en plaint et n'en peut mais. C'est une nature tout à pari ; seulement on dirait qu'il a promesse d'une seconde vie, à laquelle il ajourne l'action. Il faut que son pouls halle autrement qu'un autre. Ce que tout le monde voit de lui, c'est son apparence d'inertie, son impassibilité qui ne laisse pas d'être traversée par des traits fins et pénétrants ; mais il faut l'occasion favorable pour révéler tout ce qu'il y a en lui de profondeur, de fécondité de vues, de lumière divine et d'humble bon sens. Moi qui le sais, à l'épreuve je l'apprends encore. Mais je crains bien que Ions ces trésors d'une intelli gence si harmonieuse el si puissante ne laissent de trace que dans l'esprit de ceux qui l'ont approché. Il ne se soucie guère d'être réélu el pourtant se laissera faire. Nous louchons à ce moment d'appréhension et

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d'espérance ; toutes les vraisemblances sont pour l'élément de l'ordre ; mais les hommes expérimentés s'accordent à dire qu'avec le suffrage universel, perfide sans l'être, comme le serait la légèreté d'un enfant, rien n'esta calculer ni à prévoir avec quelque certitude. Le mal me parait bien profond ; il gagne d'un pays à l'autre et s'en augmente. Un remède possible ne peut être ici qu'un remède divin, et jamais le monde n'a attendu davantage du christianisme seul sa régénération.

Adieu, chère et bien chère amie ; parlez bien de moi à votre nièce de Ghabons et laissez-moi vous embrasser toutes deux.

Vichy, 26 juin iS4q,-

Chère amie, avez-vous lu l'écrit de M. de Melun qui lui a valu les suffrages les plus flatteurs par leur compétence '? Si vous ne le connaissez que par Y Univers, il est impossible que vous n'en preniez pas une défavorable idée. M. de Melun a réclamé avec force contre ces deux articles dictés par cet esprit d'exclusion et de malveillante interprétation, qui depuis longtemps m'a fait renoncer à la lecture de l'Univers. Je n'ai donc pas lu ces articles que M. de Falloux a blâmés vivement et que M. de Montalembert s'est abstenu de défendre. L'heure presse, je ne puis vous en dire davantage.

1 Etudes du vicomte Armand de Melun sur l'Economie charitable et sur l'Assistance publique.

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\ ich\ , [5 juillet i84g.

Chère amie, les si douces consolations ne sont guère de réalisation probable. Commencer par vous voir faire soixante-dix lieues, sous une chaleur accablante et pour deux jours, me livre un combat où ma joie personnelle n'ose vraiment pas être la plus forte ; c'est acheter trop cher, au prix de votre fatigue, un bonheur avalé, au lieu de celui qui se verserait goutte à goutte et qui me ferait tant do bien. Deux jours pour tant de choses que nous avons à nous dire ! Cela me représente le temps nécessaire pour ne pas se comprendre, parce que, en effleurant tous les sujets, sur aucun on n'a le temps de développer sa pensée véritable. C'est cependant bien doux que de s'apercevoir ! \oilà, chère amie, comment je tourne et retourne ma médaille, pressentant tristement qu'il me faudra m' arrêter à son revers.

Que vous ne fassiez pas soixante-dix lieues pour nous donner deux jours, je le conçois, mais à présent que tous vos neveux sont sur pied, que M"" de Chabons est libre, pourquoi, y retrouvant bien des membres de votre famille, répugnez-vous tant à donner quelques mois d'hiver a Paris ? En en prenant bien à l'aise, il me semble que vous échapperiez à la fatigue, cl que d'un autre côté vous en auriez le dédommagement. I\icn ne remplace, je crois, pour nos opinions, leur contact avec toules les autres. Leur nombre infini est à lui seul un enseignemenl.

90 V MADEMOISELLE r>E VIRIEU

Paris, i85o.

