‹ Lettres de Mademoiselle de LespinasseChapitre 69 sur 89 · LETTRE LVIII · texte numérisé non relu

LETTRE LVIII

Ce dimanche au soir, 9 octobre 1774.

iVIoN ami, j'ai relu votre lettre deux fois; et l'impression totale que j'en reçois, c'est que vous êtes bien aimable, et qu'il est bien plus aisé de ne point vous aimer du tout, que de vous aimer modérément. Faites le commentaire de cela,fnon pas avec votre esprit; ce n'est pas a lui que je parle. — Mon ami, si je voulois, je m'arrêterois à quelques mots de votre lettre, il m'ont fait mal. Ah! tout agite une ame aux maux accoutumée. Du moins, si je pouvois dire comme Bavard : Si mon ami m'afflige t il essuiera mes larmes ! Vous me parlez de mon courage, de mes ressources, de l'emploi de mon temps, de celui de mon ame, de manière à me faire mourir de honte et de regret de vous avoir laissé voir toute ma foiblesse : et bien ! elle étoit dans mon ame, et aucun de ses mouvemens ne peut plus vous être caché. Quand elle a été animée par la haine, j e vous l'ai bien fait voir: est-ce donc que je ne pouvois me permettre que de haïr? .Mon ami, en relisant la récapitulation que vous me faites de tout ce qu'il y a au monde qui puisse m' empêcher de me perdre, j'ai fini par en rire, parce que cela m'a rappelé un mot du président Hénault, qui est joli. Dans une certaine époque de sa vie, il crut que, pour ajouter à sa considération, il falloit qu'il devînt dévot : il fit une confession générale, et il mandoit après à M. d'Argenson. son ami : Jamais on ne se

trouve si riche que lorsqu'on déménage. Mon ami, vous m'avez fait éprouver le sentiment contraire : mon cœur en a tressailli, et j'aurois pu dire : Ciel! je reste seule en l'univers entier. Mon ami, je vous cite à vous-même : vous m'êtes plus présent que Racine, et il me semble que mon sentiment prend de la force en employant vos expressions; mais j'ai mille riens à vous dire : il faut détourner ma pensée d'un intérêt aussi triste que profond. — Je dînerai demain chez la duchesse d'Anville. Mon ami, j'aime cette maison : c'en est une de plus où je pourrai vous voir: vous vivrez pour ce que vous aimez et pour le monde tous les soirs ; mais ne dînerez-vous pas souvent avec moi ? Cela vous fera vivre dans la société des gens qui sont le plus à votre ton. Les bêtes et les sots ne se mettent guère en mouvement que sur les cinq ou six heures ; c'est alors que je reviens au coin de mon feu : j'y trouve presque toujours, sinon ce que j'aurois choisi, du moins ce que je n'éviterois pas. — Comment ne vous ai-je pas encore dit que je suis pressée, sollicitée d'aller rétablir ma santé chez milord Shelburne? C'est un homme d'esprit ; c'est le chef du parti de l'opposition; c'étoit l'ami de Sterne : il adore ses ouvrages. Voyez s'il ne doit pas avoir le plus grand attrait pour moi, et si je ne dois pas être fort ébranlée par sa prière obligeante. Convenez que, si vous aviez su cette bonne fortune, vous ne l'auriez pas omise dans mon pompeux inventaire. — Oui, M. de Condorcet est chez madame sa mère : il travaille dix heures par jour. 11 a vingt correspondances, dix amis intimes; et chacun d'eux, sans fatuité, pourroitse croire son premier objet; jamais, jamais on n'a eu tant d'existence,

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tant de moyens et tant de félicite. — Mais voilà que je me rappelle que nous ne m'avez pas dit un mot de M. le duc Je Choiseul; est-ce que votre séjour à Chanteloup n'a pas même fait trace sur la route : lie bien ! voilà où il en est à Paris : le public lui échappe absolument : et il me semble que ce qui peut lui arriver de mieux à présent, c'est de rester dans cet oubli : car il ne gagneroit rien aux comparaisons, aux rapprochemens. Nous aurions pu lui devoir, il y a dix ans, M. Turgot, et il avoit choisi les Laverdy. les Maupeou,lesTerrai. etc. — Votre lettre à M. d'Alembert est excellente; et comme nous sommes très-communicatifs. nous l'avons donnée ce soir même à M. de Vaines, qui en étoit charmé, et qui a voulu la faire voir à celui qui pouvoit en jouir sans que cela pût alarmer sa modestie. — Ah, mon Dieu! vouloir vous faire une malhonnêteté à vous, à qui il n'a pas répondu parce qu'il vouloit avoir le plaisir de vous répondre de sa main! Mon ami, les gens vertueux ne peuvent pas être insolens, et ils chérissent le mérite et les talens. — Vous ne devineriez jamais ce qui m'occupe ; ce que je désire, c'est de marier un de mes amis. Je voudrois qu'une idée qui m'est venue, pût réussir: l'archevêque de Toulouse pourroit servir beaucoup au succès de cette affaire. C'est une jeune personne de seize ans. qui n'a qu'une mère et point de père: elle n'a qu'un frère. On lui donnera, en la mariant, i 3.ooo livres de rente ; sa mère la logera, la gardera bien longtemps, parce que son fils est un enfant. Cette fille ne peut pas avoir moins de 600,000 francs, et elle pourroit être beaucoup plus riche : cela vous conviendroit-il. mon ami? Dites, et nous

