XLIV NOTICE
suffit pas, elle compte assez sur l'amitié et la générosité de son neveu Vichy, pour le prier d'ajouter le surplus. A l'égard des d'Albon , elle n'en veut point
I varier, dit-elle , parce que, non-seulement, quoique égitime, elle n'a reçu d'eux aucun bienfait, mais qu'ils lui ont volé une somme que sa mère avait mise en dépôt pour elle ; elle a signé le testament Julie d'Albon. »
P'Alembert, dans son office d'exécuteur testamentaire, fit des découvertes qui ne contribuèrent pas à le consoler. La dernière liaison de Julie n'avait pas échappé à tout le monde, puisqu'en annonçant sa mort, Grimm dit : « On est persuadé qu'elle est morte la victime d'une passion malheureuse », et ajoute même, avec quelque exagération : « c'était, dit-on, la cinquième ou la sixième qu'elle avait eue dans sa vie.» D'Alembert avait dû deviner ce qu'on lui cachait par un scrupule tardif; mais il sentit toutes ses douleurs se renouveler en lisant toute la série des lettres de Moraet de Guibert et en constatant que pas une de ses lettres à lui n'avait été conservée. Des témoignages de compassion lui arrivaient de tous côtés, de Ferney et de Potsdam ; mais il répondait à Voltaire : « Ma vie et mon âme sont dans le vide, et l'abîme de douleur où je suis me paraît sans fond. » Pour réveiller son cerveau, il écrivit dans l'année deux morceaux funéraires; le premier est véritablement émouvant et, si connu qu'il soit, nous ne pouvons nous dispenser d'en rappeler ici les passages les plus saillants :
O vous qui ne pouvez plus m'entendre: vous que j'ai si tendrement et si constamment aimée, vous dont j'ai cru être aimé quelques momens, vous que j'ai préférée à tout, vous qui m'auriez tenu lieu de tout si vous l'aviez voulu, hélas! s'il peut vous rester encore quelque sentiment dans ce séjour de la mort après lequel vous avez tant soupiré, et qui bientôt sera le mien, voyez mon malheur et mes larmes, la solitude de mon âme, le vide affreux que vous y avez fait, et l'abandon cruel où vous me laissez ! Mais pourquoi vous parler de la solitude où je me vois depuis que vous n'êtes plus! Ah! mon injuste et cruelle amie, il n a pas tenu à vous que cette solitude accablante n'ait commencé pour rroi dans le temps où vous existiez encore, pourquoi me répétiez-vous, dix mois avant votre mort, que ] etois toujours ce que vous chérissiez le plus, l'objet le plus nécessaire a votre bonheur, le seul qui vous attachai à la vie, lorsque vous étiez à la veille de me prouver si cruellement le contraire ? Par quel motif que je ne puis ni comprendre, ni
soupçonne:-, ce sentiment si doux pour moi, que vous éprouviez peut-être encore Jais le is m'en avez
assure. igé tout à coup en .a aver-
sion ? qu'avois-je fait pour vous déplaire? que ne vous plai— gniez-vous à moi. si vous aviez à vous ea plaindre? vous auriez vu le fond de mon cœur, de ce cœur qui n'a jamais cessé d'être à vous, lors même que vous en doutiez, que vous le rebutiez avec tant de dureté et de sécheresse; ou plutôt, ma chère Julie car je ne pouvois avoir de tort avec vous) aviez-vous avec moi quelque tort que j unorois, et que j'aurois eu tant de douceur à vous pardonner si je l'avois su ! Vous avez dit à un de mes amis, qui vous reprochoit la manière dont vous me traitiez, et dont vous vous accusiez vous-même, que la cause de votre chagrin contre moi étoit de ne pouvoir m'ouvrir votre ame, et me faire voir les plaies qui la déchiroient : ah! vous saviez par expérience que je les avois fermées plus d'une fois, de quelque nature quelles fussent, et si vous aviez manqué à ma tendresse, vous m'avez ôté le plaisir si doux de vous dire comme Orosmane :
Ta grâce est dans mon cœur; prononce, elle t'attend.
Mais pourquoi ai- je ignoré moi-même la peine que vous éprouviez de ne pouvoir me parler de vos maux ; pourquoi n'ai-je pas été au devant de votre confiance, et prévenu par toute la mienne l'épanchement où vous désiriez de vous abandonner avec moi. J'ai vinzt fois été au moment de me jeter entre vos bras, et de vous demander quel étoit mon crime; mais j'ai craint que vos bras ne repoussassent les miens que j'aurois tendus vers vous. Votre contenance, vos discours, votre silence même, tout sembloit me détendre de vous approcher. Je me flattois quelquefois de vous rappeler par mes larmes; mais le triste état de votre machine souffrante et détruite me faisoit craindre même de vous attendrir....
Ah! si vous m'aviez seulement témoigné quelque douleur de vous séparer de -moi, avec quelles délices je vous aurois suivie dans l'asile éternel que vous habitez! Mais je a'oserois pas même demander à y être mis auprès de vous, quand la mort aura fermé mes yeux et tari mes larmes; je craindrois que votre ombre ne repoussât la mienne, et ne prolongeât ma douleur au-delà de ma vie Hélas! vous m'avez tout ôté, et la douceur de vivre, et la douceur même de mourir. Cruelie et malheureuse amie, il semble qu'en me chargeant de l'exécution de vos dernières volontés, vous avez encore voulu ajouter à ma peine. Pourquoi les devoirs que cette exécution m'imposoit. m'ônt-ils appris ce que je ne devois point savoir, et ce que j'aurois désiré d'ignorer? Pourquoi ne m'avez-vous pas ordonné de brûler, sans l'ouvrir, ce manuscrit funeste, que j'ai c/u pouvoir lira sans y trouver de nouveaux sujets de douleur, et qui m'a appris que depuis huit ans au moins, je n'etois plus le premier objet de votre cœur, malgré l'assurance que vous m'en aviez si souvent donnée? Qui peut me répondre, après cette affligeant.-