LETTRE I
« Je suis fdle de M. le comte de V.... ; vous n'ignorez pas que la maison de V. . . . est une des plus anciennes et des plus illustres de ce pays, et j'espère que vous ne soupçonnerez pas que ce soit ma vanité qui ait besoin de vous faire cette remarque ; j'étais aimée follement de ma mère et de préférence à ses autres enfants ; je l'aimais avec toute la tendresse et la chaleur dont mon âme était susceptible alors. Je pensai mourir en la perdant; pardonnez-moi ce détail qui est assez peu important pour le sujet que j'ai à traiter ; je compte, madame, sur votre indulgente bonté , d'ailleurs je ne me suis point engagée à vous rendre le récit que j'ai à vous faire , ni piquant ni même intéressant. Je n'ai point encore la tête assez libre ni l'âme assez calme pour apporter du soin et de la précision à ce que j'ai à vous apprendre. Ma narration se sentira du trouble où je suis encore. Je n'écarterai point l'inutile. Je ne mettrai ni ordre , ni suite , ni style ; mais je vous réponds d'une vérité inaltérable et d'une confiance qui ira jusqu'à L'abandon; j'écrirai comme si jamais je ne devais être lue : je n'examine point si c'est la modestie ou l'amour-
propre qui rend la plupart des [femmes réservées sur les détails de leurs passions : celles qui ont été galantes seraient honteuses d'être vraies ; mais celles qui ont été entraînées par un penchant invincible , ont peut-être l'âme et la tête assez exaltées pour faire, de l'amour, une vertu. Alors elles doivent en parler comme elles l'ont senti, avec force, vérité et abandon. Voilà ce que je vous promets ; je vous demande grâce sur tout le reste.
J'imagine que la forme la moins fatigante et qui souffre le plus de longueurs et de négligence , c'est celle des lettres ; cela met des repos dans le récit, et cela en donne au malheureux lecteur qui s'est imposé la tâche de tout lire , pour prix du soin qu'on a pris de tout écrire. Tout ce que je viens de dire sera donc une manière de préface pour laquelle je ne ferai point d'excuse. Je parle , peur ainsi dire, à l'oreille de mon amie , je n'ai besoin que de sa bonté pour être écoutée, sinon avec intérêt, du moins sans ennui.
Il y avait deux ou trois ans que j'avais quitté madame la duchesse de ma tante, lorsque je vis pour la première fois M. de Mora. Elle m'avait pris chez elle à la mort de son mari. C'était une femme d'esprit , mais trèsméchante , dont j'avais beaucoup à souffrir. Ces deux ou trois années avaient été celles de ma vie que j'avais passées avec le plus de tranquillité et d'agrément. Elles avaient cependant été troublées par une maladie dangereuse qu'avait eue le comte de Sinclair, mon frère aîné , et qui m'avait fait craindre pour sa vie. Quand il fut tiré de ce danger, il prit le parti de venir loger avec moi ; sa société faisait la douceur de ma vie. Son esprit , ses vertus , le charme de sa conversation , m'attirèrent bientôt la meilleure compagnie en tout genre: je menais une vie assez
dissipée, je soiipais tous les jouis hors de chez moi , j'allais assez souvent aux spectacles : tout cela était moins pour satisfaire mou goût que pour mener un genre de vie
auquel madame la duchesse de ma tante, attachait de
l'opinion, et qui lui faisait croire que j'existais avec agrément et considération. C'était sans doute une grande sottise que de contrarier mon goût pour un si puéril intérêt; mais , madame, cet intérêt n'était pas si petit, c'était une manière de me venger , et , en effet , je l'étais complètement par le désespoir où était ma tante, qui avait espéré qu'en la quittant je tomberais dans l'oubli et dans l'abandon.
Je viens de vous peindre ma situation extérieure, je dois vous dire un mot de la situation de mon âme : elle était occupée du sentiment de l'amitié; j'avais des amis qui mettaient de la douceur et de l'intérêt dans ma vie ; j'étais aimée , il y avait plusieurs années , par le duc de "NVilfort : ce qui n'avait d'abord été en lui qu'un goût passager , avait pris la suite et la consistance d'une passion , et ce n'était en lui qu'un effet d'amour-propre que j'avais, sans dessein, excité par mes refus constants. Je le trouvais très-aimable , il me plaisait toujours quand je le voyais en société. Mais venait- il à me parler de son sentiment , voulait-il me le prouver par ses lettres ou ses discours,, alors il me glaçait et il me donnait mille fois plus de force qu'il ne m'en fallait pour me défendre du goût que m'inspiraient son esprit et sa gaîté. Enfin je ne l'aimais pas ; il me plaisait, il m'occupait souvent, mais sans agiter ni toucher mon âme. Après avoir employé tous les moyens de me séduire , il avait voulu essayer de me soumettre par la crainte et les menaces ; il avait même hasardé des démarches qui le compromettaient autant que moi, et, par un