‹ Lettres de Mademoiselle de LespinasseChapitre 55 sur 89 · LETTRE XXXIX · texte numérisé non relu

LETTRE XXXIX

Onze heures du soi;-, [1774.

Je n'ai point eu de vos nouvelles; je n'en espérois guère, et cependant j'en attendois. Ah, mon Dieu! comment pouvez-vous dire que la douleur n'est plus dans mon ame? J'en mourois hier : j'ai eu un accès de désespoir qui m'a donné des convulsions qui ont duré quatre heures. Mon ami, s'il laut vous dire ce que je crois, ce qui est vrai, c'est que, lorsque je vous vois, je vous aime à la folie, et au point de croire que je n'ai jamais

IOO LETTRES

mieux aimé: mais j'ai besoin de vous pour vous aimer : tout le reste de ma vie est employé à me souvenir, à regretter et à pleurer. Oui, partez, dites-moi que vous en aimez une autre ; je le désire, je le veux : j'ai un mal si profond, si déchirant que je n'espère plus de soulagement que de la mort. Celui que vous m'apportez, a l'effet de l'opium : il suspend mes maux, mais il ne les guérit point: au contraire, j'en suis plus foible et plus sensible. Vous avez raison, je ne suis plus capable d'aimer : je ne sais plus que souffrir. J'avois espéré en vous, je m'y étois abandonnée, je croyois que le plaisir de vous aimer calmeroit mon malheur. Hélas! vainement je le fuis : il me rappelle sans cesse, il m'entraîne et il ne me présente plus qu'une ressource. Ah ! ne me parlez pas de celle que je trouve dans la société : elle n'est plus pour moi qu'une contrainte insupportable; et si je pouvois déterminer M. d'Alembert à ne pas être avec moi, ma porte seroit fermée. Comment pouvez-vous croire que les productions de l'esprit auront plus d'empire sur moi que le charme, que les consolations de l'amitié? J'ai les plus dignes amis, les plus sensibles, les plus vertueux. Chacun, à sa manière et selon son accent, voudroit arriver jusqu'à mon arae; je suis pénétrée de tant de bontés, mais je reste malheureuse : vous seul, mon ami, pouvez me faire connoître le bonheur. Hélas ! il me retient à la vie en invoquant la mort! Mais pourquoi avez-vous mis quelque prix à être aimé de moi ? vous n'en aviez pas besoin; vous saviez bien que vous ne pouviez pas me répondre. Vous seriez-vous fait un jeu de mon désespoir? Remplissez donc mon ame, ou ne la tourmentez plus : faites que je vous aime

toujours, ou que je ne vous aie jamais aimé : enfin faites l'impossible, calmez-moi ou je meurs.

Dans ce moment-ci que faites- vous? Vous portez le trouble dans une ame que le temps avoit calmée, vous m'abandonnez à ma douleur. Ah '. si vous étiez sensible, vous seriez à plaindre, mon ami : vous connoîtriez le remords; mais au moins si votre cœur ne peut pas se fixer, livrezvous à votre talent, occupez-vous, travaillez de suite : car si vous continuez cette vie dissipée, agitée, j'ai peur que vous ne soyez réduit à dire un jour : le besoin de la gloire a fatigué mon ame.

Samedi au soir.

Ce n'est que ce matin que j'ai eu de vos nouvelles, et je ne sais par où, ni comment elles sont venues ; ce n'est pas par la poste. Jugez-moi folle si vous voulez; croyez-moi injuste, enfin tout ce qu'il vous plaira : mais cela ne m'empêchera pas de vous dire que je ne crois pas avoir, de ma vie, reçu une impression plus sensible, plus flétrissante que celle que m'a faite votre lettre. Et avec la même vérité, je vous dirai que l'espèce de mal que vous m'avez fait, ne mérite guère d'intérêt, parce que je crois que c'est mon amour-propre qui a souffert, mais d'une manière qui m'est tout-à-fait nouvelle. Je me suis sentie si accablée d'avoir pu donner à quelqu'un le droit de me dire ce que je lisois, et de me le dire avec tant de naturel, que j'en devois conclure qu'il n'avoit fait que verser son ame en me parlant, et sans même se douter qu'il m'offensoit. Oh ! que vous avez

