‹ Lettres de Mademoiselle de LespinasseChapitre 26 sur 89 · XLVIII NOTICE · texte numérisé non relu

XLVIII NOTICE

Lespinasse ne disait pas comme Mme d'Epinay à Galiani : « Vous êtes insupportable en me rappelant que notre correspondance sera imprimée après nous. Je le savais bien, mais je l'avais oublié. » Au contraire, elle avait cru se mettre à l'abri de cet accident en exigeant que ses lettres lui fussent renvoyées pour être détruites. Cette publication prématurée choqua fort les amis de Mlle de Lespinasse. Mlle Pauline de Meulan se fit l'interprète de leurs protestations dans ses feuilletons du Publiciste (22, 26 et 28 juin 1809), qui ne présentent, du reste, aucune autre particularité intéressante. Aujourd'hui, nous ne pouvons plus que dire, avec Sainte- Beuve : Félix culpa.

L'année suivante parurent à Londres les lettres de Mme du Deffand à Horace Walpole. L'éditeur fit précéder sa publication de tour un ensemble de documents sur la naissance de Mlle de Lespinasse, son entrée chez Mrae du Deffand et sa brouille avec elle.

En 181 [, deuxième édition des lettres à Guibert en deux volumes in-12. Le titre était le même que celui de la première, avec cette addition : ce Nouvelle édition, augmentée de son éloge, sous le nom d'Eliza, par M. de Guibert, et de deux opuscules de d'Alembert. » L'adresse du libraire était : « Paris, Longchamps, libraire, rue Croix des Petits-Champs. » Quelques exemplaires de cette même édition ont une variante; comme elle s'écoulait lentement, le restant des exemplaires changea de mains; des titres furent refaits et c'est ainsi que certains exemplaires portent l'adresse de Ménard et Desenne fils, rue Gît-le-Cœur, ne 8, et la date de 181 5.

Cette édition, publiée comme la précédente parles soins de Mme de Guibert, rectifie certaines légèretés typographiques, et sous ce rapport, elle nous a servi. Mais Mme de Guibert ne s'en est pas tenue là ; elle a introduit ça et là des corrections de style de sa façon et adouci les passages les plus durs pour son mari; nous nous sommes naturellement tenu en garde contre ces fantaisies qui ne pouvaient que nous éloigner du texte vrai.

En 1820, parut une nouvelle publication intitulée :

Nouvelles lettres de M1*" de Lespinasse, suivies du portrait de M. de Mora et d'autres opuscules, inédits du même auteur. A Paris, chez Maradan, 1 vol. in-8°.

La plupart des répertoires biographiques publiés

depuis quinze ans dénoncent ce recueil comme apocryphe. Quelques-uns se tondent, avec plus ou moins d'exactitude, sur une phrase de Sainte-Beuve qui est dédaigneuse pour les Nouvelles lettres. La vérité est que le titre est un trompe-l'œil ; il ne s'agit pas d'une correspondance, mais d'un récit par lettres, au goût du temps, et dont le vrai titre serait : La Confession de M,ae de Rennefort. Ce morceau travaillé pour passer de main en main dans un cercle d'amis, n'a certainement pas la grâce abandonnée des vraies lettres. .Mais, nous croyons que quiconque l'étudiera d'un peu près, ainsi que les opuscules qui le suivent, conclura avec nous à la parfaite authenticité. En dehors du sens du style, qui est pour nous le plus fort élément de conviction, nous avons d'autres indices. Guibert, dans l'éloge d'Eliza, a énuméré « divers petits ouvrages » qu'il supposait perdus, « tels qu'un grand nombre de synonymes, trois chapitres dans le genre du Voyage sentimental, une apologie de ses défauts, et particulièrement de la facilité qu'on lui reprochent à se prévenir et à s'enthousiasmer. Elle avoit aussi commencé des mémoires de >a \ ie ou plutôt de sa passion pour Gonsalve. (i) » De tous ces morceaux, il ne manque dans le volume de 1820 que deux des chapitres du Voyage sentimental (2), lesquels étaient connus depuis longtemps, et les synonymes; on ne trouve en plus que le portrait de M. de Mora, qui contient des détails tout à fait imprévus et que personne n'eût eu l'idée d'inventer. Que si l'on suppose que le faussaire a justement travaillé sur l'énumération de Guibert, nous ferons observer qu'il subsistait en 1820 quelques rares survivants du salon Lespinasse, à qui la substitution n'aurait pas échappé et qui se seraient hâtés de

(1) Bachanmont, à la date du t5 juin 1766, attribue à .Mlle de Lespinasse un Essai sur l'Education des demoiselles et un résumé de l'histoire de France de Vélv. Ces deux ouvra-> de pacotille sont d'une demoiselle d'Espihassy, d'ongine italienne. Le second, inachevé, est signé en toutes lettres.

(2) Nous avons vu passer dans la vente de la bibliothèque Guizot un manuscrit du xvme siècle, provenant évidemment de Mme de Meulan, et intitulé Suite' du Voyage sentimental (n* 3Si) ; c'était une copie des deux chapitres publiés en^i7Qo et du troisième chapitre, intitulé le Seigneur de Château, publié pour la première fois en 1820.

LETTRES DE LESP1NASS t: I. d

protester; or, nous n'avons vu alléguer aucune protestation de ce genre.

