AUX MANES
DE
MADEMOISELLE DE LESPINÀSSE.
22 Juillet 1776.
» 0 vous qui ne pouvez plus m'entendre ; vous que j'ai » si tendrement et si constamment aimée, vous dont j'ai » cru être aimé quelques moments, vous que j'ai préférée » à tout, vous qui m'auriez tenu lieu de tout si vous l'aviez » voulu ; hélas ! s'il peut vous rester encore quelque senti- )> ment dans ce séjour de la mort après lequel vous avez » tant soupiré, et qui bientôt sera le mien, voyez mon mal- » heur et mes larmes, la solitude de mon âme, le vide af- » freux que vous y avez fait, et l'abandon cruel où vous me » laissez ! Mais pourquoi vous parler de la solitude où je » me vois depuis que vous n'êtes plus? Ah! mon injuste » et cruelle amie, il n'a pas tenu à vous que cette solitude » accablante n'ait commencé pour moi , dans le temps où » vous existiez encore. Pourquoi me répétiez-vous , dix » mois avant votre mort, que j'étais toujours ce que vous » chérissiez le plus, l'objet le plus nécessaire à votre bon- » heur, le seul qui vous attachât à la vie, lorsque vous étiez » à la veille de me prouver si cruellement le contraire ? » Par quel motif, que je ne puis ni comprendre,, ni soup- » çonner, ce sentiment si doux pour moi, que vous éprou-
LF.SPTN \SSE. [2
» viez peut-être encore dans le dernier moment où vous » m'en avez assuré, s'est-il changé tout-à-coup en éloigne- » ment et en aversion ? Qu'avais-je fait pour vous déplaire? « que ne vous plaigniez-vous à moi , si vous aviez à vous » en plaindre? Vous auriez vu le fond de mon cœur, » de ce cœur qui n'a jamais cessé d'être à vous, lors même » que vous en doutiez, et que vous le rebutiez avec tant » de dureté et de sécheresse? ou plutôt, ma chère Julie » (car je ne pouvais avoir de tort avec vous), aviez-vous » avec moi quelque tort que j'ignorais, et que j'aurais eu » tant de douceur à vous pardonner si je l'avais su? Vous » avez dit à un de mes amis, qui vous reprochait la ma- ; nière dont vous me traitiez, et dont vous vous accusie » vous-même, que la cause de votre chagrin contre moi » était de ne pouvoir m'ouvrir votre âme, et me faire voir » les plaies qui la déchiraient : ah ! vous saviez par expé- » rience que je les avais fermées plus d'une fois, de quel- » que nature qu'elles fussent; et si vous aviez manqué à » ma tendresse, vous m'avez ôté le plaisir si doux de vous » dire comme Orosmane :
Ta grâce est dans mon cœur ; prononce, elle t'attend.
» Mais pourquoi ai-je ignoré moi-même la peine que » vous éprouviez de ne pouvoir me parler de vos maux ? » Pourquoi n'ai-je pas été au-devant de votre confiance , » et prévenu par toute la mienne, l'épanchement où vous » désiriez de vous abandonner avec moi? J'ai vingt fois été » au moment de me jeter entre vos bras , et de vous de- » mander quel était mon crime; mais j'ai craint que vos o bras ne re poussassent les miens qur» j'aurais tendus vers
» \ous. Votre contenance, > os discours, voire silence meule, » tout semblait me défendre de vous approcher. Je me » llaltais quelquefois de vous rappeler par mes larmes ; > mais le triste état de votre machine souffrante et détruite, » me faisait craindre même de vous attendrir. Pendant » neuf mois j'ai cherché le moment de vous dire tout ce » que je souffrais et tout ce que je sentais; mais pendant i neuf mois je vous ai toujours trouvée trop faible pour » résister à la triste peinture et aux tendres reproches que » j'avais à vous faire. Le seul instant où j'aurais pu vous » montrer à découvert mon ame abattue et consternée, a » été l'instant funeste où, quelques heures avant de mou- » rir, vous m'avez demandé ce pardon déchirant , dernier » témoignage de votre amour, et dont le souvenir cher et » cruel restera toujours au fond de mon cœur. Mais vous » u'aviez plus la force ni de me parler, ni de m'eutendre ; » il a fallu, comme Phèdre, me priver de mes pleurs, qui » auraient troublé vos derniers moments, et j'ai perdu sans » retour l'instant de ma vie qui m'eût été le plus précieux ; » celui de vous dire encore combien vous m'étiez chère, » combien je partageais vos maux, combien je désirais de » finir avec vous les miens. Je paierais de tout ce qui me » reste à vivre cet instant que je ne retrouverai plus, et » qui, en vous montrant toute la tendresse de mon cœur, » m'aurait peut-être rendu toute celle du vôtre. Mais vous )> n'êtes plus ! vous êtes descendue dans le tombeau,, per- » suadée que mes regrets ne vous y suivraient pas î Ah ! si » vous m'a\iez seulement témoigné quelque douleur de » vous séparer de moi, avec quelles délices je vous aurais » suivie dans l'asile éternel que vous habitez? Mais je n'o- » serais pas même demander à y être mis auprès de vous, » quaud la mort aura fermé mes yeux et tari mes larmes ,
