LETTRE XI
« J'ai à vous peindre les jours les plus heureux de ma vie, madame, je me hâte. Il me semble que c'est en jouir que de laisser reposer votre cœur sensible. Il partagea la disposition calme de plaisir où je passai près de deux mois : je n'avais pas un remords; je voyais ce que j'aimais, je le voyais heureux, et si quelquefois il s'élevait quelques nuages de tristesse, nous en étions sinon plus heureux, du moins plus contents, parce que cette tristesse était toujours la preuve de l'impression de notre tendresse. II. de Ytora vint passer la soirée avec moi, et par un excès de délicatesse dont son àme était seule capable, il ne me parla point de ce qui s'était passé le matin. Il me fit cent questions sur ma santé, avec cet intérêt qui ne laisse aucun doute sur le sentiment qui anime; je ne pouvais venir à bout de le rassurer. J'étais bien, je le lui disais, et l'instant d'après il en doutait.
« Je ne sais, me disait-il, pourquoi votre santé est le » seul article sur lequel je ne puisse pas vous croire au
premier mot.
» — J'ai la même défiance avec vous, lui disais-je, » ainsi je ne suis point bk-ssée. de ce que vous doutez de » ma véracité.
» — Eh bien ! reprit-il avec chaleur, engageons-nous i avec sennens, de ne jamais nous tromper à cet égard, » présents comme absents, car je sens que je mourrai » dans ma triste garnison, si je joins à mon regret Pin- » quiétude de votre santé.
» — Je vous promets, lui répondis-je, de ne pas vous » laisser ignorer un de mes mouvements, une de mes pen- » sées, et de vous envoyer le bulletin de mon état physi- » que et moral dans un si grand détail que je vous en en- » nuierai; mais pour ne point laisser d'avantages sur moi, » je veux...
» — Ah ! je vais au-devant, dit-il, je m'engage à vous » dire comment j'aurai passé mes soirées, à vous rendre « compte de mes journées; je vous dirai ce que j'aurai » vu, ce que j'aurai dit; enfin, rapportez- vous -en à » moi ; je ne vous ferai grâce de rien. Ce ne seront pas » des lettres que nous nous écrirons, ce sera le journal de » notre vie, et j'espère que vous lirez ce journal avec en- » core plus d'intérêt que celui de Choisi que. vous m'avez » fait lire ; mais en prenant le même engagement tous les » deux , les conditions ne seront pas égales. Qu'il y a de » bonté et de générosité à vous, à vouloir bien consoler, » soutenir un malheureux exilé! Le temps que vous m'ac- » corderez sera pris sur des occupations agréables ; vous a êtes à Paris, vous vivez dans la plus excellente société, » vous en êtes aimée, chérie, vous avez des amis absents » qui sûrement désirent et obtiennent beaucoup de vous; » où trouverez-vous donc le temps que vous me promettez0
» Ah ! je serai bien généreuse en effet, dis-je avec
» douleur, car je m'abandonnerai au besoin de mon âme; » je tâcherai, j'essayerai de remplir le temps que je passe » avec vous, à vous dire à quel point vous me manquez, » et à peine pourrai-je faire ma consolation de ce qui fait » aujourd'hui mon plaisir et mon bonheur.
» — Que vous allez me trouver coupable ! me dit-il » avec sensibilité, je ne voudrais pas au prix de ma vie » adoucir ni diminuer le regret que vous me montrez. Ce- » pendant je donnerais mille vies pour votre bonheur.
„ — Mais mon Dieu, lui dis-je, combien s'est-il écoulé » de temps depuis ce matin dix heures?
» — Un siècle, peut-être, reprit-il avec transport, mais » ce qu'il y a de certain c'est que le temps que j'ai vécu » s'est anéanti ; qu'importe en effet tout ce qui s'est passé? » Mon âme, ma pensée, tout est rempli et fixé à jamais. Je » ne sais, ajouta-t-il avec le ton étouffé, à quel bonheur » ou à quel malheur vous me destinez, mais je vous jure de » ne dater ma vie que d'aujourd'hui. Vous avez opéré un » miracle en moi; ce que j'avais cru une passion, est à » peine un souvenir. Oui, vous m'affligeriez à présent si » vous exigiez que je vous contasse, comme je m'y suis en- » gagé, tous les événements de ma vie. Laissez-moi croire » que ce récit serait aussi déplacé pour vous que pour moi. » Ah ! nous n'avons pas besoin du passé, ajouta-t-il, n'est- » ce pas déjà trop que d'être obligé de vivre en société, » d'avoir des devoirs, des relations, des soins à rendre? En » un mot , n'est-ce pas un vrai désespoir que de se voir » sans cesse détourné d'une pensée qui absorbe toutes les » facultés et enivre de plaisir et de bonheur? C'est de moi » que je vous parle ; me pardonnerez-vous de vous pein- » dre une partie du bonheur que vous me faites éprouver?
» — Ah ! si je vous pardonne! vous me justifiez tout ce » que je sens.
» — Non, on ne meurt pas de joie, dit-il, mon àme ne » se possède plus ; » et il lui fut impossible d'articuler une parole de plus.
