A LA DUCHESSE DE LA ROCHEFOUCAULD
Paris, i85l.
Il me semble Impossible de ne pas dire que, dans la. discussion sur la révision, M. Berryer s'esl sur passé. Ce sonl huiles les splendeurs à la fois, le résumé de Ions les éléments qui constituent l'orateur, c'esl celle puissance de talent à laquelle dans l'antiquité tout obéissait. La parole de M. Berryer aurai! créé un peuple, comme Amphion bâtissait des villes, un .peuple à son usage, bien différent, je le crains, de celui qui, en l'écoutant, ne s'émeul qu'à la surface. Quand mi ('-carie les noms d'hommes et de partis, et qu'on s'attache uniquemenl ans résultats solides, durables el même permanents, on est étonné de voir ce que les luttes déposent après un certain temps t\r concessions acquises, assurées, de conquêtes reconnues légitimes el acceptées presque généralement. Il \ a trois ou quatre propositions dans le discours de M. Berryer el dans celui i\>~ M. de Falloux qui sonl comme le procès verbal des réclamations de S<j. ci qui montrent bien pourquoi 8g est venu, prenanl son droit de cité che/. certains peuple- ci passanl à tout jamais dans le fond commun de leurs droits. Du reste, cette discus-
1 Zénaïdo de Rastignac, fille du marquis de Rastignac.
sion très belle el 1res intéressante n'aura pas de résul lais sérieux. Comme on l'a dit déjà, c'est jouer une partie qu'on sait perdue d'avance. La sublimité, l'habileté, le talent de la parole mis on œuvre, servent, je crois, bien plus le plaisir de la classe élevée, qu'ils n'agisseni sur ses convictions pour les changer, et, dans tous les cas. ils ne pénètrent pas jusqu'aux masses. Elles n'en auront pas moins des millions de votes au service du Président, et celui-ci me parait assez décidé à s'appliquer ces mots d'un roi d'Angleterre : « Je ne serai jamais un prince déposé. »
Vichy, i85i.
Vichy se remplit à vue d'œil; c'est un peu l'clfet de la messe de minuit au diorama : les allées a ides se peuplent comme par enchantement. Je suis identiquement associée à vos impressions, je ne vois en noir (pie la logique humaine qui. après tout, n'a pas le dernier mol. La force des choses, autrement dit l'impuissance générale, protégera notre sécurité à tous. On aura l'ait de beaux rè\es. mais, au moment d'agir, chaque parti reculera, el, de toutes ces ardeurs rentrées, il se fera Tine moyenne de tiédeur qui maintiendra tout juste ce qui est. Les plus énergiques, les plus dévoués el les plus sincères n'oseront pas jouer plus gros jeu ; ils sentiront trop que c'est risquer jusqu'à l'espé rance qui, lanl qu'elle vil intacte, apprend à tout supporter.
Je viens d'ouvrir les lettres du comte de Maistre qui vous plaisent lanl. Figurez-vous ma surprise de m'y
retrouver. A ous me d'îles que colle lecture, agréable à Ions, doit me l'être bien davantage : oui el non. Quand la vie a été scindée si profondément, les sou venus les plus doux ont encore leur pointe acérée. Je ne me suis jamais tirée d'affaire qu'en regardanl el marchant devanl moi, m'interdisanl le rétrospectif. De quel bon exemple j'aurais été à Eurydice !
Montmorency, i8.">3.
La candidature de l'évêque d'Orléans à l'Académie soulève des oppositions qui m'étonnent. Pourquoi, dans l'étal normal drs choses, un évêque ne serait-il pas d'une haute institution littéraire qui date d'un siècle, où rien encore n'avaii été déplacé, el qui en .1 vu beaucoup d'exemples? Pourquoi, d'un autre côté, l'évêque ne rendrait-il pas hommage aux lettres, mêmes profanes, dans ce qu'elles oui de plus élevé comme inspiration, de plus remarquable connue talent ? Une des choses les plus essentielles, à mon a\is. est de ne jamais faire perdre ce caractère d'universa lilé si frappant dans le système catholique, où le Dieu humble el doux n'en est pas moins le Dieu des aimées, ou le Dieu des petits, des pauvres est en même temps le Dieu des riches, des savants. Jaune à voir
représenter, et comme en saillie, (oui ce que le nde
des fidèles recèle en puissance. Il y a des choses qui tombenl en désuétude, el quand elles reparaissent, on crie à la nouveauté ; mais on ne remonte pas un peu haut dans la tradition de l'Eglise sans voir combien une sainie hardiesse, une habituelle largeur dans l'ex-
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posé de ses doctrines lui est familière. On s'est concentré, rétréci peut-être sans doute pour se faire plus fort; plus d'une beauté a disparu, plus d'un droit périmé l'atteste ; mais comme rien ne meurt dans l'Eglise, et que tout ce qu'elle possédait, elle le possède encore, on y peut toujours marcher sous le couvert d'autorités irrécusables.
