‹ Lettres de Mademoiselle de LespinasseChapitre 68 sur 89 · DEMOISELLE DE LES PI NAS SE. IL- LETTRE LVII · texte numérisé non relu

DEMOISELLE DE LES PI NAS SE. IL- LETTRE LVII

Mercredi, 5 octobre i

JVloN ami, je n'ai point de vos nouvelles: j'en attendois. Hélas]! j'éprouve que l'ame qui es] moins, est eneore trompée, et que la tête la moins susceptible d'illusion, s'en forme encore beaucoup trop. Pardon, mon ami ; le besoin que j'ai de vous, fait que j'y compte trop : il faudroit aussi me corriger de cette erreur. Je suis malade, et dans un état de souffrance inexprimable: toute espèce de nourriture me fait un mal égal. Mon médecin en conclut qu'il se forme un embarras au pylore \ jeneconnoissoispas cet étrange mot: mais on est à la torture quand cette porte veut si mer. Je prends de la ciguë : si elle pouvoit être préparée comme celle de Socrate, que je la prendrois avec plaisir I elle me guériroit de cette maladie si lente et si cruelle, qu'on nomme la vie. Vous me faites mal, mon ami, vous me rendez la mort nécessaire, et vous me retenez à la vie. Que de foiblesse ! que d'inconséquence! Oui. je me juge bien: mais je languis, je retarde ; et je le sens, il arrivera un jour, un moment ou j'aurai un repentir bien amer d'avoir tant différé. En effet, si je jette les yeux sur le passé, je vois que j'aurois été trop heureuse que le terme de ma vie fût venu le mercredi premier juin. Mon Dieu! que de douleur, que de maux j'aurois évites! Oui. je frémis, en pensant que je puis m'en prendre à vous de tout ce que j'ai souffert

depuis ce jour funeste. Que vous fûtes mal inspiré! ma mort n'eût pas été un malheur pour vous ; dans le moment où je vous parle, vous n'en conserveriez aucun souvenir : et au lieu de cet oubli qui vous laisseroit jouir du repos et du plaisir, je vous accable de mes maux; je fais peser le poids de ma vie sur votre ame. Ah ! je la connois bien cette ame sensible, forte et vertueuse : elle seroit capable de faire un grand sacrifice pour soulager le malheur; mais il est hors de votre caractère de le soigner, de l'adoucir, de le calmer. Tout ce qui est de suite, vous est impossible : votre cœur est passionné, mais il ne connoît pas la tendresse. La passion ne va que par soubresauts : elle a des actes, des mouvemens; la tendresse a des soins, elle aide, elle console; elle auroit écrit tous les courriers, parce qu'elle se seroit occupée des besoins d'une ame souffrante. Non, je ne vous fais point des reproches, ils sont inutiles ou affligeans. Eh! combien je serois désolée de vous donner un moment de peine ! Mon ami, j'avois besoin de savoir si votre fièvre n'étoit point revenue, et si celle de mademoiselle votre sœur s'étoit calmée. En vous écrivant la dernière fois, j'avois le délire, je crois : j'eus une fièvre ardente toute la nuit, elle m'a quittée, et en me quittant elle a effacé l'image qui me déroboit tout autre objet; mais je ne conçois pas pourquoi elle portoit l'effroi dans mon ame. Ah! si je pouvois cependant racheter sa vie pour une heure seulement! il n'y a point de supplice que je n'eusse la force de braver: et je dirois : La mort et les enfers paroissent devant moi ; Ramire, avec transport j 'y descendr 'ois pour toi. Mais, mon ami, ce n*est point tout cela que je voulois vous

dire; je suis troublée, je ne puis continuer Adieu.

Sameji, à minuit.

Avant tout, je veux vous dire que votre encre est blanche comme le papier, et aujourd'hui cela m a vraiment impatientée. Je m'étois fait apporter votre lettre chez M. Turgot, où je dînois avec vingt personnes: on me la remise à table. Javois a cote de moi l'archevêque d'Aix, et de l'autre cote, le curieux abbé Morellet. J'ai ouvert ma lettre sous la table, et à peine pouvois-je voir qu'il y avoit du noir sur du blanc, et l'abbé iaisoit la même remarque. Madame de Boufrlers. qui étoit auprès de l'archevêque d'Aix, demandoit ce qui m occupoit. « Souvenez-vous du lieu où nous » sommes, et vous sere; au/ait de ce que je lis. - » Lu mémoire sans doute pour M. Turgot? — Et » oui justement, Madame, et je veux le lire avant » que de le lui donner ». Et en effet, avant que de rentrer dans le cabinet, javois lu votre lettre, et ) y vais repondre; mais ce sera à la hâte, parce que je meurs de fatigue du tour de force que , ai lait aujourd'hui, j'ai vu cent personnes : et comme votre lettre m'avoit fait du bien à lame. j ai parle, j ai oublié que j'étois morte, et je me suis vraiment éteinte. A la vérité, j'ai eu de grands succès, parce que j'ai bien fait valoir les agrémens et 1 esprit des personnes avec qui j'étois; et c'est a vous, mon ami, à qui ils ont dû ce passe-temps si doux pour leur amour-propre. Le mien ne s enivre point de vos louanges : je vous répondrai comme Couci : aime~x-moi, prince, au lieu de me

Mon ami, gardez-vous à jamais d'avoir la bonté de prendre le soin de faire valoir mon bien, de faire l'étalage de mes richesses : jamais je ne me suis trouvée si pauvre, si ruinée, si misérable ; en appréciant ce que j'ai, en me faisant voir mes ressources, vous me démontrez que tout est perdu. Il ne me reste plus qu'un moyen, et il y a long-temps que je le pressens, que je le crois même nécessaire : c'est de faire une banqueroute sèche; mais je me conduis comme cela se pratique : je diffère, je remets, je me berce d'espérances, de chimères ; je les juge telles, et cela cependant me soutient un peu : mais vous détruisez tout par l'horrible énumération que vous me faites. Ah ! quel déplorable inventaire ! si tout autre que vous s'étoit avisé de vouloir me consoler, et me rattacher à la vie par ces désespérantes consolations, j'aurois répondu comme Agnès : Horace avec un mot en fera plus que vous; et c'est Horace qui me parle ! Oh! mon ami, mon ame en reste abîmée. Que n'inventez-vous point pour me tourmenter! Je serai, dites-vous, garantie, soutenue, défendue, etc., etc. Eh bien, je n'ai rien été de tout cela ; si vous mettiez votre estime à ce prix, je n'y prétends plus; j'ai été inconséquente, foible, malheureuse, bien malheureuse. J'ai craint pour vous, et j'ai été égarée; j'ai eu tort sans doute, et c'est un mal de plus que de le reconnoître. Je n'ai pas un mouvement, je ne vous dis pas un mot qui ne me causent un regret ou un repentir. Mon ami, je devrois vous haïr. Hélas ! qu'il y a long-temps que je ne sais plus ce que je dois, ce que je veux! je me hais, je me condamne, et je vous aime.

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