» je craindrais que votre ombre ne repoussât la mienne, et » ne prolongeât ma douleur au-delà de ma vie. Hélas ! » vous m'avez tout ôté, et la douceur de vivre, et la dou- » ceur même de mourir. Cruelle et malheureuse amie, il » semble qu'en me chargeant de l'exécution de vos der- » nières volontés, vous ayez encore voulu ajouter à ma » peine. Pourquoi les devoirs que cette exécution m'impo- » sait, m'ont-ils appris ce que je ne devais point savoir, i et ce que j'aurais désiré d'ignorer? pourquoi ne m'avez- » vous pas ordonné de brûler, sans l'ouvrir, ce manuscrit » funeste, que j'ai cru pouvoir lire sans y trouver de nou- » veaux sujets de douleur, et qui m'a appris que , depuis » huit ans au moins, je n'étais plus le premier objet de vo- » tre cœur, malgré toute l'assurance que vous m'en aviez » si souvent donnée ? Qui peut me répondre, après cette » affligeante lecture, que pendant les huit ou dix autres » années que je me suis cru tant aimé de vous, vous n'a- » vez pas encore trompé ma tendresse? Hélas! n'ai-je pas » eu sujet de le croire, lorsque j'ai vu que, dans cette » multitude immense de lettres que vous m'avez chargé de » brûler, vous n'en aviez pas gardé une seule des mien- » nés? Par quel malheur pour moi vous étaient-elles deve- » nues si indifférentes, malgré les expressions de sensibir, lité, d'abandon et de dévoûment dont elles étaient rem- » plies? Pourquoi, dans ce testament, dont vous m'avez » fait le malheureux exécuteur, avez-vous laissé à un au- » tre ce qui devait m'ètre le plus cher, ces manuscrits qui » vous auraient rappelée sans cesse à moi, et où il y avait » tant de choses écrites de ma main et de la vôtre ? Qui » avait donc pu vous refroidir à ce point pour l'infortuné » à qui vous disiez, il y a dix ans, que votre sentiment » pour lui vous rendait heureuse jusqu'à être effrayée de
i rota bonheur? \ous vous êtes plainte, je le suis, et » plainte avec amertume, surtout dans les derniers mois » de votre \i<* , de ma bienfaisance pour la malheureuse » famille d'un domestique coupable; vous avez laissé croire » que ma compassion pour de pauvres enfants innocents que » ce misérable laissait dans l'abandon et dans l'indigence, » tenait à un principe moins louable que mon invincible » pitié pour les malheureux : vous n'avez pas rougi de » penser, et peut-être de dire que j'étais le père de ces » créatures infortunées; vous avez fait cette cruelle injure » à l'honnêteté de mon àme , dont vous avez vu tant de » preuves, et à celle de mes sentiments pour vous ; et vous » avez supposé le motif le plus vil, à l'action peut-être » la plus vertueuse de ma vie ? Mais pourquoi vous faire ■ des reproebes dont vous ne pouvez plus vous justifier si » vous ne les méritez pas ? pourquoi troubler vos cendres » de mes regrets , que vous ne pouvez plus soulager ? » Adieu, adieu, pour jamais ! bêlas, pour jamais ! ma chère » et infortunée Julie! Ces deux titres m'intéressent bien » plus, que vos fautes à mon égard ne peuvent m'offenser ; » jouissez enfin, et pour mon malheur, jouissez sans moi , » de ce repos que mon amour et mes soins n'ont pu vous » procurer pendant votre vie. Hélas! pourquoi n'avez-vous » pu ni aimer, ni être aimée en paix? Vous m'avez dit tant » de fois, et vous m'avez encore avoué en soupirant, quel- » ques mois avant de mourir, que de tous les sentiments » que vous avez inspirés, le mien pour vous et le vôtre » pour moi étaient les seuls qui ne vous eussent pas rendue » malheureuse ? Pourquoi ce sentiment ne vous a-t-il pas » suffi? pourquoi a-t-il fallu que l'amour, fait pour adou- » cir aux autres les maux de la vie, fût le tourment et le
» désespoir de la votre? pourquoi, lorsque je vous donnai
» mon portrait , il y a uu au , avec ces \ ers si pleins de » tendresse :
Et dites quelquefois, en voyant cette image :
De tous ceux que j'aimai, qui m1aima comme lui !
« pourquoi n'y avez-vous pas vu tout ce que j'étais encore » pour vous, tout ce que je voulais être ? pourquoi n'avez - » vous trouvé dans ces vers que de la bonté, et ne les avez- » vous loués que par ce mot cruel? mais surtout, pourquoi »> n'avez-vous cru trouver que dans la mort le bonheur et i) la tranquillité ? Hélas ! s'il reste encore quelque chose de » vous, puissiez-vous jouir de ce bonheur que votre vie » m'a fait goûter si peu, et que votre mort m'a fait perdre » pour jamais! Vous me faites éprouver, ma chère Julie, » que le plus grand malheur n'est pas de pleurer ce qu'on » aimait, mais de pleurer ce qui ne nous aimait plus, et ce » que pourtant on ne peut plus retrouver. Hélas! j'ai perdu » avec vous seize ans de ma vie ; qui remplira et consolera » le peu d'années qui me restent ? O vous, qui que vous » soyez, qui pourriez sécher mes larmes, dans quel endroit » de la terre êtes-vous? j'irais vous chercher au bout du » monde. Ah ! quelque part que vous existiez , si je suis » assez heureux pour que vous existiez quelque part, en- » tendez mes soupirs, voyez mon cœur, et venez à moi ou » m'appelez h vous. Délivrez-moi de la situation accablante » où je suis, de l'affreux abandon qui me fait dire à chaque » moment que je rentre dans ma triste demeure : Personne » ne m'attend et ne m'attendra plus. Tout ce qui s'offre à » moi, ne sert qu'à me rendre ma solitude plus amère. » Tout ce que je vois, tout ce que je rencontre, a un pie-
