LETTRE LIV
Lundi, 26 septembre i-- .
iVlox ami, j'ai désiré hier toute la journée de vous écrire : mais la force m'a manqué. J'ai été dans un état de souffrance qui m'a ôté le pouvoir de parler et d'agir. Je ne puis plus manger : les mots de nourriture et de douleur sont devenus synonymes pour moi. Mais c'est de vous que je veux parler, c'est de vous que je suis occupée, que je suis inquiète. Hélas, je l'avois voulu croire ! — c'est encore une méprise; quoique je ne sois plus susceptible de plaisir et de bonheur, mon ame semble toute neuve pour la douleur, elle
I j.2 LETTRES
s'accroît de ce que vous souffrez. Je vous vois malade : j'ai à me reprocher de vous avoir causé quelques momens de tristesse; sans me flatter que vous attachiez un grand intérêt ni à mon sentiment, ni à moi, cependant j'ai pu troubler votre repos, et j'en suis désolée. Mon ami, c'est vous qui m'avez appris à affliger, à tourmenter ce que j'aimois. Ah! que j'en ai été cruellement
punie ! si le ciel me réservoit! Mais mon sang
se glace, je mourrai avant. Cette pensée est mille fois plus affreuse que ne pourra jamais être la mort la plus violente. Vous voudriez ne pas vous réveiller, et c'est vous, et c'est à moi que vous confiez ce dégoût de la vie. Que les mots qu'on m'écrivoit en mourant sont différens ! « Tallois vous revoir, il faut mourir, » quelle affreuse destinée ! mais vous m avec 0 aimé, et vous me faites encore éprouver un » sentiment doux. Je meurs pour vous, etc., etc. » Mon ami, je ne saurois tracer ces mots sans fondre en larmes : le sentiment qui les a dictés, étoit le plus tendre et le plus passionné qui fût jamais; le malheur, l'absence, la maladie, rien n'avoit pu ébranler, ni refroidir cette ame de feu. Ah ! j'ai pensé mourir hier, en lisant une lettre de M. de Fuentes. Il me mande que sa douleur ne lui a pas encore permis de rien voir de ce qui fut cher à son fils; qu'il conservera pour moi la plus tendre, la plus vive reconnoissance des preuves d'amitié que j'ai données dans tous les temps à M. de M...; que je le soutenois dans son malheur, et que tout ce que son fils me devoit, il voudroit l'acquitter au prix de sa vie. Il ose, en son nom, au nom de ce fils qu'il pleure, me demander une grâce : c'est d'engager