Lettres de mademoiselle de Lespinasse
On pourrait intituler ces pages : Le Roman de Mademoiselle de Lespinasse, tant la biographie de cette femme célèbre ressemble à une fiction qui serait arrangée par un romancier habile, avec toutes les grâces de l'imagination la moins correcte, et la plus hardie. C'est môme un de nos grands étonnements, qu'au beau milieu de ce xvnie siècle si rempli d'idées positives , de réalités sérieuses , de faits immenses, accomplis de la façon la plus futile , on rencontre dans les deux sexes, tant de héros de roman. L'étrange aventure! que ce xvme siècle réservé à des destinées si terribles, et qui devait accomplir d'une façon plus que sérieuse, grand Dieu ! une révolution de géants , nous semble au premier abord, uniquement régi et gouverné par des bergers, par des amoureuses, par des rêveurs , frivoles héros d'un décaméron d'esprit, de poésie et de licences. Rien n'est plus vrai, la forme est bouffonne si le fond est grave ; ces hommes-là et ces femmes, dans leurs passions, dans leurs livres, dans leurs lettres , dans leur plus intime causerie poussent le monde aux révoltes salutaires que doit recueillir Mirabeau plus tard, eh bien ! regardez autour de vous, pas une biographie de ces hommes importants qui ne ressemble à une fiction bien arrangée, à un drame fait à plaisir. Voltaire, fêté par les Anglais, qui saluent la Hcmiade comme
nous saluerons plus tard, les tragédies de Shakspeare, Voltaire et madame Duchâtelet, quel roman plus rempli d'incidents, de grâces, de fantaisies ! — La vie entière de Jean- Jacques Rousseau , quel poème merveilleusement disposé pour y mêler d'une main abondante, le positif et l'idéal, la misère et la fortune, les grandes joies et les grands désespoirs, quel drame plus accompli de la passion, de la misère, de l'éloquence, des remords, de la honte, de l'orgueil ! — Quelle sanglante tragédie , Gilbert ! — Quelle farce de la foire étincelante et honnête , mêlée de gravelures et d'esprit, la vie de Piron ! — Quel petit conte sentimental , ce grand écrivain Lesage, qui, devenu vieux et aveugle, se sent ressusciter, un instant, chaque jour, quand le vif rayon d'un clair soleil vient à frapper ce noble crâne, d'où est sorti Gil Blasl — Diderot, poète, historien, romancier, amoureux, orateur, roi à Paris, roi à Saint-Pétersbourg, roi partout où l'Éloquence est reine , fêté des femmes , fêté des impératrices , amoureux de tous les sourires et de tous les beaux yeux, amoureux de la forme, autant que de la vertu , quelle fête perpétuelle , ce Diderot î — La vie même de Fontenelle , Fontenelle mêlé à toutes les petites révolutions du monde politique et du monde lettré, le berger caché sous les combles du Palais-Royal , quand régnait M. le Régent, Fontenelle , cet homme exquis des fêtes , des élégances et des bons mots.... sa vie est une idylle et une satire , tout ensemble, du Théocrite brouillé avec du Lucien.... et c'est là pourtant un des hommes les plus majestueux du siècle passé.
Les femmes ! ah ! les femmes de ce siècle des petits soupers et de la grande Révolution , voilà des êtres à part , volcans poudrés, frisés et pomponnés qui sont autant d'impromptu et d'énigmes; de ces énigmes chacun s'imagine
trouver le mot, sans trop de peine ; essayez-en , plus vous étudiez le mystère , et plus le mystère s'entoure de ténèbres. Bacon parlant du cœur humain, intitulait son chapitre : DeSpeliincu, de la caverne, et Bacon lui-même n'eût pas mieux dit, s'il eût voulu ajouter un chapitre aux romans de Duclos. La Caverne ! A cette époque des révoltes de l'esprit et des sens , quand les femmes régnent par le désordre même qu'elles ont soulevé dans tous les esprits , dans tous les cœurs, il faut les chercher dans leur caverne^ c'est-à-dire dans leurs folies , dans leurs paradoxes , dans leurs étincelantes amours , dans leurs tristesses passagères, dans leurs joies d'un instant , dans leurs frivolités et dans leurs vices ; elles ne méritent pas mieux que cela dans les respects de l'histoire , dans l'estime des honnêtes gens ; serpents qui ont la tête des anges; vipères cachées sous les fleurs; elles ont perdu , en se jouant , une monarchie qui n'avait pas son égale sous le soleil, et parce qu'elles se sont jetées avec courage, sous le fer de la guillotine ,, elles ont cru qu'elles étaient quittes de tout le reste. — Mais au fait , elles ont subi des expiations cruelles , et ce que nous avons de mieux à faire, c'est de leur pardonner !
D'ailleurs c'est notre histoire, depuis longtemps et à toutes les époques — Toutes les fois que la société française n'obéira pas à quelque discipline sévère , à madame de Maintenon, aidée de Louis XIV, par exemple, vous aurez beau chercher des femmes sérieuses, dans tout ce monde qui obéit à ses fantaisies , vous ne trouverez guère que des héroïnes de romans : madame d'Houdetot , madame d'Épinay, madame Helvétius, madame Favart, mademoiselle Quinault ; elle-même , madame la Maréchale de Luxembourg , mademoiselle Aïssé , la belle esclave que notre ambassadeur amène de Constantinople, et qui , che-
min faisant , à peine a-t-elle touché la terre libre de la France, fait du maître qui l'a achetée, son propre esclave... Non, la fiction ne saurait imaginer des créatures mieux faites pour intéresser et pour plaire ; beaux visages , tendres cœurs , vaporeuses pensées, timides éclairs ; je le répète , le roman est partout, si vous voulez le chercher sans dénigrements et surtout sans déclamation ; — madame Geoffrin, c'est un roman d'un bon et aimable caractère, un peu causeur, un peu taquin, un peu long ; — madame de Tencin, la belle et scélérate chanoinesse de Tencin, c'est une orgie! Elle commence par exposer, sur les marches de Saint-Jeanle-Rond un enfant de son premier bail , et cet enfant, recueilli par la vitrière; s'appellera d'Alembert. — Bientôt la chanoinesse de Tencin rentre dans le monde par cette porte d'enfant-trouvé, et elle gouverne par son esprit, autant que par ses complaisances, cet intrépide bouffon, ce pantagruélique Talleyrand., le cardinal Dubois , une de ces puissances bouffonnes, baffouées, intelligentes , admirablement intelligentes , dont la vie est arrangée comme le serait une satire de Juvénal.
Tous ces gens-là, à commencer par le roi Louis XV, à finir par le neveu de Rameau , le roi dans sa pourpre rongée d'ennui, et le philosophe paradoxal dans les habits et dans l'orgueil du cynique déguenillé, mènent une vie qui ne ressemble à nulle autre. Sur le seuil du Parc-aux-Cerfs, on se demande si le roi est fou, si le vice n'a pas monté à sa tête, comme fait l'ivresse de l'opium ? Dans la boue où il se complaît , digne habitant coassant de cette eau fangeuse , on se demande si Rameau n'est pas le fantôme grotesque de Diogène dégradé, dégradé jusqu'à tendre le dos aux fouetteurs de Saint-Lazare, qui fouetteront avant peu le père adultérin de Figaro.