» mier objet, un attachement qui occupe et remplit sa vie; » et moi je n'en ai plus, je n'ose plus même en espérer : » il n'y a plus de place pour moi dans le cœur de personne. » Ah ! ma pauvre nourrice , vous qui avez eu tant de soin i de mon enfance, qui m'avez mieux aimé que vos pro- » près enfants ; vous avec qui j'ai passé vingt-cinq années, » les plus douces de ma vie; vous que j'ai quittée pour » obéir à un sentiment plus tendre ; vous que j'aurais dû » ne quitter jamais ; vous que j'ai perdue à quatre-Yingt- » douze ans: pourquoi n'existez-vous plus? J'irais demeu- » rer avec vous, j'irais fermer vos yeux, ou mourir entre » vos bras ; et j'aurais du moins encore, pendant quelques » moments, la consolation de penser qu'il est quelqu'un au » monde qui me préfère à tout le reste. Et vous, ma chère » et cruelle amie , car je ne puis m'empêcher de revenir » toujours à vous, et mon sentiment m'entraîne au moment » même où je crois que le vôtre me repousse ; vous qui » m'avez dédaigné après m'avoir aimé, qui avez cessé de » sentir le prix de mon cœur, qui peut-être, hélas! ne l'a- » vez senti jamais; où pouviez-vous trouver une àme plus » faite pour la vôtre? Tout, jusqu'à notre sort commun, »> semblait fait pour nous réunir. Tous deux sans parents, » sans famille, ayant éprouvé, dès le moment de notre nais- » sance, l'abandon, le malheur et l'injustice; la nature » semblait nous avoir mis au monde pour nous chercher, » pour nous tenir l'un à l'autre lieu de tout ; pour nous » servir d'appui mutuel , comme deux roseaux qui , » battus par la tempête, se soutiennent en s'attachant l'un » à l'autre. Pourquoi avez-vous cherché d'autres appuis ? » Bientôt, pour votre malheur, ces appuis vous ont inano que ; \ous avez expiré en vous croyant seule au monde, » lorsque vous n'aviez qu'à étendre la main pour retrouver
» ce qui était si près de vous, et que vous ne vouliez pas » voir. Ah ! si votre vie eût été prolongée, peut-être la na- » ture, qui nous avait poussés l'un vers l'autre, nous au- » rait rapprochés encore pour ne nous séparer jamais. » Peut-être eussiez- vous senti, car votre âme, quoique trop » ardente, était honnête, combien je vous étais nécessaire, » par le besoin même que j'avais de vous. Peut-être eus- » siez-vous enfin cessé de vous faire le reproche que vous » vous faisiez quelquefois dans des moments de calme et de » justice, d'être aimée comme vous l'étiez par moi, et de » n'être point heureuse. Mais vous n'êtes plus ; me voilà » seul dans l'univers ! il ne me reste que la funeste conso- » lation de ceux qui n'en ont point , cette mélancolie qui » aime à s'abreuver de larmes, et à les répandre sans cher- » cher personne qui les partage. Dans le triste état où je » suis, une maladie serait un bien pour moi ; elle adouci- » rait mes peines morales en aggravant mes maux physi- » ques, et peut-être me conduirait-elle bientôt à la fin dé- » sirée des unes et des autres. Un pressentiment secret, » qui pénètre et adoucit mon âme, m'avertit que cette fin » n'est pas éloignée. Mais, hélas ! quand je fermerai mes » yeux pour la dernière fois, ils ne retrouveront plus les » vôtres; ils n'en verront pas même qui donnent des pleurs » à mes derniers moments! Adieu, adieu, ma chère Julie, » car ces yeux que je voudrais fermer pour toujours, se » remplissent de larmes en traçant ces dernières lignes, et » je ne vois plus le papier sur lequel je vous écris.
Savez-vous rien de plus touchant que cette oraison funèbre, écrite avec faut de négligence et d'abandon que la
douleur se fait même sentir dans des citations inattendues! Ces pages qu'on ne lit guère, parce qu'elles sont jetées au hasard, dans cette polémique ardente dont notre philosophe était le médiateur, font le plus grand honneur à d'Alembert, et il les faut lire avec respect. Quel rôle il a joué dans cette liaison malheureuse, et comme il se relève parle pardon qu'il jette à ce tombeau ! De tous les hommes de ce siècle, fameux par leurs amours, trouvez un amant comparable à d'Àlembert, je n'excepte pas même ce gentilhomme d'une antique maison (1), qui dans une fureur d'amour pour une comédienne (2) se frappe d'un coup de couteau et, tout blessé, s'en vient de Grenoble, à cheval, pour expirer aux pieds de cette fille.
Mais cette première oraison funèbre ne suffit pas à d'Alembert, un an se passe, et pendant cette année terrible le malheureux homme a entendu, autour de lui, que l'on riait de sa misère ; il a vu le triomphe de l'impitoyable madame du Deffant; il sait que la mémoire de la triste Julie est devenue un sujet d'ironie et de risée, il sait aussi toute la profondeur de cette misère; il l'a étudiée, il l'a interrogée, il s'est dit à lui-même, tout ce que mademoiselle de Lespinasse a dû souffrir, il a appris à mieux connaître M. de Guibert ; il a vu son amie telle qu'elle était, dans ses derniers jours, si calme au dehors, si malheureuse au fond de l'âme! lia découvert que l'homme, pour qui elle est morte, l'accablait de ses dédains, de ses injures. Ici il faisait un crime à la pauvre femme de frémir à la musique du vieux Gluck, de pleurer aux mélodies du jeune Grétry, de se fflhire aux vers de l'abbé Delille, à la prose de Chamfort, à l'amitié de
(1) M. de Sennectere, colonel du régiment de Haynault.
(2) Mademoiselle Adeliûe, de la comédie italienne.
i>j. de Alalesherbes, à l'esprit de \ollaire, bien plus cet ingrat faisait un crime, à cette femme qui l'adorait, des échecs de sa propre muse, sa muse stérile, et il lui écrivait des injures, parce que l'Académie l'avait flétri d'un accessit! — Le soir même où mourut mademoiselle de Lespinasse, 31. de Guibert était à l'Opéra !
