LETTRE CL VI
Six heures du matin, 1776.
Je ne puis pas dire que ma première pensée est pour vous; car je n'ai point encore dormi; mais ma pensée est pleine de vous, et je veux vous dire que je vous aime avant que quelque moment de sommeil- m'enlève au plaisir de le sentir. Mou ami, je me suis couchée bien triste : je vous avais attendu longtemps , et cet espoir avait animé et soutenu mon âme. Mais quand l'heure d'espérer a été
passée, ah ! je suis tombée bien bas , car mon corps élait bien abattu ! Il y avait du monde autour de moi , mais je n'aurais pas été plus seule dans un désert. Eh ! bon Dieu ! me disais-je en entendant annoncer ; tout ce qu'on n'attend point , tout ce qu'on ne désire point arrive , est exact, assidu ! Il est affreux de ne vivre que dans un point, de n'avoir qu'un objet , qu'un désir, qu'une pensée. Mon ami, ce que cela fait éprouver , n'est sûrement pas le remède de la fièvre ; mais cependant je l'ai beaucoup moins forte que la nuit dernière; je n'en ai ni la soif, ni la chaleur, ni l'espèce de délire. Figurez -vous qu'il m'était impossible de m'occuper de vous : mon sentiment m'échappait comme tout le reste , et ce manque de pouvoir sur ma pensée augmentait ma chaleur et mon agitation. Actuellement je suis plus calme ; je souffre , mais d'une manière supportable. Êtes- vous à Paris, mon ami ? Vous verrai-je ce matin? Mon Dieu ! je vous souhaite la meilleure, la plus grande fortune, tous les succès, mais qu'il est malheureux de s'être attaché à quelqu'un que tout éloigne de nous ! Si M. de Saint-Germain vous occupe , vous serez sans cesse à Versailles. Les représentations de cette pièce vous y mèneront sans cesse , et puis une femme , une famille , des goûts , de la dissipation ! Ah! mon ami ! je ne me plains de rien, mais, de bonne foi, dites-moi si je pourrais vivre au travers de tout cela. Ce que vous feriez pour moi, vous coûterait beaucoup , et ce que vous ne feriez pas, me mettrait à la torture. Il vaut bien mieux dire et faire comme la femme de Petits : Je ne pleure point, mais je meurs. Je ne sais si c'est la fièvre, mais depuis assez longtemps , ma tête est épuisée et rassasiée de larmes. Je n'en ai plus, ce soulagement n'est plus à l'usage de ma douleur. Mais, mon ami , c'est de vous que je veux vous
parler. Vous êies donc arrivé bien tard : car sûrement j'aurais entendu parler de vous aujourd'hui , si vous étiez arrivé a cinq heures. N'importe, je vous aime.