Nous restâmes dans un silence qui est peut-être ce que la passion a de plus expressif. L'heure qui sonna nous fit souvenir qu'il fallait nous séparer. « Adieu, M. de Mora, » lui dis-je, entendez- vous? voilà une heure, il faut nous » séparer.
» — Oui, dit-il, nous séparer, mais non pas nous quit- » ter. Mon Dieu, que ne peut-on arrêter le temps! Mais «comment êtes-vous à présent ? votre santé me trouble, » parce que je m'en vais.
« — Je suis si bien, lui dis-je, que si vous voulez, nous » irons demain matin nous promener à pied.
» — Oui vraiment, dit-il, il fait un temps admirable; il a y avait un monde infini aux Tuileries ce matin à midi ; » quand je vous ai quittée j'y ai accompagné monsieur votre « frère ; mais moi j'ai fui la bonne compagnie, je me suis » promené sur les terrasses.
» — Pour vous éloigner davantage, lui dis-je, nous irons » demain aux Champs-Elysées.
» — Vous me ravissez, dit-il, je craignais que vous ne » préférassiez les Tuileries.
» — Oh! non, vous me devinez mal; vous deviez vous » douter que je voulais me promener avec vous; et dans un » heu si public, je n'y serais pas. Mais, adieu, à demain « onze heures, dormez bien.
» — Gardez votre souhait, dit-il en riant, le sommeil » serait un mal pour moi cette nuit ; cependant je désire » que vous dormiez.
» — Si je voulais je vous ferais uue querelle, mais bun- » soir ; il sera plus de deux heures avant que vous soyez » dans votre lit, et vous avez été saigné hier au soir.
» — Jamais je ne me suis si bien porté, dit-il, daus neuf » heures je viendrai chercher de vos nouvelles. » Et sans le savoir j'étais sur l'escalier à le reconduire. »
Ici s'arrête cette élégie amoureuse,, écrite dans le style même de Tibulle. — Quoi ! tout de bon? Oui, tout de bon ! — Ça commençait si bien ! — mais ça devait finir si mal ! Eh quoi ! on n'a plus rien su de ces amours ? — Plus rien, du moins du côté de mademoiselle de Lespinasse ! Elle a fermé son livre à ce chapitre, ce qui prouve non pas qu'elle n'avait plus rien à raconter, mais qu'elle n'avait plus rien à se dire. Dans l'intervalle d'un chapitre à un autre, la dame avait passé à un autre roman. — Adieu à celui-là et faisons fête à l'autre. —-Donc, arrivés au beau moment de cette histoire, nous en sommes réduits à vous raconter cela comme une chronique du temps passé. Vous savez déjà que le monde avait applaudi au premier mariage morganatique de mademoiselle de Lespinasse, eh bien ! le monde fut aussi indulgent à propos de Ht. de Mora, qu'il l'avait été à propos de d'Alembert! D'Alembert était un savant homme, oui; mais le jeune comte était si séduisant ! — et puis mademoiselle de Lespinasse l'aimait d'un amour si vif! on voulut voir les deux amoureux, et chacun leur fit fête ! — Ils s'aimaient, ils se voyaient, ils s'écrivaient. Les hommes criaient : Au miracle ! les femmes criaient : Au bonheur! La vieille madame Du Deffant apprenant cette heureuse chance de sou ancienne servante , pensa en crever dans sa peau.
Ces folles amours, qui étaient devenues un des événements de la \iile et de la cour, fmirenl par inquiéter, dans le fond de son hôtel, ce vénérable espagnol de la vieille souche, M. le marquis de Fuentés, le père du comte de Mora. Le vieil espagnol avait commencé par s'amuser du eaprit e de monsieur son fils ! — Un jeune homme de vingtquatre ans et une fille bel-esprit qui en a\ ait trente-six, la chose ne paraissait pas dangereuse au premier abord. — Cependant le jeune homme tenait bon ; chaque jour, il arrivait, plus amoureux, aux pieds de sa maîtresse ; il s'enivrait de son esprit, de ses grâces, de sa tendresse ; bref, M. le marquis de Fuentès finit par s'inquiéter de monsieur son fils, et il en écrivit tout simplement au roi son maître. — Lu ordre vint, de la cour de Madrid, qui rappelait M. de Mora. Il fallut partir, et tout de suite, car je le veux, moi le Roi ! Eh! si elle avait eu le loisir de nous raconter ses adieux, comme mademoiselle de Lespinasse eût été éloquente ; mais enfin on se sépare, et l'on se dit adieu en se jurant... tout ce qui se jure au départ. En ce moment, mademoiselle de Lespinasse serait morte de honte si on lui eût dit que sitôt après cet amant perdu.. . Mais en ce moment M. de Mora emportait l'âme et le cœur de cette malheureuse et ne lui laissait que son esprit. Il avait bien promis de revenir! il avait bien promis d'aimer toujours! il semblait si amoureux, et en effet il écrivait tous les jours... Cela dura deux ans, deux ans d'angoisses, d'inquiétudes, de désespoirs , d'espérances... Pauvre d'Alembert , que ces deux années ont dû lui être longues et pesantes ! Il assistait, témoin malheureux de ces transports dont il était jaloux, à tous les désespoirs de cette femme, qui semblait avoir tout perdu en perdant son amant. C'était l'amant outragé qui remplissait auprès de mademoiselle de
Lespinasse, le rôle cruel de consolateur. C'était d'Alembert qui donnait à cette inconsolable, la force, le courage ; c'était lui qui la consolait, lui qui disait d'espérer, lui qui, le matin, allait chercher les lettres de l'absent, à la poste, et quand il trouvait une lettre, il la rapportait en triomphe, plus heureux qu'un amoureux qui reçoit un billet doux pour son compte. — La philosophie est ma femme, disait-il pour se consoler ; mais il pleurait en secret de ne pouvoir plus aimer que celle-là.