D'Alembert, touché de pitié, prend la plume une seconde fois, et il épanche ses douleurs devant ce tombeau oublié de tous.... déjà !
Écoutez ces dernières douleurs :
« Je reviens encore à vous, et j'y reviens pour la der- » nière fois, et pour ne vous plus quitter, ô ma chère et » malheureuse Julie ! vous qui ne m'aimiez plus, il est vrai, » quand vous avez été délivrée du fardeau de la vie ; mais » vous qui m'avez aimé., par qui du moins j'ai cru l'être ; » vous à qui je dois quelques instants de bonheur ou d'il- » lusion ; vous enfin qui par les anciennes expressions de » votre tendresse, dont la mémoire m'est si douce encore, » méritez plus la reconnaissance de mou cœur que tout ce » qui respire autour de moi; car vous m'avez du moins ai- » mé quelques instants, et personne ne m'aime ni ne m'ai- » niera plus. Hélas! pourquoi faut-il que vous ne soyez » plus que poussière et que cendre ! laissez-moi croire du » moins que cette cendre, toute froide qu'elle est, est » moins insensible à mes larmes que tous les cœurs glacés a qui m'environnent. Ah ! que ne pouvez-vous m'enten- 9 dre encore, et voir, comme vous l'avez vu tant de fois, » votre sein baigné de mes pleurs ! Vous saviez si bien ai- » aimer, votre cœur en avait tant besoin ! le mien partage » ce besoin, hélas ! plus vivement que jamais, avec tant de » force et de tendresse, que les accents de ma douleur pé- » nétreraient votre âme et la ramèneraient à la mienne !
o Mais vous ne m'entendez plus, et tout ce qui vit est » encore plus sourd que vous à ma voix plaintive et mou- » rante. Je pleure, je nie consume, j'appelle en vain à moi » tout ce qui dans l'univers sait aimer : hélas ! personne » ne me répond ; et mon àme., resserrée et comme anéantie » au centre d'un vide immense et affreux, voit s'éloigner » d'elle tout ce qui sent et qui respire. Il me semble que » toutes les femmes à qui je pourrais ouvrir cette àme, of- « frir ce cœur et demander quelque retour, me répon- » draient comme on fait aux mendiants importuns, ou me » diraient tout au plus avec une pitié cruelle : Vous venez » trop tard. Deux ou trois , il est vrai , ont donné des » larmes à mon malheur, et par quelques moments d'intérêt » que je leur ai fait éprouver, intérêt à la vérité bien sté- » rile pour moi, mais toujours doux pour un cœur op- » pressé, m'auraient fait croire un instant qu'elles auraient » pu me tenir lieu de vous, s'il était sur la terre un être » qui pût vous remplacer pour moi. Mais, hélas ! elles ne » veulent ou ne peuvent m'offrir qu'un sentiment froid et » vulgaire, une amitié qui suffirait peut-être au bonheur » d'un autre, mais qui ne ferait que tourmenter et affamer » mon âme active et dévorante ! Ignoraient-elles, pour leur » bonheur ou pour leur malheur, que Yamour, comme le » dit l'Écriture, est fort comme la mort; que ce sentiment » doux et terrible repousse tout ce qui n'est pas lui, et » plus encore tout ce qui voudrait en tenir la place ; que « dans un cœur qui en est aussi pénétré que le mien, même » lorsqu'il n'a plus d'objet, la simple amitié est une affection » bien languissante, et que celle qu'on lui offre est presque » un outrage. Ah ! le véritable amour est sans doute bien » caractérisé par ce vers charmant du Tasse :
Brama assai, poco spera, e mdla c/dede , Désire, a peu d'espoir, et ne demande rien. (1).
» Mais moins il espère, moins il demande ; plus il s'ofo fense et s'afflige quand on lui offre autre chose que ce » qu'il désire et qu'il n'a plus. Que dis-jt, et dequoipuis-je » me plaindre? Ces créatures douces, honnêtes et sensibles » à qui je raconte mes peines, et qui veulent bien les en- » tendre et les sentir, me donnent tout ce qu'elles peuvent » me donner, et plus encore que je n'ai mérité d'elles? Si » j'étais assez heureux pour qu'elles éprouvassent à mon » égard ce sentiment qui ferait mon bonheur, pour- » quoi se refuseraient-elles au plaisir si doux de me le » montrer, à celui de prononcer ces mots célestes : Je vous » aime, les seuls qu'aujourd'hui je désire d'entendre dans » la nature devenue sourde et muette pour moi! Quelle » différence de ce plaisir divin au petit manège de la co- » quetterie, et aux froids ménagements de la réserve, si » indignes d'un cœur fait pour aimer. Ah ! ciel, quelle » douceur une âme aimante eût répandue sur des jours » qui ne vont plus être remplis que d'amertume î avec » quelle tendresse, quel abandon, quel respect, quelle dé- » licatesse , elle aurait été aimée ! Mais où m'égare une » vaine illusion ? Ah ! si aucune créature ne prononce pour » moi ces mots : Je vous aime, c'est qu'aucune ne les sent » pour moi. Eh ! malheureux que je suis ! pourquoi les » sentirait-elle ï de quel droit, à quel titre oserais-je l'exi-
(1) Voltaire a traduit ces deux vers dans son poème :
C'était un jeune homme de bien
Oui désirait beaucoup et ne demandait rien.
