‹ Lettres de Mademoiselle de LespinasseChapitre 37 sur 89 · LETTRE XIX · texte numérisé non relu

LETTRE XIX

IVIe voilà; le courage m'a manque. Quand je n'ai pas ce que j'aime, je préfère être seule : je cause alors avec mes amis, avec plus d'intimité et d'abandon. Je viens d'écrire trois heures, et j'en suis aveugle, mais non pas ennuyée. Madame de BourBers m'a permis de vous demander une copie de sa lettre; apportez-la-moi demain, je vous en prie ; apportez-moi la suite de votre voyage qui me fait un plaisir infini. Est-ce le matin, est-ce le soir que je dois vous voir ? J'aimerois le matin, parce que c'est plus tôt, et le soir, parce que c'est plus long-temps; enfin j'aimerois ce que vous voudrez bien m'accorder. Bonsoir; je ne me suis pas endormie la nuit dernière.

Huit heures et demie. 177

lVloN ami. je ne vous verrai pas, et vous me direz que ce n'est pas votre faute ! mais si vous aviez eu la millième partie du désir que j'ai de vous voir, vous seriez là; je serois heureuse. Non, j'ai tort, je soufîrirois; mais je n'envierois pas les plaisirs du ciel. Mon ami, je vous aime comme

il faut aimer, avec excès, avec folie, transport et désespoir. Tous ces jours passés, vous avez mis mon ame à la torture. Je vous ai vu ce matin, j'ai tout oublié, et il me sembloit que je ne faisois pas assez pour vous en vous aimant de toute mon ame, en étant dans la disposition de vivre et de mourir pour vous. Vous valez mieux que tout cela: oui, si je ne savois que vous aimer, ce ne seroit rien en effet : car y a-t-il rien de plus doux et de plus naturel que d'aimer à la folie ce qui est parfaitement aimable? Mais, mon ami, je fais mieux qu'aimer : je sais souffrir; je saurois renoncer à mon plaisir pour votre bonheur. Mais voilà quelqu'un qui vient troubler la satisfaction que j'ai à vous prouver que je vous aime.

Savez-vous pourquoi je vous écris? c'est parce que cela me plaît : vous ne vous en seriez jamais douté, si je ne vous l'avois dit. Mais, mon Dieu! où êtes- vous? Si vous avez du bonheur, je ne dois plus me plaindre de ce que vous m'enlevez le mien.

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