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Maître vous protège et vous ramène au milieu de nous ! Ce n'est jamais qu'avec douceur que ma pensée se repose dans votre souvenir, et votre souvenir n'est pas encore voire présence !
Chère princesse, c'est bien à moi aussi de vous remercier, car on doit beaucoup à ceux qui nous ont fait rendre grâce à Dieu avec une effusion toute nouvelle. Le sacrifice a été fait, et avec le sacrifice est venu plus de calme, calme qui n'est qu'un répit, mais qui disait bien que la soumission l'emporterait. Je transmettrai au P. de Ravignan vos paroles, et les bénédictions qu'il vous enverra ne seront sûrement pas les premières qu'il fait aller à vous. Parlez de moi à M"" de Castellane ' ; vous ne pourrez pas lui en trop dire : rien de plus all'ectueux que l'intérêt et le respect (pie je lui porte. Adieu encore, chère princesse, et tous mes vœux.
Il y avait déjà du monde à l'arrivée du P. de Ravignan dans la chapelle, .le n'ai pu lui dire qu'un mol. et ce mot pour vous ménager un moment d entretien. 11 n'a donc pas vu voire lettre; j'attendais pour la renvoyer, ce que je lais ce soir. Commenl votre chère pensée s'cst-elle plu ainsi à battre la campagne? à quel taux rabaissez-vous donc l'expérience, la sagacité du
1 Pauline de Talleyrand-Périgord, marquise de Castellane.
5l2 A LV PRINCESSE
P. de Ravignan ? Chère princesse, il est une droiture devant Dieu qui donne un accent à la parole humaine auquel nul ne se méprend.
Mon premier mouvement en lisant la lettre pastorale est allé à vous '. Baona natte. Pax.
Paris, i3 octobre i85x.
Jamais la sollicitude du Prince ne vous a mieux comprise qu'en insistant pour vous donner une sœur, dont la présence sera à double fin : tout à côté de soins dévoués, vous aurez la douceur d'une habituelle similitude de pensées et de sentiments. N'importe que la forme diffère quand on se touche par le fond : le ni veau, dans ce cas-là, a bientôt passé sur les deux langages. A ous m'avez manqué longtemps bien entièrement, et je suis impatiente que quelque chose de vous me soit rendu. J'aurais voulu qu'une pleine et heureuse sécurité sur vous me dédommageât de privations personnelles ; mais si vous ne nous faites pas encore la grâce de vous bien porter, vous me faites à moi celle de vous admirer beaucoup dans la sagesse de résolution, dans le courage de raison du parti que vous avez préféré prendre. Dans les mesures qui concilient tout au prix de quelques sacrifices, m' apparaissent presque toujours les plus sûres indications de la Providence, et en même temps, dans ceux qui s'y rendent, les plus solides progrès.
J'abrège, chère princesse, de par l'ordre de mes
1 Première lettre pastorale de M. l'abbé Dupanloup, nommé évèque d'Orléans.
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pauvres yeux, très fatigués encore par les suites d'une très sévère ophthalmie, qui les a tenus fermés pendant plus d'un grand mois. Permettez néanmoins que j'y voie encore pour me plaindre des très malencontreuses excuses que vous me faites de m'occuper de vous. Je pensais que vous voudriez reconnaître tout le plaisir que j'y ai comme chose simple, cordialement offerte et acceptée par vous avec confiance.
Mes heures de réserve cèdent hien à l'intimité d'abord et à toute volonté exprimée ; mais je n'ai pas le droit de les offrir, et j'attends une de ces bonnes chances qui mettent à flot, et dont au fond aucune chose ne se passe pour bien aller. J'ai su de bonne source votre pauvre amie en pleine et haute lutte avec son tyran. Hélas ! il n'y a pas de prise là où la violence \a jusqu'au délire! D'une autre part, la position en s'aggravant fait admirablement ressortir tout ce qu'il y a de courage calme et intrépide, de foi résistante et ferme sous cette enveloppe de douceur et de sérénité. Vous devez en jouir beaucoup, chère princesse, au milieu de l'affliction et de l'inquiétude qui s'y mêlent, car il y a là d'immenses mérites et vous en avez été l'impulsion première. Il semble que M.*** a cherché des auxiliaires partout ; dans les dissidences, toute espèce d'erreur semble une arme suffisante à la haine de la vérité. Religieusement parlant, rien n'était moins compliqué que la position de M""' ***; son mari d'une autre croyance, elle n'étant pas de celle du pays. Les
LETTRES DE Hœe SWETCHINE — II 33
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circonstances paraissaient bien être le gage d'une liberté entière, et au lieu de cela que de luttes et de menaces ! c'est que le bon Dieu veut que l'on gravisse péniblement la route qui mène à lui. La vérité est toujours une conquête : œuvre de la grâce elle se donne, œuvre de notre concours il faut qu'elle s'achète, que la souffrance soit son accompagnement obligé, peut-être aussi pour qu'elle se grave dans notre àme en caractères plus saints et plus indélébiles.