On ne le croira pas, mais la chose est ainsi, d'Alembert fort en peine de voir cette pauvre femme qui dépérissait tous les jours, s'en va chez le célèbre docteur Lorry et le supplie, les mains jointes, de faire en sorte que le marquis de Fuentès rappelle 31. de Mora à Paris! — Mon ami, il le faut ; vous direz à l'ambassadeur que son fils est malade , que l'air de la France peut seul le ranimer, que ce jeune homme va mourir si on ne le rapproche pas de la femme qu'il aime... Disant ces mots, d'Alembert retenait ses larmes, et le bon docteur s'étonnait de ce philosophe obéissant à cette sincère , à cette touchante passion !
On fit tant que M. de Fuentès se laissa fléchir, et permit à sou fils de revenir à Paris ; il s'avoua vaincu par tant d'amour. — Voilà nos amoureux au troisième ciel ! Us vont donc se revoir! Plus d'obstacles!... Mais au milieu du chemin, 31. de 3Iora, qui n'était pas moins impatient que mademoiselle de Lespinasse, fut frappé d'un mal subit , il fut forcé de s'arrêter en route , et enfin après avoir langui six semaines , il mourut de la fièvre maligne à Bordeaux.
La suite de cette histoire est incroyable, vous voyez bien cette amante infortunée! vous comprenez son immense douleur ! Elle remplit de son deuil et de ses sanglots la ville
entière. Elle se désole, elle pleure, elle blasphème, elle oublie toute retenue, elle appelle M. de Mora disant qu'elle ne voulait plus vivre. Émue à ces accents de passion qu'elle avait oubliés depuis longtemps, la belle société de ce tempslà partage la douleur de cette infortunée qui pleurait avec tant d'énergie et de sincérité l'amant quelle avait perdu. — On s'abordait dans les rues en parlant de mademoiselle de Lespinasse et de M. de Mora , non jamais même les douleurs de Julie et de Saint-Preux n'ont rencontré plus de sympathies que n'en trouvait mademoiselle de Lespinasse dans l'âme des plus honnêtes gens.
O vanité, vanité ! de ces douleurs, vanité de ces désespoirs, de ces amours ! Voilà donc une femme de quarante ans qui trouve moyen de faire pleurer tout ce beau monde qui ne pleurait guère, sur les misères de son cœur, et cette même femme, quand tout Paris s'occupe à la consoler, à la tirer de cet abîme où elle se plonge.... elle avait passé soudain à de nouvelles amours sans attendre même la mort de ce jeune homme, elle avait oublié en vingt-quatre heures cet homme tant aimé , tant pleuré , qu'elle voulait suivre dans ce tombeau ouvert avant le temps ! Ces secondes amours qui éclatèrent comme une bombe et dont personne ne s'était douté (exceptons d'Alembert!) furent un des scandales du siècle passé, elles indignèrent ces hommes et ces femmes, honteux de leurs sympathies si mal placées, elles soulevèrent une immense clameur de haro! Quelle indignité ,, disait-on , mademoiselle de Lespinasse a fait de nous autant de dupes, elle s'est moquée de notre pitié, elle s'est jouée de nos affections, elle nous a fait croire à un drame qui se tournait en comédie! — honte sur cette femme qui s'est livrée à M. de Guibert quand M. de Mora vivait encore, quand, chaque jour, M. de Mora ago-
irisant, lui adressait de nouvelles tendresses ! — Et c'est ainsi que pendant vingt-quatre heures , mademoiselle de Lespiuasse, l'âme ded'Alembert, la souveraine dominatrice de la conversation parisienne , est devenue pour ainsi dire une réprobation! Heureusement pour elle que mademoiselle de Lespinasse était morte lorsque le grand scandale de ses amours fut divulgué, elle serait morte de honte, la plus douloureuse des morts et la plus irrémissible.
Hélas 1 du triste sort dont la honte me suit Jamais mon triste cœur n'a recueilli le fruit !