» ger ou l'espérer ? Je ne saurais irop nie redire ces mots » de la romance d'Aspasie, que je relis tous les jours :
Si réclamez sa douce fantaisie, Elle dira : Que ne l1 inspirez-vous S
» Et ce qui rendra mon malheur éternel, je n'espère plus » retrouver dans aucun autre cœur ce que j'avais obtenu » quelques moments du vôtre. La cruelle destinée qui me » poursuit dès ma naissance, cette destinée affreuse qui » m'a ôté jusqu'à l'amour de ma mère, qui m'a envié cette » douceur dès mes premières années, me ravit encore la » consolation des dernières. O nature ! ô destinée ! je me » soumets à ce fatal arrêt de mon sort, comme une inno- <> cente et malheureuse victime ; je vois, avec Horace, la » fatalité enfoncer ses clous de fer sur ma tète infortunée; » je me plonge, tête baissée, dans le malheur qui m'envi- » ronne de toutes parts,, et qui semble prêt à m'engloutir. » Non-seulement je n'espère plus le bonheur, je ne songe » pas même à le chercher ; je m'en ferais un reproche et » presque un crime.
» Non, non, non, ma chère Julie, je ne veux,, après vous, » être aimé de personne ; je me mépriserais d'en aimer » une autre que vous : je n'ai plus besoin d'aucun être vi- » vant ; mon affliction profonde suffit à mon âme pour la » pénétrer et la remplir; et dans mon malheur, je rends » encore quelques grâces à la nature , qui , en nous con- » damnant à vivre , nous a laissé deux précieuses ressour- » ces , la mort pour finir les maux qui nous déchirent , et » la mélancolie pour nous faire supporter la vie dans les » maux qui nous flétrissent.
» Douce et chère mélancolie, vous serez donc aujourd'hui
LESPI.>ASSE. 13
» mon seul bien, ma seule consolation, ma seule compagne ! » vous me ferez sentir bien douloureusement, mais bien vi- » vement,ma cruelle existence ; vous me ferez presque ché- » rir mon malheur ! Ah ! celui qui a dit que le malheur » était le grand maître de l'homme, a dit bien plus vrai qu'il » n'a cru : il n'a vu dans le malheur qu'un maître de sagesse » et de conduite ; il n'y a pas vu tout ce qu'il est, un plus » grand maître de réflexions et de pensées. Oh ! combien » une douleur profonde et pénétrante étend et ''agrandit o l'âme ! combien elle fait naître d'idées et d' impression s » qu'on n'aurait jamais eues sans elle, mais dont, à la vé- » rite, on se serait bien passé pour son bonheur! combien » elle embellit les objets du sentiment, et anéantit tous » les autres! Toute la nature va se couvrir pour moi d'un » crêpe funèbre ; mais elle ne me manquera pas, elle ne » sera plus rien pour moi. En rentrant tous les jours dans » ma triste et sombre retraite, si propre à l'état de mon » cœur, je croirai voir écrites sur la porte les terribles part rôles que le Dante a mises sur la porte de son enfer : » Malheureux qui entrez ici, renoncez à l'espérance! Je » serai tout entier au sentiment de mon malheur, au sou- « venir de ce que la mort m'a fait perdre; ma dernière pensée » sera pour vous, ma chère Julie, et tous les sentiments » de ma vie vous auront pour objet. Que ne puis-je en ce » moment, expirer sur ce tombeau que j'arrose de mes » larmes, et dire comme Jonathas : J'ai goûté un peu de » miel et je meurs.
» O ma chère et tendre amie! ô vous qui habitez à pré- » sent ce séjour de la mort, où mes désirs et mes pleurs » vous suivent, pardonnez - moi de troubler encore de » mes vains regrets votre éternelle et paisible demeure, o et songez que si en ce moment je verse des larmes,
» c'est au moins sur votre tombe que je les répands. » Hélas! personne n'en versera sur la mienne, et j'y » descendrai bientôt après vous, en m'éciiant avec Bru- » tus, au moment où il se donne la mort : 0 vrtu, nom » stérile et divin , à quoi m'as-tu servi durant les soixante » aimées que j'ai traînées sur la terre, puisque tu n'as pu » me faire aimer que pendant quelques instants de cette » longue durée, dont la triste fin va me paraître si languis- » santé et si vide ! heureusement elle sera courte. Je verrai » bientôt disparaître devant moi l'espèce humaine, sans me » plaindre d'elle, il est vrai., car elle a donné quelquefois » à mon amour-propre des satisfactions qui l'auraient >> flatté si je n'avais pas eu un cœur ; mais aussi sans la » regretter, puisqu'en fermant les yeux je n'aurai pas même » la triste douceur de pouvoir dire à personne : Je ne vous » verrai plus ; souvenez-vous quelquefois de moi.
» Je pourrai du moins, dans le peu de jours qui me res- » tent à vivre , au centre de la plus accablante solitude, » répéter à chaque instant ces vers d'Oreste, qui parais- » sent faits pour moi comme pour lui.
Grâce au ciel, mon malheur passe mon espérance. Oui, je te loue, ô ciel, de la persévérance. . . Tu m'as fait du malheur un modèle accompli; Eh bien ! je meurs content, et mon sort est rempli.
» En vain je ferai des efforts pour m'étourdir et me dis- » traire, en vain j'essaierai différents genres de travaux, » d'études et de lectures; ma tête fatiguée et presque » épuisée par quarante ans de méditations profondes, est » aujourd'hui privée de cette ressource qui a si souvent » adouci mes peines ; elle me laisse tout entier à ma tris- » tesse : et la nature, anéantie pour moi, ne m'offre plus ni
» un objet d'intérêt, ni même un objet d'occupation. En » vain je rassemble ou je vais chercher quelques amis ; en » vain je prends le plus d'intérêt que je puisa leur conver- » sation ; en vain je cherche à me persuader que tout ce » qui se passe autour de moi me touche ou du moins » m'occupe ; en vain je cherche de le faire croire par la » part apparente que j'y prends; ces amis, qui ne voient » que la superficie de mon âme, me croient quelquefois » soulagé, et peut-être consolé. Mais quand je ne les ai » plus autour de moi ; quand, après les avoir quittés, je » me trouve seul dans l'univers, privé pour jamais d'un » premier objet d'attachement et de préférence; alors cette » âme affaissée retombe douloureusement sur elle-même, » et ne voit plus que le désert qui l'environne, et le dessé- » chement qui la flétrit !
