‹ Lettres de Madame SwetchineChapitre 16 sur 26 · A MADAME LA COMTESSE DE GONTAUT-BIRON · texte numérisé non relu

A MADAME LA COMTESSE DE GONTAUT-BIRON

Paris, i5 octobre 18^2.

Jamais votre pensée ne vient jusqu'à moi. Madame, sans me faire éprouver une bien douce impression, et je suis aise de toute question que vous voulez bien m'adresser. Je me serais donc hâtée bien davantage de Vous répondre et de vous remercier, si je n'avais voulu faire l'un à bon escient et l'autre avec un peu plus de liberté.

L'abbé de la Bouillerie vous reste. Sa position est encore assez peu définie, mais les modifications qui peinent l'atteindre n'ont pas une chance pour ébranler son désir de rester fixé à Paris. La vie commune si précieuse que lui offre le petit séminaire, ces enfants qui recueillent dans le contact de sa piété l'héritage de l'amitié qui le liait à leurs parents, l'excellent esprit de la maison et en même temps les bontés dont M. l'abbé Dupanloup le comble, expliqueraient déjà sa préférence très marquée ; de plus, ses rapports avec Mgr l'Archevêque, 1res propres à exciter sa reconnais-

1 Adélaïde de Chabot, fille du duc de Rohan-Chabot, pair de France, premier gentilhomme de la chambre du roi Louis W III, et d' \nnc-Louise-Madeleine-Elisabcth de Montmorency, mariée au comte Charles de Gonlaut-Biron.

A LA COMTESSE DE GONTAUT-BIRCtt' .»<)•>

sance. l'attacheni également à un diocèse d'où, comme vous le remarquez si bien. Madame doit partir, avec éclat et puissance, celle impulsion <|iii dans le monde entier a tant à réparer. Le travail imposé à noire jeune ami par se> fonctions est à la vérité ingrat el sec ; il pourrait même lui paraître rebutant, si son bon esprit ne lui disait pas que rien de ce qui exerce sérieusement L'intelligence n'est perdu pour elle, que touteequi lient aux besoins de l'Eglise est digne de l'occuper, et que la science spéciale que l'on puise à l'Officialité peut trouver, connue tout autre, plus tard, son application utile. Je crois que dans les posilions.de même que dans les questions, il faut faire bon marché de ce qui est secondaire, et s'attacher aux conditions principales. C'esl un aimable et séduisant prêcheur d'enfants, et je ne doute pas qu'il ne leur fasse utilement agréer son patronage. A toutes ces convenances s'ajoute l'incalculable avantage de la règle, de l'homogénéité des éléments qui composent celle maison, et de la sagesse de celte direction forte et une qui leur est imprimée ; il me semble donc impossible que tout ce que l'abbé de la Bouillerie soumet de son côté à ces influences, ne porte de bons fruits.

Ah ! Madame, que de bonne- raisons on aurait et de tous côtés pour ne songer à servir (pie Dieu et se- in térêts, qui sont les seuls vrais que nous ayons sur la terre ! El cependant, comme nous dites, on n'en forme pas moins des projets, on les exécute même avec une confiance presque aussi imperturbable que si on a\ ail la certitude de les mener à bien ; mais c'est raisonnable, car Dieu l'a voulu ainsi. Hormis ceux qui, une bonne fois pour toutes, ont versé du coté du ciel de manière à

3û6 A LA COMTESSE

n'avoir plus de liens sur la terre, il faut que ce qu'on appelle la vie réelle lasse son chemin, tout en ralentissant un peu son pas pour se laisser mieux régler et conduire. J'ai regretté, Madame, d'avoir laissé sans réponse une question sur laquelle je suis si touchée que vous ayez la bonté de revenir, c'est notre prétendu changement de domicile, auquel nous n'avons jamais pensé. Nous avons affaire à un propriétaire qui s'est toujours montré fort disposé à nous garder ' ; mon mari serait très contrarié d'un déplacement, et quant à moi, j'en serais désolée. Ce sont les murs de ce monde que j'aime le mieux : ils ont reçu pour moi la consécration de toutes ces années qui s'inclinent, de toutes les pensées qui se pressent vers un but cher et prochain, et surtout de ce précieux sanctuaire qui devrait sanctifier tout ce qui en approche ! Je ne puis vous dire, Madame, combien l'espoir de vous y voir reprendre votre place, restée pour moi toujours marquée, me donne de consolation. La nuit de Noël dans ma chapelle réclame sur vous des droits imprescriptibles ; mais je vous demanderai, si vous le voulez bien, un jour dans le mois où, sous la sanction du saint sacrifice, nous

1 M. Gatteaux, père de M. Edouard Gatteaux, membre de l'Institut. En 18^7. l'hôtel de la rue Saint-Dominique, 71, passa par héritage à M'"1' Brame, qui avait été accoutumée dès son enfance au plus tendre respect pour M™° Swelcbine, et qui continua avec fidélité les traditions de sa famille envers leur hôte vénéré. M. et Mme Brame occupent aujourd'hui l'appartement de Mmc Swetchine, et ont élevé un petit oratoire dans l'emplacemême qu'occupait la chapelle, transférée intacte à l'hôtel de Luynes.