L'objet de ce second amour sitôt conclu, l'homme à qui cette infortunée s'est livrée, à la première vue, était loin de ressembler à ce poétique M. de Mora. M. de Mora était, à le bien prendre, un peu tourné comme les héros de roman. Il était jeune, il était beau , il venait d'Espagne, le pays des galanteries, des sérénades, le pays de féerie et de grandesse par excellence. Ajoutez qu'il avait pour lui d'autres excuses — un grand nom, une grande fortune, tous les petits mystères de la vie élégante d'un grand seigneur. ■ — Le successeur de M. de Mora était au contraire un de ces cadets de famille qui ont leur fortune à faire, et qui la veulent faire à tout prix. Il s'appelait 31. de Guibert et il était né. tout simplement à Montauban en 17/t3. A treize ans, il avait suivi son père le lieutenant-général qui le mena à la guerre d'Allemagne, sous les ordres du maréchal duc de Broglie , et il se battit comme se battent les jeunes gens, enfants de la cape et de l'épée. On fut content de lui, mais la guerre achevée, on oublia tout net, le jeune capitaine, et il s'en vint à Paris pour faire son che-
min dans le inonde des intrigues et des beaux-esprits. Le moment était bon, Paris ne l'occupait alors que de prose, de vers, de discours, de tragédies, d'opéras, de bouts rimes, de syno)iimcs , de proverbes , de satires, d'énigmes, de logogryphes, de charades. Tout jeune homme était le bienvenu à faire ses prouesses dans cette mêlée littéraire, et pour peu qu'il passât sous le drapeau de la philosophie, il était sûr d'obtenir quelque brevet de génie, daté du beau milieu de Ferney, par le patriarche !
La première entrevue de M. de Guibert et de sa maîtresse improvisée vaut bien la peine qu'on la raconte. La languissante et malheureuse mademoiselle de Lespinasse se refusait à toutes les joies de ce monde, elle restait chez elle enfermée dans ses douleurs; elle attendait chaque jour son amant, qui se mourait à Bordeaux, et qu'elle aurait dû rejoindre; on eût dit une femme détachée de toutes choses, et qui ne songeait plus qu'à mourir. Cette langueur entrait dans son rôle, et en même temps elle venait de son cœur, deux grands motifs pour ne pas être guérie de sitôt ! D'Alembert perdait sa peine à vouloir consoler celte amante au désespoir, et à peine si la dame l'écoutait. Cependant un jour, triste journée, le philosophe obtint de son amie qu'elle assisterait à un dîner de beaux-esprits, chez madame Lebrun-Vigée, à Moulin-Joli. Madame Lebrun, qui est morte il y a peu d'années, est restée célèbre pour ce beau portrait de la reine de France, Marie-Antoinette, ce portrait qui est à Versailles, belle et lière image empreinte de grâce, de majesté et de cet éclat royal que donnent à la fois la couronne et la jeunesse, En ce temps-là (1772), madame Vigée était une femme à la mode, très-jeune, trèsvive, d'un charmant esprit, moitié artiste, moitié femme du monde, très-recherchée, très-aimée et très-digne de
tant de faveurs. 11. le contrôleur-général qui aimait cette jeune femme, l'avait menée uu jour à une maison de campagne nommée : Moulin-Joli, et quand il eut montré à l'artiste étonnée et ravie, toutes les beautés de ce beau lieu. — Madame, lui dit-il, vous êtes chez vous, et en même temps il lui offrit le contrat de vente sur un plat d'or. — On en causa beaucoup dans tout Paris, où pourtant ces sortes de galanteries n'étaient pas très-rares; mais après le premier étonnement, chacun voulut voir Moulin-Joli ; la maison était si bien posée ! le parc était si rempli d'ombres et de murmures ! ces riches salons étaient décorés avec tant de goût ! Un si habile cuisinier ! — Bref, Moulùi- Joli devint une fête , la belle propriétaire de cet enchantement n'eut plus que le choix des invitations, et, comme une femme qui sait profiter des avantages, elle choisissait de son mieux (1).
A l'un de ces dîners se trouvèrent d'Alembert et mademoiselle de Lespinasse , que d'Alembert avait amenée presque contrainte et forcée. AL de Guibert, fraîchement revenu de Corse, plein d'ardeur et d'ambition, soldat et poète, se trouvait à cette fête, et en sa qualité de nouveau venu, il attirait tous les regards. Il parla beaucoup de ses
(1) Madame Vigée avait reclamé vainemeut contre cette facile acquisition, personne ne voulut croire qu'elle n'avait pas acheté Mou* lin-Joli. Nous trouvons, à ce propos, le couplet que voici :
Souffrez qu'un critique poli Eu public vous réponde, Vous possédez Moulin-Joli, Le plus joli du monde.
Pourtant ne l'avez acheté, Meunière jeune et tendre , Et l'on enrage en vérité Qu'il ne soit pas à vendre,
guerres, de ses duels, de sa tragédie : le Connétable de Bourbon, de son livre sur la Tactique militaire. En même temps l'iiabile homme faisait entendre que le gouvernement du roi le menaçait de la Bastille, et il implorait d'un regard touchant, le secours des belles âmes contre la persécution! — Que vous dirai-je ? eu moins d'une heure , cette femme inconsolable, cette héroïne de L'amour, cette âme en deuil, cette créature au désespoir, se prit d'amour pour ce nouveau jeune homme; sou cœur battit avec sa violence accoutumée! — Voir, venir et vaincre, telle était la devise de ce nouveau César. M. de Guibert vit d'un coup-d'œil et comme un très-habile tacticien qu'il était, le grand parti qu'il pouvait tirer de cette influence puissante... Bref, s'il fut aimé, en un clin-d'œil , il devint amoureux fou de mademoiselle de Lespinasse, la reine honorée, fêtée, et qui mieux est, la reine écoutée de ces brillants salons, dans lesquels l'auteur du Connétable voulait entrer a tout prix.