Je me promets bien de lire ces lettres de Bossuet qui me valent de votre part une si stupéfiante révélation de ressemblance. Avant de me demander comment cette idée a pu vous venir, je déclare impossible que vous vous moquiez de moi, et par-dessus le marché, je l'explique par mon admiration passionnée et exclusive pour Bossuet. ardente jusqu'à l'injustice de n'avoir pu aimer Fénelon. Toute ma vie. je me suis dit que. si je n'avais qu'une couronne, c'est à Bossuet que je la donnerais, et de ce feu qui couvait quelques étincelles sont allées jusqu'à vous. Comme il y a toujours une sorte de relation de l'adoration à l'objet de son culte, il s'est fait de tout cela une confusion dont votre raison n'a pas su se démêler. Je l'en remercie fort, parce que, beaucoup mieux qu'elle, votre affection était en cause.
Bourg-d'Iré, 7 octobre i854.
Votre petite lettre du 3 est venue me chercher ici, où mon arrivée a été des plus faciles. Partie à huit heures, j'avais, depuis Angers et le chemin de fer, onze lieues à franchir. Ces taligues-là sont encore de mon ressort. Tant que je suis passive, cela va.
La partie agreste de l'Anjou m'a conquise : les
grands arbres coupant les haies l'ont un parc de toute la route. Vussi M. de Falloux n'en a-t-il pas voulu d'autre que le pays au milieu duquel il a bâti son originale demeure, dont la pierre blanche se marie à de riants aspects. Le Bourg-d'Iré est bien un des lieux de ce monde où le bonheur préparé de plus loin se soit établi davantage en permanence : tout \ esl en harmonie, à commencer par le maître qui est d'accord avec lui même cl avec ses goûts. \ raiment, par prudence, on ne devrai! jamais affronter le précaire de la vie publique qu'avec une honnête passion qu'on esl sûr de retrouver.
Le -i\ octobre esl le terme le plus éloigné de ma réinstallation à Montmorency. C'est mie vraie Thé baïde que je nie suis ménagée là. jusqu'à la lin de (-elle année [854, si cruelle pour moi el -i désastreuse pour tous. Vous pouvez vous figurer ce qu'est dans mon cœur l'agonie des événements. ( >n appelle cela guerred'Orient, mai- c'est un bien autre nom que je lui donne ! Toutes les douleurs el toutes les fautes des deux partis reten tissent en moi. Rien ne me sépare \\\\ instant de la souffrance «le- miens; je ne la supporte pas eu Ro maine. et cependant, écrasée par le faux bruit d'une ignominieuse reddition d'Odessa, j'ai respiré à la non \elle du niartv re continué. Nous non- en allons -i i rré
vocablemenl de ce monde, et souvenl avec s-i peu de motifs de regrets, que lorsqu'il s'agil de brèche au de voir el de la confusion <|ui l'accompagne, il n'es! pas de trop haute rançon.
Paris, 16 octobre.
Je suis ici depuis trois jours, sans avoir eu un moment pour vous écrire mon voyage. Le retour a été des plus intéressants; M. de Falloux est venu avec moi jusqu'à Sablé pour me conduire à Solesmes, où Ja réception la plus cordiale m'attendait. Les saints de Solesmes (je ne parle encore que de ceux de pierre) ont dépassé mon attente ; je n'avais rien vu de plus curieux, de plus pieux, de plus pénétrant comme expression ; ces sculptures sont des scènes vraiment parlées. Le père abbé n'est vieilli ni d'esprit ni même de visage ; la paix de ces dernières années l'a bien restauré. Il règne dans son paisible domaine, et au dehors lui et ses religieux sont très bien vus. Tout cela a été très rapide, mais très satisfaisant. On n'est pas assez étonné, au milieu de tant de choses qui croulent, de ne voir aucune entreprise religieuse péricliter.