Le roman ! il est dans les bruits , dans les silences, dans les fortunes des parvenus ; dans les ruines subites des grandes maisons ; il est à la Bastille et à Choisy-le-Roi ; dans les cabanons de Bicêtre et dans les grands appartements de Versailles ; madame de Pompadour, madame du Barry, ces poèmes amoureux et galants! Ce siècle a commencé par le roman de Law le financier, il se termine par la tragédie sanglante de 1792. — Féerie aux mille aspects divers, véritable conte des Mille et une Nuits , avec cette différence que la sultane favorite , une fois que son conte est achevé, est étranglée sans pitié avec sa sœur et son sultan; crème fouettée, mêlée de sang, idylle au musc et au poivre de Cayenne. Des enfantillages , des crimes , des rêves des larmes amères et pas un remords. Je lisais
l'autre jour dans un livre du (1) sieur Amelot de la Houssaie , ci-devant secrétaire de l'ambassade de France à Venise , un chapitre où l'homme sage , le mentor que l'écrivain a mis en scène, conseille à son élève d'être l'homme de son siccle, par la raison : « que toutes les choses de ce » monde ont leurs saisons , et que même les hommes émi- » nentssont soumis à la bizarrerie de l'usage ! » Cette maxime, au premier abord, si on l'applique aux mœurs de la Régence, nous paraît quelque peu complaisante et relâchée et pourtant c'est une pensée de Tacite , que Tacite lui-même a souvent répétée : Morem accommodari — Prœsentia sequi — se menu'nisse temporum quibus natus sit. — Ecoutez-le , Tacite vous soutiendra : ■ qu'il y a des vertus pour » chaque époque » à peu près comme il y a des fleurs au printemps , des fruits en automne , de la glace en hiver. Sans vouloir nous débattre contre ces maximes, il me sem-
(i) L'homme de Cour.
ble que l'on peut accorder celte louange aux amés et féaux sujets du Roi Louis XV, qu'ils ont été tout-à-fait de leur siècle, qu'ils ont certes obéi à l'heure présente, accommodé leurs mœurs aux mœurs du maître, qu'ils se sont souvenus, on ne pouvait s'en sou venir davantage, du temps dans lequel ils vivaient, qu'ils ont été les dignes sujets d'un pareil prince, et que si le peuple n'a rien à reprocher à son roi, le roi, de son côté, n'a rien à reprocher à son peuple. Ils se valent l'un l'autre. Celui-ci a corrompu celui -là ; ils ont marché, bras dessus bras dessous, au même abîme; et de fait, le peuple et le roi, le flatté et le flatteur, le corrompu et le corrupteur, le valet et le maître, il était temps de les voir disparaître , afin que la nation et la monarchie à venir pussent fonder quelque chose de durable sur les ossements enfermés dans ce tombeau !
Dans ce même livre d'Amelot de la Houssaie : L'homme de Cour, je rencontre un très-sérieux chapitre qui pourtant ne me surprend pas. Le maître-courtisan conseille à son élève de recueillir, avec soin, tout ce qu'il voit et tout ce qu'il entend dire autour de lui , il appelle cela {'érudition galante. « L'érudition galante est la provision des hon- » nêtes gens. La connaissance de toutes les affaires du » temps , les bons mots dits à propos , les petits mystères » de chaque matin, habilement devinés, font l'homme à » la mode, et plus il a de tout cela , moins il tient du » vulgaire. L'art de converser a plus servi à quelques-uns, » que les sept arts libéraux ! »
Puis dans une note, l'auteur insiste. Il célèbre les maximes éloquentes qui sortent de la bouche d'Hercule. « Faites, » dit-il, un curieux recueil de tous les bons mots, et de tou- » tes les galanteries, soit héroïques, soit plaisantes ; re-
» cueillez les axiomes des sages , les traits malins des cri- » tiques , les drôleries des bouffons , agréable munition » pour conquérir le ijoùl de tout le monde — et il ajoute : * les plus nouveaux ont le plus de sel, et donnent toujours » plus d'appétit. » — Enfin, rappelez-vous ce que dit Horace dans l'an poétique, que le galant homme n'est pas fait uniquement pour consumer les fruits de la terre, et que c'est une honte, à certains grands seigneurs, de n'avoir pas d'autre science que la petite satisfaction de leur cinq sens : — si riches argent comptant, si pauvres à crédit !
Bref, vous voyez qu'au temps dont nous parlons, cette belle société parisienne se préoccupe autant qu'on doit le faire, quand on a tant et tant d'esprit à dépenser par jour , de recueillir cet esprit dépensé ; on veut bien le jeter par la fenêtre, mais à cette condition qu'il rentrera par la porte; on ne veut pas se ruiner en bons mots ; il faut que le beau parleur soit sûr d'être écouté d'abord, et faut-il encore que les auditeurs colportent ce bel esprit, qu'ils en tiennent bonne note et registre fidèle. — On ne serait pas content de ne plaire qu'à un seul témoin et que pour un seul instant. Plus ces gens-là vivent en toute hâte, et plus ils s'inquiètent de cette nécessité de leur vie frivole qui les condamne à ne pas laisser plus de trace que la poussière sous les pas du cheval de course, que l'eau du bassin de marbre que ride la pierre d'un enfant.
Ainsi se sont établis les bureaux d'esprit, c'est-à-dire les endroits privilégiés de la belle conversation parisienne ; cela avait commencé à l'hôtel de Rambouillet et chez Ninon de Leuclos; bientôt le grand roi Louis XIV, jaloux de tous les privilèges, n'avait plus voulu que l'on causât nulle pjurt, sinon à Versailles Les libertés naissantes du rè-
gne suivant ouvrirent de nouveau ces salons tout disposés pour la réunion de quelques femmes plus spirituelles que galantes, et de quelqueshommes moins ambitieux qu'éloquents; braves gens arrivés à l'âge critique et sage où la vanité de l'amour ne passe qu'après la vanité piquante de la médisance , où l'on tient assez peu à se montrer les plus belles et les mieux tournées, pourvu qu'on ait le renom d'être la plus aimable et la plus élégante. — Ces sortes d'académies où l'on cause, sont très-nombreuses sous le règne despotique du roi Louis XV, et parmi ces coteries, considérables par le nom et la position sociale des habitués, c'est à qui attirera les plus beaux causeurs.
Les conditions de succès sont à peu près les mêmes pour toutes les réunions de cette sorte ; il faut d'ordinaire tenir une bonne maison , bien chauffée en hiver, fraîche en été , convenablement ornée des commodités de la conversation, comme disent les précieuses ridicules; il faut que cette maison, dans une rue où l'on passe dix fois le jour, soit ouverte à toute heure — que la dame du logis soit assez belle pour qu'on lui dise encore des douceurs , qu'elle ne soit plus assez jeune pour exciter encore des passions et des rivalités ; — beaucoup de nouvelles et de nouvellistes — un petit souper chaque soir — un grand dîner, au moins une fois par semaine — seule au monde , madame Scarron avait le droit de remplacer le rôti par une bonne histoire — elle était si charmante il est vrai — et Scarron était si peu jaloux , puis ceux qui dînaient chez elle, c'étaient de grands seigneurs, ou tout au moins quelques favoris des muses qui étaient sûrs de leur souper.
A ce compte , plus d'une maison avait été adoptée par ces exquises réunions mêlées de philosophie et d'atticisme, et dans lesquelles de temps à autre, se glissait un peu d'aui-
bition et quelquefois un peu d'amour. — On causait
et l'on soupait chez mademoiselle Quinault , la soubrette de la Comédie-Française, morte à 83 ans, comme elle avait vécu, en causant et ensevelie dans ses dentelles. — On causait et surtout on dînait chez madame Pannclier, la femme d'un ancien receveur-général des domaines; elle avait des savants pour ses intimes amis : MM. de Lalande, Sautereau, Le Clere de Montmercy, Guénaud étaient de sa faction. Elle s'appelait Catherine et on faisait des vers le jour de sainte Catherine qu'elle n'avait coiffée , non et tant s'en faut. — On se réunissait activement chez madame Doublet, la reine des faits divers , c'était un quanquan perpétuel , chez cette bonne présidente Doublet, elle n'était guère moins avide de nouveauté et de chose réjouissante, que le roi Louis XV en personne , et comme elle n'avait pas à ses ordres, M. l'intendant des Postes, Jeannette, ou M. le lieutenant de police, elle entretenait des espions dans les meilleurs endioits de la ville. Bien plus, tout ce qui se disait chez elle : le bon mot d'hier, l'anecdote d'aujourd'hui ; tout ce qui se lisait sous le manteau de la cheminée : la lettre d'amour et le mémoire à consulter, toutes les brochures enfouies dans la bosse factice du colporteur que Y exempt suit à la trace, tout ce qui se faisait et ne se faisait pas, le mensonge et la chose vraie, la prose et les vers, le scandale et même la gravelure, tout cela se transcrivait, jour par jour, sur le grand registre Doublet : nostri ferrago libclli. De ce registre Doublet, que tenait en partie-double le sieur de Bachaumont , un des intimes de la chère présidente , on a tiré cette suite inépuisable de cent petits volumes bariolés et bourrés d'anecdotes, intitulés : les Mémoires Secrets. — On causait et l'on déjeunait chez mademoiselle Duthé, où régnait madame de Genlis , heureuse et hère d'être l'amie
de la courtisane d'un prince ; on causait aussi chez madame de Genlis, mais ce salon, mêlé de vice et de pruderie, n'a jamais été très-couru, que je sache ; on causait partout et de toutes choses, mais la vraie causerie, la vraie opposition, la redoutable mêlée des railleurs dangereux, vous les rencontrerez seulement sous la bannière philosophique, à l'avant-garde de l'encyclopédie, à l'ombre que projetait Voltaire, du milieu de sa solitude éloquente de Ferney.