bien vengé M. de M...! que vous me punissez cruellement du délire, de l'égarement qui m'ont entraînée vers vous ! que je les déteste ! Je n'entrerai dans aucun détail : vous n'avez ni assez de bonté, ni assez de sensibilité pour que mon ame puisse se soumettre à la plainte : mon cœur, mon amour-propre, tout ce qui m'anime, tout ce qui me fait sentir, penser, respirer, en un mot, tout ce qui est en moi, est révolté, blessé et offensé pour jamais. Vous m'avez rendu assez de force, non pour supporter mon malheur (il me paroît plus grand et plus accablant que jamais), mais pour m'assurer de ne pouvoir plus être tourmentée , ni malheureuse par vous. Jugez, et de l'excès de mon crime et de la grandeur de ma perte : je sens, et ma douleur ne me trompe point, que si M. de M.... vivoit, et qu'il eût pu lire votre lettre, il m'auroit pardonné, il m'auroit consolée, et il vous en auroit haï. Ah, mon Dieu ! laissezmoi mes regrets : ils me sont mille fois plus chers que ce que vous appelez votre sentiment ; il m'est affreux; son expression est du mépris, et mon ame le repousse avec tant d'horreur, que cela seul me répond qu'elle est encore digne de la vertu. Dussiez-vous croire que vous ne m'avez fait que justice, j'aime mieux vous laisser cette opinion, que d'entrer en explication. C'en est donc fait; soyez avec moi comme vous pourrez, comme vous voudrez : pour moi, à l'avenir (s'il y a un avenir pour moi), je serai avec vous comme j'aurois dû toujours être; et si vous ne laissiez point de remords dans mon ame, j'espérerois bien vous oublier. Je le sens, les plaies de Tamourpropre refroidissent l'ame. Je ne sais pourquoi je vous ai laissé lire tout ce que je vous avois

DE MADEMOISELLE DE LESPINASSE. io'i

écrit avant que de recevoir votre lettre : vous y verrez toute ma faiblesse, mais vous n'y aurez pas vu tout mon malheur; je n'espérois rien de vous, je ne voulois pas être consolée. Pourquoi donc me plaindre? Ah, pourquoi? parce qu'un malade qui est condamné, attend encore son médecin, parce que ses yeux se lèvent encore sur les siens pour y chercher de l'espérance, parce que le dernier mouvement de la douleur est la plainte, parce que le dernier accent de l'ame est un cri; voilà l'explication de mon inconséquence, de ma folie, de ma faiblesse. Oh ! que j'en suis punie !

Onze heures. [.I774-]

Ayez assez de délicatesse pour cesser de me persécuter. Je n'ai qu'une volonté, je n*ai qu'un besoin : c'est de ne vous plus voir en particulier. Je ne puis rien pour votre bonheur, je ne sais rien pour votre consolation : laissez-moi donc, et ne vous plaisez plus cà faire le tourment de ma vie. Je ne vous fais point de reproches; vous souffrez, je vous plains, et je ne vous parlerai plus de mes maux. xMais, au nom de ce qui a encore quelque empire sur votre ame, au nom de l'honneur, au nom de la vertu, laissez-moi, ne comptez plus sur moi. Si je puis me calmer, je vivrai; mais si vous continuez, vous aurez bientôt à vous reprocher de m'avoir rendu la

force du désespoir: Épargnez-moi le chagrin et l'embarras de vous faire exclure à ma porte dans les heures où je suis seule. Je vous demande, et c'est pour la dernière fois, de ne venir chez moi que depuis cinq heures jusqu'à neuf. Si madame de*** pouvoit lire dans mon ame, je vous assure qu'elle ne me haïroit pas : tout au plus, j'aurois mis quelques regrets dans la sienne; mais elle et vous m'avez fait éprouver les tourmens des damnés, le repentir, la haine, la jalousie, le remords, le mépris de moi, et quelquefois aussi de vous-même; enfin, que vous dirai-je ? Tout le malheur de la passion et jamais ce qui peut faire le bonheur d'une ame honnête et sensible, voilà ce que je vous dois, mais je vous pardonne- Si je tenois à la vie, je sens que je ne serois pas si généreuse : je vous vouerois une haine implacable ; mais bientôt, je ne tiendrai pas plus à vous qu'à la vie, et je veux employer ma sensibilité, mon ame et tout ce qui me reste de vie, à aimer, à adorer la seule créature qui ait rempli mon ame. et à qui j'ai dû plus de bonheur et de plaisir, que presque tout ce qui a paru sur la terre n'en a senti, ni pu imaginer; et c'est vous qui m'avez rendu coupable envers cet homme î cette pensée soulève mon ame, je m'en détourne. Je voudrais me calmer, et, si je ne le puis, mourir. Je vous le répète encore, et c'est le dernier cri de de mon ame vers vous ; par pitié, laissez-moi; sinon, vous connoîtrez le remords..

Dl MADEMOISELLE DE LESPINASSE. 10?

Page 1