LETTRE CLXVIII
Dimanche bien tard, février 1776.
Vous le voyez bien , je le savais bien , cependant ce qui y mettait un peu de doute , c'est que je vous avais dit de ne pas venir; mais le moment vous a entraîné, et j'en suis bien aise : vous aurez eu du plaisir, et moi je ne me suis point ennuyée , et je n'ai pas eu le mal-aise de vous attendre ; ainsi je remarque , mais je ne me plains point. Je viens de voir quelqu'un qui avait été deux jours absent. Mon ami , vous m'aimez bien , mais vous ne m'avez pas fait , ce matin , une des questions dont je viens d'être ac-
câblée: si j'avais eu la fièvre? si j'avais mieux dormi? combien d'accès de toux j'avais eus dans les vingt-quatre heures? etc., etc., et je voyais que chaque question avait besoin d'une réponse. Mon ami , expliquez-moi , si vous pouvez, comment on peut conserver pour vous le moindre sentiment , lorsqu'on est certain, mais certain jusqu'à l'év idence , que ce que vous appelez votre sentiment est dénué d'intérêt , d'attentions , d'amitié , et enfin de tout ce qui répond à une âme sensible et attachée. Oui, je le crois, si vous en avez le temps , et si vous pensez quelquefois à tout ce qu'on vous donne , et au peu que vous accordez , vous devez prendre, ou en grande pitié , ou en grand mépris vos dupes : pour moi s comme vous voyez , je ne le suis pas, mais je suis bien pis que cela ; je pourrais vous dire dans tous les instants : ne pouvant m'aveugler, vous m'avez su séduire. Quelle malédiction, mon Dieuï...
Avez-vous eu des nouvelles de M. de Saint-Germain? M. d'Andezi arrivait ce soir de Versailles , où l'on disait qu'il était dans son lit : Dieu veuille qu'il vive et pour vous et pour la France. — Eh bien ! qu'est-ce qui l'a emporté ce soir, ou de madame de ***, ou de madame His, ou du travail? Il faut être bien heureux pour être toujours dans l'embarras du choix; pour moi , j'avoue que ce n'est pas ainsi que j'avais conçu le bonheur ; et si je recommençais à vivre , ce n'est pas de celui-là que je voudrais : il est bien plus fait pour contenter la vanité que la sensibilité ; mais tout le monde a raison, et vous plus qu'un autre : car vous êtes bien content , et je vous en fais mon compliment du fond du cœur. — Que ferez-vous demain , mon ami ? non pas , comme de raison , ce que vous avez dit que vous feriez ? — J'ai eu un plaisir bien doux , bien sensible : j'ai embrassé M. de Saint-Chamans; il est mieux,
mais il n'est pas guéri, et sa mauvaise santé l'attriste, car il voudrait vivre. Le dégel m'a beaucoup rendu ; ma chambre a été remplie de monde tout le jour : cela ne m'a fait ni plaisir, ni peine ; j'ai gardé le silence et j'ai moins toussé. Je dois à madame de Durtal un sirop qui m'a tenu lieu de calmant aujourd'hui et hier : depuis trois mois je vivais d'opium , ils me l'ont fait bannir. Bonsoir. Vous voyez comme je suis entraînée à causer avec vous , cependant je devrais être dans mon lit ; ce n'est pas répondre au désir que vous aviez de me quitter ce matin.
LETTRE CLXIX.
Eh ! mon Dieu ! vous vous méprenez : ce n'est pas moi qui vous suis nécessaire ; mais n'importe , puisque vous le voulez, je vous attendrai, et je passerai la soirée avec vous; mais , en vérité , c'est vous sacrifier mon repos, j'y ai regret, parce que ce n'est rien faire pour votre bonheur. Il y a deux sortes de choses dans la nature qui ne supportent pas la médiocrité, et vous m'amenez à cette mesure que je déteste , et qui n'est pas faite pour mon âme. Oh ciel ! pourquoi vous ai-je connu ? je n'aurais pas éprouvé le remords et je n'existerais plus. Et voyez de quoi vous remplissez ma vie et mon âme ! je ne vous fais point de reproches , mais je vous exprime le vif regret que je sens de la méprise effroyable dans laquelle je suis tombée. — Rapportez-moi la lettre de la comtesse de Boufflers. H. de Vaines ne viendra pas ce soir, il est venu hier jusqu'à onze heures : il m'a chargée de vous faire souvenir de lundi ,
parce qu'il ne savait pas où vous logez. Bonjour, à ce soir donc : mais ne venez pas tard , vous serez bien aimable ; apportez-moi ce mémoire de M. de Voyer.