Ces grandes maisons hospitalières de 1750 et années suivantes, dont on nous parle , à tout propos, dans tous les livres ; ces antres passionnés de tout ce qui était l'esprit , l'élégance , la liberté , le libertinage ; ces salons où la causerie domine, mêlée de fièvre et d'ironie ; ces châteauxforts de la philosophie, où la philosophie passe la belle saison, mêlée à tout le délire des sens quand , par hasard , vous voulez pénétrer dans le mystère de te* demeures , vous trouvez que cela ne ressemble à rien de ce qui se passait dans les maisons d'autrefois , à rien de ce qui se passe dans les maisons de nos jours. La Chevrette, le château du baron d'Holbach ! c'est tout dire , et déjà vous souriez au souvenir de ces scènes nocturnes : — les femmes peu vêtues, les hommes en robe-de-chambre, les portes qui s'ouvrent et qui se ferment, à certaines heures de la nuit; les visions, les fantômes, les regards curieux du matin , les causeries à voix basse , le soir, et cette vieille dame, jeune encore, qui appelle ses gendres à son aide : — « Tant pis pour vous, mes gendres, si DMerot me fait un enfant ! » Romans, poèmes , contes à la Grécourt , hâbleries, anecdotes, bons mots, anas — voltairiana, puis ce boulet de canon qui part, enveloppé dans les feuillets de i'analecta-biblion, et qui s'abat sur le château de Vincennes, pour rebondir sur le trône de Versailles, Mirabeau! et tous
les autres : les économistes, les encyclopédiques , les politiques, les patriotes , les romanciers , les prédicateurs, les avocats pénétrant dans cette mêlée, — faites venir un avocat ! comme il est dit dans la Philinte de Molière, — tout ce tumulte de l'armée, de l'Église, de la ville et de la cour : — les cardinaux, les évèques, les jansénistes et les molinistes, les parlements, — le vrai parlement et le parlement IMeaupou, les fai* ours et les faiseuses de miracles, le pêlemêle ardent et dévot à? *out ce monde, grouillant autour de la Sorbonne , de Saint-Méry et de Saint-Sulpice ; des prêtres qui s'amusent à élever des églises, quand l'Église est chancelante ; — des saints qui s'amusent à î^ire des miracles, des fanatiques qui s'amusent à se faire crucifier, des morts qui s'amusent à se faire canoniser !
A l'instant même où Montesquieu écrit Y Esprit des Lois, où Buffon explique, dans un style digne du génie de la nature, naturce par ingenium, les difficiles miracles de la création, à l'heure où Voltaire écrase, en se jouant, une religion de tant de siècles, à l'heure de Jean-Jacques, n'estce pas vraiment une chose étrange que nous-mêmes, nous qui sommes en dehors de cet éblouissement, nous nous mettions à écouter encore, avec une joie presque enfantine, ces bruits, ces rumeurs, ces médisances, ces calomnies, cette académie des sciences qui grandit , au graud préjudice de l'Académie- Française, ces courtisans , dans le lointain , qui jouent du pied avec le flot populaire , et qui ne voient pas qu'à la marée montante, le peuple de 1789 les aura tous noyés, — les drames de chaque jour : les comédies, les comédiennes, les autres courtisanes, les opéras, Arlequin, les bouffons, les danseuses , insolentes comme des duchesses, les bons mots de mademoiselle Arnould la sauterelle lascive, les soupers de mademoiselle Guiinard
le squelette , tête de mort, aux yeux brillants de toutes les audaces de la corruption, les fêtes de Pantin, de Chantilly, de l'Ile-Adam et de Villers-Cotterets, — l'esprit dans le vin de tout ce monde de licences à l'agonie et , pour donner le mouvement, l'action, la vraisemblance à ces romans monstrueux, ces héroïnes dans la soie et dans la honte qu'on appelle : la comtesse de Mailly 9 la marquise de Pompadour ? Oui, c'est étrange que l'on s'occupe tout autant de la bordure dorée, que de la toile peinte, et que le cadre, couvert de fleurs , soit une œuvre digne d'être étudiée, pour le moins autant que le tableau ! — Vous cependant qui vous étonnez qu'un homme puisse perdre son temps à toutes ces bagatelles , savez-vous dans tout le Cabinet des Fées, quelque héroïne plus couverte d'or, de diamants, de gloire , de beauté et de fange que cette souveraine des derniers jours de la monarchie du satrape qu'on appelle le roi Louis XV? Madame Dubarry ! madame Dubarry ! Étonnez-vous donc, à moins de vouloir être injuste, de parti pris , que le roman soit mêlé à la vie entière de mademoiselle de Lespinasse ! Une seule chose nous pourrait surprendre, au contraire, dans le beau monde du siècle passé : une femme complètement sérieuse , silencieuse dans ce bruit, respectée dans ces mauvaises mœurs, correcte dans ces désordres , désintéressée dans ces vénalités, loyale dans ces mensonges, sans ambition dans cette société perdue et qui déjà chancelé au bord de l'abîme qui va l'engloutir.
C'est donc au milieu de ces causeurs qui débattaient en se jouant, tant de brûlantes questions, remplies de grâce , de charmes et de dangers, qu'il s'agit de vous conduire, si vous voulez rencontrer l'héroïne de ce roman.
Mademoiselle Julie- Jeanne -Kléonore de Lespinasse vint au monde à Lyon en 1732, et le roman commence tout de suite, au baptême de cette enfant. Sa mère était une grande dame , mariée à un gentilhomme nommé le comte d'Albon , assez galant homme du reste, pour que sa femme, surprise par cette enfant, n'ait pas osé la donner à son mari ; il y eut donc deux grands crimes de commis à ce berceau, la naissance de Julie d'abord, et ensuite la suppression de l'état civil de cet enfant venu en plein mariage. — Cette fdle de la comtesse d'Albon, fut inscrite à l'église de Saint-Paul de Lyon , comme la fille d'un humble marchand, Claude Lespinasse, et de dame Julie Navarre.
Fille d'une bourgeoise, qui n'était même pas sa mère , la petite Julie fut élevée, au hasard, tant que vécut le comte d'Albon, puis à la mort de cet honnête gentilhomme, mademoiselle de Lespinasse fut recueillie par cliarité. dans le château de sa mère, et à tout prendre, si la comtesse d'Albon eût été bonne et maternelle pour cette enfant de ses adultères, si les enfants légitimes avaient eu quelque pitié de cette sœur déshéritée par un crime , la position eût été tenablc et la petite Julie s'en serait consolée.