Chère princesse, votre vie de Sayn aurait toutes mes convoitises, elle a partant toutes mes approbations. La règle que vous y faites régner est la première condition qui doit être respectée et pratiquée par tout ce qui veut vivre de la vraie vie de L'âme. \ous savez combien, dans l'intérêt de votre plus grand plaisir, j'osais insister sur les lectures sérieuses. Rien ne me semble mieux choisi que Y Histoire des Variations, ni plus utile pour vous-même que ces notes qui exercent votre pensée sur des questions qu'un premier intérêt vous rend spéciales. En général je crois très bon d'écrire à mesure qu'on lit ; ce qu'on recueille en lisant, c'est la semence ; la pensée qu'on fixe en écrivant c'est cette même semence, mais germée, levée, assimilée à nous-même. On ne garde vraiment que ce qui a passé dans le sang. Votre latin m'a fait au moins autant de plaisir que le restet La langue de la foi ne devrait être exclue d'aucune éducation religieuse, pas plus de celle qu'on se donne à votre âge, où l'on apprend encore tout ce qu'on veut. Ce n'est pas ce qu'on sait qui rend pédant, et je vous réponds qu'on l'est par toute autre chose que ce que vous êtes. En résumé, chère princesse, vous me paraissez avoir été favorisée par toutes
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les combinaisons du monde, par les circonstances même les plus accessoires. Rien qui ne se soit trouve mieux placé dans votre vie que ce séjour à la campagne qui vous a donné la mesure de vos forces, et en même temps une forte incitation pour en user, qui a contribué à développer en vous le goût de l'occupation, et qui fortifiera ce grand, ce salutaire moyen d'indépendance des autres et surtout de vous-même. Après la prière, je ne connais pas de force plus grande que cet attrait pour l'étude, qui, bien dirigé, sert aussi bien lame que l'esprit. Mais chaque chose a son temps, et rien n'est plus conciliable que votre reconnaissante appréciation des bienfaits de la solitude, et votre désir de la voir périodiquement interrompue par vos séjours de Paris. La trop longue continuité d'un même régime finit par n'en plus faire ressortir que les inconvénients respectifs, et trop souvent en annuler les avantages ; il faut que les sages réflexions, les bonnes résolutions de la vie de retraite soient mises à l'épreuve de la distraction. C'est dans ce contact des contrastes et des oppositions qu'elles s'éprouvent et s'affermissent ; quand, par la'permission de Dieu, s'élèvent des obstacles insurmontables, c'est lui-même qui supplée à tous les vides, à toutes les lacunes. Mais il n'en a pas moins ménagé beaucoup de puissance dans les moyens établis pour mener à lui, dans l'action, dans la parole de ses serviteurs, dans le contact de tout ce qui s'anime de son esprit, dans une atmosphère réchauffée, embaumée de foi et de charité, où l'on aspire de saintes impressions par cela seul qu'on y vit. La nécessite, je le répèle, a les mêmes privilèges, il faut seulement qu'elle soit bien reconnue. Toutes les autres considé-
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rations auxquelles vous touchez me paraissent également valables. Les longues séparations ne valent rien, les affections de long cours ne se nourrissent guère que d'habitudes ; il faut se hâter d'imprimer à sa vie le caractère qu'on veut lui donner, et quand la volonté est si raisonnable, il suffit qu'on soit sûr de la retrouver intacte pour y déférer.
Quelque chargé que soit l'horizon politique, je ne crois pas à des éventualités absolument contraires pour vous en empêcher. D'ailleurs sur le sol de France les plus grands événements n'ont guère que la durée d'une aventure ; à peine brusqué et le but atteint, on se rassied au plus vite. Ce que vous me dites de *** me ferait espérer beaucoup. S'il est loin du terme, il est sur le chemin qui y mène, il y a mille affinités secrètes entre la vérité et une affection vertueuse.