Montmorency, 17 octobre i8ô4-
La campagne, en particulier cette année, me semble avoir mille attraits. Tout se réduit pour moi à la satisfaction de mon besoin de solitude, de liberté entière. Il est incroyable combien de choses mortes ou comprimées revivent, reparaissent comme de pauvres petites plantes qu'on voit croître sous le méridien de la température morale, sous la brise dont l'Ame avait soif après une séquestration si longue. Tous les objets
extérieurs paraissent nouveaux à mes yeux ; voilà mon Baruch et il en est toujours de même chaque fois que je reprends à l'habitude de mes pensées naturelles et de mes allures sans contrainte; je me sens comme revenir à la surface de l'eau après en avoir touché le fond. Quand on est vieux, on a le bon sens de se prévoir, quitte à s'ignorer encore à l'instant d'après.
Je m'alarme pour la duchesse de Narbonne l dont l'affaiblissement s'étend successivement à tout son être; on la dit très affaissée. Quel mélancolique spectacle que ces figures qui lentement sombrent dans l'éternité, et qu'on avait vues si animées, si radieuses !
Paris, 2 juillet.
Encore des interruptions, ma très chère. Les gens qui passent sont tics tyrans; comme ils ne disposent pas de leur temps, ils disposent du nôtre. On vit sous le régime de leur bon plaisir et ce n'est pas toujours par amour du sien propre. Le vieux M. Julien disait des \isites faites à la campagne : « Supplice inconnu des anciens. » Je voudrais bien savoir ce qu'il disait des \ isites à Paris.
Pour le moment, il y a, en quelque sorte, répit dans la politique; l'imminence du conilit a cessé. La semaine dernière, on vivait encore sous le coup de malheurs immédiats et gigantesques. Aujourd'hui qu'on est rentré dans la voie de l'attaque régulière, on
1 \ée de Scrent.
surseoit au grand (rouble ; car l'angoisse, comme toute autre chose, s'améliore en approchant du but. Ce que je me fais souvent redire, c'est que, pendant cette guerre, l'arme de Aotre cher François éloigne beaucoup votre inquiétude; la rase campagne n'est pas près de venir, et la cavalerie n'est guère d'emploi dans un siège.
Toutes les fois que je descends sur ma terrasse, je salue d'un regard vos petites fleurs, salut qu'elles me rendent en souriant. Je n'ai rien vu de plus fin, de plus élégant que le géranium, dont la délicatesse heureusement n'a rien de maladif. Deux fois par jour j'en fais l'inspection, mes ciseaux à la main, et je vous réponds qu'il n'est pas de censeur plus aux aguets des coupures nécessaires, sans que rien y ait paru au dehors. Pendant longtemps, à la suite du coup qui m'a frappée, je n'aurais pu prendre à rien ; il est vrai à la lettre qu'il m'a fallu rapprendre à lire; j'ai passé par toutes les gradations. Aujourd'hui le cœur à jamais triste n'est plus dévasté, grâce à ces plaisirs qui ne passent pas et qui étaient les miens : un livre, mes fleurs, la pensée suivie.
( !e que j'ai sans comparaison le plus de peine à supporter, c'est l'angoisse, que je sais si dévorante, de ma pauvre sœur qui a toujours senti si vivement ses chagrins. Depuis notre dernier malheur, la mesure a été comblée, et la \oilà pour la première fois dans un cruel isolement. On craint pour un autre bien plus douloureusement que pour soi ; l'inconnu est toujours le lieu des terreurs. On n'a pas pour un autre l'impression de l'admirable et juste proportion entre la misère et le secours qu'on a si bien pour soi-même. Je sens comme
DE LA ROCHEFOUCAULD 3f)I
vous que ce (|ui éprouve davantage le courage, ce sont les ('pleines à long cours. 11 faut que leur régime soit fort estimé par le médecin de nos àmes , car rien de plus commun que les peines qui se succèdent, qui s'accumulent, ces longues veines de sombre et lugubre couleur. J'ai cru quelquefois que le bon Dieu axait l'ail le proverbe : « Frapper le 1er tant qu'il est chaud », c'est-à dire tant qu'il est malléable el propre à produire l'effet voulu.
