PREMIÈRE LETTRE
Paris, samedi au soir, i5 mai 177IL
V ous partez mardi, et comme j'ignore l'impression que fera sur moi votre départ; comme je ne sais point si j'aurai la liberté ou la volonté de vous écrire, je veux au moins vous parler encore une fois, et irTassurer de vos nouvelles de Strasbourg. Vous me direz si vous y êtes arrivé en bonne santé, si le mouvement du voyage n'aura pas déjà calmé votre ame : ce n'est pas elle qui est malade; elle ne souffre que des maux qu'elle cause; et la dissipation, le changement d'objets suffiront de reste pour la détourner de ce mouvement de sensibilité qui peut vous être douloureux, parce que vous êtes bon et honnête. Oui, vous êtes bien aimable; je viens de relire votre lettre de ce matin; elle a la douceur de Gessner,
jointe à l'énergie de Jean-Jacques. Eh, mon Dieu ! pourquoi réunir tout ce qui peut plaire et toucher, et surtout pourquoi m'offrir un bien dont je ne suis pas digne, que je n'ai point mérité? Eh! non, non. je neveux point de votre amitié : elle me consoleroit, elle m'exaspéreroit, et j'ai besoin de me reposer, de vous oublier pendant quelque temps : je veux être de bonne foi avec vous, avec moi; et. en vérité, dans le trouble où je suis, je crains de m'abuser; peut-être mes remords sontils au-dessus de mon tort ; peut-être l'alarme que je sens, est ce qui offenseroit le plus ce que j'aime. Je viens de recevoir dans l'instant une lettre si pleine de confiance en mon sentiment; il me parle de moi, de ce que je pense, de mon ame, avec ce degré de connoissance et de certitude qu'on a lorsqu'on exprime ce que Ton sent vivement et fortement. Ah , mon Dieu ! par quel charme ou par quelle fatalité êtes-vous venu me distraire ? Que ne suis-je morte dans le mois de septembre! je serois morte alors sans regret, et sans avoir de reproche à me faire. Hélas! je le sens, je raourrois encore aujourd'hui pour lui: il n'y a point d'intérêt dont je ne lui fisse lé sacrifice ; mais il y a deux mois que je n'avois point de sacrifice à lui faire; je n'aimois pas davantage, mais j'aimois mieux. Oh! il me pardonnera! j'avois tant souffert! mon corps, mon ame étoient si épuisés par la durée de la douleur ! Les nouvelles que j'en recevois me jetoient quelquefois dans l'égarement; c'est alors que je vous ai vu: c'est alors que vous avez ranimé mon ame; vous y avez fait pénétrer le plaisir : je ne sais lequel m'étoit le plus doux, ou de vous le devoir, ou de le sentir. Mais ditesmoi, est-ce là le ton de l'amitié? est-ce celui de la
confiance? qu'est-ce qui m'entraîne? faites-moi connaître à moi-même; aidez-moi à me remettre en mesure ; mon ame est bouleversée ; est-ce vous, seroit-ce votre départ, qu'est-ce donc qui me persécute? je n'en puis plus. Dans ce moment, j'ai de la confiance en vous jusqu'à l'abandon, et peut-être ne vous parlerai-je de ma vie. Adieu; je vous verrai demain, et peut-être aurai-je de l'embarras de ce que je vous écris aujourd'hui. Plût au ciel que vous fussiez mon ami, ou que je ne vous eusse jamais connu! Croyez-vous? serezvous mon ami? Pensez à cela ,' une fois seulement; est-ce trop ?