Adieu, ma bonne chère princesse; je supprime comme inutile, je pense, toute assurance de ma tendre et bien dévouée affection.
Paris, 8 février 1802,
Ma chère princesse, mes pauvres yeux plus malades en dernier lieu et d'arides affaires m'ont empêchée d'écrire. Il me tardait de vous dire combien, après une longue interruption de co vide immense que fait autour de nous le malheur ' , il m'a été doux de me replacer au milieu de vos intérêts les plus chers, des objets qui vous entourent et que la bonne sœur m'a rendus presque visibles, tant ses récits étaient faits pour donner l'illusion de la présence. Votre château, votre cha-
1 La mort de son neveu, le prince Théophile Gagarin, qui avait suivi de près la mort du général Swetchine.
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pelle, les bouquets, les compliments, les processions, du jour de votre fêle, la bourse des aumônes, le tableau composé par vos anges d'enfants, les émotions du bonheur qu'on vous doit, les bénédictions de ce qui vous entoure : tout cela a passé devant mes yeux. Il ne faudrait, par canton, qu'un seul centre comme le vôtre pour régénérer tout un pays. Il n'est personne de votre intérieur qui n'ait laissé à la bonne sœur une excellente impression ; mais tous ses sentiments réunis vont à vous. Je ne vous en épargne qu'un seul, que par cela même vous nommez. Quant au Prince, sa reconnaissance pour lui est si grande qu'il y entre presque un peu de surprise de voir un cœur d'homme si susceptible des plus délicates recherches de la bonté. De vos chers enfants, qu'elle porte dans son cœur, le dernier est son chérubin ; mais votre sollicitude maternelle se serait sentie bien rassurée, si vous aviez pu l'entendre, de toute la liberté de la confiance, parler de cet aîné, objet de vos plus tendres soucis. J'ai joui d'autant plus des notions recueillies par la bonne sœur qu'elle est vraiment remarquable par son jugement pénétrant et exercé. On n'en demanderait pas tant assurément à la vertu de ces saintes fdles, et cette fois le don accordé à son intelligence a compté pour récompense. Elle est revenue m'apporter le dessin de votre château ; déjà j'avais retenu tout ce que M" Narishkine m'en avait dit. mais je n'en avais pas si bien l'ensemble. Cinq mois d'été sont bien placés dans ce pays d'effets si pittoresques, et je ne vois pas dans les deux parts qui seront faites de votre vie ce qui pourrait manquer à son agrément, aux consolations plus sérieuses, aux nécessités de votre chère àme.
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Voilà le retour de Mgr d'Orléans, qui le rapproche beaucoup de vous ; n'auriez-vous que la certitude de le retrouver souvent ici l'hiver prochain, que vous seriez bien assurée de voir compensés tous les bienfaits de la retraite. *S raiment, chère princesse, la Providence fait plus que veiller sur vous, elle aplanit toutes vos voies. Le mystère qui vous était incommode et pénible s'est dissipé sans orage ; le voile n'a pas été déchiré, mais toujours plus transparent il a préparé tout le monde a sa disparition. N'oubliez pas que la condition de tant de biens, qui vous sont dispensés pour s'étendre à d'autres, c'est votre santé, et que Dieu vous veut pour coopératrice des soins qu'il en prend lui-même. D'après tout ce qu'on me dit, votre santé aujourd'hui est entre vos mains, et quand on connaît votre âme, on sait que c'est le seul bien que vous portiez dans un vase fragile : vous ne pouvez l'entourer de trop de respect. En fait de devoir, je ne vous en vois guère qu'un qui vous oblige encore davantage : c'est celui d'être heureuse, de repasser sans cesse dans votre mémoire tous les biens qui vous attendaient et préparés de si loin. S'il est encore quelques points plus ou moins ternes ou assombris au milieu de tant d'autres inondés de lumière, pourquoi y arrêter votre pensée? Ne faut-il pas tout racheter, payer la dîme de son bonheur comme de tout le reste? Même parmi les plus indifférents, il semble que le mot d'ordre soit de vous entourer d'hommages, de respect et de sympathie. M"" de Gastellane m'apprenait l'autre jour que le comte Boos J avait mis en votre possession le bras de
1 Le comte Boos était l'ancien propriétaire du château de Sajn
\\ III l.!',\STEI\ 5 If)
sainte Elisabeth, à quoi il aurait été coiulnil par i\c> affinités dont il est très facile <lr saisir la convenance. J ai dit l'autre jour colle translation des reliqnes tic sainte Elisabeth à son historien, M. de Monlaleinhert, qui a été insatiable île détails sur Sa\n et ses linles.