DE GOXTAUT-BIKOX 3()7

puissions porter au pied de l'autel les pieuses intentions auxquelles vous voulez bien m'associcr.

Recevez, je vous prie. Madame, l'expression de cette vénération si douce qu'avant de l'offrir on remercie Dieu de pouvoir l'éprouver.

Paris, ■>'[ septembre iS.'i'i.

Si vous pouviez savoir autrement que par ces pauvres paroles humaines, qui mettent à peine sur la voie des impressions profondes, le bien réel, inespéré tant il est doux, que m'a fait votre dernière lettre, vous commenceriez par en remercier le bon Dieu ! On a fini par tant souffrir quand on est vieille, la timidité du cœur appartient si bien aux deux bouts de la carrière, on arrive à tant redouter les consolations qu'on peut perdre, et on s'attend si peu à retrouver celles qui ont disparu, que cet accent tendre, pieux et sincère, est un vrai baume sur les blessures, de vraies gouttes de rosée pour une terre plus desséchée à la surface qu'elle n'est aride en elle-même. Ah ! que c'est librement el irrévocablement que j'accepte et vous donne ce nom d'amie que \"n- me rendez si cher, et dont je \eux encore plus les charges que les droits! Comme je m'engage devant le Seigneur à aimer votre âme comme j'aime la mienne, à nous être jusqu'à ma fin dévouée et fidèle dans celle vérité que je respecte et qui est notre trésor ! Les digues une fois rompues, comme je compte sur cet hiver pour achever de nous faire connaître l'une à l'autre, pour établir entre nous ces rapports, seuls dignes de deux chrétiennes, dont un entier abandon

3û8 A LA. COMTESSE

fait tous les frais ! Penser haut ! chose si simple et qui se montre si habituellement impossible! Et pourtant quel soulagement de respirer en paix cet air pur de la liberté des enfants de Dieu, de céder sans arrière-pensée à son mouvement intérieur, de rechercher ensemble ce qu'il y a de plus haut et de plus sur dans les inspirations d'en haut, de n'hésiter jamais, de ne point mutiler son sentiment pour le faire entrer clans des proportions convenables on lui donner une forme acceptable, enfin de marcher son pas, d'aller son train, sans que la réflexion, l'instant d'après, en fasse justice ; puis s'avertir, se reprendre en toute droiture et môme sévérité ! Au fond, dès vos premiers témoignages de confiance, j'ai été à l'aise a\ec vous, parce que j'ai toujours senti que Autre irréprochabilité, pour point de départ, établissait en ma faveur le privilège de dire tout ce que je voudrais sans pouvoir vous blesser jamais. Mais, bien chère amie, ne pensez pas qu'un pacte comme celui-là soit pour vous une sinécure, et qu'en acceptant mon dévouement vous le puissiez, en conscience, sans contracter des devoirs semblables envers moi. Ne croyez- vous donc pas que. moi aussi, j'aime la vérité, que je reconnais ce qui me manque et désire ardemment me réformer, que moins j'ai de temps par-devers moi et plus j'ai besoin d'aide, de celle lumière qui, pour tomber d'aplomb sur nos imperfections, a besoin de venir du dehors? Ne voulezvous donc pas aussi être pour moi fidèle amie? Ah! si vous saviez tous les ravages qui peuvent être Faits par l'amertume, la raideur, l'irritation, par tous ces poisons de la souffrance qui sans Dieu dénatureraient les cœurs ; si vous saviez que mes dangers auraient été là,

DE GONTA1 T-MIKON 3g0)

