‹ Lettres de Mademoiselle de LespinasseChapitre 66 sur 89 · I»! ' DE LE S PINASSE. 14J · texte numérisé non relu

I»! ' DE LE S PINASSE. 14J

M. d'Alembert, qui fut son ami, à lui écrire une espèce funèbre qui honorera la mémoire

de son fils, qui fera sa consolation le peu de jours qui lui reste à vivre, qu'il lira à sa famille comme un monument honorable pour elle, et qui servira d'encouragement à la vertu pour ses autres enfans. Et cette prière si touchante finit par des larmes. Oh! combien elle m'en a fait répandre ! et je ne crains point de vous ennuyer, en vous faisant un récit qui ne seroit pas froid dans un roman. Mon Dieu! j'adore M. de Fuentes : il étoit digne d'avoir un tel fils. Quelle perte, en effet, et pour lui et pour tout ce qui Ta aimé ! et cependant nous vivons tous! Son père, sa sœur et moi nous aurions été trop fortunés de mourir au même instant qu'il nous a été enlevé. Ah. mon ami, plaignez-moi ! ayez pitié de moi ! vous seul dans la nature, pouvez faire pénétrer quelques momens de douceur et de consolation dans une ame mortellement blessée. Je le sens, votre présence auroit soulagé le poids* dont je suis accablée : depuis que je ne vous vois plus, je suis égarée: mon ame ne connoît plus que les excès, et .vous en avez jugé par la violence que j'ai mise dans ma conduite avec vous. 3,1 en ami, remettezmoi dans la bonne route. Soyez mon guide, si vous voulez que je vive. Ne m'abandonnez pas. Je n'ose plus vous dire : je vous aime; je n'en sais plus rien. Jugez-moi dans le trouble où je vis. Vous me connoissez mieux que je ne me connois moi-même. Je ne sais si c'est vous ou la mort que j'implore : j'ai besoin d'être secourue, d'être délivrée du malheur qui me tue. — Mon ami, si je n'ai pas de vos nouvelles aujourd'hui, si je n'en sais pas au moins, je ne vois pas

comment je pourrai attendre à mercredi! Quelle affreuse conformité les mercredis et les samedis! Je ne vivois que pour arriver à ces deux jours-là. Me voilà encore agitée, et dans la même attente. Mon Dieu! concevez-vous, pouvez-vous atteindre à tout ce que je sens, à tout ce que je souffre ? Croiroit-on jamais que j'aie pu connoître le calme ! Eh bien ! mon ami, il est vrai que j'ai vécu vingt -quatre heures séparée de votre pensée; et puis j'ai été bien des jours dans une apathie totale, je vivois, mais il me sembloit que j'étois à côté de moi. Je me souvenois d'avoir eu une ame qui vous aimoit : je la voyois de loin, mais elle ne m'animoit plus. Hélas ! si vous êtes malade, ou si vous êtes comme ce malheureux qui n'aime rien, vous ne m'entendrez pas; si ce langage ne va pas à l'âme, il est mortellement froid : ce sera à moi de vous plaindre de la fatigue et de l'ennui que je vous aurai causés. Bonjour. Je ne fermerai ma lettre qu'après l'arrivée du facteur. Au nom de Dieu ! faites que je n'aie pas besoin d'avoir recours à mon ami de la poste pour avoir mes lettres de meilleure heure. — Mon amk ne prenez pas trop tôt du quinquina : il fait mal à la poitrine, et quand il guérit trop vite la lièvre, on a presque toujours des obstructions ; enfin songez qu'il ne vous est pas libre de négliger votre santé : mon repos, ma vie en dépendent. Mon ami. dites-moi si je vous aime, vous devez vous y connoître; moi, je ne me connois plus à rien : par exemple, dans ce momentci . je sens que je désire avec passion de vos nouvelles; et je sens aussi, mais d'une manière active, que j'ai besoin de mourir. Je souffre de la tête aux pieds. Mon ame est exaltée et mon

^orps affaissé. De ce manque d'accord résultent le malheur et presque la folie. Mais il faut m'ar- Adieu. Je voudrois bien aller au-devant :teur.

Lundi, quai

Le facteur est arrivé. M. d'Alembcrt n'a point de lettres, et cependant le courrier de Moritauban arrive lundi, mercredi et samedi. Mon ami, je suis bien malheureuse : ou vous êtes bien malade, ou vous êtes bien cruel de me laisser dans cette inquiétude. Vous savez si ma santé, si mon état peuvent supporter une augmentation de trouble et de douleur. Ah, mon Dieu ! que faire, que devenir d'ici a mercredi ! Je vais envoyer chez le chevalier d'Aguesseau.

Vendredi au soir, 3o septembre 177 .

.on ami, vous m'avez empêchée de mourir, et vous me tuez, en me laissant dans une inquiétude qui bouleverse mon ame. Je n'ai point eu de vos nouvelles mercredi, le chevalier d'Aguesseau non plus; et il a été chez toutes les personnes qui auroient pu en avoir. Ah, mon Dieu ! que je me connoissois peu 1 que je vous disois mal. lorsque je vous assurois que mon ame étoit fermée au bonheur, au plaisir: qu'elle ne connoîtroit plus de grand malheur, et que je n'avois