Pour le mariage dont vous me parlez, chère amie, l'âge serait ici l'objection unique. Mais tout ce que j'ai d'expérience me démontre que les arguments qu'on en tire sont des plus faibles. La nature du caractère, l'éducation, l'atmosphère où on a vécu ont bien un antre poids dans la balance que les années. Les volontés à priori de fixer une date au mariage d'un jeune homme sont de celles que j'ai vues les plus déjouées. On arrive aisément à détourner du mariage l'esprit d'un homme de vingt-cinq ans. mais est-on certain de l'y ramener toujours à trente? La liberté devient plus chère à mesure qu'on en use ; les habitudes s'engagent souvent ; l'appréciation des vrais biens, plus facile à la générosité d'un jeune cœur, perd plus tard de sa rectitude. C'est la vanité et tout ce qui peut la satisfaire qui l'emporte, et quelquefois aussi, sans qu'il y ait véritable égarement, le cœur est dupe de l'imagination, et, s'il est délicat, par cela seul qu'il est moins libre, il ne se croit plus le droit de sacrifier à son propre bonheur. Les dangers sont partout ; on n'en évite pas la menace à quelque face qu'on s'arréle ; mais peut-être les moindres de tous se rencontrent-ils dans la place marquée aux différents sentiments inhérents à chaque phase de la vie humaine.

Paris, 9 janvier iS5i.

Chère amie, dans votre accent il y a plus que de la

bonté, il y a même plus que de l'affection ; j'y découvre la compréhension de ce que je soufl're. D'instinct, je crois que vous me connaissez mieux que la plupartde ceux qui croienl me connaître, et alors vous ave/ mieux qu'eux la mesure de ma souffrance qui eût été intolérable sans le secours divin, aussi rapide que la foudre qui me frappait1. Vnc demi-minute, chère amie, et tout était fini. tous les moyens étaient impuissants, hors ceux qui confirmaient mon irrévocable malheur, cet effroi de toute ma xio! Gomme dans tous ceux dont je porte le poids, nulle consolation n'est venue s'y joindre. Cependant, le comprendrezvous, chère amie, je vivais de menaces; aujourd'hui je vis de confiance, d'espoir en la solidarité de tant de prières, de tant de mérites ajoutés à ceux qui me manquent, et aussi de ma foi, seule chose dont j'aie pour deux ! Vous pouvez croire ce qu'a été le premier saisissement, l'absorption violente qui l'a suivi, et depuis, l'indicible dépaysement de ma pensée, inclinée par une si longue habitude vers un même point, par toutes les sortes de préoccupations possibles. Pour me retrouver un peu moi-même, j'essaie de la retraite au couvent des Augustines. Ses remèdes vonl seuls aux maux profonds. Je me sens mieux pourtant : cette vie de pure foi. sévère en elle-même, commence à se laisser pénétrer parla rosée céleste. Ce que je repousse le plus de moi, ces! l'abattement. Si Dieu me rend des forces, je les mettrai au service d'une volonté plus résolue, plus dévouée que jamais, fa douleur est au rang des choses saintes el leurs effets doivent s'assimiler.

1 La mort subite <lu général Swetchino.

Q2 A M \ DEMOISELLE DE VIIUEt

Chère amie, aux détails dans lesquels j'entre, vous verrez que j'apprécie, dans tout ce qu'elle porte en elle-même d'intérêt véritable, l'attente où vous êtes de mes vraies nouvelles. Du reste, de votre part, des paroles venues du cœur ne m'apprennent rien. Je suis convaincue que notre mutuelle affection est inaltérable ; qu'avec plus de ce ressort humain que tout tend à affaiblir, à user, nous ferions davantage pour nous rapprocher, pour multiplier nos rapports ; mais que. au fond de nous-mêmes, nous ne nous en aimons pas moins ! Ce n'est pas l'apologie de mes longs silences que je prétends glisser ici. Je devrais pouvoir faire passer ce que je veux toujours, avant ce que le moment me fait vouloir. Chère amie, ce que je puis vous dire à la fois de plus tendre et de plus vrai, c'est que si vous étiez là, je vous parlerais comme je pense et comme je sens. Je suis bien entourée, et vous bien solitaire ; peut-être cependant votre isolement n'est-il pas beaucoup plus grand que le mien. Il ne suffit pas que l'amitié soit déjà ancienne; elle demande qu'on soit à peu près contemporains. Le rapprochement des années est aussi nécessaire que l'identité de lieu au complet rapprochement des esprits : l'important est d'avoir bu à cette même coupe de l'expérience qui n'est guère que celle des tristesses humaines.