Quoi! amoureux tout de suite, au premier coup-d'œil, quand SI. de Mora n'est pas mort encore, quand tout Paris célèbre les malheurs de mademoiselle de Lespinasse, quand d' Alembert vient de pardonner à l'infidèle! Cela vousétoune, mais la chose fut ainsi faite, et M. de Guibert n'eut pas de peine à consoler celte femme inconsolable. — Vous lirez toutà-l'heurc les Lettres à M. de Guibert, et vous verrez s'il était possible de montrer à un homme si peu amoureux , plus d'enthousiasme et plus d'amour. Pauvre femme ! je la plains plus que je ne la blâme ! je me figure ses luttes intérieures, ses hésitations, ses remords, sessommeils troublés fréquemment par les visions de l'amant qui menace de revenir, âme confiante et dévouée ! Je vois d'ici toute la peine que cette malheureuse créature s'est donnée pour tenir dans l'ombre cet amour dont elle rougissait , et pour le cacher
si bien que d'Alembert lui-même n'eu put rien savoir. At-elle assez tremblé! a-t-elle dissimulé ses intimes souffrances ! Elle aimait IL de Guibert , mais elle l'aimait de cet amour inquiet, malheureux, humilié, qui ne peut pas compter sur le lendemain, tout au plus peut-il compter sur l'heure présente. Elle aimait 31. de Guibert , mais elle estimait 31. de 31ora , et elle tremblait à la seule idée de le revoir, lui , ce jeune homme tant pleuré ! Cependant elle veillait à la fortune de l'homme préféré , elle s'occupait de ses moindres écrits, elle rêvait pour lui, les honneurs de l'Académie française, et en attendant qu'elle imposât ce nouveau candidat à d'Alembert, elle sollicitait le prix d'éloquence pour son protégé. Elle fit plus, elle le recommanda avec toute la chaleur d'une amitié dévouée, au nouveau ministre de la guerre , 31. le comte de Saint-Germain , et celui-ci , rencontrant un homme qui avait été approuvé du roi et de la reine , qui avait d'utiles idées de réformes, qui tenait en même temps à l'armée et aux belles-lettres , n'hésita pas à l'employer. —
Quel malheur pour mademoiselle de Lespinasse ! Lorsqu'il sévit, tout à la fois, brigadier des armées du roi, puis maréchal de camp, membre et rapporteur du conseil d'administration de la guerre, inspecteur d'infanterie, quand il vit son père gouverneur des Invalides, quand il comprit que toutes les carrières lui étaient ouvertes, 31. le comte de Guibert eut bien vite brisé mademoiselle de Lespinasse, échelon désormais inutile à sa fortune. — Il finit par un grand mariage, comme un homme prudent et sage qui rêve les grandeurs de l'avenir; là n'est pas le crime, le crime c'est d'avoir perverti l'âme, l'esprit, l'intelligence de cette femme qui, à tout prendre , méritait de mourir dans un certain entourage de considération et de respect.
Aussi je (l'aime pas ce M. de Guibert; il a tous les aspects d'un hypocrite, il a toutes les lâchetés de l'ambitieux. De bonne foi ! pouvait-il tomber amoureux des beaux yeux d'un Bas -bleu et tout en larmes qui allait avoir quarante ans? Comment a-t-il osé parler d'amour à cette pauvre folle, qui aurait du voir, elle-même, combien elle était loin des grâces de la riante jeunesse ? Mademoiselle de Lespinasse, au milieu de ces belles personnes amoureuses, de ces jeunes gens enivrés d'eux-mêmes, confidente volontaire des plus charmantes intrigues parisiennes, comment a-t-elle pu se laisser prendre au jargon, aux soupirs, aux mensonges de cet officier qui voulait être à la fois Folard et Corneille? J'en veux à cet homme d'avoir mis à profit les sentiments trop tendres de cette tête folle, et de n'avoir pas eu pitié de ce cœur trop tendre. Il pouvait jouer un beau rôle; il pouvait dire à la maîtresse de d'Alembert : — Mademoiselle, vous auriez tort d'outrager plus longtemps ce galant homme qui vous aime, et par qui vous êtes honorée. On ne trouve pas deux fois des cœurs comme celui-là , et c'est déjà un grand crime de l'avoir déchiré sans pitié par vos infidélités passées! Aimezle ; tenez-vous à son ombre; marchez dans sa voie; entourez-le de soins et d'hommages; songez à tout ce qu'il a souffert pour vous et par vous; rappelez -vous enfin que cet homme, si bon pour vous, est en effet un des chefs de la société française, un des maîtres du temps présent, un des maîtres de l'avenir, et que, bon gré malgré, vous serez clouée à sa renommée : faites donc que ce soit par un clou d'or et de diamant.
Voilà ce que cet homme devait dire à mademoiselle de Lespinasse, quand cette fille malheureuse s'est jetée à sa tète; tenez- vous pour assuré que mademoiselle de Les-
piuasse eût compris ce noble langage : elle était faite poulie comprendre, et d'ailleurs, les remords qui s'étaient élevés dans son âme, dès le premier jour, parlaient assez haut pour qu'une voix amie et bienveillante fût écoutée dans les intervalles haletants de cette inconcevable passion.