Je ne vois encore personne le soir : je ne reprends à rien, et j'ai une telle peine à retrouver quelque chose de moi-même, que nia préoccupation est de ne pas trop peser sur les autres. Ma santé est à l'avenant, ma joue labourée de nouveau ; l'épreuve esl sur tous les points, mais avec elle, la grâce de Dieu si évidente, lorsque sous tant de souffrances on ne succombe pas.
19 décembre r85a. Couvent des ^.ugustines, rue de la Santé.
Rien n'est si commode, ma bonne et chère princesse, que de porter les irens dans son cœur ; ce qu'ils éprouvent s'\ imprime Boni naturellement, et plus vite encore quand ces! la joie. Vous pouvez penser combien esl vive celle qne m'a donnée Autre lettre. En toule chose il y a un point qui fait centre.
qu'axait acheté !'• prince Wittgenstein. La chapelle ée Sarrn contenait la relique ilu lira.- de sainte Elisabeth de Hongrie. Lors de la sécularisation des couvents, la dernière abbesse du couvent cTAIïenberg remit entre les main- «lu comte Bons, aïeul du comte actuel, cette relique insigne. Le couvent cFÀhenbeTg avait été
fondé pu sainte Elisabeth elle-même, | r sa Elle, la bienhev-
reu-e Gerirude, qui en l'ut la première al.!
Le comte Boos remit cette relique à la princesse Wittgenstein', en apprenant sa descendance en ligne directe de sainte Elisabeth, par son père le prince Barialinski, dont la mère était une princesse de Holslein.
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et dont tous les autres dépendent, comme conséquence toute simple et presque nécessaire. La seule impression que ne me donne jamais ce qui vous console, c'est la surprise. A ous m'expliquez toujours à l'avance comment ne vous manquent par les choses que vous désirez, et, je l'espère, comment elles ne vous manqueront jamais. C'est à nos dépens que vous jouissez de Rome, et je n'aurai assurément pas le courage ni de vous le reprocher, ni de même de m'en plaindre ; j'ai trop la mesure du bien que ce séjour doit vous faire et de celui surtout qu'il me ferait à moi-même. Comme vous le dites, il est sans pareil ; le catholicisme est partout, mais à Rome, c'est sa présence réelle, c'est la terre des ancêtres ; les saints y sont plus qu'ailleurs la famille de chaque fidèle. C'est, ce me semble, le seul lieu où à tout âge, lors même que les yeux sont fermés à tout le reste, on voudrait encore retourner. J'ai sous ma fenêtre un immense espace presque vide, coupé par de longues, hautes murailles, qui séparent des jardins sans arbres, et parsemé de presque tous les dômes et flèches qu'on peut apercevoir à Paris. A la première vue de cette chambre, que j'ai immédiatement préférée à toute autre, je me suis trouvée reportée à certains quartiers de Rome dans le Aroisinage des murs. Ce n'est pas complètement une hallucination, car une ou deux personnes m'ont fait la grâce d'être frappées spontanément de la même manière ; mais illusion ou vérité, je la nourris très soigneusement. Comme j'aurais demandé à être associée au vrai pèlerinage que vous avez fait au travers du Quirinal ! Cette douloureuse trace des pas du baint pontife est empreinte là pour les siècles. Le témoin qui vous guidait doit sentir bien vivement le bonheur
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qui lui a été dévolu ' ! Je n'en connais pas de plus grand que l'occasion offerte au dévouement, non pas seulement dans l'intérêt de la plus sainte des causes, mais aussi en vue de la conservation de celui dont il semble qu'on ne peut approcher sans ressentir une émotion également pénétrante et pieuse. Que ne donnerais-je pas pour recevoir une de ces bénédictions dont je comprends si bien que vous soyez avide !
Mes bons jours de retraite ont commencé le 28 octobre et finissent demain. C'est donc sur le seuil (pie je vous écris, ma chère princesse, entre un recueillement qu'on ne quitte jamais qu'à regret, et les habitudes qu'on retrouve toujours avec plaisir.