Dans la môme position , privé de son état par un crime, enfant perdu, trouvé par une bonne femme sur les marches de Saint-Jean-le-Rond, d'Alembert, esprit ferme et net, s'était fait un piédestal des marches de celte église, et devenu célèbre, il avait renié sa mère à son tour... d'ailleurs c'est une histoire que vous rencontrez à tout propos, dans les Mémoires de ce temps-là ; peu d'enfants sont les fils légitimes de leurs pères , peu de jeunes filles sont avouées par mesdames ou mesdemoiselles leurs mères ; chacun vit à sa guise, à sa façon , au gré de ses passions du moment,
et l'enfant perdu devient souvent un enfant trouvé. Ouvrez les livres, les journaux, les Mémoires, on n'entend parler que de suppositions d'enfants; Jean -Jacques Rousseau, en toute naïveté , porte ses enfants... à l'hôpital, et voilà qui est fait ! — Les tribunaux retentissent de ces procès de substitution d'état, le Parlement s'en occupe, les causes célèbres s'emparent des belles pages écrites par des avocats sans cause, à propos de ces créatures sans mère; la filiation, la paternité, les familles, les enfants exposés, perdus, retrouvés occupent la grande place, dans ces pages qui font la joie des fils légitimes et des bâtards. — L'histoire de mademoiselle de Lespiuasse, toute étrange qu'elle paraisse aujourd'hui, n'a donc rien qui doive étonner; bien plus, en bonne fiction, sa naissance est régulière, ou du moins des plus usitées, et en l'an de grâce 1730, cela n'étonnait plus que quelques innocents. Tant d'avantages et de facilités se rencontraient dans ces demi-maternités : on faisait l'enfant, on l'exposait sous le porche d'une église, puis, par grand hasard, on passait parla, on voyait la pauvre petite créature, à demi-morte de froid et de faim, aussitôt on la recueillait, on l'élevait comme son enfant, et chacun de s'écrier : « Vraiment, voila une dame qui est bien bonne ! » Ces hypocrisies d'une maternité coupable sont révoltantes, et d'Alembert ne s'y est pas mépris, lorsque, réclamé par madame de Tencin, la sœur d'un cardinal-ministre, il s'écria : « — La vitrière est ma mère !... » la vitrière qui l'avait recueilli , la mère chrétienne qui l'avait adopté, qui l'avait aimé, qui n'avait pas attendu pour l'appeler : son fils ! qu'il fût devenu le plus savant homme de son temps, l'homme qui refuse à Catherine II cent mille livres de rentes et l'éducation du Grand-Duc héritier, l'ami du roi de Prusse, le chef de l'Académie Française et le collaborateur de Diderot.
Il faut être juste pour tout le monde , madame la comtesse d'Albon, malgré les répugnances visibles de ses autres enfants qui ne voulaient pas perdre une part de l'héritage, n'oublia pas tout-à-fait qu'elle était la mère de la petite Julie; elle la fit élever avec le plus grand soin, elle cultiva l'esprit de cette enfant, qui n'aura pas d'autre défense, plus tard, que les grâces de son esprit et de sa parole, et enfin, quand la belle dame mourut , fatiguée de ces passions qui avaient rempli cette vie, vide de passions sérieuses, la dame qui ne voulait pas révéler son secret, elle vivante , laissa à son enfant de quinze ans, à Julie, une somme d'argent en bons louis d'or, enfermée dans son secrétaire, plus une cassette remplie de papiers, une cassette d'un gris rouge, comme on en voit dans les comédies et les drames. — Encore une fois, cela ne se passe pas autrement dans les histoires, faites à plaisir. On renie ses enfants dans le monde, on les élève, ou bien on les oublie, puis quand enfin la mort arrive, vite et vite ! amenez-moi uu confesseur, et si l'on peut retrouver un de mes enfants perdus, je veux qu'il assiste à mon agonie. L'enfant arrive, la mère, sans se troubler, et de la façon la plus simple , raconte à cette pauvre créature, qui vaut souvent mieux que ses frères légitimes, qu'elle lui a ôté son nom, sa famille, sa fortune, son passé, son avenir et elle se croit quitte quand elle a demandé pardon à son enfant ! — Naturellement l'enfant pardonne, alors on lui met dans la main, une bourse, des papiers... des mystères.
Prenez garde alors, mademoiselle, et soyez prudente! Tant que la fatale cassette est entre vos mains , vous êtes aussi puissante que si vous teniez la lampe merveilleuse; — quelque accident vient-il à briser le talisman de votre fortune naissante, vous redevenez Gros-Jean, comme devant !
L'accident arriva à mademoiselle de Lespinasse, tout
comme j'ai l'honneur de vous le raconter; soit que sa douce mère ait mal expliqué ses intentions au lit de mort , soit que l'innocente Julie n'ait pas bien compris l'importance de ce dépôt in extremis, elle se laissa voler sa cassette.
Elle fit mieux, elle rendit à son doux frère, l'argent que la comtesse d'Albon avait destiné à racheter ses erreurs, et le chevalier d'Albon reprit l'argent, comme une chose qui lui était due ! — Ces grands seigneurs étaient souvent aussi durs que cela ! Donc en voilà un qui dépouille une fille sans défense, parce qu'elle n'est que l'enfant de sa mère ! Quand on lui eut pris son argent et qu'on lui eut volé sa cassette, on chassa mademoiselle Julie de cette maison où cependant elle n'était pas une étrangère. Car enfin elle avait des droits à réclamer; une position à faire valoir, des témoins à faire entendre ; les lois la protégeaient... On la chassa, et comme elle ne voulait pas livrer aux risées, le nom de sa mère, elle put contempler tout à l'aise, sa propre misère : plus d'espoir, plus d'avenir, plus de mère , plus de père , pas même un nom propre. . . A peine avait-elle compris de quels mystères elle était la fille , qu'elle avait renoncé à ce moyen vulgaire : entamer quelqu'un de ces grands procès qui tenaient attentive la belle société de ce temps-là ; plus le scandale était grand et mieux valait la cause ; si on la gagnait, cette cause bruyante, on avait une fortune ; si par malheur le procès était perdu, le procès ouvrait tout au moins, à l'intimée, la porte d'un noble chapitre, ou bien elle obtenait une pension de la cour.
A ce propos, écoutez une anecdote très-touchante, le roi Louis XV, lui-même, en avait des larmes aux yeux toutes les fois qu'il la racontait. Le comte d'Ervieux avait épousé la fille du duc de Villars, et à sa mort il laissait une fille de dix-huit ans dans tout l'éclat de la beauté , de la jeunesse
et riche à millions. Elle était l'orgueil et la parure de la cour; les vieillards la saluaient, en souvenir de leurs jeunes années, les jeunes gens se battaient, à qui obtiendrait un regard de ces beaux yeu\ ! — Un jour, c'était fête à Versailles, mademoiselle d'Ervieui vit entrer chez elle le directeur de sa mère, et cet homme, faisant parler les intérêts du ciel et menaçant celte jeune fille de la vengeance de Dieu, raconta, d'une voix pleine de fiel, à mademoiselle d'Ervieux elle-même, qu'elle n'était pas la fille du comte d'Ervieux, qu'elle était le fruit de l'adultère, que le chevalier d'Orléans était son père, et qu'il venait, lui, prêtre du Dieu de vérité, au nom de la comtesse d'Ervieux repentante, raconter à sa fille le crime de sa mère! Le prêtre parla longtemps ainsi, puis soudain la porte s'ouvrit; et madame d'Ervieux elle-même, se jetant à genoux aux pieds de sa fille, la pria et la supplia de l'aider à se reconcilier avec son créateur. « — Prends pitié de ta mère, mon enfant ! renonce à ce nom qui n'est pas le tien , à cette fortune qui n'est pas la tienne ! ce serait un crime sans pitié de conserver des biens qui appartiennent aux parents du feu comte d'Ervieux. »
Ainsi parlèrent le prêtre et la mère ; la jeune fille épouvantée jura d'obéir à la voix de Dieu qui lui parlait, elle se fit carmélite !
Deux ans après cet abominable sacrifice, la comtesse d'Ervieux se mariait au chevalier d'Orléans, son amant, et lui apportait les biens immenses dont elle avait hérité , le jour même où sa fille avait fait au monde un adieu éternel.
L'histoire de mademoiselle de Lespinasse, pour être moins dramatique, n'est pas dépourvue de cette pitié et de l'intérêt que nous inspire mademoiselle d'Ervieux; mademoiselle de Lespinasse supporta dignement cette infortune ; elle
comprit toute l'étendue de son malheur, et elle n'en fut pas accablée. Comme elle avait beaucoup d'esprit, elle avait beaucoup de résignation , et les cruautés des messieurs et des dames d'Albon n'abattirent pas son courage. Au moins sa résignation lui fut utile , elle fit peur à ces messieurs d'Albon. Ils ne comprenaient pas, les braves gens, que la petite Julie eût renoncé si vite à cette fortune , et la peur les ramena à l'exilée. On lui proposa un asile dans un château de la Bourgogne , chez madame de Vichy, sa propre sœur, et elle consentit à devenir l'institutrice de ses nièces et de ses neveux ; — hier encore leur égale , le lendemain leur servante ; — elle avait dix-sept ans à peine , mais elle était soutenue dans ces épreuves difficiles, par le sentiment d'un légitime orgueil. Pendant trois ans, elle fut exposée aux mépris , aux insultes , à l'espionnage de cette aimable famille qui 1 eût ensevelie de si bon cœur ! — trois belles années, dix-huit ans, dix-neuf ans, vingt ans !