Une troisième édition des lettres à Guibert a paru en un fort volume in-18 anglais, chez Amyot, s. d. (1847}, avec une notice biographique par Jules Janin. Le texte est celui de la première édition, avec cette seule innovation, que le nom de Mora est partout imprimé en toutes lettres; or, justement, tout prouve que M!le de Lespinasse ne désignait jamais ce nom que par une initiale. Il n'y a aucune note, mais la notice de Janin a 228 pages compactes. Elle est grossie du texte complet des Nouvelles lettres et des trois morceaux de d'Alembert. Quant à l'œuvre personnelle du signataire, elle se compose par parties à peu près égales de développements brillants étrangers au sujet et de contes à dormir debout. Cette édition est la troisième, la dernière avant celle-ci.

Dans la belle édition des œuvres de Condorcet, publiée de 1847 à 1849 chez Didot par Arago et Condorcet O'Connor, se trouvent (tome Ier) deux lettres de Mlle de Lespinasse à Condorcet et un long portrait de Cpndorcet par Mlle de Lespinasse.

Quelques années avant la notice Janin, M. Paul de Musset, dans la Revue des Deux-Mondes du ier mars 1841, avait fait de Mlle de Lespinasse Fhéroïne d'une nouvelle dramatisée. Malgré la liberté d'interprétation que le genre comporte, on reconnaît qu'il avait recouru aux sources. Ce récit a été imprimé dans un recueil intitulé les Femmes de la Régence, ce qui ne manque pas de hardiesse.

D'autres notices ont été publiées par un grand nombre d'écrivains. La meilleure est celle de Sainte- Beuve dans le T. II des Causeries du Lundi. Il est vrai qu'elle se borne à peu près à une analyse merveilleuse des lettres à Guibert. M. Arsène Houssaye n'a pas élargi ce champ et il l'a exploré avec moins de sagacité. M. Imbert de Saint-Amand a publié dans la Presse une assez longue étude, dans laquelle il s'en est rapporté à Janin pour les faits, en ajoutant des considérations morales que nous n'avons pas à apprécier ici.

Il nous reste à dire peu de mots de la nouvelle édition que nous soumettons au public et à la critique. Pour le texte, nous avons suivi la première édition, sauf la réserve qui a été faite. Nous avons rectifié ou

complote quelques noms propres, "quand l'altération était imputable aux éditeurs et que nous avons cru être deux fois sûr de notre correction. Nous avions songé aussi à remédier à des transpositions dont quelques-unes sont criantes ; après examen, nous avons reconnu que nous n'avions pas les éléments suffisants pour remettre le tout dans un ordre irréprochable ; nous avons pensé, d'autre part, qu'il y avait un certain avantage à conserver des numéros qui se rapportent aux renvois qui peuvent être faits aux éditions précédentes, et nous nous sommes borné à consigner nos observations en notes. Par la même raison, nous avons donné des numéros bis à deux fragments de lettres que nous avons empruntés à l'Eloge iïEli^a. Pour les billets qui n'ont pas été exactement datés par l'auteur, les indications qui ont été suppléées, soit par les éditeurs précédents, soit par nous, sont mises entre [ ].

Notre édition est la première qui soit annotée. Le grand charme de ces lettres est sans doute la passion qui y déborde; mais les faits et les personnages contemporains qui y sont mentionnés, s'ils posent au lecteur des points d'interrogation sans réponse, ne sont que pour gâter son plaisir. Nous avons fait tous nos efforts pour satisfaire sa curiosité sur la plupart des points qui pouvaient la mettre en éveil. Nous avons ajouté,, pour plus de commodité, un index alphabétique sans minutie, mais donnant un tableau des renseignements utiles qui se trouvent épars dans ces deux volumes.

Nous empruntons à la publication de 1820 YApologie d'um pauvre personne, qui paraît avoir été adressée à Guibert et qui à ce titre semble le complément naturel de la correspondance.

Enfin nous avons groupé quelques lettres adressées à diverses personnes. Dix d'entre elles sont inédites. Il y a dans le nombre un billet à Suard, qui se trouvait dans la collection Demetz, récemment vendue ; comme nous en avions en main l'original, nous l'avons reproduit avec son orthographe exacte, à titre de spécimen. Les neuf autres nous viennent de MM. de Goncourt. Ce sont des copies du temps qu'ils avaient acquises dans un lot de papiers provenant du président Hénault. Le vieux président recherchait partout les lettres de sa jeune amie, et en faisait prendre copie par un secrétaire. Par une discrétion facile à

prendre, mais que nous devons regretter, il faisait supprimer l'adresse et remplacer la plupart des noms propres par des initiales. Malgré ces causes d'obscurité, ces lettres nous paraissent pleines d'intérêt et nous ne pensons pas que personne, après les avoir lues, songe à élever un doute sur leur authencité. M. Edmond de Goncourt, depuis le coup douloureux qui a dissous une si charmante association fraternelle, a mis spontanément le précieux manuscrite ma disposition avec une bonne grâce doublement méritoire de la part d'un homme de lettres et d'un collectionneur : ce qui double le prix du procédé, c'est que j'ai dû au service qu'il me rendait l'avantage et le plaisir de sa connaissance. Je tiens à lui renouveler ici l'expression de ma vive gratitude.

ier décembre

GUSTAVE :SAMBZRT.

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