‹ Lettres de mademoiselle de Lespinasse (volume 2)Chapitre 64 sur 175 · LETTRE L · texte numérisé non relu

LETTRE L

Lundi au soir, 19 septembre 1774.

Je veux vous écrire. Je voudrais vous répondre ; si je manque le courrier de demain , il faudra attendre à samedi, et cependant mon âme est morte. Je viens de relire votre lettre; j'ai cru qu'elle me ranimerait, et point du tout : je me sens d'une stérilité effroyable ; et si je me laissais aller, voici ce que je vous répondrais : toutes les réflexions que vous faites sur votre situation présente, sont fort raisonnables ; mais si vous vous occupez de l'avenir, vous êtes encore plus fondé à trouver des sujets d'espérance, que des motifs de crainte. Il me semble que jamais les hommes de mérite n'ont eu si beau jeu ; et avec de la vertu , des lumières et du talent , ils doivent prétendre à tout. Ce n'est donc pas le moment de se décourager, mais bien plutôt de venir avec confiance, non pas demander des grâces , mais se faire connaître et se faire rendre justice. — A l'égard de ce bouleversement dans les domaines , j'ai bien de la peine à croire que M. Turgot puisse, en rien, suivre ou exécuter les projets de M. l'abbé Terrai. Si cependant, par impossible, il venait à vouloir agir d'après ce plan, M. de Vaines serait à portée de vous rendre service. Il ferait l'impossible pour vous obliger : il a un attrait particulier pour vous ; il ne me voit jamais sans me demander de vos nouvelles ; le jour de votre départ , j'en reçus un billet, où étaient ces mots : « Je vous supplie de » me faire dire de vos nouvelles et de celles de M. de G...

» qui intéresse beaucoup ceux qui aiment une âme ar- » dente, et qui , de tous côtés s'élance vers la gloire. » Je voulais vous envoyer ces mots , et puis j'en fus détournée par un intérêt qui ne permet pas de causer. Vous devriez écrire à M. de Vaines , non pas sur sa fortune : car c'est justement le contraire ; il a sacrifié son intérêt à son amitié pour IL Turgot , et à son amour pour le bien public : en un mot , il a été entraîné par le désir de concourir au bien ; il a eu l'activité de la vertu : mais un peu plus calme, il a vu qu'il s'était chargé d'une triste besogne. — Je ne combats point vos projets pour l'avenir : il n'existe pas pour moi ; d'après cela , vous croyez bien que je ne peux guère în'échafauder pour prévoir ou craindre pour les autres. En généra] , je crois que vous ferez bien de ne pas vous marier en province. Cependant ce serait une manière de fixer toutes vos incertitudes; mais aussi ce serait un malheur qui vous priverait du plus grand bien, qui est l'espérance. Mon ami , je ne conçois pas comment vous n'avez pas assez de force pour supporter la mauvaise fortune. Paris est le lieu du monde, où l'on peut être pauvre avec le moins de privations : il n'y a que les ennuyeux et les sots qui ont besoin d'être riches. — Vous voyez bien que c'est de la folie que de croire, qu'il faut que vous fassiez le tour du monde pour faire un bon ouvrage. Commencez-le toujours, et avant qu'il soit fini, vous serez peutêtre assez riche pour voyager. Enfin, je voudrais que vous ne regardassiez le défaut de fortune que comme une contradiction , et non comme un malheur. Mon ami , si je voyais de la lune , je préférerais votre talent aux richesses de M. Beaujon : j'aimerais mieux le goût de l'étude que la charge de grand écuyer de France. En un mot, étant condamnée à vivre, et n'ayant pu choisir le sort d'un bon fer-

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mier de Normandie , je demanderais d'avoir l'esprit et le

talent de fth de G ; mais à la vérité, je voudrais qu'on

me permît d'en faire plus d'usage. — Ce que vous dites des enfants de madame votre sœur, est plein d'intérêt et de délicatesse ; mais, mon ami, vous voilà encore à vous tourmenter de l'avenir. Ils sont bien à présent , ces enfants , vous voyez ce qu'ils ont perdu, et cela vous tourmente. Le sort du petit garçon est moins embarrassant : vous savez mieux que moi que l'éducation d'un collège de province est tout aussi bonne, ou tout aussi mauvaise que celle d'un collège de Paris ; et puis, mon ami, pour entrer à seize ans dans un régiment , en vérité , il est tout-à-fait égal d'avoir été élevé à Bordeaux ou à Paris. Que nos idées sont fausses sur le premier intérêt de la vie , sur le bonheur ! Oh , bon Dieu ! est-ce en aiguisant l'esprit , est-ce en étendant les lumières, qu'on fait le bonheur d'un individu? car je crois bien que cela peut être utile en général ; mais pourquoi faut-il que votre neveu soit heureux à votre manière ? Je sens que je réponds bien sèchement, bien bêtement à tous les détails où votre amitié et votre confiance vous ont fait entrer; mais que voulez-vous faire ? Il ne me vient rien : mon âme est un désert , ma tête est vide comme une lanterne. Tout ce que je dis, tout ce que j'entends, m'est plus qu'indifférent ; et je dirai aujourd'hui comme cet homme à qui on reprochait de ne pas se tuer, puisqu'il était si détaché de la vie : je ne me tue pas, parce qu'il m'est égal de vivre ou de mourir. Cela n'est pourtant pas tout-à-fait vrai : car je souffre , et la mort serait un soulagement ; mais je n'ai point d'activité.

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