‹ Lettres de mademoiselle de Lespinasse (volume 2)Chapitre 92 sur 175 · LETTRE LXXXI · texte numérisé non relu

LETTRE LXXXI

A midi, 1773.

J'étais si éteinte, si refroidie hier au soir de ce que vous étiez arrivé si tard, de ce que je vous avais si peu vu les jouis d'avant, que j'ai oublié de \ous donner une copie de cette lettre de madame Geoffrin que vous désiriez. Je ne vous ai pas dit non plus que vous auriez un billet pour cet ami que vous ne voulez pas me nommer. Si vous étiez aimable , et surtout raisonnable , voici comment vous arrangeriez votre journée de demain : vous dîneriez au Temple , vous verriez là madame de Bouffiers ; et puis , à six heures , vous viendriez ou à l'Opéra , ou ici : je vous le ferai dire. Je suis bien tentée de ne pas aller dîner chez le comte de C... il doit avoir, du moins il s'en flatte , M. Uoucher. J'admire de toute mon âme son talent; mais l'emploi qu'il en a fait m'ennuie; les diamants , l'or , l'arc en-ciel , tout cela ne touche pas l'endroit sensible de mon âme; un mot de ce que j'aime, son sommeil même animent plus en moi tout ce qui sent et qui pense , que toutes ces richesses factices. Mon ami, je veux vous voir aujourd'hui : venez avant souper. Demain je vous ferai dire si c'est à l'Opéra ou chez moi que je vous attendrai.

Allons , voilà qui est fait : je ne vous prêterai plus de manuscrits, puisque vous les faites promener; il n'y a donc

nulle sûreté avec vous. Enfin, malgré tous \os défauts, il vous reste la confiance, comme vous me le disiez hier, d'être encore bien recherché., bien aimé, et plus mille fois que vous ne pouvez, ni ne voulez y répondre. Bonjour, j'ai tort de vous écrire ; cela me répond presque que je ne vous verrai point. Il n'importe qui est-ce qui fournit au trésor royal? il suffit qu'il ne soit pas vide. Mon Dieu ! qu'il est dommage qu'étant aussi aimable, vous méritiez aussi peu d'être aimé ! Bonjour encore , mon ami ; je ne suis pas fade, mais je suis peut-être trop vraie. Je ne sors aujourd'hui qu'à neuf heures du soir. Je parie que vous courez déjà. Il n'y a que trois choses dont vous ne connaissez pas le prix, et que vous jetez par ta fenêtre, votre temps, votre talent et votre argent, et de tout le reste, vous en êtes a\are.

LETTRE LXXXll.

Quatre heures, 1775.

Mon ami, voulez- vous que je vous dise de mes nouvelles ? Je souffre, je ne peux pas dormir, et j'ai la fièvre. Je suis dans le feu, et l'activité de mon àme est dans ma tête: dans cette disposition que la vie m!est pénible! qu'elle m'est douloureuse! Mon ami, je ne sais par quelle fatalité je suis ramenée sans cesse au désespoir d'avoir perdu M. de Mora, je voudrais m'occuper de vous, et je suis entraînée par le désir, par le besoin de le suivre, ou plutôt par celui de me délivrer d'un regret qui me déchire.

Mon Dieu ! pourquoi m'avez-vous commandé de vivre ? pourquoi me faites-vous trouver encore quelques moments de douceur à vous aimer ? pourquoi me soutenez-vous ? pourquoi me retenez-vous entre la vie et la mort? Ah! laissez-moi achever de mourir, ou faites que mon âme soit assez remplie de vous, pour ne plus sentir le vide affreux qu'y a laissé M. de Mora, mais, mou ami, je me reproche de vous laisser voir tout ce que je souffre ; pouvez-vous me plaindre? oui, vous me plaindrez, parce que vous êtes bon et sensible ; vous me plaindrez, parce que vous savez bien que je vous aime, et que je ne suis retenue à la vie que par ce sentiment.

Mon ami, si je ne vous vois pas aujourd'hui, je serai bien malheureuse. Les souffrances physiques ne me sont à charge que parce qu'elles affaiblissent mon âme : elles augmentent le besoin de voir ce que j'aime, et cependant je serais désolée de vous contraindre une minute, et de vous priver de la seule espérance du plaisir ; ne faites donc point d'effort, mon ami, encore moins de sacrifice : je vous verrai quand vous pourrez, et je vous désirerai toujours.

Pardonnez-moi de vous dire que je tremble que cette lettre ne se trouve dans les mains de la première personne qui voudra Tôter des vôtres. Ce billet d'hier matin ! mon ami, plaignez-moi d'avoir à me défier de ce que j'aime à la folie, et du seul homme à qui je m'abandonne sans cesse. Adieu.

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