LETTRE CLXV
Je gèle, je tremble, je meurs de froid, je suis dans l'eau. Vous ranimez la partie de moi qui est le plus malade ; mon
cœar est froid, serré et douloureux , et je dirais comme la Folle de Bedlam : il souffre tant qu il crèvera. Mon ami, il me semble qu'il y a un siècle depuis hier matin , et je crains de ne pas arriver ce soir : je vous verrai donc , mes maux en seront adoucis. Mon Dieu ! je n'ai plus assez de force pour mon âme , elle me tue. Bonjour, mon ami , je vous aime mieux et plus que vous n'avez jamais aimé. Oui, j'ai toussé, j'ai souffert, mais je vous verrai. Ah ! vous serez occupé d'ici à ce soir ; et moi , je n'aurai qu'une pensée qui me fera dire sans cesse : que pour les malheureux l'heure lentement fuit ! — Mon ami , voyez si vous voulez
dîner avec moi demain ou lundi chez le comte de C :
choisissez le jour ; j'aimerais mieux lundi , mais votre volonté me décidera.
LETTRE CLXVL
Minuit et demi, 1776.
Je ne suis seule que dans l'instant , je n'ai donc pas pu faire attendre votre laquais. Je suis si triste et si fort tournée au malheur , que , quelque fondée que je sois à ne vous pas croire , je ne doute pas que vous ne soyez souffrant et que madame votre femme ne soit malade. Il me semble qu'elle est d'une santé bien délicate : elle en sera encore plus intéressante. J'ai prié M. d'Alembert d'aller savoir de vos nouvelles , parce que je craignais de n'avoir pas le moment de vous écrire ; il me dira si vous allez à Versailles. Je crois qu'il y aura de l'inconséquence, mais il ne me reste rien à dire : vous ne ferez que ce qu'il faudra.
Mon Dieu ! il est bien tard pour vous occuper de mes
maux. Oubliez-en la cause : ne vous inquiétez pas des suites , et tout ce que je vous demande là est bien à votre portée. Cela vous sera plus facile que de trouver ces grandes occasions et ces grands dangers à courir pour moi : non, je ne vous devrai plus rien, que la seule ressource à laquelle vous m'avez arrachée.