Paris, 25 février 1 853.
J'avais une commission pour vous que je tenais beaucoup à faire, et qui n'a pas été retardée par ma seule faute. Ce sont tous les remerciements de M. de Montalembert. J'ai pensé que le contenu de votre lettre ferait grand plaisir au ménage, et à moi celui de vous l'aire bien connaître ; en conséquence de quoi, je la leur ai envoyée. Sauf qu'ils l'ont gardée trop longtemps, je n'ai qu'à m'en féliciter. M. deMontalcmberl n'exprime jamais que ce qu'il pense et ce qu'il croit : c'est un des grands secrets de son éloquence.
Que vous avez raison d'être sûre que je jouis, que je remercie de vous voir dans vos soins, dans vos émotions, dans vos plaisirs, dans vos inquiétudes, dans vos v<ru\. toujours si chrétienne ! Assurément de grandes grâces
1 Mirr Borromée.
vous ont prévenue, mais toutes aussi ont été répondues. A la lecture de votre lettre, j'ai pu me croire présente à votre belle solennité ; en y mêlant vos chers enfants, vous en avez fait une fête de famille qu'achevaient vos populations demeurées dans leur simplicité. La piété allemande, quand elle est catholique, me paraît avoir particulièrement ce caractère-là, et rien ne va si bien à ce qui en soi-même est solennel.
Adieu, ma bonne et chère princesse ; enfin je puis dire au revoir !
Paris, i() juillet i853.
Chère princesse, comment ne reconnaît-on pas que la vérité pour être la vérité demande à être aussi complète que la vertu, qui cesse d'être la vertu si seulement de son catalogue on en exclut une!* Pourquoi se feraiton moins exigeant pour l'une que pour l'autre, tandis que la priorité serait ici pour la vérité, source de toute vertu ? Ce qui m'a toujours frappée comme une des gloires de l'Eglise catholique, c'est qu'elle fait du bien même à ses adversaires ; ils ne vivent que des emprunts qu'ils lui font. On y copie tout hors ce qui ne se copiera jamais, ce je ne sais quoi qui résiste.
Paris, 5 janvier i85^.
Chère princesse, vous vous en rapportez à moi. pour la demande qui vous est adressée, et c'est en répétant vos propres paroles que je vais exprimer mon avis. Oui, on se doit aux plus misérables, et ce qui est certain,
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c'esl qu'à leurs yeux la position de ïhéodosia sérail tlos plus enviées1. Quand je demandai à la bonne sœur Rosalie de traiter pour moi avec la maison du Bon-Sauveur, je ne lui lis aucune recommandai ion d'économie; elle, de son côté, me donna le chiffre de quatre cents francs comme taux général, el en m'assurant qu'on y était très bien. Celui en effel la première impression de ïhéodosia. et j'ai toujours vu sa satisfaction aller en croissant. Ce bien-être affirmé successivement doit, il me semble, suffire, lors même que des conditions meilleures d'existence subsisteraient sous le même toit. Je suis un peu étonnée qu'on vous ait fait parvenir une autre demande, mais ïhéodosia aura parlé de vous d'abondance de cœur, et quand on parle de vous, chèreprincesse, on ouvre à ce qui souffre une perspective illimitée. Malheureusement les ressources ne le sonl pas ; il faut ou limiter d'une part, ou retrancher de l'autre, et retrancher, c'est tailler dans le vif. .le pense que votre idée d'accorder de lemp- en temps quelques douceurs est Maimenl la moyenne qui peut à la fois restreindre et satisfaire votre générosité. J'opine toujours pour les dons en nature ; le calé- effectivement entrait dans le nombre des objet- qu'elle me demandait, el je pense que c'esl un présent qui lui fera grand
1 Théodosia était une vieilli' femme de chambre russe qui s'était faite catholique en France, et était tombée dans une extrême détresse. \lmc Swetchine ladécouYriï par hasarda Paris et la secourut, mais bientôt cette pauvre femme lut atteinte d'ahénatiou mentale. M111' Swetchine s'en chargea alors complètement, puis
intéressa quelques compatriotes à son sort, el enfin la lit c luire
par Cloppetdans une maison 'I'- santé, à < laen, où ses bienfaitrices, parmi lesquelles était la princesse W ittgenstein, n'ont jamais cessé de pourvoir à ~a pension et à son entretien.
plaisir. Comme régime, il n'aura pas d'inconvénient ; cependant peut-être feriez— vous bien de consulter au préalable la supérieure. J'ai vu quelquefois le café inlerdit, et il se pourrait qu'il ne convînt pas toujours aux maladies dont le siège est dans la tête.
