A MADAME LA DUCHESSE DE RAUZAN
Paris, 33 juin i856.
Pauvre chère amie, qui pouvez tant pour les autres, c'est pour vous seule que vous ne pouvez pas assez ! Le malheur d'Alexis de Tocqueville m'a l'ail bien penser à la pari que vous y prendriez - el qui aurait été bien autrement vive, si l'accent pénétrant de sa piété filiale avait frappé votre oreille. Cet accent a été pour moi la révélation d'une sensibilité de vraiment bon aloi, et qui fait bien comprendre la source du vrai charme qui nous frappe en lui. J'aime à vous parler de celui-là, parce que nous sentons de même. Il part ou \a partir pour retournez chez lui. Son livre a paru ; on le dit très énergique dans l'expression de ses sentiments : ceux-là ont pour eux d'avoir été toujours parfaitement désintéressés et identiquement les mêmes.
Il u'\ a plus que des départs; Montalemberl s-en va aujourd'hui pour arriver après-demain à Maiche. Vous lirez dans le Correspondant prochain son article
1 Clara de Duras, fille de b duchesse de Duras.
* La mort de ><<» père.
3 L'Ancien Régime el la Révolution.
[\0l\ A LA DUCHESSE
sur Rome l, le protocole et lord Palmerston y compris. On en paraît content. Montalemberl a bien assez de verve pour gagner à la contenir. C'est ce que me paraît vouloir faire aussi M. Veuillot, dans les deux articles parus jusqu'ici dans l'Univers, à l'occasion qui vous dicte de si judicieuses réflexions 2. Quoique moins incisif que d'habitude, son talent s'y relrome au milieu de parties assez faibles, comme la justification des motifs qui ont décidé son immédiate opposition à la loi de l'enseignement. On peut y relever aussi une ou deux, contradictions, et surtout, avec quelque surprise, le soin renouvelé sans cesse de mettre Montalembert en lumière, en le flattant jusqu'à l'apothéose. Combien les moyens de la pauvre tactique humaine, qui que ce soit qui les emploie, sont stériles et percés à jour ! J'ai toujours cru que pour dissiper toute incertitude sur la ligne qu'on voulait suivre et pour la tracer irrévocablement, il suffirait de la parler et de savoir attendre ; mais voilà qui est dillicile aux plus méritants. Pendant cette guerre, Alfred de Falloux est ici aux Néolhermes, dont le régime aquatique lui réussit assez ; du reste il est comme vous l'avez vu. tranquille, d'humeur égale, pas du tout ennuyé de Paris, où il faudra qu'il nous revienne périodiquement, et, je pense bien, sans trop de contrainte pour lui ; nous échangeons sans cesse
1 Pie IX et lord Palmerston. Correspondant du 25 juin i856.
s J'avais publié dans le Correspondant un travad intitulé : Le parti catholique, ce qu'il a été, ce qu'il est devenu. M. Veuillot, accusé de nuire k la cause de l'Eglise par l'attitude nouvelle qu'il avait fait prendre depuis plusieurs années à la polémique religieuse, nie répondait dans Y Univers .
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les nouvelles que nous recueillons sur vous. Etesvous allée voir l'extatique de Niederbrunn ? Je serais curieuse de votre impression. Sans esprit assurément d'exclusion, je n'ai pas précisément d'attrait pour les voies extraordinaires ; leurs effets les plus incontestés et les plus frappants me remuent bien moins que la simple louche silencieuse ci invisible de la grâce divine. Le vrai miracle, à mes yeux, c'est l'eau jaillissant de la pierre, ce cœur d'aujourd'hui tout différenl du cœur de la veille, ou bien cette action plus lente et non moins merveilleuse du secours présent, qui absorbe el transforme tout par l'unique effet d'une entière con- Qance.
Mardi, 18 juin 1857.
J'en suis convaincue, chère amie, vous ne pouvez deviner le crucifiant contraste d'un cœur avide d'aller à vous et qui n'a plus un mouvement qu'il ne refoule ! Ma journée succombe et disparaît sous ces asthmatiques vicissitudes. On dit autour de moi que je suis un peu mieux, et pourtant pas un mauvais symptôme d'affaibli ; jamais je n'ai eu plus de malaise, d'angoisses, jamais je ne me suis moins appartenue. Que dire de ce monotone régime de dépouillement complet, sinon que ce qui se saisit le moins, c'est le vide. Ah ! chère amie, que ce sciait le bon moment de ne se pas quitter : car voir, quand ce ns sérail que voir, c'est encore posséder! Hier soir, à neuf heures, Charles de Montalembert est venu avec Catherine, sa
compagne de voyage1, comme ils allaient s'emboîter tous deux dans un wagon qui les emportait en Franche- Comté. Il y avait longtemps que je n'avais vu Catherine, que j'ai trouvée fort grandie, vraiment embellie. ce dont ma frivolité s'est fait un grand plaisir. Ce qui par-dessus tout ne m'a pas manqué par la volonté de Montalembert, c'est la bonté affectueuse, la persévérance de ses soins, cette aimable douceur qu'il sait si bien, quand la compassion s'en mêle, imprimer à ses témoignages d'intérêt. Voilà M. de Melun également revenu d'avant-hier pour jusqu'à vendredi, qui nous l'enlè\e définitivement à travers la Picardie. J'attends de jour en jour mes deux ménages de nièces et de neveux, grande consolation de tout autre nature qui me rajeunit en me reportant, après tant de privations et de si amères tristesses, à des temps dont je pouvais croire que je ne a errais aucun retour.
Fleury, *>-juin 1807.
Ma pensée, bonne chère amie, fait, hélas? la navette de vos souffrances aux miennes. J'ai voulu attendre pour vous écrire quelque effet produit par le changement d'air, d'aspect, dévie extérieure: mais jusqu'ici aucun : pleine et entière ressemblance avec mon état de Paris. Ce terrible asthme nerveux qui s'est introduit à petit bruit comme un vrai larron, le voilà, je le crains beaucoup, maître de la place ; il se permet une ou deux crises par jour, et cela tout à côté de la névralgie
' Catherine de Montalembert, aujourd'hui religieuse du Sacré- ( lœur.