A MADAME LA PRINCESSE DE SAYN-WITTGENSTEIN
Vichy, 2Ô juin 18/19.
Voilà donc, chère princesse, la réponse que vous auriez eue plus tôt si jo n'y avais mis une lenteur quelque peu calculée, pour laisser arriver ce qui pouvait venir se mettre au concours. Gomme émoluments, les exigences de M. B. m'ont paru n'avoir rien d'exorbitant. La clause d'un mois de congé pourrait être plus embarrassante. Gomment suppléeriez- vous, je ne dis pas aux études, mais à cette indispensable surveillance de tous les moments ? Un répétiteur qu'on trouve partout suffit pour que la lacune ne lasse pas trop reculer l'élève ; mais l'ascendant, la conscience de la responsabilité, ne se remplacent pas. Gette clause me paraîtrait demander une réflexion, lors même qu'entière satisfaction serait donnée sur tous les autres points, ce qui est loin d'être obtenu. Je vous le répète, chère princesse, tout ce que j'ai vu et su de M. 13. ma paru mériter estime et confiance ; il m'a toujours prévenue en sa fa-
1 La princesse Y\ ittgenstein, fille du prince Bariatinski, qui donna à M"" Swetchine l'hospitalité dans la maison de campagne près de Pétersbourg, où elle acheva les éludes qui la conduisirent à l'Eglise catholique, et sœur du feld-maréchal prince Alexandre Bariatinski.
veur par quelque chose de simple et de réservé. Je serais disposée à préjuger les qualités d'esprit et de caractère que je rechercherais particulièrement dans un instituteur, jusque dans la sobriété et le contenu de sa parole écrite : toutes mes préventions seraient donc pour lui. Mais enfin ce n'est pas connaître, et quand je le connaîtrais, mon suffrage est de ceux qui ne comptent tout au plus que comme motif suffisant d'admettre l'examen. Votre choix se fixant sur lui sans autre motif que les ouvertures que je vous ai faites, me donnerait une anxiété réelle ; rien n'est si sincère, croyez-le. J'ai bien voulu faire la battue à votre intention, vous servir d'éclaireur. mais c'est en obtenant de vous que ma très timide indication reste sans effet, jusqu'à ce qu'elle soit sanctionnée d'ailleurs.
Chère princesse, dans les souvenirs que vous m'avez laissés, il y a de quoi demeurer longtemps et avec grande douceur, sur les moindres détails. L'histoire de notre pauvre àme, telle que Dieu nous la fait, est presque toujours d'une couleur sévère ; mais il faut convenir que parfois ses épisodes sont bien consolants. Ce certain dimanche est resté, sous mes yeux, un tableau vivant. Jamais l'amitié chrétienne ne m'a paru plus touchante et plus belle ; jamais une consécration plus sensible et plus haute ne lui a été donnée. Des deux anges en présence, l'un avait gardé l'autre, à mesure égale de mérites et de mutuelle consolation. Dans votre lettre à **% vous paraissiez redouter de grands obstacles au projet d'une chère réunion. C'était bien quelque chose qu'elle fût retardée, mais je ne puis croire que vous ayez à craindre au delà ; il me paraît impossible de ne pas l'emporter, quand on a contre
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soi l'absurde et pour soi la raison, avec cette volonté ferme et continue de l'affection véritable. Vous ne disiez pas à quel prétexte s'attachait cet acte d'extravagance et de tyrannie.
J'espère que mon compte rendu comme affaire me vaudra quelques lignes de vous, et que, n'oubliant pas l'intérêt à jamais fidèle qui vous suivra, vous me parlerez toujours de celte amitié que Dieu m'aurait démontrée une consolation nécessaire, par cela seul qu'il l'a tant bénie.