» Je suis comme les aveugles , profondément tristes » quand ils sont seuls avec eux-mêmes , mais que la so- » ciété croit gais , parce que le moment où ils se trouvent » avec les autres hommes,, est le seul moment supportable » dont ils jouissent. J'ai beau lire les philosophes, et » chercher à me soulager par cette froide et muette » conversation , j'éprouve , comme me l'écrit un grand » roi, que les maladies de l'âme n'ont point d'autres » remèdes que des palliatifs, et je finis par me répéter tris- » tement ce que disent ces philosophes, que le vrai soula- » gement à nos peines, c'est l'espoir de n'avoir plus qu'un » moment à vivre et à souffrir. Celte pensée n'est pas con- » solante ; mais c'est un moyen que la nature nous donne* » comme le dit encore si bien ce même roi, pour nous dé- » tacher de cette vie que nous sommes obligés de quitter. ^ » La philosophie, ma chère Julie, par les ressources même » qu'elle nous offre, nous fait souvenir cruellement de ce
» qui nous manque ; et par l'effort même qu'elle l'ait pour » nous consoler, nous avertit combien nous sommes mal- » heureux. Elle s'est donné bien de la peine pour faire des » traités de la vieillesse et de l'amitié, parce que la nature » fait toute seule les traités de la jeunesse et de l'amour. » Les maximes des sages, leurs consolations et leurs livres, » me rappellent à tout moment le mot du solitaire, qui di- » sait aux personnes dont il recevait quelquefois la visite : » Vous voyez un homme p.<' >e aussi heureux que s'il » était mort. Je suis comme cette femme qui voulait, » en dépit d'elle-même, devenir dévote, ne pouvant plus » être autre chose, et qui tâchait en vain d'y parvenir : Ils » me font lire, disait-elle, des livres de dévotion; je m'en » excède, je m'en bourre , et tout me reste sur l'estomac. » Voilà où j'en suis réduit, ma chère Julie ; les lettres que » je reçois d'un grand roi , le baume qu'il veut bien es- » sayer de mettre sur mes plaies, sa philosophie pleiue de » bonté, de sentiment et d'intérêt, tout cela, comme il » l'avoue lui-même, est bien faible pour me guérir. Je me » dis sans cesse en lisant ces lettres, et après les avoir lues : » ce grand prince a raison, et je continue à m'aflliger. Ma » vanité n'est plus flattée, comme elle l'a été tant de fois, » de l'amitié du plus grand monarque du siècle ; cette aini- » tié ne me touchait, ma chère Julie, que par l'intérêt » que vous y preniez ; l'espèce d'éclat qu'elle répandait » sur moi, m'était cher par le sentiment qui vous la faisait » partager ; et j'éprouve, en gémissant, que ce vers tant » répété n'est pas toujours vrai :
Avant l'amour, Parnour-propre était né.
« Et vous, ma chère madame Geoffrin, digne et respectable
» amie, qui êtes à présent étendue sur ce lit de mort dont » peut-être vous ne sortirez jamais ; vous que toutes les » âmes honnêtes pleureront, et que tous les malheureux » regretteront, vous qui me manquerez encore plus qu'à » eux; combien de fois ai-je désiré, depuis huit jours, » dans l'état d'affaiblissement où je vous voyais, d'être dans » ce lit au lieu de vous,, moi qui, en mourant, ne peux » plus manquer à personne, moi qui serai oublié au mo- » ment où j'aurai disparu ! Mais en souhaitant d'être à vo- » tre place , je sentais que je vous aimais trop, pour vous » souhaiter d'être à la mienne. Hélas ! il faut donc que je n vous perde encore ! je n'aurai plus ni vos consolations, » ni vos bontés, ni vos conseils. Une fille aussi cruelle pour » vous que pour moi, et qui sacrifie à sa dévotion politi- » que la douceur que vous auriez pu goûter dans vos der- » niers moments, m'éloigne de ce lit de douleur où vous » m'auriez vu tous les jours mêler mes larmes avec les vô- » très ! Tout ce qui fait le bonheur de la vie va me man- » quer à la fois, l'amour, l'amitié, la confiance, et il ne me » restera que la vie pour me désoler ! Puisse-t-elle être » terminée bientôt, et la mort me rejoindre à tout ce que » j'ai perdu ! »
Pauvre d'Alembert! si sa douleur est vraie, car il faut avouer qu'il aurait pu y mettre plus de simplicité et moins de citations! Cependant nous l'avons déjà dit, il est impossible de ne pas être touché de cette douleur, tant on est sûr qu'elle est sincère. Et puis on s'intéresse à d'Alembert, si malheureux dans sa gloire, parce qu'en effet l'histoire de cet homme est l'histoire de tout son siècle. Ce siècle commence dans les joies d'un affranchissement inespéré : une régence qui fait, de l'esprit, un moyen de gouvernement ;
un financier (Law) homme d'expérience et de génie , d'un génie si puissant que même l'argent lui obéit! A la voix de cet homme, soudain l'argent sort des profondeurs obstinées où il était enseveli et jette à pleines mains, de grandes fortunes à qui les veut ramasser ! Beaux jours fie siècle naissant ! la paix partout, excepté dans les âmes; un jeune roi qui se fait adorer de tous , et que son peuple appelle : Le Bien-aimé! sans se douter de quelle ingratitude ce roi Louis XV paiera l'amour de son peuple! Partout la poésie, l'éloquence , l'esprit , la comédie , le roman , le drame ! Des guerres brillantes, des batailles de gentilshommes,
des amours, des plaisirs, des triomphes Soudain
s'arrête ce grand bonheur, la vieillesse précoce tombe sur ces âmes turbulentes ; ces génies audacieux se découragent, ces femmes, si heureuses , se demandent ce qu'on a fait de leur triomphe ! Demandez-le , mesdames les duchesses, à feu la comtesse de Tessé qui écrivait du fond des Champs-Elysées cette lettre toute empreinte de la tristesse dont je parle, cette tristesse qui est partout — même au Petit-Trianon où la reine de France, dans ses habits de laitière, veut en vain échapper à ses grandeurs !