Adieu, ma bonne et chère amie, prions toujours ensemble.

Paris, 27 février i85i.

Chère amie, c'est tout un mois que j'ai passé chez les Auguslines. Je m'v suis sentie délivrée de toute

V MADEMOISELLE DE VIRIEU q3

contrainte, soulagée d'autant ; pas un instant d'ennui ; je complais les minutes écoulées dans la solitude qui m'apaisait et nie rendait un peu de liberté d'esprit. Tout m'a convenu dans cette maison ; les religieuses ont été excellentes pour moi ; mais la vie si douce et en elle-même si attrayante que j'ai menée, au fond, ne me conviendrait pas. La passion de l'étude me reprendrait pour m'absorber ; je manquerais d'acli\ilé, de cet exercice de ma volonté qui est nécessaire à son perfectionnement. Si j'étais moins avancée en âge, je sens que la vie religieuse m' attirerai beaucoup; mais, hors du sacrifice absolu, la vie dans un couvent me frappe à la fois comme un peu vide, insipide et molle, si on la renferme dans ses murs, et sans raison de préférence si l'on garde au dehors le centre de son activité. Les demi-partis ne vont pas à ma nature. Ce que je comprends, après le cloître pris dans toute son austérité, c'est la retraite au fond d'une terre qu'on ne quitterait plus, ce que vous faites, mais, j'espère, temporairement, vos devoirs n'ayant rien de commun avec une pauvre destinée comme la mienne, dépouillée de toute obligation immédiate.

Adieu, ma chère et si véritable amie, c'est de cœur et d'âme que je vous aime et vous embrasse.

\ m liv, 10 juin i85 i .

Que vous dirai-je de moi, ma bien chère amie, sinon que tout dans le voyage, l'arrivée, la vue de ces lieux empreints à chaque pas de retours douloureux, a été navrant ! Peu à peu l'apaisement s'est fait : la soli-

q4 a mademoiselle de virieu

tude, ce vrai lieu des âmes souffrantes, s'est montrée bienfaisante comme de coutume. C'est incomparablement dans le silence et le recueillement que je souffre moins, mais sans prévoir encore ces douceurs de la tristesse qui me paraissent aujourd'hui les seules enviables. Qu'elle est belle la douleur franche, tranquille, vraiment une ! Quelle ignorance dans ceux qui l'éprouvent et qui croiraient que tous les chagrins sont ainsi faits ! Après le bonheur de ce monde, auquel, somme toute, il n'est pas si difficile de renoncer, rien ne me paraît au-dessus de la douleur prise sous ses conditions les meilleures. Si le bonheur, d'ordinaire chèrement acheté, révèle la puissance de l'âme, la douleur en révèle bien toute la dignité.

Vous me demandez, très chère amie, mes projets pour l'avenir. Je vous répondrai que je ne sais plus ce que c'est qu'un projet. De toutes parts, je vois des limites qui me resserrent forcément dans le provisoire. Je suis un peu sur le plan de la chose publique qui subsiste par les négations et les impossibilités qui l'entourent. Rien ne me convient dans ce que je fais ; mille choses y contredisent mon sens intime, me montrent inégale à ma tâche, épuisent par la fatigue un reste de vie, et, quand je me demande quel autre parti je pourrais prendre, sous quel signe ma volonté s'encouragerait à détruire d'un côté et à essayer d'édifier de l'autre, rien ne se présente à moi que sous des objections dont il faut bien reconnaître la force et quelquefois le droit. Dieu voit en moi, j'ose le croire, une volonté passionnée de lui obéir. Je l'interroge, je l'écoute, et c'est seulement par la réalité des obstacles qui m'arrêtent que jusqu'ici sa bonté m'a répondu.