Chère princesse, une de nos consolations, à vous et à moi, est bien Mme de Gonlaut ! Je n'ai jamais vu un corps aussi frêle doué de plus de vitalité, ni une résurrection qui pût êlre plus impérieusement attribuée à la prière. Combien vous jouiriez de revoir ce cher visage, qui atteste un vrai rétablissement dans les proportions où il est permis de l'attendre ! Me voilà au bout de mon papier et pressée par l'heure sans que j'aie pu vous dire tout mon regret de vos délais, toute la joie que j'aurais de vous revoir, mais tout cela va sans dire.
Paris, 3 mai i854.
Chère princesse, voire cœur est de ceux qu'on ne méconnaît jamais, mais qu'on pourrait croire appauvri aux trésors qu'il épanche dans certains moments ; il y a toujours tant d'inattendu dans ce qui console ! Aujourd'hui vous avez les prémices de mes loisirs à ma première station, couvent des Augustines, où je suis depuis avant-hier. Le point important était de mettre le signet au courant des habitudes respectives, de faire disparaître jusqu'à l'ombre de mon salon, et pour produire cet effet, j'ai trouvé que l'éclipsé presque totale entre les quatre murs d'un couvent équivalait à la dislance. C'est l'esprit sinon tout à fait la lettre des conseils qui me sont venus el dont je ne puis assez louer et bénir la très sympathique et tendre compatissance. On
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ne tolère pas seulement, niais on exige que tous les soins réclamés par mon âge et ma mauvaise santé priment toute autre considération. Selon mes indulgents amis, je dois leur répondre de ma personne et eux veulent répondre devant Dieu de tout le reste. Au vrai, rien de plus misérable que mon état de santé ; ma joue est raide et gonflée ; je ne puis plus parler ni manger qu'à grand'peine, sous des coups d'aiguilles qui se croisent en tous sens ; pas de sommeil, et tout le reste à l'avenant. Une tanière se conçoit encore dans un pareil état, mais traîner une si pauvre vie d'auberge en auberge, pour la fixer dans un isolement lointain, ne saurait s'admettre. Je secoue si peu le poids du jour, qu'un avenir d'un mois ou siv semaines me semble avec ses éventualités relégué au pays des cbimères. Vous pouvez croire combien mon grand ébranlement nerveux, s'ajoutantà tant d'autres peines, me rend plus accessible au tourment d'une guerre dont j'ai toutes les mauvaises faces, car j'ai en moi de quoi souffrir pour deux pays, et rien ne rachèterait pour moi le mal fait au mien. Ah ! qu'il serait commode en toutes choses d'être un ! hélas ! bonheur inconnu, comme tant d'autres, à un monde où tout est lutte et contraste.
J'ai vu Mgr d'Orléans, qui venait à Paris faire ses \isites ; je l'ai trouvé très bien de santé. Il paraît prendre goût à l'Académie, et c'est bien juste, l'Académie, prenant à lui à la presque unanimité. A tous les degrés, elle ne pouvait s'honorer davantage dans le choix de l'homme, en prenant dans l'épiscopat l'élément qui lui manquait. Avez-vous su, d'autre part, le prodigieux électrique effet du discours du P. Augustin1, carme
1 Le I'. Ilcnnann.
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déchausse, à Saint-Sulpice? Sans exception, on en a été ravi ; il semble que c'est la parole d'un de ces séraphins qui brûlent, se taisent et veillent autour de nos tabernacles. Samedi, il vient dans ma chapelle. Unissez-vous à nous ; je vous promets que si nos peu sées se croisent, la mienne ne s'arrêtera pas en chemin.
Paris, o^ juillet i855.
