‹ Lettres de Mademoiselle de LespinasseChapitre 64 sur 89 · LETTRE LUI · texte numérisé non relu

LETTRE LUI

Vendredi, 2 3 septembre

iVloN ami, je vous fais victime: je vous écris jusqu'à vous accabler. C'est la seule ocupation qui me fasse croire que je suis encore en vie; et quoique je pense que d'être tout à fait morte soit le meilleur état, cependant, en souffrant, je trouve de la douceur à me tourner encore vers vous. Si vous ne m'entendez pas, vous m'écouterez. du moins, vous me répondrez : car il est bien triste de n'avoir point de lettre de vous. Voilà deux courriers de perdus, lundi et mercredi, et c'est moi qui me suis fait ce mal là : car, sans m'aimer, vous auriez continué à m'écrira exactement. Eh, bon Dieu! à quel excès j'ai été portée ! Je vous ai aimé et haï avec fureur : c'étoit sans doute le dernier élan d'une ame qui alloit s'évanouir pour jamais; car, en honneur, je n'en ai plus entendu parler, je ne sais ce qu'elle est devenue depuis. — Je croyois que vous auriez écrit mercredi à M. d'Alembert : en rentrant, mon premier mot fut de lui demander s'il n'avoit point eu de lettre, et il n'en savoit rien : car il a pour bonne habitude de n'ouvrir ses lettres que le lendemain matin. Je sus bientôt qu'il n'en avoit pas reçu de vous; et mon état de souffrance s'en augmenta d'une manière si sensible, que je fus obligée de prendre un calmant; et puis, à force de raison et de raisonnemens, j'en vins, non pas à ne point m'en soucier, mais à ne m'en pas faire

MADEMOISELL I ASSE. IJQ

un tourment. Pourquoi donc dites-vous que vous ne recevez qu'une fois la semaine des iettres, tandis qu'elles arrivent trois fois la semaine à Parlais à quoi cela m'est-il bon. si vous ne m'écrivez point, si samedi je suis encore comme mercredi et lundi ? Mais il n'y a que l'indifférence qui soit muette : si vous étiez mécontent, si même vous me haïssiez, vous devriez avoir du plaisir à me le dire. Enfin, mon ami, il faut que vous m'ayez condamnée, si vous n'avez pas besoin de me confondre.

Vous savez que M. de Muy se marie ces joursci avec madame de Saint-Blancard, une chanoinesse d'Allemagne que vous avez peut-être connue pendant la guerre dernière. On dit qu'elle est aimable, qu'elle a été jolie et qu'elle aime M. de Muy. Ce mariage me donne bien bonne opinion de l'honnêteté de M. de Muy : voilà un excellent emploi de sa fortune. — M. le comte de Broglie est à RurTec : est-ce bien loin de Montauban? Je serois fâchée que vous y allassiez : il agiteroit votre tête, et ne vous donneroit aucun moyen pour mener à bien les projets de fortune qu'il vous feroit concevoir. Mon ami, il faut arrêter votre pensée, il faut voir beaucoup M . de Muy. Il faut qu'il vous connoisse, et s'il a de l'esprit, il voudra s'aider de vos lumières et de vos talens. Surtout ramenez M. votre père; sa présence vous sera utile, et d'ailleurs, si sa fortune est susceptible d'amélioration, il faut bien qu'il se montre : on ne va point chercher le mérite qui se cache. J'applaudis fort à l'horreur que vous avez pour le séjour de la province; mais la campagne n'est pas la province : j'aimerois mieux le séjour d'un village, la compagnie des paysans,

que la ville de Montauban et la bonne compagnie qui la compose. Mais, mon Dieu! au milieu de Paris, il y a tant de villes de province; il y a tant de sots, tant de faux importans ; en tout, par-tout le bon est si rare, que je ne sais si ce n'est point un grand malheur que de l'avoir connu, et d'en avoir fait son pain quotidien. On pourroit dire de l'habitude de vivre avec des gens d'esprit et de mérite, ce que M. de la Rochefoucauld disoit de la cour : ils ne rendent point heureux, et ils empêchent de se trouver bien ailleurs; voilà précisément ce que j'éprouve toutes les fois que je me trouve dans une autre société. — Mon ami, devinez si vous pouvez ; mais il faut que je vous dise que ce n'est point un bonheur, que ce n'est point un plaisir, que ce n'est pas môme une consolation que d'être aimé, mais fort aimé par quelqu'un qui a peu, mais très -peu d'esprit. Ah! que je me hais de ne pouvoir aimer que ce qui est excellent ! que je suis devenue difficile! Mais voyez si c'est ma faute, voyez quelle éducation j'ai reçue. Madame du DefTand (car pour l'esprit elle doit être citée), le président Hénault, l'abbé Bon, l'archevêque de Toulouse, l'archevêque d'Aix, M. Turgot, M. d'Alembert, l'abbé de

Boismont, M. de M voilà les hommes qui

m'ont appris à parler, à penser, et qui ont daigné me compter pour quelque chose : le moyen après cela que la tête tourne d'être aimée par....! Mais, mon ami, croyez-vous qu'on puisse aimer, quand on n'a point, ou qu'on n'a que peu d'esprit ? Je vois bien que vous me croyez folle ou imbécille; mais il n'importe. J'avois sur le cœur tout ce que je viens de vous dire. Bonsoir; je garde une petite place pour vous dire demain que

je n'ai point eu Je vos nouvelles. Mon ami. pardonnez-le-moi, eela me paroît impossible.

Samedi, après la poste.

Vous êtes malade, vous avez la fièvre. Ah ! mon ami. ce n'est pas mon intérêt que cela réveille : c'est de l'effroi que cela me cause : je crois que je porte malheur à ce que j'aime. Oh, mon Dieu! s'il me falloit craindre, s'il me falloir sentir encore les alarmes et le désespoir qui ont consumé deux ans de ma vie. pourquoi m'avez-vous empêchée de mourir ! vous ne m'aimiez pas, et vous mravez enchaînée! Si lundi je n'avois pas de vos nouvelles !....

Page 1