— Que disons-nous? Elle-même, mademoiselle de Lespinasse, elle avait averti ML de Guibert qu'elle aimait M. de 31ora ; qu'elle l'avait aimé avec passion ; qu'elle l'aimerait éternellement. Elle l'avait prié et supplié de ne pas profiter de sa propre faiblesse ; elle se repentait , elle voulait rompre, elle voulait qu'à son retour >J. de iMora la trouvât libre; tout au moins demandait -elle le secret de ces nouvelles et inconcevables amours. . . La vanité de l'officier-poète ne put pas renoncer à l'honneur de régner sur cette âme éloquente ; il trouva lui-même que cela était noble et beau de détrôner M. de Mora vivant dans ce faible cœur que son amour avait rempli. En un mot, il voulut obstinément peser sur l'esprit de cette femme qui avait tant d'esprit. — Qu'arrive-t-il alors ? Ces deux créatures , si peu faites l'une pour l'autre, se réunissent violemment, et pour se déchirer. Elles s'aiment avec rage ; elles se disputent avec frénésie ; elles se jettent , à corps perdu , dans toutes les violences des amours mal assorties ; ce ne sont que : explications , plaintes , raccommodements , brouilleries qui s'entrechoquent ! — Cet homme ne pensait qu'à lui. Il voulait être duc et pair, cordon rouge ou bleu, et, chemin faisant, il n'était pas fâché de passer par l'Académie.
Esprit médiocre, sans talent, mauvais poète, écrivain de régiment, âme lâche, perfide cœur! De sa Tactique, rien ne reste ; de sa tragédie, rien n'est resté. Il fait des pièces de théâtre comme M. Massi (1), qui est resté trois mois à
(1) Auteur de la Nouvelle Ecole des Femmes.
la Trappe, et qui <n est sorti, jurant bien de n'y pas revenir. Il a fait des vers dans le genre de ML Gauthier de Mont-Dorge (1)
Moi d'Agcnor et de Palmia j'embellirais la fête !
Des vers de quatorze syllabes , des vers de grand seigneur. 11 a été jaloux du Brunis de M. Franiery, du Pharamond de M. Thomas, du Cronuvell de M. Maillet du Clairon ; et quand il a vu que mademoiselle Dangeville faisait recevoir et jouer CromweU, il a pensé que mademoiselle de Lespiuasse ferait bien réussir le Connétable. Honte à ces gens trop habiles et sans respect pour eux-mêmes, qui se servent des femmes pour parvenir ! Autant vaut cet officier général qui achetait sa croix de saint Louis à mademoiselle Renaud, la maîtresse du prince de Montbarrey.
Ces petits jeunes gens, ces dandys d'un autre âge, qui mènent de front l'ambition et l'amour, ne peuvent pas être mieux représentés que par ML de Guibert :
Malgré leur tournure fragile, A courir ils perdent leur temps ; Ils sont importuns à la ^ille, A la cour ils sont importants.
Chacun d'eux sans appel décide ; Au spectacle ils ont Pair méchant; Partout la sottise les guide, Partout le mépris les attend.
IL de Guibert, en fait de poésie, est le confrère du chevalier de Langeac, de madame de Montesson, du marquis de Bièvre (le Séducteur vaut cent fois le Connétable) , du
(1) Auteur de V Opéra de Société.
baron de Mativet; mais au moins M. de Mativet s'est-il relevé par un mot charmant. Un laquais mal appris annonçait , chez mademoiselle de Lespinasse , les barons de Montmorency et de Mativet, c'est-à-dire le premier baron chrétien et un baron de comédie! Vous jugez des sourires! Mais M. de Mativet , sans se déconcerter : — Voilà bien une preuve, Monseigneur, que tes extrêmes se touchent, dit-ii à M. de Montmorency. J'aimerais mieux avoir dit ce mot-là , que d'avoir fait vingt tragédies comme la tragédie de M. de Guibert.
Cette tragédie fut introduite dans le monde par la mauvaise porte, par la porte des coteries. Je trouve dans les journaux du temps, les réclames, à propos du Connétable, et toutes ces réclames sentent plus ou moins la bonne compagnie. Hélas ! mademoiselle de Lespinasse avait adopté lé gros bagage de son amant, et elle faisait une affaire véritable, de ce drame malencontreux.
23 avril 1773. « On parle beaucoup d'une tragédie du » Connétable de Bourbon, par M. de Guibert, le sublime » auteur du discours préliminaire de Y Essai sur la Tacti- » que. Ce jeune militaire ne peut se refuser aux sollicita- » tions de ses amis, qui lui en demandent la lecture, et » dernièrement, dans une maison où Ton ne devait se trou- » ver qu'entre voisins, il se vit honoré d'un cercle de cent » cinquante personnes. Tout Paris saura bientôt ce chef- » a" œuvre, car on ne pense pas que celte tragédie puisse » être mise à la scène. Elle fait un bruit du diable par les » hardiesses dont elle est susceptible, et que l'auteur a fait » valoir avec toute la vigueur de son génie ! »
Enfin, après tant d'efforts, la pièce fut jouée à Versailles, où le Connétable tomba, malgré la protection de la reine ; de la cour le Connétable passa à Paris, où la pièce
fut silllée , malgré les coteries, et peut-être à cause même de ces coteries, que le bourgeois, c'est-à-dire le vrai public ne pouvait pas souffrir, et qu'il confondait dans ses antipathies (1).