26 Septembre 1783.
Lettre de feue madame la comtesse de Tessé à madame la comtesse de M... qui porte le nom de Louise.
« Mon enfant gâté de l'autre monde, mon ombre vous souhaite une bonne fête ; comme je n'ai perdu que la vie et que la mémoire m'est restée, je me souviens que c'est la vôtre, et je vous envoie pour bouquet deux caisses de fleurs qui ne feront pas mal dans le coin de votre salon bleu. Sans
y être jamais entrée., je sais qu'il ressemble à un ciel, et cela me paraît naturel : telle propriétaire, tel logis.
» J'accompagne mon bouquet d'une lettre, par les raisons que je vais vous déduire ; car j'étais diseuse là-bas pour parler à ceux que j'aimais : je le suis ici pour qu'ils y pensent.
» Je veux que vous me regrettiez, mais je veux que ce soit sans me plaindre, parce que je suis aux Champs-Elysées, ma chère enfant. L'on est bien là; je me complais à vous en apprendre les nouvelles; on ne m'appelle plus comtesse; on m'appelle Tessé tout court ; je trouve cela neuf, mais juste, parce qu'ici l'on n'est rien, et tout. Comment cela? on est heureuse.
» Savez-vous qui est-ce qui m'a reçue? Lucrèce et Ninon. J'en ai demandé la raison ; on m'a répondu : Elle est simple ; c'est que vous avez tenu un milieu entre ces deux fameuses beautés, et vous aviez raison toutes trois. Lucrèce était folle d'être si sage ; Ninon était sage d'être si folle ; vous n'étiez trop l'une, ni trop l'autre; mais vous étiez bonnes toutes trois : et qui reçoit-on? Les bons.
» Et ce vilain Tarquin, me direz-vous ? Eh ! mon enfant, il n'y est pas. En fait d'hommes, on n'en reçoit que d'une sorte, de ceux qui méritent le bonheur, et non pas de ceux qui l'arrachent ; on ne trouve ici que des gens qui croient le plaisir une sagesse, et aiment la sagesse comme plaisir. Ah ! comtesse, quelle société ! point d'ingrats et points de roués ! On est aimable, parce qu'on l'est, et non pas parce qu'on cherche à l'être ; on ne quitte jamais, on possède toujours. Il est vrai qu'on a tout le monde; mais tout ce monde là n'est qu'un, parce qu'il n'y a qu'un cœur pour tout le monde.
» On me plaisante sur mon théatin ; c'est Ninon, comme
vous entendez ; mais elle rae plaisante pour rire, et je la désarme en riant, je réponds par la vérité, et cela prend, parce qu'on l'aime ici. Qu'est-ce que le monde, lui ai-jc dit? Un théâtre de marionnettes, où il faut que chacun joue son rôle. Qui est-ce qui le fixe ? L'état et l'âge ; quand on est jeune, fraîche et belle, son directeur ; c'est son ami, quand on n'est plus ce qu'on était ; son ami , c'est sou directeur ; c'est pour soi qu'on a le premier : on a le second pour les autres ; mais que préféreriez- vous, Louise ? Pourquoi cela ; c'est qu'elle est bonne et qu'elle a de quoi devenir meilleure. A propos, petite libertine, vous allez donc à Saint-Omer pour faire tourner toutes les têtes... et la vôtre? Ah ! il est aimable... je crains pour vous.
» Écoutez-moi, ma chère enfant : dites bien des choses de ma part à madame de BoulinviUiers. Un des grands torts de notre bas-monde,, c'est d'oublier trop vite les morts; elle ne l'a pas, je lui en sais gré; je l'aimais là-bas, je l'aimerai ici.
» Vous avez aussi une madame la comtesse de Beauharnais, voisine dont on raffole dans ce pays-ci ; elle n'y est pas encore, tant mieux ; nous aimons que les bons vous restent, parce que vous n'en avez guère. Nous avons aussi Dorât, célibataire qui la chante uu matin au soir, et elle le mérite, je le sais, car elle a de l'esprit comme un ange, et une âme comme dans ce monde-ci. Dites-lui, pour lui faire plaisir, que son ami est très-heureux. Il a ici deux acolytes qu'on lui a donnés pour raison, c'est Anacrèon et Fontenelle ; il marche de pair avec l'un, et rend déjà l'autre sensible; c'est un miracle, mais il l'opère.
» Et ces prudes, comme j'en ris; ces femmes qui venaient souper chez moi, pour qu'on dît d'elles : Elles vont là; mais je ne ris pas de tout le monde au moins.