Dimanche. 2 3 mai 177
<Ji j etois jeune, jolie et bien aimable, je ne manquerons pas de trouver beaucoup d'art dans votre conduite avec moi; mais comme je ne suis rien de tout cela, comme je suis le contraire de tout cela, j'y trouve une bonté et une honnêteté qui vous ont acquis à jamais des droits sur mon ame; vous l'avez pénétrée de reconnoissance, d'estime, de sensibilité et de tous les sentimens qui mettent de l'intimité et de la confiance dans une liaison. Je ne dirai pas si bien que Montaigne sur l'amitié; mais croyez-moi. nous la sentirons mieux. Si ce qu'il nous dit avoit été dans son cœur, croyez-vous qu'il eût consenti à vivre après
la perte d'un tel ami ! Mais ce n'est pas là ce dont il s'agit; c'est de vous, c'est de la grâce, c'est de la délicatesse, c'est de l'à-propos de votre citation. Vous venez à mon secours : vous voulez que je n'aie pas tort avec moi-même; vous voulez que votre souvenir ne soit pas un reproche douloureux pour mon cœur, et peut-être offensant pour mon amour-propre; en un mot, vous voulez que je jouisse en paix de l'amitié que vous m'offrez, et que vous me prouvez avec autant de douceur que d'agrément; oui. je l'accepte : j'en fais mon bien; elle me consolera; et si jamais je jouis de votre société, elle sera le plaisir que je désirerai et sentirai le mieux.
J"espère bien que vous m'avez pardonné le tort que je n'ai pas eu. Vous savez bien qu'il me seroit impossible de vous soupçonner un mouvement qui seroit contre la bonté et l'honnêteté. Je vous ai accusé pourtant ; cela ne signifioit pas autre chose, sinon que j'étois foible et coupable, et surtout que j'étois troublée au point de ne plus conserver de présence et de liberté d'esprit ; vous voyez trop bien et trop vite pour que j'aie à craindre que vous vous soyez mépris ; je suis bien assurée que votre ame ne croit pas avoir à se plaindre des mouvements de la mienne.
Je sais que vous n'êtes parti que jeudi à cinq heures et demie. J'étois à votre porte deux minutes après votre départ : j'avois envoyé le matin savoir à quelle heure vous étiez parti mercredi; et, à mon grand étonnement, j'appris que vous étiez encore à Paris, et qu'on ne savoit pas même si vous partiez le jeudi. J'allai moi-même savoir si vous n'étiez pas malade; et ce qui vous paroîtra affreux, c'est qu'il me semble que je le
desirois Cependant, et par une ineonséqueneeque je ne vous expliquerai pas, je me sentis soulagée en apprenant que vous étiez parti. Oui, votre absence m'a rendu le calme; mais aussi, je me sens plus triste. 11 faut que vous me le pardonniez, et que vous vous en contentiez. Je ne sais si je vous regrette; mais vous me manquez comme mon plaisir, et je crois que les âmes actives et sensibles v tiennent trop fortement; ce n'est point l'idée de la longueur de votre absence qui m'afflige : car ma pensée n'en voit pas le terme: c'est simplement le présent qui pèse sur mon ame, qui l'abat, qui l'attriste, et qui à peine lui laisse assez d'énergie pour désirer une meilleure disposition. Mais vovez quelle horrible personnalité ! voilà trois pages pleines de moi. et cependant je crois que c'est de vous que je suis occupée: au moins je sens que j'ai besoin de savoir comment vous êtes, comment vous vous portez. Quand vous lirez ceci, mon Dieu! à quelle distance vous serez! Votre personne ne sera qu'à trois cents lieues; mais voyez quel chemin votre pensée a fait; que d'objets nouveaux! que d'idées! que de réflexions nouvelles ! Il me semble que je ne parle plus qu'à votre ombre: tout ce que j'ai connu Je vous a disparu; à peine trouverez-vous dans votre mémoire les traces des affections qui vous animoient et vous agitoient les derniers jours que vous avez passés à Paris, et c'est tant mieux. Ycus savez bien que nous sommes convenus que la sensibilité étoit le partage de la médiocrité: et votre caractère vous commande d'être grand : vos talens vous condamnent à la célébrité. Abandonnez-vous donc à votre destinée, et dites-vous bien que vous n'êtes point fait pour cette vie
douce et intérieure qu'exigent la tendresse et le sentiment. Il n'y a que du plaisir et point de gloire à vivre pour un seul objet. Quand on ne peut que régner dans un cœur, on ne règne point dans l'opinion. Il y a des noms faits pour l'histoire : le vôtre excitera un jour l'admiration. Quand je me pénètre de cette pensée, cela modère un peu l'intérêt que vous m'avez inspiré. Adieu.