A. irhv, 2 juillet 1849-
Chère princesse, je réponds à une réponse et ce n'est pas même une réplique, niais tout simplement le mouvement très spontané que votre chère lettre produit en moi. Sous l'impression de la chaude lumière qui la pénètre, j'ai besoin de vous dire à quel point je suis touchée des sentiments qu'elle exprime. Quand on vous entend, tout s'explique dans la voie tracée pour vous : grâces faites, sacrifices demandés; car la première condition de l'holocauste c'est d'être vivant, et on l'est rarement autant que vous. Dans cette droiture qui dès d'abord m'avait tant frappée, dans cet élan si vrai, dans res effusions si \i\es. il me semble voir comme un enlacement de toutes les miséricordes divines et de toutes les fidélités. Ah ! je suis tranquille, ce n'est pas du bout des lèvres que vous avez goûté la vérité! elle a pénétré avant : vous êtes blessée de Dieu, chère princesse, blessée de cette ineffable blessure que le ciel seul guérit. Je comprends que, dans ces jours de solitude complète, sans frayeur
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et sans tristesse, quelques vides pourtant se soient fait sentir ; le souvenir rend bien ce qui a sympathisé avec nous, les réflexions naissent naturellement au fond d'une âme, mais le besoin de la confiance parlée, épanchée, survit à tout, et je ne vois que le besoin d'appui qui soit aussi puissant. Ni l'un ni l'autre ne vont vous manquer, chère princesse, et j'en jouis pour vous à l'avance. Quelle récompense que la présence de votre saint guide ! Et que de douceur et de force elle portera avec elle ! J'ai rapproché les jours de leur date, et je ne puis vous dire le plaisir que j'ai eu à me dire que samedi, avant-hier, Mme de Lazareff avait dû répondre1. Il ne dépend plus de moi aujourd'hui de séparer vos deux pensées, et de renoncer pour vous, volontairement , à ces secours incessants, mutuels, dont l'efficacité laisse si loin derrière elle tout ce qui peut tenir de l'émulation : faire aussi bien qu'on peut ensemble, c'est bien autre chose que tâcher de faire mieux l'un que l'autre. Pendant ces six semaines, plus rien d'indifférent dans aucune de vos journées ; au terme où vous êtes, toute distraction console et toute consolation sanctifie. Je vois d'ici vos lectures faites en commun, vos entretiens sérieux, vos promenades auxquelles si souvent vous donnerez un but charitable ou pieux, et aussi ces bénédictions qui s'élèveront pour vous deux et que, pour ma part, je murmure déjà tout bas. Voilà, mes chères filles, puisque vous me permettez d'être mère un instant, voilà les conditions
1 Antoinette, princesse de Biren-Gourlandc, mariée au généralmajor LazarefT, avait fait récemment son abjuration dans la chapelle de M""' Swetchine, entre les mains du P. de Ravignan.
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par lesquelles l'amitié se l'ait éternelle et se met au rang de ces mêmes vertus qui l'ont fait croître et qui l'ont toujours fortifiée. Mais, chère princesse, j'ai pourtant à reprendre dans cette lettre si pleine de pieux abandon, et je ne veux pas que son charme expose mon incorruptibilité. Est-ce bien vous, dont l'intelligence a été comme préparée pour recevoir l'action de la miséricorde, qui sembleriez disposée à séparer, relativement à vous-même, la justice de la délivrance, à voir dans l'une l'obstacle à l'autre ? Assurément, chère princesse, vous avez bien de l'espace devant vous : quelque admirable que soit une ébauche, il faut que le tableau s'achève, et vous avez d'autant plus à mériter que, en dehors de vous, vous avez beaucoup à obtenir; mais rien de tout cela ne fait que vous ayez désormais à traiter avec une justice froide et sévère, une justice qui n'ait pas passé par le cœur brûlant de charité de Jésus-Christ. Non, chère princesse, ne pensez plus à cette justice dont le nom me glace toujours, n'y pensez plus, quoi qu'elle-même doive être pour vous : dans cette pensée devenue contristante, si elle persévérait longtemps, il y aurait trop d'oubli des moments où Dieu vous lait sentir délicieusement sa présence.
\ ichy, i \ juillet iN'iç).
On prétend qu'aujourd'hui, chère princesse, la diplomatie joue cartes sur table, et comme je trouve fort commode d'ajouter à la franchise ce qu'on retranche à l'habileté, j'entre bien volontiers dans cette voie.
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Vous me proposez un problème dont la solution m'embarrasse plus que vous ne croyez, un peu comme tout ce qui répond pour un autre. Si, dans cette circonstance, votre reconnaissance et votre affection prenaient corps dans un objet de luxe secondaire, je me permettrais une prompte et absolue exclusion ; peutêtre aussi aurais-je quelques objections à faire, quoique beaucoup moins prononcées, si une chapelle domestique, dans l'humble habitation d'un simple prêtre, devait recevoir votre beau calice. Mais je me confesse ébranlée et presque votre complice quand je pense qu'aujourd'hui il ajouterait à l'éclat des grandes solennités de l'épiscopat, et que, après le plus grand nombre d'années possible, j'espère, il irait grossir le trésor d'une vieille cathédrale, et, pendant des siècles, réjouir, quoi qu'on en dise, le cœur des fidèles : il y a toujours de la joie, rationnelle ou non, à voir honoré et paré ce qu'on aime.
Vichy, (S septembre 1849.
Chère princesse, il y a toujours un doute quelconque dans le silence, et quelques mots valent mieux que lui. Aussi, je viens simplement vous dire que je ne vous écris pas, incapable de tout sous le poids de ma profonde affliction de la mort de M"'" de Aesselrode, ma plus ancienne amie, fidèle à travers toutes les vicissitudes. Je suis navrée, et quelque accoutumé à souffrir que soit le cœur, il ne marche pas aussi vite que la volonté dans la voie de la soumission. Chère princesse, vous m'entendez ici sur tous les points et dans ma douleur et dans mon recours ! Que notre bon