VI NOTICE
le nom n'était pas forgé au hasard. Le nom de Les-
pinasse appartenait en effet à la famille d'Albon. Nous rencontrons dans l'ascendance de cette famille un Guillaume d'Albon, qui épousa, en iSyS, Alix, fille unique de Hugues, seigneur de PEspinasse et de Saint-André, et devint par ce mariage gouverneur de l'église de Lyon, à la condition que le second de ses fils porterait le nom de l'Espinasse. Le fils aîné de ce seigneur, après avoir eu vingt enfants, mourut néanmoins sans postérité. Son second fils, Jean d'Albon, dit de l'Espinasse, devint le chef de la famille. Ses cadets reprirent le nom de d'Albon, mais en brisant leurs armes d'un lambel de trois pièces de gueules, qui est de Lespinasse. La famille d'Albon s'allia encore plusieurs fois par la suite à la famille de Lespinasse (i). Par le choix seul de ce nom, Julie se trouvait, aux yeux du monde, plus qu'à demi reconnue par sa mère. Quant à son père véritable, il n'est pas connu d'une manière aussi certaine. Les nouvellistes du temps nomment le cardinal de Tencin, qui était depuis deux ans archevêque de Lyon ; et, s'ils ne donnent aucune preuve concluante de cette attribution, si elle n'est pas nécessaire, comme se l'imagine l'auteur des Mémoires serour expliquer la liaison ultérieure de Mlle de Lespinasse avec d'Alembert, bâtard de Mme de Tencin, il faut avouer, d'autre part, qu'elle n'est contredite, ni par le caractère du personnage, ni par l'intérêt qu'il prit plus tard au sort de la fille de Mae d'Albon, ni même par la grande facilité dont nous semble avoir fait preuve le vicaire de Saint-Paul, Ambrose.
Mme d'Albon éleva Julie sur le même pied que ses autres enfants, sans lui laisser soupçonner que rien dût un jour mettre de l'inégalité entré eux. Elle semblait même avoir pour elle une sorte de prédilection attristée. Souvent en la caressant elle fondait silencieusement en larmes. Elle lui fit donner une éducation brillante, comme il convenait à une fille noble, mais solide aussi ; l'enfant en profita comme si elle eût pu se douter qu'il lui faudrait un jour y trouver une ressource. Madame d'Albon songeait, paraît-il, aux moyens d'assurer, fût-ce au risque d'un peu de
(i) Le Laboureur, Masures de l'isle Barbe, t. II, p. i38; La Chenaye-Desbois, Dictionnaire de la Noblesse et Etrenncs à la Noblesse pour 1775, V° Al bon.
scandale, la position de cette jeune fille, née, après tout, au cours de son mariage, lorsqu'elle mourut presque subitement (i).
Julie avait alors quinze ans à peine. Le secret de sa naissance lui fut brusquement révélé. Ce double coup la plongea dans un accablement qui ne lui permettait pas de résister à des embûches dont elle n'avait pu concevoir l'idée. Elle avait un frère, le chevalier Camille d'Albon, né en 1720, et une sœur, Marie-Camille-Diane d"Albon de Saint-Marcel, qui avait épousé le 18 novembre iy3o Gaspard de Vichy, troisième du nom, comte de Chamrond, frère aîné de Mm- du Deffand. Mme d'Albon, en mourant, laissait, par testament, à Julie cent écus de rente viagère; elle lui avait confié en outre la clef d'un bureau qui contenait une somme d'argent assez considérable, en lui ordonnant de la garder pour elle. « Cette fille », dit Mme du Deffand, « n'hésita pas un seul instant : elle mena M. d'Albon au dit bureau, lui en donna la clef et lui remit tout l'argent qui y étoit. » Le chevalier d'Albon, de son côté, n'hésita" pas davantage : sans déférence pour le dernier vœu de sa mère, il saisit au bond ce naïf sacrifice, qui laissait sa jeune sœur sans ressources. Dans sa famille même, du rôle de princesse, Julie tomba subitement à celui de Cendrillon. On se garda bien de la chasser; cela aurait pu préparer quelque embarras, quelque esclandre pour l'avenir. On préféra l'employer, pour la surveiller plus sûrement; M e de Vichy avait, d'ailleurs, besoin d'une institutrice pour ses enfants. Elle emmena la petite sœur au château deChamrond,dansleMâconnais. Julie était bien jeune; mais à cet âge, les épreuves et les larmes ont bL fait d'un enfantune femme. Elle inspira arite pour qu'on laissât peser sur elle, non-seulement les devoirs d'une institutrice, mais l'a responsabilité d'une gouvernante. Dès 1740, M. et Mme de Vichy : tèrent pas à laisser sous sa garde leur tille âgée de six ans et leur petit garçon qui en avait huit, pour aller passer une saison à Paris. S'ils avaient en elle une confiance sans bornes, ils ne lui en témoignaient pas
(1) Plusieurs biographes disent, sans justifier leur assertion, que M»" d'Albon était devenue veuve. Si nous ne nous trompons, son mari, Thomas d'Alb
mort qu'en juillet 177:. dans sa
85e année.