■ Quoiqu'on ne fasse pas d'enfants ici on s'intéresse beaucoup aux mères qui s'amusent à faire des amours ; vous en connaissez une, n'est-ce pas? Elle rime en an, elle a raison, par le ton de son air, on dit charmant, son esprit charmant, encore son cœur intéressant y rime juste : la voilà, c'est Lusan. Envoyez-la-moi dans un siècle, je la placerai auprès de Rousseau, et son écuyer sera Chaulieu ; elle brûlera l'un et fixera l'autre.
» Et le cher baron de Tott, qu'en faites-vous ? mille excuses, quand vous le verrez ; je l'ai maltraité sur ma fin; mais je me mourais, c'est le cas de radoter.
» Que direz-vous, ma chère enfant, de ce vilain abbé de Modem, qui est venu frapper ici? Un débauché ! fi donc ! l'horreur î Voisenon l'a chassé comme profane ; mais nous guettons l'abbé de Bernis.
» Adieu, ma chère enfant; ménagez-vous : je ne vous attends que dans soixante ans, parce qu'il faut être assez là -bas pour mieux goûter le bien d'ici.
r Plus qu'un petit conseil, et je vous laisse : soyez jeune sans crainte de vieillir ; vieillissez sans crainte d'être jeune ; restez bonne comme vous êtes aimable ; soyez aimante pour être aimée. Le bonheur dans le monde, le voici : sentir, et bien placer ce que l'on sent.
» Je vous écrirai au jour de l'an.
» TESSÉ, rajeunie et heureuse. »
D'Alembert mourut (1) sept ans après mademoiselle de
(i) iM. d'Alembert s'éteint insensiblement; une preuve qu'il est » très-mal, c'est que M. le curé de Saint-Germain-l'Auxerrois sa pain roisse, s'est déjà transporté six fois chez lui, sans succès. Il y a tou- » jours quelqu'un auprès du malade qui reçoit très-bien le pasteur,
Lespinasse, le 29 octobre 1783 : il venait d'avoir 66 ans. Quant à M. de Guibert, il ne profita pas longtemps de la grande position qu'il avait acquise ; sa fortune devait s'arrêter avec la fortune de la monarchie. Il avait salué avec transport, l'aurore naissante de 1789 , il l'avait saluée non pas en patriote, mais en ambitieux, et il ne doutait pas qu'il ne fût envoyé aux États-Généraux. Mais cette fois son ambition fut trompée ; il n'avait plus, pour le soutenir et pour lui ouvrir toutes les portes , cette femme active , intelligente, dévouée, mademoiselle de Lespinasse! Mais au fait, mademoiselle de Lespinasse elle-même, aurait été sans puissance et sans crédit en 1789. Ce peuple nouveau qui sent venir la liberté et qui ne se doute pas de quel prix il la faudra payer, n'eût pas compris la langue des salons , salons écroulés un instant avant le trône , qui était miné de toutes parts. Le règne des salons était fini ; celui de la place publique allait commencer ; déjà Mirabeau à la voix tonnante, couvrait Voltaire, Diderot, d'Alembert, tout
» mais détourne la conversation lorsqu'il veut entrer en matière. Du » reste on est convenu de dire, qu'il n'y a pas de danger pour le mo- » ment. Les philosophes espèrent qu'ainsi leur confrère échappera , » sans trop de scandale à la vigilance des prêtres, et qu'on ne pourra » pas lui refuser la sépulture chrétienne comme à Voltaire — 28 octobre. »
— Et à la date du 6 novembre a — M. d'Alembert n'a été enterré » que forcément; les prêtres étaient décidés a faire jeter son cadavre à » la voirie, il a fallu un ordre du roi (bon roi Louis XVI, qui n'a pas » eu un cercueil ! ) — M. d'Alembert a conservé sa tête jusqu'au der- » nier instant. A l'heure de sa mort, et comme ou faisait silence à » son chevet. — Eh bien ! dit-il, puisque vous ne voulez pas parler, » lisez-moi quelque chose du Mercure. — Il a deviné la charade et » le logogriphe. M. Panckouke est tout fier que son journal soit le » dernier outrage qui ait occupé le philosophe mourant. »
le siècle , des éclairs de sa tempête ! — Tout était dit pour le passé , l'avenir allait parler maintenant ! - Quand il vit que cette liberté nouvelle ne donnait que la liberté, qu'elle ne donnait ni l'autorité, ni le crédit, ni là fortune , M. de Guibert renonça vite à cette mêlée des révolutions, à cette mêlée de génies , comme un homme qui ne se sent ni de taille, ni de force à supporter le fardeau et le travail des journées qui vont venir. Pour se tirer d'affaires en homme d'esprit , il mourut une année avant les grands périls, le 6 mai 1790, à l'âge de 47 ans.
Peu de gens firent l'éloge de son cœur ; quelques-uns vantèrent son esprit ; les militaires l'accusaient d'avoir voulu imposer à l'armée française, les punitions corporelles, comme s'il doutait de l'honneur du soldat — la frêle mémoire de ce soldat de l'esprit et de cet ambitieux de boudoir disparut, comme une fumée, dans les commotions violentes qui surgissaient de toutes parts.
Il est bien heureux cependant pour ce dédaigneux, M. de Guibert, d'avoir été aimé de mademoiselle de Lespinasse ; à l'heure où nous sommes, il n'est guère connu que par les lettres qu'elle lui écrivait, qu'elle tremblait de voir publiées , et dont la publication a soulevé en effet mille déclamations aujourd'hui appaisées. Oh ! le moyen de se fâcher pendant plus d'uu demi-siècle, contre l'amour d'une pauvre femme qui disait en parlant d'elle-même :
Je ne vivais que pour l'amour !
JULES JAMN.
e M. d'Alembert, dans son testament, a nommé M. le comte de » Condorcet, son légataire universel. >
MÉMOIRES SECRETS, tome 23.