A MADEMOISELLE DE VÎRlEt q5

Adieu, ma bien chère amie. Voilà une lettre très courte et où j'en dis néanmoins plus que je n'en dis à personne.

Paris, ifi août 1 85 i .

Chère amie, je vous envoie l'ouvrage de M. Nicolas, tiré de ma bibliothèque et que je suis heureuse de voir passer dans la votre1. Le monde en général est fort dévol au succès, et l'objet, dans bien des cas. ne vaul pas mieux que l'hommage qui lui est rendu : mais il \ a ici une bien éclatante exception à faire. Celui-là est marqué non plus seulement du sceau de la parole admiratrice, mais du retour intégral à la vérité pour beaucoup de lecteurs. Dieu attache des grâces toutes particulières à ce livre, et de manière à ce qu'aucun autre de ce genre, clans notre temps, ne puisse supporter la comparaison. N'est-ce pas que vous m'avez dit ne l'avoir pas lu ?

Si j'ignore où vous êtes, chère amie, je suis forcément obligée de vous laisser dans nue égale ignorance, parce que j'y suis moi-même en plein, quant à la di rection que mon essor va prendre. Tout es! incertain cl dans l'ombre pour moi, à l'exception d'un instinct de retraite, de vraie solitude, qui détache sa lumière sombre de loul ce qui lui sert de fond. La seule pensée du calme el du silence me fait du bien. Je oe me permets au delà aucune sollicitude ; je sens que j'obéis aujourd'hui en me cachant, prèle à suivre toute autre indication, si elle m'est donnée.

1 Etudes sur le Christianisme.

96 A MADEMOISELLE DE VIRIEL

Paris, 4 janvier i85'>.

Chère amie, j'aurais aimé votre curé et je me serais mise à sa disposition ; mais il m'a trouvée en pleine retraite terminée par ma rentrée chez moi le vingt du mois dernier. C'est un temps d'absolu repos que je me suis donné, renouvelant mon Chantilly de l'année dernière dans les murs de Paris, mais sous une clôture qui me mettait à deux cents lieues. Je n'ai donc rien pu tenter pour ce bon curé et n'ai rien su même de ce qu'il a pu faire. Dans tous les cas, ne regrettez pas mon abstention involontaire ; j'y aurais mis de la bonne volonté, mais elle aurait été parfaitement inefficace. Je n'ai aucun aboutissant auprès des personnes influentes. Quand les habiles mêmes font peu autour d'eux, je vous laisse à conclure ce qu'il y aurait à attendre de mon impéri lie et incapacité profondes.

Un petit mot de M. de Saint-Ferréol m'a appris que vous êtes établie à Grenoble pour votre hiver, fort doucement entourée de tous les vôtres, trois jeunes ménages faisant le noyau d'un intérieur dont vous restez l'âme. C'est de quoi, chère amie, vous faire bien facilement oublier votre Gascogne, à qui je reproche de vous être trop chère, et, par cela même, de vous diviser un peu. Je ne puis vous dire la joie vraie, vive et que je puis nommer pieuse, que me cause le mariage de votre neveu Emilien. Je dis pieuse, car j'y vois une nouvelle preuve de ce que j'ai toujours cru, c'est que les récompenses sont de ce monde beaucoup plus qu'on ne pense.

Adieu, je ne sais si nous nous retrouverons jamais

et c'est une incitation de plus faite à l'affection de savoir vivre d'elle-même.

Chantilly, mercredi.

