‹ Lettres de mademoiselle de Lespinasse (volume 2)Chapitre 159 sur 175 · LETTRE CLVII · texte numérisé non relu

LETTRE CLVII

Sept heures, 1776.

Oui, vous aurez un mot, mais rien qu'un mot. J'ai du monde ; vous, vous faites des visites, tout cela est d'un grand intérêt, il faut en convenir. Ah! si l'on aimait, comme tout cela serait plat ! mais tout est bien , quand tout est mal. — A l'égard du logement , je n'ai que jusqu'à mercredi matin pour me décider , ainsi vos boutés et vos soins n'ont que cette latitude. — Je ne sortirai demain qu'à neuf heures du soir. Je dine chez moi. — Je n'ai pas vu le baron, au lieu de cela, j'ai été passer une heure et demie au chevet du lit d'une charmante créature : songez donc quel charme elle a pour moi , puisque le tête-à-tête ne me pèse point. — Vous avez dû voir qu'il m'est impossible de mentir. Pour ce qui concerne le secret de quelqu'un, cela me paraît impossible autrement. Je sais bien que l'on manque souvent à la morale ; mais il faut une distrac lion , ou un intérêt : ce serait faire le mal en pure perte. Bonsoir. — La semaine dernière j'ai pu dîner trois fois avec vous , et vous ne l'avez pas voulu. Je pouvais vous voir tous les jours, car l'ambassadeur, M. de Schomberg, M. d'Andezi, etc., logent aussi loin que vous; mais ils ne tiennent pas à tant de choses, ni à tant de personnes, mais ils n'ont pas des chaînes qu'ils aient choisies, moyennant quoi , ils les mettent souvent à terre ; ils ont

raison et vous n'avez pas tort .-j'en aurais, moi, si je m'oubliais à vous écrire. Souvenez-vous donc de faire inscrire toutes les listes pour la répétition de mardi ; joignez - y M. et madame la baronne de Breil.

Mon Dieu! ne vous occupez donc plus de ma santé, cet intérêt me pénètre; mais je crains qu'il ne vous fasse souffrir.

LETTRE GLVIII.

Midi, mars, 1776.

Je n'entends pas ce que cela veut dire. À propos de ce propriétaire, vous dites : Je n ai jamais rien vu de si difficile. En quoi? pourquoi? Je n'entends pas; mais p risque vous voulez bien prendre la peine de faire faire ce bail, je voudrais que ce ne fût pas le vendredi. Ce jour, ce nom me fait encore frissonner d'horreur. Si cela vous est égal , choisissez samedi ; ou bien je ne le signerai que samedi. Pardon de tout cet ennui. Non , je n'envoie plus chez vous, je ne vous presse plus de me donner du temps. ]1 me semble que c'est forcer nature que de chercher à vous rapprocher. Par la nature des choses, par les circonstances, par nos goûts, par nos âges, nous sommes trop séparés pour pouvoir nous rapprocher. Il faut donc se soumettre à ce qui a encore plus de force que la volonté et môme le penchant, la nécessité. Vous êtes marié : votre premier devoir , votre premier soin et votre plus grand plaisir se trouvent là; suivez-le donc, et songez que ce que vous enlevez à cela, ne saurait contenter une àme sensible. L'épuisement et l'affaiblissement de tout mon être me font fuir les convulsions de la passion. Je voudrais me reposer,

je voudrais respirer, je voudrais essayer ce que peuvent les sentiments les plus vrais et l'amitié la plus tendre, pour la consolation d'une créature abîmée de douleur et de malheur depuis tant d'années î Oh ! laissez -moi , et soyez tout entier à vos goûts, à ios devoirs, et à vos travaux; en voilà bien assez pour remplir votre vie.

Non, ne venez pas ce soir : vous avez près de vous un délassement et un plaisir beaucoup plus efficaces que ceux que vous viendriez chercher avec moi ; d'ailleurs je suis restée chez moi hier au soir. Je ne peux pas , je ne veux pas passer deux jours sans voir madame de Saint-Chamans qui est malade. Demain, si vous voulez, je vous verrai : je dîne chez l'ambassadeur de Naples , et je ne sortirai pas le soir. Aujourd'hui, je vais chez madame GeoflYin. Bonjour. De tout ce que je connais, de tout ce que j'aime , de tout ce qui m'aime , vous êtes ce que je vois le moins. Je ne m'en plains pas; je me dis, au contraire, que cela est impossible autrement ; et je détourne vite ma pensée de ce que je ne saurais changer.

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