Dans cet abaissement elle fut plus forte que son malheur ; tout accabiée qu'elle était par la nécessité , sa misère n'était pas plus grande que son énergie. Son caractère enjoué, sa raillerie piquante, sa façon, déjà avancée, déjuger toutes les vanités de ce monde , ses vifs instincts d'indépendance, le penchant qui la poussait déjà, à se faire sa place dans l'association des beaux-esprits de ce siècle qui se révoltaient, fièrement, contre le joug des distinctions et des convenances sociales, là était sa force , et il n'en fallait pas tant, croyez-moi, pour étonner toute la belle société de cette province de Bourgogne , et pour charmer les beaux-esprits de Paris qui venaient de temps à autre , sans le savoir, s'abattre dans les solitudes où mademoiselle de Lespinasse tenait le sceptre de l'ironie , de la causerie , de la révolte, de l'esprit.
Ce fut au château de Vichy, que, pour la première fois, madame Du Deflunt entrevit le grand parti qu'elle pourrait tirer de cette jeune fille dans un salon comme le sien. Mademoiselle de Lespinasse était jeune , hardie , irritée , ambitieuse, avide de plaisirs, de nouveauté, d'indépendance; elle causait à merveille, elle écrivait d'un ton vif, railleur, badin; elle avait dédaigneusement jeté aux orties du chemin, inutile bagage , les préjugés de l'éducation première, elle éprouvait fort peu de ces scrupules bourgeois , de ces timidités bourgeoises qui deviennent , à la longue, le supplice des vieilles filles; elle ne tenait à personne, elle cachait avec soin, mais pas assez pour ne pas le montrer parfois, un grand nom au-dessous de son petit nom bourgeois, on la pouvait présenter, également, aux esprits du Tiers-État comme une plébéienne , aux grands seigneurs comme une grande dame ; et, certes, c'était une belle recrue pour un salon à la mode, dont la mode commençait à passer. Les amis de madame Du Déliant la savaient par cœur ; ils n'étaient que trop habitués à ses bouderies, à ses colères, à ses caprices, à ses exigences , à ses malices moins irritantes que ses bontés; d'ailleurs, la dame s'ennuyait , elle avait vu tant de choses nouvelles ! elle avait vu s'effacer autour d'elle, tant de renommées ! — Oui , vraiment, cette jeune lille, qui était un peu &a parente, et qu'on lui cède au prix coûtant , sera bien placée dans son salon. Cependant , la dame hésite, elle consulte, elle consulte ses amis, ses grands amis, la duchesse de Luynes, le cardinal de Tencin, archevêque de Lyon (bon conseil ! ), Voltaire lui-même, qui venait d'adopter la nièce de Corneille et qui était en veine d'adoption ! — Enfin , quand cette femme sensible a bien pesé le pour et le contre de ses bontés, elle se décide à prendre avec elle, mademoiselle de Lespinasse, non pas sans
Jui avoir fait répéter, au préalable , son grand senneut de ne jamais réclamer les droits de sa naissance : « Songez , » ma reine, que je n'aurai jamais à me repentir de ce que » je fais pour vous,... vous ne prendrez pas le parti de ve- » nir auprès de moi, si vous ne vous êtes bien consultée » vous-même, et si vous n'êtes pas bien décidée à ne faire «jamais aucune tentative ! » Cette précaution d'une vieille femme, contre une fille de vingt ans, vous serre le cœur. Grande protectrice qui ne donnait que le vivre et le couvert à cette fille adoptive , de ses ennuis.
Mademoiselle de Lespinasse accepta rondement toutes les conditions qui lui furent imposées , et elle vint à Paris chez sa seconde mère , madame Du Défiant.
Vous le voyez , cette madame Du Défiant est un de ces noms qui reviennent à chaque instant, à propos de rien, toutes les fois qu'il s'agit du siècle passé. Ces puissances intermédiaires, autour desquelles s'agitent incessamment les philosophes., les poètes, les artistes, les amoureux., tous les rois de cette époque, sont difficiles à bien définir.
Pourquoi madame Du Défiant domine-t-elle la société parisienne? De quel droit madame Geofirin a-t-elle voix délibérative dans la République des Lettres ? De quel droit ces deux ou trois femmes , que l'on rencontre partout et toujours, sont-elles devenues le centre de la philosophie, de la science, des belles-lettres, des beaux-arts , aux plus belles heures de cette brillante époque où la révolution française était en germe dans V Encyclopédie , dans le Contrat social, dans Y Essai sur les Mœurs, dans Y Esprit des Lois, que dis-je? même dans un quatrain de Dorât! La question nous mènerait loin; toujours est-il que madame Marie de Vichy-Chamrond (alliée aux d'Albon), marquise Du Deffant, régnait en ce temps-là, par les grâces de son esprit
et le génie de son chef d'office, sur la société parisienne, et qu'elle tirait aussi bon parti de l'esprit de son âge mûr, qu'elle avait tiré parti, naguère, de la beauté de sa jeunesse. C'était une vertu à la hauteur de cette morale facile qui était à peu près toute la vertu de cette époque. Pauvre et belle, elle avait épousé un homme vieux, riche, ridicule et laid, et tout le monde avait trouvé que c'était M. le marquis Du Deffant qui faisait la mauvaise affaire ; toujours est-il que l'affaire fut bonne pour la jeune dame ; son mari lui donnait un rang , une maison , un nom , ses petites entrées au Palais-Royal , dans cette maison des élégances dangereuses où M. le Régent voulait voir briller , une heure, toutes les belles personnes de Paris , sauf à ne plus les reconnaître le lendemain — le Palais-Royal, cette maison où l'on passait sans y rester plus d'un jour, mais d'où l'on revenait perdue d'honneur et fort considérée de tout le monde, tant on avait coudoyé de grands seigneurs, de belles dames, de jolies femmes, de cordons bleus et de beauxesprits, en passant par là.
Puis le Régent mourut, puis une nouvelle cour se mit à papillonner autour d'un jeune roi, et la Marquise des petits soupers du Palais-Royal, se trouva vieille, à trente ans, quand elle vint à songer que le jeune roi Louis XV en avait à peine dix-huit. — Comme cela vous vieillit les femmes, un prince enfant ! Que faire alors pour être à la mode , à inoins de faire un peu de ruelle et beaucoup d'esprit? — Madame Du Deffant ne manqua pas à cette loi de son être ; elle renonça tout de suite aux jeunes rôles, qu'elle n'osait plus remplir, et, avant que sa dernière intrigue eût disparu derrière les bosquets effeuillés par l'automne, elle coupa court à ces amours qui l'avaient amusée sous la régence, et elle ouvrit cette maison célèbre qui fut
pendant si longtemps , le lieu d'asile de tous les beaux-esprits du xvnie siècle; maison pleine de bons mots, de belles paroles, de perfidies, de railleries, d'élégances , de calomnies, de médisances, de frivolités, frivolités mêlées à des idées sérieuses. Comme on y traite les absents, les vieillards, les gens qui gouvernent, les femmes qui régnent, le Roi , les ministres . la Sorbonne , les Jésuites , les Académies, l'archevêque de Paris ! Dans ce salon, dont la porte est discrète, dont la fenêtre est fermée, on sait à point nommé, le fil de toutes les intrigues , le pourquoi de tous les mystères, le but de toutes les ambitions et leur point de départ; ce salon, qui est pour quelques-uns un abîme sans fonds, ne fait grâce à personne , il se moque du talent , il se moque de la vertu, il rit des croyances, il rit des passions , il n'admire que la personne qui est là présente, et qui tient le dé de 1 inépuisable causerie. Malheur à qui déplaît à cette coterie si bien tenue ! Malheur à qui se permet de dire un bon mot , d'écrire une belle œuvre (1) , de faire jouer une comédie, dont le salon de madame Du Déliant n'ai: pas été l'écho avant-coureur ! Absolument, et qui que vous soyez , il faut passer sous ces fourches caudines ; les plus grands et les plus illustres sont forcés de venir prendre , ici même , leurs lettres de naturalisation et leurs lettres de crédit. — Le vieux et tout-puissant président Hénault , — Horace Walpole, — Gibbon lui-même , qui fut l'objet d'une si horrible exclamation de la part de la dame aveugle, — Voltaire enfin , ils y viennent tous, implorant — que je les plains ! le ridicule appui de ces Mécènes en jupons.