Quant à moi, ma très chère, j'espère que ce n est point illusion, niais je me mets toutà lait en dehors des contraintes officielles qui pourraient menacer les individus. Lorsqu'on est vieux, el femme par surcroît de faiblesse, on fait comme Ulysse, on s'appelle Personne. et on se plonge dans une obscurité qui achève de ne laisser aucune prise. En tout état de chose, j'espère donc bien que L'hospitalité que je reçois de votre chère France ira fort au delà de moi-même.
l'iuis.
.l'ai lu les lettres du maréchal Saint-Arnaud avec un goûl crescendo. Ses lettres sont, comme il a été luimême, beaucoup moins intéressantes jusqu'aux deu\ tiers du volume, el plus attachantes à mesure q je l'on
suit L'hommeel qu'il se l'ail mieux connaître. La phrase banale : Il gagne à être connu, m'a toujours rendue attentive pour toute âme à l'état vrai ; elle nous explique très souvenl comment le nombre des belles morts dé passe de beaucoup celui des bonnes vies. Durant le tumulte de la vie, toutes les surprises, toutes le- super-
fétations s'en mêlent; tandis que la mort, quand elle souffre qu'on se recueille, montre à l'étal profond, réel, incessamment existant, ce qui n'apparaît dans sa splendeur qu'au point extrême, mais ce que Dieu voyait, a vu toujours, et ce à quoi au dernier moment il applique sa miséricorde sans blesser sa justice.
Je suis bien contente de votre admiration des conférences du P. Lacordaire ; mais la vertu de mettre toute prévention à néant, les conférences ne l'ont pas plus qu'une autre ebose. Comme disait souvent le comte de Maistre dans son style bref et original : « Il ne faut que deux lèvres pour dire non. »
Quant à ce que vous demandez au nom de voire voisine, j'ai toujours la même réponse prête : Sachons rendre la jeunesse heureuse ; car, même si elle doit arriver au malheur, qu'elle y arrive dans toute sa force et son intelligence. C'est la différence d'arriver à une opération après un bon sommeil ou après une nuit d'insomnie.
Taris.
J'étais bien sûre que vous seriez frappée de l'article du P. Lacordaire sur les deux volumes d'Albert de Broglie '. C'est un très beau morceau ; c'est la statue qui sort du piédestal même et s'achève magnifiquement. J'ai eu à cette occasion une admirable lettre du P. Lacordaire ; ses lettres seront peut-être un jour une durable portion de sa gloire d'écrivain. J'ai été pour quelque chose dans son rapprochement avec Albert de
1 Correspondant, i856, 38e volume, p. 897.
Broglie, et je m'en félicite. Ils se ressemblent trop peu pour se nuire, et ils ont plus d'une condition pour s'être mutuellement utiles. La sagesse prudente, l'équilibre qu'on retrouve dans le talent d'Albert de Broglie, comme dans tout le reste de sa vie, lui ménagent, quoique avec moins d'enthousiasme, des succès moins exposés et surtout moins mélangés de dégoûts que ne sont la plupart des succès. Du reste, le vrai combat toujours utile, c'est de l'aire bien, île dire vrai en regard de ceux qui font et disent mal, de multiplier partout les majestueuses apparitions de la \érité. au lieu de suivre l'erreur dans ses ténébreux dédales. Moins que jamais, peut-être, elle a besoin d'attaquer cette Eglise catholique que tout le monde voit agir! Ce sont ses œuvres qui la montrent incomparable dans sa forme et dans cette expansibilité qui est \iwc des conditions delà chaleur. Quant à la protection des maîtres, je leur en sais très bon gré. mais pas trop n'en faut ; notre paresse naturelle s'en prévaudrait. Et puis aujourd'hui l'intolérance des prolestants nous sert assez bien pour que nous leur en laissions le monopole. Soyez tranquille, quand il leur vient un honnête homme, Dieu nous ménage des saints.