plus rien à craindre ! Hélas! je ne respire pas depuis mercredi. Je vous vois malade; j'ai une secrète terreur qui m'effraie. Quelle affreuse disposition vous me faites retrouver ! ce mercredi, ce samedi, ces horribles jours qui ont fait l'espoir et le désespoir de ma vie deux ans de suite ! Mais seriez-vous assez mal pour oublier que vous êtes aimé avec passion ? et si vous vous en êtes souvenu, comment avez-vous manqué de me faire donner de vos nouvelles ? ne saviez-vous pas que c'étoit livrer mon ame à une douleur mortelle, que de me faire craindre pour vous ? Mon ami, si vous avez pu m'éviter ce que je souffre, vous êtes bien coupable; et il me semble qu'un pareil tort devroit bien me guérir ; mais, mon Dieu ! est-on libre ? Puis-je me calmer, me refroidir, selon ma volonté et même d'après la vôtre ? Ah ! je ne puis que vous aimer et souffrir : voilà le mouvement, le sentiment de mon cœur; je ne puis l'arrêter ni l'exciter, mais je voudrois mourir. — J'ai des pensées qui sont un poison actif; mais il n'est pas encore assez prompt, si j'apprends demain que vous êtes bien malade; et si je n'apprenois rien, j'aurois trop vécu. Non, cela est impossible, vous aurez pensé à moi, j'attends donc, mais c'est en tremblant; c'est avec une impatience qui n'a jamais été sentie que par une ame aussi passionnée que malheureuse. Oh ! Diderot a raison : il n'y a que les malheureux qui sachent aimer. Mais, mon ami, cela ne vous soulage pas si vous souffrez; et lorsque vous êtes calme, vous n'y attachez pas grand prix. Eh bien! je vous aime, et je n'ai pas besoin de votre sentiment, pour que mon cœur se donne, s'abandonne à vous.

Tout ce que L'abbé Terrai avoit fait, ou projeté de faire sur les domaines, est comme non avenu : tout a été détruit, cassé, annulé; en un mot, vous devez être aussi tranquille sur la propriété de M. votre père, que vous Tétiez il y a dix ans. C'est M. Turgot qui me l'a assuré hier, qui m'a demandé de vos nouvelles, et qui s'est reproché de n'avoir pas encore eu une minute pour répondre aux personnes à qui il ne pouvoit se résoudre d'écrire des lettres de bureau. M. de Vaines m'a chargée de le rappeler à votre souvenir; il est vraiment écrasé par son travail : ils ont tant à réparer, tant à prévoir, qu'ils n'ont pas le moment de respirer. L'abbé Terrai a eu ordre de reporter au trésor royal les cent mille écus qu'il avoit pris par anticipation sur le bail des fermes; et M. Turgot a déclaré qu'il ne vouloit point des cinquante mille francs qui lui revenoient de droit chaque année sur cette partie : il se réduit sur tout; cela donne, après cela, le courage de faire des réformes sur les places qui dépendent de lui. C'est un homme excellent; et s'il peut rester en place, il deviendra l'idole de la nation : il est fanatique du bien public, et il s'y emploie de toute sa force.

Samedi, après le facteur.

Je fus interrompue. Je reçois votre lettre, mon ami ; vous vous portez bien : en voilà assez pour vivre. Au moins j'espère que vous ne serez pas sérieusement malade, et je respire. Hélas! je ne sais plus vous répondre : les secousses que vous donnez à mon ame, sont trop violentes pour trouver des mots. Mon ami, tout ce que je puis

vous dire, c'est que votre lettre est charmante par le ton de douceur et de confiance qui y règne : elle est honnête et vraie comme votre ame ; et si elle ne répondoit pas à la mienne sur tous les points, ce ne seroit pas votre faute, et je n'ai pas à me plaindre. Hélas non! je suis contente de vous; mais je dirai comme Phèdre : j'ai pris la vie en haine et V amour en horreur. Oh ! si vous saviez combien je me déteste, combien j'en ai sujet! La vérité est dans mon cœur, et il arrive que j'ai encore à me reprocher d'usurper l'estime et les sentimens qu'on m'accorde. Tous ces temps-ci, je suis tombée dans un état qui a alarmé mes amis; ils en font honneur au sentiment de la perte que j'ai faite, tandis que c'est l'alarme que vous m'avez causée, qui a fait diversion aux regrets qui me déchirent. Quoi! en mourant de douleur, je suis indigne des sentimens que j'inspire ! concevez-vous toute l'horreur de ma situation? Croyez-vous qu'il soit dans la nature de la supporter long-temps ? où trouver du courage contre une pareille douleur , à qui la faire partager ? Qui est-ce qui pourroit compatir à tant d'horreur? Eh bien ! je me dis, je le sens, et je ne me trompe point : si M. de M... pouvoit revivre, il m'entendroit, il m'aimeroit, et -je n'aurois plus ni remords, ni malheur. Ah! ce sentiment doit vous faire voir tout ce que j'ai perdu. Mon ami, pourquoi ne m*avez-vous pas écrit les deux derniers courriers? Pourquoi ne me ditesvous pas : je réponds à votre lettre de telle date? Il faut s'entendre, et une tête troublée a besoin qu'on la ménage. Mon ami. regardez-moi comme atteinte d'une maladie mortelle ; et ayez pour moi les soins , la foiblesse qu'on a pour les

Di: MADEMOISELL! DE LESPINASSE. 141

mourans : cela ne tirera pas à conséquence pour votre bonheur. Je m'engage par ce qu'il y a Je plus sacre pour moi, par la mémoire Je M. Je M .... jamais vous troubler, de ne jamais rien exiger ; et d'après votre lettre, qui est telle que mon cœur vous en remercie, vous ne pouvez plus me tromper: je ne peux jamais me plaindre, et si je m'arïligeois. vous seriez assez sensible pour m'entenJre sans importunité. Adieu. Je ne vous réponds pas : dans la confusion de mes pensées, dans le trouble où je suis, je ne sens qu'une chose : je vis et j'ai perdu ce qui m'aimoit ! Mon ami. si cela ne vous contraint pas. écrivez-moi tous les courriers : j'en ai besoin. Adieu.

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