A MADAME LA MARQUISE DE PASTORET
Ier juin 1828.
Combien il serait souvent impossible, Madame, de prévoir un instant auparavant la voie nouvelle qui va s'ouvrir à nos impressions ! Lorsque je vous parlai de l'idée la plus vague, la plus rejetée dans un avenir in-
1 Adélaïde-Anne-Louise Piscatopy, marquise de Pastoret, naquit à Marseille en 1760 sous les yeux de son aïeule, Mmc de Rouillé, qui présida jusqu'à l'âge de quatre-vingt-dix-neuf ans aux destinées intérieures de sa famille.
Mmc de Rouillé vivait habituellement dans sa terre de Châteaurouge, en Berry. C'est là qu'Adélaïde Piscatory reçut les premières impressions de l'enfance et les premières directions de l'âme. Elle avait vingt-deux ans quand on l'amena pour la première fois à Paris, en 1787. Belle, jeune et riche, elle ne pouvait tarder à se marier que pour mieux assurer son choix. Deux ans après son arrivée à Paris, elle épousa un de ses compatriotes de Provence, M. de Pastoret, alors maître des requêtes, et déjà connu par des travaux couronnés à l'Académie des inscriptions et belleslettres, dans laquelle il entra à l'âge de vingt-huit ans, sous le patronage de l'intime amitié d'hommes, tels que Turgot, BufTon et Malesherbes.
Cette union fut célébrée à Saint-Germain-l'Àuxerrois, le i!\ juillet 1789, jour de la prise de la Bastille. Bientôt Louis \\ I appela M. de Pastoret au ministère de la justice ; mais celui-ci, croyant le moment des concessions passé, et ne pouvant, malgré
certain el que je n'entretenais que pour m/éviter le chagrin d'y renoncer, je vous vis, Madame, prendre si vivemenl à mon idée, qu'à mesure que vous parliez,
l'appui de la Reine, faire partager sa manière de voir par le Roi, se retira respectueusement.
Ayant suivi avec anxiété les mouvements populaires de la journée du 10 août, il voulut se rendre à L'assemblée dès que le Roi y fut réfugié. Mme de Pastoret, déjà habituée à faire mieux que son devoir, ne se borna pas à montrer une passive résignation ; elle comprit la généreuse volonté de son mari, et, se flattant sans doute de lui servir d'égide, elle prit son bras, traversa la foule menaçante qui vociférait autour des Feuillants, et l'accompagna jusqu'aux portes de l'assemblée, où, violemment, séparée de lui, elle pleura non sur ses propres périls, mais sur Pimpuissance du dévouement rpii l'animait. M. de Pastorct ne cachait point son horreur pour l'horrible procédure suivie contre la royale victime ; il n'en fallut pas davantage pour faire décréter son arrestation. 11 dut quitter la France, mais Mme de Pastoret, d< venue mère, ne put le suivre : elle fut retenue prisonnière et gardée à vue dans son propre hôtel, situé sur la place Louis XV. Chaque l'ois que la triste récluse s'approchait d'une fenêtre, elle était exposée à devenir témoin de quelque scène sanglante. I n jour elle recula épouvantée en poussant un cri d'horreur. Elle venait d'apercevoir l'échafaud et c'était le 21 janvier !
Dès qu'un peu de sécurité succéda au règne de la 'l'erreur, Mme de Pastoret, se sentanl de plus en plus attirée vers ceux qui souffrent et vers Celui qui console, prit naturellement l'habitude de tourner ses pas vers L'hôpital, la prison et L'église.