Concevez-vous, chère amie, que je viens d'être frappée comme d'un trait de lumière d'un mensonge que je vous ai fait et dont assurément je suis bien innocente? A l'occasion de M. Monloya, je vous disais que je ne connaissais pas l'ambassadeur d'Espagne, oubliant complètement que M. Donoso Corlès était le représentant de celte dignité ! Je l'ai vu plusieurs fois chez moi, mais en m'attachent si bien à l'excellent chrétien et à l'homme d'esprit, que toule espèce de connexité entre lui et ses hautes fonctions avait disparu de ma pensée. Ma réponse se rapportait donc je ne sais plus auquel des ambassadeurs d'Espagne qui se sont succédé à Paris et dont je n'ai jamais vu les noms que dans la Gazette. Cela a dû vous paraître bien extraordinaire, mais certainement vous n'en aurez pas inféré mon mauvais vouloir '.

Sous peu je rentre à Paris; c'esl moi qui provoquerai la visite de M. Donoso Corlès et je saurai par lui ce que je puis espérer pour M. Monloya.

J'ai eu votre bonne lettre, chère amie, et je vous en remercierai autrement que par le hors-d'œuvre d'aujourd'hui.

1 Cette méprise de Mmc Swetchine, oubliant que Donoso G>rlé>

était diplomate pour ne voir en lui que swi mérite persi ■ I.

est assurément un des plus grands hommagi - qu'on ail pu lui rendre. 11 n"étonncra aucun de ceux qui l'ont connu.

LETTRES DE Mmc SWETCHINE II -

qS a mademoiselle de virieu

Chantilly, 8 novembre.

Chère amie, je prolonge jusqu'au 8 ou 10 décembre mes tristes, mes paisibles et fortifiantes vacances dans une solitude complète, et je ne puis jusqu'ici me blaser sur ces journées qui m'appartiennent du matin au soir ; elles me rendent plus avare du temps que jamais et cela prouve bien que le démon de la propriété se joint à tout.

Pendant que je cherchais encore une maison, vous me demandiez si c'était dans l'intention d'acheter. Mon Dieu, non. Ce que je voulais, c'était percher quelque part pendant les trois mois que je m'accordais. La terre, dans plus d'une acception, s'est réduite pour moi à une notion métaphysique. L'argent pour vivre m'arrive comme s'il tombait du ciel. Je ne serais nullement disposée à multiplier une préoccupation quelconque, et, comme propriétaire, je n'ai plus que le souci du bien-être de mes pauvres paysans que, à la distance de plus de mille lieues, je soigne de mon mieux. C'est à Chantilly, à dix lieues de Paris, que j'ai trouvé le plus strict nécessaire. J'ai une chambre, précisément ce qu'ont mes gens et exactement dans les mêmes proportions, mais j'ai en face de moi l'église, et derrière moi le beau parc dont la réputation, par les souvenirs surtout, est presque aussi européenne que Versailles. C'est donc dans ce réduit, où je me trouve mieux que dans tous les palais du monde, que ma pauvre vie se passe entre toutes les douleurs qui l'ont remplie et toutes les salutaires réflexions qui en ressortent. 11 y a une parole de l'Ecriture qui dit:

« Quand tu auras fini, lu commenceras. 0 Vers la fin de la carrière, bien des idées, bien de sages paroles qui n'ont été qu'un son, viennent prendre une Ame et une vie inconnue jusque-là. On ne craint tant la vieillesse que parce qu'on la sépare de Dieu ; la mienne ne fait plus de rêves, mais de tous ceux qu'elle pourrait faire, le repos est encore celui qui la séduirait le moins. Assurément l'activité en nous change de nature et voit circonscrire son terrain ; elle est bien obligée de ralentir son pas par le déclin des forces corporelles; mais puisant dans l'âme son principe et visant au même but, son instinct reste inaltérable. Ce sont les mêmes notes touchées quelques gammes plus bas. Ce que j'ai compris jusqu'ici et même toujours davantage, c'est que la volonté établisse une lutte en Ire elle et l'affaiblissement de la vitalité matérielle.

Voyez, chère amie, la confiance que m'inspire votïe caractère! J'interromps un long silence pour vous dire ce que je ne dis pas autour de moi, pour vous faire pénétrer dans mon âme où je n'introduis personne, du fond de laquelle aucune parole n'échappe, tout ce qui est gémissement devant Dieu devenant plainte devant les hommes.

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