et qu'en les évitant à grand'peine, j'échappe encore difficilement à ces retours qui aggravent le mal. aux transitions brusques du mécontentemenl à la faiblesse, à la défiance de toute affection, à ces tristes mouvements qui séparenl ri qui isolent el à L'abattement qui en est la suite, vous reconnaîtriez avec moi tout ce qu'il va de, providentiel dans le contact et l'affection d'une âme comme la vôtre, riche d'effusion, pleine de générosité et. d'ouverture, d< iuce par-dessus lotit ! Je vous ai laissé dire souvent que je vous Taisais du bien, tandis que je sentais an fond de moi-même que vous m'en faisiez beaucoup. La venir de votre caractère, cetle absence coin plète de détours et de dissimulation sont ici mon premier poinl d'appui pour m'inspirer une confiance entière ; mais cette première part laite aux vertus et aux qualités essentielles n'empêche pas que le charme qui s'ignore, ce charme d'une nature parfaitement aimante et aimable, se présente à moi. en mhis. connue un dernier appel de Dieu à la pratique des dispositions qui plaisent davantage à son cœur el en obtiennent le pins de grâces. Très chère amie, ces pauvres gens qui viennent du Nord sont tout de 1er et de glace, ils oui besoin pour s'assouplir, pour s'épancher, des douces influences du Midi. Le bon M. Desjardins me disait autrefois : — Ma bile, il y a du Scythe en vous. — Il en est toujours reste- un peu el voilà ce que vous achè verez d'emporter. N'avez vous pas lait déjà de- mer veilles pour mon ami Yermoloff! Sans exagération aucune, depuis qu'il vous a rencontrée, il esl tout autre : son accent n'a plus de rudesse, el avec moi qu'il houspillait, il file l'or el la soie, an lieu de ces cordelettes dont il me faisait une discipline. Savez-vous

ce qui lui est arrivé? C'est que pour la première fois il a vu de près la vertu vraiment pieuse, avec tous ses attraits de sensibilité, de grâces et d'exquise délicatesse. Jusqu'à vous, il s'étail toujours un peu défié des personnes qui lui plaisaient ; et si j'ai encore à le combattre sur ce qu'il croyait inconciliable, comme l'aménité et l'ardeur, la foi inflexible et l'indulgence compatissante, vous me servirez d'argument : >ous me vaudrez le dernier mot.

A présent que je sais que le P. de Ravignan sera à Bordeaux en novembre, non seulement je ne vous espère pas plus tôt, mais je regretterais de vous voir manquer cette chance d'un si bon moment. Il me semble qu'on se voit partout ailleurs mieux qu'à Paris, où il n'est commode que de se haïr, tant il est aisé de s'y éviter. Le P. de Ravignan m'a écrit un mot en partant pour ses chères montagnes ; aujourd'hui je reçois une lettre du P. Lacordaire, qui me dit qu'il venait de recevoir une lettre charmante de lui. Si je savais intriguer, je mettrais tout cet utile talent qui me manque au service d'un rapprochement étroit, cordial, du P. Lacordaire avec le P. de Ravignan, de tout ce qu'il y a de Dominicains avec l'ordre entier des Jésuites, de manière à les faire se toucher d'aussi près qu'il est possible, sans se confondre, puisqu'ils se doivent chacun à soi-même de conserver intacte leur individualité propre. A ce concert, j'admettrais volontiers, comme vous le pensez bien, l'abbé Dupanloup, dont j'ai tant envié l'amitié pour le P. Lacordaire, c'est-à-dire tant désiré qu'il eût pu l'obtenir franche et entière.

jyjme rpnaver est toujours à la campagne chez sa

DE GONTAUT-BIRON 4oi

belle-mère, près de Paris ' ; ollo revient ici lous les lundis malin, et quand nous ne sommes pas trop souffrantes l'une ou l'autre, nous nous donnons rendez-vous. Sa douceur cache bien de la force, elle est tout empire sur elle-même; et cette belle et habituelle victoire s'exprime dans tout son rire par une imperturbable sérénité.

Paris, iS août 18J7.

La messe dite, ma très chère amie, j'ai encore repris en sous-œuvre, avec le P. Gagarin, la question du P. de Ravignan, et j'ai la joie de pouvoir confirmer ce que je vous disais hier de sa convalescence- On pencherait à croire que l'alarme eût élé inoins vive rue de Sèvres qu'à Saint-Acheul, dont les Pères ont moins l'habitude de ces sortes de crises qui ne varient guère pour le P. de Ravignan que comme durée ou degré d'intensité. Mais enfin voilà que tout est rentré dans l'ordre après quelques jours d'inquiétudes qui ne laissent pas trace. J'ai demandé au P. Gagarin si le retour à Paris du P. de Ravignan n'en serait pas hâté; il n'en savait rien, mais ne le croyait pas probable8.

1 Vmia Bertrand, fille du général Bertrand, née à Sainte- Hélène, mariée à M. Vmédée Thayer.

- Vers cette date, le P. de Ravignan écrivait lui-même â M de (imitant : ci .h- \iius demande en père, en ami. en frère, <lc ne pas vous laisser aller à ces inquiétudes et de ne pas communiquer vos sollicitudes à d'autres : \mis savez que cela me l'ail dé la peine. Dites avec mm: Le père veut travailler, prêcher, confesser ; il a raison : tant qu'A le peut, il le doit. La santé, la vie

LETTHES DE M'"1 SWEICUINE — II 26

Page 1