‹ Lettres de Mademoiselle de LespinasseChapitre 3 sur 89 · VIII NOTICE · texte numérisé non relu

VIII NOTICE

pour cela plus d'égards, loin de là. « Elle en éprouvoit les traitements les plus durs et les plus humiliants, s Ils reçurent en iy52 la visite de Mmc du Deffand. « Quand' j'arrivai à Chamrond, dit celle-ci, ils m'en rirent des éloges infinis, ils me vantèrent son esprit et son caractère; ils me dirent toutes les obligations qu'ils lui avoient, les soins qu'elle se donnoit pour l'éducation de leur fille. Je trouvai qu'elle méritoit en effet tout le bien qu'ils me disoient d'elle, je m'aperçus seulement qu'elle étoit triste et qu'elle avoit souvent les larmes aux yeux. Mon frère m'apprit qu'elle vouloit les quitter et se retirer dans un couvent, il me dit qu'il ne s'en soucieroit guère sans l'extrême affliction où en étoit Mad. de Vichy; je leur offris mes services pour l'en dissuader, ils l'acceptèrent; je la pressai alors fort vivement d'abandonner son projet, mais je la trouvai inébranlable; elle me dit... qu'il y avoit plus d'un an qu'elle avoit déclaré à Mad. de Vichy qu'elle vouloit se retirer, qu'elle avoit consenti à différer encore de quelques mois, pour lui donner une marque de déférence, mais qu'elle ne pouvoit plus soutenir les scènes qu'on lui faisoit tous les jours. 7> Fort peu de temps après, elle partait en effet ; « les enfans, toute la maison étoient en larmes. » Elle se retira dans une maison religieuse de Lyon, peutêtre celle où elle avait reçu l'instruction. Elle entama une correspondance suivie avec Mme du Deffand, qui lui avait fait entrevoir la possibilité de la tirer d'affaire. La quinteuse marquise, qui voyait s'enfuir, dont elle enrageait, l'âge des galanteries, et qui avait commencé de demander des consolations au bel esprit, venait d'être frappée d'une suprême disgrâce : elle perdait la vue. Il lui fallait une personne qui lui fît la lecture et lui trouvât les bons endroits, sans empiéter sur ses goûts; qui eût l'œil aux visiteurs et fit les honneurs de son salon sans affaiblir son empire; qui animât la conversation sans la diriger; enfin, qui suppléât la maîtresse de maison dans tous ses devoirs sans rien prendre sur les hommages dont elle avait l'habitude et le besoin. Un pareil sujet, s'il existait, n'était pas facile à rencontrer : aussi la marquise, dans ses méditations, s'arrêtait-elle souvent sur le souvenir de la jeune et malheureuse institutrice de Chamrond. Au moi s d'avril 1753, elle alla à Lyon et y séjourna dix jours, pendant lesquels elle fit sortir tous les jours sa

nouvelle protégée de onze heures du matin à six heures du soir, Au cours d'une de leurs entrevues, le cardinal de Tencin rendit visite à Mmc du Deffand, vit la jeune fille, s'intéressa à elle, la recommanda à l'abbesse du couvent où elle logeait; puis, dans une conversation qui eut lieu hors de la présence de Julie, il encouragea sa noble amie à se l'attacher. L'affaire fut dès ce moment à peu près entendue ; Mme du Deffand promenai td'ajouter quatre cents livres par an à la petite rente léguée par Mme d'Albon. Le chevalier d'Albon se trouvait alors absent de Lyon ; MUe de Lespinasse fut chargée de l'instruire à son retour de tous ces arrangements. Le chevalier refusa net son consentement; d'autre part, M. de Vichy, ayant été avisé par une lettre de Lyon de ce qui se préparait, écrivit à Mme du Deffand qu'il s'y opposait formellement. Ni M. de Vichy ni sa femme n'étaient portés de bonne volonté pour cette enfant qui avait échappé à leur domination. Ce premier acte d'indépendance leur avait laissé des inquiétudes. Julie une fois à Paris et dans une société qui la mettrait en vue, le scandale de sa naissance se répandrait, elle pourrait intéresser à elle quelque personnage puissant ou quelque philosophe indiscret qui ne craindrait pas de troubler le repos de la famille. Mme du Deffand n'eut garde de prendre au tragique cette intervention violente, qui se produisait en dehors de tout droit et de toute raison ; car les Vichy et M. d'Albon n'auraient pu justifier la tutelle qu'ils voulaient exercer qu'à la condition d'avouer leur sœur, et ils n'avaient justement d'autre motif d'y prétendre que le souci de l'exclure à jamais de la famille. Pourtant, la marquise ne voulut rien brusquer dans une affaire où elle mettait beaucoup d'intérêt; elle tenait d'ailleurs à prendre toutes ses sûretés avec sa future compagne, et, pour l'étudier à loisir, elle entretint avec elle une correspondance de plus en plus active. Elle prit un tel soin d'énumérer et de préciser ses exigences, qu'il y eut un moment où la jeune fille sentit le cœur lui manquer et fut près de renoncer à tout. Cette disposition ne dura point. Isolée, sans avenir, en butte aux tracasseries jalouses des siens, elle se hâta de renouer en faisant sa soumission, Lé i3 février 173.1, Mme du Deffand lui écrivait : « Il faudra, ma Reine, vous bien examiner et être bien sûre que vous ne vous en repentiez point. Vous m'écrivez dans vcftre dernière

Page 1