(1) Témoin Montesquieu ; il méprisa ces coteries. Madame Du Deflant, parlant de l'Esprit des Lois ; — c'est, disait-elle, de l'esprit sur 1rs lois, et le prétendu bon mot courut le monde entier.
Cependant, rendons justice à ces bas - bleus de la belle époque; on ne saurait les comparer, sans leur faire injure, aux abominables contrefaçons qu'on a vues plus tard, lorsque la maîtresse du logis , hideuse , vieille , édentée , malsaine, ruinée de corps, d'esprit, de fortune, horrible sous tous les points, réunit, dans un salon frileux, autour d'une théière fêlée, uue demi - douzaine de pauvres diables, qu'elle infecte de sa colère , de son venin , de sa prose , de ses vers, de ses prétentions, des petitesses turbulentes d'un amour-propre aux abois ! Quoi de plus laid et de plus grotesque? Quoi de plus hideux et quel plus grand danger, pour un homme lettré qui se respecte , que de se perdre dans ces bas-fonds de la littérature de carrefour! — Au contraire le Mloo de madame Du Deffant, ou le salon de madame Geolïrin, c'est quelque chose de royal, comparé à ces taudis malsains — on y reçoit la ville et la cour dans ce qu'elles ont de plus élégant, de plus jeune, de plus charmant; on y vit de la vie élégante , on y respire le grand air de la liberté qui commence, on s'y abandonne à cette causerie décente , élevée , éloquente , qui vient de Paris , qui vient de Versailles , qui a passé , chemin faisant, par tous les beaux endroits où se traitent, avec l'activité de la parole improvisée, les grandes affaires, de la politique , de la poésie, de la philosophie et de l'amour.
Mais, pour arriver à l'honneur de tenir un salon véritable, un salon habité par les beaux-esprits , par les belles dames, par les grands seigneurs, où se présente, rougissante, la nouvelle mariée de la veille, où se glisse, plein de honte, le poète d'hier, où le ministre d' État ne dédaigne pas d'entrer parfois, où l'Europe entière vienne prendre le mot d'ordre de toutes les renommées et de toutes les gloires, il faut sp donner bipn des peines. Être attentive nuit et
jour à ses moindres actions, à ses moujdres paroles; tenir d'une main égale pour tous , la balance où se pèsent les destinées de tant d'hommes, également avides de renommée ; cacher ses amitiés, dissimuler ses haines personnelles, sourire un peu à tout le monde, et malgré soi recevoir tout le monde. Un importun disait : a II faut que »j 'aille chez Madame Geoffrin. — Mais, disait-on à cet >' homme, si cela déplaît à la dame? — Eh! répliqua-t-il , "que m'importe, pourvu que je m'y trouve bien! » Le mot est vrai et juste, et vous donne une idée exacte de ces grandes auberges de la conversation parisienne. — Que de zèle, que de soin, que d'attention sur soi-même et sur les autres, quel esclavage ! Madame Geoffrin, l'amie du roi de Pologne, ne s'absentait pas trois fois dans l'année, à peine si chaque absence durait vingt-quatre heures , et pourtant c'était dans tout Paris, un bruit , un étonnement , un aria, un désœuvrement ! — Chaque personnage de cette ville avait l'air de se dire , comme cet homme devenu veuf qui ne voulait pas épouser sa maîtresse : — 0 ! juste ciel ! où irons -nous ce soir ?
Même la mort de celte victime de la mode fut un travail pénible ; parmi tant de causeurs qui s'étaient empressés autour d'elle, madame Geoffrin n'avait pas trouvé un ami. — Hélas! tous ces gens avaient pris pour de l'amitié, une vaine et frivole habitude de se parler et de se voir. Morte à près de cent ans, et fière d'avoir renié l'Évangile, la pauvre folle ! elle s'occupait encore à sa dernière heure , avec son chef de cuisine , du menu de son dernier dîner. — Mes beaux-esprits sont gourmands ! Que leur fera-t-on manger, ce soir, pour qu'ils soient satisfaits et pour que demain, les salons de Paris répètent les bons mots de mon salon !... Telle fut la dernière préoccupation de cette mal-
heureuse femme qui n'aurait pas conservé un I seul ami pour lui dire : bonjour ! si elle n'avait plus été assez riche pour donner à dîner.
C'était donc tout-à-fait un travail , un grand travail , très-sérieux, très-réel , très-difficile de tenir une maison ouverte à la causerie, et le peu de l'influence que l'on gagnait à ces menées [de l'esprit ne vaut pas , selon nous, ces lâchetés , ces peines, ces esclavages , toute cette réserve; — cruel métier, en effet, confesser le dix-huitième siècle ; en deviner, la première, les imprécations, les ambitions, les amitiés, les haines, les vengeances; assister, attentive , à ce détail de chaque matin ; voir éclore sous quelque machine de nouvelle invention, comme autant de poulets mal venus, les odes, les stances, les élégies, les comédies, les tragédies, les encyclopédies, les pamphlets, les paradoxes et les lettres intimes — car en ce tempslà tout se lisait avec rage , on ne recevait pas une lettre de sa maîtresse, ou un billet doux de son amant, que soudain ce mystère travaillé et ciselé avec art, et pour la montre, ne fût colporté dans les salons, dans les ruelles ; on eût dit que ces gens-là ne vivaient que sur la place publique, et pour faire parade de leur esprit.
Jugez donc de l'ennui d'une malheureuse femme qui était forcée, par son état dans le monde, de faire la chouette, nuit et jour, à ces amours-propres enivrés d'eux-mêmes, et devenus féroces, à force de chercher le bruit et l'effet ï — Madame Du Deffant, aussitôt qu'elle eut touché à ses cinquante ans, borne fatale où le bel esprit commence, quand ce n'est pas la dévotion, où l'on se vautre dans les acadé* mies, quand on ne s'agenouille pas au confessionnal , finit par s'avouer à elle-même, que la conversation toute seule, sans un brin de galanterie , était à tout prendre, pour une
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femme qui avait soupe chez M. le Régent, le plus odieux des souvenirs insipides. Vanité de ces dames qui veulent être admirées dans leurs rides ! Courir après le bon mot ,
arriver tout essoufflée et le bon mot a couru plus vite
que vous! Chercher le trait final et l'aiguiser, en cachette, sur la pierre du voisin ; s'inquiéter, à l'avance, de ce qu'on va vous dire, pour savoir comment y répondre, sécher de chagrin , si dans la semaine on n'a pas rencontré au moins un trait vif qui s'envole, soudain renvoyé par les gens d'esprit ou par les sots, de Paris, à Versailles, de la ville à la cour : être toujours en grande tenue d'esprit, en grande représentation de reparties, et jamais ne se dire comme ce digne grammairien à ses confrères : — » Maintenant que nous sommes seuls, faisons des solécismes!... » Rude existence , oui bien rude pour une femme pleine de regrets, d'ennui, de travail, de fatigues, de déceptions... Oh ! cent fois mieux vaut le bas à tricoter de nos vieilles grands' mères , sur le pas de leur porte , fêté , quand l'aiguille voltige à petit bruit, à travers la laine docile. . . Douce occupation maternelle qui permet à ces bonnes femmes de ne penser à rien , sinon aux amis de leur cœur !