M. de Pastoret, rentré eh France à La fin de f7q5, fut nommé l'année suivante député de Paris el du Var au Conseil des Cinq- Cents, et M"" de Pastoret dévoua une partie de son activité bienfaisante à. la Société de Charité maternelle fondée, en [788, par Mme de Fourgeret . -uns les auspices de la reine Marie- Antoinette. Cette oeuvre, répondant à des besoins immenses, était sortie des ruines en même temps que le culte catholique, et la digne M'"c de Fourgeret, en reprenant la présidence, avait voulu s'adjoindre M"" de Pastoret comme secrétaire, avec la pensée qu'elle serait
ses avantages m'étaient rendus plus sensibles et je voyais prendre corps à la pensée la plus fugitive. II y a tant de choses qu'on ne trouverait jamais à soi seul,
sa continuatrice. Tous les éléments dispersés de la société d'autrefois commençaient à se rapprocher ; Mme de Pastoret avait retrouvé dans Mlle ISecker, devenue Mme de Staël, une relation pleine de charme, et dans Mmc Cottinune amie. Mme de Pastoret touchait à sa trentième année, elle atteignait au mérite de la maturité sans avoir rien perdu des grâces de la jeunesse, et ce mélange d'autorité et de séduction lui donnait un ascendant vraiment irrésistible. Le 18 fructidor éclata, et M. de Pastoret, forcé de reprendre le chemin de l'exil, désira retourner en Savoie où il avait une première fois trouvé une sympathicpie hospitalité. Un passeport était indispensable pour franchir la frontière. M""' de Pastoret court chez le comte Balbo, ambassadeur de Sardaigne, se nomme et demande un passeport pour son mari. Le diplomate lui montre les instructions de son gouvernement, interdisant formellement de se prêter à aucune tentative d'évasion. La jeune femme lui remet la dépèche sans la lire : « Je le savais, monsieur le comte, c'est pour cela que je suis venue et vous ne me laisserez point sortir d'ici sans que j'emporte le salut de mon mari. » A ce simple langage, animé d'un accent et d'un regard pénétrants, le comte Balbo se lève, signe un passeport, et le remet ;> \Imc de Pastoret, en lui baisant la main avec respect et émotion. M. de Pastoret arriva sans accident dans son asile, et, la crise passée, vint reprendre à Paris, pour toute fonction, une place dans le conseil des hôpitaux. Il n'entra au Sénat qu'en 1809. Quoique vivant de la vie élégante et agitée du monde, AIm,do Pastoret qui, selon l'expression de son mari, aimait à bien faire le bien qu'elle faisait, ne se contentait pas d'accorder quelques instants d'une attention distraite aux œuvres charitables qui lui étaient confiées ; elle voulait se rendre compte de tout, compaparait les institutions anciennes el lis besoins nouveaux, se tenait en garde contre l'esprit de système autant que contre la précipitation, et fuyait surtout avec soin tout ce cpii ressemblait à l'ostentation. Elle savait aussi que la charité ne se borne pas à la compassion et au soulagement des misères qu'à juste titre on
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et le secours d'un autre peut être si puissant dans cela même qui paraît ne dépendre que de nous ! Abandonnée à moi-même, je n'aurais pas trouvé dans ma
nomme criantes ; mais que la bonté, la bienveillance, l'aménité, sont aussi de son domaine, et ont des droits qu'il importe de respecter toujours, et particulièrement dans ces réunions de bonnes œuvres dont l'un des grands avantages est de rapprocher et de mettre en contact des personnes de toutes les conditions sociales. L'habitude de visiter les pauvres à domicile lui apprit à quels dangers les jeunes enfants des ouvriers se trouvaient exposés, quand la nécessité contraignait les parents à les laisser au logis pour aller dehors gagner leur vie. Un jour la Providence plaça sur son chemin une démonstration déchirante de ce genre de. péril : L'avertissement fut compris et la première salle d'asile fondée. Une maison fut louée près de Saint-Philippe-du-Roule, à l'angle de la rue Verte, et douze enfants du quartier y furent placés sous la surveillance d'une fille de Saint- Yincent-de- Paul, la sœur Françoise, qui demeura trente ans à la tète de cette petite famille et contribua beaucoup à son développement. Ce premier modèle de nos salles d'asile n'eut pas immédiatement de nombreuses imitations ; il fallut que l'idée mère, l'idée française, largement appliquée par nos voisins, nous revînt comme une importation anglaise avant de se naturaliser chez nous. La réoiganisation dis Dames de charité dans les paroisses donna bientôt lieu à la fondation d'une autre œuvre, celle de la visite des hôpitaux., qui grandit el se développa sous la direction éclairée de M'"r de Pastoret.
C'est sous la Restauration que la fortune du marquis de Pastoret fut portée à son comble. Pair de France en l8i4i il tut nommé vice-président en 1820, et chancelier en r820. Sa femme avait reçu, depuis plusieurs années el par exception, les honneurs du tabouret et du Louvre. Un privilège plus personnel encore lui était réservé : Madame la Dauphine disposait d'une faveur sans prix pour uneàme telle que celle de M"" de Pastoret, c'était le témoignage de sa confiance. La tille de Louis \\l passait en prières tous les anniversaires du 21 janvier; elle ne paraissait à aucune des solennités consacrées à ce jour, mai-, elle -e renier-
pauvre volonté la force d'un sacrifice de huit jours. Je me soucie peu de ce qu'on appelle les biens de la vie; il y aurait eu un bonheur de mon choix, mais je crois
mait dans son oratoire et n'y admettait qu'un très petit nombre de personnes. Mme de Pastoret fut souvent appelée à cette religieuse distinction, et cette noble femme qui, soit dans la jouissance, soit dans la disgrâce, ne parlait qu'avec calme des vicissitudes politiques, maîtrisait à peine son émotion quand elle consentait à parler de ces douloureuses audiences et de tout ce qui s'y rattachait. Dès son retour en France, Madame la Dauphine avait accepté le titre de présidente de l'œuvre de la Charité maternelle et confirmé Mme de Pastoret dans celui de vice-présidente. Le registre des procès-verbaux, de l'œuvre constate le don de sommes importantes remises de la part de la famille royale, par Mme de Pastoret, à M. Grivel, trésorier, et il suffirait d'ouvrir les registres des différentes œuvres de cette époque pour y suivre, dans la progression des dons royaux, les progrès du crédit de M. et Mmede Pastoret.