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agirons, et nous n'aurions point de dégoûts, parce que l'archevêque de Toulouse a autant d'adresse que d'honnêteté. Nous causerons de tout cela; et si cela ne réussit pas, je connois un homme qui seroit bien heureux de vous avoir pour gendre : mais sa fille n'a qu'onze ans ; elle est unique, et elle sera bien riche. Mon ami, je voudrois pardessus tout votre bonheur ; et le moyen de yous le procurer deviendroit le premier intérêt de ma vie. Il fut un temps où mon ame n'auroit pas été si généreuse ; mais elle répondoit à quelqu'un qui auroit rejeté avec horreur l'empire du monde. Quel souvenir, mon Dieu! qu'il est doux et cruel! Bonsoir, mon ami. Si j'ai, comme je l'espère, de vos nouvelles demain, j'ajouterai encore à ce volume. Depuis deux jours j'ai moins souffert. Je suis à deux ailes de poulet par jour; et si ce régime ne me réussit pas plus que le reste, je me mettrai au lait pour toute nourriture.

Toujours dimanche, 9 octobre J774.

Cet adieu étoit bien prompt, bien brusque ; et vous comprenez bien qu'il me reste mille choses à vous dire : car si je ne me trompe, c'est la dernière fois que je vous écris. Je saurai à quoi m'en tenir demain : j'aurai de vos nouvelles, mon ami : ce n'est pas à mon désir que je me fie, mais c'est à votre bonté. Vous me dites bien que vous allez à votre légion ; vous m'avez écrit deux fois le nom du lieu où elle est : mais, grâce à la beauté de l'écriture, je n'en sais rien, je lis Livourne. et à coup sûr ce n'est pas là où vous allez. Mon ami, écrivez-moi de partout : vous avez à me

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dédommager de la privation où je serai de vous écrire. Je ne me tiens pas pour assurée que vous soyez parti aujourd'hui. Comment pourriez-vous refuser mada me votre mère, surtout si elle n'est pas invalescence ? et on est encore bien malade lorsqu'on a la fièvre. Enfin, j'espèreque vous n'avez point de tort, et que je vous verrai dans quinze jours. Quinze jours! c'est un terme bien long! j'en ai vu un plus près. Ah, je frémis! quel souvenir affreux! il empoisonne jusqu'à l'espérance. Ah. mon Dieu! et c'est vous qui aviez troublé, renversé le bonheur de cette ame si tendre et si passionnée ! c'est vous qui nous aviez condamnes à un malheur affreux, et c'est vous que j'aime! Oui, on hait le mal qu'on fait, et on est entraîné. Je serois morte de douleur, et je suis destinée à en vivre, à languir, à gémir, à vous craindre, à vous aimer, à maudire sans cesse la vie, et à en chérir quelques instans. — On m'a interrompue, on est venu me proposer d'aller chez Duplessis. C'est un peintre de portrait, qui sera à côté de Vandyck; je ne sais si vous avez vu l'abbé Arnaud peint par lui. Mais, mon ami, ce qu'il faudra voir, c'est Gluck; c'est à un degré de vérité et de perfection qui est mieux et plus que la nature. 11 y avoit là dix têtes toutes de caractères différens; je n'ai jamais rien vu de beau et de vrai à ce point là. M. d'Argental y est venu : il nous a fait voir une lettre qu'il venoit de recevoir de M. de Voltaire; je l'ai trouvée si bonne, le ton en est si doux, si naturel, on est si près de lui en le lisant, que, sans songer si cela étoit indiscret ou non. j'ai demandé cette lettre. J'ai demandé d'en prendre une copie, dans ce moment on la fait, et mon ami la lira ; et cette pensée est au bout de

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tout ce que je sens. Mon ami, je me répéterois et je dirois comme Sterne à Lisette : votre plaisir est le premier besoin de mon cœur. — Mon Dieu! oui, il est difficile de commencer une lettre, quand c'est avec de l'esprit qu'on fait du sentiment. Mais cependant il faut écrire à madame de Boufflers. Elle ne m'a pas seulement dit votre nom ; je n'en suis pas fâchée : mais comment ne saisit-on pas toutes les occasions de parler de ce qui plaît ? Il y a un certain degré d'affection qui gêne : c'est celui-là qui m'a empêchée de lui parler de vous; mais elle n'a jamais senti cet embarras, j'en suis bien sûre : elle n'a que faire d'aimer; elle est si aimable! — Mon ami, je me connois si bien, que je serois tentée de croire que vous vous moquez de moi, lorsque vous me parlez de mes succès dans le monde. Oh, bon Dieu ! il y a huit ans que j'en suis retirée du monde ; du moment que j'ai aimé, j'aurois eu du dégoût pour les succès. A-t-on besoin de plaire, quand on est aimée ? Reste-t-il un mouvement, un désir qui n'aient pour objet la personne qu'on aime, et pour qui on voudroit vivre exclusivement? Mon ami, vous n'en voulez pas tant, n'est-ce pas?

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