A Dieu ne plaise que je veuille vous raconter la tragédie de M. de Guibert; laissez-moi cependant vous citer les couplets d'une chanson qui aura rendu mademoiselle de Lespinasse bien malheureuse... et M. de Guibert donc?
Le Connétable me plaît fort, Gomme on y rit, comme on y dort I C'est une bonne pièce,
Eh bien!
Qu'on joue à nos princesses, Vous m'entendez bien ?
François premier est un faquin, Angoulème est une catin, Et le vice à Versailles,
Eb bien !
C'était une trouvaille, Vous m'entendez bien ?
Bourbon, pour nous faire enrager, Déserte en pays étranger,
Puis il nous fait la nique,
Eb bien 1 Aidé de la Tactique, Vous m'entendez bien ?
(1) Madame Geotrrin joue son rôle dans la comédie des Philosophes, et de toutes les impertinences de Palissot, ce n'est pas celle-là qui fut la moins applaudie! madame Du Défiant tenait dignement sa place à côté de ses anciennes amies et camarades, Cathos et Madelon les Précieuses Ridicules.
Parmi les glaives, les mousquets, Adélaïde court après Lui dire l'amnistie, Eh bien !
Que Saint-Germain publie, Vous m'entendez bien ?
En vain Stuart son chevalier Le couvre de son bouclier, Mais une balle adroite,
Eh bien !
Vous le tue eu cachette, Vous m'entendez bien ?
Enfin meurent tous ces héros ; Implorons Dieu pour leur repos, Prions-le qu'il nous laisse,
Eh bien!
Siffler un peu la pièce, Vous m'entendez bien ?
Ce vœu charitable fut exaucé ; la pièce fut sifflée à outrance, mais la reine l'avait protégée, niais le salon de mademoiselle de Lespinasse l'avait trouvée admirable, mais l'auteur du Connétable comptait sur la voix de d'Alembert pour le prochain fauteuil , mais enfin M. de Guibert était marié; comme il n'avait plus besoin de la pauvre femme qui l'avait protégé, il l'avait brisée sans pitié, sans façon, sans même prendre garde qu'il venait de tuer cette femme, en déchirant le dernier lambeau de son cœur.
Hélas avant que cet ingrat fut arrivé à cette cruauté dernière , mademoiselle de Lespinasse avait déjà supporté mille morts. Elle avait vu son amour devenir une fatigue, et son orgueil avait été forcé de descendre jusqu'à la prière des femmes qui ne se sentent pas aimées ! M. de
Guibcrt fut cruel, impitoyable; il n'accorda pas un instant de répit à cette femme qui l'implorait, et quand par hasard, à force de supplications et de larmes, Julie lui avait arraché une visite... il comptait les minutes qu'il passait auprès d'elle. En un mot, il était las de cette femme, il n'en voulait plus, la vieille maîtresse l'obsédait ; ses cris, ses larmes, ses remords, ses prières, ses plaintes, ses lettres même — des chefs-d'œuvre étincelants de tous les transports de l'âme humaine, tout ce qui venait de mademoiselle de Lespinasse fatiguait M. de Guibert i — Ce qui le retenait encore , c'était le succès même de cette maîtresse d'un jour. Jamais en effet mademoiselle de Lespinasse n'a été entourée de louanges plus vives, que dans les dernières années de sa vie. Paris ne se lassait pas de la voir et de l'entendre ; elle était la fête infatigable de ce monde qui n'aimait rien tant que l'esprit , et qui avait placé, parmi ses vices l'esprit de chaque jour ; elle, cependant , elle cachait ses larmes, elle dissimulait ses souffrances, elle se mourait , sans se plaindre ; mais au contraire ce cœur sentit avec joie que son rôle était terminé î D'Alembert, le seul témoin de ces souffrances intimes, se demandait parfois d'où venait ce désespoir ? — L'infortuné ! Il n'a appris ce secret-là que plus tard !
Mademoiselle de Lespinasse eut encore assez de force pour tendre une main amie à la jeune madame de Guibert ; elle eut un sourire pour cette jeunesse ignorante de toutes ces misères; mais c'en était trop, et désormais, honteuse et effrayée de son courage, mademoiselle de Lespinasse s'arrangea pour mourir, comme elle avait aimé M. de Guibert., en silence, cachant sa rougeur et ne demandant plus que l'oubli. — A personne, non pas même à son ami d'Alembert, elle n'avait osé demander son pardon !
Elle mourut le 23 mai 1776, à l'âge de quarante-quatre ans! (1) Personne, à lavoir expirante, ne se doutait du véritable état de son âme ; on nommait M. de Mora, on répétait qu'elle suivait M. de Mora au tombeau, et 1 idée ne vint à personne que If. de Mora n'était dans ces douleurs que le prête-nom de l'ambitieux comte de Guibert. Quant à ce dernier, comme il ne trouvait pas un grand sujet de vanité et de vanterie dans la conquête peu difficile d'une femme inflammable à ce point-là, il avait précieusement gardé le secret de ses amours qui le servaient dans un certain monde , un secret qui l'eût perdu dans l'opinion des belles dames à la mode et des jeunes gens. Ce ne fut que plus tard, et lorsque la cause de cette mort prématurée ne fut plus un secret pour personne , que M. de Guibert fit imprimer son Eloge d'Elisa.
