XLII «NOTICE
tombèrent de ses yeux. » Ce fut La Harpe qui obtint le prix. A peu près dans le même temps, le Connétable subit enfin l'épreuve de la représentation. Ce fut à la Cour, au théâtre de Versailles. La pièce fut choisie sur sa réputation anticipée pour être représentée à l'occasion des fêtes du mariage de madame Clotilde. sœur du roi, avec Charles-Emmanuel de Savoie. Le Connétable fut donné le 20 août 177:. Le Kain jouait le principal rôle, mais sans aucune confiance dans le succès. La pièce fut trouvée mauvaise, et surtout déplacée à cause de son sujet même. Ce n'était ni le moment de rappeler une guerre entre l'Italie et la France, ni le lieu de retracer la trahison d'un prince du sang et de faire entendre ses récriminations contre François Ier et la duchesse d'Angoulême. Le roi fut choqué ; les courti sans enchérirent, et le chevalier de Narbonne rima des couplets qui coururent la ville et dont voici un échantillon :
François premier est un faquin, Angoulême est une caîin,
Et le dire a Yersaille.
Eh bien !
C'était une trouvaille, Vous m'entendez bien.
Guibert fut pourtant défendu par la reine. Marie- Antoinette prit en gré l'auteur et sa jeune femme. Elle admit même celle-ci dans son intimité, au grand scandale de la Cour, qui remarquait que cette jeune amie sortait d'une famille de comédiens. Guibert remania sa pièce, et la reine obtint de son auguste époux que l'épreuve serait recommencée. On remit le Connétable le 3o décembre de la même année, pour le comte et la comtesse d'Artois, avec un nouveau dénouement qui fut trouvé plus détestable que le premier. La pièce ne fut pas transportée à la Ville, et Guibert fit encore des tragédies, mais il ne les fit plus jouer. 11 se poussa auprès du ministre de la guerre, le comte de Saint- Germain, qui l'avait admis à travailler avec lui, mais qui n'aimait pas beaucoup la littérature. La malignité poursuivit Guibert jusque dans ce poste. On chantait :
Que Saint-Germain connaisse les soldats.
Qu'il soit un brave homme à la guerre, Et qu'on l'élève au ministère, Cela ne nous surprend pas.
Mais qu'il admette auprès de sa personne Un petit Guibert, un pied p'.at Qui se croit u:i homme d'Etat, Et qui dans le fond n'est qu'un fat, C'est ce qui nous étonne.
Mllc de Lespinasse, sentant approcher la mort qu'elle avait si souvent souhaitée, oublia tous ses griefs contre Guibert; elle lui sut gré du moindre moment qu'il accordait à ses souffrances. En même temps, elle s'exaltait dans sa compassion pour tous les malheureux, dans son enthousiasme pour les œuvres vertueuses ou passionnées. Elle n'était dure que pour d'Alembert; sa familiarité lui devenait à charge, elle aurait voulu pouvoir lui fermer sa porte; quand il l'assistait dans une crise nerveuse, elle lui criait : Je mourrai, allez-vous en. Le malheureux n'osait plus se révolter contre les caprices d'une mourante. Ehe sentit venir la mort. Son dernier billet à Guibert se termine par ces mots : a Adieu, mon ami. Si jamais je revenois à la vie, j'aimerois encore à l'employer a vous aimer, mais il n'y a plus de temps. » Dans une dernière crise, elle se cramponna au bras de d'Alembert et, d'une voix déchirante, elle lui demanda pardon, puis elle tomba dans une longue léthargie. « On la lit revenir un peu avec des cordiaux. Est-ce que je vis encore? dit-elle; ce furent ses derniers mots (i). »