Ce labeur de l'esprit tout fait et de l'esprit à faire, voilà justement le pénible travail que madame Du Defîant voulut partager avec mademoiselle de Lespinasse; — elle voulait une acolyte éloqufiite, dévouée, fidèle, infatigable, animée du désir de plaire : et cependant il ne fallait pas que l'infortunée songeât à plaire, pour son propre compte, elle ne devait songer qu'à la gloire de sa maîtresse , à peine si elle osera dire de temps à autre, une parole timide qui ne soit pas dans l'intérêt de la dame de céans. — Demoiselle de compagnie, c'est tout dire ; ce triste mot vous représente toutes les tristesses. La demoiselle de compagnie n'est pas
un corps , n'est pas une àrae , encore moins une volonté ; elle obéit à certains ressorts cachés de servilité, d'abnégation et de complaisance qui brisent, à chaque mou veinent, cette humble énergie. Le valet , la soubrette , le dernier garçon de l'écurie , le coiffeur de madame, bel esprit gascon qui jette aux vents embaumés sa poudre et ses chansons, le concierge, ce tyran qui veille à la porte de l'hôtel, le marmiton qui brûle le bois de la maison pour faire de la cendre à M. le chef, sont plus heureux, cent fois, que la demoiselle de compagnie attachée à cette chaîne de fausses amitiés, de fausse considération, de liberté équivoque. — .Malheureuse comparse que son chef dVmploi jette en avant aux endroits les plus difficiles de cette comédie du grand monde , où l'on ne s'amuse guère, si l'on n'est pas commodément assis dans le trou du souffleur.
Certes la condition n'était pas facile, ce métier de femme de chambre de l'esprit d'une vieille femme promettait bien des ennuis. Eh quoi ! se faire la complaisante de ces bons mots , l'écho de ces louanges ou de ces blâmes ; adopter ces vieillards, repousser ces jeunes gens, passer sa vie dans cet entassement de poèmes , de tragédies, d'épitres à Cloris , pauvre jeune femme ! la vie de celte jeune personne se perd à ces vanités de l'esprit , elle mourra de fatigue à suivre dans ces épines le sentier des intrigues littéraires. . . triste printemps! mais les premières années de la pauvre Julie avaient été si tristes ! Mais elle avait commencé de bonne heure, ce métier d'esclave ; mais aussi elle se disait qu'elle avait quelque chose là , là dans sa tète , là dans son cœur , et elle rêvait les honneurs, les hasards, les rencontres, le choc électrique de Paris et du beau monde. Donc elle accepta cette chaîne , et même, aux conditions qui lui étaient imposées, elle fut ravie d'échapper aux cruautés
de son avare famille, et de venir prendre sa place dans ce beau salon, où elle fut accueillie comme une piquante nouveauté que l'on n'espérait plus. Madame Du Deffant était déjà bien usée pour ses amis; elle avait répété à satiété, tous ses bons mots; elle perdait la vue, elle avouait tout bas que ce métier de causerie l'ennuyait à mourir; elle n'avait plus rien à apprendre, à personne et de personne. Ces habitués oisifs du même cercle, ne se voyaient plus que par habitude , à peu près comme font ces amants bien élevés qui ne veulent pas s'avouer qu'ils sont las l'un de l'autre, et qui s'occupent à se tromper, sans être la dupe , celui-ci de celle-là.
L'arrivée de mademoiselle de Lespinasse fut un cri de joie; on la trouva vive, spirituelle, intelligente, avec de grands yeux pleins de feu , sans compter l'histoire de sa naissance et le détail de ses malheurs. Soudain le salon de madame Du Deffant prit un nouvel aspect, les visites devinrent plus fréquentes, les dîners furent plus recherchés, le souper ramena la meilleure compagnie en hommes et en femmes. Ce fut, parmi les indifférents, à qui solliciterait l'honneur d'une présentation... Figurez-vous un spectacle qui languissait, et qui soudain se réveille, ranimé par quelque nouvelle comédienne dont les débuts plaisent au public.
Tout alla bien d'abord entre madame Du Deffant et sa jeune protégée ; mademoiselle de Lespinasse , modeste dans son triomphe, se tenait sagement sur le second plan ; elle ne parlait , elle ne causait que lorsque son chef d'emploi n'avait rien à dire, ses succès même, elle les reportait à sa bonne amie ; on s'aimait , on se le disait , on se jurait de vivre et de mourir ensemble, on n'aurait jamais de secret l'une pour l'autre. Quand, par hasard , ces bonnes amies étaient seules, le tête-à-tête devenait une chose
charmante, la plus jeune s'amusant à contrefaire tous ces messieurs, toutes ces dames, avec des gestes, avec des voix et des ironies ! Madame Du Défiant riait de toutes ses forces , elle en oubliait son petit chien et mademoiselle Devreux sa femme de chambre, ses deux favoris, et chaque jour elle s'applaudissait davantage de cette amitié reconnaissante qui l'entourait de tant de soins.
Oui , mais la dame de céans devint aveugle tout-à-fait , ces beaux yeux qui avaient flambé tant de cœurs, et qui ajoutaient tant de vives clartés à l'esprit qui se débitait en ces lieux , s'éteignirent dans une nuit profonde ; l'ennui se plaça entre ces dames, de façon à ne plus les quitter. Madame Du Deffant ne voulait pas être seule un instant , mademoiselle de Lespinasse ne la quittait ni le jour ni la nuil, caria bonne veuve ne pouvait plus dormir, et elle se faisait lire les livres nouveaux... et quand un livre était achevé, il en fallait ouvrir un autre, hélas î
Quelles haines devaient s'élever, sourdes et cachées, entre deux femmes qui ne dorment pas, celle-ci parce que le sommeil ne veut pas venir, celle-là qui est dans toute la force de la jeunesse,, parce qu'elle n'a pas la permission de dormir ! — En même temps, mademoiselle de Lespinasse grandissait dans l'admiration et dans l'estime de cette cour, dont madame Du Deffant n'était plus que la reine détrônée. Oh ! misère ! oh ! vanité des amitiés , fondées sur la satire et sur le bon mot ! Les amis de madame Du Deffant se cachaient , dans les mansardes de l'hôtel , pour causer tout à leur aise avec mademoiselle Julie. Un jour arrive enfin où mademoiselle de Lespinasse se dit qu'après tout elle était bien bonne de jouer toujours les seconds rôles, à côté d'une femme aveugle, morose, égoïste, mécontente , et qui sent que le sceptre échappe à ta main crispée.
Raisonnement d'un cœur ingrat, je le veux bien, mais d'un esprit distingué. L'amitié en est un peu blessée, mais qu'est-ce que laminé, comparée au bonheur de dire ce qui vous plait, à la vanité de plaire pour son propre compte ? — Après les sourds mécontentements de ces deux amies, qui devaient s'aimer éternellement, elles en vinrent à prononcer le grand mot : séparation. Mademoiselle de Lespinassc accepta avec empressement ; elle était jeune encore, elle était clairvoyante, elle connaissait ses forces, elle savait les amis qu'elle enlevait à madame Du Deffant, elle sait les recrues qui l'attendent, à coup sûr, quand
elle pourra voler de ses propres ailes donc elle aura
un autre cercle dont elle sera la reine , un salon, qu'elle présidera en personne ; on soupera peu chez elle, on y causera mieux; voilà qui est fait, — et qui m'aime me suive i — Bien des gens suivirent mademoiselle de Lespinasse, oubliant, les ingrats ! toutes les faveurs du salon de madame Du Deffant. — Horace "Walpole resta fidèle au bel esprit de la dame aveugle, et l'on peut voir dans les lettres de cet anglais qui fut mêlé si activement à nos luttes françaises, comment sa fidélité à madame Du Delïant, fut récompensée par une quantité de belles lettres toutes remplies de la grâce, de l'atticisme, de l'observation fine et moqueuse, du ton solide et sûr, de tant de qualités excellentes qui avaient commencé et consolidé le succès de madame Du Deffant.