Élisa, dans cet éloge, c'était un nom de convention; — Sterne l'avait mis à la mode ; on lit daus les œuvres de ce bandit charmant, un anglais qui a voulu se faire vif et qui
(1) Madame Doublet , dans son journal, inscrit ces quatre lignes d'une sécheresse désespérante... faites donc un grand bruit dans le monde, pour être traitée de la sorte, par vos confrères, les bas-bleus 1
« 27 mai 1776 — mademoiselle de Lespinasse, très-connue dans le monde par l'asile qu'elle donnait à M. d'Alerabert , par sa passion pour l'Encyclopédie, pour les encyclopédistes et les économistes, vient de mourir. Les Coryphées de ces deux cabales (les économistes et les encyclopédistes) la regrettent pour deux raisons : elle tenait un de ces bureaux de philosophie substitués aujourd'hui à ceux du bel-esprit. M. de La Harpe était un de ses nourrissons; elle ouvrait depuis quelque temps les portes de l'Académie, par son crédit sur le secrétaire qui mène la compagnie. Ce poète (La Harpe) est le dernier qu'elle y aura fait entrer. Le domaine a mis le scellé chez elle, ce qui confirme sa bâtardise, r> — Et c'est tout,
a réussi, des lettres d'Yorick à îllisa, et comme mademoiselle de Lespinasse elle-même, avait contribué beaucoup à la popularité du Voyage sentimental , M. de Guibert emprunta le nom d'Élisa, suivant en cela l'exemple .de mademoiselle de Lespinasse qui avait ajouté deux chapitres au Voyage sent une niai (1).
Pendant que le tombeau de cette femme, qui laissait un si grand vide dans le monde des beaux-esprits, retentissait encore de mille louanges funèbres , et au milieu de l'empressement général que soulevèrent les prétendus malheurs de mademoiselle de Lespinasse, d'Alembert recueillait pieusement les dernières volontés et les derniers papiers de la femme qu'il avait tant aimée, et chose douloureuse! le malheureux homme découvrait, le premier de tous, ces fatales amours avec Bf. de Guibert, des faiblesses auxquelles il ne pouvait pas croire , même en ce moment que les preuves étaient sous ses yeux ! Voilà donc le secret des froideurs de cette personne si aimée ! voilà donc pourquoi ces irritations, ce malaise, ce mécontentement immense et cette ingratitude que d'Alembert ne s'était jamais avouée à lui-même, mais qu'il pressentait confusément et qu'il reconnaissait à cette sécheresse de l'àme et du cœur dont il s'était plaint si vivement (2).
(1) Ces deux chapitres ne représentent guère qu'un pastiche assez fidèle de la manière de Sterne. Ils ont été imprimés, deux ou trois fois, le second est écrit à la louange de madame Geoffrin : cela manque de verve, de vérité, de naturel, et ne vaut pas qu'on s'en occupe; mademoiselle de Lespinasse écrivait beaucoup mieux , quand elle s'appliquait beaucoup moins.
(1) Ce philosophe morose et tendre tout ensemble, poussait si loin la délicatesse et la tendresse, qu'il n'a jamais avoué que de l'amitié pour cette femme dont les infidélités lui ont fait lant de mal. C'est
La douleur du philosophe fut immense, il perdait d'un seul coup, toutes les espérances de l'avenir, toutes les illusions du passé. Il se disait, à n'en pas douter, que cette femme ne l'avait jamais aimé, qu'elle l'avait supporté tout au plus. Même dans l'expression de ses volontés dernières, après dix-sept années d'intimité, de confiance, de dévoûment, d'habitation commune, mademoiselle de Lespinasse n'avait pas songé à donner à son ami d'Alembert une seule excuse, à implorer sa pitié, à lui laisser après elle, quelque explication des folies de ce faible cœur. — Elle le nomma pourtant son exécuteur testamentaire , mais elle priait madame Geoffrin de payer ses dettes , et madame Geoffrin accepta ce dernier souvenir d'une amie à qui elle faisait une pension, depuis longtemps. Ce ne fut qu'en parcourant les papiers à'Élisa que d'Alembert fut mis au fait de ses erreurs.
On ne lira pas sans attendrissement l'oraison funèbre qu'il écrivit, au mois de juillet 1776.
ainsi qu'il écrit à Voltaire (3 mars 1776.) : « La personne à laquelle on me marie (dans les gazettes ) est, à la vérité, une personne respectable par son caractère, et faite, par la douceur et l'agrément de sa société , pour rendre heureux un mari; mais elle est digne d'un établissement meilleur que le mien, et il n'y a entre nous ni mariage ni amour, mais de l'estime réciproque et toute la douceur de l'amitié. Je demeure actuellement dans la même maison qu'elle, où il y a d'ailleurs dix autres locataires ; voilà ce qui a occasionné le bruit qui a couru. Je ne doute pas d'ailleurs qu'il n'ait été appuyé par madame Du Deffant, à laquelle on dit que vous écrivez de belles lettres (je ne sais pas pourquoi). Elle sait bien qu'il n'en est rien, de mon mariage ; mais elle voudrait faire croire qu'il y a autre chose. Elle ne croit pas aux femmes honnêtes ; heureusement elle est bien connue , et crue comme elle le mérite. »