Ma bonne et chère princesse, je suis allée hier voir miss Barnett l ; j'ai le grand plaisir de vous donner d'elle les nom elles les meilleures que vous puissiez attendre et désirer. Sa santé n'a souffert en rien du changement de régime. La charité des sœurs fait respirer aux quatre cents recluses un air qui les fortifie et les embaume, les rend contentes de tout comme on l'est quand une satisfaction entière se concentre sur un intérêt grave. Jusqu'ici l'ombre même d'un sacrifice ne vient pas l'éprouver. Je les ai faits tous, me disait-elle d'une manière bien touchante, en quittant ma chère bonne princesse. On sent en elle l'impression de marcher sur un terrain uni, néanmoins nulle expression exagérée, nul mouvement d'exaltation ; elle m'a paru avoir toute la liberté de sa raison, ne pas même engager l'avenir que jusqu'à un certain point, reconnaissant que la persévérance, la durée finale sont des grâces qu'un cœur pieux et dévoué peut attendre du secours divin, sans v compter de téméraire confiance en soimême ; c'est l'esprit de toutes les règles, et en particu-
1 Institutrice de la fille île la princesse Wittgenstein.
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lier de la sienne où les vœux sont si retardés et n'engagent qu'une volonté qui se renouvelle. Tout, dans miss Barnett, m'a paru dans la voie et dans la mesure qui mettent au large 1rs urux que l'on l'orme pour elle. Il semble qu'une aisance parfaite règne entre les anciennes de la maison et celles qui y l'ont leur temps de probation. Ayant surmonté sa Timidité pour dire à une des sœurs supérieures qu'elle souffrait un peu d'abstinence forcée, l'effort inquiet qu'elle a\ail cru devoir faire fut reçu avec des éloges et des remerciements pour l'ouverture et la simplicité qu'elle y avait mise. C'est la famille, comme vous voyez, et tout ce qu'elle a droit d'attendre de franchise et d'abandon. En me racontant cela, miss Barnett ajoutait : « Ne croyez pas pour cela que nous ne soyons pas suffisamment et com enablement nourries : notre ordinaire est vraiment bon ; ce n'est pas la table de Sayn, mais des provisions saines, et dans leur simplicité bien préparées. » J'insiste un peu sur ce point pour achever de vous rassurer. Quand je lui ai dit que vous lui demandiez de ne pas \utis oublier dans ses prières, elle m'a répondu : « Dites à la princesse que sept fois par jour nous retournons devant le Saint-Sacrement, et qu'autant de fois, de reconnaissance et d'affection, je porte sa pensée devant Dieu. » Lorsque vous lui écrhez. il faut mettre sur l'adresse : Sœur Barnett au lieu de Miss ; quant au nom. on ne leur en donne qu'avec la cornette.
Paris, 2- août iV>-.
Au moins un mot. nia bonne et chère princesse, un mot bien tardif au cœur, mais chaud et sincère comme
lui ! Mon silence a-t-il pu ôter quelque chose à la vive et profonde impression que me laissaient vos joies maternelles ' ? Sans les heureuses préoccupations qui auraient pu empêcher d'approcher de votre esprit l'évidence de la gravité toujours croissante de l'état de ma santé depuis six semaines, cela n'aurait été guère supportable, mais, comme c'était ma seule excuse, je ne l'abordais qu'anxieusement. Coûte que coûte, rien jusqu'à la dernière heure ne m'eût empêchée de marcher vers vous, de compter sur la chère divine séduction de la sympathie pour les onze heures et demie d'adorable, mémoire qui avaient compté au profit du pécheur. Et pourtant, chère et bien chère princesse, si la réalité de chacune de mes journées avait été mise expérimentalement sous vos yeux, que n'y auriez-vous pas vu en sus pour me tout pardonner ! Ce qui est certain, c'est que je retrouve aujourd'hui même trois lettres commencées pour vous, la dernière du 8 août. Ce qui l'est plus encore, c'est que je n'aurais pas cessé d'y songer, sauf à ne toucher juste qu'au signal, au dernier signal du icr septembre, ou quelque inaperçue que je puisse être, je suis certaine aussi de me trouver près de vous. Votre bonne et charmante lettre est venue me chercher au moment de mon retour de Fleury, où je n'ai pu rester qu'un mois, et d'où j'ai été rappelée par le pressant besoin de secours. Mes maux ont marché vite : je n'ai plus ni bras,
1 Cette lettre, qui ne précédait que de treize jours la mort de Mmc Swetchine, est une des dernières qu'elle ait écrites. Les deux événements de famille auxquels elle fait allusion, sont le mariage de la princesse Antoinette Wittgenstein avec don Mario Chigi, prince de Campagnano, et le mariage de Mlle Charlotte de Gontaut-Saint-Blancard avec le comte Antoine de Cossé.