LETTRE XVIII
Ce jeudi, 2 3 septembre 1773.
Après avoir attendu plus d'un mois de vos nouvelles, vous m'apprenez que vous avez été bien malade ; et vous croyez rassurer mon amitié, en me disant qu'il n'y a point d'inquiétude à avoir, parce que la lièvre vous avoit quitté la veille. De bonne foi, croyez-vous que, sur cette assurance, l'ame puisse se calmer? Hélas! je le vois trop, vous me traitez comme les gens du monde qui se disent amis, et qui ne sentent rien : ils ne sont agités et occupés que de leur propre intérêt ou de leur sotte vanité; mais, mon Dieu! je ne les critique point, je m'afflige de ce que vous souffrez et de ce que je crains. Si vous saviez combien vous m'occupez douloureusement depuis un mois ! mais ce n'est pas de cela que je veux vous parler : c'est de votre santé et de votre retour. Au nom de l'amitié, ne faites point de folies : dormez, reposez-vous, et pour arriver plus tôt, ne risquez pas de n'arriver jamais. Au moins, aurez-vous eu
le soin de me donner de vos nouvelles avant que de quitter Breslau ? Vous serez accablé de mes lettres en arrivant à Vienne : n'oubliez pas de m'en accuser la réception, et pour cause; celle-ci est la cinquième dont vous avez à me parler. Ce n'étoit pas ma lettre que vous envoyiez chercher à la poste de Breslau; voyez si je suis bonne et généreuse : j'aurois voulu qu'elle pût se métamorphoser en celle que vous attendiez, et dont votre ame avoit besoin. Je ne sais à quoi cela tient, mais vous êtes l'homme du monde à qui j'ai le moins d'envie de plaire, avec qui je veuille le moins faire valoir ce que vous appelez mes attentions. C'est que je ne veux point de votre reconnoissance; c'est un sentiment que j'abhorre. Je voudrois bien me tromper; mais au ton de votre lettre, je vois que vous étiez bien foible, bien pâle et bien abattu. Je meurs de crainte que, dans cette disposition, vous n'ayez pas songé à m'écrire : si cela est vrai, vous serez bien coupable. Sachez-moi gré de ne point vous faire de reproches aujourd'hui : je pourrois pourtant avec justice vous en accabler. Je suis ravie que vous ayez été content de votre voyage. M. d'Alembert n'a pas eu de nouvelles du Roi depuis son retour de Silésie. Adieu : il faut couper court; si je vous parlois de vous, j'aurois trop de choses à vous dire ; et si je vous parlois de moi, cela seroit trop triste pour un convalescent.
M. d'Alembert vous attend avec impatience. Le chevalier de Chatelux est absorbé par les comédies de la Chevrette; mais son accent est froid et triste. Adieu; vous croyez donc que je vous reverrai dans un mois ? Il y a trop loin pour en sentir du plaisir.
• l'EMOISELLE DE LESPINASSE. 65