La révolution de i83o fit rentrer M. et Mme de Pastoret dans la vie privée. Mmc de Pastoret se démit de la vice-présidence de la Société maternelle, mais sans se ralentir dans le service de l'œuvre elle-même. Dans l'œuvre des hôpitaux, elle garda la présidence qui lui avait été déférée à la mort de Mme de Damas, parce que là elle n'avait pas, comme dans la Société maternelle, à éviter des rapprochements que le souvenir de Madame la Dauphine lui eût rendus trop pénibles.
Un affaiblissement graduel conduisit M. de Pastoret au tombeau. La vie de cet homme de bien s'éteignit pieusement le 28 septembre i83q. Il avait atteint sa quatre-vingt-troisième année.
Jusqu'à son dernier jour, Mme de Pastoret conserva la fraîcheur de ses inspirations charitables. La sensibilité, qui s'émousse à force de plaindre et de consoler, ne perdit en elle rien de ses premiers élans, et ceux qui l'ont connue au déclin delà vie l'ont connue tout entière, avec beaucoup de dignité de plus et pas une grâce de moins. Tous ses traits avaient conservé leur régularité ; ses longs cheveux blancs et ses vêtements, habituellement noirs,
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plus que jamais qu'il n'y en a qu'un véritable, c'est de savoir franchement et courageusement s'en passer. C'est une étude dont il ne faut pas se lasser et ses progrès ne sont jamais assez assurés. Que de fois, dans ce monde, on recommence à vivre et on achève de mourir !
Adieu, Madame, vivez, portez-vous bien, soyez heureuse ; c'est le bonheur de tout ce qui vous entoure.
Mardi matin.
Ah ! Madame, que ne vous dois-je pas ! Il me semble
sa taille haute et mince, sans raideur, donnaient à tout son extérieur une apparence particulièrement vénérable. Le son de sa voix, d'une douceur exquise, était en même temps plein d'autorité, et sa vieillesse avait un sourire que la jeunesse pouvait envier.
Elle avait assisté trop de douleurs, elle en avait trop ressenties elle-même pour se faire aucune illusion sur aucune chose de la terre, et, quand vint le moment de tout quitter, la mort la trouva calme et résignée. Au mois de juin i8'|3, elle s'était rendue comme à l'ordinaire à Fleury, près de Mcudon. Aux premiers froids de l'automne elle fut saisie d'une fluxion de poitrine, et, au bout de quelques semaines, on reconnutque sa lin était proche. Il fallut lui annoncer cette vérité, bien plus douloureuse pour les siens que pour elle-même, mais on n'eut rien à faire ni pour l'y préparer, ni pour l'y soumettre. La charité \ cillait à son chevet sous les traits de la mère Saint-Bcnoist, l'une des plus vénérables sœurs de l'Hôtel-Dicu. Les sacrements furent administrés à Mme de Pastoret en présence de sa famille et de sa maison. Ses dernières paroles, ses dernières volontés, firent encore l'édification et la consolation de ceux qui l'avaient attachée à la terre. Les sœurs de Saint-Vincent de-Paul et les salles d'asile firent célébrer en son honneur des services funèbres dans la plupart des paroisses de Paris.
que si je pouvais vous faire sentir quelque chose de mon bonheur, vous seriez récompensée du bien que vous me faites. Me voilà enfin devant vous, Madame, telle que je suis, susceptible, irréfléchie, tout entière à une seule impression. Combien ne me suis-je pas encore attachée à vous pendant ces derniers jours ! A son insu, on fait quelquefois bien du chemin dans la tempête. Regardez-moi désormais comme quelque chose à vous, dussiez-vous ne faire aucun usage d'une si triste propriété.
C'est demain de grand matin que je compte partir. Il m'en coûte beaucoup de m 'éloigner,- mais qu'il y a loin de ce chagrin à l'autre! Maintenant, c'est la joie qui va au fond et c'est la peine, comme bien plus légère, qui surnage.
Vichy, io juin 1828.
N'est-ce pas, Madame, c'est vous écrire trop tôt!3 Aussi ai-je hésité, comme j'hésite quand je suis décidée, mes doutes n'étant plus qu'une manière d'honorer ma défaite. Mais vous êtes si bonne, Madame, que l'exil compte sûrement à vos yeux, et la confiance, qui n'est que la vertu des absents, devient toujours avec vous celle des affligés !
Je suis ici depuis le 7. M. Lucas m'a paru très frappé de l'urgence du remède que je venais chercher. J'aime beaucoup qu'il en soit ainsi : du moins sais-je bien maintenant pourquoi je suis venue. Ce qu'il y a de pis dans une grande privation, c'est assurément de ne pas croire à la nécessité qui l'impose. Jusqu'ici, i] y a peu de monde à Vichy, personne que j'y con--
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