Cette rupture de deux amies fit un bruit du diable , et l'on crut un instant que le monde allait finir. Heureuse nation, qui traitait ces choses-là comme un événement ! La ville et la cour furent divisées sur la question de savoir si, en effet, mademoiselle de Lespinasse avait, ou n'avait pas le droit de quitter sa bienfaitrice ? Quel attentat ! quelle
perfidie ! quelle violation du droit des gens ! Jamais pareil bruit ne s'était fait autour de deux femmes, depuis l'ingratitude de madame de Maintcnon pour madame de Montespau, depuis la trahison, plus récente, de mademoiselle Vissé, qui avait enlevé son dernier amant à la marquise de Paraître. Ainsi les uns faisaient des élégies sur cette infortunée madame Du Déliant, trahie dans ses affections les plus chères, tandis que les autres prenant parti pour la protégée, contre la protectrice, soutenaient à qui voulait l'entendre , que mademoiselle de Lespinasse avait été, au contraire, le martyre de son dévouement. Quelle vie avait-elle menée dans cette maison? Quel esclavage plus cruel? Quelle maîtresse plus exigeante ? ■ — iMademoiselie de Lespinasse avait brisé ce joug de fer, et elle avait raison de le briser; mademoiselle de Lespinasse avait emporté avec elled'Alembert, — etd'Alembert avait bien fait de la suivre. Après tout , madame Du Deffant ne faisait rien de d'Alembert, et elle lui permettait à peine d'adresser deux ou trois phrases, bien froides à mademoiselle de Lespinasse, qu'il aimait de tout son cœur ! Madame Du Deffant avait tort, madame Du Deffant devait être plus indulgente que cela ! Madame Du Deffant aurait du savoir, mieux que personne, que les passions des honnêtes gens s'accommodent mal d'une duègne, cette duègne fût-elle aveugle d'Alembert et mademoiselle de
Lespinasse osaient à peine se dire qu'ils s'aimaient, et maintenant ils pourront se le dire tout à leur aise ! Tant mieux donc, et que grand bien leur fasse, et puisse la vieille dame eu mourir de dépit.
Telles étaient les autorités favorables à mademoiselle de Lespinasse. — Ce siècle de Louis XV était bienveillant et facile aux amours , surtout quand , par hasard, il pouvait Croire à une passion véritable. On aimait d'Alembert, on
l'honorait, on lui savait gré de tant de belles offres qu'il avait refusées pour vivre pauvre et laborieux, chez la vitrière sa mère adoptive, on lui tenait compte de sa vie correcte et austère , mêlée d'habileté parisienne et de franchise : quand enfin on apprit que le philosophe était amoureux, comme un autre homme, ce fut dans tout Paris une joie universelle. — Paris battit des mains et se mit à célébrer la femme heureuse qui avait fait ce miracle : d'Alembert amoureux ! Les noces du Dauphin ne furent pas célébrées avec plus d'enthousiasme que ce quasi-mariage de mademoiselle de Lespinasse et de d'Alembert ; ce fut une fête, même pour les gens sages, et dès ce moment mademoiselle de Lespinasse fut à la mode. On vint à elle de tous les coins de l'Europe, elle fut saluée la reine des renommées et des élégances ; on la vit enfin telle qu'elle était, non plus soumise aux ordres d'une femme mécontente, mais libre de sa parole , libre de son esprit et maîtresse d'elle-même. — Son salon ne désemplissait pas de louanges et de louangeurs. — Lui-même, dans son ennui , le roi Louis XV, s'amusait de ce quasimariage de d'Alembert, et pour cadeau de noces il envoya à mademoiselle de Lespinasse quinze cents livres de pension sur sa cassette. Singulière récompense, bien digne d'être inscrite sur les registres de celte royauté , qui avait refusé a d'Alembert lui-même la pension de Clairault.
Nous l'avons dit, plus d'une ressemblance entre le célèbre philosophe et mademoiselle de Lespinasse devaient les réunir par une de ces sympathies secrètes , irrésistibles , auxquelles les plus sages ne sauraient résister. Comme mademoiselle de Lespinasse, d'Alembert était le fils illégitime d'une grande dame qui aimait mieux perdre un enfant qu'un peu de s? rcnour^; l'un e' l'autre, après avoir perdu le nom, i éiat et la foru que leur assuraient
les lois du royaume, ils avaient été élevés par charité. Jeunes, abandonnés à eux-mêmes, ils avaient lutté contre le sort. Mademoiselle de Lespinasse s'était tirée d'affaires à la faveur de son esprit, d'Alembert était devenu un des maîtres de la philosophie, grâce à sa science et à son génie. Quand il rencontra mademoiselle de Lespinasse chez madame Du Deffant, notre philosophe avait accompli la plupart de ses illustres tentatives : son traité de dynamique, son traité des fluides, les recherches sur La position des équinoxes, surtout il avait publié son chef-d'œuvre : le discours préliminaire de l'Encyclopédie , ce grand travail , digne péristyle d'une œuvre gigantesque, qui tenait tout le XVIIIe siècle attentif. Par le nombre et par l'importance de ses travaux, par les services qu'il avait déjà rendus à la philosophie, et par ceux qu'il devait lui rendre encore, par l'amitié sincère que lui témoignait le roi de Prusse, par les sympathies dont l'entourait l'impératrice Catherine II , par sa domination légitime sur l'Académie des sciences , dont il était le secrétaire-perpétuel , et sur l'Académie française qu'il gouvernait à son gré , d' Alembert , en l'absence du Roi-Voltaire , était l'homme le plus important que pût fixer à son char de triomphe, une femme comme mademoiselle de Lespinasse. Où trouver, en effet, parmi ces renommées brillantes qui tenaient le sceptre et l'empire, un homme plus entouré d'estimes, d'amitiés, de respects et en même temps un homme plus souvent entouré d'attaques et d'insultes ? Homme important par les amitiés importantes qui l'entourent , le chef véritable de cette Encyclopédie dont son ami Diderot était le clairon; désintéressé de toute ambition, peu ami de la fortune, et méprisant l'orgueil, parce qu'il avait vu l'orgueil humain aux prises avec toutes les lâchetés et toutes les infamies. Esprit très-fin,
intelligence très-déliée, écrivain très-voisin de Fontenelle dont il a quelques aspects, fort de sa valeur morale, heureux de vivre, et d'assister, l'arme au bras, à cette terrible bataille dans laquelle il était compté tout autant que Voltaire lui-même, tel était l'homme indépendant et fier, que mademoiselle de Lespinasse sut gagner à sa cour. — ■ Ce jour-là elle gagnait un ami , un amant , un serviteur, un esclave. Ce jour-là, madame Geoffrin vint à elle, les bras ouverts, et l'appela : son amie ! A commencer de ce moment d'affranchissement, mademoiselle de Lespinasse devint l'âme des deux académies qui régnaient sur l'Europe , par la science, par l'éloquence, par tout le crédit de ces grands corps restés debout , à l'instant même où les Parlements, frappés dans leurs plus chers privilèges, passaient incessamment d'un exil à un autre exil.
Mais à quoi bon tous ces détails ? Mademoiselle de Lespinasse nous a laissé son autobiographie, ou pour mieux dire elle a écrit le roman de sa vie, et dans ce roman, non-seulement elle s'est peinte en buste , pour parler comme madame de Staal (mademoiselle Delaunay), dont les Mémoires paraissaient au moment où nous parlons , mais encore elle s'est représentée avec des couleurs si brillantes, dans un pastel si fleuri, et avec tant de réticences merveilleuses qu'il serait impossible de la reconnaître si l'on n'était pas bien averti de ce qu'elle était en effet même en buste. Vous lirez dans ces pages bien senties, plus d'un passage qui rapnelle dans sa forme facile et dans sa fiction originale, le fameux livre de Duclos : Les confessions du comte de ***.
Ces confessions de mademoiselle de Lespinasse se composent d'une suite de lettres ; c'était la graude mode de ce temps -là, et telle femme qui n'osait pas écrire un livre, ne demandait qu'un prétexte pour publier un volume de
lettres; l'amour-propre n'y perdait rie*, non plus que la vérité et le talent du détail ; ajoutez ce grand avantage que la dame faisait entrer, en ligne de compte, toutes les lettres qu'elle avait écrites, dans sa vie, à ses amis, à ses amants, aux grands personnages de la cour, et toutes les lettres qu'elle en avait reçues : de cette façon , pas une ligue, pas un mot n'était perdu, et le livre était fait en unclin-d'ceil.